‹ Musée centennal de la classe 94Chapitre 14 sur 23 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

La marquise do Pompadonr ot son influeneo.

Tout {\ la Gi'ocfiuo. — Av«''uonioul du slylo Louis \>'L — 31'"' du Barry

e! SOS prodigalités. — Sos coinniandos à l'oi'fovre Roottiors.

Les l)oît<^s ot les nionus objots i\o stylo Louis WL

La oatastroplio do I759. — Cououi'i'ouoo faito à rai"g-out<'iMo

par la porcolaino. — Los industrios du siniilor ot du doublé.

La poterie d'étain.

ors arrivons à un moment où les orfèvres dont nous venons de parler, subissant les influences nouvelles, vont pousser l'art dans des voies plus sages et, peu à peu, changer l'orientation de leur manière. C'est alors qu'apparaît une femme de goût, d'un sentiment artistique très développé, et dans laquelle s'est incarné lart de la seconde moitié du dix-huitième siècle : — la marquise de Pompadour: — non pas que nous prétendions qu'elle ait eu sur tout ce qui se rapporte à l'Art un système bien arrêté, mais elle avait reçu des dons précieux, abondait en qualités cliarmantes, et savait s'entourer des

artistes en vogue, comme Boucher, Van Loo, Pigalle et Drouais. Elle encourageait les débuts de Vien, tenait Bouchardon en grande estime, et faisait de Guay, le graveur en pierres fines, son collaborateur ordinaire.

jyjrae jg Pompadoar a véritablement aimé l'art; elle lui a donné le meilleur de son temps, se passionnant non seulement pour les œuvres qu'elle achetait pour embellir ses demeures, mais sachant aussi provoquer par ses commandes et son goût pour le luxe de l'ameublement, les recherches nouvelles. Son souvenir restera attaché à l'ai't de cette époque, dans tout ce que cet art a eu d'intime, de familier dans cet ensemble d'objets si divers que le dix-huitième siècle créa à son image, et de particulièrement lié à la vie de l'homme pour entourer son existence, pour la servir et la parer.

Ce ne sera pas seulement l'art que protégera la marquise; ce sont aussi les créations utiles et les monuments que le temps respectera et qui prolongeront dans l'avenir la popularité d'une favorite. Elle transporta la fabri(jue de porcelaines de Vincennes à Sèvres, et créa cette manufacture dont les produits, dotant l'industrie française d'une porcelaine d'art, devaient enlever à la Saxe le tribut que lui payait l'Europe; elle fit déclarer Sèvres manufacture royale, comme la Savonnerie et les Gobelins. Elle eut aussi l'heureuse pensée de compléter la noble idée de Louis XIV, en donnant un pendant aux Invalides, par l'établissement d'une École militaire, où devaient être élevés les fils des soldats morts h l'ennemi (i).

Elle touchait à tout, elle se dépensait avec une activité dévorante, se répandant en cent lieux et en mille choses. Elle trouvait même le temps de faire œuvre d'artiste et, sous la conduite de Guay, elle s'essayait h l'art délicat de la gravure à l'eau-forte, et reproduisait, dans une suite de soixante-neuf estampes qu'elle faisait imprimer, les pierres gravées de son maître, des cachets, des allégories et des trophées.

Elle faisait de fréquentes visites chez Lazare Duvaux, où elle trouvait à satisfaire son goût de curieuse et de femme. Mais ce n'était pas seulement les objets anciens qu'elle achetait chez ce marchand joaillier que Louis Courajod nous a fait connaître par la publication de son Livre-Journal, en le faisant précéder d'une Introduction savante oîi il révèle l'influence de la marquise, il nous la montre également, commandant des montures de vases, des bronzes, des bijoux, des pièces d'orfèvrerie pour elle et pour le roi, que Lazare Duvaux exécutait lui-même ou faisait exécuter par les plus habiles de son temps.

C'est une curieuse figure que ce Lazare Duvaux : marchand mercier, il commence par faire le commerce de la curiosité ; les documents contemporains le qualifient inditîéremment de mercier, de bijoutier, de joaillier et d'orfèvre. De son métier, il était fondeur, ciseleur, monteur en bronze, bijoutier et orfèvre dans le

1) De Concourt, .V'"'- de Ponipadour, page? 118 et suivantes.

sens modt'rnc tlii luul, quoiciu'il ii';ii( jaiiiais eu de iiiiir(|iie ni île poiiiçoi). Il obtint le Iircvet d'ovi'èwe JoaiH/cr i/i/ Uni. (ï'ost |)i'obal)l('nicnt par snilo des i)i'ivilè^^es allaelu's à ce titre et à celui de ninrcliinid stitrant la Coift\ f|uc Duvaux fut

f'ac-similc de l'estampe de la Marquise de Pompadour

servant de frontispice à son Recueil d'estampes gravées à Feau-forte-

d'après les pierres gravées de Guay, graveur du Roi Louis XV.

dispensé de prendre son Ijrevet de maîtrise parmi les orfèvres, et affranchi vraisemblablement de l'obligation d'avoir- un poinçon.

La fréiiuentalion de nondjrenx amateurs, lionnnes de goût et d'éducation raffinée qui étaient ses clients, avait développé en lui l'appréciation des belles

choses, et la vue de ces œuvres variées et précieuses qui meublaient son magasin lui avait appris les ressources du métier de ceux qui les avaient créées. Peu à peu, pour satisfaire une clientèle qui avait confiance en lui, de marchand, il était devenu bronzier, orfèvre et joaillier. Il fabriquait des bras, des girandoles et des lustres; il montait des diamants, composait des bagues, des tabatières, des bonbonnières et boites de montres; il ciselait des pommeaux de cannes ; il faisait de la vaisselle d'or et d'argent et l'exécutait sur des modèles qu'il demandait aux plus célèbres modeleurs de l'époque.

Nombreux sont les objets décrits sommairement dans son journal, qui témoignent de son habileté et des ressources dont il disposait.

Le n" 2087 signale une pièce d'orfèvrerie importante, avec quatre colonnes et cassolettes en argent. Le n° 2116, une grille de cheminée composée d'un cygne dans des roseaux : « Modèle fait exprès ». Quelle est sa part de travail? s'est-il borné à l'inspirer, l'a-t-il ciselée lui-même, ou, l'ayant fondue, l'a-t-il confiée à quelque éminent artiste, comme semble le penser M. Courajod, qui, pour une salière d'or retrouvée dans un catalogue de vente de 1780, indiquée comme ayant appartenu à un sieur CoUin,, intendant de feu M""" la Marquise de Pompadour, nous décrit : « Une salière d'or exécutée par Auguste, orfèvre du Roi, d'après » les modèles de Falconnet. La salière est représentée par un matelot assis sur » une roche, tenant une huître; et la poivrière, un jeune garçon qui tient un » sac sur lequel est représenté du poivre en grains; chacun ayant cinq pouces de » hauteur (1). »

Dans tous les cas, il fabrique môme de l'orfèvrerie d'usage, puisqu'on le voit fournir à M'"" de Pompadour et au Roi des nécessaires « garnis d'une écuelle avec » son couvercle et son assiette, un gobelet, un couvert et son couteau en argent » d'Allemagne, une lampe de nuit en argent de Paris, un marabout, nn réchaud » à esprit de vin, une boite à double thé d'argent, une théière, un sucrier », et à juger par le nombre d'ustensiles en argent que lui commanda Louis XV, qui cependant avait des orfèvres comme Ballin, Roëttiers et Résilier, il faut bien penser qu'aujourd'hui nous pouvons le considérer comme l'orfèvre attitré de M""" de Pompadour et même du roi Louis XV.

