CHAPITRE QTJATRIÈME
La corporation des oi'fôvres et ses règlements.
Maîtres et apprentis. — Conditions dn travail. — Poinçons de garantie.
Orfèvres connns de 1720 à 1750. Les « Kléments d'orfèvrerie »
composés ])ar PiciM'c Germain «lit !<' Homain .
Spécialité des boîtes et tabatières à portraits.
\.\NT de pousser plus loin notre étude, il convient de nous arrêter un moment sur une question qui a son intérêt. Quelle ('tait, au milieu du dix-huitième siècle, la situation des orfèvres en France? Comment se trouvait orgranisée leur corporation, et à quels règlements administratifs devaient-ils obéir? Quelles étaient les conditions du travail, les relations de maître h compagnons et apprentis, les garanties imposées pour l'authenticité de la valeui" des ouvrages fabriqués? En un mot de quelle manière, au double point de vue économi(pie et social, vivaient les orfèvres sous les règnes de Louis W et de Louis \Vi?
Il faut remarquer que, parmi les corps de métiers, les orfèvres avaient de tout
temps joui d'un sort privilégié.
Dans les cérémonies publiques, les jours de grands cortèges officiels, ils marchaient immédiatement après les échevins, et bien souvent ils avaient été admis à l'honneur de porter le dais royal.
Les miniatures du quinzième et du seizième siècle, dont nous donnons les reproductions, nous ont conservé le souvenir de ces cortèges. A l'entrée du roi Louis XII à Paris, les orfèvres, vêtus de longues robes de velours cramoisi, portaient les hampes d'un « ciel de drap d'or broché, semé de fleurs de lys et de roses vermeilles ». A Rouen, à l'entrée de Henri II, les orfèvres portaient sur leurs épaules les plus beaux produits de leur art. Nulle corporation ne fut plus eu faveur auprès des souverains, et la présence d'un orfèvre dans la résidence du prince était envisagée comme le signe caractéristique de son pouvoir souverain. La considération toute spéciale, qui naissait de cette familiarité, l'cjaillissait sur la corporation tout entière.
Non seulement, à Paris, les orfèvres eurent l'insigne honneur de figurer officiellement dans nos cérémonies publiques, mais, comme l'a fait observer Diderot, le corps de l'orfèvrerie a fréquemment fourni des sujets pour les places municipales et la ju-
l'iL'CL's dorlÙN roi'ii' portées dans lo corlè^e. lors de l'entrée
ridiction consulaire, et c'est le de iiem-i ii à liouen (1551).
i'le\res parisiens portant le dais à l'entrée dvi roi Louis XI [ à Paris (iV.)*^)-
seul ('liez le(|iiel, depuis au moins trois cents ans, on ait pris un prévôt des marchands. Etienne Marcel, le célèbre prévôt, n'appartenail-il pas à une famille d'orfèvres, et Thomas Germain, le grand orfèvre du dix-huitième siècle, n'é(ail-il [las échevin de la Ville de Paris?
Depuis le Moyen Age, une considération exceptionnelle s'était attachée à leur profession, aussi bien en France qu'à l'étranger. En Espagne, l'enipercur Charles- Quiut leur avait aiH'ordé le droit de s'habiller avec des vèlemenls de soie, pour l>ien marquer qu'il les considérait comme exerçant non un luétier, mais un art « noble et délicat », et leurs statuts ([ui, en ellèt, les désignent comme des artistes et non des ai'tisans (artifices y no o/îcia/es], contenaient cette clause explicative : « Si celui qui exerce cette pi'ofession, n'entend l'art de la géométrie pour la proportion de la longueur et de la largeur des objets qu'il crée, s'il ne sait lart et la science de la pei'spcclive pour dessiner et tracer ci'
qu'il veut exécuter il ne peut
être artiste ni orfèvre » (1). En Italie, où les plus illustres sculpteurs de répof[ue de la Renaissance avaient fait leur éducation dans la boutique des orfèvres, ces derniers étaient traités avec les plus grandes distinctions et voyaient s'ouvrir devant eux toutes les portes.
Les orfèvres, comme prescpie tous les corps de métiers, avaient des armoiries et des jetons.
Les armoiries remontent à une époque très ancienne. Suivant la tradition, elles avaient été concédées à la corporation, en 1836, par Philippe de Valois. Elles étaient de gueules à une croix d'or, cantonnée, aux premier et quatrième quartiers dun ciboire d'or, et aux deuxième et troisième quartiers, d'une couronne aussi d'oi': le chef d'azur semé de fleurs de lis d'or. La devise in sacra infjxc coronas, (pii accompagne l'écusson, s'explique par les attributs du blason,
.armoiries des orfèvres parisiens.
