‹ Musée de sculpture antique et moderne ou description historique et graphique du Louvre ... et de plus de 2500 statues ... accompagnée d'une iconographie égyptienne, grecque et romaine et terminée par l'iconographie française du Louvre et des Tuileries (volume 3)Chapitre 2 sur 286 · AV A N T - P H O P O S · texte numérisé non relu

AV A N T - P H O P O S

<|ue dans l’intérêt des arts et de ceux qui les cultivent. On croirait quelles sont à leur service; qu’on doit s’empresser de leur offrir tous les moyens de les étudier, et d’en emporter de nombreux et utiles souvenirs. Il y a des pays, et surtout Paris, Londres et Munich, où cela se passe ainsi, et où l’étude, jouissant sans réserve de toute liberté et de tout secours, n’éprouve nulle prohibition, et là, dans ce vaste et noble commerce des arts, on ne peut être forcé à la contrebande puisqu’il n’y a aucuns droits. Mais malheureusement il n’en est pas ainsi partout, et l’on est loin de trouver les mêmes facilités. On conçoit, jusqu’à un certain point, que des possesseurs de belles productions de la peinture, dans leur passion jalouse, ne permettent que très-difficilement, ou même ne permettent pas à des mains habiles de faire des copies de certains tableaux, par la crainte de les voir passer un jour pour des originaux ou pour des répétitions de chefs-d’œuvre acquis à grand prix, et que l’on conserve avec un religieux respect et une espèce de tendre avarice : ce sont de ces trésors où l’on craindrait de voir venir se mêler des pièces fausses. II en est de même des figurines en bronze, qu’il est assez simple de ne pas aimer à laisser mouler en plâtre , que des gens adroits reproduiraient bientôt en bronze, et tellement semblables aux originaux, que, placées dans des cabinets de réputation, elles pourraient disputer aux bronzes antiques qui les ont produites leur propre originalité : ce sont des cnfans naturels qui usurpent des titres et s’emparent de la maison paternelle , et il est assez triste pour le possesseur de morceaux de grand prix de voir mettre en doute leur authenticité.

Mais il n’en est pas des statues antiques comme des tableaux ou des figurines en bronze. Quels risques pourrait courir l’intérêt ou 1 honneur des musées ou des collections qui les possèdent, en permettant de les dessiner? aucuns; de mauvais dessins ne nuiraient meme pas a la réputation de leurs beaux monumens : ils seraient certainement plus d une lois vengés par des copies exactes et faites avec talent. Les statues n ont pas plus à craindre que leurs propriétaires de se voir reproduites en marbre ou en bronze d’après les dessins les plus habilement exécutes, qui ne parviendraient jamais à rendre suspecte leur originalité , et ne pourraient que contribuer à les faire connaître. On ne conçoit donc pas les embarras que font éprouver certains musées, qui heureusement sont rares, pour accorder de des-

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sincr les statues antiques, du moins celles qui n’ont pas été publiées, privilège exclusif que se réservent quelques corps savans qui n’en profitent jamais. Leurs générations passent et meurent sur leurs trésors sans en jouir, et bien plus encore, sans en laisser jouir! Autant vaudrait, pour ainsi dire, qu’ils lussent encore enfouis sous terre, mais ailleurs : on pourrait espérer que des fouilles heureuses les feraient découvrir, et que, rendus au monde, iis deviendraient le partage de pays moins jaloux et qui en laisseraient mieux profiter la république des arts. A Paris, musées, bibliothèques, tout est ouvert; on n’a rien de caché pour ses amis, ni meme pour ses ennemis; les académies royales, les corps savans, les personnes attachées à ces magnifiques et célèbres institutions n’y jouissent d’aucun privilège ; dès qu’on s’y présente, on n’est plus étranger, et tout le monde y peut travailler comme en famille. Ce sont des richesses en commun ; chacun, selon son talent, y a sa part, et la meilleure est pour l’esprit et le savoir, de quelque pays qu’ils nous arrivent. Nos musées et nos bibliothèques ne connaissent pas de nations étrangères; tout le monde y est Français. Ce qui est inédit comme ce qui a été publié cent fois, tout est à votre disposition, tout est à vous. Heureux celui à qui sa bienveillante étoile fait découvrir le premier quelque chose de nouveau; c’est son trésor, et sans droit pour personne; c’est bien à lui en propre : nul n’a rien à y réclamer, et il peut à sa volonté, et sous la forme qui lui plaît , faire part de sa bonne fortune au public. Cette généreuse communication de tout ce que nous possédons offre de grands avantages aux arts, et chacun peut s’efforcer, en toute liberté , de porter à sa perfection ce que d’autres ont la faculté d’étudier et de publier en même temps que lui.

