‹ Musée de sculpture antique et moderne ou description historique et graphique du Louvre ... et de plus de 2500 statues ... accompagnée d'une iconographie égyptienne, grecque et romaine et terminée par l'iconographie française du Louvre et des Tuileries (volume 3)Chapitre 26 sur 286 · PARTIE TECHNIQUE DE LA SCULPTURE · texte numérisé non relu

PARTIE TECHNIQUE DE LA SCULPTURE

Les opinions des écrivains modernes qui en ont parle' , mais sans la traiter d’une manière spéciale, comme M. Quatremèrc de Quincy, peuvent, à peu d’exceptions près, se réduire à deux: l’une, qui regarde les productions de la torcutiquc comme des ouvrages laits sur le tour; et l’autre, qui n’y voit que des bas-reliefs ou des ornemens relevés et ciselés en métal. La première de ces hypothèses compte parmi ses soutiens d’Hancarvillc , Wiéland , l’abbé Gédoyn , qui n’est pas d’une grande autorité en lait d’arts, et Tomaselli , qui veut que la torcutiquc ait été l’art d’exécuter des statues au tour, opinion qui n’est pas admissible. Ces auteurs ont évidemment confondu le tour [Tcpvoç ] avec le ciselct [t ôçyç], et c’est ce que l’on trouve encore dans l’excellent Dictionnaire grec et français de M. Planche, qui explique les mots TtpivTtm , rcpiv/Act, et leurs dérivés, par les termes qui ont rapport au tour, en y joignant ceux qui expriment la ciselure , quoique les procédés en soient très-dilférens , ainsi que nous l’avons fait observer en parlant des instrumens (1 ). Il me semblerait donc que les articles T opvoç et T ôpoç du Dictionnaire de M. Planche demanderaient quelques rectifications. Parmi les écrivains qui réduisent la toreutique à l’art de faire des bas-reliefs , on doit d’abord citer Winckelmann ( 2 ) , qui ne dit que quelques mots tic la toreutique , quoique les grands ouvrages qu’on lui devait eussent mérité de fixer plus long-temps son attention et de lui faire pousser plus loin ses recherches. H ne regarda d’abord la toreutique que comme l’art de faire sur le tour des statues en ivoire; changeant ensuite d’opinion, il ne laissa à cet art que les petits bas-reliefs d’ornement en ivoire , et l’on ne voit pas que cette idée puisse s’accorder avec ce que nous savons des superbes travaux des premiers sculpteurs de 1 antiquité, auxquels les anciens donnent le titre de toreutœ. Ne serait-ce pas beaucoup les rabaisser que de croire qu’ils n’exécutaient que de petits ornemens, ou que l’on se fut servi d’un mot particulièrement consacré à ce genre de travail pour désigner des statuaires tels que Phidias , Polyclète ? Il me semble, au contraire, qu’en leur voyant donner le nom de toreutœ , on est tenté, meme avant d’avoir lu l’ouvrage de INI. Quatremèrc de Quincy, de penser que la toreutique, qui lit fa gloire d’artistes célèbres par la grandeur de leurs chefs-d’œuvre, devait dans ses attributions comprendre toutes les branches de la statuaire. Nous verrons bientôt (pie l’auteur du Jupiter Olympien le prouve de manière à ne laisser lieu à aucun doute.

Heyne, qui a si bien écrit sur les arts des anciens, et qui souvent , par sa sagacité et son érudition, a répandu tant de lumières sur des sujets cl ilficiles, ne s’est pas non plus bien rendu compte de ce qu’était la toreutique. II exclut le tour, il est vrai ; mais il ne la considère que comme l’art de ciseler des bas-reliefs ou des ornemens en métal , et il n’admet pas parmi ses productions les ouvrages en bois, en ivoire et en pierres dures. M. Facius, dans ses interessans extraits de Plutarque (3), ainsi queM. Schneider dans son Dictionnaire grec, adoptent l’opinion avancée par Heyne dans le recueil

(1 ) Pag. 15. et I V, pag. 97 et 391 de f édition de

(2) Histoire i/c l'art, (.11, pag. 10, MM. Mc yyeret Scludtzc. e'dition de C. Fca, cl (. III , xxxiv , 25, (3) Pag. I I et 132.

«le ses dissertations sur l’antiquité ( 1 ). 11 me semble que Hardouin, quoique ses idees sur les arts ne soient pas toujours justes et qu’elles manquent souvent de critique, s’est plus approche du but que bien d’autres dans cette circonstance, en expliquant le mot loreuliciens par ceux de sculpteurs et de ciseleurs , qu’il reunit pour rendre l'idée que les Grecs et les Romains avaient de ces artistes.

Les académiciens cl’HercuIanum ne voient que des bas-reliefs dans les productions de la toreutique, de meme que Joannon de Saint-Laurent (2) et Forcellini. Falconet (3) la réduit à la ciselure; et, dans le Dictionnaire d’antiquités de X Encyclopédie méthodique , il est dit simplement que c’est la sculpture en ivoire. Requeno ( 4 ) veut que la toreutique ait fait ou coule des statues avec de l’ivoire qu’elle avait le secret de fondre ; opinion singulière, et dont nous nous occuperons dans un autre endroit. Selon Ernesti (5) , la toreutique aurait embrasse, à l’exception de la plastique, toute la sculpture, soit en métaux, soit en marbre; et le savant antiquaire Bœttiger (6), en comprenant sous le nom générique de plastique toute la statuaire et la sculpture, n’y place pas la toreutique.

