‹ Musée de sculpture antique et moderne ou description historique et graphique du Louvre ... et de plus de 2500 statues ... accompagnée d'une iconographie égyptienne, grecque et romaine et terminée par l'iconographie française du Louvre et des Tuileries (volume 3)Chapitre 70 sur 286 · I. F. I, O F V II F · texte numérisé non relu

I. F. I, O F V II F

li y avait sans cloute, attenantes aux portes, pour en défendre l’entrée et pour le service des princes, des salles destinées aux gardes : aussi en ai-je place en n , dans une des tours de ce portail , Z. Elles étaient ordinairement voutees, avaient une grande cheminée ou un chauffe-doux , un poêle, et souvent au milieu s’élevait, comme dans les chambres de Vincennes, un gros pilier sur lequel s’appuyaient les retombées des voûtes, et qui servait aussi à suspendre les armes de ces corps-de-garde , auxquels j’ai cru devoir ménager des communications faciles avec l’entree et avec les pièces du palais confiées à leur surveillance.

Quant à la salle neuve de la Reine , o , qui avait 7 toises 1 pied i de long , sur 4 toises .4 pieds \ de large , j’en retrouve la mesure en réunissant la salle du Télèphe à celle de la Médée. La grande vis ronde, ou l’escalier tournant, qui communiquait des appartemens de la Reine à ceux du Roi , était à 3 toises de la salle neuve de la Reine , dans le corps de logis opposé à celui qu’elle habitait. Cet escalier serait très-bien en p , près de l’emplacement qui fait aujourd’hui la petite salle de Pan, et qui, dans le plan de du Cerceau (l), a les trois toises que Sauvai donne à l’intervalle entre la salle de la Reine et l’escalier. Outre celui-ci , dans les coins de la grande pièce, q , marquée D , pl. 9, d’autres escaliers devaient conduire à plusieurs tours, et peuvent avoir occupé les positions que je leur donne en r et en s. On sait que Charles V les multiplia au Louvre d’une manière singulière. Nous verrons bientôt que celui qui est placé en r, conduisait à la bibliothèque.

On ne doit pas oublier qu’on ne peut pas être arrêté dans ces distributions par la disposition actuelle des fenêtres et des autres ouvertures, qui ont été changées, et qui, du temps de Charles V, étaient placées sans aucune régularité, et n’avaient pas en largeur la moitié de celles du Louvre d’aujourd’hui. Je ne propose d’ailleurs que des Irvpothèses plus ou moins probables; si elfes étaient admissibles pour les appartemens de la Reine , elles le seraient tout autant pour ceux du Roi , dont la distribution était a peu près la même ( voyez pl. 8 C ). Je placerais la salle aux oiseaux ou , aux joyaux, A , qui avait 9 toises de long sur 4 \ de large, au-dessus de la grande salle o du rez-de-chaussée; et nous retrouverons l’emplacement dont nous avons besoin dans la salle D , pl. 9 , et dans celle qui lui est contiguë. Dans le plan de du Cerceau, elles ne sont séparées que par un mur peu épais, et qui ne paraît pas avoir appartenu à des constructions anciennes : mais ici l’on ne peut se servir que de la distribution de du Cerceau; car ses mesures sont inexactes dans toute cette partie, et il faut avoir recours à celles du plan de la planche 1 1 , qui sont très-justes. Le dessus du corridor de Pan, V, et une portion de la salle M , donneraient la largeur de la salle aux joyaux. Quant à sa longueur, elle était un peu plus grande que celle de la salle M : mais il faut considérer que , depuis ces anciens temps, il est arrivé bien des changemens dans cette partie; ce que l’on voit en comparant les plans de du Cerceau , de Blondel , et ceux d’aujourd’hui. Les pilastres ajoutés au mur de gauche, et le mur même rechargé, ont dimi-

(1) Voij. dans ma planche 11 , V7, et dans la planche 9 , la pièce F qui y correspond.

ET LES TUILERIES

nui; Je trois ou quatre pieds la longueur que cette salle devait avoir sous Charles V. L’emplacement que nous verrons occupe par les chapelles haute et basse, prouvera, je crois, que la salle aux joyaux est dans l’endroit le plus convenable, étant à portée des chapelles, dont elle conservait les vases et les ornemens.

11 serait assez naturel qu’à cote de cette grande salle, qui renfermait tout ce que Charles V possédait de plus précieux en toute sorte d’objets, se trouvât sa bibliothèque, pour laquelle il avait une affection toute particulière, et qui devait être près de son appartement, avec lequel je la lais communiquer. Si je la place dans la tour de gauche , B, plutôt que dans celle de droite, C, c’est d’abord parce qu’elle est plus rapprochée de l’appartement du Roi, et ensuite parce que la tour où elle était portait le nom de tour de la librairie; ce qui la distingue de l’autre, qui s’appelait tour du coin du côté de Saint-Thomas. On sait aussi que la bibliothèque de Charles V occupait trois étages de la tour de la librairie. Par la disposition de mon plan , j’attache à l’appartement de la Reine la partie de la bibliothèque du rez-de-chaussée; au premier, elle tenait aux appartenions du Roi; ceux des princes avaient le dernier étage de la bibliothèque; et comme le bon roi Charles V en avait accordé le libre accès aux savons , l’escalier que j’ai ménagé dans cette tour leur donnait, par le vestibule d’en bas, entrée dans les différentes pièces de la librairie, sans qu’ils eussent de communication obligée avec les appartenions du Roi et de la Reine. D’ailleurs il se pourrait même que le dernier étage de la bibliothèque, où il y avait le plus de livres, eut été spécialement réservé à ceux qui venaient les consulter. Cette collection, située ainsi au midi, se trouvait dans une exposition qui lui était très-favorable. Il resterait bien peu de doutes sur l’emplacement que je lui assigne, si les recherches qu’on a bien voulu faire pour moi à la bibliothèque royale parmi les manuscrits , avaient eu le succès que nous espérions. Des savans attachés à cet immense dépôt m’ont assure avoir vu sur trois ou quatre volumes, écrit en caractères du xiv.c siècle, ce livre est placé sur telle tablette, du côté de la rivière, au Louvre. Nous avons trouvé plusieurs indications de ce genre sur des livres appartenant à Charles V; mais ils étaient de la bibliothèque de Blois. Je crois cependant pouvoir me fier à la mémoire de ceux qui m’avaient donne ces renseignemens , et ne pas trop hasarder en plaçant, ainsi que je l’ai lait, la tour de la librairie du côté de la rivière.

Quoique la tour C se nommât, d’après sa position, tour du coin devers Saint- 1 bornas , il se pourrait qu’elle eut été désignée de deux manières, et que c eut été aussi la tour de l’armoirie : on sait qu’il y en avait une de ce nom. Placée près de l’artillerie , avec laquelle il était facile d’établir une communication , cette situation lui aurait convenu; et n’eùt-il pas été bien que ce que Charles V avait déplus beau en armures et en armes, fut réuni dans le même local, près de sa bibliothèque et de sa chambre aux joyaux?

En reprenant la suite des appartenions du Roi, au-dessus de la salle neuve de la Reine répondait celle du Roi, E, qui avait la même dimension. On ne trouvait plus ensuite que trois grandes chambres ou salles; celle des

f.F. LOUVRE

comptes , une autre ou ( harles V tenait ses requêtes, et la chambre «lu conseil ou de la trappe. Une de ces salles, la chambre des comptes, F, qui était tort grande , pouvait occuper le dessus du vestibule. Il y avait à l’hôtel Saint-Paul des salles encore plus vastes. Dans les renfoncemens des tours on eut ménagé de grands cabinets cintres et voûtes; ce qui est dans le goût de I architecture de cette époque. La chambre des requêtes , G , en eût fait la suite. La chambre de la trappe, 11, serait la dernière; clic était accompagnée de quelques cabinets, qui comprenaient sans doute l’oratoire, I, qui serait bien place' dans la tour qui terminait cette aile, de bains et de garderobes, J. Je croirais volontiers que c’était la chambre à coucher du Roi ; d’une santé très-faible et souvent malade, il pouvait y tenir son conseil intime, auquel il admettait la Reine. Il serait assez simple alors que cette chambre lut placée au-dessus de l’appartement de Jeanne de Bourbon, avec lequel un escalier, L, l’eût mise en communication. Comme il devait être réservé au Roi , rien n’empêcherait île croire qu’il était fermé par une grille ou par une trappe ; ce qui aurait fait donner à cette chambre le nom sous lequel elle était désignée. Je ferai observer , en faveur de cette disposition, qu’elle sauve en partie l’inconvénient qu’il y avait à ce que la grande entrée du Louvre séparât en deux parties les appartemens de la Reine. Dans l’habitude de la vie, et lorsqu’elle restait dans son intérieur, de ses appartemens elle pouvait, par cet escalier, L ( pi. SB), / ( pl. 8 C ) , aller chez le Roi, même sans témoins : les jours de représentation, elle n’avait qu’à traverser le vestibule, au milieu de ses gardes , pour se rendre à la salle neuve, ou à la grande chapelle, quand elle ne se servait pas de son oratoire particulier. A l’extremité de cette aile , au bas de l’appartement du Roi , se trouvait son jeu de paume, M, qui devait être dans l’autre corps de logis, où il occupait au moins deux étages, et duquel dépendaient une basse-cour et un jardin situés sans doute de l’autre coté du fossé, et avec lesquels on pouvait communiquer par un petit pont. 11 est à supposer qu’il y avait pour le Roi une entrée dans le jeu de paume par les dépendances de l’appartement de la Reine : aussi y ai-je placé, pl. 8 B, une petite galerie, / l, sur la cour, qui répond à l’escalier , et qui , réservée pour le Roi , n’a pas d’autre communication avec le reste du château , et ne s’élève que jusqu’au premier étage.

Quoique cette distribution, fondée sur le rapprochement de plusieurs passages de Sauvai et sur des mesures qui ne dépassent pas celles qu’il donne et que les localités semblent justifier, pût être étayée de quelque discussion en sa faveur, je suis fort éloigné d’en garantir la certitude; mais peut-être aussi les preuves manqueraient-elles pour en contester la probabilité.

L’autre aile du Louvre offre, dans ce qui reste de ses premières constructions, des données plus positives pour en retrouver d’une manière plausible la distribution intérieure du temps de Charles V. On apprend de Sauvai qu’il y avait au rez-de-chaussée une chapelle, t , suivie d’une grande salle basse, u , et d’une autre chapelle , v : la première avait 8 toises 4 de long sur 4 toises 4 de large. Ces mesures se rapportent avec celles île la première partie de la salle des Caryatides. Il v avait une cheminée le tuvau de celle qui s’y trouve aujourd’hui, esl d’ancienne construction;

ET LES TUILERIES

on le voit dans le plan dodu Cerceau, pi. !) , et Ion peut croire que c'est en partie le meme qui existait autrefois. La forme circulaire d’une des extrémités de l’entrée de la salle des Caryatides convient à une chapelle, et c’est la forme de l’abside de toutes les églises gothiques. La force de ce mur annonce qu’il appartient à une construction très-ancienne. Rien n’empêcherait de croire qu’il était autrefois circulaire à l’extérieur, ainsi que je l’ai figuré, a , et que c’était la tour de la grande chapelle : cependant elle pouvait aussi être carrée ou à pans coupés ; car parmi les tours du Louvre il y en avait de toutes les formes. On voit aussi, dans le plan que je viens de citer, qu’outre les communications avec l’intérieur du château, cette pièce avait sur la cour une entrée qui est aujourd’hui masquée, et qui devait avoir en avant une tour, t 2, qui lui servait de portail; ce qui esttoutà-fait dans le goût et les convenances de l’architecture du xiv.e siècle. On sait d’ailleurs , par Sauvai , que cette chapelle avait plusieurs entrées , et que la principale donnait dans la salle basse dont il sera bientôt question , ainsi que des détails de la chapelle. Bien plus, il y avait un petit escalier tournant qui montait à un clocher en menuiserie qui s’élevait au-dessus de la chapelle, ou plutôt probablement au-dessus de celle de l’appartement du Roi , où était la chapelle haute, tandis que celle de la Reine était la chapelle basse. Au bas de cet escalier on voit, dans le plan de du Cerceau, un petit palier et une entrée dans la partie circulaire; l’escalier, s, le palier, s 2, ainsi qu’on peut s’en assurer en comparant les plans pl. 9 et I 1 , existent encore, quoiqu’il y ait eu quelque changement dans la forme du palier et qu’on en ait fermé l’entrée. Toute cette construction porte le caractère d’une grande ancienneté , et les carrières des environs de Paris ne fournissent plus de pierres de cette qualité. Quelques différences dans les mesures seraient peu importantes; car il s’en faut souvent de beaucoup, ainsi que je l’ai déjà tait observer, que celles de du Cerceau soient exactes. On le voit ici : il donne dans son plan 25 toises ÿ à la longueur totale des deux parties de la salle des Caryatides , sur 7 toises 1 pied, tandis qu’il n’y en a que 22 \ sur G toises 4 pieds. Il me semble donc que nous avons retrouvé d’une manière positive l’emplacement de la grande chapelle basse du Louvre tle Charles V. La petite, v , devait être à l’autre extrémité de la salle des Caryatides. Elle était aussi en partie dans une tour, b, et dans mon plan il s’en trouve précisément a cet endroit une des deux qui flanquaient le portail ou l’entree de cette façade du château. La position de cette chapelle ferait croire quelle servait, ou aux personnes attachées au Louvre, à la garnison, ou aux gens qui venaient de l’extérieur, tandis que l’autre était destinée à la famille royale et a son service particulier.

Quant a la salle basse de 9 toises de long sur 5 de large , elle avait, sans doute, été désignée ainsi par opposition à celles du premier étage, ou plutôt parce quelle n’était pas de plain-pied avec les appartemens de la Reine. On voit , en outre, dans le plan de du Cerceau , qu’on descendait autrefois six marches pour aller de la première partie de la salle des Caryatides dans la seconde; et, depuis cet architecte, tout cet ensemble a subi encore bien de*

« hangemens de niveau. Il paraît que sous Charles VI, en l il.'t, la pelile

.{ou

LE LOU VUE

chapelle lut changée en un avant-portail, espèce de vestibule, dont Sauvai lait mention , et qui , a l'extrémité de la salle basse, faisait face à l’entrée principale de la grande chapelle. Ce lut le due de Guienne, fils aine de C harles \ 1, qui le lit construire. Il y avait au-dessus une chambre voûtée et surmontée d’une terrasse oh l’on plaçait des musiciens; ec ([ni , soit dit en passant, prouve qu’à cet endroit le Louvre n’avait qu’un étage au-dessus du rez-de-chaussée, tandis que Charles V en avait donné quatre aux autres, en en ajoutant deux au château de Philippe-Auguste.

Avant d’entrer dans quelques détails sur les salles que nous venons de parcourir, je crois devoir achever de présenter l’ensemble du rez-de-chaussée et du premier étage de cette aile, tel que je suppose qu’il dut être sous Ch a ries V. D ans le dénument oh nous nous trouvons de documens positifs, on ne peut pas s’attendre à me voir donner un plan qui ne laisse rien à désirer; ce qui aurait été possible si Sauvai eut fait avec plus de soin et de clarté ses extraits des Œuvres royaux , et s’il n’eut pas négligé une foule de choses que, d’après son propre aveu, ils lui offraient, et qui, sans intérêt pour lui, auraient été pour nous du plus grand secours. Mais, sans nous consumer en regrets inutiles sur des pertes irréparables, continuons de réunir et de raccorder les débris conservés par cet auteur.

