TRES-ILLUSTRE SEIGNEUR
„Nous avons mis à exécution ce qui avait été convenu entre nous, et de telle façon, que nous avons pris pour dupe le très -illustre Tondini (apparemment le nom du chef de la corte qui avait interrogé le prince) , si bien que l'on me tient ici pour le plus galant homme du monde. J'ai fait la chose en personne, ainsi ne manquez pas d'envoyer sur-le-champ les gens que vous savez. *^^
Cette lettre fit impression sur les magistrats; ils se hâtèrent de l'envoyer à Venise; par leur ordre, les portes de la ville furent fermées, et les murailles garnies de soldats le jour et la nuit. On publia un avis portant des peines se-
ML'SKIi I-'HANÇAIS.
vùres pour qui, ayant coauai!t.saDCc des assashins ue cunitiiUDiquerait pas ce qu'il savait à la justice. Ceux des assassins qui porteraient témoigoagc contre un des leurs uc seraient point inquiétés, et même on leur compterait une souinie d'arj^cut. Mais sur les sept heures de nuit, l;i veille de \oél (le 24 décembre, vers minuit), Aluïse Uragadia '''•) arriva de Venise avec d'amples pouvoirs de la part du sénat ^ et Tordre de faire arrêter vifs ou morts, et quoi qu'il en put coûter, ledit prince Louis et tous les siens.
Ledit soi:;neur avo^ador Dra^adin , les seigneurs capitaine et podestat se réuuireut dau^ la forteresse.
Il fut ordonné, sous peine de I.i potence idella força) j ù toute la milice à pied et à cheval^ de se rendre bien pourvue d'armes autour de la maison dudit prince Louis, voisine de la forteresse, et coniiguo à l'église de 8aiut-. Augustin sur l'Artna.
Lo jour arrive (qui était celui de Noël), un édit fut publié dans la ville, qui cxiiurtait les tWs do Saint-Marc à courir en armes à la maison du seigneur Louis; ceux qui n'avaient pas d'armes étaient appelés ù la forteresse où uo leur ta remettrait autant qu'ils voudraient; cet édit promettait une récompense de 2,000 ducats à qui remettrait à la carte, vif ou mort, ledit sei;;ncur Louis, et 6U0 ducatM pour la personne de cliacuQ de SCS gens. De plus , il y avait unlro ù qui ne serait pus pourvu d'armes de ue point approciier di> la mai>ou du prince , alin de uc pas porter obAtaclc ù qui so b.iltrait liiios le ca^i où il ju;;rrait à propni de f.iirc quelque sortie.
Ku mi-mc temps, on pl.t<,'a des fusils de rempart^ des mortiers et de Ja grosse artillerie sur les vieilles murailles, vis-à-vis la maisua occupée pur le prince; ou tu mit aiit.iui >ur les tuuraillrs neuves, desquelles ua voyait le derrière de ladite maisou. De ce ci'ué, on avait place la CAVMleric de favuu À ce quVIlc put so mouvinr librement, si l'ou avait besoin d'rlle. Sur Irn bords do la rivière» «•n tlait occupé .'i d{>po<ii r des banrs, «les armoires, des chars rt autres
*) l<inK»iliiii<.
meubles propres ù faire ofDce de parapets. Oa pensait^ par ce moyen, mettre obstacle aux mouvements des assiégés, s'ils entreprenaient de marcher contre le peuple en ordre serré. Ces jKirapets devaient aussi servir ù protéger les artilleurs et les soldats contre les «r-ni. l>usades •les assiégés.
Enfiu on plaça des barques sur la rivière, en face et sur les côtés de la maison du prince^ lesquelles étaient chargées d'hommes armés de mousquets et d'autres armes propres à inquiéter l'ennemi, s'il tentait une sortie: en même temps ou fit des barricades dans toutes les rues.
Pendant ces préparatifs arriva une lettre, rédigée en termes fort convenables, par laqueilo le prince se plaignait d'être jugé coupable et de se voir traité en ennemi, et même en rebelle, avant que l'on eût examiné l'affaire. Cette lettre avait été composée par Liveroto.
