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d’argent qu’on avait pour les restaurer et qui souvent était employé à d’autres usages par le préfet de la ville. D’après les éloges que l’on prodigue à ces restaurations on peut croire quelles étaient rares, car, si c’eût été plus ordinaire, on en aurait moins consacré le souvenir. Quant aux édifices des particuliers, leur fortune , souvent dilapidée, épuisée dans les troubles, ne leur laissait plus les moyens de les l'éparer; ils dépérissaient, tombaient : on n’en enlevait que les masses ou les plus forts décombres, et le reste, foulé aux pieds , exhaussait peu à peu le sol de Rome.
On ne voit pas que les successeurs de Constantin aient été aussi ardens que lui pour enlever, à son exemple , les statues et les colonnes en faveur de leur nouvelle capitale, de la fille aînée de Rome qu elle dépouillait de ses antiques honneurs , sans apprécier à sa juste valeur tout ce quelle lui ravissait. Lorsque l’empereur Constantin II, fils de Constantin, vint visiter Rome en 357, il y avait trente-deux ans qu’un empereur n’y était venu (l). Il n’y resta que trente jours, et les monumens, leur variété, leur beauté, lui causèrent une grande admiration. II fit venir d’Alexandrie un superbe obélisque d’environ cent quinze pieds d’élévation, que Constantin avait ordonné d’amener à Rome , et on le plaça au grand cirque. C’est celui que l’on voit aujourd’hui devant Saint- Jean-de-Latran et qu’y fit ériger Sixte-Quint par le célèbre architecte Fontana.
Les fils de Constantin se contentèrent de ce qu’ils avaient trouvé à Constantinople et ne cherchèrent pas à y ajouter. Mais il y eut souvent de grands mouvemens parmi les statues qu’on y avait amoncelées. Changeant de place , elles passaient d’un monument à l’autre; et il est à croire que ceux qu’on élevait faisaient tort aux anciens et leur enlevaient une partie des statues qui les décoraient; ils voulaient en jouir et s’en orner à leur tour. Aussi , en suivant le petit nombre d’auteurs tels que l’anonyme, Cédrénus , Papias, Nicétas , qui parlent des statues de Constantinople, voit-on que les mêmes sont attribuées par l’un à tel ou tel monument, tandis qu’un autre les place ailleurs, ce qui tient sans doute aux époques, et ne peut manquer de causer du désordre et de l’incertitude dans le recensement que nous ferons des statues de Constantinople, et d’autant plus que ces statues n’ont pas toujours conservé leur première dé-
(1) Gibbon, t. IV, p. 29.
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nomination, et on ne peut guère alors se flatter de ne pas se laisser aller par-ci par-là à de doubles emplois; ce qui, du reste, n’est pas d’une grande importance. Tous ces écrivains , d’ailleurs , sont de quelques siècles postérieurs à Constantin et à une longue série de ses successeurs , et ce qu’ils nous rapportent sur les édifices et les statues de Constantinople ne peut nous donner une idée juste de ce qu’était cette ville à la mort de son fondateur ou pendant les premiers siècles qui ia suivirent. Iï est bien à croire que Julien II, le gendre de Constantin le Grand , aussi zélé pour ranimer le culte des dieux de l’Olympe que ï’avait été quelquefois son beau-père pour les détrôner et établir solidement le christianisme sur leurs ruines , fit tout ce qui dépendit de sa puissance pour rendre aux statues des dieux les honneurs et le culte dont elles avaient été dépouillées. Mais n’est-on pas étonné qu’avec ses nobles et grandes idées, et son esprit philosophique, Julien ait voulu protéger et faire triompher les absurdités et les turpitudes du polythéisme? Comment montrait-il un tel acharnement contre le christianisme , qui lui offrait une morale et des idées tout autrement pures et élevées , que ce que pouvaient présenter pour leur défense, le paganisme, et cette lutte des faux dieux contre le vrai dieu. Au reste, lorsqu’avec le titre de César Julien gouverna longtemps (355-360) les Gaules, les îles Britanniques et l’Espagne, il fut trop occupé à combattre et à vaincre les Germains, les Francs et d’autres barbares, pour être libre de penser sérieusement aux arts : son administration entravée par des difficultés sans cesse renaissantes ne lui en laissait guère le loisir. Des embarras plus grands encore l’assaillirent lorsque devenu empereur, en 360, il eut, au milieu de guerres continuelles et qu’il conduisait en grand capitaine , à partager ses soins , dans un court règne de trois ans , entre l’Orient et l’Occident. Il augmenta , sans doute, le nombre des statues de Constantinople; c’était dans l’intérêt du paganisme qu’il voulait relever ou soutenir, et il les consacra dans de nouveaux temples. Il en était le maître, mais il ne le fut pas d’en créer de nouvelles et de ranimer l’art païen ; rien n’était capable de le rappeler à ia vie. Le règne de Julien fut d’ailleurs trop court (360-363) pour qu’il pût réaliser tous ses projets; la religion chrétienne triompha et le dieu de souffrance l’emporta sur les divinités des fêtes et des plaisirs. Si Papias cite quelques statues que Julien II se fit ériger ainsi qu’à sa femme Hélène,
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et qu’il fit adorer, il est à croire, d’après ses médailles et une statue du musée royal , qu’on est porté à regarder comme son portrait , que toutes les productions de la sculpture de cette époque étaient trèsmédiocres, et que cet art, ne vivant plus que de réminiscences, se soutenait à peine. Mais à voir l’ardeur de Julien pour relever les temples , les autels et les statues des dieux , n’a-t-on pas lieu de s’étonner qu’il n’ait pas pu réussir à faire venir de Grèce le Jupiter Olympien et la Minerve du Parthénon , deux chefs-d’œuvre de Phidias, et qui existaient encore, à ce qu’il paraît, à cette époque? C’eût été de puissans auxiliaires pour Julien et pour ramener des adorateurs aux pieds des deux plus grandes divinités du paganisme , et des plus propres , par leur beauté, à en relever la gloire. Mais on est encore plus surpris qu’ elles pussent exister après les troubles et les piïïages qui avaient si souvent et si longtemps dévasté la Grèce. Il est au reste plus que probable qu’ elles étaient bien déchues de leur ancienne splendeur, et que le Jupiter Olympien, qui par la nature même de son travail exigeait tant de soins pour sa conservation , avait perdu son magnifique manteau d’or et la plus grande partie de ses ornemens.
Si la prodigalité de Constantin pour Constantinople fit grand tort à Rome, cependant elle ne l’appauvrit pas au point qu’il ne lui restât, pas un nombre considérable de statues ; et ses successeurs immédiats ayant puisé moins que lui dans une mine qui paraissait intarissable, elle pouvait résister encore longtemps à bien des attaques et à de funestes spoliations. Vers l’an 375, l’empereur Gratien, emporté par un faux zèle pour le christianisme fit renverser beaucoup de statues des dieux ; et sous Valentinien II (383 ) il y en eut un grand nombre de détruites en Grèce avec leurs temples , entre autres celui de Jupiter Olympien à Olympie. Valentinien n’en protégeait pas moins les statues, et il y eut des lois sévères contre ceux qui les détruisaient et surtout contre ceux qui , par l’ardeur de la cupidité , les recherchaient partout mais pour ïes briser et les convertir en chaux : et combien de chefs-d’œuvre n’ont-ils pas péri victimes de cette affreuse barbarie! Honorius, en 399, fit une loi qui, en abolissant les sacrifices , veillait à la conservation de cette Rome qui n’était pour ainsi dire plus la capitale de l’empire , et dont bientôt le siège sera transporté ailleurs. Mais les bienfaits de cette loi protectrice durèrent peu, et en 426, Théodose le Jeune, qui régna de 408 à 450,
ordonna , par une autre loi , de détruire tous les temples de ffflyrie. H paraît que ï’on épargna ceux de Rome , où le christianisme en vigueur n’avait rien à redouter ni des temples , ni des statues des dieux. On doit être surpris qu’une pareille loi ait pu émaner d’un prince tei que Théodose , qui aimait les arts , et qui même ne manquait pas de taîent pour la peinture et la sculpture. L’on pense qu’il se crut obligé à cette rigueur pour saper en Iiïyrie ïe paganisme qui y régnait encore dans toute sa ferveur. Les derniers empereurs s’arrachant tour à tour le trône , n’y paraissaient , pour ainsi dire , que quelques instants; ils avaient trop affaire avec les barbares pour songer aux intérêts des arts ; il serait injuste de leur en faire un reproche : il en fut ainsi jusqu’à Romulus Augustule, dernier empereur d’Occident, détrôné (475) par Odoacre , chef des Hérùles, qui se fit roi d’Jtalie et transporta le siège de l’empire à Ravenne.
Mais voici venir de l'Orient et du Nord des acteurs de destruction encore plus terribles. Depuis ïongtemps les Huns s’agitaient dans leurs marais , sur les bords des Palus-Méotides , et brûlaient de s’élancer sur des contrées plus favorisées du ciel. Repoussant les peuples qui s’opposaient à leur passage , ils menaçaient l’Italie : les Lombards , les Francs , les Scandinaves, échappant aux brumes du Nord et marchant vers le soleil et des climats plus propices , s’avancaient en torrent vers le midi de l’Europe. Leurs hordes pressées , avides de pillage et de vin , s’unirent à celles des Visigoths , des Ostrogoths , des Suèves, des Alains , des Vandales, à celles des Huns guidés par le féroce Attila. Accourant au partage de la proie ou, si l’on veut, à la curée de l’Europe civilisée, ils déchirèrent ï’empire, la Gaule, f’Espagne , et se déchirèrent ensuite entre eux. En 455, Rome fut prise par Genséric , roi des Vandales, et pillée le 14 janvier. Malgré les prières de saint Léon le Grand , la jeunesse romaine , traînée en captivité , alla servir en esclave ces barbares dont leurs ancêtres avaient si souvent réprimé les agressions. Mais lorsque Odoacre, chef des Hérules, se fut déclaré roi d’Italie, Rome put respirer : ce bon prince la fit respecter, et fon n’eut pas à regretter le dernier empereur romain qu’il avait remplacé, le jeune et faible Romulus Augustule. Rome fut heureuse. On jouit de la tranquillité sous Théodoric III dit le Grand, qui avait renversé Odoacre, et qui, dans un long règne ( 500-526), s’efforça de réparer les maux dont les dissensions et les guerres avaient accablé fltaïie, et surtout Rome.
On apprend par les lettres de Cassiodore , ministre du roi Théodoric III (l), que ce grand prince Ostrogoth, lorsqu’il fut roi d’Italie (497-526), mérita toutes sortes d’éloges parles soins qu’il mit et les sommes considérables qu’il employa à la restauration et à l’entretien des monumens de Rome : un architecte était chargé de les surveiller; le célèbre Aureïius Symmaque seconda Théodoric avec zèle. Ce prince donnait souvent des édifices ruinés à des particuliers riches , qui , pour lui faire la cour, les rétablissaient à leurs frais. II fit aussi réparer les murs de Rome et y employa les matériaux de monumens en trop mauvais état pour être restaurés (2).
(1) Liv. I, e'p. 21 ; liv. II , ép. 1, 34; liv. III, ép. 9, 29, 31 ; liv. IV, ép.ult. îiv. VI, ép. 15; liv. X, ép. 8, 9.
