CXV1II
INTRODUCTION
Heyne, dans plusieurs dissertations inse'rëes dans les mémoires de l’ Academie de Gœttingue; le profond orientaliste, M. Joseph de Hammer, dans son savant et intéressant ouvrage sur Constantinople et sur le Bosphore (l), ont exerce leur critique et sur ce qui est rapporte' par les auteurs byzantins, et sur leur commentateur Banduri, qui avait déjà éclairci, ou du moins rendu moins sombres, des documens difficiles à expliquer. On aura recours avec plaisir aux recherches du savant Heyne sur les monumens des arts que, d’après les auteurs, renfermait Constantinople aux temps de sa gloire, et qui périrent lors de sa chute. Ces dissertations font partie des IXe, Xe, XIe, XIIe volumes des Mémoires de l’Académie royale de Gœttingue, de 1787 à 1794. Je me suis servi avec beaucoup de fruit de ces écrits de Heyne, mais j’ai trouvé encore plus de ressources chez les auteurs originaux de la Byzantine. A l’aide de ces secours, et en prenant pour guides les cartes de Banduri et celles de M. de Hammer, nous marcherons le mieux qu’il nous sera possible à travers ce labyrinthe, et nous chercherons à y retrouver les monumens de Constantinople , et les nombreuses statues qui les embellissaient et qu’avaient fournies avec luxe la Grèce et l’Italie à Constantin, à Justinien et à leurs successeurs.
Peut-être ne sera-t-il pas inutile, pour suivre nos écrivains byzantins, de donner une idée générale du plan et de la division de Constantinople , à peu près la même aujourd’hui dans sa circonscription , qu’elle était sous les successeurs de Constantin le Grand. Bornée au S. par la Propontide ou Mer de Marmara, elle l’est au N. par son magnifique port, l’un des plus sûrs et des plus profonds du monde, et qui, se détachant du Bosphore, s’avance profondément de l’E. au N. O. dans les terres 7,796 mètres = 3,998 toises, le long de la Chersonèse de Thrace, et semble un fleuve majestueux qui, large de 975 mètres— 500 toises à son ouverture, conserve, dans son cours sinueux, une largeur moyenne de 390 mètres = 200 toises, et en offre une de 878 mètres rrz 450 toises dans son vaste bassin , très-rapproché de l’entrée du port. Aux temps anciens, la fécondité en poissons de cet embranchement du Bosphore lui avait fait donner le nom de Chrysocéras (Corne d’or); aussi la plus belle de ses nymphes, Ceroessa, avait-elle épousé Neptune; ingénieux emblème de la richesse maritime et du commerce de ces contrées, et ils avaient eu pour fils Byzas, fondateur de Byzance. Constantinople offre, à l’extrémité orientale de la Chersonèse de Thrace, une pointe très-émoussée qu’occupait l’antique Byzance, et où se déploient, dans toute leur magnificence asiatique, les nombreux édifices du grand sérail. Autrefois, à l’O. et à quelque distance de la ville, une muraille très-élevée et très-forte, dont le nom d’Hexamilion, indiquait la longueur de six milles, allait de la Propontide au Pont-Euxin, et l’empereur Anastase l’avait construite pour séparer le territoire de sa capitale du reste de la Chersonèse, et pour qu’elle servît à Constantinople de rempart contre les irruptions des barbares; mais, dans la suite, cette défense devint insuffisante, et rien ne put arrêter leurs dévastations.
(1) Pesth, 1822, 2 vol. in-8°.
