IV
être considérée comme le résultat de tous les efforts qui s'étaient produits en sens inverse, de même que la ville de Rome était le point où se rendaient tous les artistes élevés ailleurs. L'époque de son régne, si je puis m'exprimer ainsi? jj été le point culminant de l'art, dont les deux ternie extrêmes se trouvaient à Florence et à Venise, et allaient abouiir à une décadence simultanée par leur exagération : l'expression à Florence allait dégénérer en maniérisme, la vérité à Venise allait devenir la vulgarité.
Les tendances qui avaient pour centre Venise et Florence se retrouvaient à divers degrîs dans les autres villes d'Italie. 11 n'est pas nécessaire de chercher dans les annales historiques de Parme ou de Bologne des événements et des idées en rapport avec la manière de Gorrége ou celle de Francia. L'étude sommaire (jue nous avons faite sur la Renaissance suffit pour rattacher les goûts mythologiques du Gorrége, sa recherche passionnée de la couleur, des effets de la lumière, au mouvement général des idées dans toute Fltalie. Tous les grands maîtres, bien que participant par la tournure générale de leur talent au milieu qui les environne, donnent à la pensée commune une forme particulière qui constitue leur originalité propre ; ainsi le Gorrége, par la grâce du mouvement, l'indécision savante du contour, la rêverie douce de l'expression et la magie de l'effet, se distingue de ses contemporains, aveclesquels, pourtant, il a des points communs qui indiquent clairement sa date et son pays. De même Francia, qui ne suivit pas les prédications de Savonarole, et ne fut pas mêlé aux grandesluties de son temps, se rapproche parla nature de son inspiration, sinon par le caractère de son talent, de plusieurs grands maîtres de Florence et de l'Ombrie. Si Francia est le patriarche de l'école Bolonaise, ce n'est pas à lui^ pourtant, qu'on en
peut rapporter les principes. L'école Bolonaise est la dernière des grandes écoles italiennes, et le corps de doctrines qui la distingue des autres, aussi bien que l'abseiice d'ingénuité qu'on lui repproche, appartiennent exclusivement aux Carraclie et à leurs élèves.
Dans les temps où les principes fondamentaux de l'art semblent oubliés, où le caprice individuel règne en souverain, il arrive parfois des hommes en qui la volonté et la méthode tiennent lieu d'inspiration, et qui par la seule puissance du goût indivivuel s'élèvent au-dessus des passions déréglées de leurs contemporains. Tels furent les Carrache, à qui l'Italie doit d'avoir eu une nouvelle série de maîtres habiles qui retardèrent la décadence. Il est peu d'arlistes qui se soient montrés aussi absolument affranchis de toute influence des milieux extérieurs. L'art est pour euxla déduction logique d'un enseignement parfait. 11 pourra être indifféremment religieux ou intime, passionné ou décoratif, et il atteindra nécessairement la perfection, si l'artiste a su combiner avec habileté les éléments dont se sont servis les maîtres. Les uns ont donné à leurs figures une tournure magistrale, on cherchera à quoi tient cette tournure ; d'autres ont eu une facture large, on étudiera leur touche ; d'autres ont été grands coloristes^ on verra de quelle manière ils ont combine leurs tons. La grâce du Corrége, le grandiose de Michel-Ange , la noblesse de Raphaël , la splendeur du Titien, résultent de certaines combinaisons de lignes et de couleurs; en étudiant ces combinaisons, on les possédera, et si on les réunit toutes sur une œuvre, elle ne peut manquer d'arriver à la perfection. Telle est la donnée sur laquelle Louis, Augustin et Annibal Carrache fondèrent leur enseignement à Bologne.
Si Angelico de Fiesole leur avait dit : Quand je peignais,
a MUSÉli EUKUPÉEN.
je faisais en même temps ma prière ; si Michel-Ange leur avait dit : Quand j'ai précipité mes damnés de la barque de Caron, je me nourrissais de haines implacables contre ceux (jui reniaient leur foi et leur patrie ; si Raphaël leur avait dit : Quand j'ai peint l'école d'Athènes, je me nourrissais des philosophes de l'antiquité et je cherchais à m'élever dans les régions supérieures où planait leur esprit, les Carrache eussent été sans doute fort étonnés : sentiments religieux, passions énergiques, noblesse de style, tout résultait pour eux d'une dispositijn de lignes ou de couleurs, qu'il importe de comprendre pour en disposer à volonté. Ces artistes qui, après la mort tragique du réformateur Savonarole, allèrent consumer leur douleur dans l'obsciuité d'un couvent, devaient leur sendjler des gens qui n'aimaient pas la peinture, puisqu'ils renonçaient à en faire.