Il en est à peu près de même en Angleterre : les établissemens en faveur des arts, le Musée britannique, celui d’Oxford, la plupart des collections particulières, offrent des secours abondans et faciles, et, comme en France , être étranger est un titre qui vous fait ouvrir les portes et plus grandes et plus vite. Je ne saurais résister à témoigner ici toute ma reconnaissance de l’accueil plus que bienveillant que j’ai toujours reçu au Musée britannique , où j’aurais pu me croire tout à fait au Louvre. Je n’ai aussi qu’à remercier, pour les facilités qu’ils m’ont offertes, en 1833, pour voir, étudier et faire dessiner les statues de leurs belles collections, lord Lansdowne et sir William

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Hope, à Londres; tord Egremont, à Petworth; sir Thomas VV. Coke, à Hotkham; le duc de Bedford, à Woburn ; lord Yarborough , à Apuldercombe, dans ï’ÎIe deWight; tord Grey, à Newby ; feu M. BlUNDELL, à Ince; sir Smitii Barry, à Marburyhatt; tord Pemrroke, à Witton ; te marquis de Carlisle , à Howard-Castle. Grâces à teur bicnveittance et à cette de M. Elis, directeur, et de M. Hawkins, conservateur des bronzes et des vases du Musée britannique , ainsi qu’à t’obtigeance des directeurs de ta collection Pomfret au musée d’Oxford, et du musée Fitz William à Cambridge, j’ai pu rapporter des notes sur plus de trois cent soixantequinze statues antiques, et j’en ai fait dessiner pîus de quatre cents, dont ta plus grande partie étaient inédites.

En Allemagne je n’ai pas trouvé moins de bienveillance , quoiqu’il ne m’ait pas été possible d’en faire te voyage comme je te désirais. S. M. te Roi de Bavière , cet auguste amateur des arts et de l’antiquité, dont te goût pur et éclairé a réuni une si précieuse collection de statues antiques et une foute d’autres monumens, a bien voulu me permettre de faire dessiner toutes tes statues de sa magnifique glyptotlièque, et j’ai à remercier M. ScHORN, qui en était alors directeur, et qui est aujourd’hui à Weimar, d’avoir eu ta complaisance de surveiller l’exécution des dessins. J’ai de même reçu de Saint-Petersbourg, de Stockholm, tout ce que je pouvais désirer par l’entremise de notre ministère des affaires étrangères , et tes aimables soins et le goût de mon ami M. Jutes Desaugiers, directeur des consulats, et je pourrais aussi citer son frère M. Auguste Desaugiers, jadis consul à Copenhague, et dont l’obligeance, ta mémoire, ainsi que la belle bibliothèque artistique, m’ont été d’une grande utilité. A Vienne, te savant et excellent M. SteinbÜchel de Rheinwall m a rendu tous tes services qui dépendaient de lui en me faisant dessiner, non -seulement les statues du Musée impérial des antiques qui! dirige, mais même en mettant à ma disposition tous tes dessins qu il avait ou faits lui-même, ou recueillis en Italie, et qui certes ne sont pas les moins spirituellement touchés de ma collection, butin, par les soins de M. Biscarra , directeur de 1 académie de peinture, et Parme, par ceux de M. Toschi, l’habite graveur de t’enhee de Henri IV, du baron Gérard, ont aussi contribué à mon recueil , ainsi que quelques autres villes de l’Italie, quoique ce ne soit pas

