‹ Musée botanique. De M. Benjamin Delessert. Notices sur les collections de plantes et la bibliothèque qui le composent; contenant en outre des documents sur les principaux herbiers d'Europe et l'exposé des voyages entrepris dans l'intérêt de la botaniqueChapitre 20 sur 257 · DES HERBIERS-TYPES · texte numérisé non relu

DES HERBIERS-TYPES

On sait que les caractères sur lesquels les botanistes établissent des distinctions entre les différentes espèces de végétaux, reposent sur certains organes de la plante, sur les diverses modifications que ces organes éprouvent, soit dans leur forme, soit dans leur situation, et que le botaniste s’em pare, du reste, de tous les signes qui peuvent donner l’idée la plus exacte de la forme et de la manière d’être de la plante qu’il veut décrire. Mais le langage ne se prête pas toujours aisément à l’expression de ces diverses circonstances, surtout quand il s’agit de plantes dont les formes rentrent dans la catégorie ordinaire et ne présentent rien de saillant. La difficulté n’existerait pas, s’il était vrai, comme le pense un naturaliste anglais, à propos de végétaux d’un ordre inférieur et d’une extrême ténuité, que les formes de certains organes ne varient que pour aider l’homme dans les déterminations qu’il peut avoir à faire des différentes espèces, et que chacune d’elles porte avec soi le signe qui doit la faire distinguer de toutes les autres.

Les caractères assignés par les botanistes aux végétaux, soit pour les classer, soit pour les différencier les uns des autres, ont, pour la plupart, une grande persistance, et l’on peut, en général, les étudier et les observer longtemps après que la plante est desséchée ; aussi les herbiers particuliers des auteurs qui ont écrit sur la botanique et qui ont fait usage des

plantes qu’ils possédaient, offrent-ils l’intérêt le plus grand. Une plante nommée et étiquetée par l’auteur qui l’a étudiée el décrite présente, lorsqu’il s’agit de la comparer avec un autre échantillon présumé semblable, plus de certitude que la description la plus soignée et même la meilleure figure. O’estpour cela que les botanistesqui se livrent à quelque travail sur les plantes tiennent fortement à voir les collections propres des auteurs pour lever leurs doutes. Mais que de fois ils sont obligés de renoncer à ce moyen de comparaison par la dispersion des herbiers qu’ils auraient besoin de consulter, par l’éloignement où ils se trouvent eux- mêmes des lieux où sont conservés ces herbiers î Pour remédier, autant que possible, à cet inconvénient, le professeur Schultes avait proposé, il y a déjà quelque temps, d’établir, dans tous les lieux où la botanique est cultivée avec ardeur, des herbiers tout particuliers composés seulement de plantes qui auraient été d’abord soigneusement et exactement comparées avec les collections originales des botanistes célèbres, tels que Linné, Thunberg, Pallas, Vahl, Desfontaines, Ruiz, Pavon, Willdenow, etc. On pourrait encore, selon lui, former un herbier complet des espèces linnéennes qu’il ne serait pas difficile de réunir maintenant, et cet herbier serait comparé avec celui de Linné par un botaniste capable. Au moyen de ces copies fidèles d’herbiers importants qu’on multiplierait autant que possible, les botanistes de chaque pays se trouveraient à même, dans les cas douteux, de déterminer avec précision quelle plante le grand botaniste suédois avait en vue quand il signale telle ou telle espèce (I).

De son côté le docteur Steudel, dans le but de faire arriver à la connaissance de tous ceux qui s’occupent de botanique

(1) Ce travail a déjà été fait pour l’herbier de sir Joseph Banks, à Londres. M. Dryander a comparé les plantes de cet herbier avec ies échantillons authentiques de Linné, qui se trouvaient eu la possession désir James Edward Smith. Des échanges respectifs de plantes eurent lieu en même temps entre les propriétaires de ces deux herbiers.

tant de publications éparses, avait proposé de former une union de tous les botanistes du monde, et par ce moyen une sorte de tribunal botanique. Il voulait qu’il s’établît des relations constantes et intimes entre toutes les sociétés de botanique et tous les botanistes; qu’il fût formé un herbier normal et qu’aucun ouvrage ne fût cité et aucune plante regardée comme bien connue si l’union ne les avait pas approuvés; cette association aurait en outre publié un journal général de botanique.

Nous n’examinerons pas les difficultés que pourraient entraîner ces deux projets, -ni leur degré d’utilité. Il est douteux, dans le premier cas, que les botanistes voulussent ajouter aux copies d’herbiers que propose le professeur Schultes, la même confiance qu’ils auraient pour les originaux. Quant au projet du docteur Steudel, il ne nous paraît pas déraisonnable; mais malheureusement l’impossibilité de constituer un pareil tribunal, d’assujettir tous les botanistes à l’examen, à la révision, à la critique ou à la condamnation de leurs travaux, rend son idée tout à fait impraticable. En prenant les choses comme elles sont actuellement, ceux qui s’occupent de botanique savent très-bien que, sans compter les herbiers particuliers des savants qui se sont le plus livrés à cette science, ils peuvent puiser les renseignements les plus précieux dans de grandes collections publiques, telles que celles de Paris, de Londres, de Vienne, de Berlin, etc., et dans plusieurs herbiers particuliers.

