LXII
s’éloignant de la simplicité et de ïa pureté de celui des Grecs , gagnait du terrain dans la mauvaise route, se détériorait et marchait vers ïa décadence. Les Romains n’en avaient pas assez, non-seulement pour faire faire des progrès aux arts tels que les leur avait laissés Adrien , mais même pour les maintenir au point où il ïes avait élevés. L’on s’aperçoit aisément qu’il n’y eut plus de progrès ; et des arts qui restent sationnaires sont menacés de déchoir. Déjà ïes barbares commençaient à hasarder des tentatives contre plusieurs parties de l’empire et même contre ï’Itaïie ; il fallait les repousser, et l’on s’occupait plus de la guerre pour se défendre , que des beaux-arts , que les Romains étaient assez disposés à regarder comme le ïuxe surabondant de ïa vie et de brillantes inutilités. Cependant ïa sculpture fut encore assez longtemps en honneur, mais peut-être plus par ses anciens ouvrages que par ceux quelle produisait encore. II paraîtrait d’ailleurs quelle s’exercait beaucoup plus à multiplier des copies qua enfanter des oeuvres originales et de celles qui s’élancaient de la bridante imagination des Grecs , comme Minerve de la tête de Jupiter, lorsqu’ils créaient et animaient leur Olympe. La copie , qui n’exige pour ainsi dire que les yeux et la main , peut perfectionner les procédés et donner plus de facilité d’exécution; mais n’ayant qu’une faible action sur l’imagination et ï’esprit , quelle laisse à peu près en repos , elle doit plus contribuer à ïes amortir et à ïes éteindre qu’à leur imprimer cet élan chaleureux qui ïes pousse vers les grandes pensées ; et îe siècle des copies doit précéder de bien près , malgré des succès apparents et de belles répétitions , celui de la décadence.
Les arts se soutinrent sous ïes successeurs immédiats d’Adrien , et des princes tels qu’Antonin-Pie et Marc-Aurèïe surent trouver les moyens de ïes protéger de la manière la plus utile. Ils portèrent leur sollicitude sur toutes ïes parties de leur empire. N’étant encore que sénateur, le bon Antonin répandit ses bienfaits sur toutes ïes contrées confiées à sa paternelle administration; monté sur le trône il combla les arts de ses faveurs : les plus puissans encouragemens les firent fleurir de toutes parts; aussi ïa reconnaissance des Romains et des Grecs ne se ïassait-eïïe pas de lui ériger des statues. Le temps en aurait fait disparaître une inconcevable quantité s’il était vrai qu’un décret prescrivait à chaque famille d’en avoir au moins une, et si ce décret avait été exécuté au pied de ïa lettre , quel peuple d’artistes eût suffi à la production d’un nombre si prodigieux de statues, et n’eût-ce
INTRODUCTION
pas été une sorte de maïheur pour la sculpture qu’un prince si chéri , quelle n’eût eu à s’exercer qu’à reproduire et à multiplier ses images. Iï dut y en avoir en or et en ivoire, ie Jupiter Olympien de Phidias existait encore et pouvait offrir un modèle. La piété d’Antonin ne se borna pas à l’Italie et à la Grèce , l’Egypte vit réparer, terminer, élever de grands temples à ses divinités : à Thèbes , à Tentyris ( Denderah ) et jusque dans ïa grande Oasis , de tous côtés ces mêmes hiéroglyphes et cette même antique langue qui célèbrent les Pharaons , célèbrent aussi Antonin le Pieux , auguste fils du soleil toujours vivant. Ce fut aussi ou sous son règne , ou du temps de ses successeurs immédiats , que furent éïévés en Syrie les temples magnifiques de Balbeck et de Pahnyre. Ces monumens étonnent l’imagination par leur étendue et îeur masse colossale; et l’on ne conçoit pas d’où f’on a pu amener, avec des peines infinies, des blocs de dimensions si énormes à travers des mers de sable.
Le grand Marc-Aurèle , le plus vertueux des empereurs romains, fils adoptif d’Antonin , hérita de son amour pour les arts, et il les protéga de même en leur faisant élever de beaux monumens en Égypte et dans les diverses contrées de l’Europe et de l’Orient, dont il triomphait autant par sa bonté et sa clémence que par la force de ses armes. On voit que depuis Trajan, parvenu à l’empire en 81, jusqu’à la mort de Marc-Aurèle en 180, sous les règnes brillans et heureux de quatre grands hommes, Trajan, Adrien, Antonin et Marc-Aurèle, les arts, et en particulier la sculpture, jouirent pendant cent ans de tous- les honneurs , et que rien ne fut épargné pour les rendre aussi florissans qu’ils pouvaient le désirer, et pour que leurs succès fussent durables et leur assurassent à jamais le plus brillant avenir. Mais il faut que la base de leur gloire ne fût pas aussi soiide qu’on aurait pu l’espérer, et ces arts n’étaient pas encore entrés assez avant dans les mœurs de la nation romaine pour résister avec succès aux brutalités de Commode , ï’indigne fils et f odieux successeur du vertueux Marc-Aurèle. Loin de favoriser ïes artistes , il les persécuta ; les écoles relevées et vivifiées par Adrien et ses successeurs furent négligées et abandonnées. Peut-être aussi le christianisme , qui chaque jour prenait quelque force , et auquel il importait tant de faire disparaître les faux dieux, s’efforçai t-iï sourdement d’en détacher les artistes, leurs plus zélés adorateurs. Les douze ans du règne de Commode furent très-funestes aux arts, et iï ne protégeait sans doute plus que ïes sta-
INTRODUCTION
tuaires qui le représentaient en statues que la. basse flatterie lui élevait en grand nombre, et que fit détruire après sa mort, pour abolir la mémoire de ses crimes, la justice du sénat qui avait voulu que chaque maison eût au moins une tête de Marc-Aurèle comme une apothéose de ses vertus.