L'orfèvrerie des dernières années du règne de Louis XV porte déjà l'empreinte et les principaux caractères de ce qu'on est convenu d'appeler le style Louis XVI, ce qui fait quelquefois confondre les œuvres de cette période de transition. 11 ne faut point ouI)lier que, dès 1760, la marquise de Pompadour, bien loin de favoriser, comme nous l'avons dit et comme on le croit assez généralement, les folies du genre rocaille, se montrait fort entichée des œuvres d'un goût plus sur, et encourageait de tout son pouvoir (qui était grand) et de toute son

(^1) Louis Courajod, Livre Journal de Lazare Diivaur, IiUroducliou, P'igeis 72 ;i 18.

iiitliiciice (qui fui si lioureuse pour Tari français) les tendances architecturales nouvelles vers Tétude des nionuments de l'antiquité. Sans doute, ses préférences paraissent avoir été tout autres durant les dix premières années de sa toute-puissance, et c'est ce qui probablement a induit en erreur quelques-uns de ses historiens, et accrédité des idées fausses sur son rôle au point de vue artistique.

A peine installée à la cour de Versailles, elle devint aussitôt la directrice et l'ordonnatrice des plaisirs royaux, et son génie de l'arrangement pour tout ce qui touche au mobilier s'employa, dans les nombreux palais qu'elle fit construire, dans les meubles ou dans les ameublements (|u"ellc imagina, à mettre en valeur !(> style existant à l'heure de son avènement. C'est ce qui a fait dire aux frères (le Concourt, avec un peu d'exagération, que la belle marquise « est la marraine du rocoeo » (11. A ce moment, il est très vrai qu'elle faisait une large place, dans son délicieux palais de Bellevue, que construisait l'architecte Lassurance, aux inrqueries, aux meulilcs ventrus, contournés et déchiquetés, ([u'elle faisait venir en «inantité de chez Lazare Duvaux [i).

On baptisait de son nom « à la Pompadour », carrosses, lits, sophas, nœuds (le rubans, tout ce ([ui seml)lait être le retlet de son élégance et de son prestige. Mais, dix ans plus tard, c'est une complète volte-face, ainsi que Pont justement remarqué les écrivains qui, tels que M. de Noihac (3), n'appliquent pas à I histoire des pi'océdés de romanciers, et contrôlent les faits avec des dates précises. Alors le caprice de .M""" de Pompadour est entièrement acquis à l'art antique, dont l'entretiennent constamment les amis de son entourage, d'abord son oncle, M. de Tournehem, surintendant des Beaux-Arts: ensuite son frère, le comte de Vandières, devenu depuis, grâce à elle, marquis de Marigny, qui prit sa succession et fut, comme son oncle, directeur général des Bâtiments et des Beaux-Arts. Elle lavait envoyé en Italie étudier les chefs-d'œuvre classiques avec l'abbé Leblanc l'archéologue, et Cochin le graveur, ce même Cocliin qui avait lancé, contre l'orfèvrerie rocaille, la diatribe citée plus haut et qui venait de publier ses Observations sur les ontiquités (ÏHerculanum. Ce fut la marquise qui, la première, mil à la njode les meubles à la Grecque, inspirés de la décoration des édifices anciens, et qui firent un moment fureur. « La manie du jour est de tout faire à la Grecque », écrivait Bachaumont, le i'I avril 17G4 i4'i. De son côté, Grinim disait : « Tout se fait à la Crecque, la décoration extérieure et intérieure des b<àtiments, » les meubles, les étotfes..., les formes sont belles, nobles, agréables, au lieu » qu'elles étaient tout arbitraires, bizarres et absurdes, il y a dix ou douze » ans loi ». L'orfèvrerie ne manque pas de sacrifier immédiatement à la fan-

;1) Goiicourt, Madame de Vompadoiir.

(2) Courajoil. Journal de Lazare Duvaux (pas.sim . IiUrotluction, pages 3fi à 40.

(3) P. de Noihac, Louis XV et M"" de l'ompailour, d'après des documents inédits (1904, 1 vol. iu-I8\ (4 Bachaumuiit, Mémoires secrets. II. p. Vy.i.

(5j Griuiio, Correspondance lidéraire iPari?, 182!), t. III. p. 124 .

taisie du moment, cl Ton a, de Fr.-Tli. Germain, un prospcclus portant la date du 24 janvier 1766, annonçant la vente d'une collection de vases antiques que l'artiste offrait au public et qu'il déclarait « ornés de bronze d'un goût exquis et de la plus belle dorure » (1). Il déclarait en outre vouloir continuer ce genre de production et « varier ingénieusement les formes et les ornements de tous. les ouvrages d'argenterie ».

Les gravures des chiffres, devises, emblèmes et armoiries dont les orfèvres

'Jau^lcl'<)rA':'itu'tl ci ocal

FruiiLispice du Livre de chiffres, de l*()uj;ft lils.

agrémentaient leurs ouvrages, subissent les mêmes influences. Un dessinateur du temps, Pougct fils, graveur et joaillier, qui avait fait son apprentissage chez le joaillier Lempereur et y avait appris à connaitre les ressources de son art, nous a laissé un volume intéressant de modèles de chiffres, emblèmes, devises et armoiries qui reflètent le goût du jour.

Pouget avait trouvé auprès du frère de M'"" de Pompadour, le marquis de Marigny, un protecteur éclairé auquel il avait voulu rendre hommage, et dans le frontispice qu'il gravait et mettait en tète de son recueil, pour reconnaître l'appui et les encouragements qu'il lui avait toujours donnés, il accompagnait la dédicace

{\) Mercure, il" ilc jiuivier UGG.

(lime graviii'o que nous i-cprodiiisons et (|ui inonlrc un joli spécimen de son talent et iiuii(iue raclRMiiineintiil vers cet art plus simple, mais encore maniéré, qui (levait devenir le style Louis \VI. On le voil, il s'était débarrassé de la rocaille; il était élégant et à la mode, mais ce n'élail encore que du style Pompadour.

.Nous ne possédons malheureusement (|ue de très rares pièces d'orfèvrerie authentiques ayant appartenu à M"" de Pompadour, et c'est au Musée centennal que nous devons J'iicui-euse iVirlune de les connaître e( d'avoir pu les adnnrer.

Siiiiciéi'O (le la maniiiisc de l'ompadour. [Colleclion Je M""' lliintt.)