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toujours dans cotte seconde patrie des arts que l’on trouve le plus do facilités. Il est à Home une collection si belle par les chefs-d’œuvre de la statuaire antique qu’elle renferme, et si connue par la difficulté d’y pénétrer, qu’il est inutile de la nommer. Tour à tour elle fait l’admiration et le désespoir des artistes et des amateurs assez heureux pour y être admis, ce qui est rare. Les yeux privilégiés peuvent s’y exercer et se complaire au milieu de toutes les merveilles qui attirent et séduisent les regards, mais la main y est paralysée et le crayon interdit : l’on se retire charmé de ce que l’on a vu, et désolé de ne pouvoir en emporter que des souvenirs. On dit, au reste, qu’autrefois l’admission dans cette magnifique galerie était facile, et qu’il était permis d’y dessiner; mais un jour une des plus belles statues fut mutilée et l’une de ses mains soustraite par un amateur frénétique, quelque Verrès, qui n’avait pas honte d’enrichir à bon marché sa collection par des larcins aussi coupables et aussi désastreux. La porte de cette précieuse collection fut alors fermée pour tout le monde. La proscription était dure; mais on la conçoit: il est à regretter de ne pouvoir consigner le nom du barbare dont l’indigne action l’a si cruellement provoquée. Il serait bien à désirer aussi de connaître, pour lui donner une odieuse célébrité, telle que celle d’Érostrate, celui qui, admis, avec d’autres de ses compagnons de voyage, par M. Pvttakis, directeur des fouilles d’Athènes, à voir de magnifiques bas-reliefs du Parthénon nouvellement découverts, et dans le meilleur état, en a, presque en présence de M. Pvttakis, brisé à grands coups des nez et des mains, pour qu’ils ne fussent plus ni plus beaux, ni mieux conservés que les autres bas-reliefs du même temple, acquis de lord Elgin par le Musée britannique. N’est-ce pas un crime contre les arts, contre le droit des gens de toutes les nations, et qui mériterait de graves châtimens, ou du moins de faire renfermer pendant quelque temps, comme fou furieux, à Bedlam , celui qui s’en est rendu coupable et a mérité l’indignation de tous les amis des arts. Cet iconoclaste a été, dit-on, condamné à deux ans de mer, c’est-à-dire à bien vivre à son bord pendant ce temps, et à être seulement privé de la liberté de descendre à terre et du plaisir d’aller déshonorer d’autres monumens.

A Naples l’antiquaire, et surtout le dessinateur, sont bien loin d’être heureux au milieu des trésors qui les entourent aux Studii, à

