CHAPITRE CINQUIÈME
Apogvc «le l'orfÔYivi'h' (lu style Louis XV. — Clu'fs-dViuivrc oxposos au xMuséc (MMitiMinal. — Les orfèvres Fran(;ois-Thonias (iermaiii el Jacques Itor'ltiei's.
^^ EPRENONS au point oii nous lavons laissé, c'est-à-dire entre les années 1750 à 1700, riiistoirc de l'orfcvreric durant le dix-huitième siècle. A ce moment, on a définitivement renoncé, sinon à la rocaille, du moins à ses exagérations. C'est l'époque li-iomphale de l'orfèvrerie. Pour ma part, c'est aux chefs-d'œuvre de cette période (pie j'accorde ma plus complète admiration. Sans doute, ce n'csl plus larl de la lu'uaisjaiice et du ili\-septième siècle dérivé de l'arcliitcdure, esclave de la ligne correcte, et liraiil de celle-ci toute sa signification expressive. Mais l'argenlciic du beau temps de Louis XV, tout imprégnée qu'elle paraisse d"im esprit révolLilioiiiiaire, devait paraître aux contemporains au moins
aussi étrange que celle qui, à notre époque, a été qualifiée d^arl nouveau. Au dixhuitième siècle au moins l'orfèvrerie était restée élégante, et, si elle nous charme encore par son originalité, c'est qu'elle avait été conçue et exécutée par de véritables orfèvres, soucieux de maintenir les traditions de leur art. Totalement différente de ce qu'elle avait été, même aux plus brillantes phases de son histoire, elle n'en est pas moins une des plus parfaites qui ait jamais existé, et cela pour plusieurs motifs. Le principal, celui auquel sera toujours particulièrement sensible un homme de métier, c'est qu'à aucun moment ne fut mieux respectée cette règle, qui est une des bases de l'esthétique applicable à toutes les industries, et en vertu de laquelle une forme décorative est essentiellement dépendante de la matière dans laquelle elle est traduite. Or, au dix-huitième siècle, l'orfèvrerie a eu ce mérite de tirer du métal, par les moyens les plus simples et avec une habileté supérieure, tous les effets dont celui-ci est susceptible, et de ne lui demander que ceux-là seuls qu'il pouvait rendre. Etant donné que le procédé employé, celui de la retreinte au marteau sur rcnclume ou la bigorne, et du repoussé à la recingle et au ciselet, constitue à peu près son unique moyen d'action, c'est une joie autant pour l'homme de goût que poui- l'homme de métier de constater avec quelle adresse il en use, comme il sait assouplir la plaque d'argent, la plier aux formes qu'il lui plait, trouver les ornements qui conviennent le mieux, tantôt en ménageant des surfaces lisses sur lesquelles resplendit à l'aise et frissonne la lumière, tantôt en faisant saillir des godrons délicats ou puissants qui opposent des ombres alternatives aux clartés rutilantes des reliefs. Toute matière a son langage propre, son caractère expressif, ses qualités spécifiques qui lui confèrent une beauté intrinsèque. L'argent possède une éloquence spéciale qu'il faut savoir faire jaillir, et qui porte en lui des secrets qu'il ne livre qu'à la condition qu'on les lui arrache. Sa blancheur lui donne une certaine apparence de mollesse, un aspect froid et comme pudique. Mais que le marteau vienne frapper adroitement et modeler à petits coups la plaque de métal, vous voyez cette pâleur s'animer et palpiter, l'épiderme d'abord presque incolore s'affernnr et vibrer, une vie intense et nerveuse surgir de la torpeur glacée. Ce sont les caresses de la lumière qui opèrent le prodige, les molécules de l'argent, rendues plus denses et plus serrées par l'action de l'outil, doivent offrir des parties tour à tour planes, aiguës ou arrondies, des repos et des mouvements, des coins d'ombre et le mystère, propices aux elfets des l'ayons lumineux qu'il s'agit de provoquer. Forcer le métal à frémir sous les caresses du ciselet ou la morsure du burin, favoriser par des pleins et des vides, par des reliefs accentués ou des unis adoucis, habilement variés et maniés, les rencontres, les chocs ou les moelleux enlacements de la lumière, voilà, en définitive, le grand secret, le but du travail de l'orfèvre. Eh bien, il est certain (|ue jamais l'art n'a fait mieux parler l'argent qu'au dix-huitième siècle; jamais il ne lui a fait dire avec plus de charme, de vivacité
et d'esprit, des confidences à ce point savoureuses et piquantes; jamais le métier, proprement dit, n'accomplit avec une pareille virtuosité et une si parfaite intelligence de ses ressources, des tours de force plus extraordinaires que dans cette orfèvrerie onduleuse, caressante, lounnenléc, capricieuse, et délicieusement originale. Les collections du Musée cenlennal comprenaient un certain nombre de pièces exirèmement remarquables de cette période où l'orfèvrerie atteignit son apogée. Au premier rang, il tant signaler l'admirable aiguière, appartenant à M. Boin- Taburet, et ((ui porte en toutes lettres, sous la cuvette, le nom du maître orfèvre
Aitruic-re cl sa cuveUe, oi-fcvi-oi-io du roi tic Portugal, par Fiançois-ïliomas Germain.
