IX
(1471-1484) regarda ce soin comme très - important et par une bulle de 1474, il fortifia les anciennes fois qui protégeaient les églises, les monumens, et qui défendaient de les dégrader et d’en enlever les colonnes et les marbres. II veilla à la distribution des rues , qu’il élargit, redressa, fit paver; il voulait aussi que l’on élevât de beaux édifices; et c’est à ce souverain pontife que Rome doit en partie sa beauté. Quelques auteurs ne lui laissent pas tout l’honneur de ces sages améliorations et prétendent qu’on en fut redevable aux conseils de Ferdinand d’Aragon, roi de Naples. Cependant une bulle de Sixte IV, de 1480, dit que ces améliorations venaient de lui. On sait, du reste, qu’avant ce pape deux cavaliers avaient de la peine à passer de front dans certaines rues principales de Rome. Mais comme le bien et le mieux sont presque toujours liés à quelque inconvénient, il faut avouer qu’en élargissant ces rues et en les régularisant on nuisit à un grand nombre de monuments et de statues qui se trouvaient dans l’intérieur des cours des maisons que l’on abattait pour exécuter les nouveaux projets d’embellissements de Rome. Il paraît même que , pour faire de la chaux, on employa sous Sixte IV beaucoup de matériaux , des marbres , du travertin , d’une foule de monumens; et il est fort à présumer que l’on y fit servir bien des fragmens de statues , et peut-être même des statues mutilées, que l’on trouvait en grande quantité, et que l’on croyait en trop mauvais état pour pouvoir en tirer un autre parti. D’après le Poggio, le tombeau de Cécilia Métella et le temple de la Concorde, en marbre, étaient encore presque entiers lors de son premier voyage à Rome : ils ne l’étaient plus lorsqu’il y revint; mais il n’est pas dit qu’ils aient été dégradés sous Sixte IV.
Un ancien journal d’un voyage à Rome en 1484 (1) parle de quatre cents gros boulets en pierre de travertin que Sixte IV fit faire et transporter au Champ de Mars , et n’est-il pas à craindre que l’on n’y ait aussi employé du marbre , et que l’on n’ait changé en boulets
desquels e'taient entrés comme matériaux des fragments et des têtes antiques. II cite entre autres une maison près de Saint- Laurent hors des murs , de l’intérieur des murailles de laquelle on retira dix-huit ou vingt têtes impériales , qui furent placées dans la collection Farnèse. Si ces têtes ap-
partenaient à des statues, il est bien à croire que celles-ci avaient été employées de même, ou que l’on en avait fait de la chaux. Que de statues n’ont pas dû avoir ce triste sort !
(1) L 'Infessura, dans Muratori, Rer.
ital. t. III, p. 2, col. 1178 B.
ex
INTRODUCTION
des tètes et d’autres parties de statues qui se prêtaient facilement à en recevoir la forme. On dit cependant que les pierres furent extraites du pont Sublicius ou d’Horatius Codés, dont on voit des restes à Ripa Grande, près de la Marmorata , et qu’on acheva de ruiner; et c’était cependant un monument, quelque peu authentique qu’il fût, auquel devaient tenir tes Romains. Et croirait-on que i’on pût avoir des reproches à adresser à Laurent de Médicis , ce magnifique et zélé protecteur des arts, si passionné pour leur gloire? II réunit de grandes et bettes coïlections , et peupla d’artistes et de chefs-d’œuvre Florence , dont ta reconnaissance lui est acquise à tant de titres par tes riches et nombreux souvenirs qu’il lui laissa et tes superbes monuments dont il ï’embeïlit. Eh bien ! Rome put se pïaindre qu’il eût dégradé tes siens : dans une seule nuit il enleva toutes tes têtes des prisonniers de l’arc de Trajan ! Probablement elles étaient bettes , et c’était pour enrichir sa collection et non pour détruire cet arc de triomphe qu’il l’avait dépouillé; mais c’était agir à ta Verrès, et un tel amour, plus funeste que l’indifférence , aurait tout détruit. Cette mutilation coupable que se permit Laurent de Médicis rappelle cette des Hermès de Mercure, dans une nuit, à Athènes, et dont Alcibiade fut accusé. II est vrai que c’était s’attaquer à un dieu , et Ton sait quelle terrible et longue vengeance tes Athéniens tirèrent de ce sacrilège.
