‹ Musée françaisChapitre 24 sur 51 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

IjA Priiile, ou rAvaiitaice trètrc

BOMHU.

(Fi/i.)

kSi au lieu de ce reproche si mélancolique Pope eût fait parler la colère et rindi;[;DaIioD ^al avaient d'aburd suulevé son arae, Martha cixt pu trouver plus facilement le langage de la digaité offensée pour lui répondre et le faire rougir d'un pareil soupçon ; mais les larmes roulèrent de sc^ yen\ lorsqu'elle lui dit:

— (^uoi donc! vous dirai-je à mon tour, ("est un frère, un unii qui me suup<;onne et m'aecusr! Que l'amant soit injuste, j'en suis moins .%urpriae; mais comment l'ami rt le fr«re n'a-t-il pas trouvé une supposition plus honoraMr pour Tamie cl la strur? Moi, servir la haiur de vn.s ennemU ! Vuu<i u'avri-pas senti que c'était mon repos bien plus que le vôtre qu'ils \oul.iirnt troubler en me revrlaot 1rs outrages dont leur rage vous accable; ou s'ils ont i ru qu'en vous représentant sou-» cei noires couleurs ils effra irraient mon dénouement, ils connaiftsent bien mal le c«nr d'une femme! Nous nuries plutôt a les remercier, mousieur k*ope: m voulaat vous rendre à mes y eux si méchant et si ridicule, ils

n'ont réussi qu'ai me faire mieux comprendre de leur persécution, et que c'était à moi, votre s<rur, votre amie, qu'il appartenait de vous consoler... Monsieur l'ope, coucinua-i-clle , j'aurais vonlu vous épargner la lecture de ces vers, qui venaient de m' être remis par un valet inconnu, lorsque vous êtes entré. Vous étier. sincère tout à l'heure, je le pense; remercie«-les donc, voos dLs-je; si ce n'eût pas cie pour voua fair« on* blier ce maudit papier, je n'eane prokaMeMOit pas encore ce soir cessé de mériter ce titre de prude, que ma sœur me donne quelquefois en n'.'int.**

— Ab! s'écria Pope, je suis en effet ua amant bien ingrat et bien coupable ; comment expier mes injustes soupçons, comment pourrai-je mériter ma grâce''

— Vous le pouver. encore , dit .Martha, ^ui n'attendit p.is pour sourire que tonfca saa larso luxsrut evsuyees, vous le ponvex, en jurant que \ous oe serex désormais ni trop curieux, ni trop indiscret, ni trop jaloux, quelles que ••icnl 1m appareaccs.

— ?<i lo pasaé mVaC pardonné, je von réponds de l'avenir.

— Monsieur Pope, voici l'heure on «.i finir ir spectacle. Je suis bien forcée de terminer cette scène en même temps que la pièce. Atouex que votre folie égalait celle du > alealin ém M. t'ongrrve.

— Je vous promets de mériter mieax qne lai le pardMi d'Angrhque.

— La première fois qn on jouera Amour pour Amour y je veux que nous y allions ensenihle, dit Martlia.

— Je m'en souvrîendrai , répondit Pope ; ce sera désormais ma pièce favorite.

Vue Conversation tle Oarnison.

La srône se passe à Louishonrg en 1744, vingt-deox ans après la date des événemens qui précèdent. Les officiers d'un régiment formant la garnison du rap Breton, conquête nouvelle des Anglais en Amérique, viennent de déjeuner tous ensemble lorsqu'on leur apporte les journaux d'Angleterre; le major s'en empare et en fait la lecture.)

i,R MAJOR. — Attention, messieurs, voici les nouvelles d'Europe. — Allemagne^ 82 mai 1744. La nouvelle se confirme que le roi de Prusse, qu'on croyait résolu à rester neutre, depuis qu'il tenait la Silésie , vient de contracter une alliance plus étroite avec le roi de France et l'empereur. — Flandre^ 20 mai. Sa majesté le roi de France est entrée à Courtray le 18, et se prépare à investir Menin et Ypres. C'est l'abbé de Saint-Germain-des-Prés qui commandera le siège d'Ypres.

UN OFFICIER Irlandais. — Il paraît que les généraux sont devenus rares en France, puisque le roi Louis xv quitte Mme. de ChAteauroux pour se mettre eu campa^ine, et que ce sont les abbés qui commandeut les troupes.

LK MAJOR, continuant — France ^ taris, 28 mai. Le prince Charles-Edouard est parti pour les côtes de Picardie, afin d'activer par sa présence l'expédition qui doit le transporter en Angleterre, sous les ordres du duc de Richelieu.

UN CAPITAINK. — Si le Prétendant appelle l'invasion étrangère au secours de la rose blanche, autant d'auxiliaires français de plus^ autant de partisans anglais de moins. Vo3ons ce qu'on dit en Angleterre.

i.K major. — Nous y voici. Grande Bretnçfne^ KDOiROURG, 28 mai. On remarque depuis quelque temps une grande agitation parmi les montagnards. Des émissaire-^ jacobites ont parcouru

les Iiighlands et les îles préchant l'insurrection. James Mac Gregor a été arrêté à Inverness pour avoir crié: A bas; le roi Georges! et Charles Stuart for everl CA un officier écossais:) Lieutenant Macdonald^ voilà votre Ecosse qui s'attirera de mauvaises affaires.

i/oFFiciER ÉCOSSAIS. — ,,Grifres contre grilTes, comme dit Conan à Satan , et le diable emporte les plus courtes.*'

i,E iMAJOR. — Au diable vos proverbes gaéliques ou jacobites, auxquels ou ne comprend rien, monsieur Macdonald; mais voici le correctif des nouvelles d'Ecosse aux nouvelles de Londres. — LONDRES, Ire juin. Chambre des lords. Leurs Seigneuries ont discuté le bill adopté par l'autre chambre, qui prononce la peine de haute trahison contre quiconque correspondra avec les princes de la famille exilée. Le lord-chancelier a proposé d'étendre le crime de haute trahison à la postérité des coupables^ tant qu'il existera un petit-fils de Jacques II. On croit que cet amendement sera adopté.

l'officier écossais. — Si cette loi passe, je risque d'être fusillé en Amérique , par la seule raison que mon grand-père se sera fait pendre en Ecosse; admirable logique de l'esprit de parti! LE COLONEL. — Allous , mcssicurs, point de commentaire politique.

LE MAJOR. — Je passe alors aux nouvelles littéraires. — Les dernières lettres que les amis de ladj- Wortley Montagne ont reçues d'elle sont datées d'Avignon. Cette dame se loue beaucoup des égards du jeune vice-légat. Ils ont fait ensemble un pèlerinage -à Vaucluse et un autre à Saint-Rem^'' pour visiter l'arc de triomphe de Marins. On a joué hier au théâtre de Drury-Lane un drame en trois actes: Love the cause and cure of grief ^ qu'on attribue à M. Thomas Coohe. l^e public l'a justement sifflé.

IN oFKiciKR. — Ce qui veut dire, peut-être, que Tautenr a été victime d'une cabale; j'ai sifflé pour ma part plus d'une bonne pièce quand j'étais à Londres.

i.K MAJOR. — Avant-hier, 30 mai , Alexandre Pope est mort à Twickenham, après avoir reçu tous les sacremens du papisme. Miss Martha

MLSEK hKAN(,\\lS.

liiouot, ^UQ auiie depuis vio^t ans et plus, lui u

fermé les ^eux Messieurs, i'Aoglcterre a

fait une grande perte.

UN" VIEUX LucuTKNA.NT. — In poùtc papîste !

LK MAJOK. — L'n grand poète, monsieur: le traducteur d'Homère, l'auteur de l Ensai sur l'homme, de l'Essai sur lu critique, et de tant d'autres poèmes qui vivrout auiant que la langue dans laquelle ils sont écrits.

UN CAi'iTALNK. — Jc l'ai couuu, moi , messieurs, elle/, lord Oxford.... In petit homme, d'une figure assez agréable et fine, mais bossu et avec des jambes grêles comme celles d'une araignée: si faible et si frileux qu'il mettait trois paires c/c bas, se matelassait avec de la flanelle ou des fourrures, et avait besoin de soutenir sa taille au moyeu d'un cor>et. \ ous devex vous le rai»-peler, commandant, car vous l'avez vu aussi cher, milord, avec son habit noir et sa poiiic cpée au côté ?

LK COMMANDANT. — Ni jc MIC rappelle M. l'ope! J'ai des raisons pour cela. Croire/.- vou>, messieurs, que ce petit bossu avait été mon rival?

TOUS. — Et voire rival heureux, peut-être.

LK toMMAND.vvT. — Ma foi , uiesïicurs, si je l'emportai sur lui une fois, je fus forcé de battre en retraite une autre.

TOUS. — Ce doit être une singulurc histoire.

LK f0M.>i \M» \\r. i;ile me parut (elle ulors ;

luais hélas! elle est uo pcii vieille aujourd'hui.

L'orriciKiis iiu.ANOAis. — Harontc/. toujours.

LK coM^iANOANT. — .M. Pope ct iiioi uous f.tisiuns tous deux la cour à la même l.ui > , qui le congédia pour moi, quoiqu il fût le premier en date. Depuis, nous :tpprNu«i qu'il était console lie sa déOiiie p.ir une jeune provinciale qui vivait sous le charme Av sca ver». Fier de mon premier avantage, jc m;i\isai, on franc étourdi. de paner «jue je le supplanterais là encore; mais j'eus beau me mettre en trais d'uill.idcs et de noupiis, .HUivre partout l.i l».|li' nu spectacle rt à re;;li.se, je liiiis par aller m'avouer %ainiu à >lil;»d.\ , qui, s'il faut tout dire, a>au( conserve quelque rancune contre M. l*ope , m'a\ail ellruiémc pou?ise à cette lollc a\rniiirr.

l'okfu IKH iHi.AMiAi.s. — > oilà bien 1rs fem-

mes; mais elle dédommagea son champion, fi- «ii-Ie malgré lui.

LK COMMANDANT. — Ccst cc qui vous trompe, monsieur Glamorgan. Milady, lui dis-je , mi>s Marlha Ulount, car c'était elle-même, celle qui dapres la ga/.ett« a fermé le» 3'eux à M. Pope, miss Martha Bluuut e^t une vertu farouche cl ridicule; .M. l'ope se vante s'il se dit aimé de ce petit dragon; j'ai perdu mon latin avec elle. — l ne vertu! me répondit milad\ ; croyei bien que ce n'est qu'une prude trop heureu>e d'abriter s» prétendue siigesse derrière la bosse de son araanl. J'en suis fàchee; mais vous me donnez une triste idée de votre persévérance. Il f.tut se délier des jeunes galans aussi bien faits que vous ; ils tournent trop facilement le dos à l'ennemi. Trouvea bon que je cherche un cavalier plus brave et moins fort en latin. Miladv faisait allusion à une autre anecdote que je veux aussi vous conter...

LK MAJOR. — .Vprès la parade, commandant, c.ir j'entends le tambour.

(itn entend le roulement du tambour. Tou* Um oj liciers se lèvent et sortent. )

P.ir Jl I Ks J \MN.

A la iiu, iiou^i a von» pu \oir tic nosyeu\, lou- ( h(T it«; nos mains cette incroyable et admir.ibir •nventiun de ha^uerre. Il nVst pas besoin de >*occiiper, comme uiMi"* faison*», de* heau\-ar1ji et do leurs moindres détails, pour connaître lUj;Mrrre: suu nom est populaire en Europe. Il • ct4^ d'à» bord un peintre habile ; mais si»u art nu me nr lui a p.is lufli, et il m \oiiIu trouver quelque clioso uu peu au del.i d<* la priniurr. Ce quel» <luo chose, c'était le diorama. Par la foute-pMi«sance de cet art qu'il a£raodi^%ail , IK<«cuerre nous a fait entrer d.tus linlorivur dex l«bleaiii, dont avant lui on ne vu> ait que la «urfare; tmm a\ex peoeirt* a sa .<»uitr dans \t% \ieillca ckUms en rutueti ; voua avea gra\i la ■ionU;;Be, descendu le vallou: \ouo ave» |»arc««ni les leiivea et les mcr>; l'cuchautcur voM « proMcae

fatigue dans les plus curieuses capitales. Cet bouline habile s'il eu fut se jouait de tous les effets les plus multipliés de la lumière et de la couleur, qu'il faisait agir à sou gré. Tune et l'autre, comme s'il en était le maître souverain. A de pareils spectacles, si nouveaux pour lui, le public restait ébahi et confondu d'admiration. Les peintres disaient entre eux: „Mais quel dommage que Daguerre, ce grand peintre, s'obstine ainsi à faire des tableaux plus beaux que la peinture !" A cette admiration et à ces reproches Daguerre répondait en souriant, car lui seul savait bien ou il voulait aller.

A force donc d'étudier d'une façon si persévérante dans son sanctuaire du diorama, où il produisait tant de chefs-d'œuvre, la nuance intime de la lumière et de la couleur, à force de commander au soleil et de le porter cà et là, esclave obéissant et volontaire, sur tous les points où il avait besoin de son rayon vigoureux ou pâle, l'inventeur du diorama devait arriver à des résultats étranges. Ce qui n'était pour nous, frivoles, qu'un jeu frivole en apparence, était en résultat une étude sévère et complète de cette science qu'il devait pousser jusqu'aux dernières limites. Vous souvient-il de deux tableaux célèbres du diorama, la Vallée de Goldau et la Messe de Minuit à l'église Saint-Étienne-du-Mont? Dans l'un et l'autre tableau la lumière agit ainsi: vous voyez d'abord la vallée, calme et sereine comme un beau paysage de la Suisse par un tranquille et frais soleil; l'humble chalet est posé légèrement sur le versant de la montagne; la verdoyante prairie étend son fin tapis sur les bords du petit ruisseau qui serpente; la vie est partout dans ce doux petit recoin du monde: l'arbre s'agite, la chèvre broute, l'oiseau chante, le paysan travaille. Tout à coup... mais quelle horrible révolution ! voici que le sommet de ces montagnes s'ébranle, voici que le gazon disparait pour faire place à la terre bouleversée... Au secours! au secours! Une avalanche de terre engloutit le petit chalet; le ruisseau débordé devient un torrent terrible, l'arbre déraciné jette au loin ses branches et sa ruine. Vous assistez ainsi au

plus terrible bouleversement, et vous vous écriez: (Quelle tempête I quel affreux tremblement de terre ! Mais qui donc est l'auteur de tous ces ravages? — L'auteur de tous ces ravages, c'est le même homme qui, tout à l'heure, semait autour de vous tant d'idées fraîches et riantes; ce tableau terrible d'une dévastation sans bornes, c'est le même paysage si doux sur lequel vos 3'eux charmés se reposaient tout à l'heure. Par une certaine combinaison de l'ombre, de la lumière et de la couleur, il arrive que tout à coup le chalet est devenu un roc, la prairie une terre fraîchement remuée, le ruisseau un torrent, l'arbre une ruine, l'homme vivant un cadavre. Le vulgaire admirait toutes ces transformations incro^'ables sans nullement s'en rendre compte; celui seul qui s'en rendait compte complètement, c'était Daguerre.

Il en était de même de la Messe de Minuit. Vous entriez dans la vieille église; elle était vide: pas une seule vieille femme agenouillée au pied de l'autel, pas un prêtre dans le sanctuaire, pas un enfant de chœur, pas même le donneur d'eau bénite à la porte; la lumière seule remplissait le vide de ces arceaux gothiques; «lie allait se perdant au loin , éclairant toutes les profondeurs de l'édifice. Peu à peu, cependant, à la lumière décroissante, vous voyez entrer quelques fidèles , puis la foule arriver, puis. l'église se remplir jusqu'aux combles. C'en est fait, les cierges s'allument, les prêtres sont dans leurs stalles, les femmes sont agenouillées sur leur prie-Dieu , les hommes se tiennent debout dans l'attitude du respect. Dans la chaire gothique le prédicateur est monté, et il jette à tous la sainte parole. Quand tout est dit, la foule prosternée se relève, l'église se vide peu à peu, les prêtres rentrent dans la sacristie, le prédicateur descend de sa chaire, le sacristain ferme la porte du temple, le crépuscule du jour naissant redescend sur ces dalles sonores. Cette fois encore l'église est vide, et cependant c'est toujours la même église, c'est toujours le même tableau, rien n'a changé. Vous allez voir maintenant à quel but mystérieux ces essais persévérants devaient conduire Daguerre.

MUSKR FRANÇAIS.

A force d'études ce peintre célèbre était parvenu H être un grand chimiste. II avait observé, sans nul doute, que telle nuance, vigoureuse au grand jour, s'effaçait à mesure que s'efl*acait la lumière et disparaissait complètement; il savait en outre, ce que nous savons tous, l'action du soleil et de la lumière sur la couleur: il se proposa donc^ avec cette persévérance acharnée qui est le génie, la solution du problème suivant: Trouver une couleur ainsi faite, que le soleil, bien plus^ que la lumière seule Tenlève en partie pendant que Tautre partie résiste et reste immobile à sa place; forcer le jour à agir sur cette ombre donnée comme ferait le burin divin de quelque Morghen invisible, et ainsi jeter sur cette planche unie et sombre la forme et la vie; forcer le soleil, cet œil du monde, à n'être plus qu'un iogénieux ouvrier sous les ordres d'un maître... Voilà sans contredit le plus étrange, le plus difl'icile, le plus incroyable problème qu'un homme se soit proposé de nos jours. Pour la difficulté, nous ne disons pas pour l'utilité de l'œuvre, l'inventeur de la vapeur ne vient que le second.

Par quelle suite incroyable d'essais, de tentatives, |(le recherches, de péripéties de tous genres, l'auteur du duguèrottipe est arrivé au résultat que nous allons vous dire, c'est encore son scOret. Plus tard il rexpliquera lui-même ù toute l'Kuropc, quand la France, libérale et désintéressée entre toutes les nations du monde, lui aura fait, à l'Kuropc, ce noble présent. Toujours ost-ll qu'à force do persévérance et de génie, et p:ir une suite infinie d'essais, .M. Dagucrre est arrivé au résultat que voici: Il a composé un certain vernis noir: ce vernis s'étend .«iur nntr planehe quelconque; la planche est exposée au grand j«»ur; et aussitôt, et quelle que soit l'unibrc qui ne projette sur celte plnnchr, la terre ou le ciel ou Peau courante, la cathédrale qui se perd dans Ir uua;;e, ou bien la pierre , le pave , lo f;rain de sable imperceptible qui flolle il la surface , toutes ces choses grandes ou petites, qui sont éi^ales devant le soIimI, se gravent à l'instant m« ine dans cctic espèce do chaïubrc obscure qui conserve toutes les em-

preintes. Jamais le dessin des plus gnadt très n'a produit de dessin pareil. Si la est admirable, les détails sont infinis. Songez donc que c'est le soleil lui-même, introduit cette fois comme l'agent tout-puissant d'un art tout nouveau, qui produit ces travaux incro%ablcs! Cette fois te n'est plus le regard incertain de l'homme qui découvre au loin l'ombre ou la lumière; ce n'est plus sa main tremblante qui reproduit sur un papier mobile la scène changeante de ce monde que le vide emporte.

Cette fois, il n'est plus besoin de passer trois jours sous le même point du ciel ou de la terre pour en avoir à peine une ombre défigurée: le prodige s'opère à l'instant même, aussi prompt que la pensée, aussi rapide que le ra> on du soleil qui va frapper là bas l'aride montagne ou la fleur à peine édose. Il y a un beau p:issage dans la Dible ; Dieu dit: Que ta lumirre suit, ta lumière fut. A cette heure, vous direz aux tours de Notre-Dame: Placer, vous là, et les tours obéiront; et c'est ainsi qu'elles oui obéi à Daguerre, qui, un beau jour, les a rapportées ( he/. lui t(»ut entières, depuis la pierre formidable sur laquelle elles sont fondées jusqu'à la flèche mince cl légère qu'elles portent dans les airs et que personne n'avait vue encore, excepte Daguerre et le soleil.

Ce que nous disons là est bien étrange; mais rien n'est incroyable comme certaines vérilêa. Napoléon lui-même, cet homme qui rnmprcuail toute chose, n'a pas voulu croire qu'une légèrv vapeur enfermée dans un tube de fer poavaH soulever le monde, et il appel.iit un jouet d'enfant ce bateau à vapeur qui fonctionnait sou.t ses yeux. II faudra bien cependant qu'on croie :iii diiffut'rottjpr ; car nulle maiu humaine ne l'ourrail dessiner comme destine le .^olril, niil re^.ird humain ne pourrait plonger aussi avaat dans ces flots de lumière, «Uns ces teorbres profondes: nous avons \u ainsi reproduits le» plus ;:rand<« monumenLs de ParLs , qui. celle fois^ ▼• devenir véritablement l.i ^ille eiernelle. Nmu iTons vu le Louvre, l'Insiilut . les Tuilertcs, !• i'ont-Neuf, .Notre-Dame de P;irui; ootts avoBs \u le pave de U Grcvt, l'eau de la Seioc, lo

MUSKE FRANÇAIS.

ciel qui couvre Sainte- Geneviève; et dans chacun de ces chefs-d'œuvre c'était la même perfection diTine.

L\irt n'a plus rien à débattre avec ce nouveau rival. Il ne s'agit pas ici, notez-le bien, d'une grossière invention mécanique qui reproduit tout au plus des masses sans ombre ^ sans détails, sans autre résultat qu'un bénéfice de quelques heures d'un travail manuel; non, il s'agit ici de la plus délicate^ de la plus fine, de la plus complète reproduction à laquelle puissent aspirer les œuvres de Dieu et les ouvrages des hommes. Et notez bien encore ceci, que cette reproduction est bien loin d'être une et uniforme, comme on pourrait la croire encore: au contraire, pas un de ces tableaux, exécutés d'après le même procédé, ne ressemble au tableau précédent: l'heure du jour, la couleur du ciel, la limpidité de l'air^ la douce chaleur du printemps, la rude austérité de l'hiver, les teintes chaudes de l'automne, le reflet de l'eau transparente, tous les accidents de l'atmosphère se reproduisent merveilleux qu'on dirait enfantés sous le souffle des génies aériens.

C'est ainsi que dans une suite de tableaux créés par le daguérotype nous avons vu Paris reproduit par un chaud rayon de soleil: le soleil avait déteint sur ces nobles murailles, qui ressortaient vigoureusement de cette ombre fantastique; après quoi nous avons vu Paris reproduit sous son voile de nuages, quand l'eau descend tristement goutte à goutte, quand le ciel est couvert d'un crêpe mouillé, quand le froid resserre tristement les moindres pierres de la ville. Ainsi, cette manière de reproduire le monde extérieur ajoutera au grand mérite d'une fidélité de détails impossible à dire le grand mérite d'une incroyable fidélité de la lumière. Il arrivera donc qu'au premier coup d'œil vous reconnaîtrez le dessin reproduit par le pille soleil parisien et le dessiu exécuté par l'ardent soleil d'Italie. Vous direz à coup sûr: Voici un paysage rapporté des froids vallons de la Suisse; voici un aspect emprunté aux déserts de Sahara; vous distinguerez le campanile de Florence des tours de Notre- Dame^ par la seule inspection du ciel dans lequel

elles s'élèvent l'une et l'autre , les deux tours élégantes ou terribles. Merveilleuse découverte eu effet, qui conserve non-seulement l'identité des lieux, mais encore l'identité du soleil.

Et notez bien encore que l'homme reste toujours le maître, même de la lumière qu'il fait agir: une seconde de plus ou de moins consacrée à cette œuvre compte pour beaucoup. Tenez-vous aux détails plus qu'à la masse? en deux minutes vous avez un dessin comme les fait Martin, confusion poétique et tant soit peu voilée dans laquelle l'œil devine plus de choses qu'il n'en voit en effet. Voulez-vous au contraire, comme l'architecte, que le monument vienne en relief et se montre à vous tel qu'il a été construit et dégagé de tout entourage qui pourrait en diminuer l'effet ? cette fois encore le soleil obéira , il dévorera tous les accessoires, et votre monument restera isolé comme la colonne au milieu de la place Vendôme. Vous obtiendrez par le même procédé tous les effets que vous voudrez obtenir, depuis l'aube naissante jusqu'aux derniers crépuscules du soir.

Ce qui n'est pas un de nos moindres sujets d'admiration, c'est qu'une fois l'œuvre accomplie par le soleil ou la lumière, le soleil ou la lumière n'y peuvent plus rien: ce frêle veruis sur lequel le moindre rayon avait tant d'empire tout à l'heure, maintenant vous l'exposez en vain au grand jour; il est durable, impérissable comme une gravure sur acier. Il est impossible de commauder d'une façon plus impérieuse ; c'est dire vraiment à la lumière: Tu nHras pas plus loin.

Vous avez vu l'effet de la chambre obscure : dans la chambre obscure se reflètent les objets extérieurs avec une vérité sans égale; mais la cliambre obscure ne produit rien par elle-même; ce n'est pas un tableau^ c'est un miroir dans lequel rien ne reste. Figurez-vous maintenant que le miroir a gardé l'empreinte de tous les objets qui s'y sont reflétés, vous aurez une idée à peu près complète du daguérotype.