Collcclion lie M'"f lUinil.)
à rpii on en est redevable : François-Thomas Germain, orfôvre du lioi. Elle est aux armes du roi de Portugal et faisait partie du 1res important service commandé par ce prince à Thomas Germain, puis achevé par le fds de celui-ci, François-Thomas, lerpiel. en l7o2. très justement fiGir de son travail, ne voulut pas le faire sortir de Krance avant de l'avoir montré à Louis XV et à la reine Marie Lcckzinska, qui en furent émerveillés.
A celte date, le service formai! viugl-ein(| pièces, toutes fort coûteuses, puisque la façon seule comporlaK. au dire du due de Luynes, plus de 20000 livres. Il \ avait des morceaux de toute beauté.
Uien que pour l'apotliicairerie du roi, Germain avait exécuté une cuvette et un coquemard dont la panse était formée par une figure d'Eseulape coiffée d'un bonnet qui faisait le couvercle.
On admira notamment les quatre légumiers exécutés sur deux modèles à peu près semblables et qui ne variaient que par les figures servant de couronnement aux couvercles. L'un d'eux représentait un Amour avec un chien, et l'autre un Amour avec deux colombes. Le couvercle était orné de cannelures se terminant par une rocaille, la bordure en baguettes réunies à des intervalles réguliers par des feuilles d'acanthe; aux deux extrémités, des faunes agitant des banderoles formaient les anses.
Fr. -Thomas Germain a travaillé de longues années pour compléter ce service, puisqu'on le voit, en 1766, livrer encore un miroir à la princesse de Portugal (1).
Sucrier o( saliciv-s.
[Collecliuns de M<n' Btiral et de M. Uoislon.)
Par quel heureux hasard le fin connaisseur qu'est M. Boin est-il devenu possesseur de l'aiguière exposée en 1900, et comment une pièce aussi précieuse a-t-elle pu sortir du trésor de la Cour de Portugal, où se trouve encore l'ensemble du service de Fr. -Thomas Germain (2), et revenir en France?
Le hasard peut quelquefois s'appeler la Providence, et le fait mérite d'être rappelé. L'empereur du Brésil, don Pedro, qui appartenait à la famille de Bra-
(1) fîermain Bapst, les Germain, orfèvres et scu/pfeiirs du Roi, page 140.
(2) (icrmain Bapst, les Germai?i, orfèvres du roy, el l'Orfèvrerie à la Cour de l'ortur/a/. Plaqiiolte éilitée r la Société «le Pronaifalion dos livres d'art.
par
gance, avait emporté dans sa nonvello patrie un certain nombre de pièces de celte admirable orfèvrerie; lorsque, après la révolution qui l'avait chassé de SCS Etats, il était rentré en Europe, il avait rapporté avec lui son argenterie. Il voulut s'en défaire et chargea un de ses familiers d'en opérer la vente. Mallieuieusement, il s'adressa mal, et toutes les belles orfèvreries de Germain, qu'il avait conservées pour sa part d'héritage, furent vendues pour la fonte. L'aiguière, qui avait été réservée, fut présentée à M. Boin qui l'acheta, non pour sa valeur intrinsècpie, mais pour sa valeur d'art; et don Pedro ravi, mais confus, jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Tlicici'c Louis XV'.
[Collection de M"" Bu rut.
