RETRAITE DE RUSSIE
Un mois et cinq jours après l'occupation de Moscou commença la mémorable retraite dont les désastres ont amené la coalition dans Paris. Napoléon, pour masquer son mouvement sur Smolensk , avait laissé dans le Kremlin Mortier avec la jeune garde, qui rejoignit le surlendemain , et, tandis qu'Eugène sortait de Moscou par le chemin de Borowsk pour tourner par la gauche le camp de Taroulin , it porta l'armée entière sur le front de Kutusof, comme s'il eût voulu lui offrir la bataille.Parvenu à travers mille dangersà Smolensk, on s'aperçut que la ville n'était pas tenable; toutefois on se compta , et l'on comprit que tout n'était pas perdu. L'empereur était encore k la tête de quarante mille hommes qui, après quelques jours de halte, purent de nouveau s'organiser et reformer les colonnes de marche. Le lendemain parut Eugène (sept à huit mille hommes), qui avait réussi à tourner la droite de l'ennemi, et à rallier la garde. I<e iroistème jour ce fut le. tour de Davoust(dix mille hommes) : Kutusof, honteux de sa faiblesse , avait résolu d'enlever au moins ce faible corps d'armée ; mais, au bruit du canon , Tempereur sortit de Krasnoi avec la garde et le vice-roi, et ces vaillantes troupes, rivalisant d'ardeur, portèrent aux Russes de si profondes atteintes qu'ils reculèrent frappés de stupeur, et laissèrent échapper le maréchal.
Ney seul était encore en arrière (six raille hommes); on ne pouvait l'attendre qu'au risque d'une affaire générale qu'on ne pouvait livrer avant de saisir les ponts du Borysthène. Napoléon , plein de confiance dans la résolution du prince de la Moskowa, donna l'ordre de marcher sur Orcha.
L'avant-garde de Mey se présenta, le 19 au soir, à 3 heures, près de Krasnoi. Elle trouva la route barrée par des forces décuples, et elle fut accueillie par le feu de cinquante pièces en batterie derrière un ravin. Elle se replia sur le
<§§> 2 <«8> maréchal qui accourut, fît battre ta charge, et se précipita furieux sur les premières lignes. Les Russes furent rompus, mais ils furent à l'instant remplacés par des troupes fraîches, et la terrible batterie continua son feu. Jusqu'à la fin du jour Ney renouvela ses audacieuses attaques. Enfin , désespérant de percer à travers ces masses épaisses qui réparaient si facilement leurs brèches» il ordonna la retraite, et, à la grande surprise des siens et de 1 ennemi, il reprit la route de Smolensk. Bientôt il la quitta pour se jeter par sa droite le long des bois qui s'étendent en avant de Krasnoi. Les Busses, certains de lui faire rendre le lendemain son épée, ne le poursuivirent point, et sa troupe, rassurée par sa fîère contenance, chemina silencieusement s^ns se rendre bien compte de ses desseins. Ils ne tardèrent pas à se dévoiler : au bout de deux heures de marche, par une nuit obscure et brumeuse qui annonçait te dégel, on atteignit les bords d'un fleuve encore glacé: c'était le Dnieper! un élan de joie ranima les cœurs, et l'on se mit à la recherche d'un passage pour tes bagages et l'artillerie. Mais, ô douleur ! la glace commençait à fondre. Elle ne put supporter le poids des voitures, qu'il fallut abandonner. Les hommes abordèrent l'autre rive en se plongeant dans l'eau jusqu'à mi-corps; avant te jour on était hors de périt. On fut encore harcelé par les Cosaques de Platof, qui, depuis Smolensk, suivaient la rive droite; mais le maréchal les tint en respect, et il rejoignit à Orcha l'empereur Napoléon qui, quelques heures auparavant, disait en parlant de lui : J'ai deux cents millions dans les caves des Tuileries, je les donnerais pour racheter le maréchal Ney. Six mois auparavant, Ney était entré en Russie à la tête de cent mille guerriers ; au moment de ta retraite il redevint soldat, et, lui cinquième, il fit face à des milliers de Russes, n II traversa, dit M. de Ségur, Kowno et le Niémen toujours combat- ■ tant, reculant et ne fuyant pas; marchant toujours après les autres, et, pour H la centième fois depuis quarante jours et quarante nuits, sacrifiant sa vie et ■1 sa liberté pour ramener quelques Français de plus, il sortit le dernier de « cette fatale Russie. »
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