Mais, bien plus, la lune elle-même, cet(-3 incertaine et mouvante clarté, ce pale reflet du soleil, dont il est éloigné de quarante millions de lieues, la lune mord aussi sur cette couleur, qu'on

MCSKF. KRAXÇ.US.

peut dire inspirée. Nous avons vu le portrait de l'astre changeant se refléter dans le miroir «I« Dafçuerre, au grand étonnenient de cet illustre Araço, qui ne savait pas tant de puissance à son astre favori.

.Soumettez au mirrctscope solaire Taile d'une mouche^ et le dagurrutt/pe, aussi puissant que le microscope, va reproduire Tailc de cette mouche dans ces dimensions incommensurables qu'on dirait empruntées aux contes de fées. Maintenant est-il besoin de vous dire toutes les applications sans fin de cette immense découverte, qui sera peut-être l'honneur de ce siècle, hc daguêroti///f est destiné à Reproduire les beaux aspects de la nature et de l'art, à peu prés comme l'imprimorie reproduit les chefs-d'œuvres de l'esprit humain. C'est une gravure à portée de tous et de chacun, c'est un crayon obéissant comme la pensée, c'est un miroir qui garde toutes les empreintes, c'est la mémoire fidde de tous les monuments, «le tous les paysages de l'univers; c'est la reproduction incessante, spontanée, infatigable des cent raille chefs-d'œuvre que le temps a renversés ou construits sur la surface du globe. Le daguèrotype sera le compagnon indispcusalile du voyageur qui ne sait pas des.siner et de l'artiste qui n'a pas le temps de dessiner. II est destiné à populariser chez nous , et à peu des frais, les plus belles œuvres des arts dont nous n'avons que des copies coûteuses et infidèles. Avant peu, et quand on ne voudra pas être soi-même son propre graveur , on enverra son enfant au .Musée et on lui dira: Il f.tut que dan'* trois heures lu mo rapportes un t:ililr;iu <le .>Iurillo ou de H.iphael. On écrira a Home: Knvoyez-moi par le prorhain c<»urrirr la coupole do Saint-Pierre, e( la coupole de Saint-Pierre vous arrivera courrier par courrier. > ous passe/ à Anvers: vous admire/. I.i mai.son de Uubrns, et vous envoyez. à votre architecte cette innisun sans rivale dans les caprices fl iiij.»n<ls. Voilà, dites-vous, U maison que je veux b.îilr; et, sur ce dessin fidèle, l'architecte retrouve un à un tous 1rs ornements de cette pierre devenue dentelle sous le cueau du sculpteur, désormais le daçurroi^pê tvfBra à tous les besoins .les arts, à tous les caprices

de la vie: vous emporterez avec vous, et atmn qu'elle le sache, la blanche maison sous laquelle ^e cache votre maîtresse; vous ferez toqb mime la copie de ce beau portrait de M. Ingres, daas lequel M. Ingres a reproduit la belle tête de ce noble écrivain, l'honneur de la presse en Europe, et vous direz: Que m'importe à présent que ce portrait n'ait point été livré à la gravure? j*ai beaucoup mieux qu'une i^ravure: j'ai aussi bien qu'un dessin de M. Ingres. Mon Dieu! pour se servir de cet ingénieux miroir, il ne sera pas besoin d'être un grand voyageur dans les pajs déserts comme M. Combes, d'être un gnné poète comme M. de Lamartine, de marcher cobom le comte Demidoff à travers les déserts de la llussie méridionale, à la tête d'une armée de savants et d'artistes: dans les plus simples et les plus douces passions de la vie le daçurri>tj/pf aura son utilité et son charme; il reproduira à l'instant toutes les choses aimées: le fauteuil de l'aïeul, le berceau de l'enfant, la tombe du vieillard.

.M. Daguerre espère bien qu'avant peu il parviendra aussi à obtenir le portrait, sans qu'il soit besoin du portrait préalable de .M. Ingres. II est déjà en train d'in\ enter une machine à l'aide «le laquelle le sujet restera parfaitement immobile; car, telle est la puissance de ce reproducteur acharne, le dttçurrvtupf ^ qu'il reproiluit à l'instant même le coup d'œil , le froncement «lu sourcil, la moindre ride «lu front, la moindre boucle de cheveux qui s'agite. Prenez la loupe: voye7.-vous, su»- ce sable uni, ce quelque chose d'un peu plus obscur que lereaCe? (est un oiseau qui aura pa.<ise dans le ciel.

.Nous vivons dans une singulière époque: ooas ne songeons plus, de nos jours, à rien produire p.»r uous-mriues; mais en revanche, nous recherchons avec une persévérance sans égale le» moyens de faire produire pour nous cC à noire place. I.a v.ipeur a quintuple le nombre des »r.»vailleurs; .ivant peu les chemins de fer dou- Mrront ce capital fugitif qu'on appelle la vie; le gar a remplace le s«ileil : on lente » celle heure des etfeis sans fin pour trouver un chemin li.ins les airs. Cette race 4e moytns sur-

naturels a passé bientôt du monde des faits dans le monde des Idées, du commerce dans les arts. II ny a pas déjà si longtemps qu'a été Inventt le diagraphe-gavard^ au moyeu duquel les plafonds obéissants du palais de Versailles viennent d'eux-mêmes se poser sur le papier, reproduits par la main d'un enfant sans cj^périeuce. L'autre jour encore un autre homme de génie, le même qui a trouvé le moyen de reproduire en relief toutes les médailles antiques ou modernes, M. Colas, inventait une roue à l'aide de laquelle il a reproduit, avec une admirable et incroyable vérité, la Vénus de Milo. Voici maintenant qu'avec cet enduit étendu sur une planche de cuivre M. Daguerre remplace le dessin et la gravure. Laissez-le faire, avant peu vous aurez des machines qui vous dicteront des comédies de Molière et feront des vers comme le grand Corneille. Ainsi soit-il.

Une loi va être présentée aux chambres par M. Arago lui-même pour donner à M. Daguerre, non pas un brevet d'invention, il est tout disposé à démontrer publiquement son procédé, mais une récompense nationale qui lui donne le mojen de se ruiner encore une fois pour une nouvelle découverte. Certes, malgré toute sa mesquinerie de nation constitutionnelle, représentée par des bourgeois très-peu éclairés et disposés à mépriser tout ce qui n'est pas une charrue, une forge, ou une truelle à bâtir, la France ne saurait trop récompenser ce génie et cette persévérance arrivés à un pareil résultat. Elle accordera sans nul doute à l'auteur de la gravure universelle, non pas la récompense qu'il mérite, mais seulement la récompense qu'il demande. Puis, quand elle aura fait de Daguerre un homme riche autant qu'il est célèbre, quand elle lui aura ouvert les portes de cet Institut qui le réclame, la France dira à l'Europe: Je vous ai déjà donné la vapeur; maintenant baissez-vous et ramassez à mes pieds le nouveau présent que je vous fais.

MMuiiains.

li'Origlne tle l'Inconstance.

Quand l'Eternel la femme fabriqua, Pour l'achever l'étoffe lui manqua :

Lors, sans façon nous volant une cote, Il l'enrichit de ce bien qu'il nous ote. De son avoir tout homme est né jaloux: Pour rattraper cette côte enlevée.

Nous la cherchons.... Belles, chacun de nous Sera constant quand il l'aura trouvée.

lia Térité*

Fille du ciel, une vierge inconnue.

Timide et chaste et pourtant toujours nue, A notre encens : Vérité, c'est son nom. Chacun poursuit cette belle ingénue; De tems en tems on croit la saisir... non, Telle faveur n'est jamais obtenue.

Et les amans de cette autre Junon Comme Ixion n'embrassent que la nue.

lie Fleuve d'Oubli.

Onde fâcheuse, onde mal avisée.

Dont le murmure assoupit l'Elysée

Et qui, sans choix, engloutis dans tes eaux

Le souvenir et des biens et des maux.

Retire-toi: ta fureur inhumaine

Ne sera point l'objet de mon désir;

Et je renonce à l'oubli de la peine

Qu'il faut payer par l'oubli du plaisir.

SieUfelÈ, Drucf unD aSerlafl oon îîeINflen * ^Ia(ina.

yicme Année. N™. 14.

CHOIX DE LITTERATURE

tiré

I>E» ilUËl£.l.El7RS AUT£l^lS

TANT ANCIENS QUE MODERNES

par O. Wj. B. irOIéJFW, prof, et dr., et C. SCMIjTtz, dr.

Cfcfer, feit ter 3u(lrerofution, rcnùcid'd) ron tcn fleinen 'Parifcr iTrrcûtipn^^purnjIen unt ttn 5(nf)in$îern ber rpmanti(d)en (5(fcii(e auf taé t)ef(i\îile un6 GJebâinaile rerfcUife ê*rifnhll/r i\i im 'îlué» lanBe nie fo befannt unD flertùrfci<^t irorten, irie er eé recbtmâfeiç^ rfrMrnt, unt todi h.if ihm fin rhrcn' roUeé, ben SBdffen unt ber ^ffcer flerritmetfé Seben, m wclctcin rr {ttti mit fclfrnfr llnfrlArccfcnbeit unb nicf)t fl<rinç^rm îalent fur feine llcberjeuj^iiniî famrffe, tit ç;ùltMllen îJnirrii*^ duf t\< '.^(ttun^ aUrr 2BPb'y<*nnnten eritorten, unb eé \)ï eine ter trinaen^il^n 'Ptli*tfn ti* l*il<ràrhilcrifa^, t(r nidbt. irie fo »i«(e unferer moternen 5?ritifer, aué f»cuntâren £iueUen Idjcpft, ibn in feinem rcUen ©frtte burju flelien, oljne jebcd) tie ^JJîJHviel unb 5ct)rrJ£tjen, rctldbe an ibm aî< Iif^rJrii'cbfn Zharafur bj'fon, ju rer' fdjrceiflen ober iic bf|ct6ni>^en ju nioUen. Sein fljnjcr ''?»jme nf 3i'aii Pono Oaillaumr Virnnf!. Cfr wurb am 18. tWopember 1777 in ^éjicré geboren unb erbielt baftltd fine rcrlreifiKfcf ôri^buna. *I* fein QSjter, ein rortrcfflidjer ^JOîann, fid) m 'Varié Ici brm ^lUticnalconrente tffjnb (ito er ipiter «nf» fcfcieben flCyjen bie ''lîfrurtbeilunçï îubrt'ivVi^ VN I. flimmtc unb par rxirlliucc rh..nD«-tf hoinme de U convention li^enjnnt n?urbe) f*ricb ibm uofer 'ilutcr, er inc^e ibm todi cm 'Patent cli llnf(rl;fufenjnl auéitirfen. r>cr rebliite "Patript antrtprfete aber femciii 5obne: yuan»! tes dix-buit ans seront accomplis, Kl prendras un nHiusi|U(-t, et tu iras ^a^ner te que tu pourras. Je ne suis pas Ici pour faire les airaire.s de ma fauiilic; nos .sous-offu-iors n'ont paj« nieritf ce passo-droic. Otad)b<ni nnn ber ®pf)n, nod) jebr jun^. in feincr il>a(fri)abt bfm Cluh des enfants rrâiTbirl batte, trjt cr 1786 «lU l*ini' tenant in lie *Dîarinr'}lrtilIfrie. 3n ^c\^t tineé ruiltlAen (^(f \flié Irjr^ rr 1707 auf r * ' ft „bfr i^erfuleé" ron bi-n ^Jn^^Iànbcrn j^ffan^un i^eiicniin.n unb mucif jcbt 'J.i^pnafe auf ttn i ipn

*piomoutb jubriny^en. 9(!é er feine ^reibeit n>ieber erbatten, birnte er ti<18l4 m bemulben ^erp^i. «cbnte t(n *K'ct)(a(t)tfn ron \?uRn. ^l^aujen. Tre^rm unb !i*i rju bei, rturbe na* ber enlen auf brm ^cMjcbffelbe (elbit pom .VranVr ^capplern niit bem Trben bfr ôhren(ey\ipn ^^ficfcmucff, itàbrrnb ber Ifçt^n aber jum Oiefan^rnen flemad)t unb enl nacb ber :/t«(lauratirn wiiber m lein *l?aferlanb enlla»Ten. «Jr »arb nun *ilbiufant beé t^frrn ron TÎPnlrU^ter unb iraf iralrr auf 'lîrranljMuna bf^ 'JKunctjU <*^Purion' (?ain! Cpr m brn fôiw^lidjfn C^eneraMlab, aué beiTen IKnben ibn i^bccfc ber 'Uîmirta clrrmpntlonnerre au^lhid), um ibn fur feine fatmiAe »ipnlel an bie Vuinrenfammier (Kpicre au\ <'hitr«»nniers) fine enrr» ftiivtf unb bpcbil nMctfi.u Droifflalipn ju v^^unOrn ber VreffrfibfU, |U beiUafen. Tiffe brutale î^aafrr^el* wie ilâ) fin franjoMicfcfr 5?riliffr baruber auvbrucft. ertrarb bem *Iîfr^aMa brr ?>: — - Tr

pularitaf, unb leino Kpicre aux nuilrs d»* hon Mi^url , ^|# Hd) <uué alficbrn ^ r ; «

ben •Uîiniflrin, ta^ nutté tatti flfrepnnen irirb, irenn nun ein mit 'Diutb perbunbene* lalent rerfol^tt. t^iffen jVnilnn uni bie Vube jur Unatb.inaiaffit baflr '^lenn*! • frùber fcbrn ^. ba er.

nod) ifbr lunvK lotobi ^u^fn taé coniuiaC me yiea^n t^i Sta\i\ v'IirCf. ^rtne rr ^ Irl irar

an ')iapo(eon vicfiditet unb rerfprtiele brn a^nenrei(t?rn êtamnibaum, brn bie j^cM^^'^nirn bieWm 4e|tm«

MUSKK FRANÇAIS.

niert btitteii. Turd) ein nid^tniinter fùfeneiîîîonimûféfciebeifccufrùberenioaerncf) 1815 btnôa§ fcc«^JÎini|ler« Decrôé }U, un& biefer })atte tixtiti tie Drbre, if)n nacf) ijapenne ju beportiren, unterjeict^net ; Sambacéreè3S.ernittte= fiin^ aberbeivo^ benfelbcn, fie jurùcf junel)m?n. 5ni S^bre 1837 rturbeîJiennetDeputirter fceéèérauU,f)ielt fldj jur Sinfcrt iinb irar ein tljati^eé 'JOîitglieô jener 'JJJajoritât, rDe(ct)2 beit o?rb(enbeten 5?arl X. baju (rieb, bic beiùdjtiviteii £)r^on^anJen, roefdje ibm nact)b«r fo o^rberblid) lourben, ju unteneict^ncn. dr ndl)m bar' auf cifri^en îlntbcil ait ben îulita^en unb c^ebcrte ju benen, irelcbe êiter^î ?ubtt>t<^ '^Jbifipp int ©tabtbaufe procfamirten. î)ie Umtraljiing ber Din^e tru^ itjm jeboct) tceiter ??ict)té ein, aie ba§ jTe ibm feinen alten militairiûten Oîan^ itieber fcbafft?, troc bem, ta^ er tei b?m ^ônige feljr in @naben iîe()t unb, fict) »on ber rpv'Dfifion trennenb, fortœabrenb einer ber warniflen î^nbanflet beé 3i'iï«=*^tli«u i\i, JJ Hc^ im (Jifer fiir biiiTelbe fo^ar ju UnbefonnenI)?iten f)inrci§en lie§, unb fo beftia unb tùcfifct) er aud) oon ben 5our« nalen ber @ecjenpartbei aie (acberlid) gefctjilbert ruurbe, bodj fletô ben ÎWuf eimê geiùrci(t)en ^breuman^ neé beirabtte. îinfer jenen politifdjen erttarb er (îd) aud? febr ciele liferdrifdje S^'nbe baburd), ba§ er unermûMidî tin entfd)iebener @e^ner beé D^omanticiémué, unb nâi}|l Saour = gormian njobl ber beftigjle con allen blieb. @d)on 1824 begann er feinen erjlen S^îbjuç^ gec^en bie moberne poetifc^e @d)u(e in Branfrnd) mit feiner Épître addressée aux Muses sur les romautiques, in rveidjer er tui ÎBefen biefer Ueberfdjnjenglidîen tretfenb in folgenben rciçtgen SSerfen fd)ilberte:

C'est une vérité qui n'est point la nature;

C'est la mélancolie et la mysticité;

C'est l'affectation de la naïveté;

C'est un monde idéal qu'on voit dans les nuages;

Tout jusqu'au sentiment n'3' parle qu'en nuages:

C'est la voix du désert, c'est la voix du torrent,

Ou le roi des tilleuls^ ou le fantôme errant,

Qui le soir au vallon vient siffler ou se plaindre !

Des figures enfin qu'uu pinceau ne peut peindre,

C'est un je ne sais quoi dont on est transporté:

Et uH>ins on le comprend, plus on est enchanté.

^odj fdjlimmer (leUt er aber baé @treben ber Siteiaten in berfelben Spijlef bar, inbem er (te felbiT »on fid) fagen lâ|t;

Que nous fait l'avenir si nous vivons célèbres. Si le siècle applaudit nos oeuvres de ténèbres. Si nos contemporains sur la foi des journaux. Nous prennent bêtement pour des soleils nouveaux; Si, courbés sous le poids des honneurs littéraires Nous voyons, Tor en main, accourir les libraires; Si, grâce à nos patrons, la cassette du roi Nous paie en beaux louis des vers de faux aloi? Irai-je démentir et la cour et la ville? Traiter tout un public de dupe et d'imbécillc? J'aime mieux me moquer de la postérité Escompter en lingots mon immortalité.

îro^ feinen oielen îBiberfad^ern warb 3Siennet bennod) am 18. Dftober 1831 jum îO^itgliebe ber franjôûfd)en 'ilfabemie nad) bem îobe beé ®rafen @égur crnjâblt.

Oîeben jenen poctifdjen C!pi|leln, in meldjen er 'iJJîeifler ifl, f)at 3Siennet mel)rere epifd)c &etiâ)U, njie La Pbilippide, le Siège de Damas, Sediua ou la Traite ties Nègres unb Parga ^etidiUt , unb in tenfelben berciefen, ba§ er feine poetifdje Q^efleiflerung aué ebeln unb groéartigen ©eaenjîânben ju fd)bpfen unb ^orm unb DarjleUuHvi trefpdd) ju beberrfd)en n)ei§. 51u§erbem lieferte er einige îrauerfpiele, roeldjé jebod) tein îMuffeljen errejjten unb eine Dper. ^ <Profa t)erfa§te er neben cielen Slrtifeln im Journal de Paris, im Constitutionnel unb ber Minerve folgenbe (sd)riften: Promenade philosophique au cimetière du Père la Chaise; Histoire des campagnes de la révolution dans le Nord; la Tour de Montihéry, roman historique, u. 51. m. (5r bid)tet mebr mit bem 9Serflanbe, a\é mit "Pljantafïe unb

MUî^KK Fil ANC AIN.

6)emutb; Urne ^lanientOen $!ei^un<^en bfeiben tal)er teine (dt^ritcben unb tituftiKfcen ^Mlni , ta fte 2Biç, &n^, ^raft un6 ^le^an) ter Darfl^llun^ t)«rt(nten; feiiie Kpitres und Dialogues des aoru ent*

balten tefonteré fo tiel îrenlictcé, ba§ f\e feincn O'ijmen fidja nod) tir ^adjireU ùbfrlieffrn «erCen, rcenn mandjer feiner romantii'djen ©c^ner langfl rer^î-riTen i(J.

Joyuye iiaas ies M'yÈ^énées oi'ieniaieêt.

Par ViEX.VBT.

. Iv'kst un titre bien ambitieux que celui de voyage pour une promenade de trois jours et de vingt lieues à travers des montagnes. Mais j^appartiens à uu !>iècle où Ton donne tant d'importance à tant de petites choses, que la contagion m'a gagné. Cette partie de nos Pvréuécs est fort peu visitée de nos riches oisifs. I/iiabilude les dirige vers les hautes régions de cette chaîne^ où se trouvent des bains en réputation^ de bons gites, des voilures^ des chevaux, des plaisirs de toute espèce. La l'ouïe y court; et la foule est un attrait puissant pour les prétendus niiilades qui ont moins besoin de remèdes que de distractions. Le dipartement des Pyrénées orientales n'est pits encore établi dans la pensée des médecins de nos grandes villes; et cependant il rcufernie six él^iblissemens thermaux et plus du quatre-vingts sources sulfureuses ou ferrugineuses, qui n'attendent pour être connus hors de leur pu3 s que de l'argent cl des malades. J'ai vu souvent sur ma route jaillir une colonne de fumée do la fis.sure d'un rocher, ou écumer sur ses (laucs crevasses une cascade funante, qui fera peut-être un jour la f«>rttiuo d'un baigneur; et je «lonne en passant cet avis aut indu>triels eu disponibilité. Cotte terre appelle aussi <Im toutes parts d'autres industries; le for, le cuivre s'y montrent pari«Mit; ei c'est pour explorer one mine i\c la derniero c»pecOy que j'mI suivi deux aimablrK Parisiens qui ue savaient que faire de leur temps et do lrur.«« capitaux.

Mous sommes parus le SO aoiU I^;i3 dr la petite ville do l'nidrs , autrefois rapiialo du Coit- Hnnt , aujourd'hui capitale d'un sous-prelet, mais qui renferme la plus paisible, la plus hos-

pitalière de toutes les populaUois du midi. Oa y arrive de Perpignan par une belle route, » travers de riches campagnes^ et le petit pmrmdlt terrestre d'ille; puis viennent des coteaux, des vallons, des torrens, des ponts étroUs, aigus, raboteux, les bords et les catar.nctes de la Têt, une foule de villages poscâ en pain de sucre sur les escarpemens des montagnes, et toujours à gauche l'imposant Canigou , autour duquel un tourne pendant huit grandes heures. C'est au pied de ce pic qu'est située la ville de Prades, dans ce qu'on appelle ici une plaine et qi:e le<» habitans de la licauce prendraient tout au plus pour une vallée. Le pays n'en est pas moins joli à voir, tant par la variété de ses sites que par la richesse de ses cultures. Ce sont des vignes, des oliviers, des champs de mais, des prairies, des vergers, des jardins, des haies de grenadiers, d'alo«'s, de saules buissons à côtes rouges; et eo tableau est encadré par une ceinture de montagnes dont une grande partie est cultivée jus- (ju'au sommet. Les colons sont doues d'une constance, d'une patience, qu'il faudrait recouimander aux cultivateurs de tant d'autres contri ca. i<a nature leur a distribue si peu de terre végétale, qu'ils n'en perdent pas une miette. l»os que, a l'aide du pic, ils en ont dérobé quelquos pieds au rocher qui formait l'héritage de leurs pere.<. ils les soutiennent par les dcbria a^mes de ce rocher qu'ils élèvent en muraille sèche. Ils y plantent un olivier ou un cep de vignr; et les pauvres maitrrs de ces rayons de culture on» souvent cinq cents marches à monter ponr .itletudrr les cinq à six grappes de raisin ou le panier d'«»li\es qu'ils ont fait mùrtf sur leurs • errasses.

Les élroK» » \;tll«r', q'iriii «mm « .■ * i>» ainpni» ibr.iires de verdure, ont un autre fenre d'industrie ugrieule. Lrs terres y dooneni au moin* deux recolles par an , grilces aux canaux d'irrigation

lOS

dont le sj'stème savamment combiné, transforme en jardins tous les bas-fonds de ce département. C'est un exemple à montrer aux cultivateurs de toutes les vallées qui servent de lit à une grande ou petite rivière. Les usines devraient vivre désormais par la vapeur, et laisser l'eau à l'agriculture qui ne peut la remplacer par rien. Les deux industries peuvent d'ailleurs en profiter sans se nuire. Ici, la plupart des usines sont établies sur des cours d'eau artificiels qu'alimente le torrent de la Tèt. Ces canaux sont Touvrage des Maures; et ce bienfait de leur domination, ajouté à tant d'autres, aurait du leur faire trouver grâce devant le fanatisme du moyen âge. La philosophie et l'humanité en sont peut-être même h regretter que l'Espagne ne soit pas demeurée sous leur sceptre.

Elle n'eut point connu le culte des chrétiens, Et n'aurait ni couvens ni riches monastères. Le diable en ses brasiers cuirait tous les Ibères;

Ce serait grand mal , j'en conviens.

Mais leurs champs seraient plus fertiles. Les arts et le commerce enrichiraient leurs villes.

Ils auraient plus de propreté,

Plus de bonheur, même de liberté;

Et dût-ou me traiter d'impie.

Je crois qu'en attendant l'iieureuse éternité^ Il faut jouir un peu des biens de cette vie.

