‹ Musée de sculpture antique et moderne ou description historique et graphique du Louvre ... et de plus de 2500 statues ... accompagnée d'une iconographie égyptienne, grecque et romaine et terminée par l'iconographie française du Louvre et des Tuileries (volume 4)Chapitre 5 sur 436 · LV1I · texte numérisé non relu

LV1I

avantage pour leur talent, et que îes familles impériales faisaient tort aux familles des dieux , auxquelles la statuaire grecque avait dû sa naissance, ses progrès et sa gloire. II s’en fallait donc bien que ces commandes de statues impériales, qu’ambitionnaient toutes les villes , fussent pour la sculpture les ressources les plus utiles qu’on eût pu fui désirer, et l’on a toute raison de penser que la piété envers les dieux lui a toujours été d’un plus grand secours que fa reconnaissance envers les hommes. Ces statues, ne demandant pas autant d’étude , n’offraient pas au développement et à l’élévation de la pensée un aussi grand essor que fa représentation des personnages mythologiques, où l'imagination, échauffée par Homère et par les poètes, pouvait laisser un fibre cours à tout fe sublime de fart et s’éfever à cet ensemble de beautés que fa nature ne présente jamais réunies. En embellissant dans leurs portraits tes empereurs, fes impératrices, if n’en fallait pas moins, même après que f apothéose fes avait pfacés parmi fes dieux , avoir égard à fa ressemblance , et feur conserver en partie feur individuaîité. Ce n’était pas toujours favorabfe à fa scufpture : elle n’afïait pfus chercher ses modèfes dans une nature divine que fui inspirait son génie , elfe îes trouvait sur fa terre , et ces nouvelles divinités offertes à f’adoration et où î’on aimait à reconnaître fes traits de bienfaiteurs ou de ceux que fa basse adufation avait

mettre son nom, ni même celui de Perrault, sur le fronton de la colonnade, avec le portrait en or des échafaudages , des apparaux, des moufles qui avaient servi à construire ces magnifiques ouvrages? On trouve bien, il est vrai, dans I’inte'rieur des tombeaux des rois d’Egypte, des peintures fort curieuses, très-bien venues des antiquaires, et qui nous retracent en abre'ge' les diverses ope'rations employe'es pour tailler les obe'lisques, les de'tacher de la masse des roches de granit, et pour les transporter et les placer; mais ces demeures sépulcrales e'taient en partie consacre'es à des peintures de ce genre. C’e'tait une sorte d’encyclope'die industrielle où l’on se plaisait, comme pour distraire dans le silence de la tombe et agréablement occuper les âmes des morts, a représenter tous les arts et tous les métiers , tous les plaisirs de la

vie , de même que les guerres , les triomphes du défunt, les cérémonies de ses obsèques et son apothéose. Mais l’on ne voit rien de pareil, rien du moins qui ait rapport à la vie commune, sur les parties extérieures des monuments. Les représentations dont ils sont décorés ne célèbrent que des exploits guerriers , et les obélisques, que les louanges des dieux et des princes qui les ont consacrés ; et l’on n’a pas jugé a propos de nous faire connaître les noms des artistes qui avaient exécuté et élevé sur leurs bases â l’entrée du palais de Thèbes, les obélisques de Louqsor, consacrés par Sésostris. Son glorieux nom et celui de son père Ménephtha y sont restés seuls et sans acolytes; et l’on avait avec raison pensé que c’en était bien assez pour l’honneur des monumens et pour rendre hommage aux dieux.