Le hasard avait donc bien fait les choses; grâce à lui... et à M. Boin, nous avons pu voir au Musi'c centennal un des plus admirables spécimens de cette orfèvrerie radieuse, dont j'essayais tout à l'heure de délinir le caractère. Tout y est harmonie parfaite des proportions, ampleur des formes, à la fois gracieuses et vigoureusement accusées, appropriation merveilleusement juste du décor qui est d'une élégance exquise, et dune exécution étourdissante. Plus on examine cette œuvre, et plus on reste <onfondu de ce qu'elle révèle d'art accompli, de goût rare et de souveraine perfection.
La collection de M'"" Burat montrait aussi quelques pièces de cette brillante période où l'ornementation rocaille, de plus en plus atténuée, fait place à des lignes de moins en moins torsionnées.
Parmi les pièces les plus intéressantes qui faisaient partie de cette collection incomparable, dont l'heureux propriétaire avait bien voulu se séparer à la grande joie des connaisseurs, nous citerons une théière ip'^f/e Vu), qui est un beau spé-
cimen de cette époque; décorée au moyen de la ciselure repoussée, de cannelures en spirales fines et souples encadrant le motif central l'ait de roseaux en relief, avec son allure légèrement trapue, son bec à tète de jeune canard si finement rendu, ses anses affermies et bien en main, elle peut être considérée en sa simplicité comme une véritable merveille de goût et d'esprit; c'est l'une des pièces les plus typiques de la belle orfèvrerie Louis XV, parmi celles que montrait le Musée centennal. Je signalerai encore les deux salières doubles, en vermeil [page 150), d'une construction ferme et pure, qui rappelle le style de Thomas Germain, ainsi ([ue le confiturier, également en vermeil, d'une époque
SdupiiTu et son plateau, style l,()iii.> X\'. (Musée cenlcnnixl.)
peut-être un peu postérieure, qui, avec son décor de feuilles de vigne et de grappes de raisin jouant sur le cristal coloré, avec son couvercle si mignon que surmonte un fruit adoral)lement ciselé, est un exemple achevé, et un type de la meilleure orfèvrerie de la fin de Louis X.V. Puis une soupière d'une forme simple et trapue [po-gc 158). Le corps richement décoré avec son écusson et ses griffes bien assises, le couvercle à godrons en relief couronné d'une grenade entr'ouverte, motif que l'on reproduit souvent dans les pièces de la même époque, et que les orfèvres de notre temps ont si souvent rappelé. Le plateau est ovale à volutes aux extrémités et décoré de cannelures sur le marli. 11 pouvait être employé comme plat à servir, ce qu'inditpje sa forme concave enterrant un peu la soupière au lieu de la faire valoir en hauteur, comme les pièces de tiermain que nous avons déjà reproduites.
Nous donnons également (page 159) un llaiiil)eau à trois branches et quatre lumières, d'une construction plus tapageuse, qui rappellerait encore le style
de Meissoiinier, mais tc'iiii)éiv par le retuiii' des orlèvres a des types moins mouvementés.
La colleelioii do M. Paul Kinlel nous olIVail une pièce» de la même époque
(".iiiuloliibif à (mis liraiiches. stvlc I,(iui> \\' ij.'io . i.\tiisée cenicnn;!!.)
d"u:ie insigne rareté. Les poinçons relevés par Ini indiquaient qu'elle fut faite sous .[.-,1. Prévost, en 176:2, par Antoine-Jean de Villeelair. Elle fit jadis partie de la collection du baron Pichon, ([ni avait remplacé le couronnement fait d'une grenade enlr'ouviMtt» cachée sous des feuilles de laurier, par un chien avec des
— iGO
attributs de chasse. Cette soupière est rentrée dans la collection Eudel avec son couvercle d'origine. Le corps de la soupière est monté avec des agrafes formant pieds, d'une belle et solide forme, avec des enroulements d'où partent des guirlandes de lauriers. Les anses sont simples et s'amortissent sur la panse en feuilles d'acanthe, qui indiquent que le style Louis XVI va venir; au milieu, un écusson de la famille Demidoif, avec une couronne de comte, ce qui semblerait indiquer que ce n'est que postérieurement qu'elle a appartenu au prince Demidoff, qui s'est contenté de modifier les armoiries sans toucher à la couronne.
Soupière Louis XV, exécutée par A.-J. de Villcclair. {Collection Paul Eudel.)
