‹ Musée de Lille: le Musée de peintureChapitre 12 sur 13 · Voir Gazelle des Beaux- Arts, !'• période, t. VU, p · texte numérisé non relu

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lilx LE MUSÉE DE PEINTURE Â LILLE.

gieuse comme une des meilleures peintures de Le Nain. C'est une œuvre grave, austère, un peu triste. Les chairs sont blanchesy les vêtements noirsy et Le Nain a tiré tout le parti possible de ce contraste. Au milieu de cette face pâle, les yeux ont beaucoup de vie et d' accent ^ etc., » J'ai souligné avec intention les mots descriptifs, car ils peuvent tous s'appliquer au Portrait de Varchitecte. Dans celui-ci, comme dans <ies trois œuvres authentiques et superbes d'un des Le Nain, l'austérité des figures, une sorte de mélancolie native, la solidité de la touche, forment le trait caractéristique. Mais encore une fois je ne donne cette supposition que comme point de départ à une recherche plus attentive qui viendrait la détruire ou la corroborer. On pourrait peut-être aussi, et en tenant compte du caractère méridional de la figure, chercher parmi les grands portraitistes inconnus du Midi, Faudran ou Laurent Fauchier par exemple, même le Brugeois Finsonius, quoiqu'il soit un peu ancien. Ce qu'il importe avant tout de dire, c'est que le portrait du musée de Lille est, dans son genre, une des belles choses de l'art français.

Du même temps que le Portrait de V architecte ^ il y a de Valentin, élève de Simon Vouet et ami de Poussin qu'il connut à Rome, deux bons tableaux, dont l'un, Soldats jouant aux dés la tunique du Christ^ est dans sa façon habituelle et enfumée. L'autre, Jésus insulté par des soldatSy a toute la franchise d'un tableau espagnol, dans les tons gris de fer. C'est une peinture très-déterminée, absolument réaliste. Les parties qui n'ont point été retouchées, comme les deux soldats à droite et à gauche du Christ, sont d'une excellente vérité. Il est vraiment dommage qu'un aussi vaillant peintre ait quitté la France pour l'Italie, où il s'est sottement épris du Caravage. Quelquefois le tempérament gaulois reparaît et il a des accents superbes. Relativement au nom qu'il convient de donner à Valentin je ne puis admettre, comme M. Reynart, que son nom de famille soit Jean Boullongne. L'argumentation de M. Anatole d'Auvergne, auteur de la découverte, a été complètement réfutée par une note de M. de Montaiglon dans YAbecedario de Mariette.

Philippe de Champagne, le peintre de Port-Royal, doit être, à mon sens, rangé dans l'école française, malgré l'habitude contraire. Premier recteur de l'Académie française de peinture, il est naturalisé et par son séjour en France, où il est mort en 1674, et par la nature même de son talent. \J Annonciation^ n° 81, que l'on a fort à tort voulu attribuer à Mignard, est bien de Champagne. Le bleu de la robe de la Vierge, que l'on pourrait appeler le bleu de Champagne, bleu cru, vif, clair, qui lui est spécial, équivaut à une signature. D'ailleurs, ce grand tableau, plus libre et plus flamand que de coutume, ne peut avoir été fait que bien

avant Port-Royal. VAdoratioUy n° 82, est de lui pour la même raison. Le Bon Pasteur y n'était sa tunique plus que bleue, insensée de ton, serait une belle figure bien dessinée et bien inventée. Du même temps je trouve une Adoration des rois de Claude Vignon (?), peintre tourangeau ; un Hercule et Cacus de Lebrun, trop haut placé ; et une charmante Vue de la campagne de Rome par Gaspard Dughuet, d'une touche plus relevée et plus lumineuse que le tableau du Louvre. Les plans sont larges et heureusement traités ; mais je doute fort, ou plutôt je nie que les personnages et le troupeau soient de Poussin.

Le Moïse sauvé des eauxy porté comme une ancienne copie de Poussin, a toutes les qualités d'un original. Il est au moins aussi beau que celui du Louvre, n** 417, presque identique de taille, de composition, de couleur et de façon, mieux conservé et d'un ton plus proche du grand peintre. Si Ton ne savait positivement que celui de Paris vient de la collection de Louis XIY, après avoir été dans les nouveaux appartements du château de Meudon, je n'hésiterais pas à voir l'original dans le tableau de Lille. D'un autre côté. Poussin a peint au moins quatre fois le sujet du Moïse sauvé, sujet qui lui fut d'abord demandé par le banquier Pointel lors de son passage à Rome, puis par un sieur Reynon, négociant à Lyon. Cette dernière composition passa ensuite dans le cabinet du marquis de Seignelay, un fin collectionneur. Il règne la plus grande obscurité sur ces répétitions, sur leurs différences et sur leurs vicissitudes. Il n'y aurait rien d'impossible à ce que pour Reynon, simple commerçant. Poussin ne se soit copié lui-même et que cette copie de la main du maître, par une filière que j'ignore, mais qu'il serait peut-être facile de retrouver, ne soit venue à Lille, où elle était déjà en 1795. En fait, c'est une bonne peinture, digne de Poussin. Depuis que ces lignes ont été écrites, le musée de Lille a acquis, et je ne saurais trop l'en féliciter, une ravissante esquisse de Poussin pour cet incomparable plafond, maintenant au Louvre, où il peignit le Temps enlevant la Vérité aux atteintes de l'Envie et de la Discorde. Il y a entre la pensée primitive et la pensée définitive de nombreuses différences ; ainsi la Vérité est retournée, l'Ignorance dans la première occupe la place de la Discorde, et la composition est plus allongée en hauteur. Cette précieuse étude montre que Poussin se critiquait lui-même et se modifiait de la façon la phis admirable.