(2) Dès la fin du IVe siècle, malgré des lois très-sévères qui condamnaient à mort ceux qui détruisaient les monumens, et surtout les tombeaux, pour en tirer du marbre et des pierres, et en faire de la chaux , on en fit beaucoup de cette manière. Une quantité considérable de sarcophages qu’on trouvait dans des vignes ou des endroits écartés , éloignés de la surveillance, furent détruits pour cet objet, auquel on employait les fragmens de statues de marbre , et souvent même des statues entières, que l’on avait le soin de briser pour se conformer à la loi, qui permettait de convertir en chaux des fragmens inutiles, et la bande noire d’alors savait ainsi éluder la loi. Lorsque Grégoire III (731 - 741) répara les murs de Rome, on eut recours à ces débris pour faire de la chaux; et, quand les auteurs ne nous l’apprendraient pas, on le saurait par la grande quantité de débris de statues et de marbre trouvés dans d’anciens fours à chaux. Les fragments de statues, de bas-reliefs, de colonnes que l’on rencontre sans ordre dans les murs et dans des fondations prouvent aussi qu’il y eut bien des monumens détruits par ce funeste usage. Au reste il n’y a pas à en être surpris ou à se montrer par trop indigné contre des siècles où les «arts étaient en décadence ou même tombés, lorsqu’on sait par Thucydide, lib. I,
c. xc et xciii , que , lors de la réparation des murs d’Athènes par Thémistocle, on se servit pour les fondations de tout ce que Ton trouva: marbre, fragmens de statues, tronçons de colonnes, et même colonnes entières , qu’on arracha des monumens. Cette destruction d’anciens monumens , pour en construire de nouveaux, eut encore lieu du temps de Plutarque par ceux qui, à la campagne, entouraient de murs leurs vignes et les sépultures (t. II, p. 85, de Profectu in virt.). Lorsqu’il s’agissait de se défendre et de protéger sa liberté, les plus belles productions des arts n’étaient regardées que comme matériaux. Malheur à elles si elles convenaient mieux que d’autres pierres à la construction d’une muraille ou à en assurer la solidité; et c’est ainsi que dans des sièges, lorsque les fascines manquaient, on a comblé les fossés avec des cadavres.
Une loi très -curieuse de l’empereur Constance, de l’an 349 ( Code Théodos.
Iiv. IX, tit. xvii, de Sepulehris violatis), transmute la peine de mort en une amende très-forte contre ceux qui auront détruit, pour en faire de la chaux, les monumens, les tombeaux; ils étaient condamnés à une livre d’or par sépulcre. Le vendeur et l’acheteur étaient punis, de même que le magistrat qui , sous prétexte de faire réparer des édifices publics, aurait employé à cet usage des matériaux tirés des monumens et des tombeaux , tandis qu’ils avaient des fonds destinés ii ces restaurations.
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Nous avons vu comment, vers la fin de ia république et au commencement de l’empire romain , les statues vinrent de toutes parts peupler la capitale du monde ; peut-être sera-t-il intéressant de les y suivre dans leurs vicissitudes , et d’examiner les désastres auxquels si souvent elles ont été en proie et qui ont porté parmi elles le ravage. Compagnes des monumens , leur sort y était lié , et il est curieux d’interroger avec le savant antiquaire Carlo Fea les débris de ïa grandeur romaine , et les décombres de ia Grèce et de Rome. Personne mieux que lui ne peut nous servir de guide, et porter devant nous îe flambeau dans cette obscurité, à travers le tumulte des bas temps de l'empire romain s’écroulant sous la hache des barbares. II nous montrera les statues abattues , relevées , pour être encore enfouies sous les ruines des monumens; et nous comprendrons comment, dans une ville qui a toujours été habitée, le terrain a pu s’élever à une hauteur aussi considérable au-dessus de son ancien soi. Nous avons été témoins de la fortune et de quelques revers des simulacres des dieux et des héros , nous allons l’être de leurs nouveaux malheurs , de leur chute et de leur renaissance.
Ce fut par milliers que les statues affluèrent à Rome après ia prise de Corinthe par Mummius, et quelles y furent apportées, avec tous les excès du luxe, par les triomphes de Pompée, de Lucuiius et des autres proconsuls en Asie. C’était encore par milliers qu’au temps de Piine, et même lors du voyage de Pausanias, on ies comptait à Rhode, à Athènes, à Olympie, à Delphes et dans d’autres parties de la Grèce, malgré toutes les pertes quelles avaient éprouvées. II y eut un temps où ces pertes ne tombaient que sur les villes auxquelles on enlevait leurs statues, leur plus bel ornement, les souvenirs de leur gloire et leurs dieux. Mais ces statues, trésors des arts des anciens temps, n’étaient pas perdues pour les arts; elles existaient toujours, et après avoir embelli la Grèce, l'Asie Mineure, elles aîiaient briller et porter le goût des arts à Rome, à Ryzance et dans tous les pays civilisés ou dans ceux qui aspiraient à le devenir. Mais il vint des époques où les arts ne furent plus en honneur. Les troubles, ies dissensions agitant et bouleversant l’empire de toutes parts, ébranlant ses fondemens, avaient effrayé et dispersé ies artistes; leurs travaux étaient suspendus et les ateliers déserts. Le zèïe exaspéré des chrétiens, après les persécutions auxquelles iis avaient été en butte, lorsqu’ils purent marcher à découvert,
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poursuivit pendant quelque temps, de tous côtés, ces dieux qu’ils avaient abandonnés et qu’ils livraient à la dérision. Les païens euxmêmes ne cherchaient plus à défendre des divinités qui n’avaient pas pu ies protéger, et dont ils reconnaissaient malgré eux l’impuissance. Les temples s’écroulaient sur les dieux qui en avaient fait la gloire, et les ensevelissaient sous îeurs ruines. En élevant leurs églises ies chrétiens employaient ces riches débris comme matériaux et comme trophées des victoires de leur cuite sur celui qu’ils détruisaient. Les barbares, que nous verrons bientôt désoler i’empire, s’acharnaient dans leurs irruptions sur ies dieux aussi bien que sur les hommes. A îeurs yeux ignorans comme à ceux de notre bande noire, ies statues n’étaient que de ïa pierre et du métal, et iis s’en servaient pour construire leurs demeures , leurs retranchemens , et pour forger des armes. Chrétiens et barbares étaient à ia fois conjurés contre l’antique Olympe et contre ies chefs-d’œuvre des arts. Si donc les statues avaient peuplé et embelli par milliers Rome, i’Itaiie et ia Grèce, ce fut aussi par milliers quelles disparurent brisées, englouties sous les ruines de leurs temples, de ieurs bois sacrés et de ieurs gymnases, ia plupart pour toujours, queïques-unes pour ressortir un jour mutilées de ce vaste désastre, et bien peu pour reparaître avec leur première splendeur. Une grande quantité, transplantées comme des plantes exotiques sous un autre soleil, arrachées du soi de Rome et de ia Grèce, ieurs patries, avaient été embeïiir Constantinople, qui s’enrichit de îeurs dépouilles.
Si ia pensée de perpétuer ie souvenir de ieurs triomphes pouvait porter ies conquérans barbares de Rome à y employer ces arts qu’ils dédaignaient et qui ïeur offraient ies moyens de les retracer sur ie marbre ou sur ie bronze, ia protection qu’ils leur accordaient alors leur était aussi funeste que leurs dévastations. Ce n’était pïus comme aux temps poétiques de ia Grèce , des dieux , des héros jeunes et beaux , pïeins d’une noble vigueur que la sculpture avait à représenter : ies dieux et ies mortels ne combattaient plus pour avoir à iui offrir des sujets dignes de ses compositions et de son ciseau. Elle ne trouvait que des mêlées de barbares, ia plupart couverts de fer, revêtus d’armes effrayantes, et ies hommes, les coursiers, ies plus beaux objets de ses études , disparaissaient sous les masses de métal qui ies défendaient et ies cachaient. Toutes ces armures, ces costumes divers, extraordinaires et bizarres , dont tirent très-bon parti dans leurs
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tableaux la poésie et la peinture, sont loin de présenter les mêmes avantages à la sculpture : encombrant ses compositions ils y portent le trouble et la confusion , détruisent la pureté et la simplicité de ses lignes , et dévorent , si l’on peut s’exprimer ainsi , le corps humain , qui seul offre au statuaire le moyen de développer son talent et son âme. Les Grecs aussi, et dès les premiers temps, ne combattaient qu’armés et pour l’attaque et pour la défense, et ils étaient couverts de bronze, d’acier, d’or, à peu près comme nos anciens chevaliers. Homère ne laisse partir pour le combat aucun de ses héros sans l’avoir revêtu de ses armes étincelantes, et dans ses descriptions leur variété est inépuisable. Un Spartiate qui se serait présenté au combat sans être couvert de ses armes eût été sévèrement puni, et l’on tenait autant, et même plus, à protéger la vie d’un de ses guerriers qu’à arracher celle d’un ennemi. Mais il n’en était pas dans les ateliers de la sculpture grecque comme sur le champ de bataille ; elle semblait ne connaître pour armes que celles qui ne dérobaient pas la beauté du corps : le casque , l’épée , le bouclier et la légère chlamyde pour vêtement. Aussi est- il extrêmement rare de trouver des statues de guerriers grecs des beaux temps de fart couverts de leurs armes défensives comme ils l’étaient au combat, et l’on dirait que si Mars lui -même se fût présenté chez Phidias pour qu’il lui élevât une statue à son image, en faveur de la statuaire il eût déposé ses armes. Il est triste pour la sculpture moderne et pour ses destinées futures quelle soit forcée, en consacrant les hauts faits de notre histoire, de suivre, à moins de manquer à toutes nos convenances , un système entièrement opposé à celui qui porta cet art , chez les Grecs, à un si haut point de perfection. Rien n’est moins propre à la sculpture que nos combats, nos guerriers, nos uniformes, les fusils, les canons et la longue série de nos victoires et de nos grands généraux.
Les barbares qui , sur le déclin de l’empire , au Ve siècle , profitant de ses discordes et de sa faiblesse , tour à tour conquirent Rome et la prirent de vive force , ont dû certainement causer de grands torts à ses monumens; mais furent-ils ruinés à dessein ou les dégâts dont ils ont été victimes n’étaient -ils que les résultats inévitables de la guerre? C’est ce qu’il s’agit d’examiner. On ne pourrait guère exiger que des peuples sortis de leurs forêts , habitués à des demeures grossières , prissent de grands soins pour ménager une ville
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qu’ils attaquaient avec la cupidité du pillage et qu’ils emportaient d’assaut , et il serait injuste de prétendre qu’ils respectassent des statues ou des productions des arts qu’ils n’étaient pas en état d’admirer, et que rien ne les portait à épargner lorsqu’ils se trouvaient sur leur passage , dans leurs camps ou dans les lieux qu’ils étaient obligés d’attaquer ou de défendre. Que d’édifices n’ont pas été détruits par des peuples civilisés, lorsque ce parti violent était nécessaire aux opérations d’un siège , et quelle divinité pouvait protéger son temple et ses statues lorsqu’on était contraint de se retrancher et de se maintenir dans des lieux que naguère elle remplissait de sa gloire et où elle ne voyait que des adorateurs (l)?