Le plateau de la soupière est absolument remarquable, d'une grande simplicité, sans décor sur marli, il est décoré par une moulure de joncs en faisceaux sur laquelle court un ruban, et agrafé au centre et aux extrémités de feuilles d'acanthe, qui s'assortissent bien avec le décor des anses de la soupière. Les poinçons le font dater de 1762; il fut fabri([ué, comme la soupière, sous J.-J. Prévost, par l'orfèvre Antoine-Jean de Villeclair. Ce sont là des œuvres de toute rareté, infiniment précieuses, et qui redoublent nos regrets lorsqu'on pense qu'un si petit nombre d'exemplaires de cette orfèvrerie sans égale soit parvenu jusqu'à nous. Mais ce style, qui à cette époque était en plein épanouissement, n'allait pas tarder à se transformer sous l'influence d'une femme de goîit, toute-puissante auprès de son royal amant, et, tout en conservant l'élégance et le charme qu'il
avait imprimés aux u'iivres doiil nous venons do parlor, il nous étomio encore par la perfection de la niain-dœuvre.
Avant de préciser le résultat de l'initiative de M'"" de Pompadour dans l'évo- Uilion (jue devait amener l'avènement du style Louis XVI, il nous faut cependant nous arrêter un instant, pour mettre en lumière les œuvres des deux orfèvres les [•lus célèbres de la période qui venait de finir, et (pii comprend la dernière partie tlu règne de Louis XV, et montrer le rôle que jouèrent à cette époque François- Thomas Germain et Jacques Roëttiers.
Plateau de la soupière ci-contre.
{Collection Paul Eudel.]
Tous deux, d'un tempérament très opposé, eurent une doctrine bien différente; l'un et l'autre, physionomies curieuses, égaux par la renommée et représentant deux écoles distinctes, méritent une mention particulière.
François-Thomas Germain, né le 18 avril 172G, était le quatrième fils du plus éminent orfèvre du dix-huitième siècle, Thomas Germain, dont le rôle et l'influence ont été appréciés plus haut.
Il entra dans la vie avec toutes les chances de réussite, et nul ne fut entouré
de plus de faveur que lui, à ses débuts. Bien qu'à la mort de son père, en 1748, il n'eut encore que vingt-deux ans, le corps des orfèvres, en considération du maître illustre dont il était issu, et pour lui éviter une attente de plusieurs années qui aurait pu lui faire perdre les avantages de la situation de celui dont il était l'héritier (logement au Louvre, brevet, etc....), consentit à faire une exception en lui accordant la maîtrise avant le temps réglementaire; François-Thomas Germain parut donc, très jeune, se trouver dans des conditions assurées de succès et de fortune.
Ses talents ne s'étaient encore affirmés par aucune œuvre personnelle; il avait appris le dessin en suivant pendant plusieurs années les leçons de l'Académie, où il n'avait d'ailleurs obtenu aucune récompense; mais un goût naturel, très vif, qui s'était développé dans la fréquentation journalière de l'alelier paternel, l'aisance de ses manières, l'habitude du monde, un certain esprit d'entregent et d'initiative, son abord engageant le rendaient sympathique. Possesseur d'un nom glorieux, installé au palais du Louvre, ayant pour clients attitrés, le Roi, la noblesse de France et toutes les cours étrangères, il semblait n'avoir qu'à se laisser vivre. Dix-sept ans plus tard, cependant, nous le verrons, à l'âge de trente-neuf ans, perdu de dettes, chassé de son logement du Louvre, la vie gâchée, abandonné de ses confrères, essayer de résister au sort contraire, et aller finir obscurément ses jours, on ne sait au juste dans quelle misère.
Tout d'abord, aucun point noir dans son horizon. Les commandes s'offraient à lui en abondance et de partout. Aux divers objets d'argenterie et aux services de table exécutés pour le Roi ou pour les Enfants de France, pour le Dauphin ou la Dauphine, pour le duc de Rerry, les comtes de Provence et d'Artois, etc., dont le Journal du Garde-Meuble de la Couronne nous a conservé la liste (1), et qu'il exécuta à partir de ce moment, il faut ajouter les innombrables fournitures qu'il eut à livrer à la cour et à la ville, car il se partageait avec Roëttiers, son collègue au Louvre et, comme lui, orfèvre du roi, les préférences de la société élégante. Parmi les assidus de son atelier, on voyait M'"" de Mortemart, M"'" de Livry, le duc de Lavallière, M. de Reringhem, le duc de Gesvres, la duchesse de Lauraguay, le duc et la duchesse d'Orléans, la comtesse de Toulouse, le duc de Chevreuse, le cardinal de Luynes, le duc de Praslins, le duc de Brancas, etc. Que de morceaux de prix exécutés sous sa direction, pour ces amateurs d'élite, durant les dix-sept années que dura sa faveur !
