SAINTE-SOPHIE
La première construction de ia somptueuse église de Sainte-Sophie, qui, sous ce vocable, était consacrée à ia sagesse (Sophie) éternelle, ia paroide Dieu, est due, ainsi que le rapporte l’Anonyme (livre IV) à Constantin le Grand, qui n’y avait rien épargné, et qui ia fit élever par l’architecte Ignatius. Sa forme était oblongue, d’après celles des églises de Saint- Agathonique et de Saint-Isaac; on l’orna d’un grand nombre de statues antiques et de statues chrétiennes. Elle subsista ainsi pendant soixante et quatorze ans. Presque entièrement détruite, sous Théodose le Grand, par un incendie dans une sédition excitée par les ariens, cette église resta pendant deux ans à peu près en cet état, et Théodose se borna à en faire rétablir la toiture par Ruffin, et à y faire quelques autres réparations. Belle encore et fort riche, elle était cependant bien loin de la pompe à laquelle un jour elle devait être portée. Trente-cinq ans après Théodose, quatre-vingt-cinq ansaprès Constantin, Justinien, la cinquième année de son règne, après avoir apaisé une effrayante sédition en faisant massacrer dans l’hippodrome 30,000 hommes des factions prasine et venète par ses généraux Narsès, Mundus et Bélisaire; Justinien voulut rétablir ou plutôt reconstruire en entier et sur un nouveau plan Sainte-Sophie, avec la plus grande magnificence. II fut décidé que l’on en reprendrait les constructions depuis les fondations, et que l’on n’y emploierait pas les anciens matériaux. On mit sept ans et demi à rassembler de toutes les contrées ceux dont on avait besoin, et l’on en tira des églises de la Troade, de Cyzique et des Cyclades. De toutes parts furent apportées des colonnes des anciens thermes et des temples païens; on en cite même huit de marbre cipolin, prasini coloris, du temple du Soleil, à Rome, bâti par Aurélien, et qui furent données par une veuve nommée Marcia; ce qui montrerait qu’alors les temples, devenus la propriété de particuliers, ne faisaient plus partie du domaine public. (Anonyme, Banduri, Imper, or. v. I, p. 66.)
L’architecte Anthémius fut mis à la tête de la grande entreprise que l’on préparait; il avait sous lui cent architectes ou maîtres constructeurs, dont chacun avait cent maçons ou autres ouvriers à diriger; cinquante de ces maîtres étaient chargés de la partie droite, cinquante de la gauche; on prétend que le mortier se faisait avec de l’eau d’orge cuite , de la chaux et des tuiles pilées. Pour asseoir les fondations on y mit un lit d’écorces de bois de saufc* macérées dans de l’eau d’orge; on y établit sur de fortes poutres un radier de cinquante pieds de long sur vingt de large et autant d’épaisseur; ces bois furent aussi humectés d’eau d’orge tiède. Justinien présidait luimême à ces travaux et encourageait les ouvriers par ses largesses; il n’avait pour vêtement qu’une tunique blanche, un sudarium, morceau d’étoffe, sur
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la tête et un bâton à la main. L’Anonyme raconte aussi qu’un ange était venu visiter et animer les travaux, qu’il s’engagea même à rester jusqu’à ce qu’ils fussent terminés, et, bien plus encore, qu’il fournit l’argent que devait coûter cet immense édifice. Cette légende est assez curieuse pour mériter d’être rapportée avec quelques autres particularités qui ont rapport aux immenses préparatifs des constructions, et aux acquisitions que fit Justinien pour élever la basilique.