Le 87 décembre, trois gentilshommes, dos principaux de la ville, furent envoyés par les magistrats au seigneur Louis, qui avait avec lui, dans sa maison, quarante hommes, tous anciens soldats accoutumés aux arme». On les Crouv.-* occupés à se fortifier avec des parapets formés de planches et de matelas mouillés, et à préparer leurs arquebuses.
Ces trois gentilshommes déclarèrent au prioca que les magistrats étaient résolus ù s'emparer de sa personne; ils l'exhortèrent à se rendre, ajoutant que par cette démarche, avant qu'on en lût venu nux voies de fait, il pouvait espcrer d'eux quelque miséricorde. A quoi lo seigneur Louis répon<lit que, si avant tout, les gardes placées autour de sa maisua étaient levées, Il >ie rendrait auprès des magUtrala accorapaKOÙ de deax ou trois des siens, pour traiter de Taf- (aire, V>tts la conditioo expresse qu'il serall toujours libre de rentrer dans 11.1 maison.
Les ambassadeurs prirent ces propo<«iiion< • criirs de sa main, et rrtourn«renl aupr«< f\cs mauisirats qui refusèrent les condition*, p.vcicalirmaenl d'.iprès les conseils du ire< - illustre iVo KMf.t , rt autres noSIcs pro«rnis. Le» amba«.sa<lcurs relournèreot auprès d« prioce, eC lui iiuiouièreul que, s'il no s« rradaâl paa fnremini
et simpleincut, on allait raser sa maisou avec d'artillerie; à quoi il répondit qu'il préférait la mort î\ cet acte de soumission.
Les magistrats donnèrent le signal de la bataille, et quoiqu'on eût pu détruire presque entièrement la maison par une seule décharge, on aima mieux agir d'abord avec de certains méuagemchts^ pour voir si les assiégés ne consentiraient pas à se rendre.
Ce parti a réussi, et Ton a épargné à Saint- Marc beaucoup d'argent, qui aurait été dépensé à rebâtir les parties détruites du palais attaqué; toutefois, il n'a pas été approuvé généralement. Si les hommes du seigneur Louis avaient pris leur parti sans balancer, et se fussent élancés hors de la maisou, le succès eut été fort incertain. C'étaient de vieux soldats; ils ne manquaient ni de munitions, ni d'armes, ni de courage, et, surtout, ils avaient le plus grand intérêt à vaincre; ne valait-il pas mieux, même en mettant les choses au pis, mourir d'un coup d'arquebuse que de la main du bourreau? D'ailleurs, à qui avaient-ils affaire? A de malheureux assiégeants peu expérimentés dans les armes, et les seigneurs, dans ce cas, se seraient repentis de leur clémence et de leur bonté naturelle.
On commença donc à battre la colonnade qui était sur le devant de la maisou; ensuite tirant toujours un peu plus haut, on détruisit le mur de façade qui est derrière. Pendant ce temps, les gens du dedans tirèrent force arquebusades, mais sans autre effet que de blesser à l'épaule un homme du peuple.
Le seigneur Louis criait avec une grande impétuosité: Bataille! bataille! guerre! guerre! Il était très-occupé à faire fondre des balles avec rétain des plats et le plomb des carreaux des fenêtres. Il menaçait de faire une sortie; mais les assiégeants prirent de nouvelles mesures, et l'on fit avancer de Tartillerie de plus gros calibre.
Au premier coup qu'elle tira, elle fit écrouler un grand morceau de la maison , et un certain Pandolfo Leupratti de Camcrino tomba dans les ruines. C'était un homme de grand courage et un bandit de grande importance. Il était banni
des Etats de la sainte Église, et sa tête avait été mise au prix de 400 piastres par le très-illustre seigneur Vitelli, pour la mort de Vincent Vitelli, lequel avait été attaqué dans sa voiture, et tué à coups d'arquebuse et de poignard, donnés par le prince Louis Orsini avec le bras du susdit Pandolfo et de ses compagnons. Tout étourdi de sa chute, Pandolfo ne pouvait faire aucun mouvement ; un serviteur des seigneurs Caidi Lista s'avança sur lui armé d'un pistolet, et très-bravement il lui coupa la tête qu'il se hâta de porter à la forteresse et de remettre aux magistrats.
