LXVI
se mutinèrent parce qu’il avait déplacé , pour en orner son palais , une statue grecque qui plaisait au public , et qu’il fut outré de ne plus voir à l’endroit où il avait l’habitude de l’admirer. Constantin n’eut rien à craindre de l’insouciance des Romains pour les productions des arts ; il pouvait les en priver sans qu’ils en fussent émus. II n’en eût pas été ainsi s’il leur avait enlevé quelqu’un de ces auriges chéris de Rome et célèbres par leur habileté à diriger les chars dans les courses du cirque : oh ! alors les factions qui agitaient ce cirque auraient bouleversé la ville sacrée pour soutenir et conserver leur cocher favori. Bientôt Constantin va peupler sa nouvelle ville des statues dont il dépouillera celle qui jusqu’alors avait été sans partage la maîtresse du monde. Alors finira pour la ville de Romuïus et d’Auguste cette série de prospérités et de gloire prédite par Anchise aux descendants de Vénus et d’Enée : Tu regere imperio populos Romane memento ; et Rome, au milieu des richesses, des arts qui l’encombraient encore, et malgré les monumens qui attestaient sa splendeur, n’offrira plus par son apathie que le squelette de la seconde patrie des arts.
Nous serons obligés de voyager des rives du Tibre à celles du Bosphore pour y voir arriver en foule les statues et les chefs-d’œuvre des arts apportés de la Grèce et de Rome et dont Constantin dotera sa nouvelle ville. Nous y suivrons les vicissitudes auxquelles seront exposés ces nouveaux colons sur le sol étranger de la Thrace , leurs triomphes et leurs désastres. Rome d’ailleurs, que nous quittons, n’a plus rien à nous offrir ou à nous faire regretter sous le rapport des arts , si on les envisage sous leur noble caractère , celui sous lequel , comme créateurs et producteurs , ils saisissent l’âme et plaisent à l’imagination. Nous ne pouvons y voir que des amas de statues qu’il nous est impossible de spécifier et encore moins d’énumérer ; mais nous savons que la sculpture n’y en produisait pour ainsi dire plus et quelle était à l’agonie. Les artistes ou les ouvriers en ce genre étaient si rares et sont restés si inconnus que l’on ne saurait en rien dire. Après avoir admiré Rome dans sa splendeur, lorsque nous y reviendrons, nous ne pourrons plus assister qu’à ses pertes et à ses funérailles : c’est un spectacle de deuil après des siècles de pompe et de fêtes. Nous avons contemplé ce peuple de statues arrivant brillantes , en pompes solennelles, et traçant jusqu’au Capitole et aux temples des dieux la route des triomphateurs ; nous suivrons tristement leur
INTRODUCTION
cortège funèbre et les scènes de désolation et de ruines qui signaleront îa fin de leur existence à Rome. Le silence glacé de la tombe succède à ces jours écïatans de gloire jusqu’à ce qu’un génie nouveau, planant sur l’Italie et y réveillant le goût des arts , secouera la poudre de ce vaste tombeau et en fera sortir à sa voix les chefs-d’œuvre oubliés depuis des siècles , et qui , se levant dans toute leur beauté , iront enrichir les diverses contrées de l’Europe, et y répandre avec une vive chaleur le goût et le sentiment des arts.
II était assez naturel que Constantin voulût favoriser les contrées qui l’avaient vu naître : on sait qu’il était de Naisse , dans la Dardanie. Aussi fut-ce dans ce pays qu’il songea d’abord à fonder une ville , et peu s’en fallût qu’il ne commît la même faute que les Mégariens , fondateurs de Chalcédoine , en ne profitant pas du site où fut depuis Byzance (l). Ce prince jeta d’abord les fondemens d’une ville dans la plaine au-dessous de l’ancienne Troie , entre le promontoire de
(1) Byzance fut fonde'e l’an 658 avant notre ère, la troisième anne'e de la 30e olympiade , la 95e de la fondation de Rome, par Byzas, a la tête d’Argiens et de Mègariens de Sicile. L’on pense bien que, comme à tous les fondateurs de villes devenues célébrés, on lui attribua une origine divine : il passait pour fils de Neptune , et cette naissance convenait à un héros qui apporta par mer la civilisation à ces belles contrées. Byzas donna son nom a la ville qu’il fondait; il avait pour femme Phidalie, qui comme lui devint très-célèbre. II était impossible de choisir, pour la prospérité future d’une ville et pour le commerce, une position plus propice et plus belle que celle de Byzance, destinée à présenter un jour le plus beau port du monde. Au fond du magnifique détroit du Bosphore, elle commandait vers l’orient au Pont-Euxin, à l’occident à la Propontide (mer de Marmara), dont elle pouvait fermer l’entrée par des forts sur le détroit de l’HelIespont par lequel cette petite mer communique avec la Méditerranée; d’un côté elle s’étendait en Europe, de l’autre en Asie. Aussi a-t-on lieu de s’étonner avec les anciens que cette admirable situation ait été négligée par les
Mégariens lorsque, quelques années avant, ils jetèrent la fondation de Chalcédoine. Profitant de ses avantages, Byzance devint bientôt florissante, sa renommée s’étendit au loin , et ses navires la portèrent de toute part. Elle était riche en temples, en monumens, en statues, et cultiva les arts avec succès ; l’antiquité cite avec éloge plusieurs de ses statuaires; il est bien à croire qu’ils y furent attirés par la beauté du climat, la fertilité et la richesse du sol, par les aspects délicieux des rives du Bosphore et de l’Hellespont. On conçoit qu’après ses victoires sur tous ses compétiteurs Constantin , seul maître du monde , ait eu l’ambition de fonder quelque grande ville et de lui faire porter son nom. Rome était vaste et belle , mais ce n’était pas sa patrie; il ne pouvait guère , sans danger, lui donner une plus grande extension , et il n’y avait, pour ainsi dire, qu’à ajouter à ce qu’avaient fait pour sa magnificence les empereurs qui l’avaient précédé. Une autre ville pouvait lui offrir j>Ius d’avantages pour les conquêtes qu’il méditait. N’étaitce pas aussi un moyen de maintenir Rome, toujours disposée aux mouvemens et à la révolte, et qui avait à craindre de perdre une partie de ses droits de maî-
INTRODUCTION