Aucune de ces opinions ne soutient , ainsi que le prouve M. Quatremère de Quincy, un examen approfondi, et ne peut servir à expliquer et à restituer d’une manière satisfaisante, d’après les descriptions des auteurs, les ouvrages qu’ils attribuent à la toreutique. Les recherches auxquelles ce profond écrivain s’est livré pour résoudre les difficultés et pénétrer les secrets de cette belle partie des arts des anciens, démontrent que la toreutique, aussi vaste dans l’ensemble de ses productions que variée dans l’emploi de ses procédés, n’était pas proprement la statuaire, en tant qu’on la considère comme l’art de couler des statues en bronze , mais qu’elle mettait à contribution toutes les branches de la sculpture. Si elle produisait des statues, des colosses , ce n’était pas par les mêmes moyens que la statuaire ; et même leurs résultats , sous plusieurs rapports , étaient dillerens. L’essence de la toreutique était de procéder par assemblages , par compartimens, d’opérer par la division du travail. Réunissant des matières diverses, elle en formait par parties souvent très - multipliées un ensemble que la statuaire imita et reproduisit en n’employant qu’un métal, qu’elle fondait ou d’un jet ou en un petit nombre de pièces. Si la toreutique avait recours à la lonte, ce n’était que pour préparer son travail, dont elle exécutait la plus grande partie au ciselet | /oros]. C’était là son principal instrument; soit qu elle décorât d’ornemens en relief des vases d’or et d’argent et tous les meubles que le luxe des temples, des maisons et de la table, avait inventés dans sa magnificence ; soit que, réunissant le bois , l’ivoire, l’or, l’argent, 1 clectnnn et les autres métaux, elle en formât les plus belles statues La

( I ) Aniiquar. Aufsœtzc, I II, p. 127- 1 48 ; Virgile , liucol. ccl. ni , v. 35-48, note 38. II. Voss , dans ses excellons commentaires sur Virgile, ecl. m,p. II!), einet il peu prés la même opinion nue lleync Le Jupiter Olympien de M. Qua-

li'cnièrc de Quincy n'avait pas encore paru (2) Acad, de Cortone, tom. Il ( 3 ) Tom. III.

( \ ) Saggio t/i ristabiliinento & r.

(•’*) Archœolog. ht fer. p. 58.

( t» ) Andcutungcn ~u 2 \ vorti trgen &'(

toreutique dut sa naissance à la sculpture en bois; et la nature de ses procédés, île scs assemblages, rappelait son origine. S’élevant avec le luxe des particuliers et l’opulence des temples , elle remplaça par des statues de matières précieuses les divinités de bois et les étoiles véritables dont jadis on les couvrait avant qu’elle eut déployé toute la richesse de ses ressources.

Long-temps avant que l’art de la fonte eut inventé les moules à noyau , la toreutique, par les procédés plus simples du sphyrélaton , à l’aide du marteau et du oiselet, avait déjà produit dans tous les genres des ouvrages considérables , et que la nature de son travail par parties détachées rendait d’une exécution plus facile que dans toute autre manière de sculpter : aussi n’est-il pas étonnant qu’elle ait précédé la statuaire en bronze à moules à noyau et la sculpture en marbre, et qu’elle se soit maintenue en honneur lorsque ces arts furent parvenus à un haut degre de splendeur qui n’efFaça jamais l’éclat dont brilla la toreutique. On ne peut mieux la comparer, pour ses procédés et ses résultats , qu’à l 'orcficcna ou l’orfèvrerie, telle que l’entendaient au xvi.e siècle , à Florence , les meilleurs artistes, qui s’exercaient sur les métaux, l’ivoire, les émaux et les pierres précieuses dont ils ornaient leurs chefs-d’œuvre. Mais les orfèvres d’alors, tels que les torcuticiens et les cœlalores [ ciseleurs], ne se bornaient pas à n’étre que des entrepreneurs d’orfèvrerie : habiles sculpteurs, possédant toutes les ressources de leur art, ils exécutaient eux-mémes les statues et les ouvrages dont ils avaient fait les modèles. De la même main qui avait ciselé une immense salière en argent, ou qui avait monté en or et en email un vase d’onyx, ou serti la pierre gravée d’une bague, Benvenuto Cellini fondait et ciselait pour François I.cr un Hercule colossal en argent , élevait sur la place de Florence la belle statue en bronze de Persée, ou sculptait en marbre l’admirable crucifix de l’Escurial.

