MOULES À BON CREUX
Cette manière de mouler, la seule qu’on puisse mettre en usage lorsqu’on veut conserver le moule, est bien différente de celles que nous venons de décrire. Elle exige de l’habileté et une grande pratique, surtout lorsqu’il s’agit d’opérer sur des ouvrages en marbre, qui veulent être traités avec de grandes précautions, et qu’il est très-facile de casser ou de tacher. Le moule à bon creux se compose d’un grand nombre de morceaux que l’on peut détacher l’un de l’autre. Telle statue drapée en emploie douze cents et plus. L’ensemble de toutes ces pièces est contenu par une enveloppe ou chape formée aussi de plusieurs parties. Pour me faire mieux comprendre, il est nécessaire que j’entre dans quelques détails sur cette opération, qui demande beaucoup de soin et de temps. II faut près de quatre mois de travail à trois bons ouvriers pour faire le moule du Laocoon , et l’on a passé six semaines à mouler la Polymnie du Musée royal , n.° 30f).
Ayant déjà parlé du plâtre , je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai dit de ses propriétés; mais, avant de décrire les procédés du moulage à bon creux, il convient de faire connaître le mastic qu’on est souvent oblige d’employer, comme plus élastique et plus doux, dans de certaines parties creuses ou l’on
ne pourrait se servir du plâtre, cpii, durci , ne prête pas et devient cassant. Ce mastic est compose de cire, d’arcanson , espèce de colophane ou de résiné cuite, et de plâtre fin et tamise, dont quatre livres, mêlées à une de cire et à une d’arcanson, donnent six livres de mastic. Il se fond à un feu doux, prend toutes les formes elles conserve : mouilles d’un peu d’eau, les morceaux n’adhèrent pas les uns aux autres et se détachent facilement. Il est presque inutile de parler des instrumens dont on se sert pour mouler à bon creux ou autrement, tant ils sont simples: ce ne sont que quelques spatules en fer de différentes largeurs, pour gâcher le plâtre et le poser; des pinceaux longs ou des brosses, pour en appliquer la première impression et le faire pénétrer partout; quelques râpes, de la peau de chien marin et du papier de verre, lorsqu’il s’agit de réparer les pièces, et des couteaux de bonne trempe pour les tailler ou les parer.
Pour mouler à bon creux une statue, on commence ordinairement par le bas. Après avoir humecté d’eau de savon une partie qui est de dépouille, on la couvre d’une certaine épaisseur de plâtre bien gâché; on le laisse prendre : mais il faut qu’il soit refroidi et qu’il ait produit son effet, qui, comme on l’a déjà dit, est de se gonfler, et qu’on puisse encore le couper facilement. On détache ce morceau , et , après l’avoir parc , pour se servir de l’expression reçue, sur les différentes tranches et un peu en biseau, on le replace exactement à l’endroit d’où on l’avait enlevé ; on le frotte de savon, et l’on a soin de l’ajuster de manière que celui qui lui sera contigu soit bien disposé et s’en sépare aisément. Le second morceau et ceux qui suivent se font de la même manière. Le biseau de celui qui précède , en forme un en sens inverse dans le bord de celui qui le touche, et avec lequel il s’emboîte à recouvrement. On ne pare que les côtés qui attendent de nouvelles pièces ; ordinairement, et surtout dans celles qui sont un peu grandes, on encastre un bout de fil d’archal ou de corde, qui forme une boucle, et qui sert à les retirer. Sur le dessus de chaque morceau de cette première couche du moule, on entaille un enfoncement peu profond et demi - sphérique. Souvent, lorsqu’on a fait ainsi une portion du moule, on coule du plâtre sur toutes les pièces qui se trouvent contenues par cette plaque assez épaisse, nommée cliapette , que l’on taille avec soin sur les bords, et dans laquelle les enfoncemens dont on vient de parler produisent des saillies qui font l’effet de tenons et empêchent les pièces de se déranger. Pour mieux les assujettir , on fixe dans le plâtre encore mou des ficelles qui font l’effet de boucles , et qu’on fait passer par un trou à travers la chapette , au-dessus de laquelle on les arrête , en les serrant avec des chevilles de bois qui servent de tourniquet. En procédant ainsi, on enveloppe toute la statue. Il en est de même pour les bas-reliefs.
S’il se trouve des parties qui ne soient pas de dépouille, on a recours au mastic, que l’on lait entrer dans les cavités d’oîi le plâtre ne pourrait pas sortir. On ajuste alors plusieurs morceaux de mastic les uns à côté des autres , de manière qu’ils remplissent le fond des creux et puissent se déplacer facilement. En les amollissant dans l’eau chaude, on leur fait prendre la forme que l’on desire , et l’eau les empêche d’adhérer les uns aux autres.