Peu après un autre coup d'artillerie fit tomber un pan de la maisou; et, en même temps, le comte de Montemelino de Pérouse, et il mourut, dans les ruines, tout fracassé par le boulet. -On vit ensuite sortir de la maison un personnage nommé le colonel Lorenzo, des nobles de Camerino, homme fort riche, et qui, en plusieurs occasions, avait donné des preuves de valeur et était fort estimé du prince. Il résolut de ne pas mourir tout à fait sans vengeance; il voulut tirer son fusil, mais encore que la roue tournât, il arriva, peut-être par la permission de Dieu, que l'arquebuse ne prit pas feu^ et, dans cet instant, il eut le corps traversé d'une balle. Le coup avait été tiré par un pauvre diable, répétiteur des écoliers à Saint -Michel. Et tandis que, pour gagner la récompense promise, celuici s'approchait pour lui couper la tête, il fut prévenu par d'autres plus lestes et surtout plus forts que lui, lesquels prirent la bourse, le ceinturon, le fusil, l'argent et les bagues du colonel, et lui coupèrent la tête.
Ceux-ci étant morts dans lesquels le prince Louis avait le plus de confiance, il resta fort troublé, et on ne le vit plus se donner aucun mouvement.
Le seigneur Filenfi, son maître de casa et secrétaire en habit civil, fit signe d'un balcon avec un mouchoir blanc qu'il se rendait. Il sortit et fut mené à la citadelle, conduit sous le bras, comme on dit qu'il est d'usage à la guene, p.ir Anselme Suardo, lieutenant des seigneurs Craagistrats). Interrogé sur-le-champ, il dit n'a-
MtSEK FRANÇAIS.
voir aucune faute dans ce qui s'était passé, parce que la veille de Noël seulement il était arrivé de Venise, où il s'était arrêté plusieurs jours pour les affaires du prince.
On lui fleinanda quel nombre de gens avait avec lui le prince; il répondit: Vingt ou trente personnes.
(Fin.)
JLes jfMarcFianfis iie CFtlens.
Par Jules Jamx.
Vous avez lu sans doute les Mémoires de Ivrd Byron : une des choses qui m'a étonné le plus dans ces étonnants mémoires, c'est la facilité avec laquelle le noble lord renouvelle ses bouledogues et ses lévriers à volonté. — Envoyez-moi, dit-il, un bouledogue d'Kcossc; les bouledogues do Venise n'ont pas les dents assez dures. — Envoyez-moi un beau chien de Terre- Neuve pour le faire nager dans les lagunes. — Il écrit , il donne des ordres à son intendant comme un autre écrirait à Paris: — Envoyezmoi de Tcau de fleur d'oranger ou des gants.
Si lord Ityrou avait eu son correspondant à Pans, ce correspondant aurait été bien einl)arrussé de satisfaire aux désirs de son maitre. II aurait eu beau chercher dans tout Paris un bou- Icdoguc; un lévrier ou uu chien de Terre-Neuve M ncheior: jo suis assuré qu'il aurait eu grand'pelne à rencontrer de qU(»l salisf.iirc lord Il\ rnii, qui %y cunuaissiiil. hans ce Paris, où tous les commerces ac font en ^rjiud, inèine le commerce lie chilTont et de ranion.'i;;es ù quinre hous , il n'exhtc pa.s un .seul établis.scincnl ou l'on puisse aller, pour kuu argent, demander un chieu comme on le veut. Kn fait de marchands de chiens, nous en possédons, il c.si vrai, quelques-uns, et en plein vent , fort versés dans I;t scirnee de dresser dos cauiches, rt qui ulèvcnt Irum chiens dBDS des cnge.s , .sur le parapet du Pnnt-Ncuf: mais c'est là tout. Alle« donc che» ers gaitlards-là, une leiire en mnin de lord nvron, de-
mander à acheter un bouledogue, un lérrier ou un chien de Terre-Neuve !