D’après ce que nous venons d’exposer, on voit que toutes les parties de la sculpture et de la ciselure faisaient partie du domaine de la toreutique , et que, bien que les Romains traduisissent le toreutès des Grecs par le mot de cœla/or [ ciseleur], cette expression cependant avait une signification beaucoup plus étendue que celle qu’on lui assigne aujourd’hui; et il est aisé de concevoir que quelquefois on se soit même servi du terme toreutique pour designer la sculpture en général. Par la nature de son travail, cet art dut être très-varié dans ses compositions , et adopter de préférence celles dont les sujets lui offraient le plus de ressources pour développer la multiplicité de ses moyens. On pourrait lui trouver, par la diversité tics matières qu’il employait, quelque rapport avec la peinture, et c’était, pour ainsi dire , une manière de peindre en relief. Parmi les productions de la toreutique , la statuaire en or et en ivoire en formait certainement la plus riche dépendance; et, quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir sur le goût des anciens pour ce genre de statues, il ne mérite pas moins que nous nous en occupions. On peut sans scrupule accorder quelque attention a des ouvrages qui firent la gloire de Phidias et qu’admiraient Périclès et toute l’antiquité.

H est bien à regretter

que

les auteurs anciens, dans un sujet il un si

grand intérêt pour la partie mécanique de la sculpture, aient été aussi avares de notions techniques qu’ils le sont ordinairement dans tout ce «pi ils nous ont transmis sur les arts. Ce que l’on peut y puiser se réduit à peu de chose. A défaut de monumens et de docuinens positifs ries anciens, suivons un moderne familiarisé avec toutes les opérations de la sculpture, et qui a recueilli et combiné tout ce qui a rapport à la toreutique. M. Quatrcmèrc de Quincy nous servira de guide dans les ateliers de Phidias; personne ne peut mieux nous en dévoiler les secrets. Sous scs auspices, nous verrons le plus grand statuaire de l’antiquité mettre en œuvre l’ivoire et l’or. Faisant tomber le voile qui nous dérobait les opérations de cet habile maître, il nous le montrera exécutant à découvert devant nous scs magnifiques ouvrages; et si le statuaire qui contribua tant à la gloire d’Athènes ne nous confie pas tous les mystères de son art, il ne nous en cachera que bien peu. Les suppositions du savant académicien me paraissent porter un tel caractère de certitude, que je dirais volontiers qu’il a travaillé de concert avec Phidias , et que , pour élever et décrire le Jupiter Olympien, l’un des auteurs de ce double chef-d’œuvre écrivait, tandis que l’autre sculptait.

En traitant de la sculpture en or et en ivoire, je ne prétends pas parler des figures de petite proportion ou même de grandeur ordinaire, que l’on a toujours pu faire sans difficulté, et qu’on tirerait aujourd’hui de morceaux d’ivoire, tels qu’on en trouve ordinairement. Les moyens d’exécution sont trop simples pour qu’il soit besoin de s’en occuper, et ils rentrent dans les procédés ordinaires de la sculpture et de la ciselure. Nous voulons elever des colosses; et par la réunion de compartimens d’ivoire dont on n’apercevra pas les joints, nous édifierons une de ces statues de cinquante pieds de hauteur.

II est inutile de rechercher quels étaient les instrumens dont la toreutique se servait : comme ceux du sculpteur en bois, ils étaient variés, sans doute, et adaptés à la nature de la matière soumise à leur action; des râpes, des espèces de grattoirs, des ciselcts ( voyez pi. 1 , n.os 28, 24, 25, 2G), devaient être les outils les plus appropriés au travail de l’ivoire, qui se racle plus aisément qu’il ne se coupe. Il est à croire que le besoin, l’experience, et la nature du travail, auront aisément fait inventer tous les outils nécessaires; entre autres, I’écouane (n.° 2 1 ), sorte de râpe d’une grande utilité dans le travail du bois, de l’ivoire, de la corne, et même des métaux tendres: elle n’est taillée dans sa largeur que d’entailles parallèles tranchantes, plus ou moins profondes, suivant la finesse de l’ecouanc ; le profil de ces tailles, dans sa longueur, offre celui d’une scie, et cet instrument agit comme une suite de petits rabots qui, enlevant sans effort, en rubans trèsminces, l’ivoire ou toute autre matière, lui donnent une sorte de poli.

Four parvenir à exécuter un colosse en ivoire, d est superflu de recourir, avec des écrivains modernes, à des moyens impraticables, et de supposer, ou qu’une statue colossale n’était composée, comme une mosaïque, que de petits morceaux d'ivoire , ce qui eut etc d’un travail très-long, minutieux , et probablement peu solide; mi que, pour employer cette substance, on

l’amollissait en la fondant et la mêlant avec du soufre ( I ); ou bien que, la réduisant en poudre, on en faisait une pâte, au moyen de laquelle on pouvait modeler toutes les formes et leur donner les dimensions que l’on desirait. Ne s’est-on pas imagine aussi que de grandes colonnes et les obélisques d’Egypte avaient etc’ coules, tandis que ceux qu’on trouve encore dans les carrières à moitié détachés de la masse du rocher, donnent un démenti formel à ces suppositions bizarres? Ainsi l’on a bien pu concevoir l’idée d’une pâte d’ivoire pour couler des statues, sans s’apercevoir que cet amalgame, d’un ton terne et maussade, eut fort peu ressemblé à l’ivoire, dont la couleur suave et le grain moelleux font tout le charme : scs libres eussent été désunies, détruites; et, perdant son élasticité, sa ténacité, qui lui donnent beaucoup davantage sur les autres substances, l’ivoire se serait prêté au travail avec moins de facilite.

