FÉVRIER
'heure de la grande guerre venait de sonner encore. Napoléon avait quitté Varsovie et levé ses quartiers d’hiver. Le combat de Mohrungen servait de prélude à ce terrible réveil. Le 1 er février, toute l’armée était en marche. Plusieurs affaires d’avant-garde qui avaient eu lieu du 3 au 6 février, mais surtout l’enlèvement du plateau de Preussisch-Eylau, et la prise de cette ville, que les Russes défendirent avec acharnement depuis la matinée du 7 jusqu’à dix heures du soir, annonçaient assez qu’un engagement général ne pouvait se retarder plus longtemps. En effet, le 8, les deux armées se trouvaient en présence, à demi-portée de canon l’une de l’autre.
Au point du jour, les Russes, au nombre d’environ quatre-vingt milie hommes, occupaient les hauteurs, hérissées d’artillerie; les Français, inférieurs en nombre, et dans une position moins avantageuse, ne pouvaient développer leur ligne que sous le feu des batteries ennemies. Beningsen, ayant disposé en deux colonnes les troupes du centre de sa ligne et celles de sa réserve, engagea l’action par un grand feu d’artillerie dirigé contre Eylau, qu’il parut vouloir enlever. Napoléon , toujours au poste du danger, suivant sa coutume dans les graves circonstances où sa présence lui paraissait nécessaire, fait avancer quarante pièces de canon de sa garde, qui répondent à l’ennemi. Cette canonnade, très-meurtrière pour les deux partis, est soutenue avec une admirable constance par les Russes et les Français.
Dans ce moment, Napoléon ordonne au grand-duc de Berg et au maréchal Bessières de prendre soixante-dix escadrons de cavalerie pour les lancer sur le centre de l’ennemi. La cavalerie russe est culbutée au premier choc de cette masse énorme; le grand-duc et le maréchal font alors charger l’infanterie. Deux lignes russes, enfoncées d’abord, deux fois traversées, abandonnent leur artillerie; il y eut là une mêlée affreuse et une perte immense pour l’ennemi. Il se rallia pourtant à la troisième ligne et se déploya; une de ses colonnes, forte de quatre mille hommes, qui pendant l’obscurité s’était trop approchée du cime-
BATAILLE DEYLAU.
tière d’Eylau, au moment d’attaquer, s’arrêta tout à coup devant un bataillon de la garde qu’avait envoyé Napoléon; abordée à la baïonnette par le bataillon, chargée en tète par l’escadron de service de l’Empereur, et en queue par le grand-duc de Berg, elle périt presque tout entière.
Pendant cette lutte, qui attire toute l’attention deBeningsen, le maréchal Davoust, ayant manoeuvré pour tourner la gauche de l’ennemi, parvint, après un combat long et meurtrier, à occuper les hauteurs du village de Klein-Sansgarten. L’action n’est pas moins vive en avant de Serpallen, entre les Russes et la division Morand, que le général Saint-Hilaire devait soutenir par une attaque de flanc. Tour à tour assaillis et assaillants, rarement victorieux, les Russes nous cèdent enfin l’avantage. Dès lors, le maréchal Davoust peut exécuter les mouvements prescrits par l’Empereur pour envelopper et renverser l’aile gauche de l’ennemi, et le sort de la bataille est décidé. Vers les huit heures du soir, Napoléon ordonne d’allumer sur toute la ligne des feux de bivouac , qui semblent éclairer et constater sa victoire. Le général Beningsen fit un dernier effort pour soutenir d’abord et ensuite dégager son aile droite , que débordait le maréchal Ney ; mais bientôt cette aile , mise en déroute par une charge à la baïonnette, le força lui-même à profiter de l’obscurité pour dérober sa retraite.
Napoléon , resté maître du terrible champ de bataille , où dix mille morts et trois à quatre mille chevaux tués, la neige couverte de sang, des débris de boulets, d’obus, d’armes de toute espèce, et un nombre immense de blessés, parmi lesquels six mille Russes, formaient le plus hideux spectacle, adoucit du moins, par des soins d’humanité prodigués aux soldats des deux partis, l’horreur du tribut offert en ce moment au fatal génie de la destruction des hommes; toutefois, ni ses soins, ni sa victoire certaine, quoique chèrement achetée, ne. purent affaiblir l’impression profonde de douleur que produisit sur la France le bulletin de la bataille d’Eylau.