Deux pièces arrachées (par (pu'l miracle?) à la destruction de 17o9 figuraient au Musée centennal dans la collection de M""' Burat. Ce sont deux saucières dont l'une a appartenu au baron Pichon et l'autre à M. Leroux qui l'avait trouvée à Nantes, en 1840, avec son écrin d'origine. L'une d'elles avait jadis fait partie de la collection de M. Paul Eudel qui en donne la description suivante :

« Le pied est formé par un eep portant le corps de la saucière et venant décorer la panse. Le haut est divisé en compartiments décorés aux extrémités par des feuilles de vigne et d'olivier; au centre, un écusson supporté par des griffons, une couronne et les armoiries de la marquise. »

Les poinçons relevés par M. Eudel indiquent que la pièce (ju'il possédait a été fabriquée en l7o.'>, sous.l.-.I. Prévost, par l'orfèvre François Joubert (1); cette date

Il C'est par eri-eur que le Calalof/iie des Musées cenlennaux avait attribué la propriété de cette pièce isigue à .M™e du Barry. puisque la marquise il'tait alors toute-puissaiile et ue mourut qu'en 178.";.

et les armes de la marquise ne laissent aucun doute sur l'attribution que nous avons faite, et donnent une valeur d'une insigne rareté à ce monument de l'orfèvrerie française à cette époque ; nous devons remercier M"" Burat, non pas seulement de les avoir su réunir, mais de les avoir prêtées aux organisateurs du Musée centennal. On sait que la marquise fit fondre à la Monnaie son argenterie, en 1759; mais cela n'em|)ècha pas qu'elle en avait, à sa mort, pour 687 000 livres, dont 507 000 livres en vaisselle d'argent et 180000 livres en vaisselle d'or, ce qui prouve h quel point elle poussa l'amour de ce genre de luxe. Que de chefsd'œuvre devaient se trouver dans une pareille collection! Quand on pense au soin qu'elle prenait de ne s'entourer que des plus belles choses, que des objets de l'art le plus raffiné, et que, lors(pi'clle commandait aux artistes ses ameublements, elle ne s'adressait qu'aux plus habiles, à ceux dont la main-d'œuvre coûtait le plus cher, on imagine sans peine ce que pouvaient être les accessoires d'or et d'argent destinés à paraître sur hi table où Louis le Bien-Aimé venait s'asseoir, dans l'intimité des petits appartements. Les fameux soupers auxquels n'assistaient que les familiers, les courtisans admis par faveur tonte spéciale, ne comportaient pas l'argenterie monumentale des services d'apparat, qui avaient été jusque-là en usage. M"" de Pompadour en imagina une moins difficile à manier, et de proportions plus réduites, qui ne tarda pas à servir de modèle à toute la Cour.

Ce fut à cette époque qu'à hi demande de Louis XV, on avait construit, pour les soupers du roi, des tables mécaniques qui, mues par un ressort, montaient d'elles-mêmes toutes servies du sous-sol au salon et au boudoir, oITrant les mets et les friandises dont elles étaient couvertes aux convives stupéfaits, sans qu'il y eût besoin de valets pour l'office.

Le fameux Loriot, qui exposa au Louvre, en 17()9, une table de cette espèce, surgissant du par(|U('t au moindre signal, avec son service d'argenterie (1), eut des imitateurs; et le buffet mouvant d'Arnoult ou la table à surprise de Guérin, n'eurent rien à envier au guéridon volant installé par Loriot.

Le Musée des Arts décoratifs conserve dans ses collections l'aquarelle originale de Guérin de Montpellier, montrant la construction du buffet mécanique qu'il avait inventé, et qui, patronné par le marquis de Marigny, avait été installé au château de la Muette; nous en donnons ici la reproduction {page 195).

Plus d'un grand seigneur, dans ces Folies qu'il était de bon ton de se faire construire aux environs de Paris, et où l'on invitait ses amis à faire bonne chère, avecmi laisser-aller très souvent libertin, possédait des tables mécaniques dans le genre de celles qui avaient été faites pour les petits soupers de Louis XV; sans doute, on n'aurait pu faire tenir sur ces tables légères les 230 pièces qui

(1) Voir Mercure de France, iuiiui'to iU' juillet 17(19.

PrHmu<; ^Mensieur U Sl-aj^uu deMARIGX'Y Cj

ffénan/ tl* Ces Ritimens . Par scn. o-u hiunUe t u-et okcusaHi. ^erutUur (juTirj

lîuird iiicc;itiin\H' de (iucrii].

D'après iaqunreUe appiirlenanl anx collections du Musée des Arts décoratifs.)

constituaifiil encore à eette dale un service bien coiiiplel (raryeiiterie, mais de plus eu plus, une simplicité raffinée, parmi les plus férus d'élégance, devenait un geiH-e qu'on alfeclait de suivre, à l'imilation des princes et des princesses.

Une coulunie de cette époque ([uc nous trouvons décrite dans une (•]in)ni(|uc de roiMl-de-Bœuf en est la preuve (1). « Dans le beau monde, on soupe depuis » quelques jours à la (lochetlc, c'est-à-dire qu'une fois le service posé sur la » table, les doniesti((ues disparaissaient et attendaient, pour rentrer, le timbre » d'une clochette- placée près du maître ou d(> la maîtresse de la maison. »

Leduc de (Iroy, qui prit part dans sa jeunesse à quelijues-nns de ces soupers, |)aile de la liberté avec laquelle chaque convive pouvait se servir, et dit commcnl Louis \V se servait lui-même son café. « La salle à manger était char- » mante et le soupei- fort agréable, sans gène ; on n'était servi que par deux ou » trois valets de la garde-robe, qui se retiraient après vous avoir donné ce qu'il » fallait que chacun eût devant soi » C^); une gravure du temps : « le Souper fin », d'après Moreau le Jeune [page 199), nous montre ce (pi'étaient les réceptions fermi'cs d'oii les domestiques étaient exclus.

N'oublions pas non plus que ce n'est que vers ce même temps que la salle à manger fit son apparition dans les appartements: on mangeait dans n'importe quelle pièce de la maison, aussi bien dans le salon, ou salle, (jue dans la chambre à coucher, ou dans la galerie comme à Versailles. C'est de cette époque également, où l'on |)iil l'habitude de servir les mets sur les tables, que date cette orfèvrerie inlîniment pratique et légère, d'un usage facile, adaptée aux besoins du service et que les plus petites mains des plus jolies duchesses pouvaient aisément faire circuler.

C'est alors aussi qu'on commença à mettre des manches de bois aux cafetières et théières d'argent, et l'invention parut si agréable que tout le monde voulut l'applicpier. Il est probable que les manches de bois dont sont pourvues les théières ou cafetières des époques précédentes, qui sont parvenues juscpi'à nous, et ont été préservées de la destruction, ont été ajoutés après coup. Le Journal de Lazare Duvaux contient cette note : « A Madame la Dauphine, pour la répara- » tion faite à une cafetière d'or ([ui était creuée et bossuée; ajouté une rosette » d'or à l'endroit du manche que l'on a refait en ébène ; oo livres. »

h' Art (lu coutelier, de J.-J. Perret, publié à Paris, en 1771, nous détaille les substances diverses employées pour ces manches, et l'on voit dans cet ouvrage à quels prix souvent très élevés montaient les façons délicates et charmantes de ces travaux. L'ébène, les bois vernis, le bois de fer, qu'on appelait alors bois de Chine, étaient de l'emploi le plus journalier. La nacre, l'ivoire étaient rehaussés de cannelures, d'incrustations, de rosettes et de filets d'or. On se servait aussi,

(1 Chionitfiie de nJul-de-nœuf, t. III. p. ilC.

(2) Le iluc (le Cmy, Mémoires, cité* par M. de Nojliac : Louis XV et .V°><' de l'omijadotir.

surtout pour les couteaux, de manches de porcelaine. M"" de Pompadour acheta, en 1758, à Lazare Duvaux, « 24 manches de couteaux de porcelaine en vert, peints en guirlandes », qui lui revinrent à 576 livres. Ce fut également la mode de préparer soi-même son café, et Ton vit de mignons moulins à café faire leur apparition dans la salle à manger. Comme Louis XV raffolait de cette boisson. M"" de Pompadour en possédait bien entendu de toutes sortes, et l'on en vit un, lors de sa vente après décès, le 24 janvier 17t35, qui était en or, ciselé en ors de couleur, représentant des branches de caféier. En un mot, l'orfèvrerie pénétrait sous toutes les formes dans les moindres habitudes de la vie privée, elle 9,liumnnifiait, se familiarisait si l'on peut dire, se prêtait à tous les besoins, en s'introduisant dans tous les rangs de la société.