Les écrivains tels que Pierre de Barga, Furieti, Tiraboschi, Bandini , qui ont voulu disculper les peuples barbares sur ce point , n’ont pas plaidé leur cause avec adresse. En cherchant à prouver plus qu’ils ne devaient , ils ont prouvé moins qu’ils ne pouvaient. C’était mal s’y prendre pour leur défense que d’avancer qu’ils n’avaient fait aucun ou presque aucun tort aux monumens , ce qui est impossible; et il vaudrait autant soutenir que l’on fait la guerre sans tuer des hommes et sans quitter les grandes routes. On n’a de reproches à leur faire
(1) Dans un pays tel que la France, qui s’cst place' à la tête de la civilisation , n’avons-nous pas vu la belle église du château des papes , à Avignon , ornée de peintures uniques en France, de Giotto; le superbe château de Blois, Saint-Germain-en-Laye devenir des casernes? les débris de Gaillon, d’Anet ne sont-ils pas là pour nous accuser, et cette odieuse bande noire n’exerce-t-elle pas sans obstacle ses affreuses et antinationales dévastations? partout elle porte le fer sur les monumens qu’elle n’acquiert que pour les détruire. Le temps, cet invisible niveleur, dans ses ravages, laisse au moins debout quelques ruines , il conserve quelques souvenirs , et y imprime le sceau de leur antiquité ; mais la bande noire, ce sont ces titres vénérables qu’elle veut anéantir. Elle ne respecte rien; et tant qu’il reste une pierre des fondations , un arbre de ces forêts séculaires , elle creuse , elle sape, elle abat, et ne s’arrête que lorsque le terrain , rendu à l’état qu’il offrait
lorsqu’on le défricha il y a quelques siècles , ne présente plus aucune trace des monumens qui longtemps avaient fait son ornement et sa gloire. Cette espèce de tribunal secret, présidé par l’avarice et la plus sordide passion du gain , condamnerait, pour quelques sous, a la destruction tous les monunumens du monde. Sans patrie, sans ancêtres, elle ne connaît que l’or. Foulant aux pieds toutes les idées élevées que peuvent inspirer les arts, il n’est pas un de leurs chefs-d’œuvre qu’elle ne sacrifiât et dont elle ne privât la France si la horde dévastatrice pouvait y trouver le moindre profit. Et cette association funeste de lucre et de fraude est d’une telle turpitude qu’on ne trouve personne assez déhonté pour oser avouer qu’il en fait partie, et en est le complice , et que l’on traduirait devant les tribunaux, comme coupable de diffammation , celui qui parviendrait à publier et à mettre au grand jour les noms de cette ténébreuse assocation. Plus elle se fortifie et s’enri-
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que s’ils ont détruit les monumens après la guerre et sans nécessité. D’après les récits des historiens contemporains et de ceux qui les ont suivis de près , il paraît positif que, lors delà prise de Rome par Alaric roi des Goths ( 410 de J. C. ), beaucoup de maisons furent brûlées, dans le peu de temps qu’il y séjourna. Ce fut une suite du pillage qui procura aux vainqueurs une immense quantité d’or et d’argent, et s’il existait encore des statues faites de ces métaux dont les barbares et les peuples civilisés sont également avides , iï est plus que probable quelles furent emportées ; et n’est-il pas assez rare que dans les temps modernes on ait méprisé un si précieux butin? On apprend en effet par Zosime que les Goths firent fondre beaucoup de statues de ce genre qui ornaient les temples que f on avait fermés , et l’on menaça de brûler Rome si i’on se refusait à livrer tout for et ï’argent qui s’y trouvait. Les Romains n’avaient pïus de Camille et sans doute ils obéirent, car on ne porta pas f incendie dans les grands édifices. Olympiodore écrivait peu de temps après ce désastre et iï parle avec enthousiasme de la magnificence des maisons de Rome dont quelquesunes ressemblaient à des villes et renfermaient des hippodromes, des temples, des fontaines, des bains. Les thermes d’Antonin contenaient
chit, plus elle sape tous nos glorieux souvenirs, plus elle s’acharne à de'shonorer le sol de la France et à le dépouiller de ce que, dans tout autre pays, on re'vère et qu’on n’oserait détruire sans crainte d etre accusé de sacrilège. II paraîtrait et il est meme à croire que la plupart des membres de cette mystérieuse bande ne sont pas Français, et que des étrangers, secrets ennemis de la France, s’associant dans l’ombre , travaillent de tout leur pouvoir à en arracher toutes ses antiques pompes, et à la livrer ainsi nue à la dérision de ceux qui auront profité de ses riches dépouilles. Cette association, qui ne vit que de ruines , comme les chacals de cadavres, est certainement bien autrement coupable , et mériterait plus l’animadversion publique que les Huns, les Vandales et les incendiaires ; car enfin c’était par vengeance et par ignorance qu’ils exerçaient leur fureur dévastatrice. Ils pouvaient même parfois oublier leurs intérêts , en détruisant ce qui
pouvait leur servir, et il y avait là une sorte de désintéressement barbare, dont ils pouvaient tirer vanité : dans leurs idées , c’était du courage et de la vertu. Mais la bande noire ferait crouler les monumens, les productions des arts, le monde; elle les engloutirait avec le sang-froid de l’avare qui remplit son trésor, et son seul motif, son seul Dieu, c’est le vil appât du gain. Honte et malheur à jamais à cette ignoble association , ignominie et plaie de la France, et à tous ceux qui par la soif de richesses, qu’ils rougiraient d’avouer, et sans respect pour l’honneur de leur pays, ne craindraient pas de grossir les rangs de ces spoliateurs ! Quand on connaît cette bande noire et ses faits, toutes ses turpitudes, on ne saurait être étonné que des conquérons barbares, avides de pillage, étrangers aux arts, aient porté le ravage et la destruction dans des contrées qu’ils envahissaient et qui n’étaient pas leur patrie.
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encore alors 1,600 sièges de bains en marbre, et dans ceux de Dioclétien il y en avait plus du double ; ils n’avaient donc pas été détruits lors de la prise de Rome par Alaric. S’il y eut quelques beaux édifices renversés , tels que la maison de Salluste près la porte Salaria, et plusieurs autres encore , selon le comte Marcellin et Cassiodore , ce n’était que de peu d’importance si l’on compare ce qui avait été détruit avec les monumens postérieurs à cette époque et qui existaient encore dans toute leur beauté à l’époque d’OIympiodore.
D’après le récit de Procope , préfet de Rome en 5 6 2 , cette ville fut peut-être traitée avec moins de rigueur ïorsqu’en 4 55 Genséric y entra en vainqueur et y passa quatorze jours. Il se contenta d’emporter tout ce qu’il pouvait y avoir de précieux en or, en argent et même en bronze dans le palais des empereurs , mais il n’y eut aucun édifice incendié. Genséric enleva les lames de bronze qui couvraient le temple de Jupiter Capitolin , et il chargea de statues de ce métal pour Carthage un vaisseau qui périt. Parmi les objets précieux dont il dépouilla Rome on cite les vases d’or que Titus avait emportés du temple de Jérusalem.
On voit que les troupes d’ Alaric et de Genséric , dans ces deux courtes invasions de Rome , à quarante-quatre ans de distance l’une de l’autre , ne songeaient qua l’or et à l’argent et qu’ils n’avaient ni le temps ni le désir de s’occuper d’autre chose. Ils ne s’attaquaient aux monumens que pour y découvrir les métaux qu’ils pouvaient supposer y avoir été cachés , mais ils ne les détruisaient pas. On ne saurait guère les accuser avec Suarez (l) d’avoir criblé de trous le Colisée et d’autres monumens, pour enlever les ornemens et les agrafes en bronze dont ils étaient chargés. Il eût fallu des échelles , des échafaudages pour s’élever à toutes les hauteurs ou étaient placés ces ornemens et ces attaches, qui scellaient les joints des pierres. Le bronze, d’ailleurs, devait peu tenter les Goths et les Vandales auprès de métaux plus précieux, et, s’ils en avaient voulu, tant d’autres monumens leur en offraient qu’ils eussent pu en arracher avec moins de difficulté qu’au Colisée. If paraît donc démontré que ce ne sont pas les Goths qui , dans le peu de temps qu’ils sont restés les maîtres de Rome, en ont détruit les monumens, Quant aux Romains , Procope dit que jamais peuple n’a mis plus de
(1) Suarez : de Foraminibus lapidum in prisais œdificiis, etc.
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soin à conserver ies siens, même ceux de la moindre importance, et il en donnait pour exemple que de son temps on montrait encore la barque sur laquelle on prétendait qu’Enée avait abordé en Italie (l).
Sidoine Apollinaire, dans les vers qu’en 466 il adresse à Consentes , célèbre la beauté des thermes d’ Agrippa , de Néron , de Dioclétien ; et Cassiodore, le ministre éclairé du sage Théodoric III , dans un long passage très-curieux s’exalte au sujet des richesses en architecture et en sculpture que renferme Rome , et qui doivent servir de modèles à ceux auxquels sont confiés les constructions et le soin des palais et des autres édifices. Les statues attirent aussi beaucoup l’attention de Cassiodore ; iï ne s’exprime qu’avec admiration sur leur beauté, et trouve ces chefs-d’œuvre des temps anciens si parfaits, qu’ils ne lui semblent pas avoir été jetés en fonte, mais être nés ainsi, tant ils réunissent de beautés et de vérité. Par ce qu’il en dit, on voit qu’il en existait encore une immense quantité vers le commencement du VIe siècle, époque où florissait cet habile écrivain. Ce qu’il ajoute est remarquable. Après avoir passé en revue les sept merveilles du monde, il dit : «Comment pourrait-on les regarder « comme ce qu’il y a de plus beau , lorsqu’une seule ville renferme « tant de merveilles, et que la ville de Rome elle-même en est une! » Il pense que si on a tant célébré les autres , c’est quelles étaient les premières et que ces merveilles avaient paru dans des temps où I on n’avait encore rien vu qu’on pût leur comparer. II y a bien là peutêtre un peu de rhétorique et d’emphase; mais, sans nous y arrêter, nous ne cherchons qu’à montrer que Rome , après avoir été prise et pillée par Alaric, par Genséric et par Ricimer (472), déployait encore , courbée sous l’épée des barbares , une partie de la magnificence d édifices et de statues dont elle brillait lorsqu’elle était la ville des Césars et la maîtresse du monde. Du temps de Cassiodore on donnait encore des fêtes au grand cirque et au Colisée; le Capitole, le forum de Trajan existaient, et il en fait les plus grands éloges. Les fontaines, les thermes, les aqueducs étaient dans toute leur intégrité et répandaient ce luxe de belles eaux qui y est encore si remarquable , et qui donne à Rome un air de pompe et de fête. Théodoric ordonna que bon fît au grand théâtre de Pompée les restaurations qu’il exigeait , et que l’on entretint tous les autres monumens
(2) De Bello Goth. Iib. IV, cap. xxm.
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publics; et pendant son long règne (trente-sept ans, 489-526), ce prince , qui ne savait pas écrire , mais qui avait de grandes vues et était ami des arts et des lettres , donna tous ses soins à la conservation des monumens de la ville des Césars.
Athaïaric , petit-fils de Théodoric , monté sur le trône à huit ans et mort à seize , était trop jeune pour avoir pu s’occuper par luimême des affaires de Rome. Mais sa mère , la vertueuse et infortunée Amaïasonte se montra la digne fille du grand Théodoric. Parlant presque toutes les langues , elle avait autant de connaissances que de courage , et son administration éclairée , sous le nom de son fds , ne perdit pas de vue les anciens monumens. L’ingrat Théodat , le cousin et le meurtrier d’ Amaïasonte , ne conserva que deux ans la couronne ; mais l’on peut croire qu’il protégea les productions de l’architecture et de la sculpture , puisqu’il fit réparer les éléphans de bronze de la voie Sacrée que le temps avait endommagés.