Ce n’est pas que d’après les témoignages des auteurs anciens , et, entre autres, de Théophraste, de Sénèque, on ne puisse croire et qu’il ne soit même certain que les anciens avaient le secret, qu’on attribuait au philosophe Démocrite, non de faire une pâte avec l’ivoire , ni de l’amollir, comme la cire ou comme le bois, qu’à l’aide de la vapeur et d’une presse on force à prendre les formes d’un moule d’acier ou de cuivre, mais de l’attendrir, de le rendre maniable, et de pouvoir redresser une surface courbe , et en courber une qui était plane. Parmi plusieurs substances employées à amollir l’ivoire ou à le rendre flexible, les anciens citent une espece de bière d’orge et la racine de mandragore (2) : on ne croit plus a leur efficacité; mais des expériences ont prouvé que la moutarde, l’eau chaude, la vapeur, agissaient sur l’ivoire et le rendaient pliant jusqu’à un certain point. Lorsque Démocrite eut fait cette découverte, elle dut avoir les plus heureux résultats. On concevra que l’on pouvait par ce moyen se procurer îles plaques assez épaisses d’ivoire , d’une dimension double et triple de ce qu’elles étaient ordinairement , en ne les prenant que dans Pepaisseur de la défense de l’éléphant. Qu’on suppose un cylindre creux ; que dans sa longueur on lui donne, d’un côté, un trait de scie, et quau moyen d’une substance, de la chaleur , on l’amollisse jusqu’à ce qu on puisse a l’aide de vis ouvrir le cylindre et le développer : si l’on parvenait a en faire une plaque entièrement plane , clic serait d’une largeur triple du diamètre du cylindre. Mais il était inutile , pour exécuter une

(1 ) Voy. Requeno, &c. Dion Chrysost.

(Or. x’n , 108), Junius (De pict. vct.

p. 290 ). Rcqucno a confondu le mot Si7ov [soufre] avec dvov [encens]: on employait l'encens , non pour le travail de l’ivoire et pour l’amollir, mais comme parfum dans les temples, et il entre dans les dépensés citées par Dion Chrysostomc. Il se pourraitaussi que l’on s’en fût servi comme d’un mastic pour enduire et préserver le noyau en bois des statues d’ivoire , de même que

les Égyptiens faisaient usage de bitume, de naphte, des résines , pour conserver les caisses des momies.

( 2 ) II y a long-temps que les vertus de celte plante narcotique, îi laquelle ou en attribuait d’extraordinaires dans tous les genres, sont reléguées parmi les fables: on ne lui a pas retrouvé fa propriété d’amollir l’ivoire. ( Voyez le Nouveau Dictionnaire des sciences naturelles , publie par M. Levrauft , article Mandragore. )

statue, d’avoir des dalles parfaitement planes, et il pouvait même être plus avantageux de leur conserver de la courbure selon celle des parties du corps ou elles devaient être employées. Le point essentiel était d’obtenir des morceaux assez grands pour éviter d’être obligé de trop les multiplier; ce qui eut exposé à quelque inconvénient pour le coup d'œil et pour la solidité. Des cylindres de sept à huit pouces de diamètre et d’un jusqu’à deux pieds de longueur auraient donné des plaques qui eussent pu avoir jusqu’à vingt et vingt-quatre pouces de largeur. Les plus grandes que l’on tire aujourd’hui d’une défense d’éléphant, sont loin d’arriver à cette dimension ; mais il ne faut pas perdre de vue qu’elles ne sont débitées que dans la largeur naturelle de la défense, et sans avoir recours aux procédés que l’on a indiqués comme pouvant avoir été pratiqués par les anciens.

On pourrait objecter aussi qu’il devait être très-difficile de trouver des dents qui eussent de sept à huit pouces de diamètre dans la partie solide , qui est la meilleure à employer; car il est inutile de rappeler ici que les défenses de l’éléphant sont creuses depuis leur racine jusque vers la moitié de leur longueur. Cette difficulté, par rapport à leur dimension, n’en serait plus une, si l’on peut supposer, avec raison, qu’autrefois elles étaient plus grandes qu’aujourd’hui. Les dents fossiles que l’on trouve en plusieurs pays , semblent avoir appartenu à une race d’éléphans plus élevée que celle d’à présent, et les récits des auteurs autorisent à penser que ces animaux peuvent avoir été jadis plus forts. Quand ils ne l’auraient pas été, et en n’accordant à leurs défenses que cinq à six pouces de diamètre, mais en admettant qu’on savait les développer et en tirer des plaques trois fois plus larges, ou de quinze à dix-huit pouces sur une épaisseur d’un ou de deux pouces, on verra qu’elles étaient plus que suffisantes pour exécuter à compartimens des statues colossales en ivoire. Sans nous arrêter à des figures de moindres dimensions, ayons la hardiesse, en suivant les données de M. Quatremère de Quincy , d’élever le Jupiter Olympien ( 1 ) , qui avait environ cinquante-quatre pieds de proportion, et dont la tête, sans la barbe, devait avoir à peu près six pieds neuf pouces de haut : c’était la partie du corps qui par ses courbes offrait le plus de difficultés au travail en ivoire; et si nous pouvons la reproduire, le reste de la statue, composé de parties larges et de courbes moins fortes, ne nous embarrassera pas, et nous étendrons facilement nos opérations jusqu’à la poitrine, qui exigeait les plus grandes plaques d’ivoire. Mais , avant de mettre la main à l’œuvre, il est à propos