Musée Carnavalet.'
1 Karon Ch. Davillior. Recherc.'tes sur l'orfèvrerie en Espagne, pages 112 et 113.
le ciboire pour l'orfèvrerie religieuse, la couronne pour l'orfèvrerie civile. Le développement considérable que prit, dès le règne de Louis XIV, la fabrication des jetons, fit que les orfèvres, voulant avoir comme les autres corporations des jetons à distribuer à leurs confrères, firent graver un seul coin pour le revers avec les armoiries et la devise de la corporation, se contentant pour la face de l'effigie royale de l'année. Les jetons de 1698 et de 1700 furent gravés par Joseph Roëttiers et Thomas Bernard. En 1705 on remarque une exception à cette règle, et le revers portait un type qui n'offrait aucun rapport avec le métier d'orfèvre : saint Jacques portant la gourde du pèlerin avec la devise, itquo docetqiie viam, ne saurait s'appliquer aux orfèvres qui avaient toujours connu le chemin de la probité.
Jetons de la corporation des orl'ùvres aux dix-septième et dix-lmitiènie siècles.
Sous Louis XV, nous retrouvons l'effigie royale, mais fécusson a changé de forme. L'ancien type employé sous Louis XIV a été modifié, il est à la mode de l'époque, car on l'a entouré de guirlandes et de cornes d'abondance. Les effigies royales changeaient avec la date. Le musée de l'Hôtel des monnaies en possède un portant à la face un Louis XV enfant couronné de lauriers. LUD. XV. D. G. FR. et NAV. REK. Plus tard, l'effigie du roi en 1730, avec l'exergue LUD. XV. REX. GHRISTIANISS. Elles étaient l'œuvre du célèbre Joseph-Charles Roëltiers, qui fut graveur général des monnaies de 1727 à 1753 (1).
En France, ils n'étaient pas moins favorisés, et la tradition, qui, de longue date, en avait fait une classe à part d'artistes à la fois et de marchands, se fortifia de tout le lustre dont le roi Louis XtV se plut à les entourer, soit au Louvre, soit aux Gobelins où il les logeait, comme on sait, et leur prodiguait ses bonnes
(1) Revue de la hiJouLerie. Les jetons de la, corpuratiou des orfèvres, par F. .Mazreolle, archiviste de la Monnaie.
grâces. Peu à peu, les orfèvres, à Paris surtout, avaient formé non seulement une corporation riche et puissante, très jalouse de ses prérogatives et fière à bon droit (If sa vieille réputation de probité, mais comme une sélection et une élite particulièrement honorée dans la l)ourgeoisie. Plusieurs d'entre eux possédaient de grands biens, tel Delaunay, qui mourut en 1727 riche à millions. Ceux qui, parleurs relations avec la Cour, |MU-ent obtenir ([uelque inilucnce, ne tardèrent pas h en profiter. A mesure qu'on avance dans le dix-huitième siècle, on les voit se pousser avantageusement dans le monde, contracter de belles alliances, faire parvenir leurs fils à de hauts emplois, et même obtenir, comme Roëttiers, des lettres de noblesse. Au surplus, n'entrait pas qui voulait dans le corps des orfèvres joailliers (^ï). L'accès n'en était pas des plus faciles. A Paris, on n'en comptait pas plus de trois cents : c'était le nombre fixe qui ne devait pas être dépassé, et auquel on s'était arrêté pour éviter l'encombrement. Au commencement du dix-septième siècle, il était de42o à Paris; mais la refonte des statuts de la corporation, en 1679, ramena cette limite rigoureuse (jue François 1", en 1513, avait déjà fixée, et qui subsista jusqu'à la Révolution. En réalité le métier d'orfèvre était une charge ressemblant • pielque peu à celle des notaires ou autres officiers ministériels, et à laquelle on n'était nommé que sur la proposition de la Corporation, par un arrêt de la Cour des Monnaies, qui correspondait à peu près à la Cour des Comptes actuelle. « Ceux qui postulaient une de ces charges, dit M. Germain Bapst (2), devaient avoir fait huit ans d'apprentissage chez un maître déjà exerçant. Après ces huit années, ils devaient présenter aux gardes de la Communauté, qui en constituaient la chambre de discipline, un chef-d'œuvre, c'est-à-dire un objet exclusivement travaillé par eux, et qui témoignait de leurs connaissances dans toutes les branches de l'ai't qu'ils demandaient à exercer publiquement. Si les syndics de la communauté trouvaient l'ouvrage suffisant, et si la moralité de l'apprenti était reconnue, il ('tait déclaré apte à devenir orfèvre. Alors, comme font de nos jours les principaux clercs pour acquérir une étude, l'apprenti s'aboucliait avec un orfèvre qui désirait se retirer ou avec les héritiers d'un maître qui venait de mourir. Quand il était d'accord avec les intéressés sur l'achat du fonds de commerce, il adressait une requête à la Cour des Monnaies qui confirmait ou repoussait le marché, et qui, en cas d'acceptation, rendait, au nom du roi, un arrêt nommant le postulant maître-orfèvre à Paris. Souvent des familles se transmettaient pendant plusieurs siècles la même charge. Les familles des Haultement, des Marcelle, des Lerondelle, desToutain, des Dujardin, des Ballin, des Boutroux-Desmarets, des Bocker,
(1 Les statuts et rèf.'l';mi'nts de la corporatiou antérieurs au dix-septième siècle ne contiennent pas ce terme lie joailliers-, qui n'apparaît d'une façon constante qu'à partir de lt;'î9. Ce n'est d'ailieuis (|u'une question de mot et il'iisatre. car la profession d'nrfèvre coniprenail la joaillerie et la bijouterie. Il est assez curieux toutefois de noter cpie i-e n'est (|uau dix-septième siècle qu'on ait senti le besoin de préciser en ajoutant parfois le qualificatif de joaillier dans li's statuts.
