ÉCOLE FLAMANDE
Peinture d'histoire et PORTRArr. — Un seul tableau , et c'est peu, encore qu'il soit excellent et introuvable , pour une ville aussi voisine de Bruges et de Gand, représente l'art flamand au xv* siècle ; cet art si surprenant, si original, si fécond dans ses conséquences et que l'on ne saurait connaître que dans ces villes privilégiées des Flandres, où il s'est développé. Il n'y a point d'hésitation possible : pour qui a vu les deux étonnants tableaux du musée de Bruxelles, où les figures sont de gran-
deur naturelle et peintes avec un sentiment si vif de la réalité, ou mieux encore les deux triptyques de l'église Saint-Pierre à Louvain; pour qui a vu, dis-je, ces œuvres fortes et précieusement exécutées, le panneau du musée de Lille est très-probablement de Thierry Bouts. Jusqu'aux récentes découvertes de MM. van Even et Wauters, Thierry Bouts était resté à peu près inconnu. On sait maintenant qu'il est né à Haarlem vers la fin du XIV» siècle, qu'il a vécu et travaillé à Louvain, où il est mort entre 1A75 et li79. Sa valeur le place immédiatement après Memling et les vàn Eyck, sur le même rang que Rogier van der Weyden. Il a une sincérité toute particulière, le don de faire circuler l'air autour des figures et de rendre le relief des objets. Sa couleur a autant de force harmonieuse et plus de fraîcheur que celle de van Eyck. Il appartient bien à l'art flamand, mais par sa naissance et par son penchant plus prononcé au naturalisme il doit être considéré comme la souche, le pati'iarche de l'école hollandaise. Le tableau qui nous occupe, provenant de l'abbaye de Tongerloo dans la Gampine, a été acquis en 1864. C'est un panneau sur bois de 1™,15 sur 0"',69. Sa forme étroite, la disposition des personnages qui sont tournés vers la gauche, indiquent assez que c'est le volet droit d'un triptyque dont la partie centrale représentait évidemment le Christ au Jugement dernier.
La Fontaine symbolique : tel est le sujet, telle est sa dénommation. Sur le premier plan, un ange vu de dos, à longs cheveux blonds, vêtu d'une somptueuse dalmatique de soie rouge brodée d'or, dominante du tableau, comme la figure de l'ange dans le retable de Beaune, conduit trois couples d'hommes et de femmes nus vers une fontaine miraculeuse, joli monument gothique à quatre bassins. Aux arrière-plans le même sujet est répété quatre fois sous une forme différente. Des âmes déjà purifiées se dirigent vers un monticule d'où elles s'élèvent au ciel. Un ange les reçoit et les emporte dans la lumière paradisiaque de l'empyrée. A gauche, au pied d'un grand rocher couvert d'arbres, sourd l'eau divine qui rejette sur ses bords une quantité de pierres précieuses. Le terrain est parsemé de belles fleurs peintes avec un soin minutieux, et le vert paysage se détache sur un ciel de saphir oriental frangé d'or, « dolce color d'oriental zaffiro », suivant la belle expression de Dante. Le dessin des figures est très-aiTèté et d'un modelé un peu sec, mais très-juste, le coloris d'une fraîcheur et d'une vivacité que rien n'altère. Marquons ce panneau d'une croix blanche; il est pur et intact. M. Alfred Michiels, dans la dernière édition de son Histoire de la peinture flamande y n'hésite point en faire honneur au Van der Meire qui a peint le précieux Cm-
cifiemmi de saint Bavon. Il n'y a pas loin de Lille à Gand et le rapprochement vaudrait la peine d'être fait.
De l'époque de transition, de cette période intermédiaire et en quelque sorte de décadence, où l'art flamand s'italianise et cherche sa voie avec les Floris et les Otto Vœnius , le musée de Lille n'a rien ou presque rien : deux bons portraits d'homme, n""* A95 et A96, en costume noir et en fraise montante tuyautée, datés, Tun de 1596 et l'autre de 1576, et qui paraissent devoir être attribués à Simon de Vos; du vieil Hieronymus Francken un fort curieux tableau, VEmpereur Charles- Quint^t) prenant P habit religieux y de Frans Francken le jeune, ce peintre puéril, attardé dans la miniature à l'huile, Jéstis-Christ allant au calvaire y signé : D<^ F. Frangk-in. Ce qu'il faut traduire, non point par Domino Francisco y en souvenir de son voyage en Italie, comme l'ont affirmé BQrger et , ce qui est plus grave , les rédacteurs des catalogues des musées d'Anvers et de Bruxelles , mais par den ouden Frans Francien, « le vieux François Franck », signature qu'avait adopté Franck le vieux et qu'adopta plus tard Franck le jeune pour distinguer ses tableaux de ceux de son neveu. M. llichiels le démontre trës-spirituellement dans son Histoire de la peinture flamande.
