PASSAGE DU RHIN
bateaux sur le Lech; mais les équipages n’étaient pas arrivés, et, d’un moment à l’autre, l’ennemi pouvait devenir assez fort pour rendre plus que douteux le succès de l’entreprise. Des gens du pays avaient signalé un gué : le 1 2 juin au matin , le comte de Guiche, un des lieutenants généraux de Condé, fameux par ses aventures héroïques et galantes, alla reconnaître le passage, au risque de se noyer, assura le roi et le prince que la cavalerie pouvait passer, et se lança des premiers dans ce fleuve quatre fois large comme la Seine au pont Neuf. Toute la cavalerie, animée par la présence du roi, suivit sans hésiter. Le feu de l’ennemi n’était pas le plus grand péril : le gué, d’ailleurs incomplet, puisqu’il fallait nager vingt ou trente pas vers le milieu du fleuve, était assez étroit, et les cavaliers qui s’écartaient étaient emportés par le courant. La masse des chevaux rompant le fil de l’eau , la tête de la colonne gagna toutefois l’autre bord sans beaucoup de peine. Würtz tenta de rejeter dans la rivière les premiers pelotons qui avaient atteint le bord; mais le canon français, en batterie sur la rive opposée, et le nombre toujours croissant des assaillants, le forcèrent de quitter la place. Le passage se fût achevé sans autre accident que la perte d’un officier général et d’une trentaine de cavaliers tués ou noyés, si quelques jeunes seigneurs n’eussent été victimes de leur aveugle impétuosité. Condé venait de traverser le fleuve en bateau avec son fils, le duc d’Enghien, et son neveu, le duc de Longueville. Ces jeunes gens, à peine remontés à cheval , se mirent à la tête de quelques volontaires et coururent droit à Würtz, qui s’était retiré dans un terrain coupé de haies et de palissades, et que le comte de Guiche se préparait à tourner. Condé, ne pouvant les retenir, les suivit, et, payant d’audace, somma, de sa propre voix, les ennemis de mettre bas les armes. Les Hollandais hésitaient, quand le duc de Longueville, la tête encore pleine des fumées d’un repas nocturne , lâcha un coup de pistolet en criant : « Tue ! tue ! » Les ennemis répondirent par une décharge qui jeta Longueville roide mort et qui tua ou blessa la plupart de ses compagnons. Condé lui-même eut le poignet fracassé par une balle. Un instant après, les escadrons du comte de Guiche tombèrent en flanc et en queue sur cette poignée de Hollandais, l’enfoncèrent et la dispersèrent parmi les haies et les fossés.
Tel fut ce passage du Rhin, immortalisé par la poésie, par les beaux-arts, par toutes les voix de la renommée. La France de Louis XIV y voulut voir un second exemple de ce glorieux passage du Granique, que reproduisait sur ces entrefaites le pinceau de Lebrun.