Dans la suite des pièces du Louvre, il parle de plusieurs galeries sans en indiquer la place. Mais, par le peu de largeur de quelques-unes de ces galeries , dont celle du Louvre de Lescot , E , pl. 9 , nous présente une idée , et qui n’avait que C pieds de large, il paraît qu’on n’employait pas ce mot dans l’acception que nous lui donnons aujourd’hui. Dans Sauvai ( 1 ) , on trouve des galeries très-ornées de l’hôtel Saint-Paul et d’autres palais, qui ont jusqu’à 24 et même 42 toises de longueur, dont on ne donne pas la largeur; mais il y en a une de 15 jYieds de large sur 108 de longueur, et même une autre qui, sur 48 pieds de long, n’a que 4 pieds de large. On voit qu’en général ce n’étaient que des espèces de corridors, quelquefois dans l’intérieur du bâtiment, ou quelquefois à l’extérieur, qui servaient de communications aux appartenions, comme on le pratiquait dans les cloîtres; d’autres étaient soutenues par des colonnes et donnaient sur des terrasses. Ainsi, Iorsqu’entre les deux gros murs de face que je crois avoir fait partie des constructions de Philippe-Auguste et de Charles V, il se trouve une ou deux toises de largeur au-delà des mesures données par Sauvai, on est, ce me semble, autorisé à admettre que cet excédant pouvait être occupe par une galerie. Quoique les Œuvres royaux rapportassent avec beaucoup de details les réparations faites aux demeures royales, il y avait sans doute bien des pièces dont ils ne parlaient pas , ou que Sauvai a omis de relater. Il est difficile en effet de le croire exact lorsqu’il dit que les deux chapelles et la salle basse tenaient tout le rez-de-ehaussee de l’aile le long de la rue Froidmanteau : les mesures qu’il en donne sont loin de s’accorder avec la longueur générale de cette aile du Louvre , dont ces pièces ne devaient occuper que la moitié ; et il est à présumer que dans l’autre, à partir du portail, on en

( I ) Tome II |> 270, 277, 281

ET LES TUILERIES

trouvait plusieurs, x , dont la première, ainsi que la chambre île lu tour, r , pouvaient être destinées à la garde du portail , et dont la dernière , x .'{ , était la salle des jardins , qui devait avoir vue sur le grand jardin , le long de la rue de Beauvais. Sauvai ne fait pas connaître la grandeur de cette pièce; niais il est à croire qu’elle était assez considérable, et qu’elle pouvait répondre à remplacement de l’escalier d’Henri IV et à une partie du grand vestibule actuel. Si cette salle ne tenait pas toute la largeur du batiment, ce qui est probable, car sa grandeur aurait été alors assez remarquable pour que Sauvai en eut parlé, il est à présumer que derrière, du cote de la rue Froidn\antcau, il régnait une galerie qui servait cette pièce et celles qui la précédaient. Il devait en exister une pareille le long de la salle basse; c’était une communication presque indispensable entre l’entrée de cette aile et la tour dont elle était flanquée. Cette galerie de dégagement pouvait être destinée particulièrement au service militaire du cbàteau, par rapport à l’extericur ; tandis qu’à l’autre angle de cette extrémité on peut placer un escalier, z, pi. 8 B, et N, pl. 8 C, qui du rez-de-chaussée menait aux salles du premier, auquel on arrivait de la cour par le grand escalier. Il correspondait sans doute , dans les deux étages, à deux autres galeries, y, qui devaient produire un bon effet, et s’accorder avec la richesse de l’escalier de Raimond du Temple, dont j’ai essayé, dans ma planche 8 D, de donner une légère idée. Quoiqu’il y eut des appartemens du Roi et de la Reine du côté de la rue de Beauvais, ils n’aimaient pas cette aile , qui, regardant le nord et étant tournée vers la ville, était moins agréable à habiter. Il est probable que c’était dans cette partie et dans celle qui donnait sur la rue d’Osteriche, que demeuraient les personnes attachées au service du Roi, de la Reine et des princes. Au reste, les appartemens de la famille royale étaient en si grand nombre, qu’il devait y en avoir aussi bien dans ces deux ailes que dans les autres; mais je ne trouve ni dans Christine de Pisan , ni dans Sauvai, rien qui puisse jeter quelque lumière sur la distribution de cette partie du Louvre , sans doute la moins intéressante, puisque l’on ne nous en a pas laissé de détails.

Parmi les salles du Louvre, celle de S. Louis était sans contredit la plus vaste et celle qui jouissait de la plus grande réputation. Construite par S. Louis, réparée et embellie par Charles V, elle avait 12 toises de long sur 1 de large, et était extrêmement élevée , puisqu’elle allait jusqu’au comble. On ne peut pas supposer qu’elle fut au rez-de-chaussée : car sous Charles V elle aurait compris trois étages ; ce qui eut été démesuré par rapport a sa longueur. Ainsi je crois qu’il faut la placer au premier. Il est très-probable que, lorsque S. Louis la fit faire, ce fut une addition aux travaux de Philippe-Auguste : mais elle ne dut pas avoir d’abord toute la hauteur a laquelle depuis on l’éleva; et lorsque Charles V ajouta deux étages au Louvre, il est a croire que ce prince , plein de goût pour l’architecture , et qui souvent dessinait lui-même les plans qu’il voulait faire exécuter, ne trouvant pas cette salle assez élevée en proportion de sa longueur, l’exhaussa, et peut-être un peu trop; ce qui dut nuire à sa solidité. Aussi, après plusieurs réparations, fut -elle détruite lors de la reconstruction du Louvre par

LE LOI VUE

hraneois I 11 Celte salle 11e pouvait pas être du cote de la rivière; le peu de largeur du batiment ne saurait I admettre : d ailleurs elle faisait partie des grands appartenions du cote de la rue Kroidmanteau. La distribution probable de la première partie de cette aile ne permet pas de l’y placer ; et d’ailleurs, comme elle ne fut pas détruite sous Charles VI, et cpie l’on a vu que le duc de Guienne son fils interrompit la ligne du bâtiment en faisant faire au-dessus d’une chambre du premier étage une terrasse, on ne pourrait plus donner à cette salle la hauteur qu’elle avait sous Charles V, et qu'elle conserva toujours. D’ailleurs, en la mettant dans cette aile, on ne retrouverait plus la distribution des grands appartenions indiqués par Sauvai, et dont la suite s’adapte très -bien avec celle que je leur donne dans mon plan, pi. 8 C. II ne reste donc pour placer la salle de S. Louis, O, que la partie de l’aile du Louvre à droite du portail qui regarde la rue Froidmanteau. Elle était précédée et suivie de deux chambres de parade. L’emplacement de la première de ces chambres, P, en partie dans la tour en fer de cheval, répondrait à une petite portion de la cour actuelle; et l’autre, Q, occuperait la cage de l’escalier d’Henri II et une petite partie de la salle des séances royales. La distance qui contient l’escalier d’Henri IV et le grand vestibule du pavillon de l’horloge, a juste 12 toises de longueur entre d’énormes murs de refend , et il n’y en avait que 7 de largeur entre les murailles des deux faces avant que l’on eut fait le vestibule : cet espace me semble donc convenir, sous tous les rapports , à la salle de S. Louis , qui avait ces dimensions; et tout se combine d’autant mieux qu’elle vient se rejoindre , à droite du portail , à la partie de l’aile qui avait du être terminée la première par Philippe-Auguste, et que continuèrent S. Louis et ses successeurs.

Après la salle de parade qui suivait celle de S. Louis, venait une grande antichambre, R , que je place au-dessus du portail et de la petite chapelle. Ce fut cette pièce dont le duc de Guienne, en 1413, changea la destination , ainsi que celle de la petite chapelle, dont il fit un avant-portail. On trouvait ensuite une grande chambre du Roi , à laquelle on peut, d’après les mesures de ses appartemens à l’hôtel Saint-Paul et au palais des Tournelles , donner 0 toises de long. A cet appartement , comme à la plupart de ceux du Louvre, qui avaient presque tous la même distribution, étaient attaches un oratoire, T, des bains, V, et ce qui en dépendait, v. En rapportant au rez-dechaussée les mesures du premier étage, après la chambre du Roi, ce qui reste de la grande salle des séances royales jusqu’à l’aplomb des colonnes qui séparent les deux parties de la salle des Caryatides , était occupé par de grands cabinets, X. On trouvait enfin la chapelle haute, Z, qui devait être plus petite que la chapelle basse ; car c’est celle-ci qu’on appelle la grande chapelle du Louvre , et sur laquelle les anciens registres entraient dans des détails qui annonçaient qu’elle était la plus importante. La chapelle haute, n’occupant pas toute la largeur de l’aile, permet de l’accompagner d’une galerie, W, dont parle Sauvai sans en indiquer la place , et qui , faisant suite aux appartemens du Roi, conduisait à la salle aux joyaux, A , et à l’escalier p, qui descendait aux grands appartemens de la Reine. U est difficile de ne

ET LES TUILERIES

pas admettre que cette galerie était une des plus ornées du Louvre : aussi l’ai-je supposée à arcades et à colonnes Probablement c’était une de celles qu’on se plut à décorer avec recherche , lorsqu'on 13G5 François d’Orléans orna de peintures la salle aux joyaux et la salle neuve de la Reine. Derrière les appartenons du Roi , de simples galeries ou de grands corridors , Y, leur servaient de dégagement et se terminaient à la salle de S. Louis. On voit qu’en suivant la marche indiquée par Sauvai, et sans nous écarter de ses mesures, nous avons rejoint par la chapelle et la salle aux joyaux les autres appartenions de Charles V dont j’ai déjà parle. Ces plans, appuyés non-seulement sur la distribution et les mesures tirées des Œuvres royaux , mais meme sur des parties du premier Louvre qui existent encore , offrent donc d’une manière plausible , si je ne me fais pas illusion , l’ensemble des petits et des grands appartenions qu’occupaient dans les ailes occidentale et méridionale de leur château Charles V et Jeanne de Bourbon; et je m’estimerais heureux, si l’on trouvait que j’ai rétabli avec quelque probabilité la disposition de l’antique demeure de l’un de nos rois les plus sages et les meilleurs.

L’aperçu que nous venons d’offrir sur l’aspect général et sur la distribution du Louvre de Charles V, ne laisserait qu’une idée incomplète du caractère de ce château, si nous ne cherchions pas à en donner une de la manière dont l’intérieur était décoré et meublé. Christine de Pisan , Sauvai, nous offriront encore leur secours, et nous en trouverons d’assez abondans et de très-utiles dans les peintures des manuscrits des xin.c, xiv.c et xv.c siècles, qui présentent le dessin et les couleurs d’une grande quantité de meubles, de vases, d’etoffes et d’instrumens très-variés de formes, et dont quelques-uns sont traités avec toute l’élégance et la délicatesse dont était susceptible le goût de cette époque. Le style gothique s’y montre dans toute sa pureté; ce qui demande une explication. Il était alors au terme le plus éloigné de son point de départ. Ayant tout-à-fait perdu de vue le style antique, dont il ne s’écarta que par l’impuissance de l’imiter, et parvenu a se faire une manière propre et indépendante , il se laissait aller , avec une liberté plus originale, à toute la bizarrerie et à tous les écarts de ses inventions; il ne reconnaissait plus d’autres règles que ses caprices, ou plutôt il n en reconnaissait aucune. Ce genre gothique était plus lui qu’il ne le fut lorsqu’à la fin du xv. c siècle et au xvi.e on voulut le ramener à des idées plus simples. Le mélange que l’on en fit avec le système des productions grecques et romaines, lui enleva en partie son caractère et sa piquante irrégularité. De ces alliances forcées dut résulter un manque d’accord entre l’ensemble et les parties , et un goût mixte, qui n’appartenait plus à aucun style. Tout singulier et tout bizarre que paraît le costume de certains sauvages , il ne choque jamais plus que lorsqu’ils y ajoutent quelque partie de vêtemens européens auxquels ils ne sont pas habitués, et qui, gênant leurs allures, changent en ridicule toute leur originalité. lien est de meme du genre gothique : il n’est jamais mieux que lorsqu’assez riche de son propre fonds il n’emprunte plus rien aux Grecs et aux Romains, et que ses premiers emprunts sont tellement dénaturés , qu on nepeut plus les reconnaître; il jouit du bénéfice d’une sorte

IÆ LOIJVKK

de prescription , et tout est ;i lui. "Telle est l’espèce de puretc que l’on peut reconnaître dans le gothique du temps de Charles V. Je ne dis pas que ce soit positivement de la beauté; elle demande plus de symétrie et plus d’ordre: mais c’est un caractère particulier, et c’est déjà beaucoup

De ces considérations générales nous passerons à quelques détails sur l’ameublement du Louvre, que Charles V avait décoré avec la magnificence qu’il déployait dans tous ses ouvrages, et qu’on retrouvait à l’hôtel Saint- Paul , aux Célestins, aux Tournelles, à Vincennes, à Beauté, et dans ses autres châteaux.

D’après le mode d’architecture du xiv.c siècle, et en s’en rapportant à ce qui reste di s monumens de cette époque, il est à croire que la plupart des appartenons du Louvre, surtout au rez-de-chaussée, étaient voûtés. Il y en avait cependant à plafonds horizontaux, tels qu’en offrent des manuscrits , et dont les poutres, très-rapprochées, portaient par les extrémités sur des consoles qui , ainsi que les poutres, étaient couvertes de sculptures très-saillantes et de divers dessins, offrant une grande variété de feuillages et des animaux déformés fantastiques. Les nervures des voûtes étaient trèsmultipliées ( voyez pl. 8 C ). Variées dans leurs profils, au lieu d’étre, comme du temps de S. Louis, formées de moulures rondes, elles se terminaient sur le devant presque en pointe, en langue de chat, ou par une petite platebande très-étroite et soutenue de côté par des courbes en manière d’S adossées et renversées. Telles sont les moulures qui caractérisent , en général , le gothique de Charles V , et que l’on trouve bien conservées dans quelques parties de Saint-Denis, et surtout dans des restes de la chapelle de ce roi, de Charles VI et de Charles VII, que l’on voit dans la sacristie et dans le premier caveau de droite. A leur naissance, les voûtes en ogive, plus surbaissées que celles de S. Louis, étaient soutenues et ornées par des fleurons ou des groupes de têtes , de petites figures entremêlées de feuillages. Dans le haut des voûtes, les nervures se réunissaient dans de grandes rosaces qui, s’abaissant de quelques pieds, ainsi qu’on en voit dans les manuscrits, à Saint-Ouen de Rouen et ailleurs, paraissaient suspendues par un merveilleux artifice, qui n’est qu’apparent, car elles sont soutenues par de fortes armatures en fer; ou bien les nervures venaient se perdre dans un cartel orné de fleurs de lis. On peut croire que tous ces ornemens du Louvre étaient refouillés avec soin, et que l’on y avait prodigué tout le luxe et toute la délicatesse de travail dont on se plaisait alors à charger ou plutôt à découper toutes les parties de l’architecture. Si l’intérieur des églises de Chartres et de Beauvais ne nous avait pas conservé en foule des ornemens de ce genre, qui nous donnent une idée de ce que devaient être ceux du Louvre, nous les retrouverions dans plusieurs manuscrits du temps du roi Jean et de Charles V, où se voit représenté avec soin tout ce qui peut faire partie des appartemens et de leur ameublement. Il est bien à présumer que, dans les miniatures de ces ouvrages dédiés au Roi ou exécutés par ses ordres, tels que ceux de Raoul de Presle, les peintres prenaient pour modèle ce qu’ils avaient sous les yeux , et qu’ils n imaginaient rien de plus beau que ce que présentaient les appartemens des

Kl LES TUILKUIKS. g()5

palais «lu Roi , où les savans et les artistes avaient un libre accès. Ainsi l’on chercherait vainement de meilleurs guides que les peintures des manuscrits. Lorsqu’on n’est pas à portée de les consulter, et de mettre à profit les immenses ressources de la bibliothèque royale et l’inépuisable complaisance, le savoir des personnes chargées de la garde de ce riche trésor, on peut avec confiance s’en rapporter à l’intéressant ouvrage de M. Willcmin, dont j’ai déjà parle , et qui y a recueilli , au prix de recherches très-laborieuses et faites avec une scrupuleuse exactitude , tout ce qui peut servir à faire connaître le genre d’ameublement de ces siècles, assez éloignes de nous pour que le caractère qui les distingue ne nous soit pas très-familier.