( 1 ) Voyez pl. 3. Je me suis servi pour le Jupiter d’une jolie petite statue antique en marbre que possède M. Artaud , directeur du beau musée de Lyon. Elle est remarquable par sa pose, la grandeur de ses proportions , et par l’élégance et la conservation du siège sur lequel Jupiter est assis. Ne parlant de la statuaire chryséléphantinc que sous le rapport des statues , je n ai pas donné le trône , dont le savant

académicien a rétabli et développé la riche composition. J’ai ajouté la Victoire que soutient le dieu , et j’ai fait quelques changemcns à la coiffure du Jupiter , d’après l’ouvrage de M. Quatremère de Quincy et la superbe tète colossale de cette divinité au Vatican , en ayant recours aussi au Jupiter Ægioehus , qu'offre le beau camée de la bibliothèque de Venise.

de ilirc un mot de la masse de la statue, et des procédés au moyen desquels on parvenait à l’établir et à l’executer.

Phidias commençait, sans doute, par faire en terre , ensuite en plâtre, et de grandeur d’execution , le modèle de sa statue, dont il conservait le moule 5 ce qui était d’autant plus indispensable pour une statue colossale en ivoire, que, 11c pouvant être travaillée que par parties séparées , elle devait passer entre les mains de plusieurs artistes avant de recevoir la dernière touche du maître. Il est probable qu’en moulant on 11e donnait qu’une certaine épaisseur au plâtre pour la facilite des operations; on devait meme procéder par grandes divisions, telles que la tête, la poitrine, deux autres parties pour le reste du torse, une pour les cuisses, et une ou deux autres pour les jambes. Ces grandes divisions, qui se raccordaient parfaitement ensemble, se subdivisaient en plusieurs portions que l’on y traçait, et qui devaient dépendre de la grandeur des plaques d’ivoire et des joints qu’on était oblige’ de pratiquer, et que l’on combinait de manière qu’ils fussent le plus possible dans des parties rentrantes, où ils étaient moins appareils. On sciait ensuite ces subdivisions et on les numérotait; on pouvait meme mouler la figure de manière que le moule les fournit sans avoir besoin de décomposer le modèle. Nous verrons tout -à-I’heure l’usage de ces subdivisions.

Comme il n’aurait pas été possible de réunir et d’ajuster les unes avec les autres les dalles d’ivoire, sans leur donner du soutien, il s’agissait de les doubler d’une manière solide , et de faire un noyau , probablement en bois , pour y établir cette espèce de placage. Ce noyau , lorsqu’il 11e s’agissait que d’une statue de grandeur ordinaire , suffisait pour y fixer , comme sur un fond , des plaques d’ivoire de la grandeur convenable , et qu’011 avait ébauchées d’après les parties séparées et correspondantes d’un modèle. Mais il n’était pas praticable d’opérer ainsi pour une statue colossale, et elle exigeait par ses proportions une tout autre marche dans l’execution. Ce noyau, qui aurait pu être plein , ou à peu près, dans une petite statue, devait être creux dans un colosse. Toutes les convenances pour faciliter le travail et le transport des pièces l’indiqueraient, lorsqu’on ne le saurait pas par les auteurs anciens, entre autres par Baruch ( 1 ) et par Lucien (2), qui se moquent des dieux d’or, d’ivoire et de métaux précieux, dans l’intérieur desquels venaient se nicher les rats, les belettes et toute sorte de reptiles. On sait par le dernier de ces auteurs que ce noyau creux en bois était renforcé d’armatures de fer [ /uo^Koî ], de clous [ vaoi ] , de coins [ irpun'ç ] , de chevilles [jyutpo/], de traverses [ Kûpfxol ] , et enfin de tout ce qui pouvait lui donner de la solidité. Il est probable, d’après son récit, que, pour s’opposer à l’humidité, que ce genre d’ouvrage avait fort a craindre , on enduisait d’argile , de poix ou de goudron , les parois intérieures de ce noyau, auquel on donnait la forme qui lui convenait, c’est-àdire, celle de la statue, moins l’épaisseur que devaient avoir les pièces qui servaient a le revêtir. Lorsqu’elle n’était pas exécutée à l’endroit où elle devait être placée, il est à croire que , pour la commodité du transport , le noyau

( 1 ) Ch. vi , v. 19.

(2) GaUus , p. 32H , §. 24.

pouvait se diviser par grandes parties qui se réunissaient ensuite; mais, dans tous les cas , les armatures devaient être ajustées de manière à avoir du jeu parle moyen tic clavettes, de vis et d’écrous, et à pouvoir se resserrer ou se relâcher à volonté. Je n’entrerai pas dans le detail de ces armatures, qu’on peut aisément se figurer d’après l’attitude, la grandeur de la statue, et selon la direction des membres qui avaient plus ou moins besoin d’appui: ou peut voir, dans 1 g Jupiter Olympien de M. Quatremère de Quincy, avec quelle adresse il a combine les armatures de la Minerve du Parthénon , dont je donne une réduction d’après la restauration qu’il en a faite dans son ouvrage; et telles, à peu près, durent être les dispositions employées par Phidias pour assurer à sa statue toute la solidité désirable ( voy. pl. 5).