Le Jésus guérissant les malades et la Résurrection de Lazare sont les deux répétitions que Louis XIV commanda à Jouvenet pour les Gobelins des deux tableaux du Louvre. Le premier avait été fait pour le chœur de l'église des Chartreux de Paris, le second fut exposé au Salon de 1704. Le

Jésus-Christ domani les clefs du Paradis à saint Pierre est un spécimen assez important, surtout par la taille, du talent facile de Charles de Lafosse, élève de Lebrun ; mais les têtes sont vulgaires, le ciel occupe une trop grande place. Je préfère Lafosse dans ses tableaux de moyenne dimension.

Un autre élève de Lebrun, peintre provincial et local, Arnould de Vuez V a inondé la ville de ses œuvres. Le plus grand nombre se trouve maintenant au musée, et le couvent des Récollets en a fourni une bonne part. Quelques-unes, comme le Saint Bonaventure prêchant^ le meilleur et le plus romain de ses tableaux, sont loin d'être sans mérite. La femme assise à terre avec son enfant forme un groupe noble. Dans le Saint Augustin distribuant sa fortune aux pauvres^ la jeune fille, en robe bleue, un peu étroite, qui descend les marches en comptant son argent, est une jolie figure. Mais au demeurant Arnould de Vuez n'est qu'un pasticheur habile, trop habile même, et qui a singulièrement abusé de son organisation de peintre, qui était excellente. Il est toujours à la suite de quelqu'un. Tantôt il se souvient de Poussin à travers Lebrun, comme dans le Miracle opéré par saint Antoine de Padoue^ tantôt il s'italianise avec Romanelli, comme dans la SaifUe Cécile, n° 27â, ou devient presque Mignard, comme dans la Vierge de douleur, n* 275. Mais dans toutes ces transformations le vieux tempérament du machiniste flamand perce toujours. II est à noter qu'on ne connaît aucun dessin de ce peintre infatigable.

Le célèbre auteur de la coupole du Val-de-Grâce est représenté au musée de Lille par une Vieî'ge de pacotille ; une Figure allégorique de la Fortune, bonne toile décorative dans un gracieux sentiment, d'une agréable couleur, point fade, faite pour un panneau d'appartement ; et par un curieux et très-précieux tableau de petite dimension, sur fond d'or, le Jugement de Midas. La scène, à trois personnages, a la simplicité d'un bas-relief. Au milieu d'un paysage en largeur, sévère, borné à l'horizon par des montagnes bleues, sculpturales comme celles du Latium, se détachant sur un ciel d'or sombre, au pied d'un arbre élégant au rare et noir feuillage, Apollon, assis et lauré, appuyé sur sa lyre et vu de dos, d'un geste plein d'une grâce antique, appelle sur Midas le Phrygien le châtiment bien connu des oreilles d'âne. Celui-ci, debout, drapé d'une robe rouge au ton puissant, désigne le dieu Pan comme vainqueur de la lutte. Le mouvement est sobre et plein de dignité; le dessin des figures, très-plein, très-arrêté, est d'un style grave ; la couleur très-intense. Cela

1. Ne à Hautpont, près de Sûint-Omer, en 4642 (?), mort à Lille en 4749 ou 47îO.

est digne de Poussin sans y ressembler. Ce panneau est bien de Hignard après son retour d'Italie en 1656, alors qu'il était encore impressionné par la grande école de Rome. Gomme les deux peintures sur fond d'or du neveu de Champagne au Louvre, il a été fait pour une décoration d'appartement. Mais il ne provient pas, comme quelques-uns l'ont pensé, de la chambre de l'hôtel de Longueville que le duc d'Épemon avait commandée à Mignard en 1659 pour être peinte à fresque trois ans après son arrivée à Paris. Il était compris dans l'envoi du gouvernement en 1801.