Léon X de Médicis (1513-1521), te souverain pontifie au nom duquel se raniment et s’exaltent toutes tes idées de ta grandeur et de ta magie des arts, et qui a si bien mérité, dans son règne si court, qu’on donnât son nom au siècle dont il n’avait illustré que quelques années , et qui rappelle ceux de Péricïès et d’Auguste , Léon de Médicis , qui partage avec François Ier ta gloire de cette époque si brillante, malgré son amour pour tes sciences et pour tes arts, n’a pas laissé de faire tort à quelques monumens , ou il ne tes respecta pas assez, et î’ambition des collections leur nuisit. Ce n’était pas sans les altérer et leur enlever leurs ornemens et leur caractère qu’on travaillait à enrichir ces collections. La passion des statues et des autres productions des arts de l’antiquité saisissant ta plupart des riches et illustres familles de Rome , réunit de tous côtés un grand nombre de statues, qui, entourées d’honneurs, et, pour ainsi dire, comme des divinités rentrées dans leurs droits , se virent élever des sanctuaires , mais cette passion contribua fortement à dépouiller et à dégrader tes
monumens.
INTRODUCTION
Dès son exaltation au trône pontifical, Pauî III (1534-1549), si ardent pour les intérêts des arts, recueillit tout ce qu’il put rassembler de statues , de torses , de fragmens , et il défendit sous peine de la vie d’employer les marbres antiques sculptés à faire de la chaux. On ne put, sans une permission spéciale du pape, faire sortir de Rome des statues ou d’autres antiquités ; il n’était pas permis d’appuyer des constructions à d’anciens monumens, précaution très-salutaire et qu’il serait bien à désirer que i’on mît partout en vigueur: Ton n’aurait plus le dégoût de voir nos grands édifices publics, nos églises et leurs approches, déshonorés par d’ignobles et hideuses baraques, devenir un réceptacle d’immondices. Paul III défendait même qu’on masquât la vue des monumens : en contrevenant à ces ordonnances on encourait des amendes, des punitions corporelles et même l’excommunication. Il nomma un intendant, Latino Maneti , chargé de veiller à la conservation des antiquités, et d’empêcher qu’il n’y poussât des herbes et des ronces , qui les eussent dégradées. Ce bref est très-curieux par tous les détails où il entre sur ces règlements conservateurs , et d’autant plus qu’il ne date que de quelques années après le règne de Léon X. Au siècle le plus brillant des arts, alors que Michel-Ange était dans toute sa force, son école et celle de Raphaël dans toute leur splendeur, et l’amour des antiquités dans toute sa ferveur, conçoit-on qu’à une telle époque on ait pu se voir obligé, pour le salut des monumens, de condamner à mort ceux qui les détruisaient ou qui réduisaient en chaux les statues? On devrait penser qu’il y avait un meilleur parti à en tirer en les vendant, alors que se formaient à l’envi de grandes collection dans plusieurs palais de Rome. Ceci donnerait certainement lieu de croire que , bien que fon aimât les statues , les bas-reliefs et les autres productions de la sculpture , et qu’on tînt à en posséder , on tenait aussi à ne les payer que très-bon marché. II faut que ces dégradations fussent bien fréquentes, puisque dans son bref Paul III dit que si elles continuaient on ne trouverait plus Rome dans Rome. Ce fut ce souverain pontife qui fit débarrasser la colonne Trajane, et l’on en déterra la base (l). L’entrée solennelle de Charles-
(1) Par un acte de 1162, sous Alexan- Trajane, auprès de laquelle e'tait I’e'glise de dre III ( 1159-1181 ), publie' par le prélat Saint-Nicolas alla colonna Trajana. C’était GaHeti, on voit que l’on condamnait à la sans doute par respect pour les bas-reliefs peine de mort et à la confiscation de ses historiques dont elle est entoure'e, et biens celui qui aurait de'gradé la colonne dans l’acte il est dit qu’elle doit être con-