MOULAGE ET FONTE DES STATUES DE BRONZE
Les anciens ne nous donnent aucun renseignement sur les moyens qu’ils employaient pour mouler et pour fondre leurs statues de bronze; et sur ce point, comme sur tant d’autres, Pline ne nous apprend rien. Mais, puisqu’ils opéraient sur les mêmes matières que nous et obtenaient à peu près
les mêmes résultats , il est probable
que les frères Kellcr pre'fe'raient , comme plus faciles à fondre et plus favorables à la ciselure , les alliages quaternaires aux alliages binaires , où le cuivre n’est combiné qu’avec le zinc ou l’e'tain , et qui coulent moins bien. M. d’Arcet conseille comme un excellent alliage sous tous les rapports, cuivre pur 82 parties , zinc 18 , étain 3 , plomb 1.5 ; ou celui de cuivre 82 , zinc 18, étain 1, plomb 3. Il recommande aussi l’alliage suivant, proposé parM. Léonard Tournu : cuivre 82.257, zinc 17.481, étain 0.238, plomb 0.024. En général, on obtient de bons alliages lorsque le zinc est uni au cuivre rouge dans une proportion beaucoup plus forte que l’étain,
que leurs procèdes différaient peu
et surtout que le plomb , qui n’entre dans la combinaison que pour une trcs-faible partie. Je trouve dans l’ouvrage de M. d’Arcet un alliage dont il fait l’éloge, et qui résulte de 53.70 de cuivre , 33.55 de zinc, 2.25 d’étain , 0.25 de plomb. L’alliage ordinaire des fondeurs est, cuivre rouge 72 , zinc 25.2, étain 3.5, plomb 0.3, parce qu’il se compose de 75 parties de cuivre jaune du commerce , (pii contient cuivre pur G3.70 , zinc 33.55, étain 2.50, plomb 0.25 , et de 25 parties de cuivre ronge chargé de soudure et d’étamage , et qui contient cuivre rouge pur 97 , étain 2.5 , plomb 0.5 ; et en faisant la règle d'alliage on trouve le résultat ci-dessus.
tics noires. Cependant l’énorme quantité de statues en bronze que produisaient les ateliers d’un seul statuaire tel que Lysippe, qui, au rapport de Pline (1 ), en lit plus de quinze cents, dont une seule eut rendu célèbre un autre statuaire, peut faire penser qu’une grande pratique de la fonte offrait alors aux statuaires, pour en faciliter et en abréger l’exécution, des ressources que nous ne possédons pas.
Quelques personnes cependant regardent les anciens comme beauconp moins habiles que nous dans les procédés de la fonte , cl l’on a même été jusqu’à prétendre que sur ce point ils étaient encore dans l’enfance de l’art. On avouera du moins qu’elle avait une bien grande pratique du bronze, cette enfance qui produisait, comme en se jouant, plus de statues de ce métal que nous n’en ferions dans le même espace de temps en terre ou en marbre. Pour appuyer cette opinion, on a cité des bronzes antiques où se trouvaient des souillures et des défauts de fonte. Il est certain qu’il n’y a guère de statues antiques ni de modernes, si même il y en a, qui soient exemptes de ces imperfections que l’on a su masquer en les réparant avec adresse. Les anciens avaient sans doute, comme nous, recours à difïerens moyens pour ragréer les pièces qui n’avaient pas réussi à la fonte. Il est même probable que plus l’art de fondre alla en déclinant, plus on s’étudia à bien faire ces restaurations, et de la manière la moins apparente. Mais ces soufflures et ces défauts qu’offrent des bronzes antiques, ne sont pas des argumens très-solides pour prouver le manque d’habilete des anciens dans l’art de la fonte. Il y a des distinctions à faire entre anciens et anciens, et il faut se rappeler que ceux du temps de Pline n’avaient pas retrouvé le secret des beaux alliages employés par les statuaires qui les avaient précédés. Il est à croire que la perte de plus d’un procédé d’exécution avait suivi celle de ces mélanges qui, donnant au bronze une qualité supérieure, devaient mieux venir à la fonte et produire des ouvrages plus purs. D’après ce que dit notre auteur, il est bien à présumer que Myron, Polyclète et Lysippe, n’auraient été nullement satisfaits des bronzes dont on se contentait, qu’on trouvait même beaux, du temps des premiers empereurs romains, et que l’on s’estime heureux de posséder aujourd’hui.