C’est l’operation la plus longue et la plus minutieuse du moulage; certains plis renfonces et refouilles en cloche emploient quarante et cinquante morceaux de mastic. Lorsque la statue est ainsi couverte de morceaux de plâtre et de mastic qui se joignent parfaitement, et qui, en plusieurs endroits, sont contenus par «les chapettes, elle est moulée, et il ne s’agit plus «pie d’entourer le tout d’une chape ou masse très-épaisse de plâtre formée de plusieurs pièces s’emboîtant à recouvrement, et qui maintient toutes les parties du moule. Cette chape est renforcée par des bandes et des liens de fer, qui, suivant fa grandeur du moule, ont plus ou moins d’épaisseur, pour résister au travail du plâtre, qui se gonfle en s’échauffant et tend à disjoindre les pièces. C’est ce travail , et le relâchement ou l’écart des parties du moule, qui occasionnent ces lignes saillantes ou coutures que l’on voit aux figures «le plâtre moulées à bon creux et qui n’ont pas été réparées. Les artistes ne permettent pas qu’on enlève ces traces aux plâtres ou bosses qui servent à leurs études , de peur qu’on n’en altère les formes. En effet , il est presque impossible, vu le gonflement inégal du plâtre, que les pièces s’af- Heurent dans leurs joints avec une précision mathématique; pour peu qu’il y ait une légère différence de niveau entre elles, elle devient plus apparente lorsqu’on a oté les coutures , ou bien l’on est obligé, pour que les contours se suivent parfaitement, de les affaiblir en raclant ce qu’il y a de trop en saillie dans les diverses parties de l’objet moulé.
Les grandes statues, et en général celles de dimensions ordinaires, dont les membres sont séparés du corps, obligent à faire plusieurs moules : par le moyen de points de repère, on l'accorde facilement les differentes parties en les mettant ensemble , et on les assujettit avec des tenons et des clavettes, afin de pouvoir les démonter à volonté. Lorsque le moule est entièrement terminé, on le fait sécher pendant long-temps au soleil ou à l’étuve, et, avant de l’employer, on le passe, pour le durcir, à l’huile grasse, qui est de 1’huile de lin cuite avec de la litharge.
Une statue colossale en marbre, telle que la Melpomène du Musée royal, ou l’un des colosses de Monte-Cavallo , se moule par les procédés que nous venons de décrire , avec le meme soin et la même minutie de détails qu’une petite statue. Mais, s’il s’agit d’une figure colossale en terre, telle qu’une statue équestre, dont on veuille avoir le moule pour la reproduire en plâtre et ensuite en bronze, alors on opère différemment. On trace sur la terre du modèle la partie du corps qu’on veut mouler; on la moule, on coule le plâtre; après avoir enlevé cette partie du modèle en terre, on la remplace par celle qui est en plâtre, et l’on continue à mouler et à reformer toute la statue. Il est nécessaire de procéder de cette manière , qui est la plus expéditive , afin de ne pas donner à la terre le temps de se sécher et de se gercer; elle ne supporterait pas d’ailleurs le poids d’un moule entier. Pour contenir le plâtre et lui donner du soutien , on retient les pièces au moyen des armatures en bois et en fer dont l’intérieur du modèle en terre a été muni, et dont la force et la disposition dépendent de celles de la figure. Lorsque la statue est ainsi terminée, on la répare. Ce modèle sert à faire un autre moule en plâtre, qu’on garnit de cire lorsque la statue doit être fondue à
cire perdue. Je prendrai pour exemple d’un de ces énormes moules celui d’un cheval colossal destine à être coule en bronze, quoique ce moule, ainsi que nous le verrons, ne serve pas immédiatement à la fonte ( 1 ).
On commence par établir ( pi. 2 et 3 ) sur un massif de pierre b un fort châssis d au-dessous des pieds du modèle du cheval , qui se trouve porte en l’air et soutenu à quelques pieds du sol de l’atelier par de puissantes barres de fer verticales g, qui passent dans le ventre et qu’on nomme pointais. Ce châssis est forme de grosses poutres de chêne , assujetties par des tirans c et par des boulons de fer; et, pour ajouter à sa solidité, on remplit de maçonnerie les vides qu’il laisse entre les poutres et l’aire de l’atelier, comme on le voit planche 2, fig. 2. Destinée à porter le moule et à lui servir de base, cette charpente dépasse le modèle en longueur et en largeur, et ses bords sont de sept à huit pouces en dehors de l’aplomb des parties les plus saillantes du cheval ; et c’est ce qui détermine l’épaisseur du moule. Le bâti est en ligne droite sur les côtés, et les deux extrémités, à la tête et à la queue, forment des avances ou circulaires ou à pans coupés. Afin d’empêcher les premières assises du moule de se déplacer, on cloue, de distance en distance, près des bords supérieurs latéraux du châssis, des morceaux de bois de trois pouces environ d’épaisseur dans le haut et en pyramide tronquée , qu’on laisse sortir d’un pouce, et qui, par leur saillie, se logeront dans la surface inférieure de la première assise du moule, la maintiendront, et serviront de repère pour remettre les pièces à leur place. Le dessus du châssis est, en outre, couvert d’une grille formée de plusieurs barres de fer qui sont fixées à leurs extrémités par de fortes vis sur le châssis.