INTRODUCTION

seule divinisés et dont on se félicitait d’être délivré , pouvaient parler au cœur et rappeler des souvenirs attachants ou terribles. Mais , sous ïe rapport de la beauté , elles ne pouvaient pas se comparer à celles qu’avait créées comme d’un soufle divin i’imagination de Phidias, d’AIcamène , de Scopas et de Praxitèle. De céleste qu’avait été la sculpture en offrant la nature dans toute sa perfection , telle quelle sortit de la main des dieux , elle dut devenir terrestre et se ressentir des entraves que fui imposait l’obligation de représenter des personnages que ï’on rencontrait tous les jours , avec lesquels on vivait , et que , n’eût été îa reconnaissance ou la flaterie , on aurait été surpris de voir métamorphosés dans les temples en divinités. Personne n’avait vu les modèles de celles que , dans ses temps de gloire , avait fait naître la sculpture grecque; elles ne ressemblaient à personne, et l’élévation de leur beauté favorisait l'illusion et permettait de se persuader quelle ne se trouvait que parmi les immortels : ou , si c’étaient des hommes , ils avaient été enlevés , dans leur primitive pureté, de la terre à laquelle le ciel les avait prêtés , et ils partageaient le séjour et le bonheur des dieux. Que pouvaient être aux yeux de la sculpture les princes les plus beaux auprès du Jupiter Olympien que l’on admirait encore dans son temple , sous les règnes d’Adrien et d’Antonin-Pie? Et lorsque le sénat de Rome, en mémoire de la bienfaisance inépuisable de Marc-Aurèle , ordonna qu’il y eut dans chaque maison au moins une tête de cet excellent empereur, il eut certainement raison de faire adorer son souvenir et de multiplier ses images; les artistes durent ïe remercier de leur procurer tant de travail : ce fut une bonne aubaine pour les ouvriers et les praticiens, mais la sculpture , du moins celle qui , s’exerçant sur les grandes pensées , s’efforce de les exprimer, dut y trouver peu d’avantages. On ne peut douter que l’impulsion que l’on donna aux arts et surtout à la sculpture ne fût pas dans une bonne direction et quelle ne leur ait nui plutôt que profité ; si elle travaillait beaucoup ce n’était plus pour sa gloire. On en est persuadé lorsqu’on voit sous Commode, moins de cinquante ans après Adrien , les arts déjà décliner, les écoles négligées et le bon goût aller en décadence et se perdre.

Les statues-portraits remplissant en foule de toutes parts les temples, les édifices publics , les gymnases et les maisons des particuliers , nuisirent donc à la sculpture et s’opposèrent à l’élan quelle aurait pu prendre, si, plus souvent appelée à traiter des sujets d’imagination ,

INTRODUCTION

et s’inspirant du génie des anciens maîtres Grecs , elle n’eût eu pour but que d’arriver à tout ïe sublime de la beauté, et que deviendrait notre sculpture livrée à notre peu de goût pour cet art et avec nos costumes qui lui sont si peu favorables , si , négligeant l’étude des chefs-d’œuvre grecs , elle en était réduite à ne s’exercer que sur des statues-portraits? Nos grands hommes et nos hauts faits détruiraient cet art , tel du moins que l’ont senti et rendu l’âme et ïe génie des maîtres grecs , qu’on craint presque déjà de citer pour modèles. II tomberait au point de faire soupirer les hommes de goût , si la mode et ïa vogue ne les avaient pas fait tous disparaître , après une nouvelle renaissance des bons principes de ïa sculpture.

Ardent à tout voir , à tout connaître , Adrien , d’un esprit pacifique, et tournant toutes ses pensées et ses soins vers l’administration, ne faisait ïa guerre que pour conserver la paix, et lorsqu’il y était forcé par les irruptions des barbares. Pendant quinze ans il parcourut, et de ïa manière ïa plus avantageuse pour son instruction et pour les arts, l’Orient, l’Egypte, ï’Europe jusqu’aux îles Britanniques et tout le monde romain , et c’était alors tout ïe monde connu. Partout de somptueux et utiles monumens laissaient à jamais des souvenirs impérissables de son séjour ou de son passage. Au retour de ses longues et curieuses excursions, il sut mettre à profit, pour ï’embeïlissement de Rome et de ï’Itaïie , les immenses connaissances et les idées nouvelles qu’il avait recueillies dans les diverses contrées de son empire. Peut-être, au reste, ce prince eût-il fait encore plus de bien aux arts s’il ne les eût pas pratiqués lui-même avec assez de succès pour que sa vanité en fût flattée , et ïe rendît quelquefois injuste envers des artistes dont ïes taïens l’offusquaient et qu’il regardait comme ses rivaux. Mais c’était un excès d’amour pour les arts, et si, par une jalousie peu digne d’un grand prince, il eut la coupable faiblesse de s’attaquer à ceux qui ïes exerçaient, iï n’en était que plus ardent pour les intérêts de ï’art : partout à sa voix s’en multipliaient les plus belles productions. L’ancienne Grèce parut se réveiller et retrouver ses forces ; ses écoles , ses ateliers se rouvraient, se peuplaient d’artistes et d’élèves nombreux, dignes de ces anciens maîtres, dont ils aspiraient à devenir les émules. De tous côtés s’élevaient des temples et des monumens magnifiques, riches de tous ïes prodiges de l’architecture et de la sculpture. En Orient, Jérusalem sortait brillante de ses ruines sous ïe nom d’Æïia-Capitolina;