La marquise de Pompadour disparue, c'est la du Barry qui arrive et apporte avec elle le rêve insensé d'une femme galante, une folie de dépense, une extravagance de luxe. Les origines de M'"° du Barry et son éducation n'avaient guère été de nature à développer en elle le goijt des arts; si elle eût ressemblé en tous points à ses pareilles, elle aurait pu tout compromettre. Heureusement elle demeura sans influence réelle sur la marche des choses et elle crut de son rôle, non de continuer celui de la marquise, mais de laisser aller les tlots selon la pente indiquée (1).

Ce qu'il lui faut, à elle, c'est le luxe le plus raffiné, ce qui coûte le plus cher, ce que la main-d'œuvre du temps a produit de plus parfait : des robes, des broderies ta la main, des dentelles, des bijoux commandés au joaillier Aubert dont le mémoire, pour l'année 1772 seule, monte à 544949 livres. Ceux livrés par Boehmer, ses achats de porcelaines à la manufacture de Sèvres, ces orfèvreries que Roëttiers fournissait, engloutissaient des sommes considérables.

Toutes ces belles choses, ces rares objets, demandaient un temple qui fût à leur taille, un pavillon de fée qui fût dans sa grâce, dans la délicatesse de sa magnificence, la digne demeure des arts mineurs du dix-huitième siècle. Ce temple sera « Lucienne » élevé en trois mois par l'architecte Ledoux (2).

L'industrie du temps et les chefs-d'œuvre de la maîtrise des artisans y montreront le suprême effort et le raffinement délicieux des élégances du dessin et de l'habileté des artistes. Le ciseleur Gouthière y travaillera amoureusement le bronze comme l'or ou l'argent, et les mémoires de ses fournitures, dont la bibliothèque de Versailles nous a conservé des détails, ne montent pas à moins de 134218 livres (3).

(i) Paul Mantz, Reclifrches sur l'orfèvrerie frniiçaixc {Gazette dea Beaux-Arts.) (2) Ed. et J. Concourt, La du Barra, édition df 1891;" in- 18, pnj,'es 117 à 134. (lîj Bibliothèque de Versailles. .MiMiioires manuscrits de Couthiére.

En marge de son manuscrit. (idulhiiMc reconnaît avoii' reçu de .M'"« du IJarry la somme de 09 298 livres, à laquelle ont été réglés les piésents mémoires par .M. Hoetliers, orfèvre du roi, le .31 décembre 1773.

c ^j'oupcr m

Ces mémoires pour un homme de métier sont une révélation; ils doniu'iil avec un luxe de détails et une précision inouïe toutes les phases de la fabrication, et l'on suit l'artiste, pas à pas, dans son travail. L'exécution des bronzes de la |)oij,'née d'espagnolette s'élève à :278;2 livres. Le bouton de la porte n'a pas coûté moins de 44:2 livres (I). Le musée des Arts décoratifs possède un de ces boutons acheté à la vente (le M. Léopold Double. C'est un chef-d'aMivr(> de main-d'œuvre, ciselé comme une pièce d'orfèvrerie, monté précieusement comme un liijou; il donne bien la note du talent de cet artiste merveilleux qu'était Gouthière, qui s'intitulait modestement ciseleur et doreur fies menus plaisirs du roi, quai Pelletier, à la Boucle d'Or ['2). Mais Couthière n'exécutait que des bronzes d'ameublement, que nous retrouvons el pouvons admirei' aujourd'hui au Musée du Louvre, dans l'incomparable collection de meubles du dix-septième et du dix -huitième siècle qui appartenait au Mobilier de la couronne, et qui fut li-ansportée au Louvre en 1903.

Les œuvres ([ue les orfèvres exécutaient pour la favorite n'étaient pas moins remarquables comme perfection de main-

Boulon de porte de M™<^ du Barry.

Ciselure de Goulliicre.

1, Kxliait de# mémoires de (ioiiUiiére.

Mddiie du bouton de la croisée fermant à basses-cules :

Pour avoir toiirnô un boulon en bois, y avoir modelé en cire une eouronne de branehes de myithe. décoréi' du ehill're de Madame el ornée d'une moulure a ruban perc-ée à jour, le tout eslimé ave" le moulajre en lire tirée d'épaisseur a la somme de 48 I.

Pour l'avoir moidé en sable el l'omlu eu cuivre avec sa plaque et soleil, pour la ciselure liu eliitl're de .Madame, couronne île myrUÎe, moulures a rubans el soleils servant d'ornement sur la i)lai|ue' avec des chapelets, tous lesilits ornements bien évidés et percés a jour de même <|ue le fond «le bouton ipii est aussi évidé. y comi)ris le cuivre el ciselure, le tout est ' Kît;

Pour la tournure, umnlaire et ajustafre celle de 12

Pour la dorure en or moulu bien surdorée, et mise eu louleur malle,

celle de 120

Plus pour un fort boulon en dehors de ladite croisée estimé, cuivre, cize-

lure, mouture et dorure compris à 30

Total du boulon 142 1.

2 .Malfrré sa irramle renommée et les importants travaux (ju'll fit pendant sa vie. Goulhiére est mort dans la misère. .Après lexécution de .M'"" du Uarry. il réclamait à sa succession une somme lie l.'JGOOO livres, qu'il ne put obtenir el fut oblijré de solliciter luie place à l'hôpital où il mourut en IXW. Son fils ayant formé opposition sur l'indemnil'- revenant a la succession, en vertu de la loi ilu 27 avril 182.'i, obtint un arrêt qui obligea la succession a lui payei' 152000 francs.

d'œuvre, mais presque toutes ont disparu. Si on veut retrouver une pièce d'orfèvrerie ayant appartenu à M'"" du Barry, c'est encore au Musée du Louvre qu'il faut la chercher.

Dans une vitrine placée au milieu d'une des salles où resplendit le mobilier des dix-septième et dix-huitième siècles, est exposée une aiguière et sa cuvette en cristal de roche monté en or. Elle porte un poinçon d'orfèvre E. B., avec une

i^ss

Aiguière et sa cuvette en cristal de roche montées en or, exécutées pour M"'« du lîai'i-y.

croix de Malte comme dilférent. Nous n'avons pu identifier ce poinçon, ni retrouver le nom de l'orfèvre qui les avait exécutées. Ce sont deux pièces d'un travail délicat et précieux : la cuvette est bordée d'une fine moulure d'or, et l'anse de l'aiguière est formée par des filets rattachés par des algues dans lesquelles se jouent des coquillages rapportés et soudés, d'une ciselure particulièrement savoureuse. Les déclarations faites par M"" du Barry entre deux guichets de la Conciergerie, après le jugement qui la condamnait à mort, indiquaient avec précision l'endroit où était caché ce petit chef-d'œuvre. Hetrouvé par les commissaires chargés d'opérer les perquisitions à Louveciemies, il fut probablement distrait de la vente, et réuni aux objets désignés par eux pour

lîoiles cl l;il);i!ièrcs.

[Colleclinus l'ilz-llcnri/. li'ininl l'r.ink i-l (',. Ilnin.)

Hoitc, montres et breloquct.

[CoUeclion G. Uoin.

être conservés dans les musées et palais de la nation. De là, il dut passer au Garde-Meuble, et être transporté au Louvre où nous l'avons retrouvé.