On voit dans les manuscrits que les nervures des voûtes, les culs-dclampe et les clefs pendantes, les poutres des plafonds et leurs intervalles , étaient non-seulement ornés d’ouvrages de basse-taille , c’est ainsi qu’on appelait les ornemens en relief, mais qu’on n’avait pas renoncé à l’usage que nous avons vu pratiquer du temps de S. Louis, de les peindre de diverses couleurs; il paraît que celle que l’on préférait était un rouge vif. Ce fut ainsi que, d’après les Œuvres royaux cités par Sauvai, François d’Or- Iiens ou d’Orléans décora en 1365 la salle basse de la Reine; et pour relever la couleur , il en sema le fond de rosettes en étain : il n’est pas dit si elles étaient en relief, ou si l’on se borna à un applicage de feuilles de ce métal. Le même peintre décora aussi les murailles avec des peintures où l’on voyait, au milieu de bocages touffus, se jouer des oiseaux et des animaux de toute espèce; des enfans cherchaient à les attraper, ou s’amusaient à cueillir des fruits ou des fleurs: ce qui donne l’idee d’une sorte de paysages, tels qu’en offrent plusieurs manuscrits. Ce peintre avait orné de la même manière plusieurs galeries. Une de celles de la Reine à l’hôtel Saint-Paul, que Sauvai nous décrit, donne l’idée du soin que l’on mettait à les décorer. La voûte en était bleu azur et blanc, pour représenter le ciel , d’où descendaient une foule de petits anges soutenant des tentures aux couleurs de la Reine: d’autres, en jouant de toute sorte d’instrumens , chantaient, dit -on, des antiennes de la Vierge ; ce qui indique que des écriteaux faisaient connaître le genre de ces chants. Au reste, on ne manque pas de faire observer que les couleurs étaient très-brillantes , le vert des arbres très-gai , et qu’on y avait employé , ainsi que dans le ciel , l’orpin , et l’azur d’Allemagne , qui coûtait 10 livres parisis la livre, ou 102 francs 84 centimes d’à présent ; la dépense fut de 1 20 écus , ou 3702 francs 22 centimes de notre monnaie actuelle. Toutes les galeries n’étaient pas aussi richement decorees; en général, on se contentait de leur donner une couche de craie détrempée avec de la colle. On voit, en i486, plus de cent ans après Charles V, peindre à l’hôtel des Tournelles une galerie qui n’employa que quatre livres d’ocre, deux de colle, un demi-setier d’huile , et le tout revint a 3 sous 8 deniers parisis , ou 99 centimes : le marc valait alors 10 francs, et le sou, 27 centimes d’aujourd’hui.

II n’est pas certain que l’on eut peint sur les murailles tics appartenions du Louvre, des figures ou des sujets historiques; du moins les auteurs ne nous en ont-ils pas conserve la mémoire, comme ils l’ont fait pour les

LE LOUVRE

histoires île '/'tiescus et de l'héroïne Mathcbrune , représentées à l’hôtel Saint- Paul, et sur lesquelles on ne nous a laisse aucun detail qui puisse nous donner une idée de leur composition. Les miniatures des manuscrits ne suffisent pas pour nous faire juger de l’execution de ces grandes peintures, qui de leur temps eurent beaucoup de célébrité ; ce qui, du reste, ne prouve rien en faveur de leur mérité. Nous ne sortirions pas de notre sujet en faisant remarquer ici que ce fut peu avant l'époque de Charles V, et durant tout son règne, que les papes firent de grands embellissemens à leur palais d’Avignon; on y voyait encore, il y a bien peu d’années, des peintures considérables, qu’on attribuait au Giotto et qui en avaient tout le caractère. Il n’est pas improbable que ce peintre, l’un des restaurateurs de la peinture en Italie , ait fait quelques élèves pendant son séjour à Avignon. Ces peintures m’ont paru pouvoir donner une idée de celles dont on orna l’hôtel Saint -Paul et le Louvre, et qui cependant devaient être inférieures aux productions du Giotto; ou du moins elles furent faites par des peintres qui n’avaient pas sa célébrité, et dont le temps n’a respecté ni les noms ni les ouvrages. Depuis quelque temps, ces peintures du Giotto ou de son école n’existent plus en grande partie. Que diraient le Dante, et sur-tout Pétrarque, qui probablement les avait vu faire, s’ils avaient été témoins de la manière dont on a détruit ces ouvrages, uniques en France, de leur ami Giotto, dont le talent excitait toute leur admiration et même leur enthousiasme?

Les murs des appartemens n’étaient pas tous décorés de peintures ; il y en avait qu’on enrichissait d’ornemens sculptes dans la masse de la pierre, et dont les monumens d’architecture du xiv.e siècle , d’accord avec les manuscrits, retracent le style et la disposition. Des fleurons, des feuillages détachés le long d’ogives aiguës de forme pyramidale , des rosaces soutenues par de petites colonnes effilées , en formaient la plus grande partie. Souvent aussi les murs étaient tendus, mais seulement jusqu’à l’appui très-élevé des fenêtres, de riches tapisseries, d’étoffes d’or, ou à fond bleu ou amaranthe semé de points d’or ou d’argent , quelquefois à larges raies de diverses couleurs, ou rehaussées de fleurs de lis, de palmettes et de grands feuillages en or d’un beau dessin, qui serait trouvé de bon goût aujourd’hui, et tel qu’en offrent , parmi un grand nombre de peintures qu’il serait trop long de rapporter, celles de la Cité de Dieu, dédiée à Charles V par son conseiller Raoul de Presle ( 1 ). Parmi ces tentures, on en voit qui paraissent avoir été en cuir doré , et sur lequel se détachaient en relief des ornentens très-variés et brillant des plus vives couleurs ; c’est du moins ce que je crois reconnaître dans des peintures dont les contours sont plus nets , plus tranchés , que dans d’autres tentures , et où l’on a indiqué une sorte de relief. Ce genre de tapisserie, très-riche, d’un grand effet, et dont l’on trouve encore des morceaux dans les cabinets de quelques amateurs, dut venir de l’Orient , où l’art de dorer le cuir et de le gaufrer a toujours été en usage; et souvent même les dessins tiennent du caractère oriental.

( 1 ) Bibliothèque royale , n.° G712 , t. II , fol. 1G9.

ET LES T U I L E Kl ES.

On chargeait aussi d’ornemcns les boiseries et les portes, dont l’ensemble, quelquefois très-massif, offre des details qui ne manquent ni de recherche ni d’élégance. Il est difficile de trouver, dans le genre gothique, rien de plus joli qu’une galerie en bois qui entoure un trône représente' dans le manuscrit cite' ci-dessus ( 1 ); elle est d’une grande légèreté. Il devait y avoir au Louvre des boiseries de ce genre, et l’on conçoit aisément qu’on ait su leur donner toute la délicatesse possible , lorsqu’on voit celle avec laquelle on a taille' dans une masse de pierre l’élégante composition d’architecture qui forme aujourd’hui le grand tabernacle de Saint-Denis. Les ornemens les plus légers y sont découpés, e'vidés, avec une adresse surprenante; au milieu des arcades s’élèvent des colonnettes qui n’ont guère plus d’un demi-pouce de diamètre , et sur le haut desquelles retombent les ramifications des rosaces et des trèfles des ogives. Le travail en bois était plus facile; d’anciens meubles, qu’on peut croire de ces époques, montrent qu’on l’avait porté très-loin, et j’aurai encore recours aux manuscrits. Les heures du prince Jean, fils du roi Jean (2 ), nous ont conservé les dessins d’un grand nombre de sièges ou de trônes en bois , de dessins très-variés, et où l’on retrouve toujours, au milieu de beaucoup d’ornemens, la forme triangulaire qui constitue le caractère fondamental du gothique. Dans d’autres peintures , le trône de Charles V est recouvert d’étoffes très-riches, et surmonté d’un dais élevé, qui n’a pas plus de largeur que le dossier du trône : ces dais carrés et dont l’étoffe brodée en or ne fait pas de plis, sont suspendus au plafond par des cordes d’or.

Il parait que du temps de Charles V l’usage des chaises et des fauteuils n’était pas très-connu, ou il était très-rare; on en voit peu dans les peintures des manuscrits: le trône même du Roi n’avait pas de bras; mais il était garni d’un marchepied sur lequel retombait l’étoffe qui couvrait le trône. II y avait aussi de grands sièges à dossier, ou carré long, ou terminé en pointe. Au lieu de chaises on se servait de bancs, de formes et d’escabeaux de bois fort lourds et qui n’étaient pas rembourrés. Les côtés de ces bancs et de ces formes, qui ressemblaient assez à des caisses , et qui , ayant un dessus à charnières , servaient même de coffres , étaient chargés de sculptures et souvent ornés de clous de métal, ou peints de diverses couleurs. Sauvai cite un banc de 20 pieds de long, qui servait à la table du Roi ; et il y en avait qui étaient élevés sur une ou deux marches.

Les boiseries et les meubles du Louvre exécutés par Bernard et Pierre En guerrand ( car les Œuvres royaux , cités par Sauvai, entraient avec soin dans tous ces détails ) étaient ordinairement en chêne ou en bois d’Irlande. Ce bois devait être regardé comme très-précieux ; mais je ne saurais dire si c’était du pin , du chêne, ou quelque autre bois propre à la menuiserie sculptée. On lambrissait aussi les appartemens de la même manière; il paraît qu’il y en avait qui étaient parquetés, et que c’est ce qu’entend Sauvai, lorsqu’il dit qu’ils étaient nattés en bois d’Irlande, à moins que ce ne fut des ornemens de ce bois appliqués sur du chêne ou sur tout autre bois indigène. On

(2) Bibliothèque royale , n.° 960.

(1) Tome II, fof. 232.

;>os

LE LOU VUE

voit bien dans les peintures des manuscrits, des planchers qu’on pourrait prendre pour des parquets : ii est cependant plutôt à croire, vu leurs couleurs variées, que c’étaient des carreaux de briques vernissées, qui étaient alors fort en usage, et auxquelles l’art de la verrerie, qui avait fait de grands progrès dans la coloration du verre, savait donner les tons les plus brillans et les plus solides. Les couleurs qu’on trouve le plus ordinairement dans les paves en grande mosaïque, à compartimens carres ou en losange, sont le violet, le bleu, le vert et le jaune. On couvrait aussi les planchers de tapis, dont l’usage, qui remonte à une haute antiquité, ne s’était jamais perdu , et que les croisades et les voyages en Orient, où l’on en fit toujours de très-renommès, durent faire encore plus apprécier pour le luxe et la commodité. Dans le manuscrit 6712 (t ) , on en voit de très-beaux qui sont bleus, semés de (leurs de lis en or et encadrés de riches bordures.

Quoiqu’on général les fenêtres des édifices du xiv.e siècle fussent en ogive, cependant les manuscrits en offrent beaucoup qui sont à plein cintre. Il paraîtrait que la plupart de celles du Louvre étaient carrées ; on peut en juger par les proportions que leur donne Sauvai, qui dit qu’elles avaient 4 pieds de haut sur 3 de large : mais il est à croire qu’elles n’étaient pas toutes d’une aussi petite dimension , et il devait y en avoir de formes plus allongées, ainsi qu’on en voit aux derniers étages de Vincennes bâtis par Charles V et dans des peintures du temps. Poncet de la Grave (2) dit qu’en 1373 la menuiserie de ces croisées coûtait 40 sous [ 18 francs 58 centimes ], et il en était sans doute de même des prix de celles du Louvre. Les angles supérieurs en étaient souvent arrondis , ainsi que les offrent plusieurs peintures de manuscrits et des croisées de Saint-Denis. Des fenêtres conservées dans une maison de la rue des Bourdonnais, dont une partie date du xiv.c siècle, peuvent aussi nous fixer sur la forme de celles du Louvre. Elles étaient si élevées au-dessus du plancher, qu’il fallait des escabeaux à plusieurs marches pour arriver à la hauteur de l’appui et voir ce qui se passait au dehors. On peut en juger par quelques fenêtres du donjon de Vincennes; et on lit dans une ancienne chronique, à l’année 1378, que lorsque l’empereur Charles IV logeait à Vincennes, étant malade et faible, il se fit porter autour de sa chambre pour voir à travers les fenêtres, et l’on fut probablement oblige de l’élever jusqu’à leur hauteur. La grande épaisseur des murailles faisait aussi qu’on pouvait se servir des embrasemens de ces fenêtres comme d’espèces de cabinets qui étaient entoures de bancs et de gradins. D’anciens châteaux en ont conservé , et celles du Louvre, dans la salle des Caryatides , ont du être de ce genre. Aussi les peintures des manuscrits offrent-elles souvent des dames châtelaines travaillant, entourées de leur famille, dans les profondes croisées de leur antique manoir. Ces fenêtres donnaient en général peu de jour, et l’on dirait, ainsi que le remarque Sauvai, que les architectes de ces anciens temps prenaient, pour rendre les apparlemens obscurs, autant de soin qu’on en met à présent à les rendre très-clairs. II y a même à Vincennes des

( I ) Tome II, fol. I .*’r recto.

(2) Tome I.er, [>. 125.

ET LES TUILERIES

:îoo

fenêtres «le chambres assez ornées, qui ressemblent à des meurtrières, et qui n’ont pas plus de 5 à (i pouces de large à l'extérieur, sur :$ à 4 pieds de liant, et l pied -j- ou 2 pieds d’évasement en dedans; et certainement quelques parties des tours du Louvre devaient en avoir de pareilles.

Si la grande épaisseur des murailles était déjà un obstacle à ce que la lumière pénétrât facilement, à travers ces ouvertures étroites d’entrée et peu évasées, dans l’intérieur de l’appartement, les meneaux ou le montant et la traverse assez épais, en pierre, qui partageaient les plus grandes en quatre parties , s’opposaient encore à l’introduction du jour. Presque toutes ces fenêtres étaient, en outre, garnies de grilles et de barreaux de fer tresrapprochés l’un de l’autre, qui leur donnaient l’aspect de prisons. Les appartenions du Roi n’étaient pas même exempts de ces inconvéniens , puisque l’on sait, par les registres des Œuvres royaux, que Charles VI fit mettre des grillages de fil d’archal aux fenêtres de sa chambre dans la grosse tour du Louvre. Si à tous ces embarras, qui obstruaient la lumière, on ajoute les vitraux, on verra qu’elle ne devait arriver qu’avec peine dans les appartenions. Les vitraux n’y répandaient qu’un jour douteux , qui jetait sur tous les objets les teintes variées des verres brillamment coloriés qu’il traversait. A certaines heures de la journée, cet aspect devait avoir quelque chose de magique ; mais habituellement l’effet en était triste et sombre. Il est cependant à croire que toutes les fenêtres du Louvre n’étaient pas aussi petites que celles dont parle Sauvai, et que quelques appartenions étaient bien éclairés. Ce qui me porterait à le penser, c’est que, dans les peintures, que l’on peut regarder connue la représentation de ce qui existait alors, non - seulement on voit d’assez grandes croisées, mais au brillant des miniatures, où la plupart des objets sont dans le clair, on dirait qu’elles ont été faites pour représenter des appartenons bien éelaires, et il est probable que, s’ils eussent été très-sombres, les peintures s’en seraient ressenties. Je croirais donc volontiers qu’au Louvre , de même que dans les endroits où elles ont pu être faites et qu’on a imités, s’il y avait des chambres sombres , il y en avait aussi qui jouissaient d’une belle lumière.