INTRODUCTION
La Constantinople des empereurs grecs , de même que celle d’aujourd’hui, formait, au premier coup d’œil, une espèce de triangle mixtiligne et à peu près isocèle, dont l’angle oriental serait fortement tronque. L’on a compare' cette forme à celle d’une lyre. On pourrait aussi trouver à cette extrémité' orientale quelque ressemblance avec celle d’un sabot de paysan , épais et recourbé par le bout. En partant de l’extrémité S. de cette pointe tronquée qui forme du S. au N. une courbe légèrement convexe tournée vers le Bosphore, et dont la corde, d’après la carte de M. de Hammer, que je suis, aurait, de la porte méridionale ÜAchor Kapussi à la pointe du sérail au N. 3,560 mètres= 1,826 toises, si l’on se dirige vers l’O., la côte court absolument E. et O. sur une ligne presque droite et horizontale, dans le sens d’un parallèle, le long de la Propontide, sur une étendue de 3,900 mètres= 2,001 toises. De là formant un angle très-ouvert et légèrement sinueux, la côte parcourt à peu près 1 ,950 mètres= 1,000 toises dans la direction S. O. et se termine près de l’ancien Cyclobion , le château des Sept-Tours. L’angle du triangle, très-avancé dans la Propontide, est ici extrêmement aigu, et le côté qui s’élève de là vers le N. E. est occupé parla muraille de terre; d’après la carte de Banduri, il paraîtrait que jadis il y en avait deux parallèles. Elle remonte d’abord presque en droite ligne, du S. au N. l’espace de 2,995 mètres= 1,536 toises; se détournant ensuite vers le N. E. elle va se terminer à l’angle opposé, après avoir parcouru 3,705 mètres = 1,902 toises, et finit à l’ancien quartier du célèbre palais des Blachernes , à l’extrémité N. O. du port. Ici la muraille du N. allant d’abord en descendant vers le S. E. l’espace d’environ 3,360 mètres = 1,724 toises le long du port, et formant deux courbes principales presque égales, l’une légèrement rentrante; l’autre, à peine convexe, se relève ensuite vers le N. E. l’espace de 1,364 mètres = 800 toises, et se réunit par une courbe presque parallèle à celle de la côte opposée de la Propontide à la partie N. de la base de l’angle tronqué oriental de la pointe du sérail, d’où nous sommes partis pour embrasser l’enceinte de la ville.
D’après ces mesures, qui font parcourir quatre côtés, la forme générale de Constantinople serait moins exactement indiquée par un triangle que par un trapézoïde allongé mixtiligne, dont la plus grande dimension est de l’E. à l’O., et qui offre à sa base, à l’O., un côté presque droit; au N. et au S., deux côtés brisés concaves; et au petit côté du trapézoïde, à l’E., un segment de cercle. Le pourtour de la ville serait à peu près de 1 7,200 mètres = 8,825 toises, ou de 17,542 mètres = 9,000 toises, comme l’indique M. de Hammer, et que j’eusse retrouvés si j’avais porté le compas sur quelques courbures et des développemens des murailles. Si on tire une ligne du milieu du mur occidental ou de terre à la partie la plus avancée à l’E., on trouve une distance de 3,605 mètres= 1,850 toises pour la plus grande longueur de Constantinople, et la muraille de terre, prise en droite ligne de la pointe du château des Sept-Tours jusqu’à l’extrémité des Blachernes, donnerait environ 6,126 mètres = 3, 139 toises pour la plus grande largeur de la ville, qui, du reste, à partir de ces murs, va toujours vers l’E. en diminuant de largeur. Les murailles de Constantinople offraient un grand
NTRODUCTION.
nombre de portes du côte de la terre, le long du port sur ie Bosphore et sur la Propontide ; mais le plan de Banduri ne suffit pas pour en indiquer fa position d’une manière tant soit peu exacte, et nous nous contenterons d’en citer les plus remarquables dans fe courant de cette description ou de cet aperçu de fa ville de Constantin.
