CHEVERT
Uae recrue du régiment de Cameau, traversant la Lorraine en 1706, ramassa dans les rues de Verdun un enfant de onze ans, qui, d'étape en étape, la suivit jusqu'à destination. Cet enfant se nommait Cbevert.' C'était le fils, selon les uns, du bedeau de la cathédrale de Verdun ; selon les autres , d'un maître d'école de la ville ; mais, quel que iiùt son père, il était orphelin déjà, et le régiment l'adopta- Par je ne sais quel concours de circonstances heureuses, les protections arrivèrent en foule au petit soldat adoptif, et quatre ans après, comme il atteignait à peine sa quinzième année, le jeune Chevert recevait un brevet de sous-lieutenant au régiment de Beauce. Nous ne le suivrons pas dans le mouvement progressif de son avancement militaire : nous le trouvons, en 174)1 lieutenant-colonel au camp devant Prague, où il fut chargé de conduire les grenadiers à l'escalade- Au moment dé donner, Cbevert réunit autour de lui les sergents de sa troupe, a Vous êtes tous des braves, leur dit-il, mais il me faut aujourd'hui un br^ve à trois poils. > Un sei^ent des grenadiers d'Alsace, nommé Pascal, se présente aussitôt. Il monte sur le mur, renverse la sentinelle autrichienne, et livre te passage à l'attaque, que rien ne put arrêter. Chevert fut nommé brigadier ce jour-là (i5 décembre), et, chargé de protéger la ville contre la fureur du soldat, il s'acquitta si bien de sa mission, qu'il n'y eut pas une seule maison de pillée. Hrague est le plus beau titre de gloire de Chevert. D'abord il commanda obscurément la ville sous les ordres du comte de Bavière; mais, l'année suivante, Marie-Thérèse, redevenue ta plus forte, envoya ses troupes sous les murs de Prague , et les Français, battus sur tous les points , se virent bientôt forcés de revenir sur leurs pas. Dans la nuit du 16 au 17 décembre. Belle-
Isle sortit de Prague avec son armée; Beutemeni, pour protéger quelques instants sa retraite, il laissa dans la ville Chevert avec dix-huit cents hommes, les blessés et' les convalescents. C'étaient, en quelque sorte , des hommes sacrifiés au salut de tous; et le combat semblait impossible à cette poignée de soldats perdue dans l'enceinte d'une capitale. Mais celui qui les commandait prit la résistance au sérieux. Il trouva moyen de conserver Prague encore dix jours, faisant tête à la fois, et à l'armée ennemie , et à la population de la ville, qui s'indignait d'être si bien tenue en bride par une garnison dérisoire. Cette lutte inégale arrivait pourtant à son terme, quand Chevert, poussé à bout, envoya dire au général autrichien qu'il allait se faire sauter avec la ville, si on lui refusait une capitulation honorable. On ne voulut pas risquer une épreuve. Le ^janvier 1743, ces enfants perdus de l'arrière-garde sortirent de la ville avec tous les honneurs de la guerre, emportant même avec eux deux pièces de canon , et s'en vinrent rejoindre l'armée k Ëgra. Après une action aussi éclatante, Chevert ne pouvait rester confondu dans la foule. Il fut fait maréchal-de-camp en 1741, lieutenant-général en 1748, puis commandeuf de Saint-Louis, et ensuite grand-croix en 1758, un an après la bataille dUastenbeck, dont on lui devait le gain. Il resta au service jusqu'en 1761, et mourut en 1 76g, à soixante-quatorze ans. Chevert était un grand tacticien, et le maréchal de Saxe en faisait beaucoup de cas. Fidèle à son origine , il avait conservé dans ses allures et son langage quelque chose de brusque et de grivois qui plaisait au soldat. Involontairement son histoire fait penser à celle de tous ces grognards parvenus de Napoléon ; elle en est, en quelque sorte, un prélude. Cétait, au reste, une bonne fortune pour les philosophes du xvni* siècle que ce général plébéien, qui, une fois en sa vie, avait dominé ' de si haut les gentilshommes de Belle-Isle, et la protection intéressée des encyclopédistes , dont il s'inquiétait peu lui-même, a servi peut-être, plus qu'on ne pense , les intérêts de sa popularité. Diderot fit son épitaphe , qui peut se lire encore à Saint-Eustacbe.