L'orfèvre Jacques Uoëttiers était son fournisseur attitré dès l'année 1769; au mois de juin 1773, il fournit à la favorite pour 34060* livres de vaisselle d'or et d'argent, services de tahle et de toilette. Les mémoires de ce grand sculpteur d'argenterie décrivent tout au long comme celui de Goufhière les orfèvreries livrées par lui et dessinent pour ainsi dire, avec les mots techniques, le service de M""" du Barry exécuté de la façon la plus fine et portée au plus haut degré pour le poli, et sur lequel les plus habiles compagnons de l'orfèvre passèrent, pendant des mois entiers, la moitié de leurs miits.

Un entrelacement de myrlhc et de laurier est la mar(iue et comme la devise de toutes les pièces. Les llambeaux à girandoles avec leurs têtes de béliers et leurs guirlandes de lauriers, figurent les quatre éléments et furent payés à Roëttiers 1:201,"') livres; des pots à oille couronnés par des jeux d'enfants dans des trophées de ilèches et de carquois faisaient partie du service payé 20591 livres. Le pot à lait en or, une véritable merveille d'après les descriptions données dans 1rs invenlaires. coûtait à lui seul 2737 livres, et les deux cuillers en or à l'usage personnel de la marquise 2054 livres (1).

Bientôt l'argent n'est plus assez riche pour M"" du Barry; il lui prend l'envie d'avoir un service tout en or dont les emmanchements seront en « jaspe sanguin ». Roêltiers livre ses cuillers <à sucre en or où des Amours balancent des guirlandes de roses, une cafetière d'or ornée de pieds et de rinceaux antiques, ini ])ot au lait d'or au bec creusé de canaux dans lequel se jouent les feuilles de myrte, au couvercle à godrons saillants, couronni' d'un groupe de roses. Enfin c'est toute une toilette en or dont le dessin lui soui it et dont Roëttiers reçoit la commande. Tout Paris en parle; on dit que le Gouvernement a fait avancer à Roëttiers les quinze cents marcs d'or qu'il demande pour se mettre à l'œuvre. Les curieux se pressent chez l'orfèvre, et les plus favorisés racontent qu'ils ont vu le nnroir surmonté de deux Amours tenant une couronne.

Mais le scandale ou plutôt la dépense arrêtait le travail; et l'on trouve dans les comptes de M""" du Barry une indemnité à Roëttiers pour une toilette d'orcommen-

1 Comptes (le .M™<" (lu Uniry. Dilil. uut.. IVnuls Ir., si'J. .\!('Ui(iir(s de .M.M. UoiMllers pil-re et tils, orfèvres ordinaires du Hoy.

1169. Deux petits ciiaudeliers de toilette 2.3G',18

Deux douzaines de couverts et quatre douzaines de luancties de

couteau 2o4:ii.2'',6

Quatre doublefonds de terriiit; et pois à oille 1384', 18

ï'ûO. Quatre douzaines d'assiettes, huit plats ovaleset douze tlanibeaux IÎU:5()0' Quatre tlanibeaux à girandoles très riches sur inodt'Ios nouveaux reprt^'seiitaiit les i(uatrc EK'inents. enrichis de td'tes de béliers

et de guirlandes 12U15',li

llll. Un pot au lait en or orné de son chitl're entouré de suir'landes

de fleurs ' 2lri\^

Service de table, 2 soupières, plateaux, plais ovales et ronds. Couverts 2U.j91I.16

cée. «Quel a été le sort de ces splendides objets? La favorite n'en jouit guère. A. peine étaient-ils terminés que Louis XV mourait, et qu'éloignée de la cour, décriée par ceux qui la veille recherchaient sa faveur, exilée à Pont-aux-Dames, elle ne pouvait plus songer aux brillantes réceptions de Louveciennes. La belle argenterie de Roëttiers, les somptueux services d'or massif ne devaient plus sortir des coffres où on les gardait enfermés. Quand, sous la Révolution, M""" du Barry se vit menacée, elle fit cacher ses trésors dans des trous creusés, çà et là, au milieu de ses jardins, ou les confia à des amis sur lesquels elle croyait pouvoir compter. Mais le jour où elle comparut devant le tribunal révolutionnaire, quand elle se vit condamnée à mort, à demi morte de peur et à moite évanouie, dans l'espoir suprême de faire changer l'horrible sentence, elle révéla à ses juges les cachettes où elle avait mis son argenterie et ses bijoux. Avec une précision remarquable en un pareil moment, avec une mémoire véritablement surprenante, elle énuméra tout : le nécessaire d'or, comprenant: plateau, théière, bouilloire, réchaud, pot à lait, grande cafetière à chocolat, petite cafetière, écuelle, son couvert et son assiette, passoire, cuiller, le tout d'or, et d'un travail très précieux, ajouta-t-elle, faisant observer que les manches de ces objets étaient en jaspe sanguin. Elle donna la liste des autres ouvrages exécutés par Roëttiers : le service en or, comprenant une douzaine de couverts armoriés, quatre cuillères à sucre, deux cuillères à olives, une cuillère <à punch, douze cuillères à café, etc., etc. Elle cita le service de toilette en cristal de roche garni d'or, son beau moutardier d'or (1), ses gobelets, ses innombrables boites et bonbonnières, ses couteaux d'or à ôter la poudre du visage, ornés de petits cercles de diamants. Elle indiqua la vaisselle d'argent enfouie dans les caves : dix douzaines d'assiettes (elle rappelait même qu'il en manquait cinq exactement), dix-huit flambeaux dont trois à deux branches, une douzaine de casseroles, une grande et une petite marmite, dix-neuf grandes cloches, soixante-quatre plats, le tout en argent... sans compter ce dont elle ne se souvenait pas, finit-elle par dire au bout de cette déclaration in extremis. On fouilla Louveciennes. La Convention fit main basse sur tous ces trésors; on trouva, pour ne parler que de l'orfèvrerie, une quantité d'objets estimés : ceux en or, 60000 livres (il y en avait 89 marcs 6 onces); ceux d'argent, 65000 livres (il y en avait 1419 marcs); ceux de vermeil, 4200 livres (il y en avait 84 marcs) (2). Tout cela fut-il vendu ou fondu à la Monnaie ou mis en lieu sûr? Nous l'ignorons. C'est un mystère que nos recherches dans les Archives ne nous ont pas permis de percer.

Faut-il penser que, dans son trouble, la du Barry n'avait pas indiqué toutes les cachettes de son parc, non plus que les dépôts qu'elle avait pu faire chez des cul-

(1) Ce moutardier, orné de bas-reliefs bravés, avait été livré par Roëttiers le le' juillet ms. Il avnit coûté 5184 livres. Ces divers renseignements concernant l'argenterie de .M™"= du Barry sont extraits des dossiers manuscrits de la Bibliothèque Nationale (Département des Manuscrits, supplément français, 8 137 et 8 iu8) et des Archives nationales (Dossiers Mr 11(1, et Mq 300).

(2j De Goncourt, M"ie du Barri/, appendice, page 400.

tivateurs qu'elle avait obligés. M. "Victorien Sardou, à qui un long séjour à Marly a permis de donner un libre cours à ses instincts de fureteur des archives du passé d'un pays qu'il affectionne, et qui mieux que personne connaît les secrets (lu château de Marly et du Pavillon de Louveciennes, n'admet pas que toute Torlï'vrerie de la du lîai'ry ait été fondue par la Convention el croit que ni le parc ni les dépositaires n'ont dit le dernier mot.

