BATAILLE DE JEMMAPES
Il avait suffi de frapper du pied pour faire sortir des hommes de dessous terre; mais ces hommes , avec la qualité de soldats , d'officiers , de généraux , peu importe l'ordre hiérarchique, comment les vêtir? comment les payer? La réquisition jette à grand' peine quelques vêtements sur leurs épaules , quelques chaussures à leurs pieds ; l'assignat , monnaie de convention , déjà en discrédit sur la terre natale , n'a plus de valeur au-delà de nos frontières : patience 9 les limites de la Belgique vont être franchies, bientôt l'étranger paiera. Cette armée , toute disparate quant au costume , est une par la volonté , par l'amour de la patrie ; et Dumouriez la commande.
Elle se composait de quarante-huit bataillons d'infanterie, dont environ le tiers était d'anciennes troupes de ligne, et les autres de volontaires nationaux de nouvelle levée. Pour les amalgamer le mieux possible, le général Dumouriez avait réglé son ordre de bataille de manière que chaque bataillon de ligne était placé au centre des deux bataillons de volontaires avec lesquels il était embrigadé, ce qui fut l'origine des demi-brigades, devenues depuis si célèbres.
Il n'y avait d'autre cavalerie dans cette armée que des hussards et des chasseurs à cheval , qui formaient l'avant-garde avec quelques bataillons d'infanterie légère sous les ordres des généraux Beurnonville et Dampierre; plus, deux petits corps de flanqueurs de droite et de gauche , commandés par les généraux Stengel et Henri de Frégeville. Le général Dumouriez partagea son corps d'armée en deux ailes de vingt-quatre bataillons chacune. La droite était sous les ordres du duc de Chartres , qui la commandait comme lieutenant-général , ayant sous lui les maréchaux-de-camp Desforét , Drouet et Stetenhoff. La gauche devait être sous les ordres du lieutenant-général Miranda et des maréchaux-decamp Ferrand, Blottefière et Berneron; mais le général Miranda n'étant pas encore revenu de Paris, le commandement de l'aile gauche fut dévolu au général Ferrand, qui était le plus ancien. Ces différents corps formaient un total d'environ vingt-sept mille hommes, non compris la division du lieutenantgénéral d'Harville , campée sous Maubeuge , et forte de six mille hommes , mais qui n'arriva qu'après le gain de la bataille. ( Vatout.)
Le 3 novembre et la journée du lendemain permirent à Dumouriez, par des succès préalables , d'achever ses dispositions le 5 , pour un engagement général , en portant son avant-garde en avant de Frameries , vis-à-vis du chemin de Cuesmes. Il fit inquiéter le village de Quaregnon par trois bataillons de chasseurs y soutenus par les bataillons de l'aile gauche, qui devaient attaquer Jemmapes à revers.
Le 6, la canonnade commença à huit heures du matin, par la droite. Le général Dumouriez s'était rendu à la gauche, où était l'attaque décisive. Le général Ferrand emporta le poste de Quaregnon , défendu par une artillerie formidable. Devant ensuite , d'après ses instructions , se porter sur le fi'ont de Jemmapes , tandis que le général Rozière l'attaquerait par le flanc avec quatre bataillons , Ferrand dépasse ensuite le village dont il venait de se rendre maître; mais il rencontre des prairies marécageuses, coupées de fossés qui empêchent son artillerie de le suivre. Cependant , animé par les exhortations de Dumouriez , qui lui avait envoyé son aide-de-camp Thouvenot , il laisse en arrière son artillerie , surmonte tous les obstacles , attaque^ le village de Jemmapes , et l'emporte à la baïonnette. Ce général , dont l'âge n'avait pas ralenti l'ardeur, s'expose lui-même aux plus grands dangers. Il a un cheval tué sous lui, et c'est à la tète des grenadiers qu'il continue l'attaque.
A la droite , Beurnonville était loin d'avoir le même succès ; mais le brave Dampierre , par un dévouement que Dumouriez oublia de signaler dans son rapport à la Convention , rétablit l'équilibre. L'aile droite de l'ennemi est enlevée, son corps de bataille est tourné, et Dumouriez, pour décider la victoire, donne au centre Tordre de marcher en avant. Les troupes, conduites par le duc de Chartres , les deux frères Frégeville et les colonels Nordmann et Fournier, se précipitent, comme à Valmy, au cri de: Vive la nation! Cette ardeur faillit les perdre. Le jeune duc de Chartres, envoyé par Dumouriez, les rallie, en forme une masse en colonne, lui donne le nom de bataillon de Jemmapes, y place les cinq drapeaux qu'il tenait dans ses bras, et dont les bataillons étaient dispersés, puis, renforcé des six bataillons qu'il avait mis en réserve à l'entrée du bois , il fit de nouveau battre la charge , et attaqua l'infanterie autrichienne qui remplissait l'intervalle des redoutes. La baïonnette fit encore merveille. De ce moment la victoire n'est plus douteuse , et la conquête de la Belgique est assurée.
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