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Hercuïanum, à Pompéi , et ils éprouvent autant de regrets qu’ils peuvent espérer de jouissances. Ceci demande quelque restriction , ou du moins en demandait d y a quelque temps, cai l habile aicliitecte M. Bonucci, directeur des fouilles de Pompéi, en homme éclairé et zélé pour le progrès des arts et de l’archéologie, avait eu le bon esprit de faire lever l’interdit qui pesait sur Pompéi, et grâces à lui il était permis d’en prendre les dessins, les mesures et d’enrichir ses portefeuilles. Mais j’ai appris (1839) que l’on n’avait pas joui longtemps du bienfait de cette heureuse permission, et qu’à présent on avait renouvelé, et avec toute rigueur, la proscription contre les calepins et les crayons : ce sont des objets de contrebande et devenus inutiles entre les mains des dessinateurs à Pompéi. Il en est de même à Pestum , où il faut user d’adresse et de subterfuges pour emporter un souvenir sur un bout de papier, si l’on n’est pas muni d’une permission bien en forme et duement conditionnée. Qu’on vous dise regardez, admirez, mais ne touchez pas, mira, ma non tocca, cela se conçoit parfaitement , et cela même doit être ainsi; car on voit de grands, beaux et solides monumens pour ainsi dire ruinés, ou du moins dégradés par les indiscrètes mains qui les touchent, frottent et polissent, et qui y gravant profondément, sur le marbre ou sur la pierre, des noms qu’on n’est nullement curieux de connaître et de conserver, font de ces vénérables restes des espèces de bureaux d’adresses, ou d’affiches, et des archives d’amour, de regrets, de peines, de plaisirs et des plus sottes réflexions. Qu’on cherche à préserver de ces insultes les monumens, rien de mieux, et l’on ne saurait être trop sévère sur ce point : mais quel tort leur ont jamais causé les regards et le crayon qui les retracent sur le calepin de l’artiste ou de l’amateur ? Des milliers auraient ainsi exprimé leur admiration à Pompéi, à Pestum, qu’il ne serait pas tombé une écaille des pierres de leurs murailles, du marbre de leurs statues ou des couleurs de leurs peintures. On dirait vraiment que de telles défenses ont été lancées par des gens qui croient sérieusement aux sortilèges, au malocc/uo, au fascino, a la jettatura, et qui craignent qu’on ne jette des sorts sur leurs monumens. Autrefois j’ai vu de pareilles gens en Italie; mais c étaient des paysans d endroits écartés, peu fréquentés, et qui n'aimaient pas a me voir dessiner leurs chaumières ou leurs bestiaux , sur lesquels ils croyaient que je jeterais un sort. A Naples, aujourd’hui,

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accorderai t-on encore un tel pouvoir à la jeltatura! ! ! Quant au musée royal des Studii à Naples, regardez tant qu’il vous plaira cette admirable collection; mais si vous voulez dessiner, ne vous adressez cju’à ce qui a déjà été publié par l’académie d’HcrcuLanum ou par scs privilégiés; et l’on sait que malheureusement cette docte académie n’use (pic rarement de ses droits, et que le monde savant ne jouit que de loin en loin des résultats de ses précieuses recherches. Ses archives regorgent de dessins de monumens du plus haut intérêt, qui feraient la joie d’une foule de savans et d’artistes, et qui verront le jour, Dieu sait quand! Quelques générations d’académiciens passeront avant que ces dessins puissent sortir de ce tombeau, où ils sont bien mieux cachés que sous terre. Si les dessinateurs jouissaient encore à Naples de la liberté pleine et entière qu’ils n’y ont connue que pendant quelques années, et à laquelle j’avais été assez heureux de beaucoup contribuer, il y aurait longtemps que toutes les antiquités condamnées à rester inédites et ignorées seraient publiées, et qu’en enrichissant nos recueils elles auraient ajouté à la gloire archéologique de ces belles contrées qui leur donna le jour, et dont le sol protecteur les a conservées. N’est-il pas embarrassant pour le conservateur d’un musée des antiques tel que celui du Louvre, où tout le monde dessine bien ou mal tout ce qu’il veut et sans contrôle, d’être obligé, aux Studii de Naples, d’avoir recours à la ruse, comme pour commettre une mauvaise action, lorsqu’il désire faire dessiner des statues à l’index, c’est-à-dire inédites et réservées aux oubliettes de l’académie d’Herculanum? Et cependant c’est ce qui m’est arrivé, et j’avoue sans honte le larcin. H y a quelques années, le dessinateur qui travaillait pour moi dans ses momens de loisir à Rome et à Naples, M. Féron, l’un de nos grands prix de peinture, eut assez d’adresse, sans compromettre ni tenter la fidélité clés gardiens , pour les tromper et pour copier soixanLe et dix-huit statues inédites dont il lui avait été interdit de tracer le moindre croquis. La prise était bonne, la contrebande juste, et nous nous en félicitâmes en faveur de mes souscripteurs.