L'un de ces biens est, sans contredit^ de voyager sur les coussins élastiques d'une voiture bien suspendue; mais la région des diligences finit à Prades, et force nous fut de livrer nos têtes et nos membres aux cahotemcns d'une carlole appelée tartane, qui, à chacun des nombreux ruisseaux qui traversent la route, nous donnait une idée du supplice de Régulus. Nous vîmes à notre droite les vestiges du vieux château de Uia, qui fournit, dit-on, des rois à TAragon ; et aux charmans paysages qui nous avaient suivis jusque-là, succéda bieutot une gorge inculte et sauvage, bordée par des rocliers de marbre, dont se détachent par fois des blocs énormes pour tomber aplomb sur la tête des passans; les cochers de cariole ont toujours des histoires de cette nature à raconter pour égayer le voyage. C'est dans cette gorge, qu'un comte de Cerdagne

s'avisa de bâtir en 1092, le bourg de Villefranche, sans trop s'enquérir si les habitans auraient de quoi vivre, et c'est ce qu'on appelle aujourd'hui l'une des portes de la France. Les savans de l'endroit assurent que Vauban faisait grand cas de cette bicoque et du fort qu'on a perché sur un plateau qui la domine. Mais la réputation d'imprenable que prétendait lui faire ce grand bâtisseur et démolisseur de forteresses, n'a point empêché les Espagnols d'y entrer en 93, et notre général Dagobert de la reprendre quelques jours après avec une bande de miquelets et de volontaires. La mémoire de ce général improvisé s'est conservée avec honneur dans le pays. On a donné son nom à la fontaine où il s'était rafraîchi pendant le siège. On montre aussi à Villefranche une caverne, où la tradition veut que le galant Louis XIV ait fait enfermer quatre belles dames de haut parage. J'ignore si ces dames avaient médit de la tendre La Vallière, de l'ambitieuse Montespan ou de l'hypocrite Maintenon:

Mais pour un temps de bel esprit, De bon ton , de galanterie, Dans cet acte de tyrannie, Louis-le-Grand m'a paru bien petit.

En sortant de cette petite ville, où le soleil, dit-on, ne pénètre jamais en hiver, malgré le proverbe qui le fait luire pour tout le monde, on aperçoit un ermitage, qui a l'aspect d'une muraille plaquée contre un rocher à perte de vue, à moitié cliemin de sa cime. C'est Notre- Dame-de-Vie , qui avant la première de nos révolutions, attirait un grand concours de pèlerins, tous les lundis de Pâques; et l'on est tenté de demander s'ils y arrivaient autrement qu'à l'aide de cordes et de poulies, A la renaissance du culte sous iSapoléon , à qui l'on pardonne d'avoir entendu la messe dans ses palais, mais qu'il ne faudrait plus imiter aujourd'iiui sous peine d'être admonesté par les plus chauds de ses admirateurs, les fidèles trouvèrent plus commode de transporter leur \otre - Dame - de - Vie dans l'obscure église de Villefranche, ils purent ainsi lui demander la guérison de leurs malades sans s'exposer à se rompre le cou; et, chose étonnante

.dans un pays où la superstition s^est crainponnt.'c à l'ignorance pour résister aux assauts de la philosophie, il ne s'est pas trouvé un seul tartufe pour leur faire un crime de ce déplacement de la madone.

A partir de Villcfrandie, la vallée n'a tout juste d'espace que pour le torrent de la T«-t et pour rétroite route qui en suit les sinuosités. Cette route est belle et naturellement ferrée^ mais elle se rétrécit de plus en plus avec la vallée; elle s'élève graduellement au-dessus du torrent , qui ne présente bientôt qu'un précipice dont la hauteur s'accroit à chaque pas, et le crépuscule nous ayant surpris au-delà du village de Serdinia, nous n'osâmes plus confier notre existence à l'adresse de notre cocher montagnard. Nous avions alors sous les yeux les dél)ris d'un vieux château féodal qui tient une petite place dans les souvenirs du mo^en âge , et que la manie de mon siècle ne me permet point de passer sous silence.

C'était un do ces vieux repaires,

Où les chevaliers du bon temps,

Se retranchaient avec leurs chevalières,

Pour mieux opprimer les manans,

S'en ir' égorger avec leurs frères,

El dévaliser les passaus.

Ce châtelain .s\-ippelait le seigneur de la Bastide dont le nom est resté aux débris de ce manoir, et guerroyait sans cesse avec le chAtclain de N^ cr , autre manoir qut; nous vinuvs le lendemain matin au-delà du bourg d'Oletta. Le dernier mâle do la première do ces deux maisons fut (lié Miin coup «l'ar(juebuse sur sa terrasse; et le seigneur de Nyer, «'étant emparé du rh.lfeau dp In Ilasiidr, n'y laissa dcl)»Mit que Irs deux tourelles qui nous npparaissaiont cucoro comme ^\cn ombres au fon«l i\c la vall«o. I nidoml-heurc après nous arrivions à pied «lans DIeMa. ("est uno étroito et longue rur bordro do maisons assez, mal biUics , et couvertes comme tous les villages de la roulrée, d'épaisses et larges dalles d<* schiste qu'«in dèc«»rc iti du nom d'ardoises. Oletta est placée sur l'escarpement de deux contreforts, d(»ut Ic.^ rampes sont impra-

ticables aux voitures; mais comme il s'agissait alors de pousser cette route dite royale jusqu'À la frontière espagnole, les babitans étaient fort inquiets de savoir quelles seraient les victimes de ce progrès de civilisation. La question était de passer au-dessus ou au-dessous de la rue, et co n'était pas d'un mince intcrét daus un pays ou la terre cultivable est si rare. Les uns tremblaient pour les miniatures de jardins eu terrasses qui descendent de leurs caves au torrent; les autres pour les champs étroits qui vont de leurs greniers à la montagne; et chacun s'cfTorçait de démontrer les avantages qu'on trouverait à faire passer la route sur la propriété de son voisin. Les mak'tiers étaient d'un autre avis: c'était de la laisser telle qu'elle était avec ses rampes, ses ressaut.*, ses petites dimensions; et tous attendaient avec anxiété l'arrivée des Ingénieurs qui devaient décider de leur sort. Il en est ainsi de toutes les conquêtes du présent sur le passé. Il n'est pasde mauvaise chose qui n'ait créé des intérêts, et pas d'intérêt qui n'ait ses avocats. .Mais cet(e route, quoi qu'on en dise, ne sera presque partout élargie qu'aux dépens des schistes, des granits et des marbres dont ces montagnes sont formées. Les muletiers se feront voituricrs, les caves se transformeront en remises; les charrons, ioconiitis dans le pays, y transporteront une industrie nouvelle; les diligences auront une troisième issuo vers l'Uspagne; les minerais de fer et de cuivre dont ces montagnes abondent se rapprocheront des houilles qui les mettent en v.\leur; 1rs auberges seront plus achalandées, les labiés iiiuMix servies, les lits plus propres, et les étrangers y gagneront comme les indigènes.

C'est à tUc'tta que nous- formâmes notre équipage de ramp.i:;ne: trois b.tbit.ins du pa\s, véritables dénicheurs de mines e( qui les offrent a tous Tenans , se joignirt^nt n notre caravane; et nous la complet.-imes par deux chasseurs de m«tn- ( »unr. t\cu\ nuileliers et trois mulets; mes deux compagnons de roule t'chaogèrcnt leurs bottes contre des espardllles catalanes , espèce de cofliiirne à semelle de chanvre tresse, qu'on ratla- ( lie au dessus dc la cheville par quatre rubans •le fil bleu. (Juant à moi , je gardai ma cbaus-

sure à mes périls et risques; et cette résolution nie valut Tlionneur d'enfourcher Tunique selle qu'on eut pu se procurer dans le pays. Nos deux autres mulets portaient de larges bats*) que mes deux Parisiens trouvèrent assez incommodes; mais par le fait je fus le plus mal partagé des trois. (Suite.)

r.e 7 Août MS99.

Par Victor Hugo.

C'était le sept août. 0 sombre destinée! C'était le premier jour de leur dernière année.

Seuls dans un lieu royal, côte à côte marchant, Deux hommes^ par endroits du coude se touchant, Causaient. Grand souvenir qui dans mon cœur

se grave!

Le premier avait Tair fatigué, triste et grave. Comme un trop faible front qui porte un lourd

projet.

Une double épaulette- à couronne chargeait Son uniforme vert à ganse purpurine.

Et Tordre et la Toison faisaient sur sa poitrine^ Près du large cordon moiré de bleu changeant. Deux foyers lumineux, l'un d'or, Fautre d'argent, C'était un roi ; vieillard à la tête blanchie. Penché du poids des ans et de la monarchie. L'autre était un jeune homme étranger chez les

rois, Tn poète, un passant^ une inutile voix.

Ils se parlaient tous deux, sans témoin, sans

mystère.

Dans un grand cabinet, simple, nu, solitaire,

Majestueux pourtant. Ce que les hommes font

Laisse une empreinte aux murs. Sous ce même

plafond

Avaient passé jadis, ô splendeurs effacées!

De grands événemens et de grandes pensées.

Là, derrière son dos croisant ses fortes mains,

■) Tacffattcl.

Ebranlant le plancher sous ses pas surhumains. Bien souvent l'Empereur, quand il était le maître, De la porte eu rêvant allait à la fenêtre.

Dans un coin, une table, un fauteuil de velours Miraient dans le parquet leurs pieds dorés et

lourds.

Par une porte en vitre, au dehors, l'œil en foule Apercevait au loin des armoires de Boule, Des vases du Japon, des laques, des émaux, Et des chandeliers d'or aux immenses rameaux. Un salon rouge orné de glaces de Venise, Plein de ces bronzes grecs que l'esprit divinise. Multipliait sans fin ses lustres de cristal; Et comme une statue à lames de métal. On voyait, casque au front, luire dans Tencoignure Un garde, argent et bleu, d'une fière tournure.

Or entre le poète et le vieux roi courbé, De quoi s'agissait il?

D'un pauvre ange tombé Dont Tamour refaisait l'âme avec son haleine; De Marion, lavée ainsi que Madeleine.

Qui boitait et traînait son pas estropié^ La censure, serpent, l'ayant mordue au pied.

Le poète voulait faire un soir apparaître Louis treize, ce roi sur qui régnait un prêtre; — Tout un siècle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs; Et que la foule vînt, et qu'à travers des pleurs Par momens, dans un drame étincelanfc et sombre. Du pâle cardinal on crût voir passer l'ombre.

Le vieillard hésitait. — Que sert de mettre à nu

Louis treize, ce roi chétif et mal venuV

A quoi bon remuer un mort dans une tombe ?

Que veut-on? où court- on? sait-on bien où Ton

tombe ?

Tout n'est-il pas déjà croulant de tout côté?

Tout ne s'en va-t-iJ pas dans trop de liberté?

N'est-il pas temps plutôt, après quinze ans d'épreuve.

De relever la digue et d'arrêter le fleuve?

Certe un roi peut reprendre alors qu'il a donné.

Quant au théâtre, il faut, le trône étant miné,

MVSKE KRANÇAIii.

Ktouffer des deux maias sa flamme trop hardie; Car ]a foule est le peuple, et d'une comédie Peut jaillir rétiDcellc aux livides rayons (Jui met le feu dans l'ombre aux revolulion.s: Vuis il niait Tbisloire, et, quoi qu'il en puisse cire, A ce jeune rêveur disputait s«<n aocètre? L'accueillant bien d'ailleurs, bun, royal, gracieux, Kt le questionnant sur ses propres aïeux.

Tout en lai^-> mi tux rois les noms dont on les

nomme, Le poète luttait fermement, comme un homme Kprls de liberté, pasj>ionné pour l'art, Hespeclueux pourtant pour ce noble vieillard. Il disait: - Tout est grave en ce siècle où tout

penche.

L'art , tranquille ei puissant , vj-ut une allure

franche ; Les rois morts sont sa proie; il faut la lui laisser. Il n'est pas ennemi, pourquoi le courroucer, Et le livrer dans l'ombre à des tortionnaires, Lui dont la main fermée est pleine de tonnerres? Celte main, s'il louvraïf, redoutable envoyé, Sur la France éblouie et le Louvre effrayé. On s'épouvanterait , — trop tard , s'il faut le

dire, — D'y voir subitement tant de foudres reluire. Oh ! les tyrans d'en bas nuisent aux rois d'en haut. Le peuple est toujours l:'i qui prend la muse au

root, (}uand l'iDdignation , jusqu'au roi qu'on révère, Monte du front pensif de l'artiste sévère! — Sire! à ce qui chancelle esl-on bien appuyé? La censure est un (oit mauvais, mal étayé, Toujours prêt à tomber ^ur les noms qu'il abrlto. Sire, un souffle iiti|irtj<frnt . loin de l'i-tfin'ir'^.

Irrite Le foyer, toul-à>conp terrible et lounioyant, Kt d'un art lumineux fuit un art flamboyant ! - D'ailleurs, ne iherchàt-on que la splendeur royale. Pour cette nation moqueuse, mais loyale. Au lirii itrs 'irands tableaux qu'offrait lo erand

Louis, Roi-soleil , ferondant Ua Ui ép«oout«, (jui, tenant sous son sceptre un monde en équilibre. Faisait Hacine heureox , l.iiss.<ilt Moljrre libre-

Quel spectacle^ grt^iïà Dieu! qu'un groupe de

censeurs, .Vrmés et parlant bas, Tils esclaves chasseors, A plat ventre couchés, épiant l'heure ou rentre Le drame, fier lion, dans l'histoire, son antre! —

Ici, voyant vers lui, d'un front plus incline, .'«ie tourner doucement le vieillard étonné, Il hasardait plus loin sa penst-e inquiète, Kl laissait de côté le drame et le poète; Attentif, il sondait le dessein vaste ei noir Qu'au fond de ce roi tris'e il venait d'entrevoir. Se pourrait-il? quelqu'un aurait cette espérance? Briser le droit de tous! RetraBcher à la Fraace, Comme on ôte un jouet à l'enfant dépité. De l'air, de U lumière^ et de U liberté! Le roi ue voudrait pas! lui, rui sa^e et roi

juste!

Puis, choisissuit les ■•Il fêmt ceiU «retUe

an^vste.

Il (iNait que les temps ont des flots sovverains; (Jijc rien, ni pont.s hardis, ni canaux sooCerrmias, JuiiKiis, excepte Dieu, nen n'arrête eC se doaipCs Le peuple qui grandit ou l'océan qui monte. Que le plus fort Taisseaa «oaUire ei se perd

souvent Qui veut rompre de front et la v.'»gue et le vent; Kt que, pour s'y briser, dans la lutte insens(*e, t»a a derrière soi, roche partout dressée. Tout son siècle, les nvors, l'esprit qn'oa veut

braver Le port méoie où U nef avnUt pu se sauver! Il osait s'effrayer, flls d'une Vendéenne. Corur n'.n\ant plus d'amour, mais n'a> .tnt pa«

de baine; Il suppliait qu'an Molie OB Peu crût un nKinent, I.ul qui sur le passé s'incline gnivement, Kt dont la piété, lierre qui s'eamcis», llelaa! s'attache aux rois eonine à lonie mine? I.e destin a parfois de fomidables jeux: I.rs rois doivent songer dans ces ji>«rs orsc^vx où, ner qui vietti, esprit des le«ip«, ■■«« abscnr». Perrière l'horlron quelque cho*e maraart! A quoi bon provoquer d'avance, ci totUcver Les cèuerations qu'on entend arriver?

Pour des regards distraits la France était sereine 5 Mais dans ce ciel troublé d'un peu de brume

à pcine^ Où tout semblait azur, où rien n'agitait l'air, Lui rêveur, il voyait par instant un éclair! —

Charles-Dix souriant répondit:

O poète I

Le soir tout rayonnait de lumière et de fête. Regorgeant de soldats, de princes, de valets, Saint-Cloud joyeux et vert^ autour du fier palais Dont la Seine en fuyant reflète les beaux marbres^ Semblait avec amour presser sa touffe d'arbres. L'arc de triomphe orné de victoire d'airain, Le Louvre étincelant^ fleurdelisé^ serein, Lui répondaient de loin du milieu de la ville; Tout ce royal ensemble avait un air tranquille. Et, dans le calme aspect d'un repos solennel, Je ne sais quoi de grand qui semblait éternel.

HoIjTOod ! Holyrood ! o fatale abbaye. Où la loi du destin, dure, amère, obéie.

S'inscrit de tous cotés!

Cloître ! palais ! tombeau ! qui sous les murs austères Gardes les rois, la mort et Dieu ; trois grands

mystères.

Trois sombres majestés!

Château découronné! Vallée expiatoire!

Où le penseur entend dans l'air et dans l'histoire Comme un double conseil pour nos ambitions^ Comme une double voix qui se mêle et qui

gronde, La rumeur de la mer profonde, Et le bruit éloigné des révolutions!

Solitude, où parfois des collines prochaines On voit venir les faons qui foulent sous les chênes

Le gazon endormi.

Et qui, pour aspirer le vent dans la clairière.

Effarés, frissonnans^ sur leurs pieds de derrière Se dressent à demi!

Fière église où priait le roi des temps antiques. Grave, ayant pour pavé sous les arches gothiques Les tombeaux paternels qu'il usait du genou! Porte où superbement tant d'archers et de gardes Veillaient, multipliant l'éclair des hallebardes. Et qu'un pâtre aujourd'hui ferme avec un vieux clou I

Prairie, où quand la guerre agitait leurs rivages, Les grands lords montagnards comptaient leurs

clans sauvages Et leurs noirs bataillons; Où maintenant, sur l'herbe, au soleil, sous des

lierres.

Les vieilles aux pieds nus qui marchent dans

les pierres.

Font sécher des haillons !

Holyrood! Holyrocfd! la ronce est sur tes dalles; Le chevreau broute au bas de tes tours féodales. O fureurs des rivaux ardens à se chercher! Amours ! — Darnley ! Rizzio ! quel néant est le vôtre ! Tous deux sont là, — l'un près de l'autre; — L'un est une ombre, etFautre une tache au plancher !

Hélas! que de leçons sous tes voûtes funèbres! Oh ! que d'enseignemens on lit dans les ténèbres

Sur ton seuil renversé.

Sur tes murs, tout empreints d'une étrange fortune, Vaguement éclairés de ce reflet de lune

Que jette le passé!

0 palais, sois béni! sois bénie, ô ruine! Qu'une auguste auréole à jamais t'illumine! Devant tes noirs créneaux, pieux, nous nous

courbons.

Car le vieux roi de France a trouvé sous ton ombre Cette hospitalité mélancolique et sombre Qu'on reçoit et qu'on rend de Stuarts à Bourbons!

S3om MUSÉE FRANÇAIS en'd)eiiit u>od)cnthd) etne S'îummcr. 2)ic «Poflamtcc eccfenbcn bit 9?ummern wod)CiitIicf) tit 9?udiranMiin^en monatltd). — 5ibcimcoiciit黫lHet(i filr 26 Sfîummein o^cr 6 momt 1 2;i)Ir. Êia Stbonnemeut uiUec 20 SRiimmcrn fintct nicfjt ©tatt. 3u bcuet)en ^urd) i'dmmtlid)t «iid)!)anMuiitjen unb <J3onanitcr.

^clefcll), Drucf unfc SSerlag oon ^cihaQ^n S ^Irtftnfl.

yième Année.

T^mm

CHOK DE LITTÉRATURE,

tire

DES ]«IEU.liElR§ AVTEI'IIS

TAXT ANCIE>fS QUE MODERNES,

par O. Mj. JB. JTOIjWIP, prof, et DR., et C. SCMft/rZ, dr.

Par ViBxxKT,

C Suite.)

Ma selle ^ qai datait au moins des guerrr» de la république ) avait subi tant ée raduubs, qve ses aspérités se mirent dès Tabord en lutte perpétuelle avec mes pauvres os. Elle avait de plus acquis la veille une trist« célébrité, en tombant dans un précipice entre un mulet et un homme. L'homme en rivait été quitte pour trois contusions et une écorchure^ parce qu'il avait eu le bonheur de s'accrocher à un buisson, mais la bête avait roulé jusqu^au torrent où elle é(ait restée sans vie; on avait passé la nuit à sécher cette selle de malheur, et je la crus destinée aux mêmes aventures, quand à la descente du villai;e, ma maudite mule se mit à lancer des ruades qui no finirent qu'à la premicre montée: les muletiers ne concevaient rien à ce caprice; j'avais, disaient-ils, la meilleure béte du pa>s quVIIr parcourait depuis vinj»t ans, tout le monde l.i rnnn.il^saif, lui rendait la rarme justice et la saluait du nom de /trt(/, parce qu'elle avait le poil d'une sooris. Mais à chaque rampe descrnH.nnte les niadri recommencèrent de plus belle, et il fkilut en chiTcher la cause ; oa découvrit nlor« que le cuir de la croupière , ayant «Jr sècbê trop près du feu, s'était raccornl et durci k tel

point, que le cuir vivant de la pauvre RaU en était cruellement pénètre, et que j'aunis pu être victime de sa colère^ sans qu'elle m'en rnulùc à moi de Tavoir enfourchée. On rétablit 1 haïao nie entre les deux cuirs à l'aide de quelques chiffons, et je pus affronter sans risque les corniches des abimes que j'avais à fmgfnrir: j'étais nissuré d'ailleurs par un usage qal tient au pavs et qui garantit en quelque sorte la vie du voyageur. Le mulet qui a l'honneur de porter un homme a le privilège de passer contre le rocher et de laisser le précipice an auJei qui ne porte qu'une chose. Mais comme ces mulets alternent (t qu'ils n'ont pas l'esprit de deviner quelle est l'espèce de fardeau qui pt-se sur leur tTbine, le b.îton du muletier supplée assex sonrent à le«r intelligence: et pour éviter ce bâton, qai tend tt»ujours à les écarter de l'abfne , Ils serrent si fort leur cavalier cnnirr le rocher qoe son ff y laisse une partie de fon cpidcnne, sans prèjndice des bui^^on^ èpinrut qui se trouvent josle au niveau (' x

A partir d'tMet(a, nous dîmes adien aux aloêt, .iu\ grenadiers et aux oliviers. Les noyers, les .....,, ^. .. ,...,. . .. — 'irrrent, ainsi ^'•n ! , : , que les RenssO-

tonnais appellent limmpomréey et dont aucun nnturaJteie n'a pu nM réréltr le nom sciendflqne. Cet arboste avait nt'iBe 6gurr dans an procès récent; ci l'avocat rerpt£n.ioais , ne sacfeMK comment le nommer, s'en « tait Urè par nue cfr-

MUSKE FRANÇAIS.

conlocution qui laissait aux pa^'sans catalans la responsabilité de leur appellation hasardée.

Nous nous trouvâmes bientôt en face du village de Canavcilles, perché à mille ou douze cents pieds de haut sur la montagne de ce nom; et, comme nous étions surpris de la position que ses habitaus avaient choisie, un de nos chasseurs nous en raconta la cause. Ce village était autrefois situé au pied de la montagne et sur le bord même du torrent ; il avait pour patron un certain saint Godric , dont nos légendes ne parlent point, mais qui avait, comme tant d'autres, la vertu de faire la pluie et le beau temps Les colons, privés d'eau depuis six mois ^ s'en prirent au saint; ils lui trempèrent les pieds dans la rivière; et, après dix jours d'une nouvelle attente, voj-ant que leurs vœux n'étaient point exaucés, ils l'y plongèrent jusqu'à l'occiput. S.iint Codric se fâcha; il déchaîna un effroyable orage sur la contrée. Le torrent sortit de ses cavités profondes, et emporta les débris du village dans les plaines d'Ule et de Perpignan.

Ce fut alors que les Canaveîllois Au sommet de leur roc bâtirent leur refuge; Et je défîrais le déluge De les noyer une seconde fois.

Le torrent est fort curieux à voir dans cette partie de la route. Ses eaux roulent pendant un quart d'heure à travers les sinuosités de deux montagnes de schiste, qui s'élèvent à pic sur ses bords à deux cents pieds de hauteur; et l'un de ces détours porte depuis 30 ans le nom de La mort de Galliffe y en mémoire d'un paysan qui, rentrant de nuit à Oletta sur des jambes affaiblies par les libations d'une fête de campagne, tomba de toute la hauteur du précipice et s'écrasa contre une des pointes de granit qui hérissent le lit de la rivière. Cette histoire, et celle d'un marchand récemment assassiné par un douanier dans les mêmes parages, nous conduisirent jusqu'au village pittoresque de Thuès^ où notre caravane s'accrut d'un aubergiste, plus d'une ânesse chargée de munitions de bouche et d'une outre au large ventre, destinée à faire raison auz dix gosiers altérés dont nous avions fait recrue. Ce village

do Thuès est ombragé par des noyers énormes dont les cuisiniers du pays n'ont jamais tiré un cerneau ; mais ce bel arbre nous quitta comme les autres, et une campagne triste^ déboisée, aride, nous conduisit jusqu'à Fontpédrouse. Ce village est dans une position fâcheuse; une montage à pic le domine, et on nous montra les débris d'une maison qu'un éboulement venait d'emporter. II ne tint même qu'à nous de croire, comme le voulait notre cicérone^ que le vent seul de cette avalanche de terre et de schiste l'avait renversée avant qu'elle en fût atteinte. On se demande ici par quelle issue on sortira de l'impasse de montagnes où nous nous étions engagés. Nous apercevions seulement en face de notre auberge un arceau cfe roche fort étroit^ jeté par la nature sur le torrent de la Têt qui s'en échappe en cascade écumante; et nous étions loin de nous douter que ce fût là le chemin de Montlouis, ou, pour parler plus officiellement^ la route royale de la Cerdagne. Mais, après avoir passé sous cette arche naturelle, nous abandonnâmes la route pour nous jeter à gauche dans les sentiers âpres et raboteux qui mènent à Prats de Balaguier.

