HERBIERS DE LA COMPAGNIE DES INDES
Nous croyons devoir mentionner avec détail une collec-
(1) Voyez, comme complément de cette série de voyages, ceux que nous avons mentionnés dans le chapitre qui précède, savoir :
Pour la Syrie, M. de la Billardière, page 56; et pour la Perse, André Michaux, page 60,
tion des plus importantes. 11 s’agit des herbiers donnés à M. Delessert par la compagnie anglaise des Indes-Orientales.
On sait le vif intérêt que cette compagnie a porté de tout temps à la botanique et combien elle a encouragé la culture et l’étude des plantes de l’Inde, et surtout des végétaux utiles. Son jardin botanique, situé sur la rive droite du Hougly, à quelques milles au-dessus de la ville de Calcutta, au Bengale, et dont la fondation remonte à l’année 1768, est remarquable par son étendue ( 5 milles de circonférence ) et par la quantité considérable de jardiniers et ouvriers que cet établissement occupe, et dont on porte le nombre à plus de 500. C’est par les soins actifs et éclairés de M. le docteur Wallich, appelé à sa surintendance, que ce jardin a reçu un accroissement et qu’il a été mis sur un pied qui le placent hors de comparaison avec tout autre établissement de ce genre. Employé dans l’Inde, dès l’année 1807, comme chirurgien de l’établissement danois de Serampour, dans le Bengale, le docteur Wallich se lia bientôt avec le docteur Roxburgb, surintendant du jardin botanique de Calcutta. Au commencement de 1815 et après le départ pour l’Europe du docteur Hamilton, qui avait succédé au docteur Roxburgh, M. Wallich fut nommé provisoirement directeur du jardin de Calcutta et confirmé bientôt après dans cette charge.
En même temps que d’autres jardins, créés comme succursales dans plusieurs parties de l’Inde, entretenaient des correspondances suivies avec le jardin de Calcutta 9 des botanistes-collecteurs, envoyés aux frais de la compagnie, exploraient diverses contrées de l’Inde et envoyaient à Calcutta avec des plantes desséchées d’autres plantes vivantes pour être cultivées dans le jardin même. C’est ainsi que se trouvèrent rassemblées des collections de plantes des montagnes et vallées du Silhet, entre les fleuves d’Araam et de Sourmah, visitées par Francisco de Sylva, Guillaume Gomez et Henri Bruce ; du Kamaon, par Robert Blinkworth ; de Tavoy et de la côte de Tenasserim, par Guillaume Gomez; de Sirynagor,
par Kamroop, qui avait aussi parcouru les plateaux élevés de Gossaintham,
Outre ces collections, de nombreux échantillons existaient, recueillis par Heyne dans la Péninsule, par Noton dans les Nil-Gherry, par Morcrooft dans les montagnes les plus élevées qui bornent l’Inde au nord ; dans la chaîne de l’Himalaya par le docteur Royle, dans le Sirmore par M. S. Webb et le docteur Govan, dans le Silhet et Chittagong par Bruce, dans le Pandua par Smith et dans le Pinang par Porter.
Une autre coopération non moins profitable fut acquise en même temps à la compagnie ; c’était celle de personnes distinguées, amies de la- science, habitant diverses parties de l’Inde et qui voulaient bien envoyer à Calcutta les produits végétaux les plus intéressants de leurs localités. Nous citerons ici, d’après l'indication du docteur Wallich, les noms et les services de sir Stamford Raffles et William Jack, qui ont fourni des plantes de Poulo-Pinang (île du Prince de Galles), Singapour et Bencoulen, de MM. E. Gardner et Robert Stuart, résidents au Népaul, de sir Robert Colquhoun, à Karnaon, du docteur Carey, du major-général Hardwicke, de M. J. F. Royle, intendant du jardin botanique de Seharempour, du docteur Govan, des capitaines Webb et Gérard (1 ) et de M. J. -S. Gérard, des montagnes de l’Hindoustan occidental et de l’Himalaya.
La réunion de lant d’efforts ne pouvait manquer d’accroître le nombre des plantes conservées dans l’herbier et celui des végétaux indigènes cultivés dans le jardin.
Pendant ce temps le docteur Wallich ne restait point oisif. En \ 820 il entreprit un voyage botanique dans le Népaul et parcourut les plaines et les montagnes de ce pays. Il visita Singapour et Pinang, dont peu de botanistes avaient jus-
(I) Le capitaine Gérard, explorant les montagnes de l’Himalaya pour les mesurer, est arrivé à 19,600 pieds, 400 pieds plus haut que n’était monté M. Alexandre de Humboldt dans les Andes.
qu’alors étudié la végétation. Envoyé en 1825 pour inspecter les forêts de bois de construction des provinces occidentales de l’Hindoustan, il profita de cette occasion favorable pour examiner et recueillir les plantes du royaume d’Aoudh (Oude), de la province de Rohilcund, de la vallée de Deyrah, etc.
