BATAILLE DE FONTENOY
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(c Le dimanche, écrivait le marquis d'Argenson à Voltaire, j'eus l'honneur de rencontrer le roi tout près du champ de bataille. J'arrivais de Paris au quartier deChin (château près de Fontenoy). J'appris que le roi était à la promenade. Je demandai un cheval. Je joignis Sa Majesté près d'un lieu d'où l'on voyait le camp des ennemis. J'appris pour là première fois , de Sa Majesté, de quoi il s'agissait tout à l'heure à ce qu'on croyait. Jamais je n'ai vu^ d'homme si gai de cette aventure qu'était le maître. Nous discutâmes justement ce point que vous tranchez en quatre lignes, quels de nos rois avaient gagné les dernières batailles royales. Je vousassure que le courage ne faisait point dé tort au jugement, ni le jugement à la mémoire. De là on alla coucher sur la paille. Il n'y eut pas de nuit plus gaie. Jamais tant de bons mots. On dormait tout le temps qui ne fut pas coupé par des courriers, des grassins (soldats du régiment d'arquebusiers à pied commandés par M. dé Grassin) et des aides-de-camp. Le roi chanta une chanson qui a beaucoup de couplets étcpii est fort drôle. Pour le Dauphin, il était à la bataille comme à une chasse de lièvre, et disait presque : Quoi! n'est-ce que cela? Un boulet de canon donna dans la boue et crotta un hpmme près du roi. Nos maîtres riaient de bon coeur du barbouillé. Un palefrenier de mon frère a été blessé à la tête d'une balle de mousquet : ce domestique était derrière la compagnie.
« Le vrai , le sûr, le non flatteur, c'est que c'est le roi qiri a gagné lui-même la bataille par sa volonté, par sa fermeté; vous aurez des relations et des détails, vous saurez qu'il y a eu une heure terrible où nous vîmes le second tome de Dettingue. Nos Français, humiliés devant cette fermeté anglaise , leur feu roulant qui ressemblait à l'enfer , que j'avoue qpi rend stupides les spectateurs les plus oisifs. Alors on désespéra de la république. Quelques-uns de nos généraux, qui ont plus de courage de cœur que d'esprit, donnèrent des conseils fort prudents. On envoya des ordres jusqu'à Lille; ou doubla la garde du roi , on fit emballer , et à cela le roi se moqua de tout , et se porta de la
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gauche an centre , demanda le corps de réserve et le brave Lowendhal, mais on n'en eut pas besoin. Un bux corps de réserve donna. C'était la même cavalerie qui avait d'abord donné inutilement, la maison du roi, les carabiniers, ce qui restait tranquille des gardes-françaises, des Irlandais excellents, surtout quand ils marcl^nt contre les Anglais et Hanovrieos. Yojtre ami M. de Richelieu est un vrai Bayard. C'est lui qui a donné le conseil et qui l'a ^lécuté de marcher à l'ennemi, comme des chasseurs ou comme des fourrageurs, péleméle, la main baissée, le bras raccourci ; maîtres, valets, officiers, cavaliers, infanterie, tout ensemble. Cette vivacité française dont on parle tant, rien ne lui résiste ; ce fut l'affaire de dix minutes que de gagner la bataille avec cette botte secrète. Les gros bataillons anglais tournèrent le dos , et , pour vous le faire court , on en a tué quatorze mille. Il est vrai que le canon a eu l'honneur de cette affreuse boucherie. Jamais tant de canons ni si gros n'ont tiré à une bataille générale qu'à celle de Fontenoy. Il y en avait cent, Monsieur ; il semble que ces pauvres ennemis aient voulu à plaisir laisser arriver tout ce qui leur devait être le phi« makain , canon de Douai , gendarmerie , mousqueterie. A cette charge deraière dont je vous parlais, n'oublies pas une anecdote : Monseigneur le Dauphin , par un mouvement naturel, mit Fépée à la main^ de la plus jolie grâce du monde, et voulait absolument charger. On le pria de n'en rien faire* Après cela, pour vous dire le mal comme le bien , j'ai remarqué une habitude trop tôt acquise de voir tranquillement sur le champ de bataille des morts nus, des ennemis agonisaBts, des plaies fumantes. Pour moi , j'avouerai que le cœur me manqua , jet que j'eus besoin d'un flacon. J observai bien nos jeunes héros, je les trouvai trop indifférents sur cet article, je craignis pour la suite d'une longue vie que le goût vint à augmenter pour cette inhumaine curée.
(c Le triooiphe est la plus belle chose du monde. Les f'iVe le Soi ! les chapeaux en l'air au bout des baïonnettes, les compliments du maître à ses guerriers , la visite des^jçitranchemente , des villages et des redoutes si intactes j la joie, la gloire, la tenéresse. Mais le plancher de tout cela est du sang humain , des lambeaiix de chair humaine. »
« Sur la 6n du triomphe , le roi m'honora d'une conversation sur la paift J'ai dépêché des courriers. Le roi s'est fort amusé hier à la tranchée. On a beaucoup tiré sur lui. Il y est resté trois heures. Je travaillais dans mon cabinet qui est ma tranchée ; car j'avouerai que )e suis reculé de mon courant par toutes ces dissipations. Je tremblais de tous les coups que j'entendais tirer. J'ai été hier voir la tranchée en man petit particulier. Cela n'est pas fort curieux de jour. Pour aujourd'hui n^us aurons un Te Deum sous une ttale avec une salve générale de l'armée que le roi ira voir du mont de la Trinité. Cela sera beau. »
Ajoutez à ce récit, qui rappelle la manière de madame de Sévigné, un mot sur le maréchal de Saxe , qui dans sa litière avait organisé la victoire; et le récit sera complet.