Plus de plaines ni de vallons; Mais une montagne rapide.

Ou grimpait ma mule intrépide Par zigzags et par échelons^ Des prés grands comme des salons.

Enclos d'arbres et de buissons.

Couverts d'une verdure humide.

Qu'arrosait l'eau fraîche et limpide De trente ruisseaux vagabonds.

Et roulant par sauts et par bonds Dans les flots du torrent avide Qui grondait au pied de ces monts.

Des hauteurs sauvages du chétif hameau de Prats , nous découvrîmes sur notre droite la citadelle de Montlouis, le plateau de la Cerdagne française, les montagnes du Capsire et les pics de l'Arriège , où les neiges défiaient encore les ardeurs de la canicule qui nous avaient désolés la veille^ et que déjà nous commencion ? à regretter. Pendant que nous admirions ce point de vue, nos mulets essouflés s'étaient élancés vers

MLSKK FRANÇAIS.

ii:>

une fuDtaioc ou ils espéraient vainement se désaltérer. Cette incartade leur valut une vulée de coups de fouet, et nos mains, subitement glacées par l'eau de cette source^ nous firent excuser la brutalité des muletiers dont les juremens énergiques feraient la fortune de nos romanciers à la mode. Ces juremens «-taient carail et ira de dèoûf dont le premier n'a point de synonyme dans notro langue, et dont le second n\-i pas besoin d'être traduit. Au reste, les prêtres catalans ne s'en gênent pas plu-; que leurs paroissiens, et ils n'y attachent pas plus d'impurtauce que les dames italiennes à leur cazzo.

A quelques pas de l'rats de Balaguier, dernière habitation de cette partie des Pyrénées, sont les restes d'une tour carrée, que les geus du pays assurent avoir été prise sur les fSarrasins par Cliarlemagne. Nous saluâmes cette ruine du huitième siècle, et suivîmes une corniche fort étroite, pratiquée par les chasseurs et les bergers sur les bords d'un nouveau torrent qui mugissait ii deux ou (rois cents pieds de profondeur au-dessous de nous. Aprt-s deux heures de marche, nous fimes halte sur un plateau tapisse de verdure, auprès d'une excellente source où nos mulets eurent enfin la permission de se désaltérer. Le goût en était délicieux , et nos guides nous firent remarquer la propricté qu'elle avait de friser cl rouler les feuilles d'oignon qu'on y trempait. Nous nous trouvâmes là en compagnie d'un troupeau de brebis, de trois chevaux étiques, et «le quatre f.uuhrurs qui faisaient leur provi.iion d'herbe pour Phi ver. Nous y vimes encore des lit.s «le liergcr assez, incommodes. C'était une caisse de bois de sapin nyant tout au plus quatre pieds de loo^i et .<%urmootéc d'un couvercle qui lui donne l'apparence d'un rcrcucil. Si le berger .n'y I • 1er par le froid glacial des nuits d'automne, ou n'a plus qu'une (o%%c à creuser, la birre est toute faite. .Nou.i vîmes encore quelques carrés ilr sriglo ciMirsemé et ù peine en fleur au mois d'août ; mais ce uc furent bientôt que des ntou- Ugnos du schiste, «les précipices, et quelques rares pelouses couvertes de cet nconit-napel qu'on appelle custjUi' du diablf , de bui^^unn de

rose alpine, et surtout de forts beaux plaui* d'ellébore.

Kpi^ramme du créateur, Oui les a larj^emenl jetés sur ces abîmes,

l'our les offrir au voyageur Pont le pied téméraire ose gravir leurs ctœes.

Il n'y a de variété dans ces vastes osMfliess du globe terrestre que de larges èboulemens do granit gris qui tranchent sur le schiste noirâtre de ces hautes régions. J'ai mis une demi-heure pour franchir à pied une de ces vastes ruines, et me suis reposé, au bout de cette rude promenade, sur une large pelouse aussi rase qu'un lapis de billard, semée çà et là de quelques pins rabougris , de monceaux de neige refractaire, et au milieu de laquelle j'ai trouvé une large table de marbre blanc, polie par la nature, et entourée d'une belle couronne de rose alpine. Le roc des boucs ^ l'une des sommités de la contrée, dominait cette pelouse au coucbaui et l.i séparait de l'Kspagne. In autre roc pjt ramidal la bornait au midi, et do sa base sortait en écumant une des trois sources du torrent que nous venions de remonter. Ce roc des boucs nous avait menacés toute la journée. D'épais noa^es s'amoncelaient sur sa tête neigeuse; quelques ;;outtes de pluie nous prtdisaient un orage: eC notre guide nous promettait même le spectacle il'uoe tourmente. Le ciri ne jugea point à propos de lui donner raison. Il ne veut p.is que < ( u\ qui se nulcnt de mener les autres se tar- ^(irnt d'infaillibilité. Le roc des boucs n'onvriC point ses cavernes; nous n'eûmes p."is le plus petit coup de tonnerre i« inscrire sur nos tablettes, rt ce fut grand dommage, car on nous assurait que les écho.s de ces montagnes Boos auraient fait entendre Ir plus effrayant des tapafes célestes. J'ost* à peine parler d'un (ms nua^c que \c géant se contenta de w'expédier pour »e •ionncr une Idée de .sa puissance. Je marchais seul f eu a\ant des autres, par un scntirr q«c les fraudeurs avaient frayé, cl sur une terre où l.i mousse même nr trouvait pas à Tr|;êirr, quand le. nuage vint m'cnveloppcr de ses noirs tourbilluns et me dérober tnèflie U vnc da cào»

inin dont je suivais les raboteux contours. Peu jaloux de m'égarcr dans ce pays perdu, je poussai un cri qui retentit de rochers en rochers, et mes compagnons m'ayant répondu^ jo m'assis à terre pour attendre qu'il plût au Ciel de me rendre le jour. Ce ne fut pas long; le brouillard recula en tourbillonnant vers le roc des boucs qui me l'avait envoyé, et je me trouvai à six pieds d'un précipice au bord duquel était plantée une croix de sinistre présage. Je lus en effet sur sa tige de fer que là était tombé naguère un Antoine Denazet de Planèze. Avis au lecteur, me dis-je avec un léger frisson. Ce passage doit être terrible pendant la tourmente. Il est au sommet d'une montagne escarpée, la seule qu'on puisse gravir: et, comme le sentier y tourne subitement du nord-est au sud-ouest, il doit être impossible d'y tenir contre la violence du vent. L'air était heureusement fort calme, et à cent pas de l'abîme la route n^offrait plus le moindre danger. Elle était pratiquée sur le revers d'une montagne de sable noir, dont la rampe immense et parfaitement unie n'avait besoin que d'une couche de neige pour offrir aux amateurs une excellente montagne russe. C'est à sa crête que nous atteignîmes enfin l'extrême frontière de la Catalogne^ et que nous eûmes le plaisir de faire une centaine de pas, ayant un pied en France et l'autre en Espagne. Il était alors six heures du soir,

Ou pour parler plus poétiquement. Le dieu du Pinde et son char de lumière, Et ses coursiers plus légers que le vent Avaient franchi sur le haut firmament Tout l'espace d'un hémisphère,

depuis que les jambes de nos mulets et les nôtres gravissaient péniblement des montagnes arides; notre guide nous avait promis sept heures de marche; nous en comptions déjà douze, et il nous en restait cinq à faire pour arriver à l'étang de Carança, où nos montures pouvaient seulement trouver de quoi paître, et nous une baraque où passer la nuit. Les pauvres bêtes se soutenaient à peine, et si elles avaient connu lo secret de l'anesse de Balaam, il est probable

qu'elles nous auraient priés de les porter ellesmêmes. Mais nous étions peu disposés à leur rendre ce service ; on nous annonçait d'ailleurs des chemins affreux; la nuit devait nous atteindre au milieu des précipies, et il nous paraissait aussi impossible d'avancer que de rester où nous étions. L'air était glacial , je grelottais sous mes habits d'été. Nous apercevions, il est vrai^ au bas de la rampe dont nous occupions la crête, un carré de pierres noires: c'était une des cent cabanes bâties sans ciment par les soldats du fameux cordon sanitaire de la restauration, et qui servent aujourd'hui de retraite aux contrebandiers dont cette frontière abonde ; mais il n'existait à notre portée ni un brin d'herbe pour nos mulets ni une «illumette pour nous réchauffer. Nous fûmes tentés de rosser notre guide, comme font les sauvages quand ils sont mécontens de leurs dieux. Mais dès les premiers éclats de notre colère, il nous proposa pour gîte un lieu de dévotion situé en Espagne: „Vous y trouverez, dit-il, bon nombre de pèlerins, bon lit, bon feu, bonne figure d'hôte, et nous y serons dans une heure." Il n'en fallait pas tant pour nous décider.

La lumière d'un phare et l'aspect d'un bon port Auraient moins flatté l'équipage D'un vaisseau battu par l'orage.

En un instant nous fûmes tous d'accord.

Aucun ne s'informa si notre caravane.

Race libérale et profane^ Sans passeport ni sauf-conduit Près d'une église catalane.

Pouvait en sûreté reposer une nuit.

Nous franchîmes gaîment la ligne imaginaire.

Qui séparait du sol de la servilité Et du fanatisme arbitraire La terre de la liberté; Et comme la joyeuse bande D'un fraudeur ou d'un conquérant, Sur les états de Ferdinand, Nous fondîmes en contrebande.

C'est par le col des neuf fontaines que nous pénétrâmes sur les terres d'Espagne. Cette gorge, appelée Nnuton , dans la langue du pays^, tire son nom de neuf sources dont les eaux réunies forment plus loin un torrent qui va se perdre dans la Tête. La coupe de cette partie des Py-

ML'SKE FR.WÇAIS.

rénées peut être représentée par un compas ouvert à angle droit, et dont le .suinmet forme la séparation des deux royaumes. La descente est fort rapide, et c'est à moitié de cette rampe qu'on rencontre les neuf sources. On marche dés-lors sur une pelouse humide et glissante qui se proloogue Jusqu'au saint lieu où nous allions demander l'hospitalité. Ce rcndex-vous de pèlerins se nomme Notre-Dame-de-Nouria. Il nous apparut au détour d'une montagne, au pied d'une forêt de sapins qui sert à chautfcr les cuisines de ce caravansérail sacré; et le premier objet qui frappa nos regards fut un gros moine de Saint-Dominique, à face luisante et réjouie, ;i qui notre arrivée ne causa pas même de la surprise. L'n de nos Parisiens «'étant vanté de parler castillan , devint naturellement notre interprète, et salua le moine de quelques phrases sonores; mais un malin sourire du jacobin nous fit supposer que notre orateur parlait mal l'espagnol ou que le moine ne l'entendait pas lui-même. Celui-ci se hAta de nous tirer de peine en nous disant d'un ton presque goguenard : , , Parlez-moi tout bonnement français;" et sur la demande d'un refuge pour la nuit: ,,Hendez-vous au sanctuaire, ajouta le bon moine, le saint pure vous logera.** Cette dernière qualification s'appliquait tout simplement au curé do cette église comme à tous les prêtres espagnols du même état; cl le sanctuaire n'était que le quartier le plus considérable de In sainte hôtellerie.

Le saint père vint au-devant de nous. Il nous salua en catalan, seul idiome qu'il connût, quoiqu'il eût déjà passé quatorze bons lu.slri's dans Ir pays de Cervantes, et nous filmer introduits par lui dans une < hauibrc dont lums fîmes de suite notre réfectoire. Notre aubrrf;is(r do Thuès s'emparait en même temps de la haute et spacieuse cheminée d'une cuisine : il y empil.^tt les sapins et les rhododendrnn.s, comme s'il eût etè le maitro des fnrêta de la contrer, et nous fûmes enveloppés à l'instant des épais tourbillons «l'une fumée qui cherchait à s'échapper par \vn portes et par les fenêtres. Ce caravansérail se compose d'nno église fort obscure, flanquée de deux vastes corps de toRls: celui de gauche, qu'on nomme le

sanctuaire, est di?îsé en quinze ou vingt cellules au premier étage, un grand porche et une écurie au rez-de-chausMee; celui de droite, plus SfMcicux, renferme les modestes appartemeos du saint père et du moine, et de vastes galeries où couchent pêle-mêle les pèlerins du commun. C'est au premier que se trouvent ces 1«b^s ëorioirt au milieu desquels s'ék-ve une cbeniaée d'aae singulière fabrique. C'est une chambre de quinse pieds, autour de laquelle re^e un divan de pierre. Le foyer et le tujau en occupent le centre, et trois ou quatre crémaillères sont suspendues à la voûte. Trente Espagnols des deux sexes élaieat assis ou accroupis autour du feu; et chaque famille y faisait sa cuisine. C'était un amas confus de rôtis, de ragoûts, de chocolatières, de grils et de marmites qui exhalaient une odeur de graisse à déchirer le gosier; et la gravite silencieuse «<" roif .. cohue n'était troublée que par les vagi— > de trois ou quatre enfans à la

mamelle , ou par le grognement monotone des nourrices qui les endormaient. Le rex-de-cbaussee de cette aile du caravansérail était réservé aux étables, à la boucherie; et un parc d'une centaine de moulons attendait au dehors que les besoins des pèlerins détermin.i-sseut le noni!'rr des victimes.

L'église était remarquable par la ru S-- • lie ses ornemens. Le chu'ur était sépare de la nef par une épaisse grille de fer; les murs et les pilastres en étaient dorés jusqu'à la voûte; l'autel «tait surcharge de cand« labres d'argent ou do M-rmeil , et sept lampes d'.trgent y étaient suspendues par «les chaînes du même métal. .\ttdessus de lautcl était une fenêtre a travers laquelle on <lècouvr.iit l.i précieuse madone couronnée de pierreries , et vêtue d'une riche robe tie soie, à lames et ;t frange» d'argent. Le jacol>in me conduisit dans l.<« chambre de la \ lerge» r( me lit rein.irquer *ur la porte les armoiries du comte de Peralada, dont la munificence avait f.ut les ft-ais de cette cellule et d'une partie d« ses ornemens. Deux .irmoires pLict^es émm» l'aitichambre renfermaient, l'une le « eailarto 4a c«r« , l'autre la garderobe de la Vierge. J'ai cooiptc trente petites r«»bcs fort riches, ce luxe de vc-

MUSKE FRANÇAIS.

temeDs ferait lionte à nos petites maîtresses. Le moine ne demandait pas mieux que de satisfaire ma curiosité sur l'origine de ce lieu de dévotion. Saint Gil avait choisi cette Thébaïde pour y pleurer les péchés du monde. Il s'était retiré dans une grotte avec une petite statue de la vierge Marie, et n'avait pour mobilier qu'une cloche et une marmite. Cette précieuse marmite suffisait à tous ses besoins et à ceux des fidèles qui le visitaient. Les bergers des environs la remplissaient de fèves qui cuisaient d'elles-mêmes; et une fois pleine, quel que fiit le nombre des pèlerins, elle devenait inépuisable.

Mais les saints et les solitaires Sont soumis comme nous aux humaines misères^

II faut vieillir, il faut mourir.

Telle est la loi du monde, et tout comme nos pères,

Nos enfans doivent la subir,

Malgré le progrès des lumières.

Saint Gil vit venir son heure, il ferma l'ouverture de sa grotte, et alla se faire enterrer ailleurs. Les générations se succédèrent sans visiter ce mystérieux souterrain ; mais au bout de trois cent soixante-cinq ans, un bouc ayant creusé la terre avec ses pattes, en fit jaillir une lumière extraordinaire: le bouc s'enfuit de peur, le berger courut au village pour aunoncer cette nouvelle. Le clergé vint en procession et reconnut la grotte de saint Gil. On y trouva la madone parfaitement conservée, un cierge qui n'avait cessé de brûler, sans se consumer, pendant quatre siècles, et la marmite pleine de fèves aussi bonnes que si on venait de les cuire. On recueillit ces précieuses reliques^ et la procession se remit en marche pour les emporter au village, mais la madone, au lieu d'avancer, recula de cinquante pas au-delà du torrent , et aucun bras humain ne fut assez fort pour l'arracher de la place où elle s'était arrêtée. On y fonda l'église de Notre- Dame de Nouria, une chapelle fut bâtie autour de la grotte saint Gil; je l'ai visitée, j'ai vu le bas-relief de plâtre où sont le bouc et le berger.

C Suite. )

Par MoLK - Gentilhomme.

liC Père et le Fils.

En l'année 1660 et par un bon soir de printemps, un vieillard, dont le costume plus que modeste était loin de trahir la noble origine^ et une jeune fille d'une exquise beauté, suivaient silencieusement l'étroit chemin creusé à mi-cote sur le flanc droit de la Clyde et qui mène de Lanark à Stone-BjTcs. Une singulière délicatesse de formes, apanage ordinaire de l'aristocratie de naiissance, annonçait chez lord Graham et sa fille l'habitude de cette vie nonchalante des cours, qui se nourrit d'ennni et d'oisiveté. Aussi le vieillard paraissait-il aspirer ardemment au terme de son voyage. Quant à Lucy, ses membres frêles commençaient bien à demander grâce; mais à vingt ans, on a l'amour-propre du courage et l'on ne se plaint qu'à toute extrémité. Elle ne voulait point s'avouer vaincue, et usant de mille stratagèmes pour abréger la route, tantôt elle cherchait à se rappeler les refrains populaires qu'elle avait entendus en posant le pied sur la terre d'Ecosse , tantôt elle riait de sa propre fatigue ou s'efforçait de communiquer à son père quelques-unes des émotions que soulevaient dans son âme tous ces étranges spectacles d'une nature sauvage et inconnue^ espèce de monde magique dont l'aspect la faisait alternativement passer de la surprise à FeAfroi et de l'effroi à l'admiration.

— Quel magnifique tableau, disait Lucy> et que toutes les merveilles étincclantes de nos cités seraient pauvres et mesquines auprès des sombres beautés de ce désert. Comme ces sapins s'élancent fièrement au-dessus de nos têtes et et que leur dentelure noire se découpe bien sur l'horizon! Et ces rochers énormes qui se penchent comme pour nous regarder, ne dirait-oo pas des géaus immobiles, étendant les bras sur le torrent qui gronde, et prêts à descendre dans

MUSIiK FRANÇAIS.

l'abîme? ne trouver-vous pas, mon père, que Tombre fraîche de ce sentier, d'où nous apercevons récume blanche de la Clyde à travers la fumée transparente de ses eaux, a quelque chose qui pénètre Tame et transporte Timagioation ?

— Je n'ai plus votre enthousiasme, Lucy, répondit le comte avec un morne sourire, — et lu vieillesse, en refroidissant l'esprit, transforme les aspects qu'embrasse Toeil fatigué. Bien avant que le sang se fi;;e dans les veines, la poésie s'éteint dans le cœur. Cette belle nature , que vous admirez, parle un langage que je ne comprends plus, et pourrait-il en être autrement, Lucy? nous saluons tous deux la vie, vuus d'un cri d'espérance, moi, d'un regard découragé. Vous arrive/-, moi je pars. Kt je n'en af point de regret, car la tombe me donnera ce que la vie m'a si long-temps refusé: le repos.

— .Mon père, éloigne/, ces tristes pressentimens. iNotre sort ne va-t-il pas changer? notre exil n'est-il pas fini? ne savons-nous pas, de source certaine, que rinfluencc du long parlement diminue de jour en jour et que I'.\ngleterre, affaiblie par tant do blessures, tourno ses mains suppliantes vers rétoile brillante de la royauté qui remonte à l'hori/on ? \ ienne le triomphe de Charles II, et le calme no sera-l-il pas assuré û vos vieux jours?

— Oui, le rétablissement do Charles est prociiain. Mais sacher.-le bien , Lucy, le soleil le plus pur traîne après lui des vapeurs ardentes, et CCS vap(*ur.s finissent par ftirmer les tenjpète.s. Charles sera roi, mais, ccMunio un vent d't»rage, le souvenir do la rrpub!i<|uc agitera, long-temps encore, le tlot po|)uluire. Là encore, Il y aura lutte, il y aura combat. Ah»rs, malheur au pilote vieilli dont le coup-d'aMl sera coupable d'iuccrlitudc ou dr paresse! c'est lui que le n«»i engloutira.

-Ce que vous dites là, mon p«rc, pourrait arriver, si vou.i n'avirr. résolu «Ir vou^ tenir ù l'ccort itcs tiMirmrntr.<i politiques «jnr l'avenir réserve à l'Angleterre. Nous no rriourneron"! à Kdimbourg qu'aprr.s l'entier r(*(.-ibli^!sement ilr l'autorité légitime. Ju'ique-là, qu'avoni^-nous a redouter? nous vivrons dans une retraite pro-

fonde, et je ne crois pas que le bruit des guerre» civiles vienne jamais tirer de leur sommeil les échos du vieux château de Loch-Tall...

— Hélas! ma pauvre enfant, reprit lord Graliam d'une voix sombre, — vous oubliez que lorsque le présent nous fait grâce, le pasM moua poursuit de ses souvenirs... En franchissant le seuil du cliàteau de Loch-Tall, je ne pourrai m'empéchcr (le songer à mon frère, — à votre oncle ,— dont tant de fuis on vous a raconte l'histoire. Ouand nous verrons ces cours abandonnées, ces grandes salles froides et vides, dont les portes n'ont pas été ouvertes depuis sa mort, nos yeux se rempliront de larmes, car nous nous rappelleroM que la hache a coupé la plus noble branche éê notre race , et que nous devons cet héritage as bourreau.

Ces paroles pénétrèrent Lucy d'une triste émotion. Klle continua à marcher en silence; mais bientôt elle s'arrêta et fit signe à son père de prêter l'oreille à un bruit qui grossissait m cha- •jue pas.

— Ou je me trompe fort, dit la jeune fille, ou ce que nous entendons n'est autre chose que le bruit de la cataracte de Stone-Byres.

— Nous nous arrêterons au village^ dit le comte en doublant le pas.

Kn moins d'un quart d'heure, ils parviorOil à la cataracte dont les mugissemens furieux se mêlaient aux premiers sifflemms de la bise de soir, rt découvrirent, nu foml de la \allér, quel- (jues feux épars çà cl là dans l'ombre: lord Grahain respira.

l'était fête à Stone-B,% res, fêle modeste et >imple comme celles de Ct»us les pau\rr^ htiur-i d'Kco.v<io. Le matin, une prière en commun au p.!- (roi) du lieu, le soir quelques d.in.seri .sous les grands chênes à la lueur de» eloile». L'arrivée de deux étrangers , à pareille heure , « t.ait presque un événement ; Il f n r« lulta une lettre interruption il.ins les jeux des villageoi.i. .Mais Luc.^ ■• leur laiss:t pis le temps de satisfaire leur cariosiic, car a,> ant avisé «Me Miberge d'appareace CDUvenable, elle aborda un vieillard assis s«r la porte, et s'informa si son perc et elle pearraient se reposer d«n'« s.i nt.iison.

— Par saint André, dit le montagnard en souriant, il faudrait que le vieux Burk-Staane fût aveugle et sourd pour ne pas se laisser prendre 51 ces jeux charnians et à cette voix de syrène. Entre/, ma belle enfant, entrez; vous avez Tair fatigué. Justement le souper est tout prêt: fautil vous le servir?

— Mon père et moi, nous avons bien besoin de repos, dit Lucy.

— Bah! reprit Burk, ce sera l'affaire d'un instant; soupons d'abord et nous verrons ensuite. Je reviens dans la minute.

Burk sortit. En même temps un jeune homme de vingt-huit ans environ parut à l'autre extrémité de la salle. Bien qu'on recouniit sur le visage du nouveau venu le type de rudesse particulier aux enfans des montagnes, il portait dans toute sa personne un air de distinction qui n'échappa point à la clairvoyance de Lucj'. Tl s'assura que Burk-Staane ne pouvait plus l'entendre^ et s'approchant avec mystère du^noble voyageur:

— Vous êtes lord Graham, lui dit-il.

— C'est vrai, balbutia le comte interdit.

— Vous venez prendre possession du château de Loch-Tall?

— C'est encore vrai.

— L'homme à qui vous avez parlé ici sait-il qui vous êtes?

— Non.

— Tant mieux. Je me charge de le lui apprendre.

— Mais, monsieur, dit lord Graham en le mesurant de la tête aux pieds, que devons-nous penser d'une semblable inquisition? Avez-vous reçu du ciel le don de pénétrer les secrets des hommes, — ou plutôt la police de cette pauvre république aux abois vous a-t-elle chargé de nous surveiller et de nous suivre?