Il était également le fournisseur attitré des Cours étrangères. Le roi de Portugal et la Cour de Russie possèdent les plus belles pièces sorties de ses mains. Son père, Thomas Germain, avait formé cette noble et riche clientèle, et nous avons vu qu'à sa mort, son père laissait plusieurs pièces inachevées
(1) Archives nationales, 0 3.311, page 112, du 11 oclobre 1748 nu 11 avril l'Go.
qu'il (ci-iiiiii;! à leur satisfaction. Notre artiste, (|iii iiienail jii"iiul train, avait le g-oùt de la dépense et enti-clenait des niaiti'(>sses, s"a|»|)li(iiiail à développer le plus possible son chiffre d'affaires iiuil avait raniltitioii, comme il l'a ('crit hiimème, de porter rapidement à trois millions jiar an [l\. C'est pourcpioi il mit son établissement sur im très grand pied, et pi'it avec lui un personnel de soixante à quatre-vingts ouvriers pour arriver à une production courante de
Suidiul |);u- l'r.-Tli. ("uTiiiiiiii.
{Orfèircric ih' hi Citiir ih' l'iirluijul.)
plus en plus consjdéraljle. Ce iitMait plus le modeste atelier paternel, avec les trois ou quatre compagnons indispensables travaillant à côté du niaître qui composait lui-même ses modèles et gardait pour lui la besogne difficile. François-Thomas Germain semble s'être essayé à un rôle qui était alors absolument nouveau pour les orfèvres, et qui se rapprochait quelque peu du type d'entrepreneur, qui n'était point précisément du goût de ses confrères. A cause
l Eu n.'il), (ieruirtiii fit pour 339 9-il livres de travaux, se? bénéfices furent de 32 846 livres. En 1763, il fit pour l.ïSillS livres d'affaires; en 1764, pour 2.^12360 livres: du l'^'' avril Hol au l*"" avril 1765, il fit pour 10 489041 livres d'affaires.
.Mémoire adressé par J.-Th. Germain au Commissaire Graillaud de Giaville en 1777. Voir G. Bapst, les Germain, pnge 176.
de sa situation à la cour, ils n'osèrent point réclamer. Mais leur mécontentement ne s'en manifesta plus tard qu'avec plus d'aigreur.
Pour comprendre un tel sentiment, il faut se représenter combien les allures tapageuses et, il faut bien le dire, les procédés insolites de réclame imaginés par le jeune Fr.-Tli. Germain devaient paraître choquants à une corporation où l'on gardait par tradition les honnêtes habitudes de la plus complète simplicité. Môme chez les orfèvres devenus riches, on évitait le luxe, l'apparence, ce que nous appellerions « la poudre aux yeux ». Les intérieurs restaient modestes. « En 1754, dit M. Germain Bapst (1), un de nos arrière-grands-pères, joaillier privilégié du roi, qui faisait les plus grosses affaires à la cour et à la ville, habitait quai de Harlay, au troisième étage, et n'avait pour son commerce et son domicile personnel que trois pièces et une cuisine, pour lesquelles il payait un loyer annuel de 300 livres. » Ce qu'étaient, au dix-huitième siècle, les intérieurs des orfèvres parisiens, nous le savons par des inventaires des notaires ou les procès-verbaux de saisies des commissaires du Cliàtelet. La plupart du temps, ce sont des appartements composés de très peu de pièces, et meublés avec une sobriété presque austère. Dans les chambres garnies de rideaux de drap, souvent de couleur verte avec bordure de galon jonquille, comme nous les décrivent les inventaires après décès, se trouvent deux fauteuils, quatre chaises, une commode, une grande armoire en bois ciré; aux murs sont accrochées quelques gravures. Quelquefois, mais rarement, on signale des tableaux. Sur la cheminée, point de pendules ni de candélabres ; la nudité complète. Dans l'atelier oii travaillaient le maître et l'apprenti, on voit souvent la femme du patron qui l'aide dans ses travaux, quand elle ne vaque pas aux soins du ménage (2). Le mobilier est également sommaire : de rares sièges, des étagères oii sont les modèles en cire et les pièces en cours d'exécution, un meuble ou deux contenant des cartons remplis de dessins, de livres et de gravures. Le reste, c'étaient les outils et instruments de la profession.