Le noyau est établi cl n’oflre encore que la masse d’une statue grossière; il faut en faire un dieu. Tandis qu’on élevait cette charpente, on s’occupait dans les ateliers de Phidias à disposer l’ivoire qui devait la changer en un colosse de cette belle substance. II est probable qu’on découpait les subdivisions des grandes parties du modèle de plâtre, et qu’on les évidait par derrière pour ne leur laisser que l’épaisseur des plaques d’ivoire aux formes desquelles on les destinait pour modèles. On taillait ensuite des fonds en bois destinés à recevoir les plaques d’ivoire, et à la face extérieure desquels on donnait la forme du revers de ces dalles.

On concevra facilement que tout ce qui vient de s’opérer n’était qu’un travail préparatoire, une espèce d’ébauche, et que ces pièces détachées n’étaient pas encore, à beaucoup près, arrivées à la justesse de travail dont elles étaient susceptibles, et qu’elles ne pouvaient obtenir, avant de passer entre les mains du statuaire , que par une suite d’opérations partielles. Lorsque ces subdivisions de la statue étaient bien préparées , il s’agissait d’en réunir un certain nombre pour en former une des grandes divisions du modèle. Commençons par la tête. Elle aurait eu, sans les cheveux et la barbe, environ six pieds neuf pouces de hauteur; et en les y comprenant, elle pouvait en avoir à peu près neuf, sur près de sept de large. C’était plus d’espace qu’il n’en fallait pour établir en bois un noyau dans le creux duquel on avait la facilité de s’introduire pour y disposer l’armature. On pouvait d’ailleurs , dans le derrière de la tête, ménager une ouverture qui permît d’y mettre et d’y faire les sccllcmcns qu’exigeaient les pièces placées à l’extérieur. Ce noyau avait en masse la forme de la tête dégarnie de ses cheveux et de sa barbe ; il n’y manquait que les détails, dont on n’avait fait qu’indiquer la place, et l’on avait déduit de la grosseur de la face, dans tous les sens, l’épaisseur des morceaux d’ivoire qui devaient y être appliqués. Les parties de chair n’en demandaient pas une grande quantité; on n’avait à recouvrir qu’une superficie d’environ trois pieds et demi île haut sur autant de large. Tout cet espace pouvait se diviser , à partir de la ligue verticale du milieu, en huit ou neuf compartimens de chaque cote, ainsi qu’on le voit ( pl. 4, (ig. 2 et 3 ). Quoique ces divisions n’eussent employé ipie des morceaux d’ivoire de petites dimensions , rien n’empêchait d’en augmenter le nombre et d’en diminuer la grandeur , en suivant, autant que possible, dans leur conformation, celle des muscles delà ligure

Le nez, qui de son extrémité inferieure jusqu’au haut n’avait que vingt pouces, pouvait être compose de trois morceaux, un de chaque côte' et celui du milieu. En faveur de la solidité, celui-ci, dont l’épaisseur 11’e'tait que de quatre à cinq pouces, devait être plein en grande partie: il reposait sur une partie légèrement saillante du noyau, et servait, pour ainsi dire, de contre-fort et d’appui aux autres parties de la figure ; c’était comme la clef de la voûte. Je croirais aussi que la saillie des sourcils et l’enchâssement des yeux étaient faits de morceaux épais d’ivoire , dans lesquels il était facile de modeler les formes courbes des paupières et du haut de l’œil : la racine supérieure du nez, en s’emboîtant entre les deux sourcils, servait de soutien à la grande arcade que forme leur réunion, et qui supportait le revêtement du front. Les lèvres , qui n’olfraient qu’une longueur d’environ un pied sur six pouces d’épaisseur , devaient être tout au plus de deux pièces : l’une pour la lèvre inférieure , la plus visible et la plus forte ; l’autre pour la supérieure. L’ajustage de ces compartimens d’ivoire ne présentait pas de grandes difficultés. En s’enchâssant l’un dans l’autre par leurs bords taillés à recouvrement, ils se prêtaient mutuellement de la force ; ils en recevaient encore des cheveux et de la barbe qui les entouraient, et qui, scellés dans le noyau, s’opposaient à leur écartement. D’ailleurs des vis et des écrous qui traversaient le noyau , y fixaient ces morceaux d’ivoire, et il est probable , vu leur épaisseur, que c’était immédiatement et sans être appliqués sur des fonds de bois , ainsi que nous le verrons pour la poitrine.

Je ne donne le dessin d’un des bras ( fig. 5 ) que pour indiquer les grandes divisions que l’on pouvait y établir et dont il est aisé de se représenter les subdivisions; et l’armature devait être d’autant plus simple, que le sceptre de Jupiter la soulageait et l’aidait à supporter le bras droit. Le gauche, pour ne pas céder au poids de la Victoire d’or et d’ivoire de forte proportion qu’il tenait, avait pour point d’appui le montant du trône sur lequel posait la main et que devait traverser l’armature de la statue de la Victoire.

