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pas décemment lui dire qu’on pouvait se passer de ses talons, et, dut-il en coûter inutilement des frais considérables, on résolut de tenter l'épreuve de ce qu’il pourrait faire. Les travaux de Le Vau avaient été détruits: aux frais de la construction on ajouta ceux de la démolition. Le plan de Bernin étant entièrement différent de celui du premier architecte du Roi , les anciennes fondations ne pouvaient pas servir pour le nouvel édifice, et l’on en jeta d’autres. Tandis que l’on y travaillait , le Bernin faisait des essais sur la pierre, la chaux, et sur les autres matériaux qu’il devait employer. La pierre ne lui parut pas d’une bonne qualité', et, soit qu’il eut raison, soit qu’il n’eut pas bien calcule les effets de la force et de la résistance, des voûtes d’essai qu’il fit faire et qu’il chargea d’un poids enorme , n’y résistèrent pas et s’écrasèrent. Ce fut un grand triomphe pour les architectes de Paris, et un triste augure pour le Bernin. Il avait d’ailleurs à craindre que, faute de bien connaître les matériaux qu’il avait à sa disposition , il ne les mît pas en œuvre de manière à donner à ses constructions toute la solidité qu’on devait desirer. Enfin, au milieu de bien des dégoûts qu’éprouvait le cavalier , les travaux se continuaient , mais ils avançaient lentement , et beaucoup trop pour l’impatience de Louis XIV et de son ministre: il est bien à présumer que la jalousie des architectes de Paris suscitait sous main des obstacles à leur antagoniste , et qu’il était loin d’étre secondé comme il aurait dû l’étre, et comme il l’eut été à Rome.
Colbert commençait à concevoir des doutes sur le génie ou sur les talens du Bernin , et à croire qu’on lui en avait inspiré une trop haute opinion. La lenteur des opérations le fatiguait : et que de temps ne demandait pas l’exécution du plan de Bernin ! Si d’un coté il était trop vaste, de l’autre il ne répondait pas aux grandes idées que Louis XIV avait conçues pour le Louvre. Le cavalier y réunissait, par une immense place entourée de somptueux édifices, tout le terrain entre ce palais et le Pontneuf ; au milieu de ce vaste emplacement, se serait élevé un rocher de cent pieds de haut, qui eût supporté une statue colossale du Roi, et de tous côtés se seraient répandues en abondance, des urnes des fleuves et des nymphes qui auraient été couchés sur le roc, des masses d’eau qui, partant d’un immense bassin , se seraient distribuées dans Paris, et auraient rivalisé avec les admirables fontaines de Rome. Du côté du nord, en regard de la galerie du bord de la Seine , Bernin faisait partir une autre galerie qui allait rejoindre les Tuileries; tout l’espace entre ce château et le Louvre restait vide, et le cavalier pensait que l’immensité de cette place frapperait l’imagination, qui ne s’arrêterait pas au défaut de parallélisme des façades de ces palais. La magnificence de ce projet était propre à séduire Louis XIV : mais, en exécutant son plan , le Bernin ne conservait de l’ancien Louvre que ce qui pouvait s’accorder avec ses idées ; et cependant une des conditions était de respecter l’ancien palais de nos rois. L’architecte romain, sacrifiant tout à la représentation dans l’intérieur du Louvre, s’était à peine occupé des convenances du palais sous le rapport de l’habitation ; ce n’était qu’une suite de salles immenses. C’est peut-être un des défauts les plus ordinaires dans les demeures royales, qui, malgré leur grandeur, ou même par cette
ET LES TUILERIES
raison, offrent des distributions moins commodes que les maisons de simples particuliers. Le Bernin en avait agi différemment pour la cour du Louvre; il l’avait diminuée, et il en conservait une grande à laquelle quatre corpsde-logis dans les angles donnaient la forme d’une croix grecque. Si cette idée eut été suivie, c’en était fait des façades de Lcscot et de la plus grande partie des constructions des architectes qui avaient 00111111116’ ses travaux; ces murailles, si riches des sculptures de Jean Goujon et de Paul Ponce, auraient disparu et seraient devenues des murs de refend des pavillons du Bernin. Qu’aurait-il dit, si un architecte charge de terminer un de ses monumens eut traite avec aussi peu d’egard les parties où il aurait développé dans la décoration toute la fécondité' de son imagination? Outre cette grande cour, il y en avait plusieurs autres très-resserrées, où les butinions qui les auraient entourées auraient reçu peu de jour. C’était une masse d’édifices qui se communiquaient, mais sans être de la même hauteur que le corps principal qui les enveloppait. S’élevant les uns au-dessus des autres, ils auraient pu , dans certaines parties, produire, par les divers plans de bàtimens , un effet assez pittoresque; mais aussi c’était diviser une grande masse imposante en trop de details. Les nombreux corps-dc-Iogis, de hauteurs differentes, étaient terminés par des terrasses, qui, servant les étages supérieurs et se liant l’une à l’autre par des escaliers , formaient une sorte de promenade. Cette quantité de terrasses, dans un climat tel que celui de Paris, eut été d’un entretien très-difficile et très-coûteux, et pouvait être nuisible aux bàtimens.