Comment les savans et les peintres napolitains ne mettent-ils pas leur gloire à faire connaître les trésors qu’ils possèdent, et dont les enrichit sans cesse et avec profusion une terre si fertile en beaux restes de l’antiquité? Ne les a-t-elle conservés dans son sein et ne les

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laisse-t-elle reparaître <|ue pour les voir ensevelis de nouveau dans des salles où l’artiste n’a la permission de dessiner <|ue le petit nombre de statues ou de monumens qui sont déjà connus/ Pompei, Heiculanum, Stabies, Cumes et tant d’autres villes semblent réclamer contre cette rigueur peu digne d’une ville si près de Rome et si contraire à l’esprit et au goût des beaux-arts. Pourquoi ne pas permettre à leurs monumens d’acquérir toute la célébrité qu'ils méritent? Ces villes opposent moins de difficultés à ceux qui veulent les faire sortir de leurs tombeaux, que n’en éprouvent les artistes qui se hasardent à aller aux Studii étudier et faire connaître par leurs dessins ces monumens à l’Europe. Quel pays, quelle ville seraient plus propres que Naples à l’établissement d’un ouvrage périodique sur les fouilles et les découvertes des antiquités qui semblent y naître chaque jour, comme dans d’autres contrées les fleurs et les fruits? De quel intérêt ne serait-ce pas pour les arts! Mais non; loin de là, on n’y fait rien paraître, et l’on s’oppose à ce que les étrangers pourraient y faire. Et c’est cependant à eux que l’on doit les plus beaux ouvrages qui, depuis quelques années, aient paru sur Naples et ses antiquités! Autant vaudrait rendre tous ces précieux débris à la terre qui les conserverait pour une époque où l’on saurait mieux les mettre à profit.

Au reste, à Rome même, cette ville où de tout temps les artistes ont joui de tant de liberté , et qu’ils regardent comme une seconde patrie, on éprouve à présent, dans bien des endroits, des difficultés pour dessiner, et il est même de belles collections du Vatican où il est interdit, non-seulement de prendre des croquis, mais même des notes. II est à croire que bientôt l’on ira jusqu’à défendre de se rappeler les monumens étrusques et autres , et de les graver dans sa mémoire. Que doivent penser et dire de toutes ces défenses les mânes de Jules II, de Léon X, de Pie VI et de Pie VII? Et cependant ils n entendaient pas trop mal l’antiquité, les arts, les colleclions et les avantages qu’en pouvaient retirer les artistes, et surtout les intérêts et la gloire de Rome.

Avant la permission que je fis accorder à tous les artistes, je crois en 1811, de dessiner partout à Naples et dans tout le royaume, à combien de dégoûts na pas été exposé mon pauvre ami Mazois, qui, sd (lit eu moins de courage et de ténacité, aurait abandonné son

