BLESSÉ AU SIÈGE DE BRESCIA
Le seigneur de Molart et te capitaine Hérigoye avïuiçaient en tête avec leurs gens de pied, et sur leup aile Bayard à pied avec tousses gens d'armes, grand exemple donné à'ia noblesse qui, dans son obstination logique, ne pouvait séparer le chevalier du cheval. Cette compagnie d'élite , composée de guerriers blanchis sous le harnais, et même de plusieui^ anciens capitaines qui préféraient servir sous Bayard à commander ailleurs , aborda le premier rempart de Brescia sous une grêle de-traits, d'arquebusades ; et l'assaut et la résistance furent également terribles. Le provéditeur André Gritti encourageait ses gens etieur disait: «Tenez bon, mes amis, les Français n'ont que la première pointe; ils seront bientôt las ; c'est feu de paille qui ne dure guère. Au commencement ce sont des lions, mais à la fin ce ne sont que des femmes! » Les aventuriers et les gendarmes revenaient opiniâtrement à la charge aux cris de : France ! France ! Bayard ! fête dieu Bayard ! Gritti , entendant ce nom qu'il connaissait bien , en fut peu réjoui, a Comment, s'écria-t-il, ce Bayard est donc partout?Vraimentils croissent les Bayard en France comme champignons , car on n'entend parler en toute bataille que de Bayard. Mes amis, jete^-vous sur celui qui marche le premier; car, si vous pouvez défaire ce Bayard, tout est défait.» Mais l'éloquent et sage provéditeur parlait mieux qu'il ne rompait une lance , et ses soldats n'en reculèrent pas moins. «Seigneur Gritti, ce n'est pas feu de paille, c'est feu grégeois qui brûle toujours , n lui répondit le bon chevalier en franchissant le rempart à la tête de ses gens.
Ce bastion finit par rester aux Français, jonché de morts de part et d'autre.
Mais un capitaine vénitien , saisissant l'instant où Bayard chancelait sur les décombres , l'atteignit au haut de la cuisse d'un coup de pique si violent , que le bois se rompît, et que le fer demeura dans la blessure avec le reste du fût. La douleur qu'il ressentit ne l'empêcha pas de couper le bois avec son épée et d'essayer d'avancer, nonobstant que la pointe fut restée bien avant dans sa cuisse; maislesangjaillissait à gros bouillons, et s'il n'eût été soutenu pur deux de ses archers, le bon chevalier allait mesurer la terre.
« Mon compagnon , dit-il au capitaine Molart , faites marcher vos gens et les miens; la ville est gagnée; pour moi, je n'y entrerai point, car je suis mort.» Le bon seigneur, désolé et furieux de la perte de son bon ami et voisin , fondit sur les ennemis, sacrifiant à sa vengeance tout ce qui se présentait devant lui.
Nemours, qui suivait de près, en apprenant la blessure mortelle que venait de recevoir Bayard à la prise du bastion , n'en ressentit pas moins la douleur que si lui-même il eût reçu le coup, a Messeigneurs mes amis, s'écria-t-il, vengeons sur ces vilains la mort du plus accompli chevalier qui fût au monde; suivez-moi! »
Pendant une semaine environ que séjourna Gaston dans Brescia , il ne fut pas un seul jour sans aller au moins une fois visiter le bon chevalier, et le reconforter le mieux qu'il pouvait. «Hé! monseigneur de Bayard, mon ami, lui disait-il, dépêchez-vous de guérir ; car, d'ici à un mois, il nous faudra livrer bataille aux Espagnols ; et, pour tout ce que je possède, je ne voudrais pas la donner sans vous! — Monseigneur, s'il doit y avoir bataille, croyez que, pour le service 'du roi et l'amour de vous, je me ferai plutôt porter en litière que de ne pas m'y trouver.» (Histoire de Pierre Terrait, seigneur de Bayard.)