INTRODUCTION

l’Égypte réparait ou terminait les monumens gigantesques de ses Pharaons et de ses Ptolémées, le Nil voyait s’élever sur ses bords la ville nouvelle d’ Antinoë ; l’Espagne et le midi des Gaules s’embellissaient de pompeux édifices : à Nîmes, c’étaient les Arènes et la basilique de l’impératrice Plotine, la femme de Trajan. A Rome, Adrien réunissait dans son admirable villa les modèles de tout ce que la terre lui avait offert de plus beau. Ce fut dans l’espace de trois ans , de 135à 138 de notre ère , qu’ Adrien , au retour de ses voyages, bâtit cette superbe villa, dont les ruines pompeuses font encore notre admiration, et, comme pour couronner tous ses monumens, il érigeait son mausolée, qui, à lui seul, présentait à Rome, étonnée de tant de splendeur, le plus beau musée du monde.

Adrien bavait conçu sur un si vaste plan qu’il n’eut pas ïe temps de le terminer, et qu’il laissa à Antonin-Pie la tâche difficile d’achever cette merveille. Les historiens , et surtout Procope, qui l’avait encore vu dans son entier, en parlent comme d’un édifice immense, de fa plus riche architecture , presque tout en marbre de Paros. Soutenu et entouré d’une foule de grandes colonnes, il était orné d’un nombre prodigieux de statues de divinités et de grands hommes, qu’Adrien avait réunis autour de sa tombe comme pour lui servir d’une noble escorte vers bimmortaïité. Nous aurons plus d’une fois l’occasion de revenir à ce monument, qui, iié aux murs de Rome et la dominant, lui servit souvent de forteresse, et dont les restes , dépouillés de son ancienne splendeur, sont devenus le château Saint-Ange. Ne le considérons , en ce moment , ainsi que les autres édifices d’Adrien , que sous ïe rapport des statues qui en faisaient l’ornement. Quelque considérable qu’en fut ïe nombre , il paraît que , pour les rassembler, il n’avait pas cherché à épuiser ïa Grèce, et nous en avons pour garant Pausanias. En effet ce voyageur, qui la parcourut vers 1 7 5 de notre ère , longtemps après ïa mort d’Adrien (138), nous ïa montre très-riche en statues. Malgré toutes ses pertes, eïïe en offrait encore une immense quantié à Delphes , à Oïympie , à Athènes, dans une foule de villes et dans ses nombreuses îles. On eût dit que, sans cesse, comme un autre phénix, la Grèce renaissait de ses ruines, et que leurs débris, semence féconde, reproduisaient une longue lignée de statues. Les Romains et leurs rapaces proconsuls, leurs généraux, avaient passé par ces villes et par ces temples, et, après tant de visites désastreuses, on devait s’attendre à

INTRODUCTION

îes trouver vides. Cependant il était loin d’en être ainsi lors du voyage de Pausanias. Non-seulement la Grèce semblait regorger de statues, mais il y en avait beaucoup qui , par leur ancienneté , et encore plus par leur beauté , auraient dû attirer i’attention de ses spoliateurs , et qui méritaientbien le funeste honneur detre enlevées (l). Le voyageur en retrouva de tous les temps, de toutes ies écoles; et enfin ce n’est en partie que d’après ces restes des temps briïlans de la Grèce que nous apprenons à nous faire quelque idée de ses grands maîtres , dont nous ne connaissons qu’à peine, et d’une manière peu certaine, un petit nombre d’ouvrages. Qu’eût-ce été s’il nous fût resté un Pausanias des temps de la splendeur de la statuaire grecque ! ou les ouvrages de Pasitèïe, d’Antigone, de Xénocrate, de Ménandre, d’Héïiodore, de Palémon et de tant d’autres écrivains qui avaient décrit tous les trésors de la statuaire dont pouvaient s’enorgueillir Athènes , Sicyone, Corinthe et toute la Grèce! Quel immense et magnifique spectacle n’eussent-ils pas développé à nos yeux ! Mais , en se bornant à ce que nous expose notre voyageur, ne serait-on pas tenté de soupçonner que l’on a calomnié ïes Romains, et qu’il y a de l’exagération dans la manière dont on les a accusés d’avoir dépouillé la Grèce? L’on ne conçoit pas qu’ après les milliers de statues que Ton en aurait exportées, et surtout après les spoliations de Néron, it en pût rester encore autant lors des recherches de Pausanias; car c’est toujours à lui, comme à notre seul guide, qu’ii faut avoir recours pour trouver une époque fixe dans l’histoire des vicissitudes qu’ont éprouvées les statues antiques.

