DIX-HUIT BRUMAIRE
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Le règne des civils était fiui. Les militaires l'avaient dit : leur tour était venu, et cette révolution devait être la leur au profit d'un seul, le plus grand de tous, qui s'était essayé par la gloire, et que la gloire devait porter et si haut et si bas. Bonaparte, préparé à ta bataille, n'avait pas fait seulement ses recnies dans l'armée d'Egypte; Moreaii, Macdonald, Beurnonville, lui avaient ofTert leurs services. Moreau surtout gardait rancune au directoire de sa disgrâce. On n'en compte que trois qui n'avaient pu être gagnés : Bernadette, Augereau, Jourdan. C'était chez Joiirdan respect au serment prêté et aux lois établies, démagogie chez Augereau, rivalité chez Bemadotte. Joseph Bonaparte, qui tenait un grand état de maison, essaya d'attacher ce dernier à la cause de son frère par des prévenances et des promesses. Bernadette se montra inflexible et force fut de se passer de lui. On n'avait pas besoin de son aide, car assez d'autres étaient disposés à faire la besogne : une bonne partie de la garnison de Paris était dévouée à Bonaparte. L'intrigue et la force devaient commencer; la lassitude et l'admiration se chai^eaient du reste.
A sept heures du matin , le 1 8 brumaire, le conseil des Anciens était réuni. Kombre de députés ignoraient tout à fait le but de cette convocation extraordinaire. L'inspecteur Cornet prit la parole, fit un tableau menaçant des malheurs qui allaient fondre sur la représentation nationale, et demanda que les conseils avisassent sur l'heure aux moyens de sauver la république. Régnier, moins obscur que son collègue, proposa le décret de translation. Quelques députés demandèrent que l'on ouvrît la discussion; cette motion
fut écartée et le décret voté à une grande majorité. C'est alors que Bonaparte parut à la barre des Anciens, entouré d'un nombreux état-major où âguraient les premiers généraux de la république, et il eut bon marché de ses auditeurs dont Fun d'eux observa qu'on éludait le serment à la constitution de l'an m. Garât répondit que les paroles du général pouvaient en tenir lieu, et Ton passa outre. Mais la grande scène n'est pas là. Cest à Saint-Cloud, 19 brumaire (10 novembre), que les curieux attendent le résultat de la lutte engagée. Les acteurs, sauf quelques-uns qui ont de bonnes raisons pour ne pas paraître, ne manquent pas à l'appel. Bonaparte échoue dans son rôle comme orateur, et son frère Lucien le protège de sa toge de président contre le poignard d'Aréna. Les grands mots de tyran, de liberté sont échangés. Le héros eut peur, il faut le dire. Jamais il ne se trouva dans une échauffourée pareille, et il ne reprit son sang-froid qu'an milieu de ses soldats. Les grenadiers mirent la main à l'œuvre; la baïonnette fit son jeu. Le tambour battit la charge, couvrant les derniers cris de la liberté expirante, et le ridicule de la sortie par les couloirs et les fenêtres, acheva la scène qui de tragique devenait burlesque. Le directoire fut supprimé, on raya du nombre des représentants soixante-un membres du conseil j Sièyes, Roger-Ducos et Bonaparte furent nommés consuls provisoires et prêtèrent serment en cette qualité. Le gouvernement républicain tombait aux mains d'un seul homme; mais cet homme était Bonaparte, depuis Napoléon-le-Grand.