Plus nous avançons après ies Antonins à travers ces temps où Ton jetait au plus offrant la pourpre impériale et le sceptre du monde , plus nous voyons décroître les honneurs des arts , et plus rapide est la pente qui précipite la statuaire vers sa chute. En arrivant à Septime-Sévère (193 — 211) le mouvement s’accélère; on trouve bien encore quelques ouvrages , des bustes , des têtes qui montrent que ion n’avaitpas encore perdu tout à fait les traditions des bonnes écoles. L’histoire parle même de statues d’or et d’ivoire , mais ce n’était plus que ïa richesse que l’on cherchait , et il fallait oublier cette beauté , ce sentiment exquis de fart plus précieux que la matière , et qu’on ne voyait plus qu’aux anciens ouvrages grecs. L’arc de Septime-Sévère montre à quel point, en peu d’années, étaient déchues ï’architecture et ia sculpture , et que des formes lourdes et sans noblesse avaient déjà remplacé ieur antique élégance et leur dignité. Passons, sans nous arrêter et en détournant la vue, sur ces règnes , dont les uns ne durèrent que quelques horribles momens , et dont les autres , tourmentés plus longtemps, furent presque aussi stériles pour les arts. Qu’avaient-ils à attendre de monstres tels que Caracaïla et qu’Héliogabaïe? et que purent-iïs retirer des nobles efforts du vertueux Alexandre-Sévère pour les relever? Le mal éait déjà trop grand, fapathie trop forte pour n’avoir pas besoin des plus puissans et des plus constans secours , et le règne de ce prince ne fut pas assez long pour qu’il pût réaliser ses nobles projets en faveur de la sculpture et de f architecture , dont il avait rétabli quelques écoles qui, du reste, n’étaient pas fréquentées. Le mauvais goût marchait toujours à pas précipités et rien ne pouvait plus s’opposer avec succès à ses continuelles attaques.
Pendant f espace assez court de trente ans , depuis la mort d’Afexandre-Sévère , massacré (238) par Maximin, jusqu’à celle de Galïien, tué par ses troupes , fan 268, onze princes et cette foule de tyrans ou d’usurpateurs qui s’exterminaient les uns les autres, eurent des règnes trop passagers, trop agités par les factions ou par les attaques réitérées des barbares, pour qu’il fût question des arts, pour in
INTRODUCTION
qu’il fût possible de trouver ïe temps et îes moyens de les employer. Aussi s’approchaient ils de leur ruine complète : tout cet édifice jadis si pompeux , s’ébranlant chaque jour, craquait de toutes parts et était près de s’écrouler. Les Goths et îes autres hordes du Nord et de î’Orient, accourues à la proie, envahissaient et dévastaient ïa Grèce, brisaient les statues et ieur préparaient ce sort misérable où nous les verrons bientôt réduites, non-seulement dans ieur ancienne patrie mais même au cœur de ï’empire romain. Dans tous ces temps de troubles et de tyrans sans nombre qui se disputaient le pouvoir et pour lesquels les arts n’étaient rien , nous ne retrouvons quelque éclat à î’architecture que sous Auréîien. Mais sous le règne très-court de ce prince (270-275) ia sculpture, à ce qu’il paraît, ne produisait plus rien qui méritât d’attirer les regards. Arrivons au temps de Diociétien, de Constance-Chlore, de Constantin le Grand : ce ne sera pas pour voir îes arts reprendre une nouvelle vie , rien ne pouvait plus la leur rendre : î’arbre était desséché , ïa sève tarie ; ïe sol romain, où il avait eu de la peine à se naturaliser, était épuisé. S’il avait été , par une faveur céleste , accordé à la Grèce de recouvrer son antique vigueur et de ranimer son génie , elle eût pu , de son brûlant foyer, rendre encore quelque chaleur aux arts dégénérés en Italie et succombant sous une langueur morteïîe. II eût fallu, pour ainsi dire, en renouveler îes germes , ainsi qu’on le voit en faveur de ces plantes qui , transportées dans des climats étrangers, ont besoin pour maintenir la pureté de leur espèce , de se voir régénérées par des semences ou des boutures nouvelles de ïeur première patrie. Mais celle des arts , îa Grèce, était elle-même depuis trop longtemps en proie aux dissentions , aux barbares , aux dévastations ; ïe souvenir des arts y existait à peine , au milieu de tous leurs antiques chefs-d’œuvre , elle était impuissante à produire. Plongée dans un sommeil léthargique , il ne lui restait plus d’hommes à talent qui , par leurs ïeçons et leurs exemples , eussent eu îa force et le pouvoir d’aîîer ranimer ia torpeur de ces arts de Rome , que ïa Grèce pouvait regarder comme ses premiers enfans.
Nous allons voir sous Constantin îes descendans de ces Romains qui faisaient jadis îa guerre pour amasser, plus par vanité, iï est vrai , que par goût , des chefs-d’œuvre au prix de leur sang , en posséder encore en grand nombre sans en jouir, sans être fiers de ces trophées de leurs victoires. Ils avaient oublié que sous Néron , malgré sa farouche puissance et ses satellites , leurs ancêtres
INTRODUCTION