En 1826 et 1827, le docteur Wallich fit une excursion importante à A va (empire Birman). Il accompagnait une mission que le gouverneur général de l’Inde envoyait à la cour d’Ava, après la réduction de l’empire Birman par les troupes anglaises. Il s’agissait de conclure un traité de commerce. La mission quitta Rangoun le Ier septembre 1826 et atteignit le 15 la ville de Prome. Arrivée à Pugan, elle y reste quelques jours, passe le confluent des rivières Kyenduen et Iraouaddy, continue sa marche et arrive le 50 à la capitale qu’elle quitte le \ 2 décembre ; elle était revenue à Calcutta dans le mois de février 1827, par Rangoun et par le nouvel établissement d’Amherst. M. le docteur Wallich s’arrêta à son retour dans ce dernier lieu pour faire des recherches sur les ressources que pouvaient procurer les forêts de ce pays et celles des districts voisins. Le nombre de plantes qu’il avait recueillies quand la mission le laissa à Amherst, se montait à \ 6,000 dont 500 et plus paraissaient nouvelles et non décrites. 11 rapporta à Calcutta près de 18,000 échantillons, parmi lesquels beaucoup de plantes vivantes pour le jardin botanique. Pendant son séjour à Ava, le docteur Wallich avait obtenu du gouvernement la permission de faire des recherches botaniques sur les montagnes situées à environ vingt milles de la capitale, et dont quelques-unes s’élèvent à trois ou quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer. 11 passa huit jours dans ces montagnes et y recueillit les plus belles plantes de sa collection. 11 se dirigea ensuite vers les territoires que venait d’acquérir la compagnie, sur les côtes de Martaban et de Tenasserim,
Ces contrées si étendues et si fertiles ajoutèrent des richesses botaniques immenses et nouvelles à celles que possé-
dait déjà fa compagnie, et, réunies aux herbiers de Calcutta, on put évaluer à 8 ou 9,000 espèces et à une quantité considérable de doubles le nombre total des plantes rassemblées par les soins de M. Wallich depuis plusieurs années. Le muséum de la compagnie à Londres reçut successivement un grand nombre de plantes choisies dans ces collections. On en envoya également qui furent déposées dans les herbiers de sir Joseph Banks, de sir J.-E. Smith, de Lambert et dans plusieurs autres herbiers particuliers en Europe. IJn certain nombre de ces plantes ont été décrites dans les ouvrages des professeurs De Gandolle et Hooker, du docteur Greville, dans les Botcinïcal Magazine et Botanicnl Register , etc., aussi bien que par le docteur Wallich lui-même dans la Flora indica de Boxburgh, les Asialic researches , les Transactions of the Lin ne an societg of London et le T en t amen Florœ Nepalensis où quelques-unes se trouvent figurées.
Des herbiers aussi nombreux, dans un climat aussi chaud que celui de l’Inde, exigeaient de grands soins, et ce n’est pas sans difficulté que l’on peut y conserver les plantes séchées. « Outre les ravages fréquents des coléoptères, lisons-nous dans une notice sur le jardin de Calcutta, les fourmis, dans ces contrées brûlantes, dévoreraient bientôt et les échantillons et le papier qui les renferme. Le seul moyen de les soustraire aux attaques de ces redoutables insectes est donc d’isoler de tous côtés les caisses déplantés en les plaçant au milieu de vases remplis d’eau ; et la chaleur excessive y rend l’évaporation si rapide, que lorsque M. Wallich avait ainsi disposé ses plantes, un Indien était constamment occupé à remplacer l’eau qui s’évaporait, jusqu’à ce que la fraîcheur du soir lui permît de remettre au lendemain la continuation de cette pénible tâche. »
En J 828, le docteur Wallich, que l’état de sa santé avait forcé de revenir en Europe, arrivait en Angleterre avec toutes ses collections qu’il venait remettre à la compagnie des Indes. Sur la proposition du docteur Wallich et afin que le
monde savant pût profiter du résultat de tant d’efforts et de travaux, la compagnie l’autorisa à partager entre quelques musées publics et particuliers et les principaux botanistes de l’Europe et de l’Amérique, les doubles de tous ces herbiers* dont le nombre était très-considérable ( 1 ).
La compagnie des Indes-Orientales, qui voulait contribuer plus encore à faciliter l’étude et à étendre les connaissances que l’on possédait sur la flore de cette contrée, ne borna pas aux collections du docteur Wallich l’acte de noble libéralité qui lui attirait la reconnaissance des amis de la botanique. Le musée de la compagnie, à Londres, renfermait les collections considérables faites par les soins éclairés et bienveillants des personnes que nous avons citées plus haut, collections qui étaient le résultat d’un demi-siècle de travaux, et qui avaient entraîné des dépenses énormes. Le docteur Wallich obtint sans peine de la compagnie que les doubles de ce grand herbier seraient réunis aux siens propres et distribués aux mêmes personnes en même temps et de la même manière.