— Je ne suis ni devin ni espion^ et la mission dont je m'acquitte est une mission de paix et de salut. Je vais bien vous surprendre, car rien de ce qui vous toUche à l'heure présente ne m'est étranger. — Vous étiez à Dernstall, sur la terre

d'exil, lorsqu'un avis du général Monk vous a rappelé à Londres. Là on vous a annoncé le prochain rétablissement de Charles II, votre roi et le mien, — et votre premier souhait a été de revoir cette Ecosse chérie où vous aviez laissé tant de souvenirs. On vous a restitué vos droits sur le fief de Loch-Tall, et c'est, appuyé sur ces droits sacrés, que vous venez ouvrir cette porte si long-temps verrouillée et rendre son maître au vieux manoir...

— Tout cela est vrai, dit lord Graham, — et demain j'espère...

— Non pas demain, — interrompit le jeune montagnard, — et voici pourquoi. Pendant qtie vous voyagiez à petites journées, côtoyant nos torrens rapides et l'œil borné par l'horizon de nos rocs sauvages^ vous ignoriez ce qui se passait à Londres, — vous ne saviez pas qu'une nouvelle éruption avait ouvert les flancs du volcan mal éteint. Oui, mylord, la république a ramassé sou épée, et notre cause, — la cause de Charles II, — a reçu un violent échec. Le général Lambert s'est évadé de la tour de Londres et rallie ses troupes dispersées; sans doute ce n*est là qu'un revers passager et la justice de Dieu triomphera... En attendant, il faut courber la tête, et demander à la prudence la victoire qu'un courage aveugle ne ferait que compromettre. Et maintenant, il me reste à vous dire, pour vous prouver que ma science n'a rien que de naturel et d'humain , que je tiens ces reoseignemens de votre ami sir Horace Ashlej-, capitaine de l'armée royaliste, qui me les a envoyés par un courrier dont le cheval, lancé au galop sur la grande route, n'a pas eu de peine à vous devancer d'une trentaine d'heures.

— Sir Horace Ashley! s'écria Lucy avec un mouvement de joie qu'elle réprima aussrtôt; puis elle reprit tristement: Eh quoi? de nouveaux dangers! que faut-il faire, bon Dieu!

^teUfelt. î)rucf unt) OSerlag oon iBeINden ^ j^iafing.

yiime Année. N'». 16.

CHOIX DE LITTÉRATURE

tiré

DBS ]»[i:il.l.EirilS AlTJËl'ItS

TANT ANCIENS QLE MODERNES

par O. Et, JB. W^OI/VW, prof, et dr., et C. HCMLTZ» dr.

orienitifes.

Par VlKNNKT.

(Suite.)

C-KTTR légende me fut racontée par le jacobin; mais je ne sus que penser de lui, lorsque interrogé par moi sur une centaine iVfx-voto qui tapissaient les murs de Tégllse, 11 mo répondit d'un air assez, dégagé et presque comique: ,,Ce sont des miracles ;'M*incrédulité était sur sa ligure. Il est évident qu'il s'était gAté en France, où, pendant le régne des cortés, il était venu demander an asile. L'arclievrque de TuuIou.se lui avait donné une cure dans son diocèse, et il .s'y trouvait si bien, qu'à la restauration de Ferdinand par lu duc d*Angouléme^ il ne songea point à rentrer dans s<»n couvent. ,,.Mais, ajouta-t-il, votre révolution de juillet m'u fait peur, je suis rentré en Ksp.ijjne et j'ai eu tort. M j'avais su que votre IMulippo n'était pas un man;;«'ur d"Iu»inmeS) j'aurais gardé ma cure."

Apre.^ l'histoire de la madone cl du jacobin, vint cello do la marniite: c'est la plus curieuse des trois. Cet ustensile merveilleux, altachr par une chaîne de fer sur un banc de l'église, a la double vertu «le faire de« cnfans aux fominrs stériles, et de dire la vérité aux maris sur unr cliosc qu'il est toujours plus .'«ago de ne pas approfondir. Il .suflit de mettre la tète dans la

inarniltc pendant l'espace d'un pater, et le miracle est accompli.

L'époux jaloux d'une coquette Peut s^assurer par là de sa (idelite ;

yuaud le patcr est récité,

►>'il relire aisément sa tHe,

Son honneur est co sûreté.

Mais si la marmite impolie Dans sa bouche de fer retient le pelerio,

Dans le ré<;iment de Vulcaia

Il est eor(>lé pour la vie, Et peut en appeler à sa philosophie,

Ou se venger ^ur sou vui>io.

Malgré l'exemple de dix Kspagtols qui sont venus dévotement tcuter l'aventure, nous avons mieux aime croire à la vertu de nos femmes. Ouaut aux pèlerines Infécondes, il y a un prca- I.iliie qui rend le miracle moins difBcUc, et C6 préalable est une confes^siou trie à tête (Uns Ia ( hambre du saint père. L'Age du curé actuel est capable de décrier la marmite; mais ai le moine lui supplée, l'épreuve doit être infaillible ou les saints n'ont plus de vertu. O jacobin app.irtient à un couvent de Barcelone, et ne séjourne à Nouria que pendant le mois d'août. .^on unique fonction étant de pr«'<^her, nous eÙMea le soir un sermon de lui, en langue calal«ue, sur le jugement tiernier. et noim fûmes fort ctoanea d'entendre sortir de sa bouche irritée les noms de PiroQ^ de Voltaire, de Jean - Jacques qui avalent, disait-il, emkrtnè li religion.

Ml'.SKK FRANÇAIS.

Ce n'était point assurément

Pour les pèlerins indigènes Qu'il avait joint au dernier jugement

Ce lieu commun do nos gridalnes.

Les bonnes gens en niandillo, en benef,

Qu'il groupait autour de sa chaire

N'avaient lu Uousseau ni Voltaire.

Mais c'est pour nous qu'il pérorait; Et le pauvre homme avait pillé ce trait

A Monsieur de Clerniont-ïonnere.

Les fonctions du curé sont plus nombreuses et plus importantes; c'est un vrai maître Jacques. Il a tous les détails de Téglise et de IMiôtellerie; il distribue les vivres, le foin, le vin, les lits, les matelas, de la même main dont il dispense les bénédictions et les amulettes. Nous étions au moins cent soixante, et il suffisait à tout avec l'aide de deux nièces et d'une servante, dont la plus vieille comptait à peine vingt printemps. Le saint père était de plus sonneur et bedeau; je l'ai vu le soir même sonner l'angélus, réciter le rosaire pour tout le monde, et fermer la porte de réglise. Après l'accomplissement de ses devoirs religieux commença le tapage des distributions profanes. Le saint père était curieux à voir et à entendre au milieu de ses hôtes: il allait, il venait, il criait, il lâchait de temps en temps quelques ira de Déoû comme jun vrai muletier. Il appelait à tue-tête notre guide qui était de sa connaissance intime, et qu'il avait depuis long-temps baptisé du surnom de Miquelet; et toutes les fois qu'il ne pouvait se faire comprendre des douze Français qui faisaient cent fois plus de bruit que les cent cinquante Espagnols, sa voix criarde faisait retentir le nom du trucheman, qui nous rendait en mauvais français le catalan du saint père. C'était un chaos de matelas, de draps, de couvertures qu'on se disputait, qu'on s'arrachait en criant; et comme j'étais tout aussi pressé que les autres, je faisais ma partie dans ce concert de voix discordantes qui étourdissaient le distributeur.

Tiré par-ci, tiré par-là, Dans ce fatigant brouhaha, Il resseniblait à la fortune.

Et nous à la tourbe importune D'ambitieux solliciteurs,

Affamés d'emplois et d'honneurs; Et le plus hardi, le plus leste Ne laissait rien au plus modeste.

Et l'on voit de ces choses-là A Paris comme à Nouria.

Mon tour vint enfin, et un signe d'intelligence «lue me fit le saint père en ra'ouvrant une chambre dont il avait gardé la clef, me fit comprendre que j'étais l'objet d'une prédilection particulière. Le ruban que ie portais à ma boutonnière lui avait fait supposer que j'étais un homme considérable. Le bonhomme n'avait pas vo^-agé en France; et comme nous étions deux enrubannés, il s'était informé de Miquelet auquel des deux il devait destiner la chambre d'honneur. Miquelet n'avait pas manqué de lui dire que j'étais un député; et croyant que ce n'était pas a'ssez, il m'avait désigné comme un grand ami de l'ambassadeur d'Espagne que je connaissais à peine. Dès-lors la chambre la mieux blanchie, la couche la plus propre, les draps les plus fins m'avaient été réservés; et de peur qu'on ne s'en fut emparé à mon préjudice, le curé avait mis la clef dans sa poche. Deux draps bien blancs furent jetés en sa présence sur ma couche par sa nièce, brune piquante à la taille élancée, et je soupçonnai fort que ces draps avaient déjà servi à un usage moins profane, car ils exhalaient une odeur d'encens et de cire qui les accusait d'appartenir à la lingerie particulière dé la madone. Je laissai toute la responsabilité de cette profanation à mon hôte, et je m'endormis en lui donnant autant de bénédictions qu'il en avait distribuées dans la journée.

Mais mon sommeil, qui avait résisté à la cuisante irruption de la population accoutumée de tous les lits d'auberge espagnole^ fut tout-à-coup interrompu par les cris de mes compagnons de voyage, et les sons précipités de la cloche. Je crus d'abord à un incendie. Mais le jour qui persait à travers les volets de ma fenêtre, me rappela que nous avions pris la résolution de repartir à cinq heures du matin; nous l'avions dit au curé, et cet excellent homme, croyant nous faire un grand plaisir, nous avait répondu qu'il se lèverait tout exprès pour nous dire la messe. C'était une mar-

MI/.SKE l-HAXj'AIS.

que de lu plus délicate obligeance; le refus était impossible. Nous usâmes donc de la permission que nous donnait la chanson de Béranger ; et des que Tofficiant fut rentré dans la sacristie, noMdemuudàmes au jacobin quel utait le niajurdonic avec lequel nous avions à compter. ,,Le saint père, U0U8 répondit le moine, toujours le i>aint père; et ai vous croyez me devoir quelque chose, ajoutat-ll en riant, emmenez-moi à Paris/^ J^tvoue que nous ne fûmes point tentés de le satisfaire^ malgré l'inévitable effet qu'aurait produit notre arrivée sur le boulevard avec uu niuiue de St-Duminiquc en laii»se.

Le curé mil un terme à notre facétieux entretien, et je fus stupéfait de sa demande. Nous étions arrivés seize, mulets et ânesse compris: nous n'avions à la vérité mangé que le fitia et le »el de la maison, nos provisions de Thues nous avaient suffi ; mais nous avions usé des matela;» et des draps du lit, brûlé des pins et des fagots ; nos Roussillonnais avaient ébranlé les planchers du caravan^téruil et fait du tapage pour plus de cent francs. Le saint père m'avait envoie de plu^^ une tablette de chocolat avaut la messe; eh bit-n, tout cela n'était estimé par lui que trois piécettes ou 3 fr. .'lO de France. Nous donnâmes 1<) t'v. ci il fut tenté de nous canoniser. Dans cette dernière causerie il nous nioutra les tri»te!i aNperi(t'> de son sejuur; et ue puuvaot lui répondre eu catalan que je eumprenuis à peine, je liasartiai quuhjues moi.s .latins pour entrer eu quelque .sorte dans le dialogue. .Si siytmr , me repondit le bonhomme, et jeu .suis encore à .sa\oir s*il m'avait compris. Sioa séjour en effet u'cst pas beau; mais il n'y passe que trois uu qu.itre moiN de Tanaée. ^luand la .saison du pelcriuage est Anic, il eut;i.sse sou mobilier, son linge, .sa batterie de cuisine, nu vaisselle, se^ pulji du toute nature dans la ucf de son église, il ferme le* grilles, laisse une .leulc chambre ouvert*' pour les voyageurs »•>;•»« «"^t eiunn'uc le reste de .^on troupeau, et se réfugie dans la ville vvisiue. L'hiver arri> e par là-dcs.<(u*. Lr<« drui eglise.<«, 1cm deux maisons disparaisM-nl sons la neige; et au retour de l'ete tout est remis en place. La pieie, la .«uper.iliiutn mt^mc, sont les gardiennes de ec lieu 5.iiu(. On ne

cite qu'un seul exemple d'une légère dégradation; et je suU méae teste d'y voir une calomnie do l'esprit de partie. Le vallon ou p«ar mieux dire la conque aride de Nouria fut le dernier bivouac du célèbre Mina, qui fut défait le lendemain par l'?s troupes du duc d'Angoulèue ; et c'est ce chef de guérillas que notre jacobin accusait d'avoir pillé le sanctuaire. Mais ce témoignage est fort suspect^ et dans tous les cas^ le pillage se serait borné à des vieilles portes qu'on aurait brûlées pour ne pas mourir de froid, (juant aux vitres, je suis bien sûr que les soldats de Mina n'en ont point cassé, car les fenêtres du caravansérail n'ont pas même de feuillure pour un cbitssis de croisée.

Cependant de gros nuages s'araoniel.ii» nt, sur les monta'iucs que nous avions a repasser. Tout annonçait un orage sur les hauteurs; le bon cure leif regardait en soupirant. Mait t/iV, nous dit-il en sa langue.

Nous répondîmes; si signor; Mai» vous piiurrier. Iong-temp< chercher

\otre tête

t'e qu il tioto mil a loul d'abord Tour uou> garder de Ia tempête \ dus diriez, capes et manteaux.

Couvertures ou p.»r:ipluits

C fl.iienl des iiiitiailles I" uics, IK'S images, des ex-rvt- .

F.( nous étions trop herrUquos Pour aviur foi d.ins ses relique*.

Nous nous eu remimes a l.i garde de Dieu; et nous regagnâmes la région des nu.'kge<t par le même col des neuf lontaiues qui nous avait conduits dans cet eriQit;ige. .\rrive< au ^omuicl nftUH ne pouvions plus nous distinguer les uns des autres. Ou nut eu délibération *\ nous risqucrioas notre vie dans les ténèbres à travers les glacier.-, les orages ci les précipices qui nou< sêparaieni encore de TéCang de C.iran\"a. Mes deux rompaj;nous étaient .«ouffrani*, ih s'en rrtourinreot ipar le ehcmin de la veille, avec le» muletiers. No«n P»rl«geâmes nos vivrra, el je pri« In ré««l«tJon de mener à lin mon voyage «vec le» nulret «hmii.ifWirës. Vous dire quelle c.«i U nature 4u terr.iin que j'ai arpenté |»c«a«al use lic«re sur la

foi de mon guide, me serait absolument impossible. Muui d'un ^ros bâton qui me servait d'appui, dirigé par xMlquelet qui me précédait de deux pas, je tâtonnais, je marchais, je descendais/ je glissais, je sautais, je tremblais môme quelquefois; et c'est ainsi que j'arrivai au bord d'un nouveau précipice qu'on appelle la fosse du géant. Ce géant était le gardien des mines d'or d'un roi d'Aragon. Il avait pour bâtons trois solives de ce métal qu'il eut la malice d'enterrer avant de mourir; et un vieux fou qui vit encore à Oletta. a passé dix ans de sa vie à chercher les trois gaules. La terre qu'il a fouillée n'était pas malheureusement susceptible de produire, il eût réalisé sans cela la fable de La Fontaine. (Fin.)

Par MoLK - Gkxtilhomivie.

liC Pëi*c et le Fils.

C Suite J

— Vous confier à moi, milady, répondit d'un ton grave le jeune Ecossais, dont le regard fier rencontra alors le regard humide de Luc^- ; — quant a vous, mylord, — a3ez soin de mieux croiser ce surtout qui laisse apercevoir votre pourpoint de velours et ses brocards d'or, et lorsque mon père va rentrer, — car c'est mon père que vous avez vu tout-à-l'heure, traitez-le comme votre égal, choquez votre verre contre le sien! — Mais surtout qu'il ne sache pas qui vous êtes!

— Mais pourquoi craindre votre père? demanda timidement Lucy...

— Pourquoi ?

Burk-Staane rentra en fredonnant. — Georges remit sa réponse à plus tard et les lèvres cntr'ouvertes de lord Graham et de sa fille se fer-

mèrent , comme frappées d'un engourdissement subit. Le vieux montagnard était chargé de provisions qu'il déposa sur la table avec une sorte de symétrie coquette, en disant:

— Vous ne ferez point un très bon repas, mes honorés hôtes. Un quartier de chevreuil et quelques fruits secs, voilà tout ce qu'il me reste à vous servir. Au surplus, c'est offert de bon cœur et l'appétit, dit-on, supplée à la qualité. A table, à table! et si vous voulez bien le permettre, mon fils et moi nous vous tiendrons compagnie.

— Notre intention, dit Lucy, était de vous le demander...

— Aussi gracieuse que bellel murmura Burk- Staane en souriant. Mais nous perdons le temps en vaines paroles et je ferais mieux de remplir vos verres. Un mot encore pourtant. Plairait-il à mes convives me dire leur nom, afin que je puisse le joindre dans ma pensée au souvenir de cette soirée ?

Lord Graham et Lucy se regardèrent avec effroi.

— Mon père, dit Georges après un court silence et avec une intention marquée , je croyais que l'hospitalité des montagnards d'Ecosse avait, par dessus tout, horreur des exceptions, qu'elle était ouverte à tous, égale pour tous, et qu'elle ne s'abaissait jamais à une indiscrète curiosité. Est-ce donc à l'élève civilisé de l'université d'Oxford de rappeler cette noble maxime au puritain de Stone-Bjres?

Burk ne répondit pas, mais une contraction nerveuse des muscles de son visage, trahit l'effort violent que s'imposait sa colère pour ne pas éclater au dehors.

— Au reste, reprit Georges avec assurance, votre question est en retard et vos hôtes y ont répondu d'avance. Vous avez pour convives sir James Liudsay, bon bourgeois d'Edimbourg et sa fille Lucy. Ils viennent, munis d'un pouvoir de la république, s'installer en maîtres au château de Loch-Tall...

— A Loch-Tall! dit machinalement Burk, en sadressant à lord Graham , mais encore étourdi de la remontrance de sou fils. C'est tout près d'ici. Ce jnalin encore, Tom-Trick, le clieval de

MVSKE FRANÇAIS.

Georges, m'y a conduit en moins de rien. Ah! c'est un beau fief — et qui n'a pas son pareil à dix lieues à la ronde. Et ^ sur ma foi, si c'est une largesse de la république...

— Ce n'est point une largesse, interrompit Georges une seconde fois, encore moins une faveur. La république^ en transmettant à sir Lindsay le fief de Locli-Tall , a entendu le récompenser des éminens services qu'il lui a rendu.s dans maintes circonstances, et notamment lors du procès et de la condamnation du roi Charles I.

Lord Grahaui et sa fille ne savaient que penser du nouveau baptême qu'on les forçait d'accepter, lorsque Burk le consacra définitivement par un toast.

— A sir James Lindsay, s"écria-t-il en élevant son verre, — et à la république, dont, ù ce que je vois, il est un des plus zélés défenseurs.

Lucy baissâtes yeux et, sur un signe de Georges, lord Graham, que nous appellerons momentanément .sir Lind.say , choqua sou verre contre celui de Ilurk-.staane.

Mais il ne put repéter le toast. La force lui avait manqué.

lie Ifloiioiiiuiie.

Avant de passer outre, il est nécessaire dcxpliqucr les motifs de l'étrange dis.sidence c]ui existait entre liurk-Ndianc et .son fils. Le premier était puritain, le second ne cherchait pas à dégui.scr .son dévoùment à la cause «les Sfu.irl.s Cotte e.^prco de guerre ouv«Ttr, de père à fils, datait déjà de loin. Klisa Hyle, que Ilurk avait épousée par amour, était d'une famille depuis long-temp.n attachée » l'ancienne maison r. ;;nante. ("est elle qui jadi.s avait obtenu que Cieor^rs, au lieu de ."«'enterrer dans le désert dr Stonc-ll^re.s, nll;\t fwire .^ci éludes à Oxford. KJlc craignait déjà pour lui rintluenrc des conseil.<« <lr Hiirk , dont les Iders , (oute.«i grossières et h»utcs vagues qu'elles fussent^ commrnvairnt déjà à .se tourner vers la reforme. Kn l'annce

1649, le puritain ayant métamorphosé M petite maison en un club bruyant, Elisa Byle , que sa nature douce et paisible rendait ennemie de ces .sombres controverses, où elle n'avait pas même >on franc-parler, avait déserté, à la suite dune querelle, le toit conjugal, décidée à n'y plus rentrer, car ce qui s'y passait alors lui semblait une profanation dont elle ne voulait être m témoin ni complice. A cette époque, Georges sortit d'un des collèges d'Oxford, et rejoignit >a mère à Londres. La roére acheva l'éducation (le son fils, et Ile flls consola pieusement sa mère. Elle le présenta a un vieux serviteur de Charles 1er, le chevalier \> illiam .Moor, qui le prit en amitié et lui fit obtenir une lieutenance dans Tarmèe d'Hamilton. Georges avait à peine dix-neuf ans, et sans doute il eût justifie une faveur aussi grande , si l'épée qu'on lui mettait aux mains ne lui fût presque aussit«'it devenue inutile. L'exécution de Charles I«r le condamna au repos. La pauvre Elisa B^\le, qui avait supporté noblement toutes les rigueurs de sa destinée, sentit se briser son courage à celle dernit-re épreuve. Huit jours après la catastrophe de »'hite-llall , Elisa mourut dans les bras de Georges. Ses paroles suprêmes furent recueillies par le jeune homme avec un respect religieux. Kllc lui légua son amour pour les .siuartj. C'est alors que son protecteur \\ illiam .Moor, ioquiciè p.ir le parti vainqueur, avait pris la fuite en lui laissant, à litre de présent et comme souvenir, le cheval que nous a>«»ns entendu appeler Tom- Trick par liurk-.suaue. Georges ciaU donc revenu à Nione-B,\ res, ou il avait retrouvé >on prre qu'il connaissait à peine. Tous les geraes de K'sistauce qu'Klisa II \ le avait senès dans son i'tme, te développèrent chaque jour davantage. I..1 iristc aventure de .Monirose acheva de périr* Ilurk d.ins l'esprit de son fils, et des-lors, (ous deux reunis dans une apparente coininunauté, mais réellement divisés de cœur, reçurent, l'uu des produits de sa ferme, l'auirc d'na revenu modique que la mort de sa lacrc lai .'i\ ait assure.

Mnioienaol si le lecteur -s'est bieo |»cBéirr d« l.i position re.«peclive des persooiafot de celle

scène , il comprendra sans peine le silence mouotunc d'un repas commencé sous de si étranges auspices. Le nouveau Lindsay était fortement pré(tccupé des mauvaises nouvelles qu'il venait d'apprendre, et des conséquences que pouvait avoir pour lui un changement de nom qui serait découvert tôt ou tard. Lucy^ livrée à des réflexions à-peu-près semblables, sentait toutes ses espérances mourir au foud de son ame , ou plutôt elle les voyait fuir devant elle, comme CCS feux qui glissent sur la mer devant le navire qui les poursuit. Gehrges craignait qu'une imprudence ne compromît Teffet de la ruse qui devait servir de sauf-conduit à lord Graham et H sa fille. Quant à Burk, il attribuait le mutisme de ses hôtes à un violent appétit, et, pressé luimême par la faim, il ne songeait guère à deviner les pensées secrètes qui couvaient sous cette apparente immobilité. Cependant il n'était pas d'avis de terminer cette première entrevue sans avoir échangé quelques paroles avec son hôte, et bien que la position de sir Lindsay , représentant du peuple écossais au parlement de Londres^ fût bien supérieure à la sienne. Il le croyait trop imbu des principes austères du presbytérianisme pour ne point fraterniser avec lui. D'ailleurs, dans un repas, les extrêmes se rapprochent et les distinctions s'oublient. La table est le véritable autel de l'égalité. Burk finit par traiter Lindsay en camarade, et, en dépit de ses répugnances, force fut à Lindsay de se laisser faire. De temps en temps, Georges venait à son secours, répondait pour lui ou l'encourageait du regard à persister dans une dissimulation dont il était loin, au reste, de comprendre toute la nécessité. I3urk, qui ne soupçonnait rien, parlait à tort et à travers avec d'autant plus de verve et d'abondance que ses interlocuteurs ne lui répondaient que par de simples monctsyllabes. Il trouva moyeu , tout en soupant, de tracer un tableau complet de la réforme et de ses résultats plus ou moins satisfaisans. Il parla successivement des levellers ou défenseurs de la loi agraire, des papistes, des partisans de la cinquièvie monarchie , avec une volubilité et une assurance qui n'eussent point

déparc le discours d'un docteur illuminé préchant le covenant. Arrivé à Cromwell, il reconnut dans ce grand politique deux individualités bien distinctes, deux hommes tout différens, le régicide d'abord, et ensuite le protecteur, déclarant avec franchise qu'il estimait infiniment le premier, mais qu'en revanche il aurait envoyé de bon cœur le second à la potence, si une fièvre maligne ne Teiit enlevé fort à propos. Quant à Charles II , ce fut à peine s'il daigna s'occuper de lui. Il était si intimement convaincu de l'aversion de toute lAngleterre pour les Stuarts^ qu il regardait tontes les tentatives des rojalisles comme des folies, et le roi lui-même comme un fou.