Dans les premiers temps de son séjour à Marly, M. V. Sardou visitait les environs, aimait a faire parler les vieux du pays auxquels il arrachait d'heureuses confidences. L'un d'eux, qui se souvenait d'avoir vu M'"" du Barry et d'avoir connu l'im des dépositaires de l'argenterie de la favorite, racontait qu'après la Révolution de ISi8, un de ses voisins lui avait montré des pièces d'orfèvrerie qu'il avait espéré vendre plus facilement à cette époque troublée que sous les règnes précédents. Il avait tiré loOOO francs de son trésor en le vendant à un orfèvre de Paris qui s'est Itien gardé de dévoiler l'origine de sa trouvaille.

Que sont devenues les pièces du service de Roëttiers? Où auraient passé les Iteaux ustensiles d'or, avec les Amours balançant des guirlandes de roses, la cafetière ornée de rinceaux antiques et les autres merveilles décrites plus haut? Faut-il espércM" que nous verrons sortir un jour de quelque collection inconnue ces spécimens probablement exquis de l'orfèvrerie de la fin du règne de Louis XV? ou bien, doit-on se résigner à ne plus jamais voir reparaître ces ouvrages qui auraient pu le mieux nous renseigner sur le talent de Jacques Roëttiers dans ses dernières manifestations !

Nous avons déjà parlé au chapitre précédent des boîtes et bonbonnières d'un art parfois merveilleux, et dont plus que jamais raffolèrent grands seigneurs et grandes dames de la cour; Marie-Josèphe de Saxe s'en fit une collection admirable dont l'inventaire a été publié il).

Celle de M""^ de Pompadour n'était pas estimée à moins de 300000 livres; celle du prince de Conti, Louis-François de Bourbon (mort en 1776), en comprenait [très de huit cents. Tandis que certains grands seigneurs recherchaient les boîtes à miniatures — comme le duc de Choiseul ou le duc de Richelieu qui en avaient fait, en secret, décorer de sujets qu'ils n'auraient pu montrer au grand jour — , d'autres préféraient les tabatières somptueuses, étincelantes de diamants. Cette mode gagnait les cours étrangères, et le Grand Frédéric faisait venir de Paris toutes celles qu'il se plaisait à ajouter à la collection importante dont il avait hérité {^). Nous ne parlerons pas des autres objets usuels, en dehors de l'argenterie de table, que les orfèvres s'ingéniaient à accommoder aux fantaisies élé-

1 Germain BapsI. Inventaire de Marie-Josèphe de Sa.re. •2 Feuillet de Couches, Causeries d'un curieux, t. II.

gantes de leur aristocratique clientèle, et dont le nombre augmentait sans cesse. 11 y avait, par exemple, les nécessaires de tous genres (1), ceux qui comprenaient les objets indispensables pour faire un léger repas, — aiguières, tasses, cafetières, chocolatières, etc., — ceux de la toilette, et ceux du bureau, ceux des hommes et ceux des femmes. Il y avait aussi les ustensiles à ouvrages de dames, les ciseaux, les navettes, les étuis à flacon, à cure-dents; les étuis à aiguilles, les porte-crayons et tire-bouchons en or, les étuis cylindriques à crochets en or ciselé, en ivoire, en écaille incrusté et piqué d'or, dont la collection de M. Bernard Franck, exposée au Musée centennal, nous montrait la richesse, la variété et l'élégance. Dans le registre des « Présents » offerts par le Roi à de grandes dames, à l'occasion de quelque cérémonie importante, on trouve très souvent des mentions telles que celles-ci :

Lue boîte d"or émaillé à doux tubacs, i o8o livres. — Vnc boite d"or à coquille, 7O8 livres. — Lue boîte d"or pour femme, 720 livres. — Une boite d'or émaillée vert cl bleu, gGo livres. — l'iie navette d'or de couleurs, \-20 livres. — Un flacon dor, 3oo livres. — Un étui d'or émaillé, 600 livres. — Un étui d'or do couleurs, 36o livres. — Un couteau émaillé, 3oo livres. — L'n couteau dor de couleurs, .'Î3G livres, etc. [Fournitures de DucroJInij). — Deux étuis, 8'|0 livres. — Deux navettes, 9^8 \'\\rcs{Fournitures de Garaud), etc., etc. (21.

Lors du mariage du petit-fils de Louis W avec la Dauphine Marie-Antoinette, en 1770, la liste des cadeaux oft'erts aux grands-écuyers, chambellans, dames d'honneur, donne le vertige, tant on y voit figurer d'objets d'une magnificence féerique fournis par les orfèvres ou les joailliers. A lui seul, Jacquemin, joaillier de M"" de Pompadour, en livre pour 379374 livres (3). Rien qu'une des boites d'or mises dans la corbeille de l'auguste mariée, surmontée du portrait du dauphin, peint par Hall et entouré d'un cercle de 70 gros diamants, coûtait le prix de 75678 livres, sans le portrait, payé en dehors 2 664 livres. A l'occasion du mariage du comte de Provence, en 4771, on donne aux dames d'afour des cadeaux également somptueux; le mémoire de Sagerct monte à 62 476 livres, pour 37 tabatières, 13 montres de 420 à 1 oOO livres, 15 étuis à cure-dents de 200 à 480 livres, des flacons, des porte-crayons, etc., le tout en or gravé, ciselé, émaillé, ainsi que des breloquets (4) composés d'une chaîne à sept branches, à trophée d'or de couleur, d'un couteau à deux lames, d'une paire de ciseaux, d'un étui à cure-dents, d'un flacon, d'un porte-crayon, d'un dé en or de couleur, dans des étuis d'ivoire garnis d'or, avec des boutons de diamant, valant chacun 2200 livres. M"" de Caumont reçoit pour sa part une boîte d'or h huit pans, de l 300 livres ; M"" de Reaumont, une navette émaillée, à fond de tableau, de 900 livres ; M""' de Valentinois, une

(Ij Lazare Duvaux meiitiuiine ilans son journal uue quantité de nérexsaires de tous genres qu'il vendait à ses ricties clients. Entre cent autres, citons celui que le 24 décembre ll'-'yl il factura 3 960 livres pour le roi Louis XV. dans lequel il y avait » des écuelles, gobelets, tasses, sucriers, garnis d'or ».

(2) Archives du Ministère des Affaires étrangères : lîegisti'es des Présents du Roi, IT.'iG à lliiT, n" 437.

(.3) Archives du .Ministère des Atl'aircs étrangères : Présents du Roi, n" 441.

(4) On Voit, par cet exemple, ce qu'était alors un brelo<]uet que les femmes s'attachaient à la ceinture, qui tombait sur le côté, et tous les genres d'ustensiles variés qu'il pouvait compi'endre.

!{i«ili'> <■( ciiriicl (le h.(iu\inu> <'i,ll(;li(,ns -/(■ .1/1/. <;. Uiiiii pt Doisl.iii cl il- M"- Vrnn.inl

NL-CL-ssaiiL- el i-liiis on (u- et piorns dures. Collection ',". Ilnii, d l)i,isl:,ii

Dessins pour boites en émail.

{Collections du Musée des Arls décoratifs.

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Dessins de boites on or et éinnil.

Collections dn Musée des Arls dccornlifs.)