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ouvrage sur Pompéi, qui devait faire sa gloire, celle de cette ville si curieuse, et être si utile aux études archéologiques. Ce ne fut qua force de persévérance, de talent et de courses que ce jeune et habile architecte, à qui Pompéi devrait un monument, et que devraient chérir les mânes de ses hahitans qu’il rappelait, pour ainsi dire, à la vie; ce ne fut qu’au piix de mille fatigues qu’il recueillit, malgré toutes les surveillances, de côtés et d’autres, une quantité de mesures et de petits dessins faits à la dérobée, et que les gardiens, qu’il flattait ou qu’il intimidait, ne regardaient que comme des bagatelles de peu d’importance qui ne chargeaient que légèrement leur conscience, que Mazois, vivant de rien , n’avait guère le moyen de rassurer d’une manière plus efficace. Partout où il dessinait et où il mesurait, et que de fois n’en ai-je pas été le témoin , en l’aidant à détourner et à tromper les gardiens, il s’assurait par de petits repères de l’endroit où il avait laissé son travail; quelque temps après il y revenait et le reprenait, puis il réunissait tous ces dessins épars et formait un ensemble de chaque monument. Enfin il en recueillit une quantité si considérable, qu’il fut en mesure d’exécuter son grand projet et de commencer son magnifique ouvrage sur les ruines de Pompéi. Force fut alors, mais avec bien des regrets, à l’académie d’Hereulanum de lui permettre de dessiner partout, et j’eus bien à me féliciter d’avoir été si souvent le complice de scs vols si intéressans et si innocens, qui lui ont fait tant d’honneur, ainsi qu’aux antiquités qu’il illustrait par ses recherches et par ses talens. S’il vivait encore, ce bon Mazois, il ne manquerait pas de s’unir à moi et de témoigner sa vive reconnaissance au nom des arts, des artistes et de Pompéi, à cette reine charmante qui régnait alors à Naples, et qui encouragea avec tant de zèle les efforts de Mazois, moins encore par son auguste protection que par son amabilité, son goût éclairé, et son aimable et constante affabilité. Et quel heureux élan n’imprimait-elïe pas aux fouilles de Pompéi , dont, en peu d’années, elle rendit, pour ainsi dire, plus de parties importantes à la lumière qu’il n’y en avait eu d’ exhumées des cendres du Vésuve depuis la découverte de cette ville engloutie! C’est à sa voix, et on peut le dire sans figure et au positif, car, sans cesse honorant, et des journées entières, à l’ardeur du soleil, les fouilles de Pompéi, elle excitait de la voix et du geste la foule des ouvriers, et nous en avons eu jusqu’à sept cents, les animait par sa présence et

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par les gratifications considérables que répandaient parmi eux scs généreuses mains. C’est donc à la voix de cctle belle reine Caroline, qui a si bien mérité de Naples, de ses antiquités et de Pompéi , que sont sortis de leurs cendres les murs et les tours de F enceinte de la ville, la plus grande cl la plus belle partie de la rue des Tombeaux, F Amphithéâtre, la Basilique, plusieurs rues, une grande portion du Forum, dont Mazois et moi nous avons indiqué la position et commencé les fouilles. Depuis la fondation et la découverte de Pompéi, on n’v avait jamais vu un si grand mouvement et de plus heureux résultats, et jamais, en si peu de temps, on n’a rendu d’aussi notables services que la reine Caroline Murat à cette ville, dont toutes les pierres, si nous étions encore au temps d’Amphion, célébreraient par de mélodieux accords ses bienfaits, sa grâce et ses louanges. Je suis d’autant plus libre de parler ainsi de cette princesse si remarquable dans toutes les positions où le sort l’a jetée, soit que la fortune lui ait été ou prospère ou funeste, que ce ne sont plus que de stériles hommages offerts par la reconnaissance à sa mémoire, et quelques simples fleurs jetées sur sa tombe. Au moment où je lui payais ce juste tribut d’éloges et d’actions de grâces au nom de Mazois, de Pompéi et au mien, elle était enlevée à ses nombreux amis, qui, après avoir eu le bonheur de la revoir quelques instans, ont éprouvé le vif chagrin de la perdre pour toujours (l).