Quand Burk-Staane eut achevé sa péroraison, la discussion, que nul n'avait intérêt à soutenir, demeura bien et dûment close. L'orateur put attribuer tout à son aise à la force persuasive de son raisonnement cet abandon simultané du droit de réplique. 11 n'alla pas plus loin, — et, reprenant un morceau de chevreuil dans son assiette, il se disposa à réparer le temps perdu. Le premier eflFet de cette trêve fut de soulager momentanément Lindsay du poids de ces préoccupations étrangères, et de le rendre tout entier à ses propres réflexions. Mais peu-à-peu, ses idées s'obscurcirent, un épais bandeau voila ses yeux. La fatigue triomphait: il s'endormit.

— Monsieur, dit Lucy à Georges en baissant la voix, — le château de Loch-Tall est donc bien près d'ici?

— Avec notre chariot, vous 3* seriez en moins d'une demi-heure.

— Si nous partions ce soir? reprit-elle après un moment d'hésitation et en regardant avec une frayeur concentrée le vieux Durk dont toute l'attention paraissait fixée sur un plein verre d'ale qu'il venait de se verser.

— Je vous comprends, dit Georges. Si vous le désirez, je vais tout préparer pour votre départ. Tom-Trick sera bientôt attelé.

— Mais j'y pense... eu quel état est le château? y trouverons-nous seulement des lits?

— Ceux qui y étaient n'ont pu eu être culc-

MUSKE FKAXÇAIS.

vés... Voilà plus de dix ans que les portes n'ont été ouvertes-.

— Comment^ dit Lucy étonnée, personne 11*3 H donc pénétré depuis la mort du marquis de Montrosc?

Lucy avait à peine achevé sa phrase que Georges avait tendu les mains vers ellc^ comme pour lui imposer silence. Mais il était trop tard. Burk-.Slaaae sY-tait levé et promenait dans tous lea sens son regard vicreux et terrifié. On eût dit qu'un bruit mystérieux avait frappé son oreille et qu'il chercliait à en «levincr la cause. Lucy voulut demander une explication à Georges, mais Georges posa un doigt sur sa bouche et s'approcha avec précaution dt* Lindsay, dont le profond sommeil était attesté par la lenteur régulière de i«:a respiration. Il s'assura que ses jeux étaient bien fermés, et se tournant du enté de Lucj-, il se contenta de lui dire: — Heureusement, il dort I

.Mais Burk n'avait fait nulle attention à ces paroles de Georges, l ne voix terrible avait retenti dans Pair. Il n'entendait, il ne v(»ulait plus entendre qu'elle. .Ses trait.s avaient pris une expression pénible de souffrance et d'égarement. Il s'approcha de Lucy, et lui dit d'un accent profondément ému:

— Vous avez prononcé un nom magique. ("0 nom est In gloire et le tourment de ma vie. .\ cause de ce nom, le ciel m'est ouvert ou l'enfer m'attend !

{)»c voni»'/ \(Mis (lire, iii';;;i3a Luc}' loutf tremblante.

— Kcuutor.. Il y a dix ans de cela. Nous nions en lii.MI. Le sol aiii;lais , féconde par la sanglante roseo de \\ liite-llall, se couvrait au loin des germes naissan.s de la liberté. L'Kcos.sr »eule, l'Kcosse , rebelle à cette Impulsion géntrrasc, se paA.slonna pour un fantasme, prit purli pour un simulacre .le n»vauto, et «0 proclama rcsclavo Ai' Charlea II. Mais deux camps allaient so trouver « a présence. La puisAunre des covcnanlaires s'organisait au sein nirnir «Ir re chaos. Ce fut alors quun /.«Ir p:irtisan du roi. déridé à étouffer nu berceau l'indrpiMidanco i\r l'Kcosse, \int d» hart^uor aux Orcadru, cl drrlKu'na sur notre terre, il< là si malheureuse, une

armée barbare, composée d'aventuriers du dehors et de presque tous les mécontent du pays. La partie était engagée dans ce coup décisif. L'agresseur ne fut pas considéré seulement coiiM* un zélateur isolé de Charles. On le signala aux covenantaircs comme le représentant redoutable •lu principe rojalis'.e en opposition avec le vœu populaire. Les indépendans l'attaquèrent arec vigueur et remportèrent une victoire éclaUnCe. Peut-être la honte de la défaite suffisait>elle à la punition du rebelle (c'est ce que Dieu jugera plus tard, et ce dont je vous rends aujourd'hui l'arbitre). ïioldat volontaire «le l'armée \ictorieuse, j'étais revenu depuis quelque temps dans ma chaumière, — une pauvre chiuroirrc au versant des montagnes de Loch-Tall,— lorsque par un soir d'hiver, un homme, enveloppé dans un pl.iid de paysan , couvert de neige et appuyé sur un hAton noueux, vint humblement implorer asile pour la nuit. Il semblait harassé et livre à de sombres agitations. Ce fut à peine s'il put bégayer un nom, qtie je ne cherchai même pas à enten<tre. Il s'étendit sur le lit que j'avais préparé, et ne tarda point à s'endormir. Pendant qu'il dormait , un parchemin carrément plie, glissa sous la plaude brune qui le déguisait. In infernal pressentiment travcrs.i non cerveau. Ju pensai que cet houimc se cachait. J'hesitai un moment, mais la curiosité l'emporta. Je ramassai le parchemin qui contenait divers papiers. L*ciranger lU un mouvement, son manteau .s'ouvrit et son riche costume acheva de Me convaincre. Le doute ne m'* tait plus pottlble. J'avais chen mol le chef proscrit des iMUdes royalistes.

— Le marquis de MonlroseT s'écria Lucy en reculant d'effroi.

Votre oncle, .tjouia Of^tr^es tout bas.

— Oui, reprit Burk dont l'rgareaienl redoobl.i k cette interruption de l.t jeune fille, oui! le marquis de Monirosr! alors une lutte n'Hablit .l.ms nion cirur, lutte affreuse, terrible, driluranle! «l'un c«'»te, le cri de la pille: Je l'autre, le cri du «1rv«»lr! que vous dlrai-je? en éclair passa sur mes ;\cux et dans rri «rlair , je crus que l>i«u lui-méuc me Montrait la iMUaaee de l'éternelle justice rt que la vie d'un konae y

pesait moins que le salut d'uu peuple.... Je dénonçai le fugitif... Vous savez lo reste... Jacques Grabnm, marquis de Montrose, fut conduit à Edimbourg pour y être jugé — et des mains qui Tavaieut livré; Il passa dans celles du bourreau I

Ici finit la confession de Burk. Une larme brilla sous sa paupière^ mais il l'essuya aussitôt. Cependant de larges gouttes de sueur roulaient sur les joues de Georges et Ton eût dit à voir Lucy immobile et pale comme une statue^ qu'elle venait d'être pétrifiée par la foudre.

— Que pensez-vous de ma conduite, reprit froidement Burk-Staane, et quel prix croyezvous que lui réserve l'éternité?

Georges frissonna. Mais Lucy avait rappelé son courage et elle répondit d'un accent plein d'une douce conviction.

— Devant la loi divine, votre action peut être repréhensible, mais qui sait ? l'amour de la patrie est une seconde religion, et comme je ne doute pas qu'une intention pieuse vous ait guidé dans cette voie , qui est peut-être celle de l'erreur, je crois aussi que Dieu vous en tiendra compte et que, ne pouvant vous condamner ni vous absoudre, il vous recevra dans sa grâce Loépuisable^ comme un pécheur digne de miséricorde et de pardon.

Cette réponse, dont la dignité calme avait excité l'admiration de Georges^ fit néanmoins vibrer dans l'âme de Burk la corde d'une secrète mélancolie. Ce n'était pas là une complète réhabilitation. Il ne se trouvait pas suffisamment justifié par le verdict indulgent de Lucy. Georges le voyant plongé dans une de ces réflexions muettes auxquelles il était depuis si long-temps accoutumé, lui frappa sur l'épaule en le priant de venir Taider à harnacher Tom-Trick. Tout préoccupé qu'il fiit, le montagnard ne se fit pas prier et suivit son fils sans dire un mot.

Quelques minutes après , la porte se rouvrit. Une jolie paysanne, accorte , rosée, bien prise sous un corsage rouge qui dessinait la taille la plus svelte et la plus gracieuse, entra vive-

ment, puis s'arrêta tout-a-coup, comme effrayée par la vue des deux étrangers. Elle hésita si elle devait fuir ou rester; mais un geste amical de Lucy la rassura à propos. Alors, elle marcha sur la pointe des pieds, comme les enfans qui jouent ù cache-cache et de l'air d'une personne qui en poursuit une autre. Elle regarda tout autour d'elle et ne vit pas celui qu'elle cherchait. Son désappointement s'exprima par une petite bouderie toute charmante. Puis soudaia une gaîté naïve reparut sur son front, et on eût pu lire sur ses lèvres indiscrètes ces deux mots échappées de son cœur: le voici! effectivement, la voix de Georges avait retenti dans la cour. La jeune fille s'élança de ce côté et fut bientôt auprès de son fiancé.

— Ehl que fais-tu là, Georges? Pourquoi m'avoir oubliée si long-temps? Méchant, tu ne veux donc plus danser avec moi?

Pour la première fois, Georges se sentit mal à l'aise devant Annah.

— Tu le vois, ma bonne Annah, dit-il d'un ton qui déguisait mal son embarras, mon père a besoin de moi; il faut que j'atlle au château.

— Au château? mais il n'y a personne.... quelle nécessité ?

— Il n'y a personne au château, c'est vrai, reprit Georges; mais dans une heure il sera habité par sir Lindsay et sa fille. Ce sont ces deux étrangers que tu as dû voir à table. Je les conduis et je reviens.

Il finissait de parler, lorsque Lucy, qui avait réveillé son père, arriva près du chariot. Tous deux y montèrent avec empressement, en disant adieu à Burk-Staane. Georges occupa le siège de devant, et Tom-Trick, tout joyeux de cette promenade imprévue, secoua la tête, frappa la terre de son sabot impatient, et, au premier avertissement du fouet de Georges, abattit sa croupe par une dépression élégante^ et partit comme un trait.

CSuite. )

53idefdb, Drucf unb JJerïaa »on ÎCell^agen * JUafing.

yième A„„tie.

WSSE FBAKfAÏÏ^'.

CHOIX DE LITTÉRATUIÎE,

tiré

DES M£;ix.L.c:nis altêiiis

par O, Ml, Jt. Jf^OMjJFI', prof, et db., et C. SCMtlTZ, dr.

Voyage iians ies M^yrénées orienfaie».

Par ViKNNiT.

£jN descendant au fond de la fosse du géant, je m'aperçus que les ténôbres devenaient presque visibles; et je distinguai h ma gauche un large glacier dont nous avions jusque-là cùtoyc les bords. Le brouillard se dissipa durant le trajet ou plutôt nouâ le laissâmes sur la montagne.

Un brillant rayon de soleil Kchappc de IV'pais nuage \ inl cclaircr iuKrc voyage, Dorer de .^ou éclat vermeil Tous les rochers du voisinage; Et je crus assister à ce premier des temps Où réterncl, tonnant sur la nature entière, Du chaos rbranlr sur ses vifux londrmrnv. Kit jaillir d'un seul mot la vie et la luinu.-rc.

("est au fond de ce passade enchanteur que nous •pervùmes enfin l'ctau- de Cétrauva. lue Uc»reutr d'uuo heure ui>us y conduisit, cl j'eus le plaisir tic < onlcMiipIcr crtto nuppc d'eau dont l.i tranquillUc contrastait H\ec les eaux rcumantcs qui nous avaient assourdit penduul U route, (o lac e«t Hsser joli pour uu pays qui o*ca fait pas « tat comme la âiuissc. Nés eaux «ont limpides et profondes. De larges truites s'> jouaieul tous

nos pieds^ et nos chasseurs en visèrent quelquesunes. Mais elles avaient la malice de disp^ruitr* au moment ou ou les uju^lait; et je n'eu connus pas le goût. Il fallut au!».st me passer du quartier d'isard que m'avaient promis nus chasseurs, cC que les gourmands du pays prefcreut au plus succulent des lièvres. Mes muoiagnards ijreuc comme madame de .Sévi^ué; iU me scrvireul dc« iiistoires au lieu de rôti. Ce fut d'abord uu jeune homme qui était resté une heure suspendu au rocher que j'avais devant les yeux, et qu'il avale eu l'imprudence de gravir pour deuicher des aàglous. Vinrent ensuite les serpens de la contrée. Us u'out que deux pieds de loug, avec uu corps de quatre pouces de di.imclre et une queue de rat. Leur blessure est mortelle, si l'on ne se h.itc tli* 1( ur couper la tète et d'eu sucer le sang. Aucun lionime fixant n'rn a \u, mais il n'e^l pxn un vieillard mort dont on oe cite le lèmuign.^ge. Il \ avait une histoire plus surprcnaute encore, (n berger avait apprivuist* une couleuvre. Elle arrivait à sou coup de sifllct , cl le berger lui donnait une ta.sse de l.ii( de ses brebis. Cet homme avait quitté le p.ijt s depuis dix aos, quand il eut occasion d'y rep.vs»cr avec un de ses amis. Il voulut l'amuser de ce .spect.\cle, doaaa un coup de sifdrt et la fid<*Ie couirut re réparai. KIte l'Lait devenue luoostruru^e, c'était uaa fur çou de boa. yhùs le bercer u'jt.vaot plus ai laii al troupeau, le muoatrc, irrite d'avoir ccè joaé décora soa aacicQ vckaasoa. Le fraad-pere Uu

MUSIilE FRANÇAIS.

conteur avait connu le berger^ mais ce grandpère était mort depuis long-temps. Et à tout prendre, ces légendes valent celles de saint Cil et de sa marmite, sans rapporter autant de piécettes. Le lac de Carança paraît avoir un mille de tour, et une roche de cinquante pieds de haut s'élève comme un siège de pierre à sa partie supérieure. C'est là, sans doute, que le géant du roi d'Aragon venait s'asseoir pour prendre ses bains de pied: j'y cueillis des roses alpines et de jolies violettes jaunes sans odeur. J'eus atissi le plaisir d'y prendre de charmans papillons, parmi lesquels se trouvait un bel apollon, qu'on ne rencontre que sur les hautes montagnes. Un de DOS chasseurs en garnit sa casquette, ce qui lui donnait un faux air de Mercure avec des ailes battantes sur l'oreille. Mais c'est à nos pieds qu'il en fallait pour achever notre route. Nous suivions le torrent qui s'échappe du lac en écumant à travers des roches de granit. Le soleil, que nous avions tant désiré, nous faisait presque repentir de notre impatience à le revoir; et nous soupirions après l'ombrage d'une forêt que nous découvrions au loin dans la gorge. Mais la forêt, la gorge et le soleil disparurent tout-à-coup derrière un épais nuage qui s'élevait majestueusement devant nous, comme ceux que l'Opéra fait descendre et remonter pour donner au machiniste le temps de préparer une décoration nouvelle.

Bercé des riantes sornettes, Que le génie aux ailes d'or Inspire à messieurs les poètes, . Je cr-03'ais qu'un Adaraastor, Enveloppé dans le nuage.

Allait d'une voix de Stentor 8'opposer à notre passage.

Mais les sorciers et les géans Ne sont plus, hélas! «le notre âge, Et la magie a fait son temps.

II ne nous reste, et c'est dommage, Que les jongleurs et charlatans.

La sonnette d'un taureau me tira de mes illusions poétiques, et un troupeau de cent cinquante vaches nous annonça que nous rentrions enfin dans la région des vivans. C'était le trou-

peau communal de Fontpédrouse , qui passe quatre mois à paître dans ces gorges; mais n'allez pas vous fonder sur la pauvreté du pays pour croire que les maîtres de ces vaches tirent parti du lait qu'elles donnent. Les bergers seuls en vivent; ils jettent ce qu'ils ne boivent pas; et si vous voulez des fromages^ faites-en venir de Roquefort ou d'ailleurs. Je comptai vainement sur ce lait pour me rafraîchir, l'heure dû traire était passée. Mais le ciel vint à mon secours , en m'offrant de nombreuses touffes de framboisiers dont nous dépouillâmes à l'envi les branches épineuses. Un peu plus bas, car nous descendions toujours par une pente irrégulière, que j'évalue à un pied par toise, nous cueillîmes des groseilles que le soleil d'août venait à peine de mûrir, et nous entrâmes sous la voûte épaisse d'un bois de noisetiers, de frênes et de bouleaux, dont l'ombrage nous suivit l'espace d'une lieue. Nous vîmes là, sur le revers d'une haute montagne, un immense taillis des mêmes essences. C'était le premier que nous eussions aperçu dans cette partie des Pyrénées, où l'industrie forestière est demeurée dans l'enfance. La nature a planté, les hommes abattent et ne replantent plus. Les villageois se plaignent des maîtres de forge; ceux-ci s'en prennent aux villageois, et les accusent de faire dévaster les jeunes pousses par les troupeaux. Les bois de l'état sont surtout mangés par les maraudeurs et ne rapportent point les frais de garde. Avant dix ans, toutes ces montagnes seront à-peu-^près déboisées. Les forges manqueront d'affouage; les paysans n'auront plus de quoi se chauffer, et déserteront leurs cahutes pour mendier leur pain. Je regretterai un fort joli sureau qui se mêle aux frênes et aux noisetiers de cette vallée raboteuse. Les baies de cet arbuste ne se dressent point en parasol comme celles du nôtre. Elles pendent en grappes rouges comme celles du sorbier des oiseaux, mais plus petites et plus nombreuses , et l'effet en est charmant. Je n'ai vu nulle autre part ni ce sureau, ni le llampourde, ni le saule nain à côtes rouges; je les recommande à nos botanistes. Je leur signalerai encore un arbrisseau de neuf à dix pieds, dont un

Ml'SKE FHAXÇAI.S.

individu unique existe duus un jardiu de l'radcs. Lu feuille est lancéolée, ^auffrée, et coinmu- DÎquc aux doigts qui s'y frottent le délicieux arôme du café moka, ^>a fleur subit trois transformations: elle s'ofl're d'abord par grappes blanches comme unmu^ruct *) renversé; puis vient une gousse verte, oblungue, comme celle du baguenaudier**); et de cette gousse jaillit enfin un flocon de coton fin et blanc, auquel pendent de petites graines noires.

Je quitte la botanique et les frais ombrages de la vallée de Caran^a, pour rentrer dans toutes les horreurs d'une nature sauvage. Le torrent s'engouff"re dans une gorge étroite, escarpée, et souffre à peine que les hommes entretiennent un sentier de deux pieds de large. CVst avec les énormes galets qu'il roule en écumnnt dans son lit, que rinduslric humaine réparc chaque jour le sentier «ju'il dégrade. Ce chemin passe fréquemment d'une rive à Tautre , à l'aide de ponts branlans formés de trois frêles solives de sapin ou de bouleau, sur lesquelles sont posées des dalles de schiste ou de granit. J'ai passé, dans un quart d'Iicure , quator/.e de ces ponts, qui sont emportés à chaque orage et qu'on refait avec la même patience, parce qu'il est impossible de passer ailleurs, quand on n'e-^t ni chamois ni chèvre. Kicntùt le torrent refuse impitoyablement le passage. Il prend toute la gor- ;;e, il en ost maitre. Il a forcé les pauvres humains ù se frayer un sentier sur la montagne même, à l'aide du pic et du salpêtre. On marche aiusii , l'espace d'une demi lieue, mit ui\c corniche qui n\-i pas toujours un pied de largeur; le passage le plus dangereux est ù deux ceutA pieds au-dessus du torrent, qu'il ne faut pas s'aiiuiscr u regarder, ("est assez, do Iriitendre, et nos iious^illonnHis eux-mêmes et.'iient presses d'arri\or au bout. Kh bien! le rroir.iit-on? I«*s lommrs d«* cr pi>s pratiquent de nui» et de jour ces périlleuses cornirhe.s, avec une charge d'un ijuinlal sur la lèie. K.llrs font liult ^r.-indes lieues, dont quatre avec ce fardeau , j^mr nue mi^érnblo .somme do vingt sous!

•) IWtiMiiitiriiCii.

♦•) iplaffiifjniw

Il faut \uir ce» nympliflc Ailles Trotter par bandes et par files.

Sur ces rocs sourcilleux de cailloux hérissés, Le pied chaussé de l'espardille, Kt les cotillons retroussés.

Portant sur leurs fronts encrassés Leur sac dressé comme une quille.

Leur chemise, au gré des auiauss, Flottant ù nu sur l.i rotule, Découvre des jumbes d'ilcrculc Au\ mollets nerveux et pui>îi;ins;

Mais de leurs yeux Pagaçante prunelle Kclate comine l'étincelle,

Sous des sourcils de jais dessines en arechu ; Et quand les flot^s d^une onde pure Ont, pour les fêles du hameau, De leurs fronts purgé la souillure, Sous cette crasse et cette bure, Vous retrouven mainte figure {}m de Rubens eût tenté le pinceau.

Je reviens à mon torrent. Je suis descendu de lu corniche par un escalier taillé dans le roc , et j'en côtoie les bords sur une ch lussée de galets, entre deux rochers coupes à pic comme les deux tours de Notre Dame. Un dirait que l.i main des hommes lui a frayé ce pass.ige , qui termine do la manière la plus pittoresque ceKe singuliero vallée. Nous retrouvâmes le village de Thuès à Li sortie de la gorge.

Au milieu ilii riant tiuea^e, OÙ le torrent impétueux.

Oui m'avait assourili de son bruyant t.ipa^c, Ku;;loutit dans la Têt ses flots tumultueux: i;i la Têt à son ti>ur va dans la mer profonde

Kn^Ioutir ses flots mugissuns; Kl je me rappelais ces fougueux conquèrau"", Kt ces tribuns à brillante Vicomte, ()ui fout ii«nt dr bruit en ce oiuode, l'eur iruir comme les lorreu».

J'ai rejoint rnlin me.<i deux compagnons de \ o \ .ige et la mule Rat/, et après avoir à grand'prine remis en selle mes jambe* harassées f j*al rruagnê nu pas la ville de Pradcs, où je nets ea er«lie des souvenirs «jui n'amuseront peut -cire l'cr^ounc.

MUSKE FRANÇAIS.

Totii'-Triek.

Var MoLK-GKXTiT.no>nTE.

lie Iflononiane*

C Suite J

Georges absent, Annali restait seule, toute seule. Car sa heaufé, et sa supériorité d'esprit lui avaient suscité n Stone-Bjres plus de sourdes jalousies que d'amitiés franches, et, depuis trois ans qu'elle était orpheline, elle vivait dans une entière retraite avec un vieillard respectable nommé John Gare, qui avait reçu de sa mère mourante la sainte mission de veiller sur elle, mission dont il s'acquittait avec la tendresse et la vigilance d'un père. Mais ce n'était pas à lui qu'elle eût voulu confier ces petits chagrins de jeune fille dont l'aveu est parfois si difficile. Annah se contenta donc de maudire tout bas la fatalité qui la séparait de Georges, à l'heure même où elle avait tant compté sur lui pour soutenir, dans son innocent orgueil de fiancée, sa rivalité avec les autres fiancées du village. Elle avait si bien savouré d'avance le plaisir de se pavaner au milieu de ses compagnes , avec son jupon court, sa croix d'or et ses nattes blondes qui caressaient ses blanches épaules; elle avait tant travaillé à se faire jolie, non pour elle, non pour tous ceux qui allaient la regarder, mais pour rendre Georges fier et heureux^ — qu^un découragement cruel glara son cœur quand cet espoir fut déçu, quand tout ce rêve s'évanouit. Encore, si elle avait pu le suivre! mais non. Il lui fallait retourner au bal triste et seule, sans désir et sans but, et, pour jeter une dernière goutte dans cette coupe d'amertume déjà si remplie, il lui fallait mêler son chagrin à toute cette joie, confondre ses larmes avec ces sourires, et avoir devant ses jeux, durant la soirée entière, tout le bonheur insultant des autres. Et puis, lin paysan curieux et bavard n'ulla-t-il pas semer le bruit qu'au moment où Georges partait, Annah s'était mise à pleurer? La nouvelle eut

un succès immense. En moins d'un quart d'heure, elle fut dans toutes les bouches, et quand Annah revint au bal, chacun put s'assurer^ d'un coupd'œil charitable, qu'elle .avait les yeux rouges et les traits renversés. Les plus méchans la plaignirent tout haut, et lui demandèrent^ avec un hj'pocrite empressement , la cause de son chagrin. Les autres ne s'en occupèrent pas. Du reste, on regarda généralement l'abandon de Georges comme le signal d'une rupture, et cet événement, augmenté de tous les commentaires auxquels il devait nécessairement donner lieu, prêta un intérêt piquant à cette pauvre fête de Stone- Bjres qui, sans cela, eût été assurément la plus monotone et la plus ennuj'euse du monde.