On a reproché aux premiers chrétiens d’avoir, dans l’ardeur de leur zèle, détruit une grande quantité de monumens et de statues. Cette inculpation est grave et mérite d’autant plus d’être examinée quelle est assez répandue sans être bien prouvée. II se peut bien, et il est assez probable qu’ils aient détruit des statues de divinités qui se trouvaient dans les maisons et qui étaient adorées comme des idoles : cela se conçoit aisément de la ferveur exaltée d’un nouveau culte , l’objet le plus important de la vie , auquel on sacrifie tout et auquel tout porte ombrage. Rien ne doit se comprendre plus facilement , surtout dans les temps de révolutions , et il n’y en a pas de plus vives que celles qui ont pour cause et pour âme les opinions religieuses. N’a-t-on pas vu , dans plus d’une commotion politique , abattre avec fureur et avec une sorte de délire insensé les images, les emblèmes et tous les souvenirs de personnages dont, alors que régnaient d’autres idées, on avait béni et célébré la mémoire et les bienfaits? Ne connaît-on pas assez toute la violence de l’esprit de parti, et n’en a-t-on pas soi-même trop souvent éprouvé les effets , pour pouvoir faire un grand crimë aux chrétiens s’ils avaient abattu quelques statues de ces faux dieux dont depuis longtemps ils avaient reconnu le ridicule et l’impuissance ? Le sentiment de l’art ne pouvait pas être chez eux plus impérieux que le sentiment religieux. Et quel est le peuple qui soit touché ou arrêté par les intérêts des arts , lorsqu’il renverse ce qu’il avait aimé? Quelle est la statue dont la beauté,
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comme un talisman irrésistible, ait détourné et calmé la fureur de ceux qui s’acharnaient à insulter la mémoire de tel ou tel prince ou de tel grand homme , dont ils ne pouvaient pas détruire la gloire, et qu’ils attaquaient dans le monument que lui avait consacré la reconnaissance de leurs pères? Voyez ces Athéniens, ce peuple si passionné pour les arts , élever en un an plus de trois cents statues à Démétrius de Phalère, et, lorsqu’il n’est plus leur idoïe , les détruire en un jour; et ïes Romains en agissent de même contre les statues de Marius Gratidianus , auquel ils en avaient érigé dans tous ïes carrefours de Rome , et , ainsi que nous l’avons vu plus haut , sans les supplications de Poïybe, les Romains, vainqueurs de ï’Achaïe, n’auraient-ils pas, après leur triomphe, renversé et détruit toutes les statues du grand Philopémen , préteur des Athéniens , et le dernier des grands hommes de la Grèce? Voyez notre Henri IV, le modèle des princes, la gloire et l’amour de la France, le père du peuple et du
soldat, le héros, le roi, ï’ami du pauvre où sont ïes débris
du monument que ïui avait consacré ï’amour fiïiaï de sa capitale? Mais il y aurait trop à citer si l’on voulait s’arrêter à ces considérations et produire des exemples. Et d’ailleurs, pour la masse des païens, ïes statues de leurs dieux n’étaient pas de simples images de leurs divinités, elles étaient elles-mêmes des divinités : c’était là le fond de leur culte tout à fait matériel. En ïes détruisant, dans leurs idées, on s’attaquait corps à corps à leurs dieux; et ce fut probablement ce qui, souvent, dans la lutte entre le christianisme et le paganisme, portait le plus les chrétiens à les faire disparaître. L’art pouvait-il alors être pour eux en quelque considération quand il s’agissait de renverser l’antique Olympe , avec toutes ïes idées et tous ïes souvenirs qui s’y rattachaient.
Les religions anciennes n’avaient, du moins pour le vulgaire, ni dogmes , ni corps de doctrine : tout était à l’extérieur dans un culte qui ne parlait qu’aux sens, et dont les simulacres des dieux, ou ces divinités en bronze, en marbre, en bois, étaient ïe principal soutien et le plus grand mobile; en les abattant, on sapait ïes fondements des religions païennes. II est donc naturel que ïes chrétiens aient eu plus d’une fois recours à ces moyens pour saper des croyances qu’ils ne pouvaient pas laisser exister concurremment avec ïes leurs. Ce n’eût d’ailleurs probablement été que dans ïes premiers temps que ïe christianisme aurait pensé
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qu’il ïui était important de détruire les statues, car lorsqu’il se fut étendu, et qu’il eut poussé de toutes parts de fortes racines, il n’avait plus rien à craindre des simulacres des dieux; et, abandonnés qu’ils étaient de leurs adorateurs , il pouvait les laisser tranquilles , et n’y voir que des images sans importance et sans danger pour la religion. Mais lorsqu’ils devaient en avoir, dans les trois premiers siècles du christianisme, il n’eût été ni prudent, ni facile aux chrétiens d’attaquer les statues des dieux encore puissants , et dont les innombrables défenseurs auraient fait payer cher leur témérité à de criminels agresseurs. Dès que le christianisme, assis sur le trône des maîtres du monde avec Constantin , put marcher à découvert et sans entraves , il parut des édits des empereurs chrétiens pour conserver avec grand soin les statues , riches ornemens des temples et des endroits publics de Rome (l). D’après une lettre de saint Ambroise, de l’an 383, sous Valentinien II, on voit qu’il y en avait un trèsgrand nombre à Rome , et que les thermes , les places , les portiques n’avaient rien perdu dp leurs richesses. Si saint Augustin (2) dit que dès 405 toutes les idoles avaient été détruites à Rome, il entend, sans doute, que leur culte avait été aboli , et qu’ elles n’avaient plus d’adorateurs; car on ne saurait douter, d’après les récits d'auteurs postérieurs à ce père de l’église, que de leurs temps Rome ne fût aussi riche , ou à peu près , quelle l’était aux époques qui avaient précédé. Cependant, sous Constantin, l’ancienne capitale du monde avait été forcée de contribuer à l’embeilissement de sa nouvelle rivale, Byzance, à laquelle Constantin avait donné son nom, et qu’il voulait élever à un haut point de puissance et de splendeur. Une foule de statues allèrent servir d’ornement à la favorite des empereurs , qui ,
(1) Différentes lois du code Théodosien, de Valens, de Gratien, de Valentinien, ordonnent de respecter les monumens; elles défendent d’en construire de nouveaux avant d’avoir réparé les anciens, et d’employer les matériaux des ruines ou les marbres qu’on aurait arrachés aux monumens. Ces lois prouvent que, depuis Vespasien jusqu’à Valentinien, les empereurs, soit païens, soit chrétiens, ont mis tous leurs soins à protéger les monumens qui faisaient la gloire et l’ornement de Rome. En 536, au moment où les Goths,
les Huns, les Vandales fondaient sur l’Italie, l’empereur Justinien remit en vigueur dans son code les lois en faveur des édifices publics, et, selon Procope [de Ædificiis\ il leur assigna pour leur entretien le tiers du revenu public. Mais les bonnes intentions de cet empereur et ses lois pour Rome ne purent pas avoir tout leur effet, lorsqu’à la fin du vic siècle elle fut désolée par les inondations, la peste, et les irruptions des barbares.
(2) Serm. 107, de Verb. evang. cap, x, n° 13, in fin. op. t. V, part, i, col. 547.
INTROCUCTION.
charmés du climat et de la situation de Constantinople , commandant à deux mers , et entourée des plus riches et des plus riantes campagnes , abandonnaient Rome déchue de sa gloire et son fleuve roi , si petit et si trouble , pour le luxe dont ils voulaient faire briller Constantinople , et pour les bords pompeux du Bosphore. Mais Rome était si riche en statues quelle aurait pu en embellir plusieurs villes et en conserver encore une immense quantité. Toute la Grèce, la Sicile, l’Asie Mineure, tout le monde avait contribué à sa magnificence , et l’avait portée à un tel point que Ton pouvait longtemps puiser à pleines mains à cette abondante source avant de la tarir.
A ï’appui de ces assertions ï’on peut citer le môle ou le tombeau d’Adrien, dont les innombrables statues existaient encore en entier lors du siège de Rome par Vitigès, roi des Ostrogoths, en 537. Ces hordes barbares portèrent le ravage dans toute la campagne de Rome , les aqueducs furent rompus pour forcer par le manque d’eau les habitans à se rendre , le Tibre déborda et envahit la ville, que Vitigès attaquait avec acharnement. C’était, de toutes parts, un spectacle affreux. Bélisaire, qui s’était emparé delà ville, se défendit vigoureusement dans le mausolée d’Adrien , changé pour lors en forteresse. Les munitions manquant, on eut recours, dans cette triste extrémité, aux statues, qui furent lancées comme des projectiles sur les assiégeants , qu’on finit par 'repousser. Les auteurs font remarquer que l’on ne doit pas accuser les Romains d’avoir eu recours à ce funeste moyen de défense. Ce n’est pas qu’il ne fût facile de les justifier; car, malheureusement pour les monuments, la guerre ne peut les respecter que lorsqu’ils n’entravent pas sa marche , et ils sont condamnés à lui servir de ressources quand toutes les autres sont épuisées , et que ce qu’elïe a de plus cher, fa vie de ses soldats et l’honneur lui font un devoir impérieux de se maintenir jusqu’à la dernière extrémité dans le poste confié à sa garde. Mais les auteurs font remarquer, dans cette circonstance-ci , que le courage désespéré des Romains ne les porta pas à sacrifier à leur propre salut et leurs temples , et les simulacres des anciens dieux de Rome : ce furent fes soldats grecs de Bélisaire qui écrasaient les Ostrogoths sous une grêle de statues. Que de chefs-d’œuvre durent alors être brisés, anéantis! On ne choisissait pas parmi ces projectiles d’un genre nouveau ; la beauté ne pouvait les sauver; tout ce qui se trouvait sous la main était précipité sur les assiégeants , et plus les masses étaient grandes , plus elles portaient de
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ravages dans ïeurs rangs : ainsi durent être détruites par les chances de la guerre , une foule des plus belles statues de Rome , recueillies en Grèce et de toutes les contrées par îe bon goût d’Adrien , pour en orner par milliers son immense et magnifique mausolée. II est assez singulier que ce soient des Grecs qui , pour défendre Rome , qui les avait ruinés, détruisent des chefs-d’œuvre dont probablement la plupart étaient grecs; et l’on dirait qu’ils vengeaient les désastres de leur patrie sur des monumens qu’on leur avait enlevés , qui leur étaient devenus étrangers , et qu’ils ne pouvaient plus reconquérir. II est bien à croire qu’alors à Rome et dans d’autres villes de l’Italie , les statues périrent en grand nombre sous les ruines des temples et des monumens.