(1) Il me serait facile et fort agréable de parler ici de tous les beaux projets qu’avait conçus la reine Caroline Murat pour son Pompe'i, niais ce serait s’engager dans une trop longue route : quelques indications suffiront. Elle comptait augmenter considérablement les ateliers d’enfants qui déroulent les papyrus d’Herculanum; elle eût active' ce travail, entièrement mécanique, le seul que l’on puisse employer, qui traîne en longueur depuis tant et tant d’années, et qui , bien entendu , ne lui en aurait demandé que quelques-unes. On se serait borné à dérouler, à copier en Jàc simile et à graver les papyrus, que l’on eût envoyés sans commentaires et sans remplir les lacunes, aux diverses sociétés savantes de l’Europe. Depuis longtemps elles seraient en possession de tout ce que contiennent les manuscrits, et on saurait enfin à quoi s’en tenir sur leur mérite. La reine Caroline voulait aussi faire entièrement restaurer une des plus grandes maisons de Pompéi, et la mettre dans l’état où elle devait être jadis. Meublée dans toutes ses parties et ornée d’un choix des objets si variés que produit Pompéi, remis, autant que possible, a leurs anciennes places, elle eût offert, par son ensemble et ses détails, utic réunion d’un intérêt tel qu’aucun autre musée n’aurait pu être comparé a cette maison ainsi restituée. On eût pu rendre peu à peu le même service a quelques autres habitations; le nombre cependant n’en aurait jamais dû être que très-limité; de graves inconvéniens se seraient opposés a ce qu’on l’étendit trop, et cela sc conçoit aisément : ces maisons ainsi rétablies auraient exigé qu’on augmentât de

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S’il est difficile de se procurer à Naples des dessins des statues antiques de son magnifique Musée, du moins la prohibition ne regarde que celles qui sont inédites. En Espagne, à Madrid et à Saint-Hdephonse, l’on est encore plus sévère : là, on n’accorde que peu de chose, ici rien. Jusqu’à présent, tous mes efforts ont été encore plus infructueux que je ne pouvais le craindre. Mes liaisons avec plusieurs de nos ambassadeurs, leurs démarches obligeantes, tout a été inutile, et il ne m’a pas encore été possible d’obtenir un seul trait des belles statues que renferme en assez grand nombre le musée de Saint-IIdephonsc. Il paraîtrait que c’est un parti pris, et que, jaloux de posséder seul scs chefs-d’œuvre antiques, le gouvernement se refuse à en laisser sortir même les images. Cette jalousie exclusive se conçoit pour une maîtresse à laquelle on consacre sa vie, tous scs soins, et qu’on voudrait soustraire à tous les regards; mais pour des statues qu’on regarde à peine, qu’on ne connaît pas et qu’on abandonne à la poussière, cela ne se comprend pas. On vous jette à la tête l’exemple de

beaucoup te nombre des gardiens, et il en aurait meme fa.Hu de particuliers spécialement attaches à quelques-uns de ces e'difices. Car si l’on avait tenu à en donner une ide'e exacte, ou n’aurait pas dû se contenter de n’en reformer qu’un seul; ce que l’on aurait trouve' dans des maisons d’un rang infe'rieur ne pouvant convenir à celles des plus riches particuliers, on eût été obligé d’offrir, pour ainsi dire, plusieurs spécimens des divers genres de demeures, pour que l’on pût se faire une idée plus juste de la vie de ceux qui y habitaient. Lorsque l’on connaît toutes les ruses que n’ont pas honte d’employer certains voyageurs pour dérober çà et là quelques restes de bronze ou de peintures antiques, ou des lampes, ou des fragmens, on conçoit quelle eût dû être la surveillance pour s’opposer à toutes ces petites rapines, qui finissent par former une masse assez considérable d’objets qui disparaissent. Cette surveillance de tous les instans eût été d’autant plus dillieife à exercer qu’elle eût été en butte à bien des séductions et que d’ailleurs dans ces maisons restaurées, et où en général les diverses pièces ont peu de jour, il n’eut pas été facile de suivre pas à pas les visiteurs et de ne pas les perdre de vue dans bien de petits cabinets où l’on aurait eu de la peine à se remuer. Si jamais on exécutait ce plan de la reine Caroline, il serait indispensable de régler le nombre de personnes admises à la fois à visiter ces maisons; peutêtre aussi devraient-elles être entourées de grilles et même isolées, ce qui serait aisé à pratiquer, en en sacrifiant quelques-unes de peu d’intérêt, et dont le terrain libre laisserait quelque espace autour de ces petits musées. Mais ce qu’il y aurait de plus important ce serait, et c’était aussi le projet de la reine Caroline Murat, ce serait de déblayer entièrement et de restaurer les murs d’enceinte de Pompéi et d’en rétablir les portes, auxquelles veilleraient des gardiens. Ce serait le meilleur moyen de mettre à l’abri des déprédations journalières et surtout nocturnes, Pompéi , que protégerait la hauteur de ses murailles. Sans cette précaution, il n’est guère possible d’empêcher que l’on ne s’y introduise très-facilement de plusieurs côtés, et de tromper pendant la nuit la surveillance des gardiens, quelque active et probe quelle puisse être. Il ne faudrait pas non