Veut-on savoir ce que comprenait, au dix-huitième siècle, l'outillage d'un grand orfèvre tel que Thomas Germain qui, travaillant pour le roi, avait le droit, refusé aux autres, d'occuper exceptionnellement plus de trois ou quatre ouvriers? Son inventaire après décès nous donne ce renseignement au complet, et je le transcris ici : « Cinq enclumes, cincf tas, dix-sept bigornes, six lingolières, huit pincettes, deux soufflets, la forge complète, une poêle à souder, cent marteaux tant grands que petits, dix-sept boules, treize tenailles, une fdière à vis, une filière à taraud, cincj étaux «à mains, trois scies, cinq vrilles, huit cizoires, cinq établis, une forge, deux soufflets, sept pincettes, trois poches à
(1) Germain Bapst, l'Orfèvrerie française à la Cour du roi de Portugal, page 42.
(2) Germain Bapst, l'Orfèvrerie française à la (.'our du roi de Porliifjal, page 43.
— lOo —
l'eu, une à lluiilot, un banc à lirer avec toutes ses dépendances, quatre étaux à limer. »
Et c'est tout! Voilà ce qu'était avant ITaO un atelier d'orfèvre bien monté : l'ensemble valant, à dii-e d'expert, la somme de 11)88 livres.
Krançois-Tliomas dermain lit plus que décupler ce matériel de son père. En outre, il ne trouva pas suffisamment élégante l'installation de son logement au Louvre ; il y aménagea des salons somptueux, avec meubles de Houlle, cheminées de marbre rare, ornements de bronze doré, etc. Il se justifiait de ses prodigalités, en disant : « La gloire du nom que je porte, l'envie de faire horuieur à
Soupière en argent, par Fr.-Tli. Germain, exécutée pour la Cnur de Portugal.
la France par mes ouvrages, la décence et le respect dû aux grands que je recevais chez moi par état, le désir d'être utile à l'étranger, le soin de l'attirer dans mon commerce et de le frapper par un dehors séduisant, font aujourd'hui mon crime, puisque ce sont les seuls objets qui m'ont entraîné malgré moi dans ce faste qu'on me reproche (1). » Quoi qu'il en soit, et sans vouloir juger la conduite de Fr.-Th. Germain avec la sévérité de ses contemporains, on s'explique aisément pourquoi il ne put soutenir le poids d'une maison établie sur un tel pied, ("haque année, le chilfre de ses dettes s'accroissait, en dépit du nombre grandissant de ses travaux. Les 30 000 livres d'argent comptant légués par son père n'avaient été qu'un feu de paille bien vite consumé. Comme il manquait du
1 -Mémoire de F'raneois-Thoina» Germain, au moment de sa faillite, en n6o, adressé au surintendant des Beaux-Arts. M. de Marigny, afin d'éviter d'être expulsé du Louvre. Ce document a été publié par les Archive'! df l'Art français. i.'\", p. 252. Il a été reproduit par M. Germain Bapsl dans sou ouvrage sur les Germain, page 162.