, Quelques années après que Vitigès eut été repoussé de Rome , de nouvelles hordes d’Ostrogoths commandées par Totila (546), et brûlant de venger leurs derniers revers et la prise de Vitigès par Bélisaire , se précipitèrent encore sur la ville des Césars. C’était une proie que tous ces conquérans barbares , vomis par le nord et l’est de l’Europe, étaient jaloux de se partager; ils étaient d’ailleurs attirés vers l’Italie par la beauté du climat, par les richesses de ces contrées, par leurs bons vins et par la beauté de leurs femmes. Rome fut prise , le feu en détruisit une bonne partie de l’autre côté du Tibre, et l’on abattit le tiers de ses murailles. Après s’être emparé (541) du royaume d’Italie , Totila parcourut, pendant plusieurs annés , l’Italie en vainqueur : la Toscane, la Campanie sont envahies; Florence, Cumes, Naples, Spolette, Pérouse, Tivoli, enlevées par ses armes, subissent tous les malheurs de la guerre, et d’une guerre qui ne reconnaissait rien de sacré; le pillage, le meurtre, l’incendie, laissent partout des traces de sang et de feu sur son passage. Dans ses courses rapides, Totila vient assiéger Rome, la prend, et la livre au pillage ; plus de quatre-vingt mille hommes y sont tués , et les murailles en partie abattues. L’infatigable Bélisaire accourt, la reprend, et ce ne fut pas sans quelle eût encore beaucoup à souffrir. Toujours accablée et par les attaques , et par la défense , chaque invasion la désolait par de nouveaux désastres et ajoutait des pertes immenses à celles quelle avait déjà si souvent éprouvées , et qui eussent dû l’anéantir si elle n’avait pas été, pour ainsi dire, élevée pour l’éternité.
Deux ans après avoir été chassé de Rome, Totila s’en rendit maître de nouveau ; mais alors il parut revenir à des sentimens plus humains et vouloir réparer les maux qu’il lui avait causés , ou
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du moins y apporter quelque soulagement , et , loin de traiter en ennemie, il la soigna comme une ville où il allait se fixer et dont il aurait voulu faire le siège de son empire. Ses murs relevés, ses fortifications agrandies, ses édifices réparés semblaient attester qu’il ne regardait plus Rome comme une conquête passagère, une mine à épuiser, mais comme une ville qu’il tenait à conserver et à embellir. Mais ce n’était qu’un faux espoir dont il flattait les Romains , pour attirer leur confiance et endormir ce qui leur restait encore de courage : au fond de son cœur, il avait formé le dessein de ruiner Rome de fond en comble , et de manière à changer en vastes pâturages l’antique et superbe reine des cités. Le vertueux Réïisaire, ramenant de Perse les troupes qui venaient de vaincre Chosroës, détourna Totila de cet affreux projet. La lettre que ce grand général , alors le dernier espoir des Romains , écrivit au roi Goth est très-curieuse : « II ne pourrait y avoir qu’un fou , lui dit-il , qui détruisît une ville « aussi belle, l’ouvrage de tant de siècles et de tant de grands hommes, «et qui faisait l'admiration du monde. Si Totila s’y maintenait, il « serait très-avantageux pour lui de l’avoir conservée ; si les chances « de la guerre le forcent à l’abandonner, il se serait inutilement cou- « vert aux yeux de la postérité de la honte d’avoir agi en barbare, « en la privant de voir une ville qui rassemblait tant de merveilles. » Réïisaire, après avoir écrit en homme sage à Totila, le battit en bon général , le chassa de Rome qu’il sauva de ses fureurs, et, après l’avoir arrachée aux Goths, il la rendit à l’empereur Justinien.
Malgré les malheurs qu’éprouva Rome par toutes ces invasions , il faut que les Goths ne se soient pas attachés à ruiner les monumens et les statues , et qu’ils n’aient attaqué que les endroits qui offraient des moyens de défense; on peut s’en rapporter sur ce point à Procope de Césarée. Secrétaire et ami de Bélisaire, il fut décoré du titre d’ Illustre par l’empereur Justinien , et son histoire , qui porte le caractère de la vérité , s’étend jusqu’à la mort de Téias , dernier roi Goth (552). Cet auteur ne saurait encourir le soupçon d’être favorable aux Goths; il rapporte avec chaleur les excès de tous genres auxquels ils se livraient; et s’ils eussent pris plaisir à détruire des monumens , admirateur qu’il était de l’antiquité , il n’aurait pas manqué de leur en adresser de vifs reproches. Procope décrit comme témoin oculaire la magnificence de Rome après l’expulsion des Goths, l’immensité de statues superbes et très-anciennes dont elle était peuplée :
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c’étaient des chefs-d’œuvre de Phidias, de Lysippe, de Myron. L’admirable vache en bronze de ce dernier statuaire existait encore; longtemps depuis elle a été chantée par les poètes de l'anthologie. Le temple de Janus, sa statue de cinq coudées de haut, étaient aussi en bronze, et n’avaient pas été fondus. Le mausolée d’Adrien n’avait encore éprouvé aucun dommage (l). II eût été facile de renverser des monumens élevés tels que les colonnes Trajane et Antonine : les arcs de triomphe étaient debout, ce qui prouve que les Goths ne les abattirent pas, et vérifierait la prédiction de saint Benoît, qui avait annoncé que ce ne serait pas Totila, mais d’autres causes qui ruineraient Rome.
Rome put enfin se reposer ou du moins reprendre haleine pendant assez longtemps ; les barbares l’avaient abandonnée , ou ne s’y présentaient plus en conquérans dévastateurs. Etablis dans diverses contrées de l’Italie , ils cherchaient à conserver et à protéger plutôt qu a détruire des pays devenus une conquête qu’ils avaient intérêt à ménager et où ils trouvaient une nouvelle patrie. Mais en 557 la nature sembla conjurée contre Rome et la menaça de sa ruine. Un très-violent tremblement de terre y renversa beaucoup de grands édifices sous les décombres desquels fut ensevelie une quantité considérable de statues. Vers le même temps, il dut en disparaître un grand nombre à Constantinople, que détruisit presque en entier un incendie, en 564. En 589, de nouveaux fléaux vinrent affliger Rome: elle fut dévastée par un immense et furieux débordement du Tibre, et la peste vint mettre le comble à ses maux et l’accabler de toutes ses horreurs. Chaque jour cependant le christianisme, prenant de l’accroissement , répandait ses lumières et ses bienfaits , et apportait des consolations à Rome désolée. Les conquérans mêmes étaient en
(1) II faut que Procope parle du mausolée d’Adrien avant qu’il eût, en 537, servi de forteresse à Bélisaire , car nous avons vu qu’alors il fut dépouillé d’un grand nombre de statues. Mais il y en avait tant que peut-être on ne s’apercevait pas beaucoup de ses pertes, et que le monument lui-même était resté en grande partie intact. Avant l’invention de la poudre les édifices couraient moins de risques, surtout lorsque l’on ne s’en était pas rendu maître et qu’on ne les avait pas détruits
avec intention par le feu. Le siège de Totila fut court , et ce général fut repoussé. II est d’ailleurs probable que cet immense mausolée, en raison de sa destination , était en grande partie voûté, qu’il y avait peu de charpente et qu’il était moins susceptible d’incendie que d’autres édifices, et il était assez, solidement construit pour être , avant l’usage du canon et de l’artillerie, une forteresse imprenable; nous le verrons plus tard résister à la poudre et aux plus vigoureuses attaques.
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grande partie chrétiens; partout, en Italie, la religion du Christ avait remplacé les anciens cuites; c’était la religion de l'Etat. Chaque jour aussi les papes voyaient leur paisible pouvoir acquérir plus de consistance et de force. N’ayant plus rien à craindre du paganisme, et un grand nombre de temples , changés en églises , ayant arboré ïe symbole triomphant et salutaire de la croix , iî est à croire que l’on ne poursuivait pas des simulacres dont on n’avait rien à redouter, et que l’on ne regardait plus que comme des restes briiians et des témoins, sans influence dangereuse, des arts de l’antiquité. Tandis que les empereurs d’Orient embellissaient Constantinople des chefsd’œuvre des Grecs et des Romains , il n’est pas probable qu’on voulût les détruire à Rome. Cependant , si l’on en croyait quelques chroniques du XIVe siècle , époque bien postérieure à celle où nous nous trouvons , et d’après des auteurs modernes qui les ont suivies, entre autres Massia (l),Ies papes auraient attaqué les statues, et saint Grégoire le Grand (590-604 ), aurait mérité les éloges de ces chroniqueurs pour s’être déchaîné contre ces restes du paganisme et contre ces monumens , pour en avoir détruit un grand nombre et avoir fait précipiter une foule de statues dans le Tibre (2).
Mais comment ajouter foi à de pareils récits , lorsque les homélies de saint Grégoire témoignent de tout l’intérêt qu’il prenait à Rome ,
(1) Dans sa préface à la collection des statues de de Rossi.
(2) Les eaux, en 589, s’e'taient élevées à plus de dix pieds; en bien des endroits elles avaient dépassé la hauteur des murs de la ville , renversant tout à Rome et aux environs. Lorsqu’elles se furent retirées , l’État et les particuliers étaient trop pauvres pour penser a relever fes édifices qu’elles avaient fait écrouler, et d’ailleurs les ravages de la peste et les craintes qu’elle laissait pour l’avenir ôtaient toute l’énergie. Comment pourrait-on admettre qu’un homme dun esprit aussi éclairé que l’était saint Grégoire, d’une famille romaine illustre, et qui, en 572 avait été nommé préfet de la ville, en eut voulu détruire la beauté. Quand il en eût eu l’intention, il lui aurait été difficile de l’exécuter: les lois s’y seraient opposées, et les empereurs d’Orient , dont il dépendait , et
qui s’e'taient emparés de ces temples comme de leur propriété, ne l’eussent pas souffert, surtout le fougueux Maurice (582 - C02) , très-jaloux de son autorité, et qui plus d’une fois la fit sentir à saint Grégoire, dont son règne embrassa presque tout le pontificat. On voit que les papes qui lui succédèrent s’adressaient aux empereurs d’Orient ou aux exarques de Ravenne, pour en obtenir la permission de prendre de quelques temples ce dont ils pouvaient avoir besoin pour leurs églises. Comment saint Grégoire se fût-il hasardé à détruire
de sa propre autorité les temples et les statues de Rome? Les habitans d’ailleurs en étaient trop jaloux pour se soumettre a une pareille destruction; et aurait-on souffert tranquillement qu’on obstruât le Tibre de décombres et de statues, lorsque les lois des empereurs le défendaient expressément par crainte des inondations? Aucun
et d’après ie tableau horrible qu’il trace de l’état où se trouvait f ancienne capitale du monde! Le sénat, réduit à rien, n’avait plus ni les moyens , ni la force de réparer ses maux , et ïes habitans , ruinés , abandonnaient une ville de décombres où ils étaient sans cesse menacés de nouvelles calamités; et Ton voudrait que saint Grégoire , au lieu de venir au secours de son peuple au milieu d’une telle détresse , eût ajouté à tous ces malheurs la ruine de monumens , seuls restes de l’antique gloire de Rome, et qu’avaient encore laissés debout ïes incendies , les trembïemens de terre , les inondations et ïes barbares! Cela n’est pas possible.