Ce prince acheta autour de Sainte-Sophie les maisons dont le terrain lui était nécessaire; il est inutile de parler en détail de la valeur à laquelle on fit monter ces acquisitions, et l’on croira facilement avec l’Anonyme, pages 67-69, que, malgré le dire des experts, on les lui vendit le plus cher que l’on put : l’on ne forçait personne. Une veuve nommée Anne ne consentait, à aucun prix, à se défaire de sa propriété; cependant elle ne put résister à Justinien, lorsqu’il vint lui-même chez elle renouveler ses instances: flattée d’un tel honneur, la veuve lui abandonna sa maison, mais sous la condition expresse d’être enterrée dans le terrain sur lequel elle était bâtie. On ne se contentait pas de demander à Justinien des sommes exorbitantes des terrains qu’il désirait , on exigeait même qu’il accordât des privilèges et surtout des places aux courses de l’hippodrome, qui, pour les habitans des rives du Bosphore, étaient le premier des plaisirs. Un simple cordonnier, ambitieux, et qui sans doute aimait à produire de l’effet , mit dans les clauses de son marché que, les jours de spectacle, les auriges du cirque viendraient avant les courses lui rendre de très-humbles hommages : on le lui accorda' mais ce fut de manière à faire servir ses ridicules prétentions de divertissement au peuple. II fut vêtu de blanc et placé au milieu d’une tribune et le dos tourné vers le spectacle, et ce fut ainsi qu’il reçut les hommages ironiques et les rires inextinguibles du peuple : il fut obligé de jouir toute sa vie de ce ridicule privilège, et il est à croire que, pour s’en affranchir, il eût donné volontiers sa maison pour rien , et qu’il perdit un peu et le désir des hommages et le goût des courses auxquelles, Tantale d’un nouveau genre, il assistait sans pouvoir en jouir. Ce pauvre amateur, ainsi mystifie, fut surnommé le prince des enfers ou des contrées inférieures.
On ne saurait entrer dans tous les détails infinis de la construction de Sainte-Sophie, que traite fort au long l’Anonyme. Une partie se trouva dans un terrain marécageux et limoneux, ce qui exigea d’énormes travaux préparatoires. Lorsque l’on commença à établir les fondations de l’édifice, Justinien le consacra par les prières et la bénédiction du patriarche Eutychius, et il y jeta une truelle de mortier. Stratégius, frère spirituel de Justitinien , était, à ce qu’il paraît, l’intendant général et le contrôleur des constructions et des dépenses. Ces travaux devant durer plusieurs années, et l’empereur voulant les surveiller de près lui-même, fit faire plusieurs bâtimens accessoires à portée des ateliers. Un portique lui servit à aller facilement et de plein pied aux travaux et il y passait souvent une partie de la journée avec sa suite dans un petit édifice très-élégant, nommé Mutdtorium , où il se reposait et dînait quelquefois. Une jolie petite rotonde, dont la voûte était ornée de mosaïques en or ou en verre doré, comme on en voit encore sur des édifices
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byzantins et à Venise, se nommait le Baptistère et était consacrée à saint Jean le Prodrome ou le Précurseur; c’était dans cet oratoire que Justinien adressait à Dieu ses prières pour qu’il bénît sa vaste et sainte entreprise. Un autre petit édifice renfermait le trésor, et tous les jours les ouvriers recevaient leur salaire. Les travaux allaient vite et l’argent aussi. Ignatius, l’architecte en chef, eut quelque raison de craindre que ce monde d’ouvriers et la prodigieuse quantité de matériaux n’absorbassent bientôt toutes les ressources; Justinien le sut et n’en mit que plus d’activité à pousser les travaux. Pour exciter les ouvriers et leur donner toute confiance dans l’exécution de ses immenses projets, il eut quelquefois recours à des ruses innocentes, et qui pouvaient, à cette époque, produire de grands effets : il intéressa le ciel à son entreprise. On apprit qu’un ange en robe blanche, le visage rayonnant et étincelant avait apparu sous le costume d’un chef de travaux, pendant le repas des maçons. U avait ordonné à un jeune homme chargé de la garde des outils d’aller presser les architectes et les ouvriers de se hâter de reprendre leur tache ; l’enfant n’osait manquer à sa consigne, et se refusait à abandonner son poste et les outils : l’ange alors l’assura avec serment, et en prenant le ciel à témoin, qu’il se chargeait de la garde qui lui était confiée, et qu’il ne quitterait pas la place jusqu’à son retour. Justinien, apprenant ce qui venait de se passer, reconnut aisément que ce ne pouvait être qu’un ange, un envoyé de Dieu, et, voulant profiter de sa puissante entremise et de son serment, il assembla son conseil, et l’on fut d’avis d’empêcher le jeune homme de retourner à son poste. D’après son serment, force fut à l’ange de continuer pour toujours la surveillance des travaux, auxquels sa présence ou la croyance que l’on en eut rendit de grands services : on ne le voyait nulle part et on le croyait partout. Mais les services de l’ange ne se bornèrent pas à la surveillance à laquelle rien ne pouvait le soustraire. On se racontait l’un à l’autre, et l’on était certain qu’il fournissait à Justinien tout l’argent dont ce prince avait besoin, argent que le céleste envoyé tenait renfermé dans un trésor qu’il ouvrait avec une clef d’or, brillante de pierreries. Ce trésor était dans un éclatant palais rempli d’or, que Stratégius, mandé par Justinien pour voir ce prodige, remuait à la pelle. L’ange lui en livra de quoi charger cinquante esclaves, vingt mulets et cinquante-quatre Bulgares, ce qui, comme on peut bien le penser, causa, d’après le rapport de Stratégius, la plus grande admiration. L’empereur voulut aussitôt aller voir ce palais merveilleux et celui qui lui avait si généreusement livré toutes ces richeses; mais, par malheur, sa curiosité ne fut pas satisfaite, et, quand il arriva, le palais céleste et son trésor avaient disparu. On pense bien qu’alors Justinien ne put plus douter du miracle, et il vit bien que ce trésorier inconnu était un ange de Dieu.