Vous voyez donc, sans que je vous le dise, quc^ malgré toute ma bonne volonté, je ne puis vous faire ici une dissertation savante sur celle branche d'un commerce qui n'eiisie pas, et qui pourrait éire trcs-florissant. Apres la race humaine, ce que le Parisien néglige le plus, c'est la race canine : il est impossible de mélanger les races avec plus de caprice insouciant et de hasard stupidc. Voilà pourquoi nous avons de hasard stupide. Voila pourquoi nous avuns de trés-vilains hommes et de irés-vilains chiens.
Veoez donc avec moi si vous voulez voir les chiens parisiens, venez sur le Pont-Neuf, à gauche en descendant la rue Dauphinc: quand vous aurez piissé la sUtuc de llcuri i\ , vous trouverez cinq à six caniches taillés et ciselés coaH> me le bois des jardins de Versailles. L'un de ces caniches porte une moustache, l'autre est dessine en losange; l'un est blanc, l'autre est noir; l'un est croisé avec un griffon, l'auire est croise avec un epagneul; il y a quelquefois dans un seul chien dix espèces de chiens. Envoyé» uu de ces chiens à lord Byron, cl vous \crrcE ce qu'il vous dira !
C'est que, pour le marchand de ctiieus de Paris, élever un chien, vendre uu chien, ce n'est pas une ^peeulaiiou, c'est un plaisir, c'est un bonheur. Le marchand de chiens à Paris csC d'abord portefaix, dcerulteur, père de famille, et enfin marchauti de chiens. Il est portefaix pour vivre; il vend des chiens pour s'amuser: c'est un goût qui lui est venu quand son pero « i.iit portier. Le propriétaire de U maison avait tant défendu à son pore d'avoir UB ckirn que son fils eu a eu trois dés ^u'U a cté aajeur; pour ses chiens il a perdu m i la
ptirto cl l'afeciion du propriel.-iirc de sou perc. /.v\\\\r%% que vous > ojk m l.'« etrodue au soleil, a empêche le mariage de son maitre u\cc une cuuiniére, ma fol! dooi elle dévimuic le gardtluangcr: puis Zemire, riant devenue pleine daas la rue, a mis bas dans le lit de m>d «alcre. 8«B maître, voyant een pauvres petits souffraBla, les a élevés lui iitémc avec du lail, et, WM fois clc-
vés, il les a vendus sur le Pont-Neuf, ou plutôt il les a placés de son mieux, tenant plus au bienêtre de ses chiens qu'à son profit personnel.
Tous les marchands de chiens de Paris ont des petits issus de Zémire et d'Azor. Regardez tous les chiens qui passent: ce sont les oreilles de Zémire, c'est la queue d'A^or, c'est la patte blanche d'Azor. Ces chiens-là sont gourmands, malingres, paresseux, voraces, stupides, trèslaids et très-sales; au demeurant, les meilleurs chiens de l'univers.