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montre rniailléc de :2 400 livres, etc. Les navel tes, ce joli |)rti( outil fini servait aux grandes dames à faire des nœuds et du lilet, et qu'il était de mode d'emporter avec soi, (|uaii(l on allait en visite ou « parliler » chez des amies, les navettes, disons-nous, étaient presque aussi lumineuses que les tabatières. Pas un orfèvre ne pouvait se passer d'en avoir un assortiment aussi riche que varié. Le ilessinateur Lalonde en a composé de délicieuses. Il y en avait de très simples, en ivoire, en écaille, en agate, en nacre ; d'autres en or, travaillées à jour, avec des attributs, des sujets divers émaillés au niilien ; celle que Lazare Duvaux vendit pour 690 livres à .M""" de Pompadour en IToo, était « en or émaillé à ridians ». L'art charmant, déployé dans les moindres objets tels que ceux-ci, témoigne de la qualité du goût et de la virtuosité vraiment extraordinaire des artisans (lu (li\-iiuitième siècle. Les couteaux eux-mêmes servaient de prétexte à de jolis décors; nous donnons ici deux couteaux prêtés par M. Doistau, avec des chilfres en roses et des attributs en or de couleur d'un goût charmant.

Les collections de MM. (1. lioin, (Ihappey, Bernard l'ranck et Doistau, exposées au Musée centennal, nous fournissent des exemples remarquables de cette orfèvrerie précieuse, et de la variété du décor de ces mille meiuis objets qu'on trouvait dans tous les boudoirs et |)Our ainsi dire dans toutes les nuiisons. Nous avons rt'uni dans des planches hors texte queUiues-uns des plus intéressants et nous avons emprunté au petit album appartenant aux collections du Musée des Arts (h'coratifs, dont nous avons parlé au chapitre précédent, quelques-unes des plus charmantes compositions de ces habiles orfèvres. ,y

Une catastrophe, pareille à celle qui avait déjà atteint cet art à la tin du règne de Louis XIY et sous la Régence, contribua encore, en iTo9, à faire disparaître à nouveau les plus beaux spécimens de l'argenterie. Les difficultés financières dans lesquelles eut à se débattre Louis XV don-

Cdiitcaux en or ciselé. {CoUeclion Doislau.)

lièrent à ce roi la malencontreuse idée de recourir au même expédient qui avait si peu réussi à son aïeul, et, comme sous Louis XIV, l'orfèvrerie paya les frais de la guerre. Il ordonna, lui aussi, la fonte des objets d'orfèvrerie. Payant d'exemple, il envoya presque toute la sienne à la Monnaie, à peu près pour 5400 marcs d'usfensiles d'or et d'argent, mais en faisant exception néanmoins pour les œuvres les plus belles qui furent épargnées, telles que la célèbre toilette de la Daupbine, qu'avait exécutée Thomas Germain, en 1726. En quelques jours, les princes tlu sang, les seigneurs de la cour, les ministres, le maréchal de Belle-Isle, le duc de Choiseul, la marquise de Pompadour même, se conformant aux décisions royales, firent réduire en lingots leur riche vaisselle. Clia(|uc soir, raconte l'avocat

Barijier (1), Louis XV se faisait présenter la liste des dévoués sujets qui avaient livré leur argenterie pour « prouver leur soumission à Sa Majesté et leur zèle pour le bien de l'Étal, ». L'édit du mois de novembre 1759 fut même étendu aux communautés religieuses, le 1 1 mars 1760.

De la fui d'octobre 1750 jusqu'au c o m m e n c e m eut d'août 1760, la Monnaie reçut et convertit en espèces une quantité de pièces de vaisselle de toute sorte. On peut voir, dans le Mercure de cette époque, la liste des personnes ([ui, bon gré mal gré, firent à la Patrie le sacrifice qu'on leur demandait. J'ai hâte d'ajouter que le sacrifice n'était pas purement gratuit; les pièces étaient pesées et estimées, le roi payait le quart de la valeur en argent et pour le reste il donnait « des contrats sur les Etats de Bretagne et de Languedoc, à raison de six pour cent ». Quand on portait son argenterie à la Monnaie, on en sortait donc à demi consolé; mais la vaisselle n'en était pas moins perdue, et il n'est que trop certain que, parmi les pièces qui furent ainsi détruites, beaucoup d'oeuvres d'art ont dû périr; Barbier, en annonçant ces mesures rigoureuses, croyait qu'elles auraient pour résultat de « ruiner le corps des orfèvres et d'ôter le pain à tous les ouvriers et les artistes qui en dépendent » (2).

Dessin de boite en or ù deux projets.

(1) Barbier, Journal de la Régence, Vil" série, pages 200 et 201. « Cette aventure va ruiner tout le corps des orfèvres et ôter le pain à tous les ouvriers et artistes qui en dépendent et en même temps enrichir toutes les manufactures de faïence et de porcelaine. »

(2) l'aul .Mautz, Herlierches .itir ihistciire de l'Orfèvrerie. — Gazette dcf Iieau.r-Arts, t. IV, 18(11.

Il n'avait pas tout à lait tort; car, si au i-ommenccuicnt du siècle, une fois le sacrifice de rargeiitcrie consommé, on s'était remis avec plus d'entrain à en commander une neuve aux orfèvres, cette fois on y apporta moins de diligence. C'est (|u"une mode nouvelle, celle de la porcelaine, avait fait son apparition, et que, sous l'impulsion de M""" de Pompadour, (jui favorisait de tout son pouvoir la création de la manufacture de Sèvres, elle s'étendait avec une rapidité inattendue. Non seulement la bourgeoisie et les petites gens, mais les plus i-iches seigneurs de la cour eurent dès lors une vaisselle de faïence ou de porcelaine. Ce fut un engouement. Il y en avait de tous les prix. Celle qui était fabri(|uée à Sèvres, ou qui provenait de Chine ou de Saxe, qu'on faisait revêtir d'ornements en bronze ciselé par les CalTieri ou les (loutliière, ou f[u'on agrémentait de montures d'or et d'argent les plus ravissantes, coûtait des sonnnes considérables.

Puis des manufactures surgirent, qui mirent à la portée de toutes les bourses une vaisselle commode, propre, pratique, dont les modèles étaient copiés servilement, moulés même sur les formes excellentes créées par les orfèvres. En peu de temps, le succès en fut consacré. En province, dans les pays où les matières C(''rami(pies ('laicnt en alioiiilance, les fabri(|ues existantes suivirent le mouvenit'iil; à Paris, une l'alu-ique fond(''e au faidtourg Saint-Antoine, par Honoré de la Marre de Villiers, puis transférée rue Amelot, au Pont-aux-Choux, ol)tint, en 178t), le palronage de Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orléans, et fut autorisée à marquer ses produits des initiales du prince. Lorsqu'à la Révolution ce patronage devenait compromettant, elle remplaça les initiales par la simple mar(|ue (( Kaliiii[ne du Ponl-aux-Choux ». Ses produits jouissent encore aujourd'hui d'une l'avciu' marquée auprès des collectionneurs. Les faïences blanches qui ont été réunies au Musée des Arts décoratifs nous montrent ce qu'étaient les formes et \v décor que cette fabrique avait empruntés aux orfèvres.

A titre documentaire, nous reproduisons une soupière ovale et son plateau en faïence blanche. Le décor en relief sur la panse et le couvercle de la soupière, les cartouches à rocaille encadrés de chêne et de laurier, sur le plateau ovale, la moulure à fdets rubanés sont bien œuvres d'orfèvres, et le moulage sur la pièce en métal donnait au céramiste, en même temps que la forme, une décoration si bien ajustée, si souple et si grasse, qu'on aurait pu les croire coniposés pour la nouvelle matière. Peut-être quelque grand seigneur, soucieux de conserver le souvenir de l'œuvre précieuse qu'il allait porter à la fonte pour ()b(''ir aux prescriptions des édits, l'avail-il confuM» au céramiste pour la leproduire.