II paraît que depuis saint Grégoire ïe Grand , et pendant une bonne partie du VIIe siècle , Rome jouit d’assez de tranquillité pour pouvoir s’occuper de cicatriser ses nombreuses blessures, et pour entretenir et conserver ce qui lui avait été laissé de tous ses trésors en productions des arts. Malheureusement pour elle , l’empereur d’Orient Constant eut des démêlés avec ïe pape saint Martin , dont il fut mécontent, et Rome en fut ïa victime. Constant y vint et n’y passa que treize jours; mais cette courte visite coûta cher à la ville sacrée et le séjour de l’empereur ne fut employé qu’à rechercher avec la plus grande activité tout ce qui pouvait être emporté et contribuer à l’éclat de Constantinople : statues en bronze, vases
de ces anciens historiens, les plus zélés pour le christianisme, depuis saint Grégoire jusqu’au Xe siècle, et ceux qui ont e'crit sa vie avec détail et celles des autres papes, entre autres Grégoire de Tours, son contemporain , n’ont parlé des faits dont on l’a accusé. II est probable cependant qu’ils ne les eussent point passés sous silence, et que, loin de lui en adresser des reproches, ils lui en auraient fait honneur, et eussent célébré son zèle pour la religion. Sans passer en revue les auteurs cités par Carlo Fea, on peut se borner à invoquer Anastase, qui, au IXe siècle, réunit ou mit en œuvre tous les écrits ou les mémoires qui avaient rapport à la vie des papes. S’il eût trouvé quelque part que saint Grégoire Ier avait détruit des statues et des monumens du paganisme, il ne l’eût certainement pas laissé ignorer, et c’eût été un titre honorable à ses
yeux. Quant au Tibre et à ses fréquentes et terribles inondations, on sait qu’ Auguste en avait fait nettoyer le lit et qu’il avait créé un officier public nommé curator alvei et riparum Tiberis , dont il est souvent question dans les inscriptions, et qui était chargé de veiller à l’entretien des rives du Tibre, et à ce que l’on n’en obstruât pas le cours en y jetant des immondices. Qu’eût-ce donc été d’y précipiter des statues et des débris de monumens ? Cette affreuse inondation du Tibre, de 589, ne précéda que de quelques mois l’exaltation de saint Grégoire. Ce fléau fut suivi d’une peste horrible. En 593, les Lombards assiégèrent Rome et la menacèrent d’une ruine complète, et l’on voudrait persuader qu’au milieu de tant de calamités , et lorsque les excursions des Lombards faisaient sans cesse trembler Rome, le pape saint Grégoire , qui se montra tou-
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sacrés en métaux précieux , qu’ils appartissent à l’État ou aux particuliers , tout ce que Ton pût trouver fut enlevé. Justinien avait bien appauvri Rome , mais ce n’était que par la persuasion qu’iï obtenait les statues et les autres productions des arts; quant à Constant, c’était par la violence ; et il est à présumer que ce ne fut pas à Constantinople qu’il transporta les produits de sa désastreuse visite à l’ancienne capitale du monde. Ses crimes l’y avaient fait abhorrer, et il ne voulait ou n’osait pas y retourner; il est probable que ce fut Syracuse, où il se retira, qui profita de ce qu’il avait enlevé à Rome et dans les provinces , dont les églises eurent à regretter leurs vases en or, en argent et îeurs riches ornemens. Depuis Constant, les empereurs d’Orient n’envoyaient plus à Rome aucun secours , et , s’ils y venaient, ce n’était que pour en extorquer des tributs. Trop faibles pour se soutenir eux-mêmes et assez occupés de leurs propres affaires à Constantinople, ils abandonnaient Rome et l’Italie aux attaques et aux dévastations des Lombards et des autres barbares qui venaient y chercher des établissements et qu’ils n’avaient pas la force de repousser. Et, comme le dit une épigramme que l’on peut croire du VIIe ou du VIIIe siècle , Rome était dépouillée de ses honneurs , ses habitants, transportés dans des contrées où jadis ils avaient dominé, se voyaient les esclaves de leurs esclaves. Constantinople, jeune et brillante, florissait; c’était à sa nouvelle splendeur qu’on prodiguait toutes les faveurs. L’on avait aussi à y réparer des
jours le père de son peuple et à qui rien ne coûtait pour le soulager, eût eu l’ide'e barbare, en entravant les eaux du Tibre, d’exposer encore Rome à de de'sastreuses inondations et à des maladies pestilentielles ! L’on sait aussi que dans les fouilles qui ont fait de'couvrir tant de statues à Rome, on les a trouve'es dans d’anciens monumens, et s’il y en a eu dans le Tibre, ce n’a e'te' qu’en bien petit nombre. Elles sont presque toujours sans tète , mutilées et en fragmens, ce que l’on doit en général attribuer à leur chute ou à l’écroulement de quelques parties des édifices où elles étaient placées. En admettant que saint Grégoire ou d’autres papes les eussent fait détruire avec intention , penset-on qu’elles eussent été laissées à leur
place, dans les monumens, et sous les yeux de ceux qui auraient pu regretter les anciennes divinités de leurs pères, et venir rendre hommage à leurs vénérables débris. On n’avait qu’a les livrer aux fabricans de chaux, contre lesquels, depuis longtemps, on avait tant de peine à les défendre, et on les eût bientôt fait disparaître, surtout celles qui pouvaient offenser la pudeur. Ceux mêmes chez qui on les aurait brisées, ne les auraient-ils pas enlevées pour ne pas être embarrassés de décombres , ou de crainte de courir le risque d’être accusés de les conserver comme de précieux et malheureux témoins de leur ancien culte ? II est donc presque certain, non-seulement que saint Grégoire Ier n’a pas détruit des monumens et des statues de Rome, mais
INTRODUCTION
désastres, car, en 564, elle avait été en partie détruite par un incendie. Les secours ne lui manquèrent pas ; et Rome avilie , déserte , tombait en ruines. Ses souverains pontifes faisaient tous leurs efforts pour la soulager; ils relevaient quelques édifices et étaient obligés de se servir des matériaux de ceux que leur état de dégradation rendait irréparables. Grégoire II (715-731) fit établir des fours à chaux pour réparer les murs de Rome. Son successéur, Grégoire III (731-741), imita son exemple, et il employa sa propre fortune à venir au secours de son peuple affligé.
Quelques années après que les murs de Rome eurent été rétablis avec leurs fortifications par Grégoire III , Astoîphe , qui depuis son avènement au trône des Lombards s’était emparé de plusieurs villes d’Italie, et avait mis fin à l’exarchat de Ravenne f 752), voulut forcer le pape Étienne III à lui livrer Rome. Il en fit le siège en 753 et 755, et, d’après les ravages et les atrocités que les Lombards exercèrent dans la campagne , on peut avoir une idée de la manière dont eût été traitée la ville sacrée, s’ils eussent réussi à s’en emparer (l). Le pape Étienne III implora le secours de Pépin , roi de France ; ce grand prince fit lever le siège de Rome et la sauva.
Le pape Adrien Ier (772-795), homme rempli de courage et de hautes pensées , s’occupa , pendant les vingt-quatre ans de son règne , à réparer les désastres de Rome ; il releva les églises détruites , en
que la plus grande partie l’a e'té par les incendies fre'quens, les inondations du Tibre , les troubles civils , les dévastations des barbares, et que les statues, suivant le sort des e'difices qu’elles de'coraient, ont souvent e'te' renverse'es ou mutile'es sans qu’on songeât particulèrement à les attaquer. Elles ont e'te' enveloppe'es dans ces calamite's géne'rales qui , portant partout le ravage, faisaient a la fois disparaître et les hommes et leurs œuvres.
(1) La lettre que le pape e'crivit à Pe'pin et à ses fils , Charles et Carloman , de'plore de la manière la plus de'chirante les de'sastres qu’il voyait s’e'tendre sous ses yeux sans pouvoir s’y opposer. Les de'tails des malheurs qui accablèrent les environs de Rome et des atrocite's qu’y
commirent les troupes d’AstoIphe font fre'mir. Les e'glises de'truites, les images des saints jete'es au feu, les soldats profanant de toutes manières les hosties sacrées et les mêlant à leur nourriture; les femmes, les vierges, viole'es, de'chire'es, tue'es au milieu des derniers outrages; les hommes , les femmes de tout âge massacre's ; les vignes coupe'es, arrache'es; les moissons brûlées, et de tous côtés l’horreur et la désolation étaient au comble. Lorsque Étienne III implora le secours de Pépin , le siège de Rome, par Astoîphe, durait depuis 55 jours, selon l’anonyme de Salerne. Pépin arrivant à la tète de sa valeureuse armée délivra Rome et força le prince Lombard à se renfermer dans Pavie et à faire la paix.
érigea de nouvelles avec magnificence, répara un grand nombre d’aqueducs , et les eaux abondèrent à Rome comme autrefois. Les papes qui succédèrent à Adrien s’efforcèrent comme lui de rendre à leur capitale son ancien éclat; Léon IV (845 - 855) augmenta la force de l’enceinte pour s’opposer aux courses des Sarrasins , qui , sous son prédécesseur, Serge II (844-847), étaient venus piller la basilique de Saint-Paul et celle de Saint-Pierre.
D’après un itinéraire qu’on croit de 875, sous le pape Jean VIII (872- 882), il paraîtrait qu’à cette époque un grand nombre des plus beaux édifices existaient encore et presque dans leur entier (l). Rome avait été si riche en monumens qu’on peut croire qu’il lui en restait encore beaucoup malgré les dévastations auxquelles elle avait été en proie. On dirait que toutes les puissances du ciel et de la terre, conjurées contre elle, ne suffisaient pas pour abattre ces monumens élevés par la force romaine , et qu’il avait été plus facile de créer ce colosse de ville que de le renverser.
Les Xe et XIe siècles furent féconds à Rome en troubles excités par les grandes familles lors de l’élection des papes; chacune en voulait un de la sienne. Soit de leur autorité, soit avec l’assentiment des souverains pontifes, qui les favorisaient ou voulaient se créer des partisans, elles s’emparèrent de la plupart des monumens de Rome, les réparèrent, et s’en firent des forteresses contre les attaques de leurs antagonistes. II est certain, par une bulle de Lucius II
(1) Parmi ces monumens on cite le the'âtre de Pompe'e, celui de Marcellus, le temple de Jupiter, que Bianchini croit être le Capitolin; le Septizonium de Septime- Se'vère, énorme et magnifique monument qui ne fut détruit qu’en 1082; le grand Cirque ; la mica aurca ou peut-être la meta aurea, la première pierre miliaire dorée; l’éléphant du forum Olitorium , le marché aux légumes; tes thermes de Commode, ceux d’AIexandre-Sévère; le temple de Minerve; te forum et ta colonne de Trajan;une statue du Tibre (serait-ce celte du Musée du Louvre?); l’arc de Vespasien et de Titus; tes palais et tes thermes de Trajan; l’amphithéâtre, tes thermes de Constantin ; deux chevaux de marbre ( on n’indique pas lesquels, peut-être sont-ce
ceux du Capitole?) te cheval de Constantin; tes thermes de Septime-Se'vère ; l’amphithéâtre Castrense ; un palais près de Sainte-Croix-de-Jérusalem, peut-être celui de Licinius? On nomme encore te palais de Néron; celui qu’on attribuait à Pilâte; ta colonne Antonine; l'obélisque près de Saint-Laurent in Lucina ; des bains près de Saint- Sylvestre in Capite ; l’arc de Gratien, de Vatens et de Théodose, près du mausolée d’Adrien ; arcus Recordationis , peut-être selon Bianchini l’arc de Drusus? tes thermes de Dioclétien; ceux de Salluste, avec un obélisque. Que de monumens, dont quelques - uns ne sont plus connus que de nom, existaient encore en entier en 875 !
INTRODUCTION
(1144-1145), de ï’an 1144 (l), qu’il donna le Colisée, nommé alors castellum Aureum, ou du moins ii paraît que ce fut cet amphithéâtre comme le portent deux bulles d’innocent IV (1243-1254), à fillustre famille des Frangipani, sous la clause qu’ils le remettraient aux souverains pontifes , à leur réquisition. Bien avant, en 998, les Orsini étaient les maîtres du mausolée d’Adrien. Cet admirable monument , qui à plusieurs époques avait beaucoup souffert , fut encore dévasté par Crescenzio. Aspirant en 996 à s’emparer de la souveraineté de Rome , il s’y enferma avec ses partisans et s’y défendit contre l’empereur Othon III, venu au secours du pape Grégoire V (996- 999), et qui, s’étant emparé de Crescenzio et de fanti-pape Jean de Calabre, les fit mettre à mort en 999. Ces possessions ou ces concessions de monuments accordés à des familles puissantes (2), purent, pendant quelques temps, contribuer à leur conservation, quoique l’on dût souvent en détruire quelques parties, soit qu’on les destinât à des habitations , soit qu’on en fît des lieux de défense (3).