Au reste, suivons encore quelques instans cette légende merveilleuse de l’Anonyme, page 70; l’ange n’a pas fini son rôle, et on lui eut encore des obligations. U parait qu’il s’entendait assez bien en architecture. Pour le sanctuaire de sa basilique, Justinien ne voulut d’abord qu’une très-grande voûte ou une abside, et une seule immense fenêtre garnie de vitraux; craignant ensuite pour la solidité, il se décida pour deux absides, ce qui était l’avis des architectes et de leur chef Ignatius. L’ange alors, non plus
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dans le costume simple de sa première visite, mais en costume impérial, avec des chaussures de pourpre, reparut aux yeux du chef des architectes; il ordonna, pour terminer les incertitudes, que le sanctuaire reçût la lumière par trois absides, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et il disparut. II est bien à croire que c’était l’avis de l’architecte en chef, et que l’apparition dont il rendit compte à l’empereur, et dont il avait été seul témoin, fut de son invention. Il eut cependant l’air de croire que c’était l’empereur lui-même qui lui avait apparu, et que lorsque les travaux des deux absides étaient déjà très-avancés, il lui avait ordonné d’en faire trois au nom de la Sainte-Trinité. L’empereur qui savait à n’en pouvoir douter qu’il n’était pas sorti de la journée, reconnut encore l’apparition de l’ange, et il fut fait ainsi qu’il l’avait ordonné.
On dirait, il est vrai, que Justinien avait à sa disposition toutes les richesses célestes et terrestres tant il prodiguait l’or pour accélérer les travaux. Chaque jour, il éparpillait dans la poussière deux mille pièces de monnaie, des miliaresia , et, le soir, les ouvriers balayaient et emportaient cette précieuse poussière, qui leur donnait beaucoup de cœur à l’ouvrage.
On ne peut guère se faire une idée de la magnificence ou de la profusion que l’on mit dans ces constructions. Les murailles étaient des marbres les plus beaux, et l’on en couvrit, ce qui parait très-difficile à croire, les refends de lames ou de listels d’or de deux doigts d’épaisseur; les chapiteaux, les basreliefs de l’intérieur de l’église et des péristyles des bas-côtés étaient enrichis de lames de ce métal; on en employa aussi en peinture à l’encaustique dans les ornemens du premier et du second ordre, et jusque sur le toit. L’église avait pour pavé des dalles des marbres les plus rares, et tous les sièges , les stalles et les tables étaient en or ou en argent doré. L’auteur de cette description , que l’on trouve aussi revêtue des pompes de la poésie dans celle qu’en a faite en vers Paul Silentiaire, qui écrivait du temps de Justinien et lorsqu’il exécutait toutes ces merveilles, entre dans des détails sur la richesse du tabernacle. Il était surmonté d’un globe d’or du poids de dix-huit quintaux et entouré d’une masse de lys qui en pesaient seize; la croix d’or enrichie de pierres précieuses qui le terminait contenait soixante et quinze livres de ce métal. On prétendait que pour faire la table, sans doute celle de l’autel, et qui servait à la communion , on avait mêlé et pilé ensemble de l’or, de l’argent, de l’étain, du plomb, du cuivre, du fer et des pierres précieuses de toute espèce, des perles, du succin, du verre; qu’on fondit le tout, et qu’on le coula, ce qui ne se peut guère, et ce qui d’ailleurs, en supposant la chose possible, eût produit une masse moins précieuse et d’un moins bel aspect que si elle n’eût été qu’en or. Cette table, supportée par des colonnes de ce métal, était entourée de gradins et de sièges d’argent doré. La cuve d’or placée sur cette table étincelait de pierres précieuses. Plusieurs fontaines, décorées d’un grand nombre de lions et d’autres animaux en marbre blanc, versaient continuellement une grande abondance d’eau pour le peuple et pour les prêtres. L’église et les portiques étaient ornés de statues apportées de toutes les contrées. Toutes ces richesses étaient inondées de lumière par une foule de candélabres en
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cristal et en or. Les portes de l’église brillaient de bas-reliefs en or et en ivoire; celle du baptistère était incrustée en ambre. On employa huit ans et quatre mois à construire Sainte-Sophie, et elle fut entièrement terminée en seize années.