fonds de l'oulement proportionné ii l'entreprise qu'il rêvait, il emprunta à des taux usuraires. En 1764, il épousa une jeune fille de dix-huit ans, Marguerite le Sieurre Desbrières, dont la dot de 80000 livres fut aussitôt engloutie. Bref,
il en arriva à avoir, en 1765, le passif énorme de 2 millions 400 livres. Pour essayer de se tirer d'affaires, il eut recours à un expédient qui acheva de lui aliéner sa corporation : il forma % / '^^^^ %0 f une société en commandite dont le siège fut rue
des Orties, dans une maison que son père avait achetée en 1743, et où ses ateliers fonctionnaient depuis cette époque. Elle ne vécut pas six mois. Le 17 juin 1765, Fr.-Th. (îermain fut déclaré en faillite. D'inextricables procédures judiciaires le paralysèrent; on alla jusqu'à lui imputer des manœuvres frauduleuses. Par surcroît, la corporation des orfèvres obtint contre lui un arrêt de la cour du Chàtclet, annulant la société en commandite, déclarant « que le titre de maîtreorfèvre étail un litre personnel dont la propriété ne pouvait être exploitée par une communauté d'individus, dont plusieurs étaient étrangers à la corporation, disant enfin, qu'on ne pouvait admettre qu'un orfèvre devint un entrepreneur qui, au lieu de travailler lui-même en artiste, faisait travailler des personnes salariées (1). » Retenons cette dernière phrase; si on la rapproche d'un document en quelque sorte officiel qui, quelques années plus tard, en 1776. fut adressé au Roi en réponse à une supplique de Fr.-Th. Germain pour rentrer dans les bonnes grâces royales, on constate qu'elle contient à l'égard de l'orfèvre une accusation grave. On ne lui reprochait rien moins que de n'être pas le réel auteur des ouvrages qu'il signait, en un mot de n'avoir été qu'un entrepreneur. Voici le passage essentiel de ce mémoire (2) émanant de la surintendance des bâtiments : « Quant aux talents dont le sieur Germain fait un étalage perpétuel, je me suis
Deux Indiens porteurs de couH'es.
Salières simples par Fr.-Tli. (Jermain.
(1) Germain Bapst, rOrfévrerie française à la Cour de Portugal, page 43.
(2) Il a été publié par les Archives de l'Art français, t. I«f, pages 235-256.
» informé de personnes (|ui ne courent pas la même carrière, s'ils avaient » quelque réalité. Elles m'ont dit qu'ils étoicnt des plus médiocres ou absolu- » ment nuls. Il n'a jamais gagné une seule petite médaille pendant plusieurs » années qu'il a suivi les leçons de l'Académie. Comment auroil-il acquis, tout à » coup, ces talents sublimes qui, suivant lui, occasionnoient la jalousie et la rage » de ses confrères? Enfin, si le sieur (lermain avoit les talents qu'il s'attribue, » rien ne l'empêcheroit d'en faire usage aujouid'hui du moins à la solde et » sous le nom de quelqu'un de ses anciens confrères. Mais tout s'est éclipsé, » avec le beau cabint't des modèles que son père, honune de talent, lui avait » laissé. »
Suliùre dDuhlc pai- l"r.-Tli. (ioriiuiiii. {Orfèvrerie île I ;i Cour de I'd r I ii (j :i l .)
Ce jugement est rude. Il renverse totalement l'opinion générale qu'on se fait, aujourd'hui encore, de la valeur tle Francois-Tliomas qui continue à passer pour l'orfèvre le plus brillant après son père, et le plus habile du dix-huitième siècle. Mais est-il juste, et doit-on s'y fier? N'est-il pas entaché tout au moins d'exagération, venant de l'administration des bâtiments qui ne pardonnait pas à l'artiste ses démêlés judiciaires, et par là de l'avoir mise dans le cas de l'expulser du Louvre? Ne doit-on pas également tenir compte de l'humaine et misérable tendance qui. trop souvent, fait qu'on accable les gens tombés à terre? Mais, d'autre part, il est impossible de ne pas reconnaître un certain fonds de vérité dans l'explication de l'impuissance que montra Fr.-Tli. Germain pour se relever après sa débâcle. Nous voyons bien, en effet, que de 1766 à 1768, il fait un effort, dans son atelier de la rue des Orties où il s'est réfugié, pour ramener à lui
la clientèle qui l'abandonne, et qu'à plusieurs reprises il remplit le Mercure (1) de réclames où l'on retrouve son hâblerie, ne cessant de se couvrir de la mémoire toujours respectée de son père, invoquant la collection de modèles provenant de celui-ci et qu'il a, assure-t-il, conservés, etc. Mais on ne trouve pas trace d'un grand el beau travail qui soit sorti de ses mains à partir de cette époque, si ce n'est une toilette de vermeil, et quelques autres pièces qu'il termine sur l'ancienne commande do la cour de Portugal. Vainement il part en Angleterre en 17G8, on ne sait trop dans quel but. Il revient bientôt à Paris où il continue de végéter, forcé de quitter la maison de la rue des Orties pour un atelier loué place du Carrousel, puis, de là, en 1779, dans un autre, rue de Limoges, au Marais. A partir de 1780, on ne sait plus ce qu'il devient. Sa jeune femme est morte, n'ayant pu survivre à ses malheurs. Quant à lui, il s'éteint en 1791, rue du Faubourg-Montmartre, et les deux témoins qui signent son acte de décès à la paroisse de Saint-Eustache le connaissent si peu, qu'ils ne savent même pas indiquer son âge exact !