Le Christ entouré d'anges de Sébastien Bourdon me semble être la partie supérieure d'un grand tableau qui aura été coupé. La couleur est d'un ton qui résiste à l'éloignement, l'agencement des lignes assez heureux. Le Repos de Colporteurs à l'entrée d'une caverne est un de ces tableaux rustiques comme il en a beaucoup peint, et avec succès dans son temps. Les personnages, insignifiants, ont poussé au noir; mais il y a une échappée de paysage étonnante pour l'époque, avec deux arbres en silhouette et des blocs de nuages à la Decamps sur un ciel clair.

Le portrait du peintre de paysages Jean Forest est un admirable Largillière. Je n'en connais pas de plus beau. Il est de son meilleur temps, vers 1700, alors qu'il venait d'exécuter son chef-d'œuvre, le Vceu des Échevins de Parisy aujourd'hui à Saint-Étienne-du-Mont. Largillière, qui avait épousé la fille de cet homme original et fantasque, n se fit un plaisir, dit M. Blanc dans son Histoire des Peintres, de le peindre dans le bizarre costume qui lui était familier, d'autant plus qu'il devait être las d'avoir toujours devant les yeux les mêmes modèles, toujours des magistrats avec leurs perruques in-folio, et des bourgeois avec leurs perruques à boudin. Il représenta donc son beau-père en cheveux courts avec une sorte de bonnet de margrave à fond de soie, et une hongreline doublée de fourrure. Assis sur les bras d'un fauteuil, la palette à la main, le sourcil en mouvement^ l'œil mouillé, le portrait respire, il est vivant. » Drevet le père en a fait une fort belle estampe. J'ajouterai que le velours rouge amarante de la veste et le brocart d'or du gilet sont du plus beau faire*. Je ne cite que pour mémoire un joli carlin d'Oudry, signé et daté 1730, et deux vases de fleurs de Baptiste Monnoyer.

Au commencement du xviii* siècle la peinture d'histoire suit le grand roi; elle s'affaisse et devient caduque avec les Sébastien Le Clerc, les deTroy, les Restout. Le musée de Lille possède peut-être la meilleure toile de ce dernier, tableau d'autel, — Jésus à Emmaûs, — signé et daté 1735 ; et de son élève Wamps, peintre lillois, le grand Jugement de

'4. Donné à la ville par M. Jules Brame, député du Nord.

Salomon, Puis l'art se transforme, l'évolution vers la nature commence en France, d'abord insensible et sous le voile du caprice et de la fantaisie, avec l'illustre Watteau de Valenciennes. Mais le musée de Lille, pas plus qu'aucune autre collection du Nord, sauf la galerie d'Arenberg à Bruxelles, ne possède rien de lui ; et je doute que cette regrettable lacune puisse jamais être comblée.

Chardin n'est représenté que par un Singe antiquaire^ peu digne de lui; — François Boucher, le fécond et spirituel Boucher, par une petite pochade, savoureuse, pétillante de verve et de couleur, achetée 5 francs sur les quais, il y a quelque vingt ans; — Maurice Quentin de Latour, si merveilleux portraitiste au Palais de justice de Saint-Quentin, par une étude au pastel, non terminée, dans des gris veloutés et fondus. Au revers se trouve l'inscription suivante : « Portrait de M"* Pèlerin, sœur de M'"* Lenoir, mère de M"* de Courmont; ce portrait est peint en pastel par M. Delatour, son ami »; — Fragonard, par une esquisse très-montée de ton et d'une rare désinvolture de pinceau. Quelques coups de brosse à la diable sur un frottis léger lui ont suffi pour interpréter à sa façon une Adoration des bergers de Rubens. — Passons rapidement sur un Sacrifice d* Abraham de Tara val, du dernier maniérisme; sur une Marine de Vernet datée de 17A8, et sur un Portrait de femme^ xf 458, qui peut être de Tocqué, pour arriver à deux peintres lillois peu connus, mais qui tiennent leur place dans le xviii* siècle : Donvé, élève et ami de Greuze *, et François Watteau *, dit Watteau de Lille, fils de Louis Watteau, neveu présumé d'Antoine.

J'ignore si Donvé a fait des compositions dans le genre de V Accordée de village ou de la Malédiction paternelle^ mais ses trois portraits du musée de Lille sont parmi les plus beaux du temps et bien supérieurs à tous ceux que je connais de Greuze. Le premier représente Sauvage, de Tournay, peintre de grisailles. Il est assis dans un fauteuil, les jambes croisées, la palette à la main, en culotte de satin blanc, le cou découvert et simplement vêtu d'un long gilet de même étoffe, à manches et jabot de dentelle. La figure est jeune, rasée de frais, pleine et souriante. Les yeux bleus, doux, ont un regard franc et direct. Les mains sont distinguées, les ongles polis et roses, les chairs blanches, et le satin est parfait de souplesse et de blancheur nacrée. Le tableau, entièrement fait dans le blanc, est une merveille de couleur. Dans le sentiment de l'époque, c'est un chef-

4. Né à Saint-Amand (département du Nord) en 4736, mort à Lille le 45 février 4799.

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