DES VOYAGES BOTANIQUES
Sî la botanique a pu acquérir une importance et une utilité qu’on ne saurait lui contester, c’est surtout à cause des applications que l’homme en a faites à ses besoins ou à ses plaisirs, et les voyages des naturalistes ont grandement contribué à ce résultat. Ne nous ont-ils pas rapporté avec les végétaux qui nous fournissent tant de substances alimentaires, et ces bois qui concourent au luxe de nos ameublements, et ces fleurs brillantes, ornements de nos jardins, et ces plantes que sait utiliser l’art de la teinture ou auxquelles nous demandons du soulagement dans nos maladies? Mais la botanique n’a pas seulement pourobjet la recherche des plantes utiles ou agréables ; tout ce qui compose le domaine de la végétation est de son ressort. Aussi, dès qu’il foule une terre encore inconnue ou peu explorée, le voyageur s’empare -t-il de toutes les productions naturelles qu’il rencontre ; il les rassemble et les conserve avec soin pour les soumettre à l’appréciation de la science. Et c’est là tout ce qu’il peut faire. Que deviendraitil s’il lui fallait se livrer à l’étude d’une plante au moment même où il la recueille ? où trouverait-il les livres qui le guideraient, les herbiers qu’il devrait consulter, ressources scientifiques que rien ne peut suppléer? est-ce d’ailleurs, accablé de fatigues, au milieu des forêts, de solitudes à peine accessibles, qu’il aurait le temps et la liberté d’esprit nécessaires à un tel travail ?
Par les observations et les recherches qu'elle demande, la botanique veut encore être traitée loin du bruit et des agitations du monde, et cette exigence ne s’accorde pas avec les inquiétudes et les embarras qu’entraînent de périlleuses excursions ; car la mission du voyageur, toute pacifique qu’elle soit, n’est exempte ni de tourments ni de dangers. Que nos vœux les suivent donc dans leur marche ces explorateurs intrépides, naturalistes ardents que l’amour de la science arra che aux douceurs d’une vie tranquille et qui vont, bravant les fatigues et les périls, se hasarder au milieu de régions inconnues, s’exposer aux rigueurs impitoyables d’un climat meurtrier ! Quel intérêt ne doit pas nous inspirer la triste lin réservée trop de fois à ces dévouements courageux qui n’ont pas toujours en perspective un peu de gloire pour récompense. Échappés aux mille dangers qui les environnent, n'ont-ils pas à craindre encore, comme on en voit tant d’exemples, qu’un événement imprévu ne leur fasse perdre en quelques heures le fruit de plusieurs années de travaux et de peines.
Ruiz, un des auteurs de la Flora Peruviana, venait d’explorer les hauteurs des Cordilières et des Andes ; rien n’avait échappé à ses investigations laborieuses et pénibles. Toutes ses collections étaient rassemblées; elles renfermaient des objets appartenant aux diverses branches de l’histoire naturelle. Mais un incendie éclate dans la ville de Macora où il s’était rendu ; les productions naturelles qu’il avait recueillies, le journal de son voyage, les dessins et les descriptions de plus de six cents plantes comparées avec celles de Linné, de Murray, de Plumier, de Jacquin, tout est consumé; la ville elle-même est réduite en cendres. Peut-être même, sans les secours que lui prodiguèrent deux de ses serviteurs, l’intrépide botaniste, dans son empressement à sauver tous ces objets, fût-il devenu la proie des flammes.
Avec quelle douleur M. Gaudichaud, lors du naufrage de la corvette l'Urame aux îles Malouines, ne dut il pas contenri-
pler l’herbier qu’il rapportait, objet de sa prédilection, envahi en grande partie par les eaux de la mer et retiré plusieurs jours après, du fond de la cale, dans l’état le plus déplorable.
Le malheureux Bertero, Adolphe Steinheil, ne sont-ils pas encore tombés victimes de leur ardeur pour la science, périssant, l’un d’une mort inconnue (I) dans le cours de ses nombreuses explorations, et l’autre atteint de la fièvre jaune avant d’avoir pu mettre le pied sur une terre où l’entraînait l’espoir de quelque découverte botanique.
Dirons-nous encore la fin lamentable de David Douglas, de ce naturaliste distingué qui a visité la Colombie, la Californie, les îles Sandwich, etc.? Une destinée affreuse l’attendait dans ces derniers parages. Il parcourait, en juillet 1854, l’île d’Hawaii, la principale des Sandwich, lorsque tout à coup, le sol venant à céder sous ses pieds, il est précipité dans une de ces excavations que pratiquent les naturels pour prendre les animaux féroces. Un taureau sauvage venait d’y tomber, et Douglas périt bientôt sous les coups de l’animal furieux. Son chien fidèle fut retrouvé non loin du lieu fatal où l’infortuné voyageur avait perdu la vie.
(1) Le bâtiment qui ramenait Bertero de Tahiti au Chili n’arriva pas à sa destination, et le sort de ce botaniste est resté jusqu’à présent un mystère. Nous entrerons, plus bas, -clans quelques détails sur cet événement.