Quoique l’art de colorer le verre et d’en faire des peintures transparentes eut fait de grands progrès en France dans le xm.c et le xiv.e siècle, et que ce soit même le pays où l’on exerça ce genre de peinture avec le plus de succès, cependant il était encore loin d’être arrivé au point où le portèrent, dans le xv.c siècle et dans le xvi.e , Henri Mellin et tant d’autres peintres verriers. Ce n’est pas que dès le temps de Louis le Jeune, de Philippe-Auguste et de S. Louis, par le mélange du verre et des métaux, on ne sut déjà produire les couleurs les plus brillantes, et qu’on ne parvint même à en modifier jusqu’à un certain point les nuances; ce qui prouverait que ces temps, où l’on sortait à peine des ténèbres de l’ignorance , possédaient déjà , dans la chimie métallurgique , plus de connaissances qù on ne serait dispose à leur en accorder, ou que , multipliant des tentatives long-temps infructueuses, on avait, comme dans tous les arts, su profiter d’heuaeux hasards: car on ne persuaderait facilement à personne que ion broyât ou que l’on fondit des pierres précieuses pour communiquer au

verre leurs éclatantes couleurs; et, maigre la grave autorité d’anciens actes, on reléguera parmi les fables ces sommes considérables que l’abbé Suger dépensa en saphirs pour colorer les vitraux de l’église de Saint-Denis, réparée par Louis le Jeune. Si l’on pouvait admettre qu’un homme tel que Suger, qui avait des connaissances si fort au-dessus de celles de son siècle, ait ajoute foi à un tel conte, ce serait une preuve que ce sage administrateur, le Sullv ou le Colbert de son temps, se serait laisse tromper par des ouvriers adroits et frauduleux , qui se seraient fait fournir des saphirs sous le prétexte rie les employer, ou que les matières et la fabrication du beau verre bleu et du rouge étaient alors assez dispendieuses pour qu’on ait pu supposer qu’on y faisait entrer des saphirs et des rubis , pierres des plus précieuses et qu’aucune chaleur ne peut fondre. Quoi qu’il en soit, ce qui reste des plus anciens vitraux de Saint-Denis et de ceux de la Sainte-Chapelle de Paris, dont une partie date de S. Louis et de Charles V, peut nous donner l’idée la plus juste de ceux dont ce dernier prince avait orné le Louvre.

Le grand usage qu’on faisait de briques à couverte vitrifiée et coloriée, et de verres, pour les mosaïques des paremens des murailles et des voûtes, contribua à faire naître l’art delà peinture en verre. II restait aussi, sans doute, beaucoup de verres antiques, dont les couleurs, plus fines que celles des briques ou des terres vernissées et des fragmens des mosaïques , s’en rapprochaient cependant, et il était assez naturel de chercher à les imiter en verre transparent de toute sorte de teintes. Le hasard eut sans doute aussi beaucoup de part dans plusieurs résultats heureux, et ce ne fut qu’après bien des essais et des tàtonnemens qu’on put opérer d’une manière sure et reproduire à volonté les couleurs que l’on desirait.

II paraît d’après Le Vieil ( 1 ) , que ce ne fut que dans le xi.c siècle, sous le roi Robert, trois cents ans après que l’usage des vitres fut devenu commun pour les fenêtres, que l’on commença à faire des vitraux. On conçoit qu’ils durent avoir bientôt une grande vogue: aussi, dans les miniatures des manuscrits du xii. e siècle et de ceux qui le suivirent, ne voit-on guère de fenêtres qui ne soient ornées de cette brillante peinture. Ce n’est pas cependant qu’il soit probable qu’elle était à la portée de toutes les fortunes; il est à croire que les peintres ne la prodiguaient souvent dans les manuscrits que pour leur donner plus d’éclat. Au reste, les noms de ces premiers peintres sur verre, si l’on peut donner ce titre à de simples ouvriers, ne nous ont pas été mieux conservés que ceux de la plupart des peintres des manuscrits; mais ils datent de plus loin que Cimabué et que les plus anciens peintres de la renaissance des arts en Italie. On travaillait tant de cette manière en France , dit Le Vieil , page 33 , qu’on ne pensait pas à conserver les noms des auteurs d’ouvrages aussi répandus et qu’on regardait comme les productions de tout autre métier.

( 1 ) Voyez l’Art de la peinture sur le verre, par Le Vieil, 1704, in-fol. Mahile peintre verrier et vitrier , connaissant parfaitement ta théorie et la pratique de cet art, il a traité ex professa et à fond ce

sujet dans toutes ses parties : e est te meilleur ouvrage à consulter. T oyez aussi Vasari , tom. I.cr, introduction, ch. xxxii ; Lanzi , Storia &c. , tom. I.cr, pag. 17f) et suiv.

ET LES TUILERIES

Ce serait fausser les idées que l’on doit se luire de la peinture, que de considérer positivement comme un produit de ce bel art les premiers essais informes que l’on fit pour reunir, au moyen de coulisseaux de plomb, des fragmens de verre colore, et donner à cet ensemble une sorte de ressemblance grossière avec les objets que l’on voulait représenter ou plutôt rappeler. Ce n 'était encore , au xi.c et au xii.c siècle , qu’une espèce de mosaïque transparente, ou, si l’on veut, de marqueterie en verres, sur lesquels on appliquait les couleurs avec de l’eau de gomme, avant qu’on eut essayé de les cuire pour leur donner de la solidité. Les morceaux, diversement ligures , n 'offraient alors que des teintes plates et sans aucune dégradation. 11 y eut déjà un perfectionnement, lorsqu’avec de larges traits on chercha à exprimer les parties ombrées. Cet art dans son enfance n’avait pas les ressources de la mosaïque, et l’on pourrait dire que sa palette ne possédait pas encore cette variété de nuances que fournissaient à la mosaïque les cailloux, les marbres, les verres opaques colorés, ou ceux qui étaient transparens et dorés, tels qu’en offrent les anciennes mosaïques grecques et italiennes de Saint-Marc à Venise, celles de Sainte -Marie Majeure à Rome et de Sainte-Sophie à Constantinople ( 1 ). On ne pouvait pas , pour composer les vitraux, réunir, comme dans la mosaïque, les fragmens de verre au moyen d’un mastic. Il leur fallait plus de soutien ; on y employa de petits coulisseaux minces, en plomb, dans lesquels on les enchâssa; et dans les plus anciens vitraux , tels que quelques-uns de Saint-Denis, sous Louis VII, et de la Sainte-Chapelle, sous S. Louis, les morceaux de verre sont quelquefois si petits, et les liaisons en plomb si multipliées, qu’il y en a presque autant que de verre, et cette multitude de lignes noires, coupant en tout sens les figures, permet à peine de les distinguer. Il n’était pas encore question, comme dans la mosaïque, de nuances ou de dégradations de tons, et l’on ne trouve que du bleu, du jaune, du rouge d’un ton pur et entier. Souvent alors, ainsi qu’on le voit aux anciens vitraux de Saint-Denis, réparé et dédié en 1140 par Suger , les draperies étaient d’un beau rouge ou d’un verre blanc légèrement opaque, et on les bordait de jaune d’or. Plus tard on agrandit les fragmens de verre; au moyen de quelques traits et de hachures noires , on arrêta un peu plus le dessin des objets, et l’on renforça la teinte dans quelques parties. C’était avoir déjà fait quelques pas; et cette marche, qui rappelle celle des premiers peintres grecs, dut être la même dans tous les pays. La mosaïque n’en eut pas d’autre : des teintes les plus simples et les plus crues, elle passa aux tons les plus composés et les plus difficiles à rendre. Après avoir été, pour ainsi dire, le seul genre de peinture exercé à Constantinople et dans l’Italie, elle donna l’idée de peindre sur verre; pendant long-temps même, elle servit de modèle à la peinture proprement dite, dont elle suivit plus tard les progrès; et celle-ci, malgré la hauteur où elle s’éleva, trouva dans ces deux manières de peindre des rivales qui, en imitant ses ouvrages, finirent par porter les leurs presque au même degré de perfection que les siens.

( 1 ) Voyez, sur fa mosaïque , fe Diction- thodique , par M. Quatremcre de Quincy ; naire d’architecture de X Encyclopédie mé- Vasari , t. I.cr, introd. ch. xxix , xxx.

LE 1,0 U VUE

Encourage par la protection de Louis le Jeune, de Philippe •- Auguste , de h. Louis, l’art des vitraux avait lait de grands progrès au xil.c et au ■Xin.' siecle. Sous Charles V, qui le favorisait par le magnifique emploi qu’il en faisait dans ses palais, et surtout à l’hôtel Saint-Paul, à la Sainte- Chapelle , a 1 église; des Colestins et au Louvre , d avait du prendre un grand essor. Animant par ses libéralités les peintres vitriers, ce prince leur accordait encore des privilèges honorifiques , et les déchargeait d’impôts par des edits, qui depuis ont etc confirmes par plusieurs de scs successeurs ( t ). La chimie, quelque peu avancée qu’elle put être alors, était cependant parvenue à rendre la coloration du verre plus lacile et moins chère. Jean de Bruges, qui fleurit vers ce temps, et qui, comme chimiste et comme peintre, mérita si bien de la peinture en inventant le procédé de l’huile, rendit aussi, par plusieurs découvertes ingénieuses, de grands services à la peinture sur verre, qui parvint à se rapprocher de la manière de peindre de cette époque, et à mettre plus de variété dans le dessin et dans la couleur des objets. On donnait de l'effet et du relief aux figures parla dégradation des teintes; les draperies, les ornemens, étaient traités de la même manière; il y avait déjà une intention de clair-obscur ; les mélanges de couleurs et les procédés de cuisson se perfectionnaient : les verriers n’étaient plus de simples ouvriers; chaque jour ils acquéraient d’autant plus de droits à se voir ranges parmi les peintres, que leur art était plus diflicile, et que la cuisson du verre , opposant de grands obstacles à l’emploi de la couleur, exigeait autant de soin que de talent pour que le hasard n’entrât pas pour beaucoup dans les chances du succès.

D’après ce que l’on connaît des vitraux du temps de Charles V, on se rend très-bien compte de ceux dont il avait orné les appartemens du Louvre et de ses autres châteaux. Sur des fonds d’une seule couleur brillante, encadrés de riches bordures formées de rinceaux, de fleurons, d’enlacemens , se détachaient avec éclat des figures de saints très-soignées, dont les traits et surtout les cheveux étaient rendus avec beaucoup de délicatesse et de fini. On peut juger de la manière précieuse dont la peinture traitait alors ces parties par les figures des prophètes et des apôtres, d’environ G pouces de proportion, qui enrichissent les heures du prince Jean, fils du roi Jean, que l’on doit citer parmi les plus beaux manuscrits de la bibliothèque royale. Plusieurs de ces figures , largement drapées et d’un très-bon style , sont assez bien faites pour qu’on puisse les croire des ouvrages des meilleurs temps des anciennes écoles d’Italie. Le travail en est d’une grande finesse de pinceau, tant dans les draperies que dans les tètes, dont plusieurs , bien dessinées, sont d’une très-belle expression. Il est même à remarquer qu’en général , et c’est assez singulier , les draperies de ces figures ne retracent pas des costumes du temps, et qu’il y en a que l’on croirait imitées ou inspirées de l’antique, que l’on ne connaissait pas alors, surtout en France. Une partie de ces heures est écrite en français, et il n’y a pas de doute que ces belles miniatures ne soient dues à un peintre

I N oyez l’Art de la peinture sur le verre , p. 2!) , 88 et smv

12 T LES TUILERIES

français : elles n’eussent certainement pas etc désavouées par Giotto, que Lanzi nomme le Raphaël de son temps (127(5-1340), ni par Giovanni da Fiesole. Ce peintre, que sa pureté et sa grâce naïve firent surnommer F Angélique, excella aussi dans les peintures de manuscrits , auxquelles le rendaient très-propre la délicatesse et la finesse de sa touche; mais, étant ne en 1387 et mort en 1455, il ne fleurit que long-temps après l’époque où ont du être peintes les heures du prince Jean. Ce manuscrit, auquel on pourrait en joindre d’autres, tels que les Ga iges de batailles ( l), prouverait seul que, dans ces siècles anciens, la peinture n’était pas en France dans un état aussi barbare que voudraient le persuader certains auteurs italiens, et que, si malheureusement les noms et les ouvrages de nos peintres se sont perdus, ils méritaient peut-être autant d’être conservés que ceux des peintres d’Italie des mêmes époques, que la fortune a mieux servis que les nôtres, en transmettant à la postérité leurs noms et leurs ouvrages.

D’api •ès les peintures que je viens d’indiquer, il est permis de croire qu’il y en avait du même genre, et peut-être d’aussi bonnes, parmi les vitraux du Louvre ; et certainement Charles V ne négligea rien pour les porter à toute la perfection dont ils étaient alors susceptibles. Il avait mis autant de soin et île recherche dans la variété que dans l’exécution. Les fenêtres des appartenons des princes de sa famille , ou des personnes distinguées attachées à son service , étaient ornées de vitraux qui offraient leurs portraits entourés de leurs armoiries et de leurs devises : mais les ornemens des fenêtres du Louvre consistaient surtout en fleurs de lis d’un verre jaune d’or sur un fond bleu.

En examinant les nombreux vitraux qui restent de cette époque, on voit que la couleur n’était pas dans la masse du verre , mais qu’elle n’y était qu’appliquée. Cependant le bleu, le jaune, des plus anciens vitraux de Saint- Denis, sont dans la pâte du verre; il n’y a que le rouge foncé qui soit superficiel : peut-être cette couleur était-elle assez chère pour qu’on ne la prodiguât pas. Après avoir mis un fond bleu sur un verre blanc transparent, on le faisait cuire ; on l’égrisait ensuite avec de l’émeri et de l’eau , j>our enlever le bleu et tracer le dessin de la fleur de Iis, que l’on peignait en jaune; on pouvait même y réserver des clairs : après cette préparation , la plaque de verre repassait au feu, qui fondait et fixait la couleur. C’est du moins ainsi que Le Vieil explique les procédés employés à cette époque par les peintres verriers; je ne le suivrai pas dans l’explication de ceux qu’il croit avoir été pratiqués dans les temps postérieurs à Charles V, et lorsque cet art fut parvenu à un degré de perfection qui fait l’admiration de ^ asari , de Lanzi et d’autres auteurs italiens.

La fiance conserva toujours, dans ce genre de peinture qui y était né, ainsi qu on le voit dans 1 ouvrage de Théophile , de la supériorité sur l’Italie. Au xiv. c et au xvi.c siècle , des maîtres français avaient initié aux secrets de leur art Lorenzo Ghiberti, le Donatello, et des peintres qui formèrent de nombreux élèves ; et cependant, au xvi.0 siècle , sous les règnes de .! nies I J

I) Bibliothèque royale, Ms. n," 8024.

