CX1I
INTRODUCTION
Quint à Rome causa ïa perte de plus d’un monument. Paul III voulut le recevoir avec une pompe extraordinaire et digne d’un si grand prince. Pour que le cortège immense qui l’accompagnait, après être entré par la porte Saint-Sébastien , pût circuler plus librement jusqu’au Vatican en passant sous les arcs de Titus et de Constantin, l’on fit abattre trois petites églises et plus de deux cents maisons , et bien des monumens durent alors être détruits; mais Rome gagna considérablement pour la facilité des communications.
Ce fut sous Paul III que les statues antiques augmentèrent de nombre et de valeur (là; il rassembla dans le palais Farnèse toutes
celles qu’il avait découvertes sous Caracalla. De là datent en partie les ordre, qui, après avoir tant ajouté
serve'e dans toute sa beauté tant que le inonde durera. Mais il paraît que, dès avant le xnc siècle , les statues des grands hommes dont Alexandre-Sévère et ses successeurs avaient orné le forum de Trajan n’existaient plus, ou s’il en existait, qu’elles n’étaientplus dans cette place, qui avait été ruinée, ainsi que la basilique Ulpienne et tous les monumens qui en faisaient la pompeuse décoration.
(1) II est à présumer, si nous nous en rapportons aux documens que l’on peut tirer des descriptions de Rome par l’AIdroandi, dont il n’y a nulle raison de repousser le témoignage, que ce fut entre les souverains pontificats de Jules III (1550- 1555) et celui de Pie IV (1559-1565) qu’il y eut k Rome et dans la campagne qui l’entoure des fouilles fréquentes et considérables qui firent découvrir un grand nombre de statues, et même d’après l’édition de 1552, qui n’en offre que trèspeu , ce ne serait qu’a partir de cette année jusqu’en 1561, date de la seconde édition de l’AIdroandi, que les fouilles ayant pris plus d’activité auraient multiplié les statues. Mais peut-être aussi s’est-il borné à un choix en 1552, tandis qu’en 1561, il aura donné tout ce qu’il avait pu connaître dans tous les édifices de Rome. Il serait sans cela difficile de s’expliquer qu’il n’y ait pas eu, en 1552, plus de statues a Rome
son pontificat dans les thermes de richesses en antiquités du premier à l’illustration de cette famille si
après les pontificats de Clément VII et de Paul III , qui avaient excité le goût de l’antiquité, et sous lesquels il y eut beaucoup de fouilles. Ce dont on peut se rendre encore moins compte, c’est le nombre prodigieux de statues qui, selon Pétrarque, étaient encore en 1352 à Rome après tous ses désastres; et surtout comment, n’en ayant plus éprouvé de cette époque k 1430, lorsque Poggio écrivait, il dit que, de toute son ancienne richesse, il ne restait plus k Rome que six statues. On ne comprend guère les innombrables statues de Pétrarque après la sédition de Cola de Rienzo en 1347, où le peuple, poussé par ce fougueux trib un , se faisait un plaisir de détruire les palais des grands et tout ce qui pouvait leur appartenir, et où l’on vendait k vil prix ce qui trouvait des acheteurs. II paraît qu’alors beaucoup de statues passèrent de cette manière k Naples, ainsi que nous l’avons dit ailleurs. Mais admettons les innombrables statues de Pétrarque et qu’il ne les a pas vues en poète, ni exagérées dans le but de décider le pape k revenir k Rome pour les sauver; admettons aussi que le commerce de ces antiques productions des arts, n’ayant été prohibé que longtemps après, sous Paul III, on a pu exporter beaucoup de statues; mais ce n’est guère probable. Ce commerce n’aurait pas été lucratif, et l’on ne voit pas
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célèbre par son goût pour ies arts , ont été former à Naples l’un des plus beaux musées de l’Europe : l’Hercuîe et la Flore Farnèse, ie taureau qui a pris le même nom, la Vénus Caiïipyge, et tant d’autres belles statues faisaient partie de cette superbe collection. Encouragées par i’ exemple de leur souverain ( 1 ) , les riches familles de Rome se livraient avec ardeur à des fouiiles qui îeur faisaient espérer d’abondans résultats. L’émulation et le désir des belles choses s’agitaient de toutes parts; ii n’y eut pas une vigne, une maison de campagne où fe terrain ne fût bouleversé dans ï’espoir d’y découvrir des statues, des bustes ou des bas-reliefs , et cet espoir fut souvent couronné de succès , car il paraît qu’en peu d’années on rendit aux arts une très-grande quantité de statues. Alors se formèrent les grandes collections de Rome , celles des Farnèse, des Mattéi, des Borghèse, des Barberini, des