Le mobilier de cette basilique était immense parle nombre des objets etleur valeur. Les vases d’or étaient chargés de pierres précieuses. On comptait pour les calices quarante-deux mille voiles d’étoffes d’or brodées en perles ; les trois mille voiles ou tapis de l’autel offraient la même richesse; il y avait cent couronnes, vingt-quatre évangiles dont la monture avait employé pour chacun deux cents livres d’or, ce qui, certes, les rendait très-peu maniables; trente-six encensoirs ornés d’escarboucles, probablement des topazes ou des rubis d’Orient. On porte à six mille le nombre des candélabres en or et en cristal; et, s’il faut en croire l’Anonyme (page 74), il y avait trois cent soixante-cinq portes en ivoire sculptées et ornées d’or. D’après une telle magnificence, on conçoit qu’il fallait des revenus prodigieux pour suffire à l’entretien de Sainte-Sophie, des mille prêtres, des cent chanteurs qui y étaient attachés, et qui avaient tous des logemens dans cet immense édifice. Le service divin seul consommait mille mesures d’huile chaque jour de fête, trois cents mesures de vin et mille pains de proposition. Aussi des terres considérables avaient-elles été assignées en Egypte, en Orient, pour pourvoir à toutes ces énormes dépenses. L’Anonyme (page 76) porte le nombre de ces domaines à trois cent soixante-cinq, comme s’il y en eut eu un, chaque jour, affecté aux dépenses de Sainte-Sophie. II est du reste bien difficile d’ajouter une foi entière à cette incalculable profusion, qui, d’après les récits de ces historiens, ressemblerait à une sorte de démence. L’on ne conçoit d’ailleurs pas que l’on eût pu rassembler une si énorme ou même une si fabuleuse quantité d’or, qui effraye l’imagination la plus riche. Lorsque l’Anonyme écrivait, au XIIe siècle, une partie de cette magnificence inouïe de Sainte-Sophie avait déjà disparu, et ce n’est pas d’après ses propres yeux qu’il a pu parler de celle dont elle brillait du temps de Justinien. II a dû souvent s’en rapporter au témoignage des écrivains antérieurs, et si leurs descriptions étaient du genre de celle de Paul le Silentiaire, on peut, sans trop se hasarder, suspecter leur enthousiasme de beaucoup d’exagération, et en n’admettant que la dixième partie de ces hyperboles orientales et dignes des Mille et une nuits, Sainte-Sophie eût encore été l’édifice le plus pompeux du monde.
La dédicace de Sainte-Sophie donna lieu à des fêtes de la plus grande somptuosité, et il est singulier de voir mêler aux cérémonies chrétiennes les rites du culte des païens et des juifs. Justinien offrit en holocauste mille bœufs, six mille brebis, mille porcs, dix mille poules et autant de poulets; il fit distribuer au peuple trente mille boisseaux de blé, et, pendant quinze jours, il répandit d’immenses largesses; enfin ce prince se vantait de l’avoir emporté sur Salomon en magnificence. (L’Anonyme, p. 300-365 de Y Imper, or. de Banduri.)