Cependant, comme les danses allaient cesser^ Georges reparut. Annah s'élança vers lui, et la promenade qu'ils firent tous deux en causant et en se tenant par le bras, détruisit jusqu'à un certain point l'impression défiivorable qu'avait produite l'absence de Georges.^ Annah ne songea d'abord qu'à donner un libre cours à sa joie, et à puiser dans cette minute tant désirée l'oubli de plusieurs heures de souffrance; mais bientôt elle s'aperçut que Georges était froid et rêveur, et qu'il répondait à peine à ses questions. Peu-à-peu, elle parla moins... puis elle ne parla plus du tout. Alors ce fut Georges qui renoua l'entretien , mais d'une façon si pénible et si froide qu'elle comprit confusément qu'il ne lui parlait ainsi que par contenance et pour ne pas l'attrister. Un amer sanglot qui gonflait son cœur déborda dans ses paupières; elle pleura. Qui le croirait? Georges ne vit rien; Georges n'entendit rien. Georges n'était plus lui-même. Il eût fallu pour deviner les tortures d'Annah l'intelligence sympathique qui vient de l'ànie, et l'ànie de Georges n'était plus en lui; elle était perdue dans un rêve impossible; elle s'en allait au hasard, ne sachant trop ce qu'elle cherchai*, s'égarant en mille espérances confuses . .. et Annah voyait bien qu'il en était ainsi. Elle ne sentait plus l'étreinte si douce du bras de son fiancé. Alors elle se laissa prendre à une frayeur superstitieuse, et pensa que peut-être elle s'était trompée et que ce n'était pas lui. Elle le re-

MUSKE FRANÇAIS.

garda à la dérobée. Hélas! pauvre Annah! cotait bien Georges, — mais Georges iofidele, Georges, moios son amour et son cœur.

Puis vint Tadieu, puis la séparation. Déjà ces deux âmes ne vivaient plus de la même vie. L^une se brisait, l'autre croyait renaître. La malheureuse enfant, dévorée des premicrcs atteintes de la jalousie, ne put même se soulager par l'oubli qu'apporte le sommeil. Trop de larmes empêchent les jeux de se fermer.

La nuit se passa, rapide pour lui, lente pour elle. Elle ignorait encore quel malheur elle devait redouter, mais elle comprenait qu'il 3- en avait un, prêt it la frapper dans ce qu'elle avait de plus précieux, Tillusion de son amour. Georges, au contraire, retrouva en rêve son fantôme bien-aimé, et lorsqu'cn s'éveillant, il voulut expliquer ses souvenirs, il se rappela qu'il av.iit rêvé de Lucy.

Au matio^ le soleil transforma les pics grisâtres des montagnes en rouges créneaux de feu. Tout annonç.iit une journée plus belle encore que la précédente.

— Ni nous allious visncr nos nouveaux voisins, dit liurk à son fils en se levant. Le temps est Auperbe. Nous irons à pied et nous laisserons reposer Tom-Trick jusqu'à demaiu.

Georges aurait voulu (jue liurk ne mit jamais les pieds au château de Loch-Tall, mais la crainte do lui inspirer des soupçons et peut-être aussi le désir qu'il avait lui-même dy retouruer, triomphèrent aisément do nés scrupules.

— Voloutirrs, npondit-il .. . . .Miss Lindsay compte d'ailleurs sur nou-* p<»nr lui .saii\er les embarras d'une premirrc installation.

— liaison de plus, dit Hurk , pour u'3 pas manquer.

Il se mirent en route. ,V ceni pas tin villa;ie, lia aperçurent une jeune fille assise sur un (rrire tloul l.i vcr<lure , oh.<icureio par les omltres d'un boi.H de frênes, allait ne perdre tout au bas, dnns le.M flots bouillonuans de la Clyde. liurk lui cria de loin :

— - UoDJour, Annah!

Georges rougît d«' je ne sais quel sentiment de honte et n'eut pas le courage de l'aborder:

d'un geste spontané, tous deux détournèrent la tête en se saluant de la main.

Quaud ils revinrent quatre heures après, Annah était encore là, assise au même endroit, immobile, rêveuse, l'œil fixe. Elle avait passé tout ce temps à suivre de la pensée et du regard le torrent qui roulait à ses piedi.

in.

tan C'iiauinière de IjOcIi-TuII.

Depuis un mois, sir I.indsay visitait sa propriété en compagnie de Hurk-!Sla.iue, qui lui expliquait les avantages et les défectuosités du terrain et avait dressé, comme eût pu le faire l'intendant le plus habile, un résumé clair et surcincl de ses charges et de ses revenus. Plusieurs fois Lindsay, prêt à partir pour une de ces petites excursions territoriales, .si douces au cœur des propriétaires, avait appelé sa fille pour l'emmener avec lui. .Mais un coup - d'œil jeté m la hâte sur ses possessions nouvelles , avait sufli à miss Lucy. Sa jeune âme ne comprenait pas les vives jouissances de l'avare qui contemple son trésor pour le plaisir de le contempler, .\bsorbtc dans un rêve d'amour, dout la réalisation éinit encore le .secret de laxeuir, elle se plaisait surtout dans une solitude qui ngraudis.sai( t'horiron de sa pensée et ouvrait le champ large à ses es|urauccs de bonheur. Klle avait pris en affection sa petite chambre K^thique doof le.t deux fenêtres doroinaieut um* des plus .splendidcs perspectives de l'Kco.sse, et si parfois elle .s'arrachait a cea meditationa rêveusea, au milieu desquelles ses lèvres murmuraient un nom que nous saurons liicntôi, criait pour .sui\ re dans les vallée» pro- I liaiurs Georges Staane, le fih du f.'trouclie puritain, le seul ami sinc<*rr qui leur eût tendu Ia main M Nlone-Ryrea. Presque Cous Ica aoirt, Burk \euait trouver Lindsay au chÀieau; ei une liaison presque intime t'éCaiC établie entre cea deux liummes, qu'un mcMoago avait rapprochés, auiis qu^ttoc indiscrciioo ^avaii à toute heure araicr I un cnntre l'autre. 6«orfM proûtaii ordinairement de l'entrevue de 5on prre a>ec Lindsay

MUSKE FRANÇAIS.

pour trausincttrc :"i Lucy les rcnseîgneniens secrets qu'où lui euvoyuit de Lauark sur les opérations de Charles II. Tout le temps des deux montagnards était donc consacré aux nouveaux hôtes de Loch-Tall. Aunah ne voyait plus Georges qu'au monieut où 11 traversait le village pour se rendre chez Lucy. Toujours elle attendait un regard, un signe d'intelligence, un adieu... Mais rien, jamais rien. Georges préoccupé semblait avoir oublié qu'en allant au château de Loch- Tall, il passait devant la chaumière d'Anuah.

Un soir, Lindsay, ayant poussé son investigation jusqu'aux dernières limites du clos seigneurial, arriva sur une espèce de monticule d'où Ton découvrait, entre deux montagnes qui fuyaient en sens opposé^ une échappée assez large de rase plaine. Le soleil descendait lentement à l'horizon, demi caché par les nuages qui le poursuivaient dans sa retraite, et ne jetait plus à la terre que cette lueur jaunâtre et vaporeuse qui précède le crépuscule. A travers cette douteuse obscurité qui n'est pas encore la nuit, mais qui n'est plus le jour, le comte put distinguer une ruine, composée de quatre pans de murs ébréchés et de quelques ais de chêne dont la chute semblait imminente. Il était aisé d'ailleurs de reconnaître dans ces débris mal ajustés, les restes d'une habitation abandonnée autour de laquelle régnait une haie vive qui servait, tant bien que mal, à défendre l'approche d'un acre environ de terrain en jachère. '^^

— Quelle est cette hutte de sauvage^ dit Lindsay après un attentif examen, et à qui peutelle appartenir?

Cette question parut singulièrement embarrasser Burk. Il se mit à tousser, fit claquer ses doigts d'un air distrait, comme s'il n'avait rien entendu, et ne crut pouvoir mieux faire, pour prévenir une seconde attaque, que de riposter par ane autre.

— Avez -vous réfléchi, dit-il, au conseil que je vous ai donné hier? Le sol est excellent au dessus des couches basaltiques du roc^ et une couronne d'ormes et de sapins clorait magnifiquement votre domaine de ce côté. A votre place...

*) 35cad)c.

— Avant d'embellir mou domaine^ interrompit Lindsay qui suivait paisiblement le cours de son idée, je veux l'agrandir pour eu doubler, si je puis, la valeur. Et c'est pour cela, Burk, que je vous demandais à qui appartient ce débris de chaumière dont le propriétaire est peu jaloux sans doute, puisqu'il ne se soucie pas plus de son entretien. Ce terrain a pour moi mille séductions. J'ai déjà le chàteau-fort, il me faut la basse-cour. Vojez-vous, Burk, la montague, c'est le lieu de plaisance, le luxe de Timagination et des yeux: la plaine, c'est la richesse la plus solide. C'est la plaine qui nourrit la montagne. Je ferai mon potager de ce terrain en friche. La cabane dont nous brûlerions les morceaux cet hiver, serait remplacée par une métairie superbe dont vous seriez le fermier. Que dites-vous de ce plan, et ne vous paraît -il pas aussi sagement combiné qu'avantageux?

— Pas tant que vous le pensez, répondit Burk. Ce bas-fonds est exposé à des inondations fréquentes. Rien n'empêchera, par un jour d'orage, sept 4i/i huit des torrens voisins de se réunir pour creuser au milieu de la plaine un lit profond, — et alors, vous comprenez.... adieu la métairie.... fermier et bétail seraient engloutis le lendemain dans les gouffres de Corra-Lynn.

— Vous plaisantez. Les torrens n'ont-ils pas depuis long-temps creusé leurs voies ^ et choisiront-ils pour en sortir le moment même où je prendrai possession d'un misérable clos que leur fureur à toujours respecté! En vérité, Burk, on jurerait qu'un intérêt personnel vous porte à défendre ce pauvre coin de terre contre l'envahissement des acquéreurs.

Burk se voyait attaqué dans ses derniers retranchemens, et l'œil de Lindsay était trop clairvoyant pour qu'il pût espérer de lui en imposer par de nouveaux subterfuges. Il pensa qu'il valait mieux capituler et que le seul moyen de sauver son secret était d'en livrer une partie.

— Puisqu'il faut tout vous dire, sachez donc que jamais cette terre ne sera vendue à qui que ce soit. Aux yeux des étrangers, aux vôtres même, sir Lindsay, il n'y a là qu'une chaumière déserte, un débris que l'indifférence des hommes a livré

MUSEE FHANÇAIS.

aux colères de Tonige et du temps. Pour moi, pour tout bon presbytérien, pour celui surtout qui en est le possesseur depuis bientôt vio^t années, c'est un iisile que sa célébrité a fait inviolable, un temple consacré par le souvenir. Ce terrain, hérissé de ronces, pourrait sous une inaiQ habile se couvrir (Pune riche moisson. Mais rhomnie dont je vous parle n'y laissera point pénétrer la charrue. Il renonce, dans l'intérêt de sa conscience, à quelques marcs d'argent qui lui foraient peu de bien sur terre et beaucoup de mal dans le ciel. C'est dans sa cabane que s'est accomplie l'action de sa vie la plus méritoire ou la plus criminelle. La moitié de son existence est là; chaque jour^ il vient, comme un pèlerin repentant, interroger d'un regard inquiet ce débris chancelant, et quand il voit qu'il est debout^ que le vent ue l'a point encore entraîné et que le feu du ciel a passé sur lui sans le détruire, il s'en retourne moins triste, moins accablé de remords, car il croit lire dans ce respect des élémens l'éclatante manifestation de la cicmeucc de IJieu. Eu un mot, sir Lindsay , cette chaumière est celle où le marquis de Montrose s'est endormi fugitif et réveillé prisonnier....

A ce nom, à ce souvenir évoqués pour la première fois devant lui depuis son séjour dans le Clydesdale, le lord sentit une pâleur glacée Inonder son visage et fut près de défaillir. La mèiiic minute venait aussi de souffler dans son Ame un soupçon terrible. L'hésitation de Ilurk, rémotion que sa voix avait trahie malgré ses efforts pour la dissimuler, cette chaleur, au moins extraordinaire, dans la défense d'intérêts qu'il disait lui rire ètrangcr.s , parurent à Lindsay un problème, que le soin de su propre sûreté lui ordonnait d'èriaircir. Il rut bient«*it retrouvé sa présence d'esprit , et il .son^e.i à dresser ses batteries tisser, adroitement pour arracher à llurk l'aveu qu'il ne semblait pas disposé à faire dr bonne grAce.

— Hl je me rappelle bien vos propnvs parole-, cet enragé pjiriiain e^' <1r vos amis"/

— Je ne u\'vi\ (Udis poini, fn Hurk avec une

afTectaiion d'insouciance, qui fortifia les soupçons du comte.

— Son nom?

— C'est mon secret.

— \ oudriez-vous lui porter Bie« propositions?

— Pourquoi pas? .Seulement je doute qu'il les accepte.

— Puisque vous êtes le confident de ses pensées, il est tout simple que je m'adresse à tomSm..

— Vous en êtes le maitre.

— Si je lui offrais deux cents dolLirs?

— II ne les prendrait p.ts.

— Trois cents?

— Pas davantage.

— (Quatre cents?

— Attendez sa mort. Il vous fera son héritier. Cela vous coûtera moins cher.

Cette proposition ne pouv.iit manquer de froisser Lindsay. Il y vit même une intention d'ironie, et sans prendre le temps de la réflexion, il répli({ua avec un sourire dédaigneux:

— Cet héritage est sanglant et .serait celui d'un traître. Je ne l'accepterais point. ...

Cette réponse l'avait (mhi. Uurk fit un bood en arrière, comme s'il eût senti le fil électrique frémir entre ses doigts, et fixa sur .son interlocuteur un de ces regards aigus qui semblait vouloir pénétrer dans les abîmes les plus caches de rame. Le puritain Lindsay ne pouvait quahfier de traitrf l'homme exalté, qui, en livrant .Montrose avait assuré le triomphe de la cause puritaine. Ce mot démentait tout son pas.sc: il éjcvait une barrière entre Uurk et lui. De son c^lé, lord Uraham , qui, en se liant avec le raontaKuard, n'avait fait qu'obéir à une imperieuite nvcessllr, frémit à l'idée qu'il avait de% anl lui l'asj.issin de son frère, et cette idée lui fie presque i>ublirr le rôle que les conseils de ( la craioïc

de compromettre son parti, lui M^.iicni jusqu'alors imposé. Cette amitié, qui, après tout ^ nVlall qu'une enveloppe fuciice, contenant deux él«''meBs contraires, entre lesquels touco fusion eiaic iraponiblr, devait céder tôt ou tard à ce principe .i( >l, lurtion. Le \ olcan s'était forme: l'erupliuu >icuiiratl à son heure.

- Je ne vols pas, repni Landsay en tt»n-

MUi^ËE FRANÇAIS.

chissant tout-à-coup les deruières limites de la prudeuce, pourquoi votre frère d'armes tient si tort à ce carré de terre et à ces pieux vermoulus. Ne devrait-il pas bien plutôt supplier les torrens d'y ouvrir uu précipice sans fond ou bien demander à la foudre de dévorer ces honteux débris — et une fois brûlés, — savoir gré au veut d\u disperser au loin la cendre? N'est-ce donc pas assex d'avoir commis le crime, sans vouloir en perpétuer le souvenir? Dans quel évangile est autorisée cette profanation infâme? Depuis quand et au nom de quelle religion déboutée, élève-t-on des autels à la trahison? Ah! c'est là que le marquis de Montrose, poursuivi, découragé, proscrit, a cru pouvoir reposer sa téte^ et c'est là qu'en se réveillant, il s'est trouvé garrotté, vendu par l'homme — je me trompe — par la bête fauve, dont il était venu, confiant en la foi écossaise, mendier un peu de paille pour ne pas mourir de fatigue et de froid 1 Et cet homme qui lui avait prêté son lit et donné son pain, cet liomme qui l'avait reçu de Dieu même et qui devait le rendre à Dieu, — car les lois de l'hospitalité sont divines, — cet homme a profité de son sommeil pour lui voler son secret et le dire à tout venant, et jeter son corps en pâture au bourreau! Et ce fanatique insensé se croit un héros^ quand il n'est qu'un délateur! Quand vous le verrez cet homme, Burk^ diteslui que le sang traîtreusement versé laisse sur la terre une trace brûlante, que ni les larmes humaines^ ni les pluies du ciel ne sauraient effacer... Dites-lui qu'un dénonciateur est un lâche et que les lâchetés ne trouvent grâce devant personne, pas même devant ceux à qui elles ont profité!... On accepte une trahison, si elle est utile, mais toujours et partout on renie les traîtres.

— Et si la patrie est redevable à cet homme de son salut, la reconnaissance ne peut-elle enfin l'absoudre...?

— Non, reprit avec feu lord Graham , car la patrie doit maudire la main qui n'a su sauver

sa puissance qu'aux dépens de son honneur, et pour elle alors, l'ingratitude est un devoir!

Pendant cette chaleureuse imprécation, Burk avait courbé silencieusement la tête, car chacune de ces austères paroles retentissait profondément dans son cœur, comme si elles eussent émané de la bouche même de Dieu. 11 se sentait coupable^ et l'accent convaincu de Lindsay lui ôtait jusqu'à la force de se défendre et de se justifier. L'ombre du marquis de Montrose avait surgi de la terre, menaçante, inexorable. Alors, il retomba dans les folles terreurs da vertige, auquel nous l'avons déjà vu en proie, et pour un instant, les illusions de son fanatisme aveugle furent dispersées par la violence de ses remords.

— Qui a parlé de Montrose? s'écria-t-il d'un son de voix brisé. Pourquoi toujours ce nom à mon oreille et ce fantôme devant mes yeux? N'est-il donc pas mort qu'il revient sans cesse se placer sur mon passage et troubler mon repos? Le tribunal des hommes l'a cependant jugé et le bourreau a fait son devoir.,..

— Oui, répliqua le comte, mais en mourant au milieu des tortures, Montrose t'en a légué une plus atroce encore que les siennes et sous laquelle tu te débats vainement, le repentir..!

— Le repentir! répéta Burk en relevant la tête par un mouvement d'incroyable fierté, le repentir! c'est l'hôte des consciences souillées, et la mienne est pure, entendez-vous? Montrose était l'ennemi de Dieu, et Dieu l'a frappé par mon bras. Membre de la ligue sainte dont le devoir est de conserver l'Ecosse à l'église presbytérienne, devais-je déserter ma cause et livrer la terre où j'étais né aux fureurs d'un renégat? Placé entre deux trahisons, j'ai choisi celle qui devait sauver le coveuant. Ainsi donc pourquoi me repentirais-je d'avoir immolé Montrose à l'intérêt de tous, puisque ce sacrifice a dû être agréable

au Jiîeigaeur.. !

CSuiteO

SîfUfeie, Drucf unt ^erlaa t>on ^«({^agen <sc j^lafing.

yièmc Année.

CHOIX DE LITTÉRATURE

tiré

DES IflEELI^EURS AlTEl'RS

par O. El» JB. Jf^OEiW, pbof. et db., et C iHCMELTZ, du.

Tofn-Triek.

Par Molk-Gkntilho.mmk.

ni.

I^A Chaiiiitlt'rc de Ijoeli-Tnll.

(Suite.)

I.VDIGNK de tant d^avcugle présumptioo^ sir Ltodsay se disposait à répondre , et cette réponse, si Ton en jugeait par le feu que lançait aon regard, allait tomber comme la foudre sur les dernirrcs illusions de Hurk, lorsque les sons d'une musique bruyante éclaicrent dans la cour du chiilcau de LocU-Tall. En même temps le comte vit venir à lui un cavalier chargé de poussière, dont la monture vivement aiguillonnée .sautait hardiment par-de.vsus les charmilles et traversait, avec une rapidité inouïe, les terres récommeut labourées, l n pourpoint à taillades de satin rouge , un chapeau à pa.sse relevée et ombr.igt' d'une lar;;e plume qui jouait au vcn(. enfin un air do coquetterie répandu sur toute la personne de rétran^er, anuonvaicnt qu'il elai( loin d'appartenir à In secte »lc.s Tétcs-Hondcs et qu'il se «ioueiait peu d'exciter sur son pas.sagc la sympathie des vrais puritains. Le cœur du comte s^cpanouit de joie à la vue do ce co.stume (Vais et galant qui lui rappelait celui des anciens cavaliers , et il adressa à Rurk-Ntaane un regard

oblique ou durent se peindre toutes les jouissances d'un espoir soudainement conçu. Pendant ce temps, le jeuue otficier avait mis pied a terre et Ijindsay , qui l'avait reconnu, s'était précipité dans ses bras.

— £h quoi! capitaine Horace, c'est vous! que venez-vous m'apprendre? (Quelles nouvelles? Pourquoi CCS faof.ircs et celte visite inattendue? ,

— Permettez-moi, dit Horace tout essouflé, permettez-moi de reprendre haleine — cl pour calmer votre impatience, liseE ces quelques lignes que je vous avais écrites, craignant de n'avoir pas le temps de m'arrétcr à Loch-Tall.

Liodsay saisit avidement le pli que lui tendait sir Horace, et parcourut des yeux le coamencement tic la leiire: mais, arrive a l;« ûw, un rayonnement de satisfaction éclaira soa visage et il relut à haute voix les dernières lignes^ en épiant l'effet qu'elles allaient produire sur lo calme imp.issible du montagnard.

, ,Héjouisses-vous donc, mon cher comte

ou plut<'tt mon père, car bientôt je pourrai vous donner ce titre, — réjouisses- vous. L'aurore de n«)trc bonheur s'est en6n levée; Charles II. e»i rentré dans N> hi(c-llall , iriomphalcmrnt. m roi, l'epee au flanc et la tétc haute comme un vrai fils des Ntuarts. La grande voix de Ixindrea m joyeusement chante son retour: le pave des mes fléchissait sous les gerbes de fleurs. J'ai ru ce magnifique spedade et mes yeux sont encore

éblouis, mon amc est cucore enivrée. Rien n'a troublé le cours paisible de cette journée qui étaM; en nuine temps la fête d'un peuple et la fête d'un roi. Car le roi et le peuple dateront du même jour, l'un la fin de son exil, l'autre son retour à la raison. A nous maintenant à consolider cette victoire, et je crois que le meilleur moyen d'y parvenir sera de réduire au silence ces obstinés rêveurs^ ces fous, pleins d'une gravité risible^ qui se décorent pompeusement du nom de puritains. Charles veut, dit-ou, opposer aux résistances coupables un pardon magnanime. Dieu veuille que cette clémence ne lui soit point fatale. Mais si ces lutteurs infatigables redescendent dans l'arène, notre épée sortira du fourreau pour y rentrer sanglante. Nous laisserons le serpent tranquille, tant qu'il dormira sous l'ombrage de l'arbre de paix: mais s'il s'éveille pour nous piquer de son dard enveminé, nous écraserons la tête du serpent.**

Pendant cette lecture^ un orage de fureurs s'était amoncelé dans la poitrine de Burk. L'arrivée de Lucy en retarda l'explosion. Elle courut d'un air enjoué vers sir Horace et l'accabla de mille questions auxquelles le jeune cavalier répondit le plus brièvement possible. Car son service l'obligeait à repartir aussitôt. Le duc d'York l'avait chargé dun message important qu'il s'était engagé sur l'honneur à remettre cette nuit même au gouverneur militaire de Glasgow.

— Je vous quitte , dit sir Horace à Lucy en remontant à cheval. Mais vous êtes attendue à Edimbourg avec votre père et c'est là que je compte vous rencontrer prochainement...

— A Edimbourg ! s'écria Lucy toute joyeuse, et quand partons-nous?

— Quand Stoue-Byres et Loch-Tall auront célébré par une fête splendide, répondit Lindsay, l'heureux événement que vient de nous annoncer sir Horace.

— Oh ! le plus tôt possible, n'est-ce pas, mon père, il me tarde de revoir Edimbourg...

— Vous n'y resterez pas long- temps, reprit sir Horace, car la place de votre père^ Lucy, la place de lord Graham, frère de l'infortuné

marquis de Montrose, est marquée à Londres, à la cour du roi Charles IL

Les adieux s^échangèrent rapidement. Sir Horace, pressé par l'heure, piqua des deux et eut bientôt disparu derrière les inégalités du terrain. Aussitôt qu'il eut rejoint sa troupe, le bruit des timbales et des trompettes , brusquement interrompu, fut remplacé par le pas sec et précipité des chevaux qui reprirent, au grand galop, le chemin de Glasgow.

— Vous m'avez donc trompé! s'écria Burk d'une voix tonnante, vous avez pris un faux nom pour m'extorquer des aveux dont l'imprudence sera chèrement payée sans doute! Par ma foî, vous avez joué là un rôle honteux, et si vous m'avez jeté à la face le nom de traître, je vous renvoie celui d'espion!