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Naples , si chatouilleuse sur le fait de ses statues et de ses monumens inédits, et il est si bon, si utile qu’on tient à le suivre. Si c’est par amour pour l’antiquité, il est bien exclusif et nuit plus qu’un peu d'indifférence à la réputation des chefs-d’œuvre; si ce n’est qu’une tendresse spéculative et pour laisser aux artistes espagnols seuls le privilège de publier leurs monumens, alors ils devraient se presser un peu plus d’en jouir et de nous faire part de leurs richesses. II est fort heureux pour les artistes de ces contrées h prohibitions si sévères que nous ne soyons plus aux temps des représailles; car on pourrait, au vu de leurs passe-ports, leur fermer les portes de nos bibliothèques et de nos musées, qui n’ont pour personne ni privilèges, ni mystères, et leur interdire du moins d’y exercer leur plume ou leur crayon.

J’ai cru devoir entrer dans ces détails pour faire connaître les obstacles qui se jettent à la traverse lorsqu’on entreprend un recuil aussi immense que celui auquel je travaille depuis tant d’années, et dont

plus penser que l’on pût restaurer chacune des maisons choisies à cet effet, absolument comme elle était; ce ne serait même pas à désirer, car it n’y en a pas où l'on trouve tout ce qui a compose' son ameublement. Les oT» jets que l’on y de'couvre ne sont même plus dans les places qu’ils occupaient autrefois : ils ont etc bouleverse's lors de la secousse qui ensevelit Pompe'i, et dans les maisons il un ou à deux c'tages, les meubles des parties supérieures effondrées se sont confondus avec ceux du rez-de-chaussée; on voit même là quelle fut fa rapidité de f invasion du rapillo (fragmens de pierre ponce) et des cendres, puisque dans les fouilles on trouve des objets qui touchent le pavement, et d’autres qui sont dans les cendres à un pied et jusqu’à deux et trois pieds du sol. Ces objets ne pourraient donc être replacés que d’après des probabilités et d’après des indications qu’un examen sévère et les connaissances archéologiques mettraient à même de recueillir cil et là. Chacune de ces maisons réunissant ce qui convient à celles du même genre, chez le riche propriétaire, le marchand et l’artisan, deviendrait un musée où l’on suivrait leur manière de vivre dans tous ses détails. On ferait, pour ainsi dire, pour ces maisons de Pompe'i, ce que Mazois a fait pour le palais de Scaurus : cette pompeuse habitation qu’il décore du nom de cet opulent et fastueux romain, nous initie à la vie, au luxe et aux plaisirs de fa classe la plus riche de Rome, dont Scaurus résume à lui seul la magnificence, les vices et les vertus, et cest le luxe romain personnifié. Si la mort ne s’était pas si hâtée de détruire tous les projets de Mazois, il nous aurait offert, dans une série de channans ouvrages, toute la vie des diverses classes de Rome, à la ville, aux champs, dans les temples, et jusqu au dernier asile de la tombe. Sur une plus petite échelle, le beau plan île la reine Caroline nous présenterait, avec le plus vif intérêt, dans ses divers rapports, la vie des habitans de Pompe'i devenue, par le goût de cette reine pour les arts et par ses soins, le plus intéressant monument du monde et une ville-musée. — Honneurs et regrets à sa mémoire ! ! !

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