J'imagine qu'au lieu déjuger les hommes par les traits de leur visage ou les signes de leur écriture, on ferait mieux de les juger par les chiens qui les suivent. Le chien est le compagnon et l'ami de l'homme; le chien est sa joie quand il est seul, c'est sa famille quand il n'a pas de famille; le chien vous sert d'enfant, et de père, et de gardien ! il a l'œil d'une mobilité charmante^ il est arrogant, il est jaloux, il est despote^ il a toutes les qualités d'un animal sociable; il vous donne occasion très-souvent de vous imposer ces petites privations qui coûtent peu, et qui font plaisir parce qu'elles vous prouvent à vous-même que vous avez un cœur. Ainsi la meilleure place au coin du feu est au chien, le meilleur fauteuil de l'appartement est au chien; on sort souvent par le mauvais temps pour promener son chien; on reste chez soi pour tenir compagnie à son chien; on se réjouit avec lui, on pleure dans ses bras; on le soigne quand il est malade, on le sert dans ses amours; c'est un sujet inépuisable de conversation avec ses voisins et ses voisines; c'est un admirable sujet de dispute aussi. Pour un célibataire, pour le poëte qui est pauvre, pour tout homme qui est seul, pour la vieille femme qui n'a plus personne à aimer, même en espoir, il n'y a plus qu'un seul secours, un seul ami^ un seul camarade, un seul enfant, leur chien. 7
On peut donc^ à coup sûr, juger de l'homme par le chien qui le suit. S'il en est ainsi, vous aurez une bien triste idée du bourgeois de Paris en voyant les chiens qu'il achète. Pour aimer de pareils chiens il faut avoir perdu toute idée d'élégance, toute sensation, tout odorat,
tout besoin de beauté et de forme. Le caniche du Pont-Neuf, à mou sens^ est une espèce de honte pour un peuple qui a quelques prétentions artistes. Le caniche est, en effet, le fond de tous les chiens parisiens.
J'entends le caniche bâtard. C'est un animal dont on fait tout ce qu'on veut, un domestique d'abord; et le Parisien a tant besoin de domestiques que^ ne pouvant les prendre aux Petites AfficheSy il en achète, sur le Pont-Neuf, un écu. Il s'en va donc sur le Pont-Neuf, à l'heure de midi, flairant un chien, étudiant son regard^ marchandant, discutant^ s'en allant et revenant.
— Combien ce chien ? — Le chien qu'il achète est âgé ordinairement de trois mois. Pendant qu'il marchande , tous les connaisseurs se rassemblent autour ;de lui, et chacun donne sou conseil. A la fin on convient du prix. Le prix ordinaire d'un caniche bâtard, plus ou moins, varie d'un écu à sept francs. Quelques-uns se vendent dix francs; mais, en ce cas-là, il faut que l'acheteur soit un maître d'armes, un employé du mont-de-piété, ou un commissaire de police pour le moins.
A peine a-t-il acheté son chien, le bourgeois de Paris remonte tout radieux à son quatrième étage. Arrivé à la porte, toute résolution lui manque. Sa femme a bien juré qu'elle n'aurait plus de chien: comment faire accepter ce nouveau chien à sa femme ? A la fin il prend son parti, il ouvre la porte, il entre. — Tiens, ma femme ^ regarde le joli petit caniche! — La femme résiste d'abord, puis elle cède; car le moyen de ne plus aimer, une fois qu'on a aimé, même un caniche! Et A'oilà notre heureux couple qui s'occupe du charmant animal: on le blanchit^ on le pare, ou l'engraisse, on lui apprend à descendre dans la rue tous les matins. Ce bon ménage, qui s'ennuyait tête à tète et qui n'avait plus rien à dire ni à faire^ se trouve à présent, grâce à son caniche, très-occupé et très-heureux. Qui vous dira toute l'éducatiou du caniche? que n'apprend-on pas au caniche? On lui apprend à rapporter tout «l'abord, c'est Vabc du métier de caniche; après quoi on lui apprend à fermer la porte, on lui apprend à mar-
MUSEK FRANÇAIS.
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cher sur deux pattes, on lui apprend à faire le mort, on lui apprend à vous ôter votre chapeau quand vous entrez. C'est une plaisanterie trèspernicieux quand vous ave^ un chapeau neuf. Il y a des caniches qui font Tcxercice, qui scient du bois, qui jouent à pit;eon-vole, qui vont chercher leur diuer chex le boucher; j'en ai connu un qui fumait dans une longue pipe tres-a^réablcment. Le caniche est la joie de la grandepropriété bourgeoise; c'est une dépense tous les ans assez considérable: il faut le faire tondre tous les deux mois, il faut changer de logeriieut à peu prés tous les ans, il faut être bruuillc avcc tous les voisins qui n'ont pas de chiens, quand on a un caniche un peu supportable.