Seize ans après, un affreux tremblement de terre qui dévasta Constantinople fit écrouler la coupole du milieu de Sainte-Sophie, et ruina tout ce qui
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se trouvait au-dessous. On l’avait faite trop élevée; et d’ailleurs, pour l’orner d’incrustations en mosaïque, on s’était trop presse' d’en enlever les ceintres : les fondations, trop fraîches et n’étant pas assez fortes, cédèrent sous le poids qu’elles ne pouvaient pas supporter. On reconstruisit cette coupole, qu’on diminua de quinze orgies, environ soixante et quinze pieds, et il paraît meme que l’on en surbaissa la courbe, puisque l’on dit que ce trullus ou cette nouvelle coupole eut la forme d’une cymbale; on sait du reste que celles des anciens étaient beaucoup plus bombées que les nôtres. L’on employa pour ces voûtes des briques légères, fabriquées à Rhodes; les charpentes et les ceintres de construction restèrent pendant un an , pour donner à la coupole le temps de se consolider. On refit avec une grande magnificence toutes les parties qui avaient été détruites ; cependant on ne fit qu’en argent doré ce qui d’abord avait été en or, et il n’y eut plus d’incrustations de pierres précieuses; les grilles et les colonnes furent revêtues en argent, le pavé fut refait en beau marbre de Proconèse, d’un blanc pur veiné de noir, ce qui ressemble assez à ce que nous nommons grand et petit antique, marbre très-beau, qui se retrouve en France dans le département de l’Hérault. L’Anonyme rapporte que, lorsqu’on enleva la charpente de la coupole, on remplit d’eau l’église jusqu’à dix-huit pieds de hauteur, pour ne pas ébranler les fondations. L’on ne comprend pas trop cette opération; c’était probablement pour que les poutres qu’on détachait , et qu’on précipitait de très-haut, n’écrasassent pas le pavé et les voûtes. Mais il pouvait résulter du poids de cette énorme masse d’eau bien des inconvéniens pour les murailles et les fondations. On avait réuni à Sainte-Sophie tout ce que la scuplture grecque avait produit de plus beau; l’Anonyme dit que l’on y avait apporté quatre cent vingt-sept statues antiques, et quatre-vingts statues chrétiennes, et cette basilique renfermait à elle seule un musée plus nombreux que plusieurs de ceux de l’Europe actuelle réunis. Il n’en donne qu’un petit nombre, et d’une manière très-peu claire, qui ne permet guère de distinguer les époques où elles avaient été amenées à Constantinople. On voit bien qu’il y en avait qui dataient du règne de Constantin, et que d’autres lui étaient postérieures ; et , quoique l’on pût croire d’abord qu’elles existaient encore toutes à l’époque de l’Anonyme, on en trouve qui avaient déjà été détruites lorsqu’il écrivait.
Sur les cinq cent sept statues que l’Anonyme et d’autres auteurs disent avoir embelli la basilique et les nombreux portiques de Sainte-Sophie, ils ne nous ont conservé que le peu de noms de celles qui suivent :
Arcadius, fils de The'odose le Grand.
Arcture et le Pôle Austral, sur deux colonnes persannes.
Carus, le père.
Constantin le Grand.
Constant.
Constantin-Gallus.
Dioclétien.
Helene , mère de Const. le Gr. st. de porp.
Julien II.
Jupiter.
Lune (La).
Pôle Austral. Voyez Arcture.
Prêtresse de Minerve et Iris.
Sérapion, consul.
Théodose le Grand.
Théodose le Jeune.
Zodiaque ( Les douze signes du).