Les collections déposées au muséum de la compagnie se composaient :
l°D’un herbier d’espèces recueillies principalement dans les Circars, par le docteur Patrick Russel, mais dont les échantillons étaient uniques ;
2° D’un herbier considérable de la péninsule de l’Inde, réuni par les soins de plusieurs botanistes et, selon toute apparence, par les docteurs Klein et Heyne, et par le docteur Rottler, Cet herbier renfermait beaucoup d’échantillons doubles ;
5° D’un très-grand herbier de feu Francis Hamilton (auparavant Buchanan ), de diverses parties de l’Hindoustan. Le nombre des doubles en était très-peu considérable;
(1) La société médico-botanique de Londres reçut des duplicata de toutes les plantes médicinales qui faisaient partie de l’herbier général de la compagnie.
sans
4* D’un petit herbier de feu le docteur Roxlîurgh, doubles ;
5° D’un herbier de plantes récoltées par Georges Finlayson, chirurgien et naturaliste de la mission qui fut envoyée à Siam et à la Cochinchine par le gouvernement du Bengale en 1 821 , Cet herbier ne renferme qu’un petit nombre de doubles ;
6° D’une autre collection très-considérable de plantes recueillies en diverses parties de la péninsule de l’Inde, par M. le docteur Robert Wight, aide-chirurgien, ancien directeur du jardin botanique de Madras. Cette collection contient une grande quantité de doubles ;
7° Enfin de plusieurs herbiers que le docteur Wallicb avait fait parvenir au muséum de la compagnie à Londres et qui renfermaient également beaucoup d’échantillons doubles.
Le 12 avril 1850, M. Benjamin Belessert annonçait à l’Académie des sciences la détermination prise par la compagnie des Indes, au sujet de ces divers herbiers. « 11 est difficile, ajoutait-il en terminant, de se faire une idée de l’étendue et de la richesse de ces collections, mais l’on doit s’empresser de rendre un témoignage éclatant à la libéralité avec laquelle la compagnie des Indes anglaises a voulu faire jouir les savants étrangers de ses trésors. Cet acte de munificence et d’intérêt pour les progrès de la botanique est bien digne d’être apprécié par tous les amis des sciences, et j’ai pensé que l’Académie l’apprendrait avec plaisir. »
La distribution des doubles nombreux de tous ces herbiers une fois convenue et bien arrêtée, il ne s’agissait plus que de procéder avec ordre à leur répartition. Un vaste appartement loué à Londres reçut toutes les collections, et le travail commencé dans le courant de l’année <828 était à peine achevé en 1852. Plusieurs botanistes éminents, MM. Robert Brown, Kunth, Hooker, Graharn et -Bindley, Âlph. De Gandolle, Walker-Arnott, Prescott et Georges Bentham voulurent bien concourir à cette opération laborieuse. En même temps on réservait à divers botanistes quelques-unes des familles
de plantes les plus nombreuses et les plus intéressantes dont ils s’engageaient à leur choix à faire la monographie.
Ainsi, entre autres familles, M. Bentham prenait les Caryophyllées, les Labiées, les Scrofularinées, etc. ;
M. Robert Brown, les Rubiacées, Graminées;
M. Kunth, les Bombacées, Malvaeées ;
M. Lindley, les Rosacées, Orchidées;
M. de Martius, Amarantaeées, Palmiers;
M. De Candolle, Ombellifères, Composées;
M. Adolp! le Brongniart, Célastrinées, Rhamnées;
M. Adrien de Jussieu, Malpighiacées, Rutacées, etc.
Afin de donner un plus grand degré d’utilité aux belles collections que faisait ainsi distribuer la compagnie, le docteur Wallich, profondément versé dans la connaissance de la botanique de l’Inde, entreprit de faire le catalogue complet des espèces renfermées dans tous les herbiers, et de ranger ces espèces sous une série non interrompue de numéros. Ce catalogue, commencé le Ie décembre 1828, porte pour litre : A numerical List of dried specimens of plants , in the East-India company* s muséum , collected iinder the sape rintemlence of doctor Pf^allick of the compamfs botanîc Gardai at Calcutta. 11 donne avec les noms générique et spécifique de chaque plante ses synonymes, pris dans les différents herbiers de l’Inde, l’indication des diverses localités où elle a été recueillie, le nom du botaniste qui l’a trouvée ou déterminée. 279 pages grand in-folio à double colonne sont consacrées à ce catalogue, qui atteste à la fois et les connaissances et la prodigieuse activité du docteur Wallich. Écrit entièrement de sa main, il a été lithographié, pour être remis aux personnes entre lesquelles la répartition des plantes avait été faite. Chacun des échantillons distribués est accompagné du numéro qui lui correspond dans le catalogue, de manière à faciliter les recherches et les vérifications dans l’une ou l’autre des collections distribuées sans avoir besoin de recourir, au moins quant au plus grand nombre, à l’herbier particulier réservé pour la
compagnie. Le dernier numéro que porte le catalogue est
Le tableau suivant pourra donner une idée du nombre des espèces appartenant à quelques-unes des principales familles de plantes
Acotylédones. Monopétales,
Mousses. ....