Passons à la poitrine. Composée des deux pectoraux, elle est comprise, dans sa partie supérieure et dans l’inférieure , entre les clavicules et une ligne horizontale qui longe la partie inférieure du sternum et les dernières côtes , et elle est terminée des deux côtés par l’extrémité des clavicules, les aisselles et la partie latérale des côtes. D’après la proportion de cinquantequatre pieds du Jupiter Olympien, et en s’en rapportant aux mesures du beau fragment qu’on voit au Musée royal (n.° 703), et que la grandeur de son style peut faire regarder comme une imitation du Jupiter de Phidias, la vaste poitrine de la statue du dieu , d’Olympie pouvait avoir douze pieds dix pouces de large sur sept pieds dix pouces de hauteur : chacun des pectoraux aurait eu six pieds cinq pouces , à peu de chose près, de large. En employant des dalles d’ivoire de moins de deux pieds de hauteur sur quinze pouces de largeur, il en aurait fallu vingt sur quatre rangs pour former chacun des pectoraux, et il était facile de les disposer et de les ajuster suivant les plans et les courbes de la poitrine. 11 n’était

pas necessaire que les dalles fussent carrées et égalés en superficie; on devait, pour leur donner plus de solidité, combiner leurs côtes de manière qu’ils pussent, en sc joignant, entrer l’un dans l’autre, et s’ajuster à recouvrement , ainsi que nous l’avons vu pour la tète , et que le représente la planche 2, fig. 4 (l ). Ces plaques étant ainsi disposées, il ne s’agissait plus que de les travailler ou tic les dégrossir d’après les modèles partiels de plâtre, et l’on devait employer pour cette opération les procédés usités en sculpture pour reproduire un modèle avec exactitude. Et d’ailleurs, comme ce travail était divisé entre plusieurs personnes, chaque portion de ces compartimens , soumise à l’examen du statuaire , était présentée à la place qu’elle devait occuper , et elle n’y était fixée que lorsque le travail était tel qu’on pouvait le desirer. On appliquait les dalles sur leurs fonds partiels à l’aide de mastic, de colle de poisson , et même d’agrafes, de crampons, de vis, qu’on pouvait faire entrer jusqu’à une certaine profondeur dans le revers des plaques d’ivoire. Ce moyen devait être préféré aux colles et aux substances glutineuses, qui, par leur forte adhérence, eussent offert de grands obstacles lorsqu’on aurait été dans le cas de faire quelques restaurations à ces statues.

Ces deux pectoraux ainsi préparés, s’ils ne s’étaient joints que par leurs bords, n’auraient pas offert assez de solidité. Pour leur en donner, on les établissait sur un fond en bois qui avait toute la grandeur de la poitrine, et qu’on adaptait au noyau de la statue au moyen d’écrous et de vis de rappel , dont on pouvait faire passer les tiges à travers le noyau par des trous ménagés à cet effet, et l’on se réservait par ces dispositions la facilité de rapprocher les parties qui se seraient écartées. Quand le travail en était à ce point d’exécution , et qu’on s’était assuré de l’exactitude du rapport des parties avec le tout, on détachait les pectoraux pour en étudier les formes dans toutes leurs parties. Ce soin était sans doute confié par Phidias à ses plus habiles élèves , qui achevaient de disposer la statue à passer entre ses mains.

Lorsqu’on avait ainsi avancé le travail de toutes les parties en ivoire de la statue , et qu’on en avait formé sur leurs fonds les grandes divisions , on les replaçait sur le noyau, en commençant par le bas et par assises, comme nous l’avons vu pour les grands moules de plâtre. Le soin que l’on avait apporté dans ce travail de détail , doit faire croire que tout se combinait bien lors de la mise ensemble, et certainement chacun des sculpteurs employés par le statuaire mettait tout son talent à rendre chaque partie parfaitement conforme, sous tous les points, au modèle que Phidias l’avait chargé de reproduire. Il ne restait donc plus qu’à vérifier l’exactitude du colosse d’ivoire d’après le modèle en plâtre , et à le terminer en lui donnant le fini dont l’ivoire est susceptible et qui convenait à l’ouvrage. 11 est inutile d’entrer dans les détails du poliment, qui n’offre aucune diffi-

( t ) Pour que cette figure ne fût pas troj) confuse , j'ai cru pouvoir diminuer le nombre des plaques; il conviendrait à une statue colossale de quelques pieds

moins grande que le Jupiter Olympien , et où l’on aurait eu h sa disposition des plaques de 2 pieds 3 pouces de hauteur sur 17 pouces de largeur.

culte ; il paraît qu’outre les moyens que l’on pourrait mettre en usage aujourd’hui, on se servait encore de la racine du raifort, à laquelle on donnait sans doute une préparation que nous ne connaissons pas et qui était utile dans le travail de l’ivoire.

Si l’on n’avait eu à sa disposition que des plaques d’ivoire d’une moindre dimension, de la moitié ou du quart de celles que nous avons supposées, ce n’eut pas été un obstacle à l’execution d’une pareille statue; elle aurait seulement exige plus de travail pour l’ajustage : mais l’ensemble n’en eut pas ete" moins bon et moins solide; le nombre même des compartimens n’eut pas nui à sa beauté. La hauteur à laquelle étaient placées les parties nues de ces colosses, et la distance où l’on devait en être pour les voir, n’auraient pas permis d’apercevoir les joints des pièces. Ils étaient sans doute presque insensibles, et ne devaient pas produire un plus mauvais effet que les coutures d’une statue de plâtre, qui disparaissent à une petite distance, ou que les commissures des pierres, qui ne détruisent pas la beauté des grandes mosaïques. Il était cependant avantageux d’employer des morceaux d’ivoire d’une grande dimension, qui , dans la répartition du travail, se prêtaient à ce qu’on ne détaillât pas trop les formes partielles et à ce que les subdivisions fussent aussi grandes que possible.

