MOULAGE AU MARTEAU
S’il est nécessaire, pour suivre une marche méthodique, de passer du simple au composé, et si les inventions et leurs procédés doivent se rangei suivant l’ordre de leur ancienneté, il convient de s’occuper des statues travaillées au marteau avant de parler de celles dues aux procédés de la fonte, quoique celles-ci remontent à une époque très-reculée. Les ouvrages faits au marteau par morceaux séparés et réunis par des assemblages ont certainement précédé ceux qui ont été exécutés au moyen de la fonte, non massive, mais creuse, qui exige beaucoup plus de détails d’opération, el qui annonce plus d’idées et de pratique dans les arts. Aussi les auteurs grecs, et d’après eux Pline, donnent-ils aux statues en fonte creuse moins d’ancienneté qu’à celles qui étaient repoussées ou retreintes au marteau, procédé nommé par les Grecs sphi/rélaton , de splujra [marteau ], élaunein f battre, repousser] ( 1 ). Nous avons déjà vu, page G3, que était du bronze forgé; et le mot élaton , dans la composition des mots chrijsélaton , argijrélalon , chalkélaton , indique un travail d’or, d’argent, de bronze, lait et repoussé au marteau (2).
(iuoiquil soit question, ainsi que nous l’avons vu, de la fusion des métaux et d idoles fondues dans les temps les plus anciens, décrits dans le livre de Job et dans 1 hxode ,1e Devitirjue elle Deutéronome , il est pourtant probable que les sculptures de ces époques reculées étaient faites pour la plupart au
(2) Voyez plus haut, pag 8.
( 1 ) Pollux, Otiom. I vu, t07.
marteau, ou que cet instrument entrait pour beaucoup dans les operations qu’on faisait subir aux figures informes que pouvait produire la fonte massive. Les chérubins du tabernacle de Moïse étaient d’or travaille' au marteau ; et meme, d’après l’expression des Septante ( 1 ), on y reconnaît , ainsi que dans le chandelier à sept branches, les procédés d’un art dont nous nous occuperons bientôt : ces ouvrages étaient en partie faits au marteau et par assemblages. Ce fut aussi sans doute avec cet instrument que l'on façonna les lames d’or et d’argent qui recouvraient non seulement les leviers du tabernacle, mais meme les autels etles colonnes qui l’entouraient, et dont les bases étaient d’airain et les chapiteaux d’argent fondu. On avait dû exécuter de la meme manière les vases d’or pur destines aux cérémonies, et les clochettes d’or qui bordaient le bas de la robe d’Aaron ; et il fallait que l’or eût été allié d’un autre métal pour devenir dur et sonore ( 2). On voit aussi que ces mots, la sainteté est au Seigneur, tracés sur la lame d’or qui ornait la partie antérieure de la mitre d’Aaron , étaient faits au marteau et en relief: ainsi c’était par le procédé du sphyrélaton , en frappant les lettres sur le revers de la lame pour les faire ressortir de l’autre côté. Je cite ce passage d’après les Septante (3 ) ; car la Vulgate et la traduction française parlent du burin, et par conséquent de gravure en creux : mais il me semble que les lettres en relief devaient produire plus d’effet, être plus apparentes, et que le travail du marteau par retreint, leur convenant mieux que celui du burin, était aussi plus d’accord avec la magnificence du vêtement du grand prêtre. Je me borne à indiquer d’après X Exode ces divers ouvrages, comme les monumens les plus anciens dont les détails nous aient été transmis de la manière la plus authentique. Les dix derniers chapitres de X Exode ci le Léviliqite nous en fourniraient encore un grand nombre : mais il y a beaucoup de répétitions , et, dans la question dont il s’agit, quelques témoignages de plus n’ajouteraient rien de nouveau à ceux que nous venons d’entendre ; j’y aurai d’ailleurs recours dans une autre occasion.
Le troisième livre des Rois, dans le v.c chapitre et dans les suivans, décrit la construction du temple de Salomon et de son palais, et offre aussi des détails curieux sur le travail des métaux. On y distingue les ouvrages faits au marteau d’avec ceux qui étaient exécutés en fonte. Parmi les premiers, on remarque des boucliers d’or, des armes, et les chérubins de l’arche, qui étaient en bois recouvert de lames faites au marteau avec l’or le plus pur, tandis que les chapiteaux des colonnes, la mer d’airain et ses accessoires, avaient été coulés en bronze et réparés avec soin. On trouve même dans l’auteur sacré un renseignement intéressant , qui apprend que tous ces ouvrages considérables avaient été fondus sur les bords du Jourdain , entre Socoth et Seira , dans une plaine abondante en terre grasse ou en argile; ce qui montre que dès-lors l’argile servait au moulage et à la fonte.