Une autre soupière avec son plateau, de forme ronde, mais dont le couvercle a disparu, se ressent déj<à dans sa composition de l'inlluence de M""" de Pompadour. La forme moins tourmentée, les cannelures larges et puissantes; les mou-

lures à rubans croisés, k" plateau à (lualre motifs alternés d'écussons et de

As-iiL'lle en raïciicc.

Musée dex .Ir/s âécuvulifx.)

«•oquilles sur le niarli, le bouge orné de cannelures, dillèrcnt du précédent et marquent bien l'évolution (|ui se prépare chez les ai'tisles.

Assifllus en iul'UiI.

[Mudôles de jiorcfluine de Sèvres de Diiidessis.,

Ces deux pièces, du plus haut intérêt, appartiennent au Musée des Arts décoratifs, qui a réuni une série très suggestive des faïences blanches de la fin du dix huitième siècle.

Soupières en faïence du Poiil-aux-Clioux. {CoIIpcUdus (lu .Vk.sc'c (/es Arls ilévonilifx,]

Huilier, plnt et cafetières en faïence du Pnnl-aux-Clioux. CoHevlions ilii Miixéc 'les Arls ilécorudl's.

SauciOrc en l'aïence.

[Collection du Musée des Aris dêcornlifs.)

Le porte-huilier de forme ovale est aussi une œuvre charmante d'orfèvrerie,

avec sa décoration llcurie, ses deux anses à tète d'animal fantastique, dont les

ailes s'épanouissent sur la forme; son plateau supérieur, percé des quatre ouvertures nécessaires pour recevoir les carafes de l'huilier et les bouchons, est encadré de moulures ornées de rinceaux à nervures contournées. Le céramiste n'avait ([u'à le mouler pour en faire une leuvre complète.

L'aiguière à couvercle, dont le Ijec est décoré d'un masque grotesque, et la panse ornée de cannelurcîs creuses et de godrons en relief; las-

siette dont la bordure à lobes est formée de rinceaux saillants doimant naissance

aux bi-aiiclics fleuries qui décorent \v niarli, ne laissent pas de doute non plus sur

l'origine du modèle en métal.

Nous donnons également {p(if/e ^2i'2) une assiette en faïence à marli décoré,

[mis une autre exécutée en porcelaine sur les modèles que Duplessis créait pour

la Manufaclure de Sèvres, f[ui les fabrique encore aujourd'hui et leur a conserve

le nom de son auteiu'. Ces

pièces, dont les céramistes

empruntaient la facture aux

orfèvres de répo([ue, sont si

bien faites pour le métal, que

nous avons vu de nos jours

les orfèvres reprendre les

modèles de Duplessis et les

exécuter en métal.

Enfin, nous reproduisons

une saucière en faïence à Saucière en orfèvrerie.

panse loliée, avec une anse {CoiiecUon i\ Eudei.)

à deux tiges aplaties entrecroisées et reliées au corps par des feuillages servant de point d'attache, dont la forme pratique s'accommode aussi bien au travail de l'orfèvre qu'à celui du céramiste.

D'ailleurs, la collection de Paul Endel nous a conserve le dessin d'une saucière en argent, à bord godrons, ilont l'anse sortant d'une touffe de roseaux s'at-

tache à la panse do la saucière de la même manière. Elle est gravée aux armes de Saint-Lary et fut faite, en 1745, par César Haudry, sous TÉchaudel.

C'est bien là, le témoin palpable des échanges que se faisaient alors les deux industries. 11 est indiscutable qu'au point de vue social c'était un progrès remarquable, puisque le plus grand nombre était appelé à bénéficier des avantages de la nouvelle matière céramique. Au point de vue de l'art, les conséquences ne furent pas moins curieuses; et l'on n'y a peut-être pas assez réfléchi. En effet, si la vaisselle de porcelaine ou de faïence emprunta à ses débuts les formes de l'orfèvrerie, à son tour, l'orfèvrerie ne fut pas sans subir, quelques années plus tard, par réciprocité naturelle, l'influence de la céramique. Car celle-ci, tout en copiant les modèles de métal, dut en modifier, en atténuer les reliefs excessifs que le moulage n'aurait pas permis, ou qui se seraient brisés sous l'action du feu. De là les formes nécessairement mieux massées, plus homogènes, moins hérissées de motifs ne faisant pas corps avec l'ustensile. Ce fut une leçon pour les orfèvres et qui ne contribua pas peu à les préparer aux décors simplifiés, adhérents étroitement à la forme générale des objets, qu'on allait voir fleurir avec le style Louis XVI.

Au moment même oîi avait lieu riutroduction de la porcelaine dans notre mobilier, un autre phénomène de même ordre se produisait, qui devait aussi agir sensiblement sur les destinées de l'orfèvrerie. Je veux parler des recherches, qui datent de cette époque, pour inventer ou perfectionner certains alliages à base de cuivre, imitant l'or ou l'argent, et destinés à fournir aux orfèvres des matières moins coûteuses que les métaux précieux, et à permettre « aux gens du commun » d'avoir une vaisselle imitant l'argenterie des grands seigneurs. Cette préoccupation n"annonce-t-elle pas la révolution qui va s'accomplir et qui absorbera presque tout l'etfort du siècle qui suivra. Faire du simili-lnxe, donner aux pauvres diables l'illusion de l'élégance et de la richesse, et en même temps rendre accessibles aux petites bourses, par la modicité du prix de la matière, les productions de l'art qui jusqu'alors n'avaient été réservées qu'aux grosses fortunes, voilà ce à quoi on commence à penser, dès le milieu du dix-huitième siècle. C'est le symptôme de l'avènement des nouvelles couches sociales. C'est l'avertissement, qui va de pair avec les écrits des philosophes, et arrive au moment précis où Diderot entreprend son Encyclopédie, qu'un nouvel ordre de choses va surgir !

L'industrie du similor, des pierres fausses, des faux diamants, du 4/;ym5 (comme on le baptisa dès l'abord, du nom de l'orfèvre allemand (jui le créa) (I), fut la première manifestation de ce genre de recherches. La fabrication des faux bijoux devint une industrie spéciale, bientôt soumise à des règlements où l'on voit ceux

(1) Strass (Georges-Fri'Jérii') fui reru maîlre-orfèvre-joailliL'r privilégie' du roi, le ii» mai HG!. 11 se retira des affaires en ni)2 et, niourul en 1710.

(|ni s'y livraient clôsigiu's sous le nom de bijoutiers-fausseticrs, ol cette industrie, connue le remarque de Lasteyrie, << toml)a tout de suite entre les mains d'ouvriers si habiles, qu'elle eut un moment de véritable vogue » (1). Très peu de tenq)s après ledit de 1759 qui ordonna la foule de l'orfèvrerie, ce fut à (pii, parmi les inventeurs, proposerait un métal lit>n marché. Outre le sitni/or, il y eut le tombac, le pinc/iôec, l'or de Mann/terni, il y eut le métal Leblanc, sorte d'alliage de couleur Jauite, vive, éclatante, imilaiit lor, dont on lit des flambeaux et des pommes de canne, et qui fournit le motif d'une savante communication de deoirroy dans les Mémoires de l'Académie des Sciences;

il y eut le mêlai éi la Reine, alliage

d"(''tain, d'antimoine et de bismuth, É^>è/'^

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