Une statue de ce genre, malgré sa grandeur, ne devait pas demander autant de temps qu’on serait porté à le croire : la division du travail contribuait à l’abréger. Tandis qu’on s’occupait de l’ivoire, on pouvait de la même manière préparer l’or des draperies , qui se travaillaient au marteau par parties détachées. Il était facile de les rajuster les unes avec les autres sans qu’on aperçut les joints, au moyen d’assemblages dans les parties rentrantes; il est même à croire que rarement on y employait la soudure, et que c’étaient plutôt des ajustages à froid , à queue d’aronde, ou avec des clous adroitement cachés et dont les têtes affleuraient les pièces. Ce qu’on raconte au sujet de la Minerve du Parthénon par Phidias, en est une preuve. On l’accusa d’avoir soustrait une partie de l’or destiné à cette statue; pour se justifier, il en enleva les draperies, et, en en réunissant le poids à celui des dechets, on trouva que tout l’or avait été employé. Si les draperies et les accessoires eussent été soudés, on aurait risqué de nuire à la statue en la dépouillant, et de les endommager; il eût été d’ailleurs difficile de les replacer avec la même exactitude. Il est probable que, pour les draperies d’or, on se servait rarement du procédé de la fonte, qui eut été trop dispendieux, et qu’avec plus d’économie on pouvait remplacer par celui du sphyrélaton.

L’or, l’ivoire, tous les métaux, n’étaient pas les seuls matériaux que la toreutique mit en oeuvre dans ses superbes productions. On voit par les descriptions de Pausanias et d’autres auteurs, que les ornemens , les draperies des statues d’or et d’ivoire, étaient de couleurs variées. Il était facile, par différens moyens, de donner à l’or des teintes diverses; mais ces ressources n’auraient pas suffi à la magnificence de ces colosses, qui frappaient autant les yeux par leur richesse, que l’esprit par la grandeur de leur conception et la beauté de leur exécution. Des pierres précieuses enchâssées dans les

couronnes, les diadèmes, les chaussures, ou dans les autres accessoires, relevaient l’éclat de l’or et la douceur de l’ivoire; des émaux faisaient ressortir les dessins qui ornaient les bords des draperies. Réunissant dans la damasquinure le travail de tous les métaux , le toreuticien ciselait aveo le plus grand soin tous les détails des ornemens ou des attributs. La grandeur de toutes les parties lui permettait de développer la variété de ses talons; et si, au premier abord, son ouvrage saisissait d’étonnement par la majesté et la masse imposante de son ensemble, de près il séduisait et retenait par l’agrément et le fini de scs détails. Les trônes sur lesquels on représentait ordinairement les divinités, offraient des parties de grande dimension et procuraient à l’artiste les moyens de déployer la fertilité de son génie dans la composition de riches bas-reliefs. Souvent il donnait pour supports ou pour ornemens à ces sièges des figures qui partout ailleurs auraient paru de forte proportion , mais qui près du colosse n’avaient que la grandeur qui convenait à des accessoires. M. Quatremère de Quincy a restitué plusieurs de ces trônes dans son Jupiter Olympien , et la manière dont il les a conçus donne une haute idée de ces belles compositions.

Le colosse d’or et d’ivoire étant terminé, il était important de le conserver, et surtout de le préserver de l’humidité, qui , agissant sur le bois et sur l’ivoire, aurait pu en relâcher les joints. Des chefs-d’œuvre élevés avec tant de frais méritaient bien qu’on leur donnât tous les soins : aussi voit-on qu’on avait chargé des personnes de la famille de Phidias de veiller à la conservation du Jupiter Olympien; on leur donnait le nom d e phaidri/ntœ , de cpaiS'pvvtiv [ polir, nettoyer ]. Ces statues étaient, à une certaine distance, entourées d’une balustrade qui ne permettait pas de trop en approcher ; elle posait sur un soubassement de marbre, élevé de quelques pouces au-dessus du pavé du temple, et qui servait à retenir l’huile qu’on répandait autour du socle de la statue pour arrêter l’humidité. Le même moyen était aussi employé intérieurement, pour empêcher le bois de se sécher ; on croyait d’ailleurs que l’huile était très-bonne pour conserver l’ivoire. Malgré ces précautions, vers le commencement du troisième siècle avant Jésus-Christ, les joints du Jupiter Olympien s’étaient relâchés, et l’on fut obligé d’en confier la restauration à Damophon de Messène. Il n’est pas dit si depuis on eut encore recours à cet expédient : mais il fallait que ces chefs-d’œuvre de la toreutique, ces colosses travaillés au marteau et au ciselet, formés de compartimens d’or et d’ivoire, fussent d’une grande solidité; car il paraît que le Jupiter Olympien de Phidias existait encore à la fin du iv.c siècle de notre ère.

Page 1