ÉCOLE FRANÇAISE
Dix-SEPTiÉMB ET Dix-HUiTiH&fE SIÈCLES. — L'œuvro la plus Considérable de l'ancienne école française, et la première aussi par la date *, est le Portrait d*un architecte^ placé aux anonymes du catalogue sous le n"* i52. Malgré l'opinion du plus grand nombre, malgré celle de critiques fort autorisés, qui ont voulu y voir ime œuvre tantôt espagnole, un Murillo par exemple, tantôt flamande ou hollandaise, je n'hésite pas, c'est une peinture française et bien française , et de plus une œuvre de première beauté, un chef-d'œuvre, mais sphinx, j'en conviens, et de plusieurs façons. — Un homme à mi-corps, presque de face et légèrement tourné à droite, enveloppé d'un simple et rude manteau vert brun jeté sur l'épaule, suivant la mode adoptée par la classe moyenne à la fin du règne de Louis XIII, regarde directement le spectateur. Dans la main droite, ramenée vers la poitrine, il tient un compas; avec le doigt du milieu, et par un mouvement familier à ceux qui se servent de cet instrument, il en écarte les branches. La main gauche soutient une planchette sur laquelle est fixé le dessin, à l'encre et au trait, d'une fenêtre entre colonnes portant entablement et fronton arrondi, comme une planche de Vignole. Le fond est une muraille d'un ton olive sali très-foncé et une base de pilastre de môme couleur. La tête, pâle, rude et paysanne, émerge en pleine lumière» Les cheveux, divisés sur le front, sont noirs, longs et épais. La figure est entièrement rasée, le col blanc en forme de rabat. Tout le tableau est dans une gamme de bruns assombris, de gris de fer et de vert olive, fondue en une localité uniforme, austère et souverainement
4. Abstraction faite des portraits des comtes et des comtesses de Flandre aa XV* siècle, n<»* 502 à 510, dont le meilleur est le portrait de Jean sans Peur, duc de Bourgogne, et qui ne sont que d'assez médiocres copies du xvi«, provenant des archives de la ville.
solide. Il est peint d'un pinceau mâle et puissant, avec une vaillance de métier superbe et très-sûre d'elle-même. La tête, surtout, attire et retient; elle ne charme pas, elle s'impose. C'est une figure à la Descartes, maculée, comme couturée par la petite vérole, laide, de la laideur de l'homme qui a souffert et qui a été pauvre, sérieuse, presque triste, mais intelligente et de la plus belle façon. La mâchoire et le menton carrés, saillants et largement construits, les joues plates, expriment une inflexible volonté. La bouche, épaisse, charnue, commune, est bien vivante; le nez laid et écrasé. Le bas de la figure n'est que d'un homme du peuple, d'un solide ouvrier. La supériorité, l'intelligence, sont tout entières dans le front, qui est beau, et dans les yeux, noirs et pleins de vie, pétillants, petits et scrutateurs, enfoncés sous l'orbite, mais francs, honnêtes et bons, avec je ne sais quoi de mélancolique et de sauvage. Le modelé est admirable et d'une fermeté marmoréenne; on sent la chair, et les moindres méplats s'accusent sous cette touche empâtée, un peu surchargée et reprise, et qui prend toute sa valeur à une certaine distance. C'est une figure française, dans un costume français; et il n'y a que les artistes français, héritiers par la Gaule du génie iconographique des Romains, pour faire saillir ainsi de dessous l'épiderme l'intelligence et le caractère moral de l'être. L'exécution, le coloris, ajoutent encore à ma conviction. Je n'hésite pas à en faire honneur à notre belle école nationale. J'ajouterai que ce tableau est intact et encore dans sa fleur.