2 Germain Bapst. l'Orfèvrerie française à la Cour du f'orlufjfil au dir-huitième siècli; (1S92. p-aud in-80;. page '.\'i. • '
des Roëttiers, conservèrent ainsi depuis le quinzième siècle jusqu'en 1789 des charges que, dans chaque famille, on se passait pieusement de père en fils. »
Bien que, depuis l'origine des corporations et l'établissement du Livre des méiiers d'Etienne Boileau qui date du treizième siècle, les statuts des orfèvres aient donné lieu à une multitude infinie d'ordonnances et à des remaniements fréquents, on doit reconnaître qu'au fond ils subirent très peu de changements. Les côtés techniques de la profession, qui y sont décrits parfois avec assez de détails, restent sous le règne de Louis XV à peu de chose près les mêmes qu'ils avaient été sous Philippe-Auguste. C'est que le travail des orfèvres avait atteint son perfectionnement dès l'origine et ne comportait pas plusieurs manières de procéder. D'autre part ce sont toujours, dans ces statuts^ les mêmes prescriptions relatives à la durée de l'apprentissage qui était de huit années, à celle du compagnonnage, qui était de deux années, et aux brevets de maîtrise. Aux dixseptième et dix-huitième siècles, la i*éception d'un maître orfèvre donnait lieu à des réunions où le brevet signé du fermier et des gardes en exercice était remis aux ayants droit, avec un cérémonial déterminé. Nous donnons ici le brevet de Simon Desormeaux, reçu maître en 17l25. Néanmoins, au dix-huitième siècle, les enfants de maîtres furent parfois dispensés de l'apprentissage et du compagnonnage, voire même du chef-d'œuvre quand ils avaient été formés par les orfèvres du roi logés au Louvi-e, ou lorsqu'ils avaient travaillé pendant six ans dans la manufacture des Gobelins. En définitive, la cause déterminante qui amena tant de modifications successives aux statuts fut la préoccupation constamment plus grande de forcer les orfèvres à n'employer que des matières d'or et d'argent au titre le plus élevé, à donner sur ce point les garanties les plus complètes et à empêcher les fraudes qui pouvaient être commises. Il suffit de comparer les textes des statuts édictés aux différentes époques pour apprécier la gradation des mesures prises à cet égard. On en jugera par le résumé suivant.
Au treizième siècle, dans le Livre des métiers d'Etienne Boileau, il n'est imposé aux orfèvres de la Ville de Paris d'autres conditions que d'employer l'or à la touche de Paris, laquelle touche passe toitz les ors de quoi en oevre en nule terre et de n'ouvrer d'argent qu'il ne soit aussi bon corne estelitis.
Les estelins ou eslerlings, comme on disait communément, étaient le sterling, monnaie d'argent d'Angleterre ayant cours on France, depuis le règne de Louis le Gros; elle était considérée, à l'époque de ces règlements, comme l'étalon d'argent le plus pur. « L'Angleterre qui conserve tout, a dit M. de Laborde, a conservé ses livres sterling. » Les orfèvres exigeaient qu'on n'employât l'argent qu'au titre du sterling, ou des esterlins, principalement pour les bijoux.
En 1353, statuts du roi Jean, et en 1379, statuts de Charles V, qui sont un seul et môme texte. On y retrouve les formules d'Etienne Boileau avec des règlements nouveaux plus précis. Le type de l'argent admis est appelé « Argent le Roy » à
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