Nous consacrerons un article spécial à ces diverses collections, après les notices qui vont suivre sur les grands et riches herbiers qui font partie du musée botanique de M. Benjamin Delessert.

Les collections trop généralisées ne peuvent rendre de grands services aux diverses sciences qu’elles embrassent. Composées d’objets fort disparates, elles joignent au faible avantage de réunir un peu de chaque chose, l’inconvénient de ne rien compléter. Dans le désir d’être sérieusement utile, M. Benjamin Delessert a voulu créer un musée purement botanique, et du moment qu’il en a eu la pensée il a toujours marché dans cette voie (1). Les collections quelles qu’elles soient ne s’amassent qu’avec un long temps et une longue

(1) M. Delessert possède, il est vrai, un cabinet de conchyliologie auquel on ne saurait en comparer aucun autre pour la beauté et pour le nombre des échantillons. M. Delessert avait commencé, il y a longtemps, à réunir quelques coquilles curieuses; il en recueillit dans ses différents voyages avec M. Étienne Delessert son frère, mais dans ces derniers temps il donna une plus grande importance à son cabinet en achetant, outre un grand nombre de coquilles des diverses parties du monde, la collection de Dufresne composée de 8,200 individus bien nommés et classés, celle de Lamarck qui faisait partie du muséum du prince Masséna qui l’avait beaucoup augmentée et qui se composait, au moment où Lamarck la vendit, de 15.288 espèces et de 50,000 coquilles au moins; enfin M. Delessert vient d’ajouter à son cabinet la collection

persévérance et M. Delessert n’a rien épargné pour que les siennes atteignissent le but qu’il s’est proposé.

Formé dans le silence, sans éclat, sans ostentation, le cabinet, ou plutôt le musée botanique de M. Benjamin Delessert est peu connu de la généralité du public ; mais une foule de savants et d’amateurs studieux viennent journellement consulter les riches collections qu’il renferme, et il est devenu, depuis longtemps, le rendez-vous des notabilités botaniques de tous les pays.

C’est en 1788 que M. Étienne Delessert, membre de la so-

, « ciété d’histoire naturelle d’Edimbourg, frère aîné de M. Benjamin Delessert, commença à réunir en herbiers les plantes provenant de ses voyages en France, en Suisse, en Hollande, en Allemagne, en Danemark et aux États-Unis, ainsi qu’en Écosse et en Angleterre. Il ajouta à ses collections d’autres plantes qu’il reçut du Japon, de l’Inde, du Cap et de Ceylan. Avec son goût pour la botanique ses collections n’auraient

pas tardé à prendre de l’accroissement, mais le 29 septem-

bre 1794, a l’âge de 25 ans, M. EJienne Delessert mourait atteint par la fièvre jaune, à New-York, laissant, de vifs regrets à tous ceux qui l’avaient connu et qui avaient pu ap~ • précier son zèle, son dévouement et ses excellentes qualités.

Dès sa jeunesse M. Benjamin Delessert s’était aussi occupé de botanique. 11 avait accompagné son frère dans ses voyages en France, en Suisse, en Angleterre et en Écosse, recueillant tous les végétaux intéressants de ces pays. On les retrouve encore dans ses herbiers.

M. Benjamin Delessert avait puisé le goût qui le portait

vers l’étude des plantes dans les lettres de Jean-Jacques Rous-

de M. Teissier, renommée pour le bel état de conservation et la fraicheur des échantillons.

La galerie conchyliologique de M. Delessert est tout a fait distincte et séparée de son musée botanique, et ce dernier est toujours de sa part l’objet d’une prédilection toute particulière.

seau sur la botanique, dans ces lettres charmantes où l’aridité de la science disparaît sous les agréments du style, et qu’on croirait, tant l’auteur a su se renfermer dans les choses les plus fondamentales, écrites d’hier, quoique 70 années au moins nous séparent de l’époque où elles ont été rédigées. Un motif touchant ramenait sans cesse M. Delessert vers leur lecture. C’est à sa mère qu’étaient adressées ces lettres, à madame Delessert que Rousseau se plaisait à nommer par amitié sa cousine. La petite, comme il la désigne dans sa première lettre, la petite , pour laquelle il traçait ses leçons, était la sœur de M. Benjamin Delessert. Madame Delessert avait voulu inspirer à sa fille, bien jeune encore, le goût de la botanique. « Votre « idée, lui écrit Rousseau, d’amuser un peu la vivacité de vo- « tre fille et de l’exercer à l’attention sur des objets agréa- « blés et variés comme les plantes, me paraît excellente, « mais je n’aurais jamais osé vous la proposer de peur de « faire le Monsieur Josse. Puisqu’elle vient de vous, je l’ap- « prouve de tout mon cœur, et j’y concourrai de même. »

La petite , devenue depuis madame Gautier, a conservé toute sa vie le souvenir de Rousseau. 11 y a peu d’années que cette dame, d’un cœur excellent, d’une bienveillance extrême, vivait auprès de ses frères, faisant encore, à un âge avancé, l’agrément de la société, par le bon ton et par le charme de ses manières.