C’est sur ce plancher que se construit le moule, qu’on élève carrément ou par assises. Les parties du modèle qui sont larges et de dépouille, telles que les épaules , le ventre , &cc., peuvent être faites de grands morceaux. On veille à ce que les pièces du moule soient conformées et taillées sur leurs bords de manière à ne pas se gêner l’une l’autre lorsqu’on veut les déplacer, et l’on opère du reste comme pour les moules de moindres dimensions. Mais , au lieu d’être enveloppée d’une chape , cette masse ( pl. 3, fig. 5 ) est retenue par de gros blocs de plâtre m qui embrassent immédiatement les chapettes l, et qui, à l’extérieur, semblables, par leur coupe carrée et par leurs joints ou leurs refends , à des pierres de taille de dix à douze pouces d’épaisseur, ont deux ou trois pieds de long sur un ou deux de largeur. On a soin de mettre entre les blocs des languettes de terre glaise; pendant le travail du plâtre, elles cèdent à sa poussée, qui, sans cette précaution , nuirait aux pièces du moule et les écarterait : par ce moyen, le gonllement du plâtre n’empêche pas ces blocs de rentrer à leurs places. Des anneaux de fer n, scellés dans les plus gros, servent à les mouvoir; et quand on les démonte , on les numérote et l’on prend des mesures poulies replacer exactement. Suivant les circonstances, on renforce le tout par
( 1 ) Dans les planches 4 et 5 , on trouvera re'uni ce qui concerne le moulage en plâtre et ce qui a rapport à la fonte des statues en bronze ; et c’est pour éviter un
double emploi que j’ai place l’explication de ces planches à l’article de ces statues , dont les ope'rations sont plus considérables que le simple moulage.
fi 4 PARTIE TECHNIQUE DE LA SCULPTURE.
de puissantes armatures en fer, qu’il est très-important tle bien proportionner aux masses qu’elles doivent contenir et soutenir. Les parties légères, telles que les mèches détachées de la crinière et de la queue, des portions de draperie , des accessoires , demandent à être moulées séparément, soit en plâtre, soit en mastic; et l’on conçoit difficilement, lorsqu’on ne l’a pas vu , la quantité de petits moules partiels et complets qu’on est obligé de faire pour mouler une statue équestre. A l’article de la fonte des statues en bronze, nous ajouterons, sur les moules en plâtre et sur ceux dans lesquels cette matière entre comme partie essentielle, des détails qui ne seraient pas ici aussi bien à leur place.
Je suis obligé d’ajouter ici, au sujet du plâtre, plusieurs choses qui auraient été mieux placées au commencement de cet article, mais qui m’avaient échappé. Le nom de et celui de gypsus , que les Grecs et les
Romains donnaient à cette substance calcaire, viennent, suivant le Grand Etymologique , de }nt4oç ( tiç wW), ferre cuite , et la composition de ce mot indique la nature de la pierre à plâtre, ou la cuisson qu’elle doit subir pour pouvoir être employée ( 1 ). Le mot plâtre, écrit autrefois piastre , désigne l’empioi de cette substance : il dérive sans doute de la même source que le terme de plastique, que l’on retrouve aussi, avec une acception différente, mais qui décèle la même origine, dans des mots employés par la médecine et la grammaire (2 ); et l’on voit que le plâtre, qui rend de si grands services à la sculpture, présente dans son nom la plus importante de ses propriétés , et l’idée d’une matière éminemment susceptible de toutes les formes que peut produire la plastique.
( 1 ) Selon cpiefcpics auteurs , le gypse dont parle Hérodote ( I. ni , 24 ; 1. vu, 69 ) n’aurait e'te' que de la craie ou une terre blanche ( voyez le Dictionnaire de Schneider, au mot rû\J/)ç ) , et le ve'ritable plâtre ne se trouverait pour la première fois que dans The'opliraste. Cependant les passages de l’historien n’offrent rien qui puisse autoriser cette opinion. Dans le premier, il est question des Ethiopiens, qui , de même que les Egyptiens , enduisent les corps morts d’une couche de gypse qu’ils ornent de peintures , en conservant , autant que possible , la ressemblance du défunt. Tout ceci convient parfaitement au plâtre , et il est employé de cette manière, avec quelque colle , sur les visages , les ornemens en carton ou en cuir des momies , et sur les caisses qui les renferment,
et où l’on trouve aussi des figurines en plâtre : il y en a qui remontent probablement au-delà du siècle d’Hérodote. Dans le second endroit où cet auteur fait mention du gypse, il dit que les Arabes, avant d’aller au combat, s’en frottent une moitié du corps , et l’autre moitié avec du miltos, vermillon ou ocre rouge ( voyez p. 25 ) ; et quoique le nultos put n’être qu’une terre rouge , et le gi/ysos en être une blanche , cependant rien ne dit positivement que ce ne fût pas du plâtre. Il est bon aussi de reporter son attention sur la signification attribuée par f Elymologictim magnum à ce mot, et qui n’aurait pas convenu à une terre qu’on n’eût fait que délayer, et qui n’eût pas eu besoin d’être préparée parla cuisson.
(2) Emplâtre , cataplasme , me'taplasme.