Adrien avait, il est vrai, ainsi que Trajan, rendu à fa Grèce beaucoup de ces monumens; mais il est fort à croire quelle en avait perdu bien plus quelle n’en avait retrouvé. Leur bienveillance et leur générosité purent restituer aux anciens possesseurs des statues devenues la propriété de l’État ; mais il est probable qu’ils n’auront pas voulu disposer de celles qui étaient passées, et sans doute en

(1) Non-seulement toutes ces statues, niais encore toutes celles dont il est question dans Pline et dans les autres auteurs anciens, et même toutes celles de Constantinople , seront donne'es dans la dernière partie de cet ouvrage. C’est un travail neuf et très-e'tendu, et s’il ne se trouve pas entièrement complet, mai-

gre' mes efforts, car je demande à tous les pays leurs statues antiques, personne du moins n’aura jamais fait connaître en masse qu’une très -petite partie des statues que contiendra mon recueil, et je puis presque dire que j’en offrirai plus de milliers qu’aucun autre n’en a produit de centaines.

LXU INTRODUCTION.

grand nombre, aux mains des généraux et des riches Romains qui en avaient orné îeurs somptueuses demeures, et qu’ils devaient à leurs triomphes. Tout en sachant beaucoup de gré à Pline et à Pausanias des documents qu’ils nous ont transmis, le premier, en grande partie d’après les auteurs grecs, et le voyageur, d’après ce qu’il avait vu , on ne peut s’empêcher de se plaindre de ce que , ne nous ayant laissé en général que de courtes notices, ils nous ont privés de détails plus circonstanciés, et qui eussent été d’un vif intérêt. On peut se demander aussi ce que sont devenues ces statues que Pausanias a vues embellir en si grand nombre la Grèce. C’est ce que nous tâcherons d’examiner plus loin.

L’impulsion donnée aux arts par Adrien était assez forte pour qu’ils se maintinssent longtemps avec vigueur ; et cependant ses institutions n’eurent pas toute ia soïidité que l’on aurait pu espérer. Le sol romain ne leur était pas aussi favorable que celui de la Grèce ; c’étaient des plantes exotiques; pendant quelque temps, à force de soins et de culture, elles semblent prospérer et se naturaliser, mais leur prospérité factice n’a pas de durée; îe soïeiï , le climat de leur ancienne patrie ieur manquent; elles ne résistent pas et ne tardent pas à dégénérer , à se flétrir et à tomber. II en fut ainsi des arts transplantés à Rome; jamais iis n’y jouirent de cette abondance, de cette exubérance de vie qu’ils avaient connue en Grèce, même aux temps où iis étaient le moins favorisés. La protection toute-puissante, les richesses des empereurs, leurs prodigalités, eurent moins de pouvoir pour les soutenir avec succès que le goût général , le sentiment et la fortune si restreinte des petits états de ia Grèce. Ainsi voit-on des personnages courbés sous leurs millions ne parvenir jamais à avoir une maison aussi bonne et aussi agréable que d’autres qui n’ont pas la dixième partie de leur fortune. Ce n’est pas seulement avec de l’argent et des encouragemens que l’on protège, et qu’en excitant les arts on les maintient dans la bonne voie. II faut être secondé par un bon goût général qui anime et échauffe les artistes : ils travailleraient longtemps et toujours , feraient même fortune , sans aucun résultat favorable à la prospérité de l’art, si malheureusement la direction des esprits était tournée de manière à ne leur demander que des ouvrages peu dignes de leur pinceau ou de leur ciseaü. Craignons de voir venir ce temps; les artistes seraient enrichis et l’art serait ruiné. C’est ce qui arrivait à Rome, où chaque jour le goût, en

INTRODUCTION

Page 1