Ce sont là de grands sacrifices sans doute; mais comme on en est dédommagé! quel plaisir, quand ou passe dans la rue, d'entendre l'animal aboyer contre les chevaux, et de se venger sur les chevaux des autres de ceux qu'on n'a pas ! quel bonheur, dans le bois de Homainville, de voir galoper son caniche, ou bien de le voir nager dans la 8eine, ou courir après un bàtun qu'on lui jette, à la grande admiration des amateurs I
Le caniche est de tous les temps, et de tous les âges, et de tous les sexes, c'est le chien du rentier, c'est le chien du propriétaire, c'est le chien du portier, surtout; le portier, cet être nmphil>io qui est à la fois propriétaire, bourgeois, domestique: proprirtaire parre qu il ne paye pas son lo^cr, bourgeois parce qu'il n un proprirtaire , et domestique parce qu'il est obligé d'aimer les caniches des autres et que rarement il peut avoir un caniche à lui.
La caniche est le cliicn de l'homme et de la fiinmc, depuis trente-cini| jusqu'à quarante-cimi ans.
Arrivé à cinquante ans, 1rs goùt-i chan;;rn(. Ttl qui s'était fhit le chirn d'un caniche impétueux, hardi, ardent, nr pouvnnt plus suivre à la course son animal , n'e^t p.n^i f:lrhé de s'en «Irfaire. Ce chien meurt: alors «»n le rrmplar< par un animal d'une esprcc plu« douce et moin». P fougueuse. Avant cinquante anii c'étall l'homme qui décidait du choix de son chien dans le mé-
nage: après cinquante ans c'est Is fff qui eu décide. Ccst qu'après cinquante ans la femme aime son chien non plus pour son mari , mais pour elle-même; et alors, aimant son chien pour elle-même, elle prend un chien d'une nature frileuse et calme, qui ne la quitte pas, qui aille «l'un pas lent j et qui aime les promenades de courte haleine: elle le veut peu libertia surtout, et peu coureur. A cet elTet^ il exbte en France plusieurs sortes de chiens : le chien noir avec des taches couleur de feu , le chien couleur de feu avec des taches noires. îSous l'empire, les vieilles femmes avaient trouve une race de cbieas admirable et qui leur convenait parfaitement, le carlin, le carlin infect et ennuyeux, criant toujours, têtu, volontaire, délicat. Depuis l'empire lu carlin a complètement disparu de nos m«rurs; il a été remplace par le griffon. C'est un progrès. Au reste , ce n'est pas la première foi» que la France perd des races de chiens: le petit chien de marquise au dix -huitième siècle, tout blanc, tout soyeux, cl que relevait si bien un collier eu ruban rose, s'est perdu presque completenieut parmi nous; les beaux lévriers du temps de Frauvois !<*' se sont perdus, ou a peu près. II n'y n, en fait de chiens^ que le caniche qui suit imperdable; le caniche est à sa race co que le gamin de Paris est à la sienne. Toutefois, à la règle générale des caniches il y a des exceptions qui, au reste, ne font que prouver la règle, comme toutes les exceptions: plusieurs corps de métiers se distinguent à Paria par le choix de leurs cl<irns, qui n'.ippartienncat qu'à eux. .\insi le boucher se fait suivre ordin.iirrmrnt par ane vilaine et soi te espèce de bouledogue tout pelé, qui a l'air de dormir rt ^iie nous n'avons pas vu une seule fuis en colore, <«oit dit sans vouloir le chagriner: le cocker de i>«Mine mai>un se procure comme il peut un griflou noglais tout petit qui suit très-bien les cb^ vaux, et qui a remplace les grands daanU qne vous saver.. .lulrrfois, quand les petites voilures étaient permises, il y avait à T^ris do gros (hiens, do gros dogues qu'i>n attelait en (uUo ^c cheval , et qui portaient avec ane ardeur «ans pareille leurs lêgonies au roarcbf. Telles
sont à peu près les seules races de chiens usitées daus cette grande capitale du monde civilisé. Vous voyez qu'il est impossible d'être plus pauvre eu falr de cliiens.