La famille de M. Delessert conserve précieusement un herbier que J. -J. Rousseau avait fait pour madame Gautier. Get herbier est préparé avec un soin tout particulier. Chaque échantillon parfaitement desséché se trouve fixé, au moyen de petites bandelettes dorées, sur des feuilles de papier bordées d’un cadre rouge, et les noms des plantes, écrits en français et en latin, y sont tracés de la main même de Rousseau.

La botanique était devenue, dans la dernière partie de la vie de Rousseau, son occupation favorite, 11 s’était prêté avec une grâce charmante à donner des leçons

à mademoiselle Delessert. « Amateur passionné de l’étude de la nature, écrivait le docteur J.-E. Smith en 1786 (t), et de Linné qu’il regardait comme le meilleur interprète de ses ouvrages, Rousseau fut toujours vivement attaché aux personnes qu’il savait partager son goût. La dame aimable et remplie d’excellentes qualités à qui ses lettres sur la botanique ont été adressées (madame Delessert) est d’accord avec moi sur ce point et a gardé la plus haute vénération pour sa mémoire. Je me suis hasardé à lui demander son opinion sur quelques actions inexplicables de la vie de Rousseau, et particulièrement sur ces accès de misanthropie et ces défiances continuelles qui ont rempli d’amertume ses derniers jours. Sans nier que ces choses ne reposassent sur quelque fondement, madame Delessert me parut croire qu’il fallait cependant en attribuer la plus grande partie à une aberration d’esprit qui devait le rendre plus digne de pitié que de blâme. Sa charmante fille , ajoute le docteur Smith , me montra une collection que Rousseau avait préparée pour elle, de plantes sèches proprement collées sur du petit papier5 et accompagnées des noms linnéens et de quelques notes. »

C’est ce même docteur Smith (depuis sir James Edward) qui a dédié à J. -J. Rousseau une plante recueillie parCommerson aille de France, et qui porte le nom généralement admis de Roussœa simplex. Déjà Linné, avec qui correspondait Rousseau, lui avait consacré un genre que Linné fils publia, par méprise, sous le nom de Russelia , et qui a été supprimé et changé en celui de Valilia, le genre Russelia ayant été créé précédemment par Jacquin.

On conçoit, d’après tous ces détails, combien devait être vif le penchant qui entraînait M. Renjamin Delessert, jeune encore, vers la botanique, « vers cette douce et charmante étude, pour citer encore Rousseau, qui remplit d’intéres-

(1) Dans la relation de son voyage sur le continent. ( Sketch of a tour, etc.)

santés observations sur la nature ces vides du temps que les autres consacrent à l’oisiveté ou à pis, » M. Deiessert, mis en possession des herbiers de son frère Étienne, auxquels il joignit les siens propres, résolut de compléter, autant que possible, ses collections de plantes, de former une bibliothèque destinée entièrement et spécialement à recevoir les ouvrages écrits sur la botanique, dans toutes les langues, et de donner à cet assemblage le plus grand degré d’utilité possible en mettant le tout à la disposition des hommes studieux qui s’occupent de cette partie de l’histoire naturelle.

Les premiers matériaux réunis par M. Benjamin Deiessert se sont successivement accrus, et plusieurs galeries dépendant d’un même local sont aujourd’hui affectées les unes aux herbiers, les autres aux livres.

En 1817, M. Achille Richard, actuellement professeur de botanique à la faculté de médecine de Paris, fut chargé du soin de ces collections. Elles n’avaient pas alors atteint le degré d’importance qu’elles ont maintenant, et peu de personnes cherchaient à profiter des ressources que cet établissement pouvait leur offrir.

M. Guillemin, l’un des auteurs de la Flore de Sénégambie, et qui, en 1820, avait été adjoint à M. Achille Richard, le remplaça définitivement au 1er janvier 1827. M. Richard venait d’être nommé aide de botanique au Muséum d’histoire naturelle de Paris. Guillemin remplit les fonctions de conservateur des collections de M. Deiessert jusqu’en janvier 1842, où la mort vint l’enlever à la science.

Nous nous proposons, nous que l'amitié et une confrater nité de travail au musée botanique de M. Deiessert unissaient depuis dix années à Guillemin, de consacrer, dans la suite de cet ouvrage , quelques lignes à sa mémoire.

Nous allons parcourir maintenant les galeries de M. Deiessert, nous arrêtant d’abord à l’herbier, et jetant un coup d’œil sur toutes les collections qui le composent.

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