Cette nouvelle Rome était, ainsi que nous l’avons dit plus haut, partagée comme l’ancienne, en quatorze régions, dont la treizième, formée par le faubourg de Galata, était de l’autre côté du port, vis-à-vis de l’ancienne Byzance. En commençant par la pointe orientale, la première région, Byzance, dont le sérail actuel fait une partie, était bornée au S. par la Propontide, à l’E. par le Bosphore, et au N. par l’entrée du port. Après la première région, de l’E. au N. O. se rangent, le long du port, la deuxième, la cinquième, la sixième, la dixième et la quatorzième région. Celle-ci comprenait dans la partie le plus N. O. de la ville le palais et le quartier des Blachernes. Au S. de la quatorzième région était la onzième, qui de meme que la douzième, qui la limitait au S., s’appuyait à I’O. à la grande muraille de terre. A l’E. de la onzième était la huitième, bornée par une partie de la sixième. L’extrémité S. de la douzième, la plus méridionale de toutes, partant à l’O. du Cyclobion ou des Sept-Tours, se portait vers le N. E. et était baignée au S. par la Propontide. La neuvième touchait la partie E. de la douzième et, de même que la septième et la troisième, qui la suivait à l’E., longeait au S. la Propontide. La septième était au N. bornée par la sixième et la cinquième, et à l’O. par la neuvième; celle-ci à l’O. et la septième à l’E. formaient l’angle rentrant de la Propontide, qui d’abord avait suivi la direction de l’E. à l’O. Dans la septième région, une des anses ou sigma de la Propontide formait le port Eleuthérius, et la neuvième offrait de même un autre petit port, le Neorium, nouveau port, ou Condoscalc , appelé aussi port de Sophie et Heptascalon à cause de ses sept ( hepta ) escaliers ou débarcadères. Banduri place ce dernier dans le grand port, mais M. de Hammer prouve qu’il était sur la Propontide. Dans la douzième région était le port de Théodose. Après la septième région venait à l’E. la quatrième région au S. de la deuxième, et qui de même que la troisième, qui la confinait au S-, s’arrêtait à l’O. de la première région, et terminait la suite des treize régions de la ville de Constantinople.
Dans sa marche, l’Anonyme, notre principal auteur byzantin pour la description de Constantinople, ne suit pas de l’O. à l’E. la division des régions, il partage, du N. au S., la ville en trois zones, qui, partant du mur occidental, vont en se rétrécissant, aboutir à la première région. C’est ainsi, du moins, que Banduri trace cette division sur sa carte, pi. lre : la première zone, au N., comprend, en partant de l’O., la quatorzième, la dixième, la sixième, la cinquième et la deuxième région; dans la zone du milieu on voit la onzième, la huitième, la septième et la quatrième région, et la zone du S. contient de l’O. à l’E. la douzième, la neuvième, la septième et la troisième région; la première, à l’E., l’ancienne Byzance, fait à elle seule une quatrième division.
Dans ce qui a paru jusqu’à présent sur Byzance et sur la Constantinople
INTRODUCTION
de Constantin le Grand et des empereurs grecs, on n’a présente' les raonumens et surtout les statues que disséminés et comme ils se présentent, epars eà et là dans les descriptions souvent très-vagues et très-obscures des auteurs byzantins. J’ai cherche à les réunir un peu plus et à en former un ensemble qui pût offrir quelque intérêt, ne fût-ce que par la masse des objets qu’il contient. L’on trouvera à la fin de cet exposé toutes les statues qui décoraient Constantinople jusqu’à sa ruine par les princes croisés, et bien qu’il n’en existe plus rien , comme de tant d’autres belles productions de l’architecture et de la sculpture antiques, peut-être dans ces quelques pages, et dans ces recherches faites avec conscience sur les traces des auteurs byzantins , de Banduri, de Heyne, et de M. de Hammer, aimerat-on à retrouver réuni un bon nombre de statues à ajouter aux richesses dont les auteurs anciens nous ont conservé le souvenir. La dernière partie de mon ouvrage en donnera tous les détails qui, à travers tant de vicissitudes, 'ont pu nous parvenir. Constantinople a brillé dans le monde ; elle tient à l’antiquité dont elle est pour ainsi dire le dernier monument; et si j’ai suivi le sort des statues dans toutes ses phases en Grèce et à Rome, je leur devais, en ami fidèle, de les accompagner jusqu’à leurs momens suprêmes, et, jetant quelques fleurs sur leur tombe, de leur rendre mes derniers et funèbres devoirs.
Nous avons vu que Constantinople porta le nom de Byzance jusqu’à l’an de J. C. 324; que Constantin le Grand, la douzième année de son règne, lui donna son nom, et que , la destinant à devenir la capitale de son empire, il forma le projet de l’enrichir et de l’embellir de tout ce que la Grèce et fltalie pourraient lui offrir de digne d’une ville qu’il honorait de son nom et de toute sa protection. Après l’avoir entourée de fortes murailles du côté de l’Occident et de la mer (1), il célébra les Encænies ou la fête de la dédi-