où auraient pu s’expédier ces statues pour y être de de'faite. Le goût gothique était encore dans toute sa vogue, quoique déjà la renaissance eût commencé à poindre en Toscane, àPise, à Florence. Mais ce ne fut que lorsqu’elle eut produit les peintres et les sculpteurs maîtres de Michel-Ange et de Raphaël que se développa le goût de i’antique, et il n’acquit toute sa force que sous Jules II , Léon X, Clément VII , prédécesseur de Paul III. De 1352 à 1430, ce goût ne germait pas encore , et il n’est pas à supposer que d’aucuns pays l’on tirât des statues antiques de Rome. Les plus anciennes collections de l’Europe ne remontent pas aussi loin; et quand il y aurait eu quelques statues dispersées ça et là, c’eût été peu de chose auprès des statues innombrables de Pétrarque. D’un autre côté, il n’y eut pas, de 1352 à 1430 à Rome , de désastre qui ait pu les détruire ; et comment tarir cette richessse qui faisait l’admiration de Pétrarque, pour ne plus trouver avec le Poggio, en 1430, que six statues à Rome? Ii est donc difficile de ne pas se laisser aller à l’idée qu’il y a eu de l’exagération dans les récits des deux illustres voyageurs. L’imagination de Pétrarque lui aura fait voir plus de statues qu’il n’y en avait; et peut-être le Poggio , écrivant sur l’instabilité des choses humaines et sur les caprices de la fortune,
aura-t-il un peu chargé le tableau de la misère de Rome après sa prodigieuse fortune; ou bien peut-être n’aura-t-il fait attention qu’à de très-grandes statues, telles que le Nil et le Tibre, deux des six statues auxquelles selon lui , était réduite en 1430, sous le pape Martin V, toute l’ancienne population statuaire de Rome. Au reste il nous manque des données pour bien apprécier l’exactitude de ce qui nous est rapporté par Pétrarque et par le Poggio. Quant aux grandes collections de statues qui se sont formées à Rome et que nous avons indiquées , il paraît qu’elles ont commencé vers le temps de Jules II et de Léon X, et quelles se sont multipliées ensuite sous Clément VII , Paul III et leurs successeurs.
(1) Paul III réunit aussi au Vatican un bon nombre de statues dont une partie passa au Capitole sous Pie V (156G-1572); le nombre depuis en fut fort augmenté par Clément XII (1730-1740) et Benoît XIV ( 1740-1758). Le musée que Paul III avait commencé au Vatican fut considérablement accru par ses successeurs et surtout par Pie VI, qui, ayant recueilli un grand nombre de statues par les fouilles heureuses qu’il entreprit et par des acquisitions, créa le musée Pio-CIe'mentin, qui, réuni au musée Chiaramonti de Pie VII , et au musée du pape régnant, Grégoire XIII, offre la plus belle collection du monde.
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Giustiniani , et i’une des plus belles , celle du palais et de la villa Aibani. Le cardinal Albani, par ses lumières et par le choix éclairé de ses superbes et nombreuses acquisitions, contribua beaucoup à répandre ïe goût des antiquités , qui se propagea dans toute l'Europe , et les souverains, de même que les particuliers riches, voulurent avoir des coïlections de statues antiques. Ce fut sous Clément VII et son successeur, Paul III, que François Ier, brûlant de se distinguer par son amour et son zèle pour les arts , fit voyager en Italie le Primatice, Benvenuto Cellini, André del Sarto, chargés de lui proi curer à tout prix les plus belles statues; il rivalisait de goût avec les souverains pontifes , qui se firent un plaisir de lui procurer des chefs-d’œuvre. II est plus que probable que Paul III , qui avait de l’affection pour le roi de France, le seconda puissamment dans sa noble passion pour les productions de l’antiquité. Les grands artistes que François Ier avait honorés de sa confiance s’en montrèrent dignes, et lui envoyèrent plus de quatre-vingts statues qui , après avoir fait l’ornement et la gloire de Fontainebleau et des autres châteaux des rois de France, sont venues embellir Versailles, et depuis, terminant le cours de leurs excursions , se sont fixées dans les salles du musée du Louvre , somptueux monument de la magnificence de nos rois.