L E LOllVHE

cl Je Leon X, si brillans pour la peinture, ce lurent encore des Français, Guillaume de Marseille et Claude, qui lurent appelés à Rome pour orner de leurs admirables vitraux les fenêtres du Vatican. Les écoles qu’ils dirigèrent, produisirent des maîtres habiles , mais qui ne les surpassèrent pas. Il faut même que cette branche de la peinture, qui se propagea en Italie et y produisit de beaux ouvrages, n’y ait pas prospéré; car il est à regretter pour ce pays, de même que pour la France, que l’époque de la plus grande gloire de cet art ait été aussi près de celle de sa décadence , et qu’au xvii. c siècle on l’ait négligé au point de le perdre et de le laisser tomber dans l’oubli. Il serait à désirer que les essais que l’on a faits depuis longtemps pour le retrouver, eussent du succès; mais il ne sera complet que si les peintures sur verre, grâce au perfectionnement et à la simplicité des procédés, n étant pas seulement des objets de luxe, peuvent être données a bon marché. On sait par Sauvai , qui cite les Œuvres royaux, que chaque panneau des vitraux du Louvre coûtait 22 sous, qui vaudraient aujourd’hui 1 1 francs 88 centimes. Il est vrai qu’on en ignore la grandeur ; cependant, comme les fenêtres n’avaient que 4 pieds sur 3 , et qu’elles étaient , en general , divisées en quatre par le meneau et la traverse en pierre, auxquels on peut donner de 4 à 5 pouces d’épaisseur, on peut croire que par les panneaux on entendait les vitraux qui remplissaient ces carrés. Comme il fallait qu’ils fussent montés dans les châssis des croisées, dont l’encadrement ne pouvait avoir moins de 2 à 3 pouces de chaque côté, il est difficile d’accorder plus de 15 à 16 pouces de hauteur, sur 10 à 11 pouces de largeur, à ces panneaux, du moins pour les fenêtres qui n’avaient que 4 pieds sur 3. S’il y en avait de plus grandes et en ogive, comme pouvaient être celles des chapelles, elles devaient ressembler aux croisées de la Sainte- Chapelle , et il ne serait guère possible de déterminer la grandeur des panneaux qui en composaient les vitraux. Quoi qu’il en soit, si les mesures données par les Œuvres royaux sont exactes, ce qui est probable, on n’est pas étonné que, garnies ainsi de vitraux colorés et aussi petits, les fenêtres n’aient répandu qu’un jour sombre dans les appartemens, et il n’est même pas possible que les grandes ligures de saints dont parle Sauvai, et qui avaient été dessinées par Jean de Saint - Romain , aient été peintes sur les vitraux des appartemens : il faut , de toute nécessité , qu’elles aient décoré les fenêtres des grandes chapelles; et les portraits, ainsi qu’on en voit sur beaucoup de vitraux, ont pu orner les croisées des appartemens.

Les vitraux du Louvre m’ont conduit à parler des chapelles , oii l’on en avait fait, sans doute, le plus bel emploi; c’était aussi parmi les pièces de ce château celles auxquelles Charles V avait donné le plus de soin, et il parait, d’après les détails dans lesquels entre Sauvai, que c’était surtout la grande chapelle de la Reine qu’on s’était plu à décorer des plus riches ornemens. On a vu que j’ai apporté des preuves qui autorisent, du moins je le crois, à la placer dans la première partie de notre salle des Caryatides, et que la principale entrée donnait dans cette salle. Il serait difficile , et même impossible, de retracer avec précision la disposition de cette entrée et la

ET LES TUILERIES

manière dont elle était orne'e; mais on peut se luire une idée du style décoratif qu’y avait employé Raimond du Temple d’après celui des raonumens de la même époque. On sait que la voûte était assez basse, n’ayant pas plus de 18 pieds de hauteur. 11 est à croire que la porte était carrée, à angles supérieurs arrondis, ainsi qu’on en voit a la maison de la rue des Bourdonnais, et qu’elle était renfermée dans une arcade à ogive. En avant de cette entrée en pierre , ainsi qu’en général aux grandes portes des chapelles et des appartenions, il y avait une espèce de tambour moins élevé que la grande porte, à pans coupés et munis d’autant de portes battantes qui donnaient issue de plusieurs cotes, comme on le pratiquait autrefois dans les cloîtres, et comme on le voit encore dans des églises. Ces tambours, en menuiserie très-massive, étaient charges de moulures , surmontés de petits frontons gothiques, et relevés de figures et d’ornemens sculptés, pris dans le bois. Dans le vide, entre la véritable porte en pierre et le sommet de l’ogive, étaient sans doute placées les figures de ronde bosse et de relief très-saillant que Jean de Saint-Romain y avait sculptées. La Sainte Vierge y paraissait entourée de neuf anges, dont deux l’encensaient; les autres jouaient des instrumens, ou portaient des écussons aux armes de France : cette composition, où la mère de Jésus-Christ devait dominer et occuper la partie supérieure, se prêtait à la forme de l’ogive.

Il ne nous reste pas de Jean de Saint-Romain d’ouvrages qui puissent nous mettre en état de juger du mérite de ses sculptures, qui, de leur temps, eurent une grande réputation ; ce sculpteur passait pour le plus habile qu’il y eut alors à Paris. Mais on sait que ce travail ne lui fut paye que 4 francs IG sous parisis , 51 francs 84 centimes d’aujourd’hui. Les figures du beau manuscrit de Jean duc deBerri, que j’ai déjà cité, pourraient, je crois, nous faire concevoir ce que devaient être celles de la chapelle de Charles V; et si les treize statues en pierre qui représentaient des prophètes, et qu’on y plaça en 1365, étaient en sculpture aussi bien que les personnages de ces heures le sont sous le rapport de la peinture, Jean de Saint - Romain , Jean de Launay, Jean du Liège, nos meilleurs sculpteurs d’alors, ne le cédaient guère à ceux que l’Italie possédait dans le même temps. Je ne sais si l’on ne pourrait pas les mettre sur le même rang, surtout pour le naturel et le caractère des poses, les expressions des têtes, le jet et l’ajustement des draperies; on y trouverait la même sécheresse et l’imitation minutieuse de la nature dans le rendu des détails, tels que les cheveux et les accidens de la peau. Si l’on en juge d’après ces peintures, où les mains et les pieds sont très-mal dessinés, nos artistes auraient ete fort inférieurs dans le dessin des extrémités; il y a cependant a Saint-Denis , du temps de Charles V, des statues dont les mains sont beaucoup mieux. Quoiqu’il en soit, il est à croire que les prophètes et les autres personnages, qui sont au nombre de vingt-quatre dans les heures du duc de Berri, devaient avoir de grands rapports avec les prophètes de la chapelle basse de Charles V , qui , de même , tenaient à la main des rouleaux , où sans doute étaient inscrits leurs noms et quelques versets de leurs prophéties.

Il paraît qu’on avait orne de figures du même genre la plupart des

LE LO U VUE

autres chapelles et des oratoires du Louvre. On ne nous donne pas la grandeur de celles de la chapelle basse du Louvre; mais il est à croire qu’elles étaient de la même proportion que les dou/.e apôtres dont Charles V avait décoré la chapelle de l’hôtel Saint - Paul , et qui avaient quatre pieds et demi de haut. Ce goût de décoration fut long-temps en usage, puisque le beau mausolée de Louis XII à Saint-Denis , (pii est d’une époque très-postérieure, nous offre aussi, sous des arcades, des saints assis, qui, avec plus de mérite de dessin et d’exécution, rappellent ceux des heures du prince Jean , et peuvent donner une idee des prophètes des chapelles de Charles V à l’hôtel Saint-Paul et au Louvre, qu’on doit cependant supposer avoir été beaucoup moins bien. Quelques années après, Charles VI lit peindre les statues de l’hôtel Saint-Paul par François d’Orléans, qui employa pour les vêtemens l’or, l’azur, le vermillon et le sinople les plus lins; l’ombelle ou le nimbe placé derrière leur tête était en bois gaufré ou recouvert d’ornemens en mastic dores et peints de blanc, de rouge et de vert. Il est vraisemblable (pie les statues des chapelles du Louvre avaient été peintes avec le même soin et brillaient du même éclat ( 1 ). L’autel de cette chapelle était en marbre; il devait être très-orné et chargé de sculptures, et l’on peut s’en faire une idee d’après ceux que l’on voit à Saint-Denis , et qui remontent au temps de S. Louis. Un grand nombre de petites figures et de sujets en bas-relief remplissent les arcades, d’un travail très-recherché, qui parent le devant* et les côtés de l’autel; cà et là dans les ornemens sont incrustés des verres de couleur ou dorés, ornés de fleurons ou de pièces de blason. Un autel ainsi décoré a été remis en place et parfaitement restauré dans la chapelle de l’eglise Saint-Denis à droite en entrant, qui est due en entier au talent de M. de Bref, secondé de M. Ménager. Le dessin et tous les détails du travail en sont si conformes à ce qu’on faisait dans le bon temps de l’architecture gothique, que, si ce n’était la fraîcheur de ces nouvelles constructions, on pourrait les prendre pour un bel ouvrage du temps de S. Louis.

C’était dans le genre de cet autel que devaient être ceux qui se trouvaient dans les autres chapelles du Louvre et dans les oratoires des princes ; car on sait qu’il y en avait dans tous leurs appartenions, et que, pour la plupart, ils étaient placés dans des tourelles probablement en trompe , surmontées de petits clochetons en pyramide, qui, de tous côtés , hérissaient le Louvre de leurs aiguilles effilées et chargées d’ornemens et de fleurons. Ces oratoires étaient fort ornés de peintures ou de compartimens de couleurs variées, de sculptures et d’un grand nombre de reliquaires, de vases, de flambeaux et d’objets en or et en argent d’un travail très -soigné. Cependant ce que les Œuvres royaux appelaient le sanctuaire dans l’oratoire de la chambre du Roi, ne consistait qu’en une tablette en bois d’Irlande, de 2 pieds de long sur 1 j de large, fixée à la muraille, et qui servait a placer les reliquaires et les heures. On peut, au reste, juger de la recherche qu’on mettait dans la décoration de ces oratoires, qui étaient voûtes et peints, par les miniatures de plusieurs manuscrits, et entre autres par celles

( f ) / oyez |>;ig. 2(’>0 - 2(> I .

ET LES TUILERIES

(Ion heures (l) de l’un des frères de ( hurles Y , de Louis duc d’Anjou, roi de Jérusalem et de Sicile. On y voit de jolis oratoires ornes de colonnes, et dont les murs sont peints de dessins très-variés, de couleurs très-vives et rehaussées d’or; les pavés sont ou couverts de tapis , ou à compartimens de diverses nuances. Des pupitres élégamment sculptes, d’où tombent quelquefois de belles étoiles de soie; ou de velours, soutiennent des livres où l’on a prodigué tout le luxe de la reliure. Il y avait aussi des prie-Dieu garnis de coussins de riches étoiles. Celui du Roi et de la Reine , clans la chapelle basse, était très-grand, et avait 8 pieds de long sur 4 de large : le dossier, en menuiserie sculptée, s’élevait tout droit jusqu a 7 a 8 pieds, et à cette hauteur il se recourbait en avant et formait un dais richement décoré.

Du temps de nos aïeux de meme qu’aujourd’hui , on aimait sans doute à trouver partout une douce température : aussi les cheminées, et les poêles, qu’on nommait chauffc-doux , formaient-ils une partie importante des appartenons, et nous avons vu qu’on en plaçait même dans les chapelles.

Les cheminées d’alors, surtout celles des appartenons du Roi et de la Reine , étaient d’une telle grandeur, qu’on pouvait les orner de statues. A l’hotel Saint-Paul, celle de la chambre du Roi était surmontée de grands chevaux de pierre. On avait placé en 1 365 , sur une de celles de son appartement au Louvre, douze figures d’animaux et treize prophètes. Si Sauvai a bien lu les Œuvres royaux et s’il n’a pas fait ici un double emploi, ces statues étaient sans doute des répétitions des treize projihètes de la chapelle. II est probable que ces figures étaient placées comme on en voit au mausolée de Louis XII à Saint-Denis, sous des arcades qui formaient un couronnement à la cheminée. La disposition n’en est pas difficile à combiner ; il pouvait y avoir sejit prophètes sur le devant, trois de chaque côté, et entre eux eussent été les douze animaux ; mais en ne donnant que 18 pouces de largeur à chaque figure, si elles étaient sur un seul rang, la cheminée eut eu 19 pieds ‘ de large sur 10 pieds ‘ de saillie. Cette sorte de décoration, par son grand aspect et sa dignité, convenait à une demeure royale. La superbe cheminée de Fontainebleau (2) , celles que l’on a placées au Musée royal dans la

( 1 ) Biblioth. roy. Ms. n.° 1156 B.

( 2 ) Voyez fa Description de Fontainebleau , par l'abbé Guilbert, 1. II, p. 50. C ette magnifique cheinine'e , dont les morceaux séparés existent encore en grande partie , et que tous les amis des arts regrettent de ne pas voir re'tablir dans toute sa beauté , ce qui serait facile , avait demande' cinq années de travail, à Jacquet, dit Grenoble, sculpteur, que cet ouvrage seul peut faire regarder comme un fort habile homme. Elle avait 23 pieds de liant sur 20 de large. Quatre colonnes de brocatellc très-riche , de 9 pieds ~ de haut , sans y comprendre les bases et les chapi-

taux corinthiens en marbre blanc , encadraient cette belle cheminée. D’après ce que rapporte l’abbé Guilbert , qui écrivait en 1731 , on la démonta en 1725, lorsque la salle dent elle faisait l’ornement et qui en avait pris le nom, fut changée en salle de comédie. II paraît que les colonnes étaient sur une seule ligne et formaient le trumeau, dont le milieu était occupé par la figure équestre d’Henri IV, en marbre blanc, de haut relief, appliquée sur un fond du plus beau marbre noir. Ce portrait, de l’exécution la plus soignée dans tous ses détails, est certainement un des meilleurs qui existent du

LE LOUVRE

galerie (I Angouléme, d’autres que l’on trouve encore dans d’anciens châteaux, donnent une idée des cheminées du temps de Charles V. Cependant alors elles étaient beaucoup plus vastes, plus élevées, et même d’une autre forme. Il y en avait qui, occupant en entier de grandes tours carrées, permettaient aux personnes attachées au service des princes de s’y réunir et de s’y chauffer; elles y passaient une partie de leurs journées. Le feu était au milieu de la salle, sur un atre qui dominait de quelques pieds le plancher. Au-dessus s’élevait la vaste cheminée , supportée dans son pourtour par de lortes colonnes; le tuyau traversait la voûte, et souvent tout autour , le long des murailles , étaient établies des échansonneries , des fruiteries, des buvettes, ou se fournissaient pour leurs repas les personnes de service. C’était ainsi qu’au Palais de justice et à l’hôtel de Cluny se voyaient autrefois deux énormes cheminées: celle du Palais était même si grande, que le dessous de la salle était occupé par une superbe cuisine de 48 pieds en carré, et qui, à ses quatre côtés, avait des cheminées dont les conduits se réunissaient sans doute à celui de la grande cheminée de l’étage supérieur. Ordinairement cependant elles n’étaient pas aussi grandes, mais elles s’avancaient de plusieurs pieds dans l’appartement; il y entrait, pour ainsi dire, des arbres tout entiers, et la chaleur se répandait par-devant et des deux côtés. Toute une famille prenait facilement place sous le manteau , et c’était là que , dans les longues nuits d’hiver , elle écoutait les fabliaux , les aventures et les ballades des ménestrels et des chevaliers : plus d’une fois sans doute, au Louvre, le bon Charles V, entouré de sa nombreuse famille , se plut, dans la douce intimité qu’inspirait le manteau de la cheminée, à se faire redire par du Guesclin , le bon connétable , et par Clisson , les détails de leurs grands faits d’armes, et à discuter avec le sage Hugues Aubriot tout ce qu’il projetait pour le bien de son peuple et l’embellissement de sa capitale. Ce sont de ces scènes de famille des anciens temps qu’a représentées avec autant de naïveté que de talent M. Fragonard dans quelques-unes des planches du beau Voyage pittoresque et romantique dans V ancienne Normandie , que l’on doit au zèle et aux talens de MM. le baron Taylor, Cailleux et Nodier ( 1 ).