M. Germain Bapst, le mieux informé des biographes de François-Thomas Germain, n'a pas osé trancher nettement le problème qui se pose à ce propos. 11 reconnaît que cet orfèvre peut, en effet, n'avoir pas exécuté lui-même les œuvres qui portent son nom ou son poinçon; mais il estime qu'elles ont néanmoins un tel cachet de supériorité et d'originalité qu'il est impossible de lui en dénier la paternité. « Qu'il en ait été, dit-il, véritablement l'auteur ou simplement l'inspirateur, il n'en demeurera pas moins acquis que c'est par son initiative, par ses soins, sous sa direction et dans ses ateliers que ces objets ont été faits, et par conséquent c'est à lui qu'on les doit, et c'est à lui qu'en revient le mérite (â). » Cet avis paraît, en somme, le plus équitable. 11 est difficile, au surplus, de ne pas l'accepter quand on voit, comme les papiers de sa faillite l'ont révélé, avec quel soin Fr.-Th. Germain cacha toujours le nombre et la qualité des collaborateurs dont il sut s'entourer. Cependant on les connaît. Ses ciseleurs se nommaient : Colezon, Meunier, Leitz et Descour; ses graveurs, Colart, Olivier et Nicol. 11 avait pour planeur, Peletier; pour gainier, Prieur; pour perceur, Sellier. L'auteur de la dorure de toutes ses pièces, de cette dorure exceptionnelle et qu'il aimait tant à vanter dans ses prospectus, n'était autre (|ue le fameux
(1) Mercure, n» du janvier ot de février llfiô :
" Le ï-ieiir Germain, sculpteur du roi, et Compagnie, toujours animé du désir de porter les ouvrages qu'il entreprend à la plus haute perfection, prévient le public que, le 24 de ce mois, on vendra dans lu maison où sont ses ateliers, rue des Orties, vis-à-vis le guichet Saint-Michel, une collection de vases antiques, d'une composition qui égale l'agate et les pierres les plus précieuses, tous ornés de bronzes d'un qoiU exquis et de la plus belle dorur'c, qu'il a encore perfectionnée depuis qu'elle a été présentée au roi. Le sieur • Jermain se propose de continuer en tout genre et de varier ingénieusement les formes et les ornements de tous les ouvrages d'argei.terie ; la quantité de modèles qu'il a joints à ceux de son père le mettent à même, plus que tout autre artiste, de produire de quoi satisfaire les personnes les pins curieuses d'ouvrages recherciiés. Le sieur (lermain continue d'entreprendre toutes sortes d'ouvrages à tels prix qu'ils puissent monter el il n'exigera pas, comme il est d'usage, des avances pour matières. »
|2) Germain Bapst, Etudes sur l'orfèvrerie frnmaise : les Germain, orfèvres-sculpteurs du Roy (tSST, 1 vol. in-8"). page ISd.
Gouthière. Quant aux modeleurs des ligures, c'étaieuf, en général, ics plus renommés sculpteurs du temps. On crut reconnaître la main de Pigallc dans un surtout représentant « Bacchus et l'Amour », qui appartient à la cour de Russie Il est inliniment vraisemblable que. si ce n'est celui-là, d'autres artistes habiles onl dû lui prêter leur collaboration.
Glace de loilcllc exécutée en 17G6 par Fr.-Th. Germain, pour la princesse de Portugal.
Poin- avoir une idée à peu près exacte de ce que fut l'orfèvrerie de Fr.-Th. Germain, ce ne sont pas les rares œuvres plus ou moins complètes qui se trouvent aujourdluii dans les collections de quelques heureux mais très clairsemés amateurs, qu'il suffit de connaître. C'est en Russie, c'est surtout à la cour de Lisbonne ({ue l'on peut admirer ces chefs-d'œuvre authcnliqnes con-