On saute tout de suite au géant de l'école, à Pierre-Paul Rubens.
Il a une part considérable au musée de Lille : sept toiles bien aathentiques, c'est une belle fortune. La première par l'importance et la célébrité, celle qui occupe la place d'honneur du musée, au centre de la grande salle consacrée aux écoles du Nord , est une Descente de croix. Quatre fois Rubens s'est mesuré avec cet épisode grandiose et dramatique de l'histoire de Jésus-Christ. Celle de Lille prépare celle d'Anvers. Celle-là est une œuvre déjà magnifique, celle-ci est un chef-d'œuvre incomparable, définitif. Dans l'une, sa pensée hésite encore, tâtonne; dans l'autre, elle est complète, décisive, irréprochable. Le coloris luimême est monté d'un ton et l'a parée d'un vêtement plus somptueux. Quand on revient d'Anvers, l'œil encore illuminé, la Descente de croix du musée de Lille laisse un certain sentiment de froideur. La note est moins élevée; il semble que cet harmonieux ensemble, cette belle grappe humaine, ne soient pas encore formés. C'est que Rubens, tout en usant déjà de la même disposition générale et du même nombre de personnages, a placé sdnt Jean à gauche de l'échelle au lieu de le placer à droite. L'équilibre parfait de la composition n'y est pas encore. La gauche du tableau est trop pleine, la droite trop vide. Le corps du Christ en est tordu et brisé. La pose n'est pas si naturelle, ni l'anatomie aussi souple. Mêmes différences dans la couleur : la grande tunique de saint
Jean, cette note rouge extraordinaire, ce tuba mirum da drame, n'existe pas encore. II est bien entendu que ceci ne doit être dit que par comparaison. Il faut vraiment être d'humeur querelleuse, car en soi notre Descente de croix est une toile de première beauté et qui compte dans l'œuvre de Rubens ^ C'est un de ses tableaux les plus puissants par l'am* pleur du dessin e^la noblesse de l'expression, un des plus graves et des plus soutenus, et le peintre y a donné une plus grande place aux sentiments affectueux. Il n'a souffert d'aucun dommage, d'aucune restauration. Il est émaillé et limpide pour l'éternité : on n'en pourrait dire autant du chef-d'œuvre d'Anvers. Le dernier travail du peintre, ces glacis transparents qui valent une signature sont là purs de toute retouche. C'est un des Rubens les mieux conservés que je connaisse et des plus admirablement nuancés.
V Apparition de la Vierge à saint François d Assise est un tableau d'un ordre moins élevé, mais de valeur aussi peu commune dans sa manière gracieuse et profane. « La Vierge, ayant apparu à saint François d'Assise, le caressa, lui mit son divin Enfant entre les bras, lui permettant de l'embrasser et de le baiser. » Une lumière céleste éclaire la scène, enveloppe et illumine le saint, dont la tête exprime la joie, l'étonnement pieux et un ineffable amour. Tous deux ils se regardent dans les yeux pendant que les mains stigmatisées du moine, pleines de délicatesse et de soigneuse attention, aident la Vierge à soutenir son précieux fardeau. Celle-ci, en grande robe rouge amarante, à manches bleues, est quelque peu voisine de cette séduction adorablement humaine qu'on appelle YEducation de la Vierge^ et qui est l'un des ornements du musée d'Anvers. Cette robe, d'un ton rouge intraduisible, éclatante au milieu de nuances amorties, grises, et de fonds bleuis, est d'une singulière hardiesse, même pour Rubens. Dans cette sorte d'auréole surnaturelle se balancent des groupes d'anges et de chérubins blonds et roses. Le sujet est charmant, et l'on peut facilement deviner ce que Rubens a su en faire,
La Mort de la Madeleine y peinture moins séduisante, a certaines qualités de premier ordre. C'est une note à part. « Sur le haut d'un rocher aride, vis-à-vis de la caverne désignée sous le nom de Sainte- Baume, Marie-Madeleine exhale le dernier soupir entre les bras des deux anges qui la portaient chaque jour sur le saint Pilon. L'un d'eux, à genoux, la soutient; l'autre, debout et les yeux levés vers les rayons d'une lumière divine , montre le ciel qui s'ouvre pour la recevoir. » Ce