Sauvai, parmi les détails du Louvre, n’oublie pas de nous en donner sur les chenets; on voit qu’on n’y avait pas mis autant de recherche que dans les autres parties de l’ameublement. Il nous apprend qu’en 1367 on en fit

bon roi. II est très-connu par les plâtres (pic l'on en a pris. Au-dessous d’Henri IV, des bas-reliefs en marbre représentaient la bataille d’Ivry et la reddition de Mantes. De chaque côte' du trumeau , entre les colonnes, e'taient, en marbre blanc, les statuesde l’Obeissanceet de la Paix. Lessocles des colonnes formaient les montans de la cheminée ; ornes de consoles en bronze, ils étaient percés de niches remplies par de grands vases de bronze ciselés. Au-

dessus de l’entablement qui terminait l’ensemble de cette grande composition , le chiffre d’Henri IV, surmonté d’une couronne , était supporté par des lions. Lhie inscription apprenait que ce grand roi , vainqueur de ses ennemis , avait fait faire cette cheminée en 1599. 11 serait bien à désirer qu’un jour une nouvelle inscription consacrât l’année de la restauration de ce bel ouvrage.

(1) Voyez dans la xxxiv.e livraison

ET LES TUILERIES

quatre paires en fer ouvre pour l’appartement «le la Reine. Les plus gros pesaient cent quatre vingt-dix-huit livres ; les plus petits, quarante-deux; les autres, soixante et cent. Ils avaient coûte* 2 G livres 13 sous 4 deniers parisis ou 181 francs 40 centimes, à raison de 16 deniers ou 0,02 la livre de fer ouvre. Il n’est guère possible , pour ce prix , à moins que ces chenets n’aient . ète* en fonte, que le travail en ait ète* très-soigné, si l’on y employa la ciselure; cependant ce n’est pas hors de proportion avec ce que l’on payait les statues. On ne nous dit pas ce que coûtaient les pincettes , les pelles et le traifeu, qui étaient aussi en fer travaille*. Quant aux soulHets destinés à animer de pareils brasiers, ils devaient être très-grands , et ils étaient chargés d’ornemens.

Tout ce que nous venons de voir de l’ameublement des appartenions du Louvre de Charles V, n’était que bien peu de chose auprès des richesses qu’il avait réunies dans sa chambre aux joyaux , dont on a indiqué, p. 290, remplacement probable et les dimensions. Avec des mœurs douces et faciles, et même avec des habitudes très-simples, peu de princes ont autant que Charles V aimé la magnificence, moins pour lui que pour les autres ; il se plaisait à faire de superbes présens, et son goût pour les beaux ouvrages encourageait les arts et l’industrie. Il leur fit faire sans doute des progrès, et avança, pour ainsi dire, le temps où ils devaient briller du plus bel éclat. Ce sage roi prépara et fit germer le siècle de Louis XII, de François I.cr, d’Henri II; et si ces monarques , portant les arts à un haut degré de splendeur, f urent pour leur beau royaume ce qu’étaient pour l’Italie les Jules II les Laurent, les Léon de Médicis, Charles V, en favorisant les premiers efforts des arts, acquit à leur reconnaissance les mêmes droits que, quelque temps après lui, eut en Italie le vénérable Corne de Médicis. On sait que ce n’est pas seulement sous le point de vue de la richesse de la matière et du luxe qu’il faut considérer les nombreux ouvrages en or, en argent, en pierreries, en émaux, que l’on fabriquait alors, et que des ateliers des orfèvres, des joailliers, sortirent, aux siècles de la renaissance, les premiers et les plus habiles sculpteurs. Le Vulcain d’Homère, après avoir ciselé les armes d’Achille ou des trépieds , animait des statues qui ravissaient les dieux ; de même les artistes de ces siècles féconds quittaient un vase d’or, une armure brillant detous les métaux, une parure en pierreries, pour s’essayer a tirer du bronze et du marbre des compositions plus hardies , et l’homme dans toute sa grandeur et dans le développement de ses formes.

Le goût de Charles V pour les belles productions de l’orfèvrerie et pour tout ce qui tenait à ce genre de luxe se répandit dans sa famille Tous les princes avaient de riches vaisselles d’or et d’argent et une grande quantité «le joyaux précieux de toute espèce. C’était dans les chapelles , dans les salles de repas ou de représentation , que l’on se plaisait à déployer toutes ces

du Voyage pittoresque et romantique dans l’ancienne Normandie une cheminée des Andefys , qui peut dater du xiii.c siècle, et quia 10 ou 11 pieds de haut en tout; dans fa xxtx.e livraison , celle d'une maison de la rue Croix de fer, à Rouen , qui en a 12 ;

et dans la xxvi.c livraison , on a donné la cheminée de l’ancienne abbaye de Saint- Amand, qui est aussi très-grande. Toutes ces cheminées sont d’une grande richesse d’ornemens, que les lithographies ont rendus avec beaucoup de soin.

LF LOU VU F.

richesses. (Quoique 1 on eut , comme aux temps homériques , de grands coffres ou dt.'s bahuts sculptes et incrustes d’ivoire ou de métaux qui contribuaient a orner les appartemens, ils servaient peu a renfermer le mobdier en or, en argent : une partie de la. vaisselle était exposée dans des buffets assez étroits et élevés, oii elle était placée sur plusieurs gradins dont le nombre était en proportion de la dignité des personnes. II n’y avait (pic la Reine qui eut le droit d’avoir quatre gradins à son dressouer ; c’est ainsi qu’on appelait ces buffets ouverts, dont la forme parait avoir etc, pour ainsi dire , consacrée, du moins pendant un certain temps ; car on la retrouve presque toujours la même dans la plupart des manuscrits du xiv.,; siècle. On en voit de très-beaux dans le manuscrit de la Cité de Dieu, que j’ai déjà cite ( 1 ) , ainsi que dans d’autres de la bibliothèque royale. II y en a aussi de très-remarquables dans l’Histoire d’Alexandre le Grand et dans le Serment du Paon de M. Bourdillon. Le fond de ces dressoirs s’élève tout droit, et il est terminé par une espèce de dais bombé qui vient en avant. Ces meubles sont en bois sculpté et rehaussé de dorures. M. Willemin en donne le dessin dans ses planches du xiv.e siècle. II eut fallu beaucoup de dressouers de ce genre pour étaler tout ce que possédait en objets précieux Charles V à l’hôtel Saint- Paul, aux Tournelles, à Vincennes, et surtout au Louvre, oii il y en avait plus que dans tous les autres châteaux. C’était dans la grande salle des joyaux , peinte en 1 365 par François d’Orléans, qu’on les conservait dans de grandes ^armoires de bois d’Irlande à plusieurs rangs de tablettes , et qui étaient garnies de vitraux et de grillages. La richesse de ce trésor et de ceux que Charles V avait dans ses autres demeures, mérite que nous fixions , quelques instans, nos regards sur cette espèce de musée d’orfèvrerie et de joaillerie , et l’on me pardonnera si je fais observer que la salle où il était placé touche celle du Musée royal où sont exposés les vases en matières dures et précieuses, et que les pièces destinées à former le musée de Charles X , qui sont au-delà de la grande salle dont une partie était autrefois celle des joyaux de Charles V, occupent le même emplacement que les appartemens de ce sage roi. Nous verrons que cette même partie du Louvre donnera lieu plus tard à d’autres rapprochemens et à de doux et tristes souvenirs.

Les joyaux d’or enrichis de pierreries , la vaisselle d’or, de vermeil et d’argent, que possédait Charles V dans ses châteaux du Louvre, de Melun , de Saint-Germain en Laie, de Crcil, de Vincennes, de Beauté, et dans son hôtel Saint-Paul, étaient trop considérables pour que je pusse les faire connaître ici en détail. Si l’on desire voir à quel point le luxe des bijoux et la magnificence des ameublemens étaient parvenus à cette époque , on trouvera facilement à se satisfaire dans un manuscrit très-beau et très-curieux de la bibliothèque royale, coté 8356. C’est un inventaire commencé le 21 janvier 1379 et qui contient l’ennmération très-circonstanciée de ce qui composait le trésor et une partie du garde-meuble de Charles V. Outre les joyaux de la couronne et tout ce qui servait à la parure du Roi et de la Reine, à leur table et à leurs chapelles, on y décrit en grande quantité les tentures, les

( I Bibliothèque royale, Ms. n.°67f2.

ET LES TUILERIES

tapisseries de leurs appartenions. Tout y est minutieusement relate, et l’on y rapporte meme le poids d’un grand nombre d’objets en or et en argent. Poucet de la Grave ( 1) donne un extrait assez étendu de cet inventaire, dont je me bornerai à offrir un résumé.

En réunissant les objets d’or dont on indique le poids, on trouve qu’il y avait plus de 1 403 mares de ce précieux métal ; ce qui ferait aujourd’hui , le mare d’or valant 843r,02G, une somme de 1,1 82,7G5 Irancs. Mais il v a une infinité’ de choses, telles que vases, cassettes, coupes, aiguières, &c. , dont on ne donne pas le poids, et qui cependant, pour la plupart, semblent n’avoir pas etc d’un très-petit volume; ce qui autorise à porter au double la somme ci-dessus, et à admettre qu’il y avait au moins quatorze cent trois livres pesant d’or ou pour 2,366,000 francs d’or travaille’ dans le trésor de Charles V. Je ne sais si, dans ce moment-ci, le garde-meuble d’aucun souverain de l’Europe en possède une aussi grande quantité, et il y a lieu de s’étonner que ce grand prince, après avoir eu tant de guerres à soutenir, après avoir construit tant de somptueux édifices , ait pu amasser, en partie, et laisser après lui un trésor aussi considérable sans grever son peuple, sans nuire à ses finances, qui étaient en assez bon état pour qu’il y eut à sa mort quelques millions dans les coffres de son épargné.

Les objets cités dans l’inventaire étaient non-seulement, pour la plupart, ornés de ciselures, parmi lesquelles j’ai remarque des sirènes, des lions, des têtes de taureau, qui décoraient le corps des vases et les anses, mais ils étaient encore enrichis de pierres précieuses et de perles d’une grande valeur. Il v en avait même, ainsi que des camées et des émaux, sur des vases et des plats destinés au service de la table; et, d’après les peintures des manuscrits , on peut juger de la variété des ornemens de cette époque. En général , cependant, la vaisselle d’or était unie, avec un simple godron sur les bords, ou des écussons en relief, émaillés aux armes de France. Parmi cette foule d’objets enrichis de pierreries, il y a des articles dont le nombre de pierres est indiqué. 11 estàcroire que c’étaient celles qui avaient le plus de prix par leur grosseur et par leur eau; ce qu’on a soin de faire remarquer dans l’inventaire. On n’y trouve que 22G diamans, 179 rubis balais, 1218 perles, 79 saphirs, 56 émeraudes , et une seule turquoise; mais, vu la quantité de montures dont on ne rapporte pas le nombre des pierres précieuses , il devait être beaucoup plus considérable.

On se tromperait au reste très-fort si, d’après l’éclat dont brillent aujourd’hui les pierres précieuses, on pensait que cette salle des joyaux resplendissait du leu et des vives couleurs des pierres qu’on y voyait de toutes parts. Parmi ces belles matières il n’y avait que les perles qui jouissent des mêmes avantages que celles de nos jours. Il en était tout autrement des diamans et des gemmes : leur éclat ne ressemblait pas alors à celui que nous parvenons à leur donner, et qu’ils doivent à l’art de les tailler, de les polir , et, par des facettes multipliées et bien combinées , d’ajouter à leur feu et de les rendre étincelantes. Depuis long-temps, même dans l’antiquité, on savait

( 1 ) Histoire de Vincennes , t. I.cr , p. 294 -307.

LE LOUVRE

réduire le diamant en poudre et s’en servir pour tailler ou pour user les pierres précieuses et leur faire prendre le poli; mais on ne les taillait pas à arêtes vives , et, pour la plupart, leurs faces étaient légèrement bombées, souvent même arrondies en cabochon, et les coins en étaient émoussés. Le saphir, le rubis même, ne pouvaient alors jeter que peu d’éclat. Quant au diamant, on n’avait pas encore découvert le secret qui semblait s’offrir de lui-même , de se servir de sa propre poudre , ou d’en frotter deux l’un contre l’autre, pour leur donner une forme avantageuse et les rendre brillans au moyen de facettes. On n’employait cette belle pierre que dans l’état où la nature la produit quelquefois, soit qu’ayant été roulée dans les eaux elle ait acquis un certain poli, ce qui lait alors nommer les diamans bruts ingénus ; soit lorsqu’on la trouve en petites pyramides qu’on nomme pointes naïves, et qui paraissent être le résultat de la cristallisation. Dans ces deux cas, le diamant, quoiqu’il ait été dépouillé de la croûte obscure qui l’enveloppe ordinairement, n’a que bien peu de jeu. Tels devaient être ceux de Charles V; car ce ne fut que long-temps après lui , en 1476 , que Louis de Berghen , de Bruges, trouva par hasard le moyen de tailler le diamant et de lui donner toute sa valeur, ainsi qu’aux pierres précieuses, et de les faire briller d’un éclat inconnu avant cette précieuse découverte.

Parmi les joyaux de Charles V, on peut citer trente couronnes d’or garnies de diamans, de saphirs , de rubis, d’émeraudes ; dix cercles d’or aussi riches. D’après ce que l’on en dit, il paraît que c’étaient des couronnes légères, formées d’un cercle, souvent cylindrique, orné de petits fleurons détachés , et tel que ces cercles qui , à Saint-Denis , fixent autour de la tête de plusieurs reines le voile qui la couvre. Les chapels d’or étaient aussi des espèces de couronnes, ou plutôt c’en était une partie, la coiffe en étoffé d’or enrichie de pierreries et de perles. Le f routier devait être placé au-dessus du cercle et pouvait s’en détacher; s’élevant sur le front, il entourait la tête, et l’on y déployait une grande richesse. Je ne parlerai pas des ceintures, des agrafes, des boutonnières, des fermails , dont les ornemens, les boutons trèsforts, étaient en beaux diamans et en perles ; il y en avait un grand nombre. On trouve encore dans cet inventaire dix images en or posées sur de lourdes bases d’argent, les figures de Jésus-Christ, de la Sainte Vierge , de S. Denis, de S. Michel; la première pesait 14 marcs d’or, les autres un peu moins. On voit aussi que Charles V avait des joyaux affectés à différens jours, et l’on trouve sa bague et sa croix des vendredis : celle de Rhodes était assez riche pour être réservée aux grandes cérémonies; elle était formée de dixsept gros rubis d’Orient, de seize diamans et de dix-sept grosses perles. On ne sera pas étonné, en se rappelant les idées superstitieuses de nos crédules aïeux, qu’il y eût dans ce trésor des pierres qui passaient pour guérir de la goutte et pour procurer des enfans, et il était juste que ces propriétés méritassent à ces amulettes ou à ces salutaires talismans des entourages depierres précieuses.

Charles V avait aussi beaucoup de camées, sans doute antiques. On sait que ce fut lui qui donna , en 1379, à la Sainte-Chapelle la belle agate qui représente l’apothéose d’Auguste; cet admirable monument, l’un des plus

ET LES TUILERIES

précieux qui existent, fait partie de la collection d’antiques de la bibliothèque royale. On avait cru autrefois que cet immense came'c offrait un sujet chrétien : aussi était-il enchâssé au milieu de différons saints. La première explication satisfaisante de cette grande composition de dix-sept figures a été donnée, en 1(519, par le savant Peircsc ; et depuis, M. Visconti et M. Mongcz, de l’académie royale des inscriptions et belles-lettres, en ont fait le sujet de leurs intéressantes recherches ( 1 ) : une planche de mon ouvrage offrira aussi cette belle agate. On sait que cette pierre, ainsi que d’autres antiques , avait été rapportée d’Orient par S. Louis, et ce monument, unique par son volume et par sa beauté, réunit pour nous au mérite de son antiquité celui d’appartenir à la France depuis plusieurs siècles, et d’étre parmi les antiques une de celles dont la découverte, dans les temps modernes, remonte à la plus ancienne époque. Il est à croire aussi que le rubis oriental gravé qui, selon l’inventaire, représentait un roi sans barbe , et dont Charles V se servait pour cacheter les lettres qu’il écrivait de sa propre main , était de meme une antique. Outre les pierres précieuses montées, Charles V et la reine Jeanne de Bourbon avaient de petits coffres remplis de pierreries et de perles de toutes les espèces , et plus de cent cassettes, boites, bouteilles, petits reliquaires en or d’une grande richesse. On voit aussi avec plaisir que l’on conservait comme de précieux souvenirs les objets qui avaient appartenu à nos anciens rois :1e trésor de Charles V possédait la coupe d’or de Dagobert , pesant 4 marcs ; celle de Charlemagne , enrichie de saphirs, était de 5 marcs 5 onces -j; la coupe de S. Louis avec son aiguière était tout unie et pesait 7 marcs G onces.