Lord Graham et Burk-Staane firent un pas l'un vers l'autre. Mais Georges arriva à temps, pour s'interposer entre les deux adversaires.

— Le mensonge que vous reprochez à mylord, — mon père, — dit-il d'un ton plein d'une autorité respectueuse^ — ne saurait lui être attribué. Moi seul en revendique le tort et la responsabilité. Je n'ai pas besoin de vous expliquer l'importance que j'attachais à vous celer ce secret terrible. Lord Graham et sa fille n'ont fait que consentir à une substitution par moi proposée, le jour même de leur arrivée à Stone- Byres. Aujourd'hui que la volonté de Dieu et la force des circonstances, en dévoilant ce secret, ont mis en présence deux hommes qui ne devaient point se rencontrer, séparés qu'ils sont par une haine héréditaire et d'amers souvenirs, je vous supplie, vous, mylord comte, et vous, mon père, d'effacer de votre mémoire toute trace de colère et de rancune, et de n'emporter, en vous quittant, que le désir sincère d'ensevelir le passé dans l'oubli. Vous voyez que je ne me fais pas illusion au point de vouloir vous réconcilier. Ainsi que le pardon, l'amitié entre vous est impossible. Il y a des élémens qui ne se rapprochent qu'à condition de se détruire: séparez-vous.

Burk, suivi de Georges, se dirigea lentement vers l'une des issues latérales du clos. Lord

Oraham s'éloigna avec sa fillc du cuté opposé.

— Merci de Dieul murmura Burk entre ses dents, assez haut toutefois pour que le comte pût Tentendre, le rétablissement des Stuarts est un fléau tombé du ciel pour punir TAnglcterrc de ses péchés; mais la pénitence nu sera peutêtre pas aussi longue qu'on le croit.

Lord Graham ne perdit pas un mot de cette menace , flèche impuissante que le covenantaire lui décochait en fusant. Il résista légèrement à Lucy qui rcntraînait p.ir le bras, et murmura du même ton, eu regardant Burk de côté:

— Sir Horace avait raison. Ces théoriciens maudits sont incurables; tôt ou tard nous serons forcés d'écraser la tète du serpent.

Burk ne répliqua point; mais toute sa figure se nuança de teintes livides, et il- se mit à marcher beaucoup plus vite, sans s^iuquiétcr si Georges était, ou non , derrière lui.

Mais Georges avait ralenti son pas, et Lucy, après avoir échangé avec lui un regard d'intelligence, laissa également son père retourner seul au château. Ku quelques minutes^ les deux jeunes gens^ qui ne sciaient pas perdus de vue, arrivèrent à lu sortie du clos par deux sentiers diirércns.

— Je n'ai pas voulu rentrer, dit Lucy, sans vous avoir rassuré... mon père pourrait invoquer la loi pour veni;cr .son frère... ci.tte arme, dans SCS main.s, serait tcrrililc... je rciiipéchcrai de .s'en servir.

— Kt mol, répondit Georges, transporté de reconnaissance , j'ai lu dans les yeux do Burk une affrcuso menace ; mais je ferai sentinelle auprès de lui, miss Luc^ , et tant que je vivrai, lord Graham n'aura rien à crnindrc !

C'orrw- ■iynii.

IK'S ro jtMir , toute relation uppnrrnto cessa entre Ir village et le chàtcnu. Le Iraiio d'alliance était rompu; m.iis le^ deux ennemis, en levant leur visière et .««c rrcou naissant , avaient

jeté au loin leurs armes, et s'étalent résignés •l'un commun accord ù une suspension d'bustlli. tés, bien résolus toutefois ù se tenir sur la défensive^ en ca« d\-ittaque. Lord Graham qui, dans le premier délire de sa coKre, avait été sur le point de demander à la chambre haute la mise en jugement de Burk-Staane^ semblait avoir cédé aux instances de Lucy, et renoncé m son droit d'accusateur. Mais Burk n'avait pas oublié la malédiction de lord Graham. Dèslors, il s'était habitué à voir en lui, non pas un ennemi personnel, mais un obstacle vivant a l.i régénération de l'Kcosse. Placé à ce perfide point de vue, il se crut appelé à un rôle providentiel , se persuada que Dieu l'avait choisi pour l'accomplissement d'un sacrifice qui devait lui être agréablc, et prêta à une vengeance vulgaire les prop<»rtions sublimes du dévoùmcnt. Burk s'aveuglait sur la vraie source de cette liaine qui creusait un abîme autour de lui. Tourmenté par une pensée unique, négligeant ses anciennes amitiés, il retrempait son énergie dan« le silence et l'isolement. Il passait des journées entières sans parler à son fils, et souvent lo soir, les campagnards travailleurs, ceux qui restaient aux champs jusqu'à l'apparition de la première étoile, racontaient à leur retour qu'ih avaient \u le vieux Burk-.staane se promener seul et silencieux aux environs de la chaumière «le Loch-Tall.

Cependant, l'Angleterre secouait le jou^ d'austérité que lui avait imprvse le parti presbytérien. i'c masque l'eloulTail : elle revint, dèji qu'elle •• sentit libre, à s.t vie folle et dissipée d'autretois, respira à plcinn poumons l'air embaumé de» I. ie.1 proscrites, et reprit plure aux joyeux banquets que le jeûne et l'ab-ttinence avaient si longtemps interrompu'^, te n'ei.iient de toutes paris que course» de choaux, spectacle» public», tour nois d'adresse, combaLs de coq» et d'ours, lou« nmusemcns nuindains, qui étalent rejtarde» comme autant de scandales p-ir les puritain^ !< ^ mnîn» rigides.

Slone-Byres et Loch-Tall, n-iturcllemeàt pl.iee» sous l'influence de lord Graham, ne pouvaient rester en arrière dans ce concours de réjouis-

MUSKE FRANÇAIS.

sauces dont réclat éL'iblissait parmi les couimuues une sorte de rivalité; et bieu que ces fêtes fussent destinées à glorifier un principe auquel toute TAngleterre était loin de se rallier, on put se convaincre, à la joie spontanée qui en accueillait le triomphe, qu'une majorité imposante lui était acquise. Il faut dire aussi que, toute question de politique à part, on était las de tant de privations, de contraintes et d'incertitudes. On était tombé dans de telles exagérations de vertu, et les défiuitious des docteurs avaient tellement embrouillé la question du bieu et du mal, que les intelligences humiliées se révoltaient, décidées à percer elles-mêmes les ténèbres de ces obscures théories. Il n'était donc pas étonnant qu'après une nuit aussi longue^ le premier rayon de jour fût salué par des cris d'enthousiasme, et que les goûts frivoles, long -temps comprimés par l'austérité républicaine^ prissent un essor qui lui-même pouvait paraître exagéré. La tempérance touche de plus près qu'on ne croit à Torgic: toute réaction est un excès.

Lord Graham ne rencontra donc aucune opposition^ lorsqu'il s'occupa d'organiser la fête de Stone-Byres. Les nouvelles autorités s'étaient installées sans coup férir, et l'on n'avait eu que Ja peine de rétablir le chiffre de Stuarts sur les écussons où avaient successivement figuré ceux de Cromwell et de Richard, et les emblèmes méprisés de la courte domination du Rump. Au jour fixé, toute la jeunesse des environs accourut à Stone-Bjres, et cet élan unanime n'excita aucun murmure improbateur. Bien plus, la fête semblait avoir passé de la terre au ciel^ et le soleil lui-même, si avare de sa présence au milieu des brumes d'Ecosse, s'élança dès le matin de l'abîme des monts, et versa sur le paysage ses plus radieuses clartés.

Depuis deux heures environ, quelques jeunes montagnards, réunis à des dragons de l'armée du duc dAlbcuiarle, avaient engagé une partie de course à laquelle une foule immense paraissait prendre un vif intérêt. La longueur du trajet à parcourir n'excédait pas un quart de lieue, mais de nouvelles difficultés de terrain surgissaient à des points très rapprochés. Le chemin

dont on avait fait choix descendait d'abord en pente légère , puis devenait horizontal ^ puis montait rapidement, et enfin se transformait vers le milieu en une sorte d'isthme, dont l'abord escarpé pouvait décourager les plus audacieux. Plus loin, la terre était molle et fléchissait sous le pied des chevaux qui épuisaient ainsi le reste de forces dont ils allaient avoir besoin pour achever leur passage à travers les nudités du roc. Ici, d'ailleurs^, bien que le but de la course ne fût plus qu'à deux cents pas, un dernier obstacle effrayait les concurrens. Le sol était coupé par . une profonde fissure où roulait eu gémissant une source d'eau bleuâtre qui allait augmenter plus loin le nombre des cascades naines de la Clyde. Il fallait franchir le précipice et enfin grimper^ plutôt que monter, en dépit des fossés et des ravins^ sur un rocher à pic, au sommet duquel flottait, en guise de panache, un élégant drapeau de satin, brodé pour cette solennité par la main délicate de Lucy Graham.

Les efforts des concurrens étaient jusqu'alors demeurés inutiles. Le plus grand nombre s'arrêtait au torrent. Quelques-uns l'avaient pour tant franchi, mais tous revenaient sans avoir fait le dernier pas. Lord Graham,. mêlé aux groupes^ et juge suprême du tournoi, avait résolu de proposer un autre jeu, car on eût pu craindre que le drapeau ne restât sur le rocher comme un témoignage de la maladresse des cavaliers écossais, et déjà il se concertait à ce sujet avec Lucy^ lorsque le trot d'un cheval retentit tout-à-coup derrière lui. La foule s'ouvrit pour faire place à Georges. Annah le suivait à quelque distance, accompagnée du vieux John Care.

— Est-ce que vous vous sentez le courage de concourir? dit lord Graham. Tous vos amis ont déjà renoncé.

— J'essaierai, répondit Georges. Je ne demande qu'un instant pour laisser Tora-Trick reprendre haleine.

Tom-Trick était un charmant animal qui avait été donné à Georges, ainsi que nous l'avons dit plus haut, par le chevalier AVilIiam Moor. En le baptisant du nom de Tom-Trick, Georges avait

MISEE FRANÇAIS.

voulu le naturaliser Ecossais, mais on reconnaissall aisément en lui le type non équivoque de l'origine arabe. Son œil vif et légèrement creusé, la courbe élégante de son col, les oreilles fines et veloutées, sa croupe h.iute et arrondie attestaient une noblesse de race dunt les parchemins pouvaient d'ailleurs fournir la preuve. Sa crinière, peu fournie comme celle de la plupart des chevaux nés sur la terre d'Yemen, était d'un noir étincelant et, sous la caresse d'un oblique ra30n de soleil, sa robe bai-brune se nuani,ait d'admirables reflets dorés; car il faut dire que par une singularité remarquable^ il avait conservé^ en vieillissant, tous les attributs de la jeunesse. Quand Georges fut prêt à partir, le frémissement qui parcourut le corps de Tora- Trick, le gonflement de ses narines, sa visible impatience qui égalait celle des plus jeunes chevaux, furent considérés comme autant de signes d'un bon augure pour le succès du nouveau concurrent. Lucy, qui n'oubliait jamais la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée envers Georges, ne laissa point fuir l'occasion qui s'offrait de lui eu dunncr un gracieux témoignage. Elle se pencha vers lui, et d'un ton qui pénétra, trop profondément peut-être, dans l'àmc du jeune homme:

— Je n'ai formé de vœu, lui dit -elle pour aucun (le ceux qui ont concouru avant vous. Mon iudin"érence eût accueilli, sans i>lai>ir comme sans regret, le nom du vainqueur... Mais pour \ou5, monsieur Georges, je ferai une prière mentale^ et si l'ctendard que j'ai brodé moimême passe dans vos mains, je ne regretterai pas les quia/.c jours de travail qu'il m'a coûtés.

Coi cncouragemeut était pour Georges un gage certain de victoire. Tom-Trick prit son clan avec la rapidité d'une flèche, et ramena un quart d'heure après non cavalier au milieu de mille juyeu.tes acclamations. Georges avait gagne le prix.

Tout-à-coup, un premier nun^e violemment pourchassé par le vent d'ouest intercepta les rayons du «oleil. Teu-à-peu leur nombre nu;; menta, et l'aspect riaut de Ia fêle ne modifia par degrés aux reflètes grlsAtres du rirl orageux

Quelques gouttes de pluie forcèrent le plus gnuMl uombrc à chercher un abri. Les jeunes gens entraînèrent Georges sous un vaste hangar où l'on avait transporté, des les premières meaaces et l'orage, le festin que la commune offrait aa vaiiqueur, et qui d'abord devait avoir lieu sous une tonnelle richement fleurie. Georges, du reste, eût bien désiré ne pas quitter lord Graham, sais c'eût été compromettre Lucy. Il s'exécuta, bien qu'à regret. Le repas tirait à sa fin, lorsqu'on vint l'avertir que quelqu'un le demandait à la porte. Il sortit. C'était .Auoah qui l'altcnilait.

— Pardon, lui dit-elle, pardon de vous interrompre^ Georges^ mais ce n'est pas pour moi...

Georges ne répondit rien. Il sentait si bien ;?es torts envers Anoah, qu'il ne pouvait plus la voir ni l'entendre sans un serrement de laur. sans un frisson de remords.

— En ce moment, reprit-elle, un ^rand malheur menace lord Graham et sa fllle. Tous seul pouvez les sauver.

— Parle vite, secri i (. ' r > en iui prcii.tui la main, parle vite I

Aunah dégagea sans affectation sa main de celles de Georges. Puis clic continua:

— Il y a une heure environ , John Carc, liurk et moi, nous étions réunis autour du foj-er, lorsqu'un serviteur de lord Graham entra, ea nous disant que son maitre l'envoyait demaadcr à John Care s'il avait à sa disposition un chariot et un cheval pour le reconduire, avec sa fille, au château. John répondit qu'il avait bien un ehariut, mais que son cheval était hors d'rlat de marcher; que cependant il s'en procurerait un dans le village, et que le lord pouvait compter Nur lui. ,,Vous avcK bien fait de promettre, dit votre père à John, quand le messager m* fut retiré, car Tom-Trick est à votre disposition: M cela vous convient nèrae, je prendrai voirr jilace et vou^ debarrasNer.il de cette corvée. Cela me distraira." John consentit et Burk all.t rhcreher Tora-Trick. Je ne sais quel soupçon cfW>- >.iblo sMniritdui.sit f^iritvement dnns mon Aaty II). lis il me sembla que je devais IVpicr. Je moni.ki dans les comble* de la cc^i^fi** ^^ John, je mis la tête dehor'^ . et maigre l'obscurile qui

devenait à chaque îDsCant plus épaisse, je ne perdis point un mouvement de Burk. Son visage respirait la fureur et la vengeance ; sa bouche murmurait des mots de haiue et de malédiction. Et puis, Georges, mes yeux ne m^ont pas trompée, j'en suis sûre^ Burk est armél Maintenant, il attend lord Graham.

— Ohl Annah! tu as bien deviné I C'est nn crime qui se prépare. Comment le prévenir, ô mon Dieu!

— J'y ai songé, dit Annah. Venez avec moi; je vous donnerai un plaid grossier qui appartient à John Care; vous le jetterez sur vos épaules. Je vous présenterai comme un voyageur; vous prendrez place auprès de Burk.... il ne vous reconnaîtra pas.

Ce plan fut aussitôt exécuté que conçu. Ils coururent chez John, et de là allèrent rejoindre Burk-Staane.

— Laissez monter ce pauvre homme près de vous, lui dit Annah en amenant Georges; John Care vous le recommande. Il demeure à deux pas de Loch-Tall.

Burk ne pouvait refuser. Georges monta sans attendre son consentement.

n était temps d'arriver. Lord Graham et sa fille étaient déjà blottis au fond de la voiture, et se désespéraient de la lenteur du départ. La pluie tombait avec violence, et il tardait à Lucy d'apercevoir la grande porte du château de Loch- Tall, car, depuis un instant surtout^ de sinistres prophéties se croisaient dans son cerveau^ et une voix mystérieuse soufflait à son oreille les plus étranges appréhensions.

Enfin on se mit en route. On traversa le village silencieusement. Plus de trace de fête: toutes les maisons étaient fermées, et l'on pouvait apercevoir çà et là, à travers quelques basses lucarnes, .les plus intrépides danseuses délacer tristement leurs corsages, et jeter avec humeur, dans un coin de la chambre^ leurs bouquets trop tôt fanés. La pluie, cette impitoyable ennemie des plaisirs champêtres, avait noyé et entraîné dans ses torrens toute la joie, toute la parure de cette fête.

Le chariot roulait. Le bruit des roues, lon-

guement répercuté par les profondes excavations des montagnes de Stone-Byres, remplissait Fàme de Lucy d'un nouvel effroi. L'homme qui était venu lo dernier n'adressait point la parole à celui qui tenait les guides, mais il avait continuellement les yeux sur lui. Un observateur attentif eût soupçonné peut-être l'affreuse signification de ce morne silence: il eût compris, à la respiration entrecoupée de l'un, à l'immobile sang-froid de l'autre, qu'une grande tempête se préparait et qu'il y avait là un fleuve tout prêt à rompre sa digue et à déborder dans l'espace. Or, il est des momens dans la nuit où le silence est horrible et impossible à soutenir, où il évoque autour de l'imagination des fantômes effrayans que Ton ne sait comment conjurer. Une fois lancé dans ce monde d'hallucinations , on veut dissiper le charme, et pour cela on élève la voix, on parle tout haut. On a besoin de s^entendre soimême, pour être bien sûr que l'on vit encore de la vie réelle, et aussitôt que la voix a retenti dans l'air, on n'a plus peur, parce qu'on reprend le sentiment de sa force et de sa raison. Ainsi de Miss Graham. Ce silence glacé l'épouvantait: elle eut le courage de le rompre la première.

— Où sommes -nous, mon père? Croyezvous que nous approchions de Loch-Tall?

— Sur mon honneur, ma bonne Lucy, vous en savez autant que moi. Je n'ai jamais vu de nuit aussi noire. La pluie tombe en nappes épaisses, et le vent est si fort que je crains bien qu'après avoir éteint les feux de joie du village, il n'ait aussi soufflé sur les étoiles... Pas un rayon de lumière en haut ni en bas! le ciel et la terre ne font plus qu'un.

— Vous vous trompez, mon père, dit Lucy, car je vois très distinctement une lueur blanchâtre de ce côté... du côté droit de la route, fit-elle en se reprenant.

— En effet, reprit le comte, et à mesure que nous avançons , cette lueur monte et s'élargit. Ah! ajouta-t-il après une courte réflexion, et du ton d'un homme qui retrouve dans sa mémoire un souvenir oublié, je sais ce que c'est, mais par saint Georges, Lucy, je ne vous le

ML'SEE FBANÇAIS.

dirai point, et vous dcviDcrez si vous le pouvez. Cela vous fera passer le temps. — Eh bien I vous ne devinez pas?

— Pas le moins du monde.

— Puisque votre esprit est aussi rebelle, dit lord Grahani, ne le tourmentez pas inutilement, et contentez- vous de contempler ce spectacle imposant qui clôt dignement I.i fête de ce jour, et qui D'est, au reste ^ que la conséquence d'un ordre donné par moi-même, ce matin, au gardien de Loch-Tall. Je suis content de voir qu il l'ait ponctuellement exécuté.

— Ln ordre... de vous... mon père?

— Certainement, de moi. Mais, au lieu de me questionner, regardez donc, regardez, Lucy, et dites-moi si ce tableau nocturne ne vaut pas à lui seul tous les points de vue que vous avez admirés jusqu'ici?

Kn effc', jamais perspective plus affreusement belle u^ivait ébloui l'œil de Lucy. In fanal rouge vacillait dans les ténèbres de Timmense désert. L'éclair do la forêt rép<»Ddait ù l'éclair du ciel. Deux incendies mugissaient ensemble.

— Mon père, dit Luc^- avec un geste d impatience, pourquoi vouinctlre ma curiosité à une épreuve inutile. J'ai beau chercher, je ne puis découvrir d'où proviennent ces flammes?

— Cela devrait vous être aisé cependant, répondit l(»rd lîraham; car je n'ai lait en cette occasion, que me coufornier à votre désir. \'ous avez voulu la grâce de Hurk-.staanc et je vous l'ai accordée. Mais en épargnant le tigre, je m'itais promis de détruire nu tanière pour qu'il ne vint plus rAder du côté de Loch-Tall. Aussi demain malin, avant tic partir pour Kdimbour;:, j'espère bien ne plus voir ù la place de la chaumirre maudite , qu'un peu d«' cendre et do fumée qui annoiucront à Hurk et à ses pareils, que rexpialion n pnvsc par là!

A CCS derniers inn(«, l'homme qui condui.sait, s© retourna n di ^sa dr (ou(r sa hauteur devant lord (irahaïu. l.ucy pous.<»a un cri perdant.

— Vous parlez d'expiation, s'écria Hurk d'une voix toniianic. Nongc/. donc à celle que vous demande l'Angleterre pour le^ plaies que \ou» lui cause/. \ Ous ave/ doue oublie que nous

sommes les saints et que vous êtes les impies? Le ciel s'ouvre à qui le délivre d'un ennemi et je veux gagner le ciel! préparez-vous donc à la mort. . .

Au même instant, la lune parut derrière uu nuage que le vent venait de déchirer par le milieu et projeta ses rayons sur la carabine que Hurk tenait braquée contre lord Graham. Ce fut une lueur vive, rapide, étincelante, qui jeta dans rame du comte et de sa fille un frissoQ glacé. La mort leur avait cinglé le visage. — Mais dans l'intervalle de cette minute, — moios qu'une minute, — de cette seconde, ils avaient eu le temps de perdre l'espoir et de le ressaisir, de mourir et de ressusciter. En effet, le coup était manqué et lorsque lord Graham et Lucy, muets d'horreur et d'épouvante, osèrent rouvrir les yeux que l'instinct du péril avait fermés, ils virent le compagnon de Burk tenant d'une main les guides et de l'autre la carabine qu'il avait arrachées en même temps au farouche montagnard.

— yui que tu sols, articula péniblement Burk, que la fureur avait mis hors de lui-même, qui que tu sois , lâche serpent qui es venu t'interposer par surprise entre lo glaive et la vicfim. . ton triomphe ne sera pas long et j'aur.^ tour!

— Arrêtez, cria le comM, arrêtes, ■OfWTOilous descendre

— > ous ne descendrez pas , reprit lo ( ><\ i iiantaire avec une expression infern.ole. vcun uc descendrez pas!! > eus vous croycn >.iuw.s... Uegardez maintenant!!

Les guides venaient d'être roupé«t par Hurk- Slaane. Le chevnl èt.ill libre.

Pour la deuiièmc fbl», l'effrayante magie d'une mort imminente se reproduisit devant len yeux du comte et de s.i fille. Ton! était fini, ou plutôt, pensrr plus affreuse encore, tout allait finir. Cette agonie pouvait durer une heure plus

peut-être; en un mot, aussi long-temps que le doigt de la Providence dirigerait le.s pas du cheval livre a lui-même, à travers les dcCnurs el les déviations de celte route épouvantable. La \ engeance avortée de Burk prenait une éclatante

revanche. Quatre morts pour unel II avait mieux aimé^ Taveugle puritain, périr à la tâche que d'y renoncer. .. . tous quatre pouvaient maintenant adresser leurs prières à Dieu. Tous quatre étaient égaux devant la mort qui, certes, ne ferait pas d'exception. Au moment donc de mourir, chacun caressa sa pensée favorite: ce fut un concert intérieur et muet d'adieux déchirans aux personnes, aux choses^ aux souvenirs. Lucy surtout , la pauvre Lucj-, dont le cœur était si plein de passé et si affamé d'avenir, Lucy qui avait à peine essayé de la vie, demandait tout bas au ciel quel était sou crime ^ pour qu'il lui envoyât une mort pareille , une mort qui venait par une nuit si noire, si profonde — et qui allait la broker sur les rochers, pour la jeter ensuite toute meurtrie aux lames du torrent. Le comte n'avait plus qu'une idée, ne prononçait plus qu'un nom, Lucy ! Ses yeux s'étaient fixement attachés sur elle. Le père vOHlait mourir en regardant sa fille.

La tempête redoublait, les branches, violemment détachées du sommet des arbres, sifflaient affreusement comme des flèches qui fendent l'air. Les fantômes se multipliaient sous le clair regard de la lune, et la cime des rocs, en se mirant dans la plaine^ y décrivait mille ombres bizarres qu'on eût dit animées. Les voix de la nuit ordinairement tendres et mélancoliques, se confondaient tumultueusement dans une hymne de désespoir. C'étaient des soupirs éplorés , des gémissemens à briser le cœur, toute une harmonie de deuil, toute une musique d'adieu. Les sanglots de l'orage répondaient à ces voix sinistres. Le vent pleurait.

Tom-Trick cff'rayé s'emporta; les roues côtoyaient le torrent; il fallait attendre et se résigner. Tout-à-coup l'inconnu se leva. A cent pas de lui le chemin tournait brusquement^ et sans aucun doute l'instinct de Tom-Trick allait devenir impuissant.

CSitite.)

MàB nivorce.

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