III. d
INTRODUCTION
Mais si Néron épuisait la Grèce de statues il ne traitait pas mieux Rome. Et quel horrible moyen n’empïoya-t-il pas pour ï’embellir ! Un immense incendie était au fait en harmonie avec l’atrocité de son caractère. Pendant sept jours et sept nuits la flamme , que l’on excitait plutôt que de chercher à la calmer, porta de tous côtés ïa dévastation : dix quartiers de Rome furent brûlés. Les plus anciens temples , les monumens , les édifices des particuliers , tout fut la proie du feu (1]. Cet horrible aspect charmait les yeux de Néron, qui du haut de son palais le contemplait en chantant des vers d’un poème sur la destruction de Troie : c’était comme les Spartiates qui renversaient les murs d’Athènes au son de ïa flûte. Suétone nous indique , mais de la manière la plus brève , quelques-uns des temples et des monuments qui périrent et il ne nous dit pas quels furent les quartiers que ravagea l’incendie ; tout le Mont-Palatin fut brûlé , ainsi que le théâtre de Taurus. Quant à Pline, témoin oculaire de cet épouvantable et criminel désastre , il aurait pu nous en rapporter les détails les plus intéressants ; il se borne à nous apprendre , ce qui certes est fort peu important au milieu de tant de malheurs , que six énormes platanes qui comptaient cinq cent trente ans d’existence avaient été consumés dans cet incendie ; pas un mot du reste. Ne serait-on pas souvent en droit, comme dans cette circonstance, d’adresser des reproches à Pline? Abondant et diffus pour des riens, il se montre d’une sécheresse désespérante pour ce que l’on voudrait savoir. Que de statues durent être brisées sous les murs qui s’écroulaient, ou détruites par le feu. Comme il paraît que Néron avait dirigé l’incendie vers d’anciens quartiers à rues étroites , forts tristes et fort laids, mais riches en monumens et en temples les plus antiques et les plus vénérés , il est à croire que la perte en statues dut être immense. En effet, lorsque Rome se remplit de statues, butin et trophée des victoires, ce dut être dans ces anciens édifices sacrés que l’on en dédia le plus grand nombre aux dieux.
Si je me suis un peu étendu sur l’époque de Néron c’est que ce fut la première grande secousse qu’éprouvèrent les statues rassemblées à Rome. II n’y avait guère plus de cent soixante et dix ans à la mort
(1) Dion Cassius décrit un incendie, et que celui d’une autre ville : il n’entre pas le tumulte et les malheurs qu’il cause; dans les détails; il y en a davantage dans mais ce n’est pas plus l'incendie de Rome ce que rapporte Suétone.
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de ce prince qu’ elles avaient commencé à y affluer et que Scaurus en avait placé trois mille dans son théâtre. Néron fut aussi le dernier des empereurs qui aient dépouillé violemment la Grèce; depuis on la laissa jouir paisiblement de ce quelle avait pu conserver. Nous verrons bientôt que, malgré toutes ses pertes si souvent renouvelées, elle n’était pas encore aussi pauvre en statues qu’on pourrait le croire après tant de malheurs. Après Néron, une assez longue suite d’empereurs ne furent pas tous très-bons, il y en eut même de très-mauvais , mais en général ils protégèrent plus ou moins les arts.
Si l’incendie de Rome, sous Néron (l), en ruinant un grand nombre de monumens, porta le ravage parmi une foule de statues, il ne les avait pas détruites au point que la ville en fût fort appauvrie. Ses successeurs immédiats eurent des règnes trop courts et trop agités pour pouvoir réparer ces désastres ou avoir même le temps d’y songer; et cependant, d’après Pline, qui ne parle que des statues
(1) Si l’on en croit Sue'tone , dans la vie de Ne'ron,c. xxxviii, cet empereur trouvait les anciens édifices de Rome trop laids , et les rues trop étroites et trop tortueuses : pour corriger ces défauts, il pensa que le meilleur moyen était de mettre le feu à la ville. Et cependant ce Néron, qui dans le commencement de son règne , promettait d’heureux jours à l’empire, et était si différent de ce qu’il fut depuis , avait projeté , selon Suétone (c. xvi), une nouvelle disposition des maisons de Rome , avec des portiques en avant, et terminées par des terrasses, de dessus lesquelles on pourrait porter du secours aux incendies. II fit bâtir un grand nombre de ces maisons à ses frais; il avait mis aussi plus de régularité dans la hauteur et les constructions, et dans la direction des rues , qu’il rendit plus larges , ainsi que les places et les carrefours. (Tacite, Ann. xliii.)
D’après Xiphilin ou Dion Cassius , lxii, p. 708, B, Néron aurait envoyé des émissaires qui mettaient le feu de tous côtés; cependant Tacite [Ann. xxxix, 1) laisse un peu dans le doute si ce fut lui qui incendia Rome : il dit que lors de cet affreux désastre l’empereur était à Antium. Mais cette espèce d’alibi serait-il une
preuve qu’il n’y ait pas coopéré, et s’il n’y eût été pour rien ne se serait-il pas hâté de revenir à Rome lui porter du secours. Son attentat contre la capitale du monde paraîtrait assez positif, si, pendant l’incendie, ce monstre se conduisit comme l’avance Suétone. On ne saurait douter que le feu n’ait été mis avec intention , puisque dans les terrains mêmes qui appartenaient à Néron l’on n’arrêta pas les incendiaires qui , la torche et les e'toupes à la main , portaient de tous côtés la flamme. On employa pour l’étendre tous les moyens employés ordinairement pour l’arrêter, et l’on eût dit que l’affreux métier d’incendiaire exigeait des talens. Néron fit renverser autour de sa maison dorée, par des béliers et des machines de guerre, des greniers publics construits en grosses pierres, qui arrê taient l’incendie, et on livra passage au feu. Ces greniers, indispensables dans une ville si populeuse, gênaient les projets de Néron, et il en désirait le terrain. Cet incendie, le plus violent et le plus long qui eût jamais affligé Rome, commença le 19 juillet de l’an G4 de J. C, vers la partie du grand cirque qui joignait le Palatin et le Cœlius, et sur le haut des Esquilies. Il dura sept jours et sept nuits ,
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