Quant à la vaisselle d’or garnie de pierreries, c’est par douzaines que l’on trouve dans l’inventaire les gobelets , les aiguières , les pots de différentes mesures, les flacons, et tout ce qui tient au service de la table. On cite, parmi les pièces considérables en or émaillé, des nefs ou espèces de plats creux de forme oblongue comme un bateau. La grande nef, qui aux deux bouts avait des anges soutenant des écussons de France, était supportée par six lions d’or et pesait 53 marcs. II y en avait une autre dont des serpens formaient les anses; elle était du poids de 34 marcs : celle que la ville de Paris avait donnée au Roi en pesait 125. Je ne finirais pas si, d’après l’inventaire, je rapportais les vases sacrés, les croix, les hanaps , les bassins, les estamoyes, espèce de bouteilles, ainsi que les justes, les ampoules, les pots à aumônes, les salières, les gobelets, les chandeliers, ciselés ou unis, avec ou sans émaux, qui faisaient partie de cette magnifique vaisselle d’or. Tout y était en profusion , et donne une idée très-relevée de la somptuosité des repas et des fêtes que donnait Charles V, aux jours des grands ebattemens , à l’hôtel Saint-Paul , au Palais , ou dans la grande salle basse du Louvre. Après avoir exposé cette vaisselle d’or , celles en vermeil et en argent feraient peu d’effet; elles étaient très-considérables, et il suffit d’y faire remarquer quatrevingts images en argent dont on ne donne pas le poids; une châsse qui pesait 114 marcs, 29 grandes croix d’église enrichies de camées, de saphirs, de

( 1 ) Iconographie romaine , t. Il , p. 157, pf. 2G.

LE LOUVRE

perles; dix-neuf douzaines d’écuellcs «le vermeil, vingt douzaines en argent. 11 est vrai que j’aurais pu dire ci-dessus qu’il y en avait six douzaines en or, pesant ensemble 217 marcs, ou un peu plus d’une livre et demie chacune.

D après ce que nous venons de voir , il est aise’ de juger de la magnificence des appartemens de Charles V et de Jeanne de Bourbon au Louvre. Ils seraient certainement fort remarquables aujourd’hui par la somptuosité et la solidité' tle leur luxe : aussi n’est-il pas étonnant qu’à cette époque ils aient fait l’admiration générale, et que l’empereur Charles IV, et son lilsWenceslas , roi des Romains, lorsqu’ils vinrent à Paris en 137 8, n’aient pu se rassasier de contempler les belles choses qu’ils voyaient de tous côtés au Louvre et dans les châteaux du Roi. On trouve dans une vieille chronique de la bibliothèque royale, qui va jusqu’en 1380, et que cite Poncet de la Grave ( 1 ) , que ces princes eurent un grand plaisir à recevoir, de la part de Charles V, de magnifiques joyaux , tels qu’on les savait faire à Paris, qu’il leur fit offrir par ses frères les ducs de Berri , de Bourgogne et de Bourbon, par son chambellan Bureau de la Rivière, dont il y a une statue à Saint-Denis, et par Gilles Malet. On conçoit que Christine de Pisan ait trouvé que tout était merveilleux dans les appartemens des demeures royales; les aornemens des sa les , dit-elle, chambres d'estranges et riches bordeures à grosses perles d'or et sot/c à ouvrages divers ; le vaissellement d’or et d’argent , et autres nobles estorcmcns ( meubles), nestoit se merveilles non j étaient merveilleux ].

Parmi les nombreux ouvrages en prose et en vers de Christine, femme d’une grande instruction , même pour un siècle plus éclairé que celui ou elle vivait, il y en a un très-curieux et qui renferme, sur les moeurs et les usages de cette époque, des détails précieux , qui , pouvant servir à donner une idée du genre de luxe de ce temps, ne se trouveront pas déplaces ici. Cet ouvrage, que ne manque pas de citer M. Petitot à la suite de son intéressante notice sur Christine de Pisan , est intitulé le Trésor de la cité des dames (2). Elle y donne des règles de conduite aux femmes de toutes les conditions, depuis celles qui sontsur le trône jusqu’à celles que la pauvreté réduit à mendier leur pain , ou à faire encore pis. Christine s’élève contre le luxe immodéré qui s’était introduit dans tous les états et qui dérangeait les fortunes, et elle cite pour exemple ( fol. cvtit ) l’ameublement et les recherches de la femme d’un marchand, non de ceux qui, comme à Venise ou à Gènes, « vont oultre mer » et par tout pays ont leurs facteurs , achaptent en gros et font grandz frais, » et puis semblablement envoyent leurs marchandises en toutes terres à » grandz fardeaulx et ainsi gaignent grandz richesses, et tels sont appelez » nobles marchantz; mais celle dont nous disons achapte en gros et vend

(1) Tome I.er, p. 135 et suivantes. les Mémoires de Christine, qui forment le

(2) Ce livre n’a clé imprime qu’en 1 53G, tome V de la belle collection des Mémoires long-temps après la mort de Christine de relatifs à l'histoire de France, publies avec Pisan. Il y a de ce Trésor, ainsi que des tant d’exactitude parce laborieux etjudiautres ouvrages dont elle est auteur , plu- cieux écrivain, dont les lettres auraient sieurs manuscrits à la bibliothèque royale, encore plus à regretter la perte s’il n’était M. Petitot les indique tous avec soin dans remplace' par son frère.

ET LES TUILERIES

,, à detail pour quatre souz de denrées [ 2 francs 10 centimes] ( se besoing „ est), ou pour plus ou pour moins ( quoiqu’elle soit riche et portant trop » grand estât). Elle list à une gesine [ couche ] d’ung enfant qu’elle eut, n’a „ pas long-temps. Car , ains j avant | qu’on entrast en sa chambre , on passoit „ par deux autres chambres moult belles, où il y avoit en chaseune ung » grand lict bien et richement encourtine , et en la deuxiesme un grand » dressoir [ buffet | couvert, comme ung autel , tout charge de vaisselle tl’ar- » gent. Et puis de celle-là on entroit en la chambre de la gisante, laquelle etoit » grande et belle, tout encourtinec de tappisserie faicte ii la devise d’elle, » ouvrée très-richement de fin or île Chippre, le lict grand et bel, encourtine » d’ung moult beau parement, et les tappis d’entour le lict mis par terre, sur » quoy on marchoit, tous pareil/, à or, et estoient ouvrez les grands draps de » parement, qui passoient plus d’un espan [empan] par soubz la couverture , » de si fine toile de Reims, qu’il/ estoient prisez à 300 frans [3240 francs], n et tout par dessus ledict couvertouer à or tissu estoit ung autre grand » drap de lin aussi délié’ que soye, tout d’une piece et sans cousture,qui » est une chose nouvellement trouvée à faire, et de moult grand coust [prix] , » qu’on prisoit 200 frans [ 2100 francs] , et plus, qui etoit si grand et si n large, qu’il couvroit de tous lez le grand lict de parement, et passoit le » bord- dudict couvertouer, qui traisnoit de tous les costez. Et en celle n chambre estoit ung grand dressoir tout pare, couvert de vaisselle doree. n Et en ce lict estoit la gisante, vestue de drap de soye tainct en cra- » moisy, appuyée de grand/ oreillez de pareille soye à gros boutons de » perles, atournée [parce] comme une damoyselle. Et Dieu scet les autres n superfluz despens de festes, baigneries, de diverses assemblées, selon les n usaiges de Paris à acouchées , les unes plus que les autres , qui là » furent faictes en celle gesine; et pour ce que cest oultraige [ luxe ] passa n les autres (quoiqu’on en face plusieurs grandz ) , il est digne d’estre mis en » livre. Si fut ceste chose rapportée en la chambre de la Royne.... qui guères » plus n’en feroit. »

Ce passage curieux de Christine de Pisan pourrait fournir matière à des recherches sur le luxe et l’industrie à cette époque ; mais ce ne serait pas ici leur place. J’ai seulement voulu donner, d’après l’ameublement d’une riche marchande, une idée de ce que pouvait être celui du palais ou des appartemens de Charles V, qui d’ailleurs, pour ce qui le regardait personnellement, était ennemi du faste.

Je ferai cependant observer qu’il y avait plusieurs espèces de lits près desquels les plus grands des nôtres n’eussent été tout au plus que des couchettes; car ceux auxquels ils donnaient ce nom avaient fi pieds sur 7 , et les lits étaient de 10 à 1 t pieds de large sur 12 de long, et pouvaient contenir toute une famille. On en voit un très-curieux exemple, et c’est le seul que j aie rencontré, dans les heures de Jeanne de France, de la bibliothèque royale. Une des miniatures du feuillet 1 G8 offre sept personnes couchées dans le même lit , qu’elles sont loin de remplir. Dans ces peintures et dans d’autres , les lits, qu’on trouve en grand nombre, sont entourés de rideaux très-riches et dont la couleur est ordinairement d’un beau rouge amaranthe. Les ciels,

LE LOUVRE

très-vastes, sont presque toujours carres. A un de leurs angles pend un morceau d’etoffe, quelquefois d’une autre couleur , et replie , dont on se servait pour se soulever et se mettre sur son séant. Les lits sont élèves sur une marche couverte de tapis, et, de même que dans la description de Christine, les courtepointes, les draps à riches et larges bordures brodées, sont d’une grande ampleur et tombent jusqu’à terre. On ne peut mieux terminer ceci qu’en ajoutant au passage de Christine de Pisan quelques vers de Gilles Corrozet, qui , quoique beaucoup moins ancien que Christine, donne la disposition de quelques meubles d’une manière qui se rapporte avec les peintures du xiv.c siècle etavec le récit de Christine. M. Willemin, dans son ouvrage , les cite comme accompagnement des dessins d’un siège et d’un bahut très-beaux du commencement du xvi.c siècle, appartenant à M. le vicomte de Senonnes, de l’académie des beaux arts, amateur zélé, qui à la théorie des beaux-arts en réunit aussi la pratique. Voici ces vers:

Chaire compagne de la couche ,

Chaire près du lict approche'e Pour deviser à l’accouche'e ,

Chaire bien ferme'e et bien close,

Où le niuscq odorant repose Avec le linge delye' ,

Tantsouef fleurant, tant bien plye'.

Ayant déjà parlé, p. 307, des différentes espèces de sièges du temps de Charles V, je n’ajouterai ici que quelques mots. Quand Sauvai dit que les escabelles communes, faites en manière de coffre, coûtaient 3 sous [l franc 02 centimes] , et celles qui avaient des piliers ou des pieds , 4 sous [2 francs 16 centimes ], il est probable qu’il y en avait peu de ce genre dans les appartemens de Charles V. On s’asseyait cependant sur de simples tréteaux de bois; il y en avait quatre rangées autour de la table oit le Roi était assis avec ses conseillers d’état. II est à croire qu’ils étaient destinés aux personnes qui pouvaient assister au conseil sans y avoir voix. II n’y avait de chaises pliantes et à bras que dans les appartemens de la Reine, et elle seule s’en servait. Le bois, peint en rouge, était rehaussé de roses en étain doré; de longues franges de soie attachées avec des clous dorés formaient la bordure du siège, garni de cor douan vermeil , cuir ou maroquin rouge de Cordoue. Les coffres ou bahuts servaient aussi de sièges; et même, dans des temps plus rapprochés, et dans un récit que fait Brantôme, on voit qu’étant chez la Reine avec un de ses amis, ils étaient assis sur un coffre.

Parmi les différentes parties du Louvre et les objets précieux qu’il renfermait sous Charles V, il n’y en a pas qui mérite d’attirer autant l’attention que la tour de la librairie, qui contenait en trois chambres la bibliothèque de Charles V, composée de909 volumes, dont 209 volumes au premier étage, 200 au second et 380 au troisième. On ne sera peut-être pas fâché d’avoir quelques détails sur cette collection; ils sont d’autant plus curieux qu’ils sont consignés dans un manuscrit très-précieux de la bibliothèque royale , écrit en 1373 par Gilles Malet, bibliothécaire de Charles V et de Charles VI ,

LES TUILERIES

ET

lorsqu’il rendit compte du depot qui lui avait e te’ confie. Ce catalogue, petit in-folio bien conserve, de 62 feuillets, sur beau papier, matière encore assez rare à cette époque, d’une belle écriture , quelquefois assez difficile à lire, a appartenu à Colbert et à son fils l’archevêque de Rouen. 11 adonné lieu à trois dissertations de Boivin le cadet, insérées dans les tomes I, II et V des Mc moires (le l’académie des inscriptions cl belles-lettres. D’autres savons en ont parlé; mais il n’a pas encore été, je crois, publié en entier, et on n’en a donné que des extraits. Peut-être, au reste, a-t-on bien fait; car cette bibliothèque, très-considérable et très-curieuse pour l’époque où elle fut formée, était composée, comme nous le verrons tout-à-l’heure, de manière à ne pas exciter aujourd’hui beaucoup d’intérêt.

Charles V, instruit pour son temps, aimait les sciences et les lettres, et protégeait ceux qui s’y livraient, selon l’expression de son historien ( 1 ) : «La sage administracion du pere le fîst introduire ès lettres moult sufli- » samment, et tant que competemment entendoitson latin et suffisamment » scavoit les réglés de grammaire. »

Charles V ne devait pas trouver dans la bibliothèque qu’il avait héritée du roi Jean son père, de quoi occuper les loisirs que lui laissait le gouvernement et qu’il employait à l’étude. Cette bibliothèque, selon les uns, n’était composée que de dixvolumes; selon d’autres, elle en possédait vingt. On sait cependant que S. Louis avait rapporté de l’Orient un grand nombre de manuscrits, qui probablement ne furent pas soignés et qui se dispersèrent. II en avait d’ailleurs légué une grande partie aux Cordeliers, aux jacobins, et à l’abbaye de Royaumont. On ne sera pas étonné que ceux qu’il avait pu laisser à sa famille ne se soient pas conservés pendant les quatre-vingt-quatorze ans qui s’écoulèrent depuis la mort du saint roi (en 1270) jusqu’à I’avénement de Charles V (en 1364), lorsqu’on verra la destinée de la bibliothèque de Charles V peu de temps après sa mort.

A une époque qui précède de près de cent ans la découverte de l’imprimerie, une réunion de 909 volumes était très-considérable : le sage roi avait fait de grandes dépenses pour se les procurer dans tous les pays; il faisait rechercher les plus beaux manuscrits, et se plaisait à les faire relier avec magnificence. La plupart avaient des couvertures de cuir ou de maroquin rouge, de velours ou de drap d’or, ou de soie unie ou brodée , chargées d’ornemens en relief, ciselés ou frappés , et elles étaient garnies de riches fermoirs d’argent ou de vermeil : sur presque tous ces livres on avait applique les armes du Roi en or et en vermeil. Ils étaient enrichis de dessins enlumines ou de miniatures faites avec soin ; ce que ne manque pas de faire remarquer Gilles Malet, qui, en décrivant ces livres, donne plutôt pour renseignement ce qui a rapport à l’extérieur que ce qui regarde le contenu : aussi ne nomme-t-il presque jamais les auteurs des ouvrages.