CXXXVIII
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Amastrianum. — Cette place de Constantinople avait reçu ce nom de la statue d’un esclave du pays des Amastriens, dans la Paphlagonie; ce lieu était aussi décrié' que l’étaient les Paphlagoniens, qui fournissaient un grand nombre d’esclaves fort mauvais sujets et très-grossiers. C’était sur cette place qu’on exécutait les homicides, les malfaiteurs. U paraît qu’il y avait dans une partie de l’ Amastrianum deux statues, l’une d’un seigneur paphlagonien, l’autre d’un esclave du même pays, toutes les deux dans la fange et les ordures. Vouées aux démons (l), ces deux statues étaient placées de manière qu’on pouvait facilement leur cracher au visage, et leur faire des insultes encore plus grossières. Sur une arcade de l’Amastrianum était une horloge publique, et le modius, ou la mesure-type, étalon, pour le blé: il avait été établi par Valentinien. Une loi prescrivait de vendre le modius comble; un marchand ayant contrevenu, et vendu au niveau ou le blé arrasé, l’empereur lui fit couper les mains, et on les fixa sur une pique à côté du modius; depuis il n’y en eut plus que la représentation en bronze. On voyait dans l’Amastrianum plusieurs statues, entre autres celle du Lycus, ruisseau torrentueux, qui, entrant à Constantinople par la partie N. O., la traversait obliquement, et, après avoir alimenté des aqueducs et dégorgé des cloaques, allait, au S. E. , se jeter dans la Propontide. Ses inondations violentes désolèrent souvent Byzance et la menacèrent, et l’on dit que, pour détourner ce fléau, Apollonius de Tyane, qui à ce qu’il paraît s’occupa de Byzance avec beaucoup de sollicitude, fit faire avec des cérémonies magiques la statue talismanique du Lycus, ce qui rassura les Byzantins, et n’empêcha pas le torrent de porter depuis, plus d’une fois, ses ravages dans Constantinople. Cette statue était ou une figure de rivière, comme les représentaient les anciens, ou un loup [lykos , en grec) de marbre blanc, chargé de contenir le ruisseau qui portait le même nom. L’impératrice Théodora, femme de Justinien le Grand, célèbre par ses grands vices et ses éminentes qualités, ne se fiant pas aux talismans d’Apollonius, fit exécuter des travaux importans pour garantir Constantinople de la violence du Lycus. (Voy. M. de Hammer, v. I, p. t08, 388.) Statues de l’Amastrianum :
Dragons (Quinze), des Tortues et des Loup talismanique, en marbre blanc.
Oiseaux. Soleil (Le), dans son char.
Hercule couche'. Valentinien, sur une arcade et tenant
Lamia. une balance en argent.
Hexacionium. — Ornée d’un monument formé sans doute de six colonnes, cette place, paraît avoir été dans la deuxième région, entre la porte d’Or et celle de Quintus, en dehors et près du mur occidental de Constantinople, du côté de la terre, et qui portait aussi le nom d’Hexacionium , ou aux six colonnes. Il avait été construit par Constantin le Grand, et dura trente-deux ans, jusqu’à ce que, sous Théodose le Jeune, il fut renversé par un tremblement de terre. II paraît que la mosquée d’ E xi Marmara , dont le nom turc rappellerait ces six colonnes de marbre, occupe l’emplacement de
(1) Banduri, v. II, p. 483.
INTRODUCTION
l’Hexacionium. On l’avait décoré de beaucoup de statues auxquelles on attribuait de nombreuses vertus magiques, et qui furent détruites par l’empereur Maurice; parmi celles qui restaient l’Anonyme cite :
Constantin le Grand sur une colonne Nembrod suivi d’un chien; .stat. coloss.
de marbre de Cyzique. en bronze.
Irène, fils de Constantin i’ Aveugle, sur
une petite colonne (1).
Xérolophe. — Ce lieu, sur l’une des sept collines de Constantinople, dans la douzième région, et nommé d’abord Tkéama, spectacle, curiosité, placé par l’Anonyme après l’Hexacionium, devint 1 e forum de Théodose, près du port de son nom, et exista jusqu’à Constantin Copronyme. II était orné de seize colonnes cochiites ou torses, ou plutôt auxquelles on montait par un escalier intérieur en spirale. C’est aujourd’hui le bazar où l’on vend les femmes. La colonne d’Arcadius et même son forum, d’après Socrate, liv. VII, c. v., paraissent avoir été près du Xérolophe. Selon l’Anonyme, l’on y voyait sur des arcades ou des absides, des statues, et entre autres une de Diane et celles de Marcien, de Théodose le Jeune et de Valentinien, citées par Papias. (Banduri, v. I, p. 20, 103; II, p. 591.)