Ce fut peut-être de 1082 à 1084 que Rome eut le plus de maux à souffrir (4). L’empereur Henri IV y mit le siège pour se venger du pape Grégoire VII, qui l’avait excommunié. Une grande partie de la
(1) On ne saurait dire en quel état se trouvaient en 1143 les monumens existant encore à Rome dont parle un auteur publié par Mabillon , et tin autre écrivain ( de Mirabilibus Romœ) du XIIIe siècle, selon Montfaucon, qui Ta publié dans son Diarium ilalicum. Ces voyageurs citent beaucoup de monumens dont plusieurs subsistent encore en partie aujourd'hui; mais les noms qu’ils donnent aux autres ne permettent guère de les reconnaître , ou laisseraient bien des doutes. D’ailleurs il se peut que souvent ils s’expriment d’après d’anciennes dénominations de localités et qu’ils mentionnent des monumens qui n’existaient plus de leur temps. Cependant ils en parlent comme s’ils les avaient vus; et, s’il en reste encore beaucoup à Rome , on doit croire qu’à cette époque ils étaient et bien plus nombreux, et plus entiers.
(2) Les Colonna s’étaient établis dans les thermes de Constantin et au mau-
solée d’Auguste , dont ils furent chassés par le peuple , qui ruina ce superbe tombeau , en 1167; les Conti étaient sur le mont Quirinal ; les Savelli dans le théâtre de Marcellus, et au xive siècle ils occupaient le tombeau de Cécilia Méteila, et ce furent ensuite les Gaetani; outre le Colisée les Frangipani s’étaient emparés du Septizonium de Septime-Sévère. Ces monumens étaient défigurés par les murailles qu’on y ajoutait pour en faire des forteresses. On en donna même à des couvents : l’église de Saint-Serge eut la moitié de l’arc de Septime-Se'vère , et la possession de la colonne Antonine fut confirmée par le pape Agapet V, en 955 , au couvent grec de Saint-Sylvestre in Capite.
(3) On avait ajouté des tours à l’arc de Septime-Sévère. Ces monumens passaient en héritage ou l’on en faisait des donations. On les louait , ainsi qu’on le voit par plusieurs actes cités par Carlo Féa.
(4) Carlo Féa, p. 337-348.
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ville fut incendiée; le Septizonium fut renversé (l). Le pape s’était retiré dans le mausolée d’Adrien. Robert Guiscard vint à son secours; mais ayant éprouvé pour entrer dans Rome la pïus furieuse résistance de la part du peuple soulevé en faveur de l’empereur, et qui tenait le pape bloqué , il causa bien plus de mal à Rome que n’avait fait Henri. Pour forcer le peuple à délivrer le pape, il ordonna des incendies en règle qui consumèrent les deux tiers de la ville, surtout les quartiers autour du Capitole et du Colisée , où la défense fut le plus acharnée. Cependant la colonne Antonine ne fut pas renversée. Peut-être fut-elle épargnée à cause de la curiosité des soldats , qui se plaisaient à monter par son escalier. Carlo Fea pense quelle dut son salut à ce quelle était isolée sur une place où passait la route ; plusieurs édifices dans des situations analogues jouirent du même privilège , et on les aura laissés debout pour ne pas encombrer et obstruer le chemin par leurs ruines. Rome avait été si horriblement dévastée par Henri IV, ï’ennemi du pape Grégoire VII, et Robert Guiscard, son ami, quelle ne put se relever de ses ruines. Hildebert, évêque, qui y fit un voyage en 1101, décrit avec les couleurs les plus vives, dans deux belles élégies, l’état affreux de cette malheureuse capitale (2), désolée, détruite, et qui cependant excitait encore plus l’admiration , par l’immensité et la pompe austère de ses ruines , que les autres villes par tout ce quelles pouvaient offrir de plus beau.
Des destructions dirigées ainsi avec art, comme par le génie des ruines, avec toute l’intelligence du mal, durent produire d’immenses ravages parmi les statues de Rome , brisées , fondues ou calcinées
(1) II paraît que le Septizonium e'Ievé par Septimc-Se'vère était un monument immense et de îa plus grande magnificence; peut-être i’avait-il érigé comme un rival du superbe mausole'e d’Adrien : il e'tait orne' d’une grande quantité' de colonnes, dont une partie e'tait d’une telle dimension qu’il y en avait peu qu’on pût leur comparer. Rusticus, neveu du pape Grégoire VII, s’y défendit contre l’empereur Henri IV ; il y fut assiégé en règle , et le monument , ébranlé par les machines , s’effondra et fut renversé.
(2) Tantum restât adhuc, tantum ruit ut ncquc pars stans Æquari posait, diruta nec refici.
Plus loin Hildebert célèbre la résistance que ce colosse de Rome oppose à sa destruction :
Cura hominum potuit tantam componere Romain Quantam non potuit solvere cura deuni.
Pour un évêque de cette époque Hildebert parle très-bien des dieux de l’ntiquité et de leurs statues; il dit cependant que ces divinités doivent désirer d’être aussi belles que leurs simulacres, ce qui est plus flatteur pour les statues que pour les dieux.
Hic superum formas supcri mirantur et ipsi,
Et cupiunt ficlis vultibus esse pares ;
Non potuit natura deos hoc ore crearc,
cm
avec les monumens dont elles faisaient l’ornement. Ii en périt encore un grand nombre dans les troubles qui divisèrent et agitèrent cette ville au milieu du XIIIe siècle.
Le peuple, brûlant du désir frénétique de s’emparer du pouvoir que les nobles cherchaient à conserver, se nommait des chefs. L’un d’eux , Brancaïeone , nommé en 1257 sénateur de Rome par le même peuple qui, en 1255, l’avait chassé de sa place à cause de sa rigidité, détruisit de fond en comble cent quarante tours ou forteresses des grandes familles; et c’étaient des temples, des palais, des thermes antiques et une foule de colonnes qu’il abattait (l) !
Les agitations violentes et sans cesse renouvelées de Rome forcèrent enfin les souverains pontifes à passer la plus grande partie du XIVe siècle à Avignon, où se retira Clément V, en 1306, et qu’habitèrent ses six successeurs immédiats jusqu’à Clément XI , en 1376 (2). Pendant ce long intervalle de temps où Rome abandonnée fut, pour ainsi dire, veuve de ses souverains, elle fut réduite à la dernière extrémité.
En 1312, l’empereur Henri VII , appuyé par ses partisans à Rome , renversa les palais des nobles qui lui étaient opposés, et il fut, dans ses vengeances, secondé par le peuple, toujours avide de ruines et de pillage, et toujours du parti de celui qui lui en procurait. Giacomo de Giovanni di Arloto dei Stephaneschi , plus connu sous le nom plus simple de Giovanni di Arloto , nommé capitaine du peuple en 1313, voulut inspirer encore plus de crainte. Après avoir fait arrêter et bannir les plus grands personnages de Rome, il avait résolu , pour abattre la puissance de la noblesse et relever l’impor-
Quo mlranda deum signa creavit homo ,
' Vultus adest his numinibus, potiusque coluntur Artificum studio, quam deitate sua.
Ces vers d’Hildebert montrent qu’il y avait encore à Rome un grand nombre de belles statues, quoique son te'moignage et son enthousiasme puissent ne pas paraître d’un grand poids. Venant de l’Occident, et en 1106, ce poète ne devait pas être très-difficile en fait de sculpture.
(1) Voyez Carlo Fea, Vinckelem. vol.
III, p. 360.
(2) Les sept papes qui siégèrent à Avignon furent Clément V(1305-1314, vacance de 2 ans 3 mois 17 jours);
Jean XXII (1316 - 1334); Benoît XII ( 1334-1342); Clément VI (1342-1352); Innocent VI (1352-1362); Urbain V (1362-1370); Grégoire XI (1370-1378).
II y eut encore jusqu’en 1429 des antipapes qui résidèrent a Avignon : Clément VII ou Robert de Genève (1378- 1394), Benoît XIII ou Pierre-de-Lunc (1394-1423 avec des interruptions); Clément VIII (1423-1429). Ces papes élevèrent a Avignon des monumens remarquables et s’occupèrent beaucoup de son embellissement , et il est déplorable que de notre temps ils n’aient pas été mieux respectés.
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tance du tribunat du peuple , seule dignité qu’il voulût reconnaître , de raser tous les grands édifices qu’avait épargnés la rage dévastatrice de Brancaleone. L’empereur Henri VII devait lui prêter la main dans cet affreux projet, et obtenir la souveraineté par la voix du peuple. Mais les grands l’ayant appris parvinrent à faire venir, avant que l’on en fût informé, des troupes en assez bon nombre , et s’emparèrent du Capitole. Le capitaine du peuple fut surpris et arrêté. Sourd à l’appel du tocsin , le peuple ne chercha pas à le délivrer, il fut mis en prison , et tout fut fini pour le moment. Dans ces temps de troubles et de guerres civiles , de tyrannie de la part des grands , de violence du côté du peuple , on s’abandonnait à tous les excès. Ils se renouvelèrent avec fureur lorsqu’en 1347 Cola Rienzo, tribun du peuple, arracha le pouvoir aux grands pour rendre au peuple toute sa licence. C’était toujours aux dépens de l’ancienne Rome qu’éclataient ces violentes commotions : la vengeance était insatiable de ruines , elles animaient la fureur des partis autant que les massacres , et ils assouvissaient leur rage sur les monuments comme s’ils eussent mieux tué leurs ennemis en détruisant leurs glorieux souvenirs. On ne se contenta pas d’abattre ce qu’il en restait, on s’acharna sur les matériaux , sur les ruines elles-mêmes ; on les brisait , on les broyait. Que de statues durent alors disparaître dans les affreuses secousses de cette tourmente populaire (l) ! Les tombes des familles furent violées ; les marbres , les statues des palais , les colonnes furent détruits, dispersés, vendus; les Napolitains en achetèrent une grande quantité, et nous savons qu’en pareilles circonstances les plus précieuses acquisitions se font à bon marché. Ce fut alors que Pétrarque, dans un discours de louanges qu’il adresse à ce fougueux Rienzo,
(1) II paraît cependant, par ce que rapporte Pétrarque, que les statues n’avaient pas autant souffert que les monumens, et qu’il en restait encore un grand nombre cum adhuc innumerabiles supersint staiuœ ; on voit d’après ce qu’il dit qu’on ne connaissait alors à Rome aucune peinture antique. Cet endroit de la lettre ou de t’écrit de Pétrarque est très-curieux; il parle de statues, d’une grande quantité de pierres gravées, de médailles. On sait que cet illustre poète rendit d’importants services à la science de l’antiquité, et qu’il
fut le premier qui forma une collection de médailles en or et en argent, qu’en 1354 it donna à i’empereur Charles IV.