Il paraît que depuis long-temps on cultivait avec soin l’art de l’écriture en France, et l’on ne peut rien voir de plus beau et de plus recherché sous le rapport de la calligraphie que le petit livre de prières connu sous

( 1 ) Christine de Pisan , 1. I.°, cliap. vi.

le nom d Heures de S. Louis, et celles du prince Jean dont j’ai déjà eu occasion de parler. Il n’est peut-être pas sans interet de faire remarquer que Charles V même avait une belle écriture; ce (pii était très-rare à cette époque parmi les personnes qui ne se vouaient pas aux lettres. Voici un fac simile de sa signature et de quelques lignes de son écriture, dont l’original est parmi les manuscrits de la bibliothèque royale , et que je «lois à l’obligeance de M. Méon , savant éditeur des romans de la Rose, du Renard et de fabliaux, et l’un des conservateurs des manuscrits de la bibliothèque royale. Outre la signature de Charles V, on voit sur cet exemplaire précieux de la Bible les noms des différens rois auxquels il a appartenu depuis Charles le Sage, et ils sont aussi écrits de leur propre main :

On peut juger de la beauté de la collection de Charles V par un assez grand nombre de manuscrits de la bibliothèque royale, qui , s’ils n’ont pas fait partie de celle que ce prince avait au Louvre, lui ont du moins appartenu. II y en a même beaucoup qui ont été faits ou traduits par ses ordres, et l’on y voit souvent, ou Raoul de Presle , un de ses conseillers, ou quelque autre savant, offrir à genoux à Charles V le livre qu’il les avait engagés à composer et qu’ils lui dédient. Ces ouvrages, en général, sont

ET LES T U IL K lll ES.

très-volumineux , en très-beau vélin , remplis de miniatures, et l’écriture en est d’une grande perfection.

D’après ce que nous venons d’exposer, les manuscrits du xiv.' siècle de la bibliothèque royale donnent une très-bonne idée de celle de Charles V, sous le point de vue de l’exécution. Quant aux peintures de ces manuscrits, quoiqu’il v en ait qui soient agréablement faites et qui excitent et récompensent la curiosité par la foule de costumes, d’usages, de meubles, quelles nous ont conservés avec une grande naïveté de dessin , cependant on se tromperait sans doute, si on les regardait comme les meilleures productions de la peinture à ces époques. Ce n’était certainement pas le travail des artistes qui avaient le plus de talent, bien que quelques-uns des anciens peintres se soient fait une grande réputation dans la peinture des manuscrits. Souvent c’était l’ouvrage de religieux qui, par leur état, ne pouvaient pas donner aux arts tout le temps qu’ils réclament; et d’ailleurs ces dessins, de petite proportion , faits d’une manière expéditive pour rester dans les couvens, ou qui passaient dans les bibliothèques peu nombreuses , ou dans les oratoires, soit des princes, soit des particuliers, ne pouvaient pas être très-étudiés , et ce devait être des objets de commerce. Si l’on en trouve qui sont satisfaisans, on peut croire que ceux que faisaient les meilleurs peintres du temps devaient être beaucoup mieux. Renfermés, pour la plupart, dans la solitude des cloîtres, et retirés du commerce du monde , il est peu de ces enlumineurs de manuscrits qui aient laissé un nom après eux ; mais , si c’eut été des peintres proprement dits, la France en aurait eu une immense quantité, tant est considérable le nombre de ces peintures. Quant aux ouvrages des peintres dont c’était l’unique profession, le temps les a fait disparaître, et l’on ne peut plus juger de leur mérite.

Malgré la richesse de ses livres et le prix qu’il y attachait, Charles V, ne les regardant pas comme une propriété exclusive, en faisait jouir tous les savans. Les armoires qui les renfermaient, garnies de treillages et de vitraux peints, leur étaient ouvertes à toute heure du jour et de la nuit; et le Roi avait fait placer dans les chambres de sa bibliothèque des lampes d’argent et trente chandeliers, pour qu’on pût travailler la nuit et consulter ses manuscrits, qui devenaient la richesse de tous ceux qui voulaient y puiser. Les peintures des livres du xiv.c siècle et les planches que M. Willemin en a tirées, nous offrent tous les différens meubles dont nous venons de parler, et même la disposition des bibliothèques. On y voit des pupitres de formes variées, très-ornés de sculptures , ou quelquefois recouverts de riches étoffes ; souvent ce ne sont que de grands plateaux ronds sur lesquels on pouvait placer plusieurs volumes qu’on élevait à volonté au moyen de la grosse vis en bois qui soutenait le plateau. Les bibliothèques, peu élevées, sont à la portée de la main. Les chandeliers ou espèces de lustres en bronze ou en fer qui descendent du plafond se divisent en plusieurs branches, et leurs formes diverses, relevées par des ciselures et des ornemens en relief dans le goût gothique, ne manquent pas d’agrément. La plupart des livres , à tranches dorées, ont des trois cotés des fermoirs en argent ou en vermeil, et il règne beaucoup de variété dans les ornemens imprimés à froid ou eu or sur les

reliures bleues, violettes ou d’un beau rouge. On trouverait à donner eneore bien des details sur ce qui a rapport au materiel des bibliothèques du temps de Charles V, et par conséquent sur celle de la tour de la librairie au Louvre; mais il vaut mieux avoir recours aux ouvrages originaux oii l’on peut les puiser, et dont les peintures en diront beaucoup plus que mes descriptions.

Il est singulier que parmi les personnes qui ont parlé de cette bibliothèque de Charles V au Louvre, et qui ont fait observer qu’elle était trèsconsidérable pour cette époque, il n’y en ait aucune qui ait fait remarquer que c’était peut-être la collection delivres la plus nombreuse qu’il y eut alors, et peut-être même la seule qui existât. Il aurait cependant été bon de fournir une nouvelle preuve qu’à des époques très-reculées nos rois se sont intéressés aux sciences et aux lettres autant que les autres souverains ou (pie les autres états de l’Europe , et qu’ils ont mis leurs soins à favoriser le progrès des lumières.

Quoique l’Italie eut produit dans le xm.e et le xiv.e siècle le Dante (né en 1265, mort en 1321 ), Pétrarque (né en 1304, mort en 137 4),Bocace (né en 1306 , mort en 1375 ), et plusieurs littérateurs qui , pleins de zèle pour les lettres, avaient cherche à les ranimer, et dont le génie avait porté tout d’un coupla langue italienne à une perfection ou à une vigueur qu’elle perdit bientôt après eux , cependant ce ne fut que dans le commencement du xv.e siècle que les esprits se tournèrent vers l’étude approfondie des auteurs anciens et des sources de la saine littérature. On mit alors tant de zèle à étudier les écrivains grecs et latins et à se rendre leurs langues familières, qu’une grande partie des savans négligea la langue italienne, et il est curieux de voir dans des ouvrages et des lettres du temps de Cotne, de Laurent de Médicis, et de Léon X, écrits par des hommes du premier mérite, à quel point l’italien , mêlé de mots latins, était devenu, surtout en prose, dur et barbare : on n’y reconnaît plus la langue du Dante, de Pétrarque et de Bocace, et on ne la retrouve que dans les vers de Laurent de Médicis et de quelques poètes. Mais aussi le grec et le latin , recevant tous les hommages , y avaient-ils beaucoup gagné ; on les écrivait avec pureté , et les savans qui se réfugièrent en Italie pour se soustraire à la tyrannie des Turcs, y trouvèrent des écoliers ardens, infatigables, et qui bientôt devinrent leurs émules. Ce fut alors qu’on s’occupa avec zèle à rassembler les ouvrages épars des auteurs anciens, qui , comme le dit Roscoe (l) , pourrissaient dans l’obscurité. Bocace avait bien rassemblé un grand nombre de manuscrits anciens, et on lui doit d’avoir le premier recueilli et mis en ordre les poésies d’Homère, qui reparut, pour ainsi dire, le premier pour assister à la renaissance de la littérature grecque.

On forma alors des bibliothèques ; mais , à l’époque de Charles V , il n v en avait peut-être pas une, à l’exception de celle de la Sorbonne , rassemblée sous S. Louis (2) , qui égalât la sienne pour le nombre des ouvrages. Les

( I ) Vie de Laurent de Médicis , i p. 30.

. I.rr, (2) Dans un ancien catalogue de la bibliothèque de la Sorbonne , dressé en

ET LES TUILERIES

Medicis, par leur crédit et leur fortune, par les relations étendues que le commerce leur donnait en Orient, contribuèrent plus que tous les autres princes à imprimer ce noble élan aux esprits et à le maintenir. Ce ne fut qu’en 1433 que Conte de Medicis, banni de Florence , londa à Venise la bibliothèque de Saint-George. Ce grand homme fut puissamment seconde par Poggio Bracciolini de Florence ( ne en 1381 , mort en 1459) , a qui scs voyages dans la plupart des contrées de l’Europe offrirent les moyens de recueillir un grand nombre de manuscrits, dont plusieurs, a demi pourris, dit-il, furent trouvés par lui dans une tour obscure. Guarini tle Vérone, Jean Aurispa, François Philelfe, tous savans distingués, réunirent beaucoup d’ouvrages à Constantinople et dans le Levant. Un naufrage fit perdre à Guarini tout le fruit de ses recherches et de ses peines. En 1423 , Aurispa, plus heureux, rapporta à Venise 238 manuscrits précieux des principaux auteurs grecs, dont quelques-uns même ont disparu depuis. Pbilclle, célèbre par sa science et sa mordacité , aidé par son beau-père le savant Chrysoloras , enrichit, en 1 427 , l’Italie d’un grand nombre de manuscrits grecs, hébreux, chaldéens , arabes , indiens , qu’il découvrait et se procurait avec beaucoup de zèle et d’adresse. C’était, en partie, aux ressources que ces savans trouvaient dans la munificence de Corne de Medicis, qu’ils devaient les heureux succès de leurs efforts, et ce fut à ces différentes collections fournies par Corne le Vénérable que la belle bibliothèque de Florence, connue depuis sous le nom de Lorcnzo-Medicea , dut son origine et les prémices de sa gloire. Niccolo Niccoli, riche Florentin, se montra un digne emule de Corne dans l’acquisition des manuscrits ; il en rassembla 800 volumes. Roscoe trouve ce nombre très-considérable pour cette époque, et elle est bien postérieure à celle de Charles V. Niccolo Niccoli mourut en 1436, et Roscoe le regarde comme le premier qui eut la gloire, en Italie, d’établir une bibliothèque publique. Celle de Charles V, bien avant cette époque, était publique, par les facilités qu’il donna aux savans qui voulaient la consulter. On sait par le Poggio , dans l’éloge de Niccolo , que celui-ci à sa mort se trouva ruiné par les dépenses qu’il avait faites pour ses livres. Corne paya ses dettes, et acquit sa bibliothèque, dont il forma celle de Saint-Marc à Florence. Il fut

1289 et 1290 , on voyait qu’il y avait alors déjà pfus de 1000 volumes, et qu’ils valaient plus de 30,000 francs d’aujourd’hui. La bibliothèque s’accrut tellement , que deux ans après, en 1292, il fallut dresser un nouveau catalogue. Depuis 1292 jusqu’en 1338, la Sorbonne, d’après le catalogue fait cette année-lk , acquit des livres pour 3812 livres 10 sous 8 deniers. En prenant la moyenne proportionnelle de 39 prix différons qu’eut le marc d’argent de 1292 à 1338 , je trouve qu’elle le mettrait à 4 francs 5 sous 7 deniers d’alors , et donnerait 63 centimes 14 pour ce que vaudrait actuellement le sou , ou

48,144. 69 francs pour les 3812 livres 10 sous 8 deniers, en supposant que tous les ans on eut acheté des livres pour une somme égale. On voit que cette bibliothèque était alors très-considérable. Les livres y étaient rangés par ordre de matières; ceux de quelque prix étaient enchaînés sur des tablettes , et les catalogues en indiquaient la valeur. II paraît que ces catalogues précieux n’existent plus; ils avaient servi à l'abbé Ladvocat , auteur du Dictionnaire historique , docteur et bibliothécaire de Sorbonne , à recueillir les documens que je viens de rapporter d’après lui.

L K L 0 L V U Iï

aide <Iatis ces soins par Thomas Calandrino, l’un des savans les plus remarquablcs de ce siècle qui en produisit tant ; et c’est cet habile homme qui depuis fut pape sous le nom de Nicolas V. A son avènement au trône pontifical, il trouva réduite à quelques volumes la bibliothèque du Vatican, dont les livres avaient été dispersés dans les voyages des souverains pontifes de Rome à Avignon. Dans le court espace de son règne (1454-58), il s’occupa de la rétablir, l’enrichit de plus de 5000 ouvrages grecs et latins, et c’est à lui que la bibliothèque du Vatican doit son origine. Celle des Augustins de Florence avait reçu de grands accroissemens par le legs que Bocace et Marsile Ficin lui avaient fait de leurs livres. Je ne suivrai pas plus loin l’histoire des plus anciennes et des plus célèbres bibliothèques de l’Italie, et je ne suis entré dans ces détails que pour montrer que les rois de France ne sont pas restés en arrière sur ce point, et qu’ils ont peut-être été les premiers à donner l’exemple de former de nombreuses collections de livres. Ce n’est pas cependant que l’on puisse comparer pour le choix des ouvrages la bibliothèque formée au Louvre par Charles V avec celles de Florence, de Venise et de Rome, qui renfermaient les manuscrits de la plus grande partie des écrivains grecs et latins , que l’Italie dut à sa proximité de la Grèce, et aux calamités de ces contrées dévastées par les Turcs, et qu’abandonnaient les savans, les sciences et les livres.

On voit par le catalogue de Gilles Malet que la bibliothèque de Charles V, loin d’être composée de la plupart des auteurs grecs et latins, comme celles dont nous venons de parler, n’en offrait presque pas. On n’y trouve, en général, que des ouvrages de théologie, de droit, d’astrologie. La traduction des Politiques d’Aristote , celle de quelques historiens latins, sont les ouvrages anciens les plus considérables; pas de poètes grecs ; et en poètes latins, il n’y avait qu’Ovide, Lucain; en philosophes, que Boèce, dont la Consolation y est répétée plusieurs fois. On y aurait vainement cherche les oeuvres de Cicéron , de Virgile, et les auteurs grecs. Mais cette collection était assez riche en romans en prose et en vers, en écrivains sur la chronologie, sur l’histoire générale, sur l’histoire d’Espagne et d’Angleterre, mais principalement sur l’histoire de France: c’était sans doute celle à laquelle le roi Charles V attachait le plus de prix. On trouvait encore dans cette bibliothèque plusieurs exemplaires de la première traduction de Tite-Live , celle de l’historien Josèphe, Solin , la Cité de Dieu de Saint-Augustin; Salluste, la Conjuroison Katherine [ Conjuration de Catilina]; quelques exemplaires des Commentaires de César; Suétone, Valère-Maxime , et Frontin; quelques ouvrages sur l’histoire d’Orient, sur les croisades; la vie de Mahomet, celle de Godefroi de Buillon [Bouillon]; une très-vieille histoire de France en vers gascons, celle du Prêtre Jehan ; les ouvrages de Marc Paul , les testamens des rois de France, la vie de plusieurs d’entre eux, des traites où l’on discutait les affaires des papes et les limites de leur puissance. La plupart des ouvrages sur l’astronomie, l’astrologie, la médecine, étaient traduits de l’arabe. La Bible et des livres de piété composaient aussi une grande partie de cette bibliothèque. Mais ce qui peut paraître assez singulier, c’est qu’il y manquât beaucoup d’écrivains de l’antiquité connus en

Page 1