La colonne d’Arcadius, e'Ievée sur un piédestal de 18 pieds = 5,847m de haut, était d’ordre dorique; le tout avait 120 pieds=38,780m de haut, autant que l’on en peut juger par ce qui reste de la base, quia 12 pieds 3,898m de diamètre; mais tous ces débris sont méconnaissables. Ce monument, érigé en l’honneur d’Arcadius, vainqueur des Goths et des Scythes, était terminé par sa statue. Le socle de cette colonne est en partie creux, et l’escalier qui menait au haut de la colonne, sert aujourd’hui d’habitation à une pauvre famille turque. On trouve encore à Constantinople les restes de plusieurs grandes colonnes triomphales. — La colonne appelée Brûlée, en porphyre, dont la superficie a été altérée par quelque incendie : le socle a 18 pieds = 5,847m d’élévation. Le fût, qui a 11 pieds = 3,573m de diamètre, était formé de huit blocs, chacun de 10 pieds = 3,242m de haut; il en reste cinq reliés par de forts cercles de fer. Sous Alexis Commène (1081-1118), les trois blocs supérieurs de la colonne et la statue qu’ils supportaient furent renversés par la foudre. — Grande colonne d’Hélène à l’Auguste'on : il n’en existe que le socle, où l’on a établi une fontaine. — II n’y a pas de vestiges de la colonne de Théodosc le Grand, érigée au forum de Taurus. — Colonne de l’empereur Marcien, en marbre blanc, haute de 35 pieds avec sa statue, qui a été détruite: sur les côtés du socle, des croix, deux génies et une inscription. — Dans le sérail on voit encore deux colonnes, dont l’une en marbre blanc et d’ordre corinthien, et, d’après l’inscription du socle, elle a dû être érigée en l’honneur de quelque empereur vainqueur des Goths, Théodose, Arcadius ou Justinien. (Voy. M. de Hammer, I, p. 215.)
Sigma. — C’étaient, dans la troisième région de Constantinople, près du mur méridional, sur la Propontide, deux portiques dont parle l’Anonyme après le Xérolophe, et qui probablement avaient la forme semi-circulaire ou en C, ou de Î’S grec, du sigma de cette époque; c’étaient deux hémicycles.
(1) Voy. M. de Hammer, I, p. 115, 117,385,462.
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Us étaient près des palais de Constantin le Grand et de Justinien. Le premier de ces princes paraîtrait avoir fait construire sur le forum de son nom, ces portiques pour servir de promenades (l). On n’y cite en statue que celle de Théodose le Jeune sur une colonne. Le nom de sigma, qui était générique comme le crescent des Anglais, se donnait aussi à de petites anses semi-circulaires de cette partie de la Propontide qui longeait de I’E. à I’O. le mur méridional de Constantinople, et dont l’une était bordée par un de ces portiques en sigma ou en croissant. II se pourrait bien, selon M. de Hammer, que l’on appelât de meme sigma une des nombreuses salles qui formaient le grand palais, et qui, avec leurs dépendances, semblaient avoir été autant de petits édifices composant l’ensemble du palais, dont une partie touchait aux murs de la ville et l’autre était sur la mer. Parmi ces salles remarquables ou ces grandes pièces, on citait la Delphique, I’Oatus ou Trullus, dont la voûte était ovoïde, les salles aux trois et aux sept conques ou grandes niches, triconchum et heptaconchum , le Monothyron, qui n’avait qu’une porte, et le Pentacubiculum , composé de sept chambres. Toutes ces salles et ces petits palais, ainsi que le grand sur la mer, nommé Bucoleon, bâti par Théodose le Jeune, où se faisait remarquer l’appartement appelé Porpliyra, la pourpre, où accouchaient les impératrices, font aujourd’hui partie du nouveau sérail, à l’extrémité du port, où commençait la muraille du côté de la terre. Ce beau palais de Bucoléon, dont il est souvent question dans les auteurs byzantins au temps de la prise de Constantinople parles croisés, était à l’extrémité de la masse du grand palais , du côté de la Propontide ; il touchait au port de Sophie ou Neorium , l’arsenal de Condoscale, et était près de l’église des saints Bacchus et Sergius, aujourd’hui Kustchuhaja Sophia, près des tschatladi capussi, boucheries ou abattoirs de la ville , sur le bord de la mer. Dans cet emplacement se retrouvent encore deux lions et des colonnes qui ont appartenu à ce palais ou à celui de Léon le Grand ou Léon Macellus. C’était probablement près de là qu’étaient sur les murailles d’immenses trompettes en bronze terminées par des têtes de lion, et que le vent en s’y engouffrant faisait retentir avec la plus grande violence, et que son souffle moins fort transformait quelquefois en des espèces de harpes éoliennes. Dans ce petit port ou Neorium, était un groupe offrant un lion combattant un taureau, d’où avait pu venir le nom de Bucoléon, où se trouvent réunis le bœuf et le lion. ( Banduri t. Il, p. 460, 593; M. de Hammer, I, p. 119, 124, 196, 221, 278.)