Du côté de la Seine, le Bernin avait coupé la longue iigne du palais par des corps avancés qui ne produisaient pas un bon effet; et, suivant l’usage de cette époque, il aurait fait régner autour du Louvre, c’est-à-dire, au nord, au levant et au midi, un large fossé sur lequel eût été jeté un pont dans le milieu de chaque côté. La façade vers Saint-Germain I’Auxerrois était la partie qui excitait le plus de critiques. Divisée en plusieurs corps de bàtimens saillans et rentrans, elle n’offrait pas un beau développement de lignes. L’ordre corinthien colossal dont elle était décorée, qui embrassait deux étages, et dont les colonnes, irrégulièrement espacées, étaient ou engagées ou adossées au mur, présentait une masse lourde et sans élégance; l’entablement à consoles, d’une grandeur disproportionnée, écrasait l’édifice. Les fenêtres entre les colonnes n’étaient pas d’un bon effet et ôtaient à cette ordonnance toute sa noblesse; celles du premier étage étaient trop grandes, les autres trop petites , et il y avait un manque d’accord entre les frontons dont le Bernin les avait couronnées, et dont les uns étaient circulaires, tandis qu’il avait fait les autres triangulaires. Prises séparément, toutes ces fenêtres, selon Blondel, étaient des chefs-d’œuvre d’élégance ; mais elles péchaient par leur ensemble et par leur distribution. Deux statues colossales, élevées sur de grands socles carrés, devaient être placées à l’entrée du Louvre , et n’empêchaient pas cette entrée d’être mesquine ; on y avait cependant ménagé de vastes et superbes vestibules à colonnes, qui auraient été d’un aspect imposant. Mais c’était la porte elle-même qui n’annonçait pas à l’exterieur, d’une manière convenable , qu’elle servait
LE LOUVRE
d’entrée à un palais tel que le Louvre. Telles étaient en partie les critiques que l’on se plaisait à répandre sur le plan qu’exécutait le Bernin , et, pour la plupart, elles étaient fondées.
Ce serait cependant s’abuser et se faire une idée très-fausse d’un aussi grand maître qu’était le Bernin , que de croire que les defauts de son projet n 'étaient pas balances, et peut-être rachetés, par des beautés du premier ordre. On ne pouvait s’empêcher d’admirer la régularité' de son plan ( 1 ), la magnificence de ses vestibules, et la commodité des portiques avec lesquels ils étaient en communication. Les escaliers, placés dans les corps avancés des angles de la grande cour, étaient bien situés et eussent été trèsbeaux. Quoiqu’il y eut quelques reproches à faire à la façade tournée vers les Tuileries, c’était celle où le Bernin avait déployé le plus de magnificence; elle aurait été d’un grand effet, et peut-être plus conforme que celle d’aujourd’hui avec la richesse du Louvre. De même qu’à la façade de Bernin vers Saint-Germain I’Auxerrois, on pouvait blâmer dans celle du couchant le manque d’accord des ouvertures et les deux rangs d’arcades placées entre les colonnes corinthiennes colossales de l’avant-corps, qu’elles coupaient en deux par la corniche sur laquelle portait le second rang L’avant-corps était aussi trop considérable par rapport aux pavillons des angles et aux arrière-corps. L’étage du rez-de-chaussée, qui formait le sou bassement, percé de petites fenêtres , n’avait pas une hauteur en proportion du grand ordre qu’il supportait et qui l’écrasait. Ce n’est pas que des monumens antiques et de beaux édifices d’Italie n’offrissent des exemples de dispositions de ce genre; mais, ainsi que le fait remarquer J. F. Blondel, ce n’est pas une raison pour les imiter : les climats apportent et nécessitent de grandes différences dans les manières de bâtir; et dans des pays tels que l’Italie et la Grèce, où l’on est obligé de se défendre contre l’ardeur et l’éclat du soleil, des salles basses fraîches, au rez-de-chaussée, sont nécessaires, et les fenêtres ne demandent pas à être aussi grandes que dans le nord , où l’on n’a que rarement à craindre le soleil, et où bien plus souvent on desire, comme un bienfait, la douce influence de sa chaleur et de sa lumière.