Lycopodes. ....
Fougères
Familles diverses.
Monocolytédones .
Graminées. ....
Cypêracées. . : .
Liliacées
Orchidées. ....
Scitaminées. . . .
Diverses .....
Dicotylédones.
Apétales et achlamydées.
Pipéracées. ....
Urticées. ....
Âmentacées. . . .
Euphorbiacées. . .
Conifères ...
Chénopodées. . . .
Polygones. . . .
Bégoniacées. . . .
Diverses
Scrofularinées. . .
Verbénacées. . . .
Labiées. ... .
Borraginées. . . .
Acanthacées. . . .
Convolvulacées. . .
Gentianées. . . .
Composées. . . .
Cucurbitacées. . .
Campanulacées. . .
Diverses. ....
Polypétales,
Sapindacées. . . .
Ampélidées.’ . . .
Crucifères
Renonculacées. . .
Ombellifères. . . .
Capparidées. . . .
Anonacées. ....
Laurinées. ....
Mélastomacées. . .
Myrtacées
Tiliacées. ....
Malvacées
Rosacées
Légumineuses. . .
Diverses. ....
Résumé général .
Âcotylédones.
Monocotylédones.
Apétales. . . 741
Dicotylédones. J
Monopétales. , 2,658 !
Poly péta les. . 5,124
Indéterminées ou douteuses .....
Total. . . 8,200
M Benjamin Delessert se trouvait un des premiers sur la liste des personnes qui devaient prendre part à la distribution de ces plantes. Dès le 9 septembre 1829, MM. les président et vice-président de la compagnie des Indes lui annonçaient Tenvoi d’une portion des échantillons qui lui étaient destinés. D’autres envois lui furent encore adressés successivement, et aujourd’hui le nombre des espèces entrées dans l’herbier de M Delessert par suite de cette répartition peut être évalué de 4 à 5,000. C’est une des collections les plus considérables. On comprend que si ce chiffre n’égale pas celui de la collection générale, c’est que les espèces qui étaient uniques, ou dont il n’existait qu’un petit nombre d’échantillons, n’ont pu être distribuées. Cet herbier forme dans le musée de M. Delessert une collection à part, rangée suivant l’ordre des numéros du catalogue, ce qui permet de trouver promptement la plante que l’on cherche.
La collection qui, après toutes les distributions faites, restait au Muséum de la compagnie des Indes, était magnifique. Elle contenait environ 1,500 genres de plantes, et 8,500 espèces représentées par près de 80,000 échantillons (1 ). La compagnie mit le comble à toutes ses générosités en offrant
(C Le papier seul dans lequel cette collection était conservée n’a pas* coAté moins de 250 livres sterling.
ce grand et riche herbier à la société linnéenne de Londres. Nous croyons devoir transcrire ici la lettre adressée à ce sujet par la cour des directeurs au vicomte Stanley, président de la société linnéenne.
Hôtel de la compagnie des Indes, 19 juin 1832.
« Milord,
« La cour des directeurs de la compagnie des Indes a, pendant les quatre dernières années, fait distribuer dans ce pays et en Europe, à certaines institutions et à certaines personnes qui s’intéressent aux progrès de la science, 7 à 8,000 espèces de plantes collectées dans l’Inde, pendant une longue suite d’années, par de célèbres naturalistes au service de la compagnie.
« Le but pour lequel les originaux de ces collections avaient été déposés chez le docteur Wallich, à Londres, ayant été atteint, la cour des directeurs a pensé que cette collection pouvait faire un supplément digne d’être présenté au Muséum de la société linnéenne de Londres qui, déjà, possède l’herbier de Linné. Nous avons donc l’honneur, à la sollicitation de la cour des directeurs et au nom de la compagnie des Indes, d’offrir à la société linnéenne, par votre entremise, la collection dont il s’agit. Si le conseil de la société veut bien accepter l’offre de la cour, les instructions nécessaires seront données au docteur Wallich afin que la collection soit transférée dans le lieu que le conseil désignera pour la recevoir.
« Nous avons l’honneur, etc.
« Signé John G. Ravenshaw.