AU MINISTRE Ç
savants, quelques propriétaires, gens de goût ; ce qui n'existait pas, et ce qui manque encore, c'était l'ensemble, la direction, l'unité de vues, la suite dans l'action. L'Algérie, trop assimilée, au moins en cela, à la mère-patrie, n'a point la législation spéciale que ce besoin spécial appellerait. Elle n'a jamais eu de personnel capable, n'ayant pas d'autre soin que de sauvegarder les restes de son passé, et dévoué exclusivement à cette tâche unique. Il n'y a pas de Musée central. Ceux qui existent dans les provinces se sont enrichis an hasard, sans aucun plan, sans aucun ordre. Ils ne donnent nullement l'idée des antiquités du pays. Semblables à un cabinet d'amateur plus curieux que méthodique, ils n'ont point ce caractère régional d'oii ils tireraient tant de valeur. Le Musée d'Alger, par exemple, qui renferme plusieurs belles pièces, n'est ni un musée de l'Algérie, ni un musée de la province d'Alger : une grosse part des morceaux qu'il contient, et presque les plus beaux, viennent de la Tunisie. Le Musée de Constantine, œuvre d'une société locale très active et très méritante, contient presque autant de bibelots italiens que de trouvailles africaines. Il n'offre pas une inscription libyque, alors que presque tout le corps de cette épigraphie singulière vient de ce seul département. Nulle part en Algérie on n'a fait de séries. On n'y voit nulle part, comme au Bardo ou à Carthage, tout le produit d'une grande fouille, telles que celles de Biilla Regia, de Bir el Djebana, de Damons el Karita, de Thignica, des tombeaux puniques de Carthage, de Maktar, de la nécropole d'Hadrumète, du cimetière chrétien de Thabraca, méthodiquement enlevé et formant un ensemble. Nulle part, comme au Musée Alaoui, on n'a cherché à rappeler les cités anciennes de la province, chacune par quelque inscription, quelque monument typique, autour duquel se groupent les objets de même provenance ; les emplacements les plus célèbres dans l'histoire de l'archéologie algérienne ne sont souvent représentés dans aucun des musées d'Algérie. Au dehors, à côté des collections publiques, les plus belles œuvres, telles que les mosaïques de l'Oued Atmenia, de Lambèse, meurent misérablement d'abandon.
Les musées d'Algérie sont certes quelque chose, si on étudie ce qu'ils
possèdent; ils sont beaucoup, si on estime la somme de soins qu'ils ont coûtée au dévouement de leurs créateurs; ils ne sont rien, si on regarde ce qu'ils auraient pu et dû être.
Il faut le dire sans hésiter. Si tel d'entre eux a été plusieurs fois constitué et détruit, si aucun n'a la physionomie qu'il devrait avoir, si aucun n'est réellement organisé de manière à répondre aux besoins, si enfin leur accroissement est, pour presque tous, des plus lents, et tend à se ralentir encore, rindifférence des pouvoirs publics y a été pour une grande part. Ni l'État, ni les départements, ni les villes n'ont accompli tout leur devoir. Il est tard aujourd'hui : on peut encore très bien faire, mais plus jamais on ne fera ce qui était facile autrefois. Les grands travaux exécutés par le service des Monuments historiques dans ces dernières années, les dispositions que pourront prendre les autorités coloniales ou métropolitaines pour établir l'information archéologique dans les trois provinces, sont des efforts toujours utiles, dont la science bénéficiera. Mais la conservation générale des antiquités algériennes, et plus spécialement les musées algériens, où tout demeure encore à faire, n'en tireront que peu de profit.
Les sociétés locales, en l'absence de rouage administratif spécial, les bonnes volontés locales, remplaçant un personnel approprié, le sentiment local, à défaut de législation particulière, voilà les vrais moyens d'action. L'Algérie, qui attire chaque année tant de curieux venus d'Europe, tant de visiteurs sympathiques, peut leur offrir, par ce moyen, un attrait exceptionnel : ses habitants sauront le comprendre. La préservation des monuments anciens peut s'assurer, dans une large mesure, par leur concours, leur bon vouloir. L'accroissement des musées et leur meilleur tenue n'exigent que de faibles sacrifices, et les ressources du pays permettent maintenant d'y penser.
Je crois donc. Monsieur le Ministre, que l'on peut attendre beaucoup de la colonie elle-même. Loin de chercher à déposséder les savants ou les simples travailleurs qui composent les sociétés provinciales algériennes, du soin, même du privilège, de signaler au monde savant, d'étudier les premiers, par suite de conserver et, s'il se peut, de grouper en musées les monuments de l'antiquité, il y a lieu, tout au contraire,