Tels étaient à peu près les beautés et les défauts qu’offrait le plan de Bernin , et il est permis de croire que l’on développa plus ces derniers qu’on ne fit valoir ce qui méritait des éloges.
Colbert ne fut pas le dernier à reconnaître la justesse des critiques , et il voyait avec peine continuer des travaux qui ne pouvaient pas conduire au but que l’on s’était proposé; il eut voulu pouvoir les arrêter, et, regrettant d’avoir appelé à grands frais de Rome l’architecte qui ne remplissait pas son attente, il eut désiré lui en faire reprendre le chemin. Ce n’était pas une proposition facile à faire à un homme d’une vanité aussi susceptible que l’était le Bernin, habitué aux hommages et aux éloges de toute l’Europe. Mais les circonstances vinrent au secours de Colbert, au-delà même de ses espérances. Les dégoûts qu’on avait suscités au cavalier, le climat, le dérangement de sa santé, tirèrent le ministre d’embarras, et
( 1 ) Voyez J. F. Blondel , fiv. vi , n.° 1 , pi. 3,8,12,15.
ET LES TUILERIES
décidèrent l'architecte romain à demander comme une grâce ce qu’il aurait regarde comme une insulte si on le lui eut propose. Il desirait retourner à Home , où l’appelaient ses liaisons, sa santé , ses affaires. On ne lui donna pas la peine de réitérer sa demande; elle lui fut aussitôt accordée, et l’on accompagna cette permission des regrets et de toutes les démonstrations d’estime qui pouvaient flatter et consoler l’amour-propre du Bernin. Il se retira donc avec les honneurs de la guerre d’une entreprise brillante, il est vrai, et séduisante sous bien des rapports, mais qui eut été pour lui une source de désagrémens. Colbert le traita comme s’il eut craint de le voir changer de résolution, et lui lit donner par Louis XIV 3000 louis pour son voyage, une pension de 12,000 francs, et une de G000 pour son élève Mathias. Bernin partit, satisfait sans doute d’étre ainsi sorti d’une affaire que peut-être l’affaiblissement de sa santé et de ses facultés avait rendue trop pesante : car, au fait, le plan de ce grand architecte pour le Louvre ne répondait pas, sous le rapport de la magnificence, aux créations conçues patson génie à l’époque où il était dans toute sa vigueur; si son talent avait gagné en sagesse, il avait perdu du côté de la chaleur et de l’élévation , et l’on ne retrouvait plus l’étonnant auteur de la colonnade de Saint-Pierre.
Le départ de Bernin laissa le champ libre aux architectes français. Debar tassés des craintes que leur avait inspirées de loin le colosse dont on les avait effrayés, et qui, vu de près, leur avait paru moins redoutable, ils n’eurent plus à se débattre qu’entre eux pour obtenir l’entreprise sous laquelle le Bernin aurait succombé, s’il n’y eut prudemment renoncé. Mais ce n’était pas à eux qu’était réservé l’honneur de lutter avec le cavalier et de terminer le Louvre. Les projets de Le Vau avaient été écartés; ceux des autres architectes le furent aussi , et ce fut à Claude Perrault qu’on résolut de confier les travaux du Louvre, d’après le plan qu’il avait soumis, et que depuis long temps Colbert desirait de voir exécuter. Peut-être eut-on prudemment fait si , profitant de plus d’une malheureuse épreuve, on l’avait discuté encore , et que l’on y eut apporté quelques modifications; le temps a prouvé qu’elles étaient nécessaires. Mais on était dans l’enthousiasme qu’excitait la richesse de ce plan, de cette colonnade; elle plaisait à Louis XIV, il n’y avait plus de raison d’en suspendre l’exécution ( voyez pl. 17 ).
Cette résolution fut suivie de près par le commencement des travaux. Ils étaient immenses. Tout était à refaire, et les fondations, les constructions du Bernin eurent le même sort que celles de Le Vau. Le Louvre éprouvait pour la troisième fois ces vicissitudes depuis que Louis XIV avait formé le projet de l’achever. Ce fut le 17 octobre 1G65 que ce monarque, avec un grand appareil, posa la première pierre des nouvelles fondations. On y mit une boite en bronze dans laquelle étaient renfermées plusieurs médailles de ce métal et une inscription ( 1 ). Les travaux furent poussés avec la plus grande activité. Colbert y prenait le plus vif intérêt, et Charles Perrault aidait son frère par tous les moyens que lui donnait sa place de contrôleur îles bâtimens. Les carrières des environs de Paris fournirent a
(1) Voici cette inscription :« Louis XIV, » dompte scs ennemis, donne' la paix à
Roi de France et de Navarre , après avoir » l’Europe et soulage ses peuples, résolut