On est étonné qu’en 1352 il y eût encore à Rome une si grande quantité de statues et quelles aient disparu au point qu’en 1 430 , lorsque le Poggio écrivait son ouvrage de Varietate fortunœ , il n’en restât plus que six. Mais nous en avons parlé dans im autre endroit, et nous y reviendrons. Les ouvrages de Pétrarque à consulter sont : Epistolœ familiàres , etc. et de Remedio ulriusque fortunœ , éd. de 1601.
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chercha, par son éloquence, à soustraire Rome à son entière destruction (l). D’un autre côté il écrivit de la manière la plus forte et fa plus persuasive aux papes Clément XII et Urbain V, pour les engager à retourner dans leur capitale et à la sauver de ses propres fureurs (2); le sénat et même le peuple, en promettant plus de soumission et de calme, suppliaient le pape de revenir dans la ville sacrée. Rome était abandonnée , personne ne songeait et ne pouvait songer à réparer ses désastres : et ces ruines, ces immenses décombres en s’étendant et en s’aplanissant en partie , peu à peu , ont dû élever le sol et cacher celui de l’ancienne ville sous le sol de la Rome moderne, qui s’établit sur ce terrain nouveau, et devint comme le tombeau ou le mausolée dressé sur les cendres de la Rome de Romulus et des Césars.
Enfin, au mois de janvier 1377, Grégoire XI, déterminé par sainte Catherine de Sienne , consentit à rentrer à Rome , et sa présence y ramena la tranquillité. Mais après l’élection d’Urbain VI, en 1378, il y eut un grand schisme que causèrent les divisions suscitées par les cardinaux français , qui avaient espéré de lui voir fixer sa résidence à Avignon. Rome fut très-agitée pendant quelques années; et malgré l’année du jubilé, en 1390, malgré les abondantes aumônes qu’avait recueillies dans la chrétienté Boniface IX (1389-1404), on ne put s’occuper de rétablir les églises et les autres édifices. Ce ne fut que sous Martin V, de l’illustre et puissante maison Farnèse (1417-1431), que l’on eut les moyens de penser d’une manière sérieuse à réparer ces monumens ruinés. Ils étaient en si grand nombre , que , même avec de la résolution , l’on eût pu reculer devant une entreprise d’une telle immensité. Nous sommes arrivés à l’année
(1) Le discours du doux et amoureux Pe'trarque est très-énergique ; il ne tendait à rien moins qu’à exciter contre les grands toute la fureur du peuple. H tes traite de brigands qui, sortant de leur repaire, mettent ta ville au pillage , mènent te peuple non-seulement en esclaves, mais comme un troupeau de bétail qui , gardant stupidement le silence, tes laisse agir à leur gré. » Ces hommes audacieux et déhontés, «dit-il, déchirent publiquement tes mem- « b res de leur mère sans que l’on s’y op- «pose; et c’est ta maîtresse du monde que
« l’on vilipende ainsi ! » Pétrarque décrit aussi te terrible tremblement de terre qui en 1349, affligea l’Itatie et renversa un grand nombre de monumens de Rome ; ce fut un des plus viotens que cette ville , si souvent désolée par ce fléau, eût éprouve's.
(2) Pétrarque faisant parler Rome écrivit aussi des lettres très-persuasives, dont une en vers, aux papes Clément XII et Benoît VI, pour les engager à revenir à Rome, qu’ils aideraient à se relever de ses ruines. Le retour du souverain pontife dans sa capitale était d’autant plus impor-
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1417, et le pontificat de Martin V s’étend jusqu’à 1431. Rome, depuis longtemps, n’avait plus été en proie aux incendies, aux inondations et aux fureurs populaires ; je ne vois donc pas comment ont pu disparaître ces innombrables statues qui, au rapport de Pétrarque, couvraient encore son sol en 1 3 5 2, et qui , si on en croit le Poggio, étaient tellement réduites en 1430 qu’on pourrait dire qu’il n’y en avait plus : ce serait curieux à examiner.
On a vu combien de causes, dans les temps de troubles civils et d’invasions , se sont réunies pour dépeupler de statues le monde grec et romain. En disparaissant, elles emportaient, pour ainsi dire, avec elles le goût des arts; il n’en restait même plus assez pour relever, au retour du calme , les monumens renversés au milieu des fureurs des partis. L’art négligé , méconnu , ayant changé de but et de manière de s’exprimer, n’avait ni la force ni l’envie de réclamer en faveur de dieux et de grands hommes qu’on ne connaissait plus ou qui étaient devenus des ennemis. A ces tristes époques de destruction et de fureurs iconoclastes, il fallait que l’architecture abâtardie, qui s’implantait en tyran sur les ruines des anciens monumens, regorgeât de matériaux , lorsque les statues antiques de marbre ne lui en servaient pas dans les masses de ses constructions. Que de dieux, de héros , de chefs-d’œuvre déterrés dans les vignes des villas des environs de Rome qu’on fouillait de tous côtés, et qui ne reparurent au jour que pour être brisés et jetés pêle-mêle avec les pierres dans les fours à chaux ! Ils n’étaient plus employés que comme ciment dans les nouveaux monumens qui remplaçaient ceux dont ils avaient fait
tant qu’il y aurait fait rentrer un grand nombre de personnes, des cardinaux, des seigneurs très-riches, qui, pour se soustraire aux violences du peuple et aux de'sagreWns d’une ville en partie de'serte et qui tombait en ruines, s’étaient retirés à Avignon, et y dépensaient les revenus qu’ils pouvaient encore tirer de i’Italie. Pétrarque écrivit aussi à Urbain V, qui commença a régner en 1352 : sa lettre est pleine de sensibilité sur les malheurs de Rome. C’est une épouse éplorée qui réclame le secours de l’époux qui l’a abandonnée , et , tandis qu’il coule des jours heureux sous les lambris dorés de son pa-
lais d’Avignon, Rome voit s’amonceler ses ruines : les églises s’écroulent et les monumens disparaissent sous les décombres.
« Les pierres , dit-il , poussent de longs sou- « pirs de se voir ainsi précipitées de leur «grandeur et de leur pompe, foulées aux «pieds et détruites. Les discordes civiles « désolent la ville , les lois sont méprisées, « les maisons abandonnées , les remparts «renversés, les fêtes abolies, les temples «déserts : les troupeaux y paissent, l’herbe «croît jusque sur les autels; le peuple en « pleurs gémit en vain et hurle (ullulat) en «implorant les secours et le retour du « pape, insensible à tant de maux. »
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ïe plus bel ornement. Malgré les punitions sévères qu’encourait un si désastreux trafic sous ceux des rois goths qui protégèrent les monumens , il faut que le métier de déterreur de statues fût bien productif pour qu’on les recherchât avec tant d’ardeur, et il dut en être détruit une immense quantité. Et ce fut bien plus cet appât d’un commerce barbare que le désir de retrouver des statues pour les rendre à une nouvelle vie qui fit fouiïler la terre et les ruines qui les recouvraient; il fallut les ordonnances les plus rigoureuses des papes pour arrêter un commerce si funeste, et ils furent obligés de tonner au nom du ciel , et de menacer du courroux et des foudres du dieu des chrétiens pour protéger les divinités de l’Olympe.
Malgré toutes ses pertes anciennes , et malgré ce qui avait été transporté à Constantinople, Rome eût été encore bien riche en statues, si tout ce qui avait échappé à tant de désastres eût été conservé. Mais si l’on en croit le Poggio, lorsqu’il écrivait en 1430, de toutes les statues qui avaient peuplé la capitale du monde, six seulement avaient survécu à leur ruine totale. De ce si petit nombre étaient notre beau groupe colossal du Tibre, et celui du Nil au Vatican. On eût dit que ce Tibre était resté dans sa Rome pour la protéger, et comme magnifique témoin de son ancienne splendeur et de sa puissance , et le fleuve roi doit être surpris qu’on l’ait laissé s’expatrier. On est étonné de voir Rome réduite à cette pénurie. Quelle misère, après tant d’opulence ! Il se peut que le Poggio l’ait exagérée , mais il est évident que les autres statues devaient être d’une extrême rareté à Rome, et d’un ordre très -inférieur, puisque, dans cette espèce de dénûment , elles n’avaient pas mérité un seul regard et la moindre mention de la part du Poggio. Depuis lui, de longues années, plus d’un siècle s’écoule sans qu’il soit, dans les écrivains, question des statues de Rome. II paraît que celles que, de loin en loin, on retrouvait, n’excitaient pas beaucoup l’attention, et l’on y attachait probablement plus de prix comme à des objets de simple curiosité que comme à de précieux monumens des arts de l’antiquité.
Et cependant déjà , depuis plus de deux cents ans , les statues antiques avaient attiré les regards des écoles de sculpture qui se formaient dans diverses parties de l’Italie. A Florence , en Lombardie , et surtout à Pise, plus d’un essai de la sculpture renaissante montre quelle consultait des ouvrages des anciens, qui l’avaient frappée par leur simplicité, et qui lui servaient de guides pour sortir du labyrinthe inex-
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tricabïe et bizarre des monstruosités gothiques. On pressentait alors plutôt encore qu’on ne sentait la beauté de l’antique. La sculpture romaine qu’on retrouvait n’avait peut-être pas, pour ces nouveaux convertis au bon goût, pour ces catéchumènes des arts, cette naïveté de dessin et d’expression qui pouvait leur convenir, et l’enfance de la sculpture, qui reprenait ia vie, eût été moins longue et moins pénible, ses progrès eussent été plus rapides et plus sûrs, si elle avait eu pour ses premiers modèles ces monumens d’une composition si simple et si pure que recélait la Grèce, et qu’on ne connaissait pas encore ou que ï’on n’y avait pas été chercher. Les premiers principes de l’art ont une si grande influence sur la direction qu’il suit dans sa carrière, qu’ils sont de la plus haute importance : s’ils sont mauvais, il vient un jour où l’on a plus à oublier qu’à apprendre. Si ia sculpture, à sa renaissance, les avait puisés à l’école de Phidias, au Parthénon, et qu’eiie eût toujours eu les yeux et i’esprit fixés sur ia nature et sur cet art grec qui ia voyait si bien, elle se fût élevée chez les modernes à une bien plus haute perfection.
A i’avénement au saint siège de Nicolas V, Calandrini (1447- 1455), l’un des plus savants hommes qui aient existé et l’un des plus grands papes, des jours plus prospères semblèrent se préparer pour Rome. Animé de grandes idées, passionné pour ïes lettres, en faveur desquelles il avait formé une immense collection de manuscrits, Calandrini ïes protégeait de tout son pouvoir. Profitant de Tannée du jubilé, en 1450, il obtint de tous côtés de puissans secours et travailla efficacement à restituer à Rome son ancienne splendeur. Plusieurs aqueducs réparés lui rendirent ïe iuxe de ses eaux. L’ancienne basilique de Saint-Pierre, presque ruinée, fut rebâtie; d’autres monumens sacrés et profanes reçurent d’importantes restaurations. En réparant Rome , Nicolas V n’avait pas eu égard à ï’aiignement des rues et à ia disposition régulière des édifices , ce qui malheureusement y produisit de l’encombrement.
Mais suivons ses progrès et les bienfaits dont eïle fut redevable à quelques-uns des successeurs de Nicolas V. En 1462, Eneas Syivius ou Pie II (1458-1464) renouvela ïes lois pour empêcher, sous aucun prétexte, de nuire aux anciens monumens (l). Sixte IV
(1) On voit dans Flaminio Vacca, cité que de son temps l’on trouva souvent des par Montfaucon ( Diarium ital. p. 119), murs dans les fondations et la construction
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