Maintenant quel est le peintre? quel est le personnage? Questions déli« cates que personne n'a encore abordées et que je ne me chargerai pas de résoudre. Pour le nom de l'architecte et pour le nom du peintre, il faut chercher entre 1630 et 1650. Je n'ai, malheureusement, rien trouvé au Cabinet des Estampes, et je doute que ce portrait ait été gravé. Représentet-il Ghambray, Errard ou Lemuet, qui a traduit le Traité des cinq ordres de Palladio? Gela est possible, quoique peu probable; et j'inclinerais plutôt à croire que nous avons affaire à quelque architecte provincial. Le dessin qu'il tient à la main, et qui parait avoir une importance particulière dans la représentation du personnage, pourrait être un indice fort précieux.
Pour le peintre il faut écarter à première vue les grandes renommées comme Poussin, Lesueur ou Champagne, et chercher parmi les noms les moins connus de Paris ou de la province. Les surprises de ce genre sont fréquentes dans l'école française. Tel peintre n'a fait que de médiocres compositions, qui dans le portrait crée des chefs-d'œuvre. — Valentin est trop ancien et il a travaillé à Rome. Jusqu'à présent on ne lui connaît
point de portraits — je ne compte pas la gravure, d'après un portrait du Poussin, signée V. E. — et d'ailleurs une œuvre de lui n'aurait pas été portée aux anonymes de l'inventaire de 1795. L'attribution à Claude Lefèvre et celle de M. Vitet à Sébastien Bourdon doivent être rejetées pour des raisons de métier. Outre que notre peinture est bien plus forte que celles de Bourdon, rien, absolument rien dans l'exécution, ne rappelle les portraits de ces deux peintres. Même motif pour repousser Quentin Yarin, Laurent de la Hire et du Fresnoy. Mais il est un nom que je mettrai en avant, avec la plus grande réserve, il est vrai, et comme une supposition toute personnelle, c'est Le Nain. Non point le Le Nain, peintre terreux du Bepas des paysans^ daté de 16A2, de la galerie La Caze, de la Nativité de Saint-Étienne-du-Mont, ou de la Crache du Louvre; non plus que le Le Nain sec et maussade du Portrait de Cinq-Mars; mais celui, incomparablement plus fort, plus peintre, de la Forge du Louvre, du Corps de garde de la galerie Pourtalès , et surtout . du superbe Portrait de la marquise de Forbirty daté de 1644, au musée d'Avignon ; Louis, le cadet, celui que dom Leleu, dans le manuscrit de la bibliothèque de Laon, mentionne comme réussissant dans les portraits qui sont à demicorps et en forme de buste ^, Mes souvenirs à l'endroit du superbe portrait d'Avignon, que j'ai vu il y a six ans, commencent un peu à s'effacer et je ne pourrais affirmer que le détail de l'exécution soit absolument identique à celui du Portrait de Varchitecte. Cependant je le vois encore dans son ensemble ; et l'impression générale, quant au style et au faire, est la même. « C'est le portrait, grand comme nature et vu à mi-corps , dit M. Clément de Ris ', d'une vieille religieuse, la Marquise de Forbin. Elle se présente de face, les mains croisées sur la poitrine, la tête couverte d'une capeline noire pareille à la robe. Ce n'est pas l'attrait qui distingue cette figure, mais la façon franche^ austère et un peu brutale dont elle est rendue. L'artiste n'a pas tenté d'esquiver les difficultés : il s'est mis en présence de son modèle, et l'a peint tel qu'il était, dans sa sévère véritéy sans subterfuge et sans idéal. La couleur n'a ni éclat ni rayonnement, elle est terne et dure, mais solide et nullement déslmrmonieuse. Je la comparerais à celle de Philippe de Champagne dans ses portraits jansénistes, avec la vigueur de touche en plus. C'est donc un portrait fort remarquable et qui reste gravé dans la mémoire. » — M. Paul Mantz écrivait aussi, à propos de ce portrait, dans une lettre adressée à M. Champfleury • : « Vous pouvez hardiment signaler le portrait de cette vieille reli-