Topi. — Cet endroit, tout près du mur de la Propontide et du palais, l’était aussi du Sigma. Compris dans la partie S. O. du Sérail actuel, il était entre le palais de Constantin le Grand et les thermes d’Arcadius. L’on y montait, à ce qu’il paraît, par un grand escalier au haut duquel on voyait une statue d’ARCADiE, deuxième femme de l’empereur Zenon. C’étaient, avant Constantin, les limites de Byzance: entre le mur du côté de la terre
(1) Band., v. II p. 493.
INTRODUCTION
et celui qui borde la mer, se trouvait jadis un temple de Venus. (Banduri, II, p. 604.)
Porte d’or. Porta aurea des Latins, et 1 ’Ùpaca, Horœa ou la Belle, des Grecs, qui traduisirent aurea par horœa mot homophone, et qui, avec le même son, n’avait pas la même signification. — Cette porte, avait reçu le nom de porte d’Or des ornemens en or ou dores dont elle fut décorée, d’après une inscription, par Thêodose le Jeune, après avoir défait le tyran Maximius. Il paraît que c’était une sorte d’arc de triomphe, et c’était par là, depuis Théodose le Jeune, que passaient ordinairement les pompes triomphales pour se rendre au palais impérial, par la rue Mésé ou du Milieu, et la porte de Bronze ou Chalcé, qui du palais menait à la ville. Cette rue Mésé, qui aboutissait à la porte d’Or, avait fait donner à celle-ci le surnom de Mésé, quoiqu’elle ne fut pas la porte du milieu du mur occidental, mais bien la dernière au midi. Elle est aujourd’hui enclavée dans les remparts du fort des Sept-T ours , l’ancien Cyclobion ; mais elle fut murée très-anciennement pour garantir la ville des attaques de ce côté. Cependant elle était encore ouverte en 1019, sous le règne de Basile , le tueur des Bulgares , qui fit son entrée triomphale par la porte d’Or. Elle était formée de trois arcades, dont chacune était accompagnée de deux colonnes parastades ou pilastres, colonnes corinthiennes engagées, en marbre veiné de vert, peut-être de Thessalonique ou du Taygète ; ce pouvait être aussi du beau cipolin vert de Caryste, en Eubée. Chacune des deux faces latérales de cet arc de triomphe était ornée de six beaux bas-reliefs antiques, flanqués de colonnes. D’anciens voyageurs européens, Gylles , Lœwenklau (Léonclavius), Bullad, assurent les avoir vus en partie; il n’en existe plus de traces. Ces basreliefs offraient: des joutes d’ Amours ; Hercule et Cerbère; un jeune homme, couché, jouant d’un instrument, et près duquel était une femme, au-dessus voltigeait un Amour. Cédrénus ne nous en apprend pas davantage, et ce peu de mots conviendrait à tant de sujets qu’il est inutile de chercher à y en appliquer un. On voyait aussi, dans ces bas-reliefs, l’Agriculture portant des grappes de raisins; BellÉrophon sur Pégase, dont Minerve tenait la bride, et quelques autres figures de jeunes femmes et de jeunes gens qui n’ont rien de particulier. II y avait encore à cette porte d’Or, on ne dit pas dans quelle partie, des statues d’éléphans, représentés, selon Cédrénus, d’après ceux qui avaient été attelés au char de Théodose le Jeune; mais l’Anonyme les fait venir du temple de Mars, à Athènes, ce qui doit paraître très-douteux. Nous ignorons où était placée une statue de la femme de Vigilius, secrétaire intime de Constantin le Grand.
Armamentum. — C’était probablement un arsenal. On ne parle que de la statue de Phocas sur une colonne.
Grand Strategium. — Ce vaste terrain uni destiné, selon la Chronique d’Alexandrie, à l’exercice des troupes, était à peu près pour Constantinople ce qu’était pour Rome le Champ de Mars : mais celui-ci était à l’extérieur