On a pu voir dans l'évolution de la Renaissance, depuis Giotto jusqu'aux Carrache, que l'influence du milieu social, si puissante au début, devient nulle à la fin. Les peintres primitifs ont toujours en vue une idée à exprimer, et le moyen leur manque pour la traduire. Ils voudraient bien nous rendre meilleurs et nous émouvoir quand ils représentent un saint; et comme ils sentent leur impuissance, ils écrivent une sentence sur une bandelette qui flotte sur la tête ou qui part de la bouche. Quand ils commencent à s'apercevoir qu'en étudiant la nature ils pourront traduire leur idée plus nettement^ ils l'observent avec amour, mais sans aucun discernement. Ils ne manqueront pas de montrer le lézard qui grimpe le long de la muraille, et le colimaçon qui se glisse entre deux cailloux ; car ils ont vu tout cela sur le chemin de leur village. Les savants professeurs Bolonais auraient pu leur enseigner bien des choses;
ils leur auraient montré comment la bouche doit se contracter pour exprimer l'amour, l'effroi ou la douleur; ils leur auraient appris que, dans la nature, il y a des grandes masses auxquelles le détail doit êlre subordonné, et que dans la composition, toutes les fois qu'un incident ne concourt pas à l'action principale, il en atténue l'effet ; ces pauvres moines ignoraient absolument tout cela et ne songeaient qu'à nous édifier. Mais leur gaucherie avait des secrets dont toute la science moJerne n'a pu découvrir le principe. Entre leur cœur et leur œuvre il y a un rapport intime qui nous émeut malgré tout, et dont leur pinceau maladroit n'a pas su nous donner la formule.
Ne soyons pas injustes envers les Carrache. Leur talent nous a valu de belles pages, et leur enseignement méthodique nous a donné le Guide, l'Albane, le Dominiquin, et jusqu'à notre grand Poussin, qui a bien quelques rapports avec eux. Le Poussin savait tout, il avait tout appris et tout raisonné, mais devant la nature il oubliait sa science et ne se rappelait l'antique que pour savoir mieux choisir; en face de son idée il faisait comme les peintres primitifs, avec la science en plus, et ne peignait jamais pour peindre, mais pour exprimer quelque chose. Comment de tels exemples ont-ils été méconnus, et pourquoi faut-il voir Rome garder ses palmes et ses applaudissements pour le Bernin et Pierre de Cortone ?
L'enseignement des Carrache est celui qui est aujourd'hui pratiqué dans nos écoles, parce que c'est, en effet, le seul qui se rattache à un système logique et aisément démontrable. On l'a souvent accusé de tuer l'originalité, mais un génie indépendant sait toujours se frayer sa voie, et si un enseignement méthodique a parfois l'inconvénient de produire la médiocrité, cetle médiocrité instruite vaut encore
mieux, à tout prendre, que l'ignorance absolue, où l'absence (le mélhode pourrait bien nous faire retomber.
FRANCU.
Francesco Raibolini fut mis de bonne heure en apprentissage chez un orfèvre de Bologne, appelé Francia, dont il prit le nom. Il acquit une grande réputation pour ses nielles, et occupa les fonctions de maître des coins de la monnaie de Cologne. Ce ne fut que fort tard qu'il s'adonna à la peinture, mais ses portraits et ses vierges dénotent un maître de premier ordre. Dans une lettre datée du 5 septembre 1 508, Raphaël dit, en parlant dos vierges de Francia, qu'il n'en existe pas de plus belles, de plus dévoles et de mieux faites. Vasari attribue la mort de Francia au chagrin qu'il aurait ressenti en se voyant surpassé par son jeune ami Raphaël, qui venait d'envoyer à Bologne son fameux tableau de sainte Cécile. Le célèbre artiste Bolonais devait avoir à cette époque plus de soixante-dix ans ; il est donc inutile de chercher à sa mort une cause si exlraordinaire. Francia a formé plusieurs élèves, parmi lesquels le célèbre graveur Marc-Antoine Raimondi.
ANDRÉ DORÏA.
ALLÉr.ORlK,
(Hauteur 2"', 50 cent., largour lin,40 cent.)
Galerie de Dresde.
André Doria, célèbre marin Génois, qui avait combattu
les infidèles, est représenté nu et avec les attributs de Neptune. Près de lui est la Religion chrétienne, symbolisée par une femme tenant une croix et posant le pied sur un casque. Ce tableau a fait partie de la collection du duc de Modène, et se trouve maintenant dans celle de Dresde. — Gravé par Jacques Folkema.