S’il existe des bronzes d’une dimension remarquable qu’on puisse faire remonter avec quelque vraisemblance au-delà de cette époque, ils sont très-rares; et s’ils ont quelques défauts, ce témoignage serait encore trop laible pour attaquer le mérite de milliers de statues de bronze que le temps nous a ravies. La plus belle et la plus nombreuse collection de figures et de bustes antiques en bronze de grande proportion est, sans contredit, celle du musée de Naples. Ces précieux monumens, dont quelques-uns sont des chefs-d’œuvre par la correction du dessin et par la vérité, sont presque tous du temps des empereurs romains. S’il en est quelques-uns auxquels on puisse assigner une époque plus reculée, ce n’est pas cependant d une manière incontestable. Tout en admirant la beauté de ces statues, si Ion se rappelle le passage de Pline, on ne devrait pas être étonné de
( < ) Liv. xxxiv, cli . xvn.
leur découvrir quelques defauts dans les détails de la fonte. Mais, parmi les statues de Naples , je pourrais citer le Faune ivre , le Mercure assis , les bustes de Ptolémée Apion , de Bérénice, d’Archytas, d’Antinous, la tète colossale de cheval, chefs-d’œuvre auxquels je pourrais ajouter le bel Adorant de Berlin, de meme qu’une grande quantité de bronzes de moyenne grandeur, pour prouver que, maigre la pénurie où nous nous trouvons de statues antiques de bronze, il y en a qui à une grande beauté réunissent l’avantage d’avoir été coulées avec habileté; et j’oserais avancer que celles où il se trouve des défauts importans dans la fonte , n’auraient pas été avouées par les grands statuaires des époques où l’art de fondre en bronze brillait de toute sa gloire dans la Grèce.
Lorsque l’on connaît l’immensité et la longueur des opérations qui précèdent la fonte d’une statue de bronze d’un certain volume, on peut s’étonner qu’il s’agisse ici de cette branche de la partie technique de la sculpture, avant qu’il ait été question de celle en marbre : mais il est positif, par le témoignage non seulement des auteurs profanes, mais même des écrivains sacrés, que la sculpture n’employa le marbre que long-temps après le cuivre et les autres métaux. Dans les anciens temps décrits par la Bible, il est souvent fait mention d’ouvrages en or, en bronze, et jamais de ceux en marbre. On n’en trouve ni dans Homère, ni dans Hésiode.
Du moment que l’on eut appris, soit par des expériences, soit par le hasard , qui a tant de part à toutes les découvertes , que les métaux entraient en fusion par l’action violente du feu ,et qu’en se refroidissant ils conservaient la forme de certaines substances sur lesquelles ils avaient coulé et qui avaient résisté à leur chaleur, on dut songer à profiter de cette propriété, et de là naissaient naturellement et l’idée de mouler et celle de trouver la matière qui convenait le mieux à cet emploi. Ce ne fut sans doute qu’après bien des tatonneinens que l’on put y parvenir. Je n’ai pas encore ici en vue l’art de mouler arrivé à sa perfection et bravant les difficultés, mais seulement cet art absolument dans son origine, et n’ayant, pour ainsi dire, que les instrumens indispensables pour fondre du métal. Qu’on suppose une statue informe d’argile ou de bois, que des ouvriers dans l’enfance de l’art voulussent reproduire en bronze ou tirer d’un bloc de marbre. Pour tailler celle-ci, ils auraient besoin de bien plus d’outils déjà assez perfectionnés; ils se donneraient beaucoup plus de peine que pour fondre la première , qui , coulée dans un moule imparfait, avec moins de travail que l’autre, approcherait peut-être davantage de son grossier modèle. II est donc assez naturel de croire, sans avoir recours à aucune autorité, que l’emploi des métaux dans la sculpture a du précéder celui du marbre.
Mais admettre cette priorité, ce n’est pas dire que l’on parvint tout de suite et facilement a ces moules combinés avec art, à ces fontes pures et légères que savaient en tirer les artistes des beaux temps de la Grèce. Cet art, ainsi que les autres , ne fil pas dès son début des progrès rapides; il marcha sans doute d’essais en essais pour arriver à la perfection. D’après ce qu on lit dans les auteurs et d’après les observations faites sur les chevaux de bronze de Venise et sur d’autres statues, il est à présumer que les
anciens statuaires ne se faisaient pas un mérité de fondre les grandes niasses d’un seul jet, et qu’ils aimaient mieux, pour faciliter l’operation, les diviser par parties qu’on coulait séparément et qu’on réunissait ensuite. Le travail du moulage devenait moins considérable; les assemblages étant faits avec adresse, le résultat e'tait le même, et les joints notaient pas plus appareils (pic si la statue eut etc coulée d’une seule pièce.
Ce qui vient d’être expose' nous conduit à distinguer , avec M. Quatremère de Quincy, trois differentes époques ou manières dans l’art de jeter les statues en fonte : la première se borna à couler en plein et sans noyau; la seconde s’exécutait en partie au marteau; et dans la troisième on imagina les moules à noyau. C’est de cette dernière méthode, la seule qui réunisse les procédés nécessaires pour obtenir une belle fonte, que nous nous occuperons particulièrement et avec quelques détails. Nous ne dirons qu’un mot des deux autres, très-imparfaites , et qui n’ont pu être employées que lorsque les moules à noyau n’étaient pas connus, ou depuis leur invention , dans des cas particuliers.