Nous avons suivi dans toutes leurs phases, les vicissitudes qu’ont éprouvées , depuis leur origine jusqu’à leur chute et à leur réapparition, les statues du monde grec et romain. Elles nous ont fait parcourir presque toute la partie de la terre des anciens qui devait sa civilisation aux beaux-arts, tels que les comprenaient les écoles de la Grèce et de Rome. C’étaient ces productions , filles du génie et du goût , qui devaient ie plus attirer nos regards et nos hommages, en même temps quelles provoquaient le plus nos regrets par les désastres auxquels , après tant de gloire , nous les avons vues livrées en proie. Nous nous sommes associés aux malheurs des arts, qui eurent tant de retentissement dans le monde , menacé par leur chute de retomber dans la barbarie, dont ils l’avaient tiré. C’étaient de profondes ténèbres après la plus brillante lumière, mais du moins l’esprit et les yeux n’ont pas été à jamais attristés par le funeste spectacle de ces décombres des chefs-d’œuvre des Grecs et des Romains. Le génie qui veillait sur leurs destinées, dans le silence protecteur du vaste tombeau qui semblait les conserver pour des jours
meilleurs, les animant de sa puissante flamme, brisa leurs entraves, et sollicita en leur faveur les contrées que ces monuments de l’architecture et de la sculpture antiques, rendus à la lumière, devaient encore embellir, et où ils reparurent avec éclat. Si notre intérêt a été douloureusement ému par ïa décadence et la ruine des arts, il a été doucement excité en les voyant renaître et recouvrer leurs anciens droits si longtemps méconnus. Si la Grèce y renonça, l’Italie sut les ressaisir et leur prépara de nouveaux siècles de gloire. II n’en sera pas ainsi des scènes qui vont se présenter à nos regards à Constantinople , cette nouvelle Rome , héritière de la Grèce et de la maîtresse du monde , dont les trésors accumulés ne purent jamais la rendre leur émule. Les arts n’y furent qu’une colonie étrangère transplantée sous un climat qui ne lui est pas propre , et qui , au lieu de prospérer, s’affaiblit, languit et tombe sans espoir de se relever. Et d’ailleurs, ces arts, qui à l’époque de Constantin se mouraient énervés à Rome et en Grèce , ne pouvaient guère , à leur agonie , transportés en Thrace , y pousser des racines assez fortes pour y produire de riches et vigoureuses récoltes; et malheureusement c’était plutôt vers les plaisirs sensuels que vers les œuvres de l’intelligence et de l’imagination qu’était porté l’esprit des Byzantins, et ils crurent, du reste, comme les Romains dans les derniers temps , pouvoir remplacer par la richesse de la matière et par l’éclat la beauté majestueusement simple dont ils ne savaient plus douer les ouvrages de leur architecture et de leur statuaire.
A la voix puissante de Constantin nous avons vu l’antique Byzance s’accroître et Constantinople , radieuse des hautes destinées auxquelles il l’appelait , s’entourer de ses nombreux et somptueux monumens , embellis de la foule de chefs-d’œuvre enlevés au monde , dont Constantin, agitant le labarum sacré qui le conduisait à la victoire, la proclamait la nouvelle souveraine. Mais si les productions des arts s’accumulèrent plus par ïa force que par le goût à Constantinople et lui firent une brillante couronne, les arts eux-mêmes y devinrent tout à fait stériles. L’on ne pouvait guère espérer que, déjà près de leur chute à l’époque de Constantin dans les pays où ils avaient été le plus prospères, ils pussent se régénérer et reprendre une nouvelle vie sur le sol de la Thrace et dans des contrées si voisines des pays barbares, et si exposées à leurs fréquentes et dévastatrices irruptions. Ces hordes tumultueuses qui pendant si longtemps envahirent et déchi-
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rèrent l’empire romain, dont elles se disputèrent les lambeaux, finirent cependant pour ïa plupart par s’y établir, et îa possession rendant plus calmes ces grossiers vainqueurs, ils laissèrent debout les monumens qu’ils n’avaient pas détruits, et qui devenaient leur propriété. Leur mépris pour ies arts, qu’ils dédaignaient de cultiver, et dont ne pouvait s’accommoder leur bouillante ardeur de la guerre , était ïoin de les animer à bouleverser la terre pour en retirer ïes statues, qui ne leur eussent été d’aucune utilité, et dont la beauté n’avait pour eux nul attrait. Aussi, protégées par l’oubli, purent-elles attendre dans le siïence de leur tombe des temps plus propices, où l’on fût heureux de les îetrouver. Mais lorsque Constantinople tomba sous le fer et la torche des croisés, et depuis sous le cimeterre des Ottomans, une fureur iconoclaste, s’emparant des conquérans, s’attaquait à tout ce qui ne leur était pas utile. Leur religion , aussi bien que leur barbarie, était l'ennemie acharnée des arts d’imitation : les statues, proscrites des mosquées, des édifices publics et de ceux des particuliers, qui n’eussent pu les conserver sans enfreindre la loi du prophète, devaient être légalement anéanties, sans qu’il y eût pour elles aucune protection possible à Constantinople et dans les contrées soumises au joug de l’Aïcoran. Ce fut dans tout l’Orient musulman une proscription universelle, et à laquelle nul, sous peine de la vie, n’aurait osé s’opposer. Toutes les statues encore exposées aux regards disparurent sans espoir de renaissance. Après avoir brillé pendant quelques siècles, Constantinople perdit sans retour jusqu’aux débris de sa gloire passée, telle que ces météores qui, animant le firmament de leur scintillant éclat, laissent après eux un îong sillon de lumière, et, se plongeant dans les sombres profondeurs de la voûte céleste, s’y éteignent pour toujours.
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