Le petit nombre de productions en métal dont Homère donne la
( 1 ) Exode, eli. xviii, v. 25. (3) Exode , chapitre xxxvi , vers la
(2 ) Exode, ch. xxxviii, v. 33, 34. lin.
description , ne réveille que les idées de la sculpture faite au marteau. C’est toujours à l’aide de cet instrument, de l’enclume et des tenailles, que Vulcain et scs habiles ouvriers exécutent leurs ouvrages, et qu’ils façonnent le métal après l’avoir allié et fondu de la manière convenable. Dans tous leurs procédés on ne reconnaît que ceux du sphyrélaton , et l’on peut croire qu’ils se réduisaient à peu de chose à des époques ou la sculpture en était encore à ses premiers essais. 11 est à croire qu’on put faire alors des statues grossières sans se servir de modèles préparatoires , et qu’après avoir réduit en plaques des lingots de métal au moyen du marteau, on leur donnait une espèce de forme avec le meme instrument, dont , suivant le besoin , on pouvait varier la grandeur et la figure.
Mais, lorsque la sculpture, ayant fait des progrès , chercha à imiter la nature , la pratique du sphyrélaton dut aussi se perfectionner : on ne travailla plus au hasard ; il fallut s’astreindre à reproduire avec exactitude le modèle qu’avait fourni la plastique. Il est probable, et le genre de ce travail l’indique et l’exige même, qu’après avoir modelé en terre une statue, on la divisait par parties, dont on tirait des moules séparément en plâtre, en terre , ou en quelque autre matière, et qui étaient disposés de manière à n’embrasser qu’une portion de la circonférence du corps ou des membres; ce qu’on ne peut mieux comparer qu’aux deux parties d’une cuirasse qui devant et derrière suivrait les formes du corps. Par une seconde opération, ces moules étaient sans doute reproduits en métal d’une certaine épaisseur; on aurait pu même les faire en terre cuite, dure et épaisse, pour les parties qui ne demandaient pas à être repoussées avec force. Au moyen de marteaux plus ou moins arrondis, on battait et on repoussait des plaques minces de métal dans le creux de ces moules ou de ces coques , et on leur en faisait prendre les formes. Peut-être aussi le moule n’offrait-il pas tous les détails , et y en avait-il qui dépendaient de l’adresse de la main. L’ouvrage était susceptible de recevoir tout le fini convenable, qu’on lui donnait en se servant avec art du marteau, pour repousser plus ou moins la plaque de métal sur un tas ou masse épaisse d’un autre métal plus mou, tel que le plomb, qui se prêtait à cette espèce de modelage.
Après avoir réparé les pièces sur leurs bords, on les réunissait, pour en recomposer la statue, soit parla soudure ou par des clous qu’on rivait a fleur des pièces, soit par quelque autre assemblage dont il est facile de se faire une idée. On conçoit aussi que l’on a pu combiner ensemble les opérations du sphyrélaton et celles de la fonte, et soumettre nu travail du marteau des pièces coulées dans des moules. En resserrant par la percussion les pores du métal, on en augmentait la densité et la force, et il devenait plus propre a résister a l’action de l’air. Mais il était alors nécessaire de donner aux parties fondues plus d’épaisseur et moins de largeur qu’elles nedevaient en conserver, pour pouvoir, en les repoussant au marteau dans h; moule de métal, arriver a la forme et à la dimension qu’on voulait obtenir, et qu’on n aurait pu leur faire prendre si elles eussent été fondues de la même forme et de la même largeur «pie les parties du modèle. Le procédé du sphy relaton permettait aussi de mettre dans l’emploi du métal plus d’eeonomie
(|tie tlans la lonte, qui, bien que légère, ne peut pas être aussi mince que les ouvrages laits par retreint : aussi a-t-on dû avoir ordinairement recours à ce genre de travail pour les statues d’or et d’argent, et c’est ce que nous verrons lorsqu’il sera question de ces métaux précieux et de la toreutique, qui faisait un grand usage des pratiques du sphyrélaton. Cette manière d’exécuter des statues était encore en usage sous les empereurs, à l’époque la plus brillante des arts chez les Romains. Une épigramme de Ptolémée Chennus ( 1 ), qui vivait sous Trajan et sous Adrien , célèbre une statue d’or de Minerve, faite au sphyrélaton par Aristodicus, et rien n’empêche de croire qu’elle était de ce temps-là. Au reste, c’est le seul passage de X Anthologie grecque où l’on trouve le mot sphyrélaton. Je remets à traiter dans un autre endroit ce qui a rapport à la troisième manière d’exécuter les statues de bronze , et ce ne sera qu’après avoir parlé des branches de la sculpture qu’on peut croire avoir précédé la fonte dans des moules à noyau.