La révolulioa de juillet^ qui a détruit les chasses royales, a porté un coup fatal aux chiens de chasse : les chiens de Charles X ont été vendus à vil prix, et l'on a vu les chiens du duc de Bourbon hurlant dans les carrefours, après la mort de leur noble maître, comme hurlait le chien de Montargis.
Je ne veux pas, cependant, tout en déplorant notre funeste insouciance^ je ne veux pas passer sous silence un marché aux chiens assez curieux^ et dans lequel Taffluence est assez grande pour prouver que, si on voulait s'occuper d'améliorer cette belle moitié de l'homme, le chien, on en viendrait facilement à bout. Il existe au faubourg Saint-Germain, vis-à-vis le marché du même nom, une place assez étroite dans laquelle, tous les dimanches, on amène des chiens d'une nature beaucoup supérieure aux chiens du Pont- Neuf. Ce sont des chiens de toutes sortes: les uns sont élevés par les fermiers pour la chasse^ les autres sont élevés par des gardes-chasse pour la basse-cour; le plus grand nombre a été trouvé dans les rues de Paris^ et est destiné aux expériences médicales du quartier. J'ai fait plusieurs recherches pour savoir quelle était la profession qui élevait le plus de chiens à Paris^ et j'ai découvert, non sans étonnement^ que les sacristains de cathédrale étaient ceux qui envoyaient le plus de chiens au marché. Dites-moi, s'il vous plaît, pourquoi?
Outre le marché du faubourg Saint-Germain, vous trouverez encore quelques marchands de chiens sur le boulevard des Capucines, vis-à-vis les Affaires-Étrangères. C'est là que se vendent les meilleurs chiens courants et les meilleurs bassets, soit dit saus allusion politique et sans esprit.
Cette industrie, toute négligée qu'elle est, fait vivre plusieurs établissements de médecine canine, dans lesquels tous les malades sont dis-
posés avec art et traités avec autant de soins qu'on le ferait dans un hôpital. Le docteur, comme tous les autres, est visible depuis huit heures du matin jusqu'à deux; le reste du temps il va en visite^ avec cette seule différence qu'il est le seul médecin que paye le pauvre. Le soir, quand il est rentré^ le docteur se délasse de ses travaux de la journée en empaillant quelques-uns de ses malades.
Le nombre des beaux chiens^ à Paris, est fort restreint: on compte deux ou trois beaux chiens de Terre-Neuve^ tout au plus cinq ou six bouledogues de forte race. Les plus jolis chiens qui soient en France^ à l'heure qu'il est, ont été apportés de Florence par notre grand poète, M. de Lamartine. C'est à eux que M. de Lamartine, en quittant la France pour l'Orient, a adressé ses derniers vers. Moi qui vous parle, j'ai été trois ans à solliciter du poëte un regard favorable: il m'a enfin donné un de ses chiens; c'était le plus beau cadeau qu'il pût me faire après ses vers; et voilà pourquoi, à la place d'un article de genre que j'avais commencé , vous n'avez qu'un article didactique. Je ne comprends pas^ en effet, comment on peut parler légèrement de cette amitié de toutes les heures, de tous les jours, de ce dévouement de toute la vie, de ce bonjour du matin, de ce bonsoir de la nuit^ de cette famille , de tout ce bonheur domestique qu'on appelle un chien.
1/ Auteur se piaini de VAn- Uquiié*
Dis-je quelque chose assez bclle^ L'Antiquité toute en cervelle Me dit: je l'ai dite avant toi.
C'est une plaisante donzelle:
Que ne venait-elle après moi?
J'aurais dit la chose avant elle.
Dace^lv.
SidefeU. Drucf unb aSerlafl tov gîeï(>aflen & 5lla(infl.
yième Année. N^". ^6.
CHOIX DE LITTÉRATURE
lire
DES Mi:iX.L,£i;ill$ AUTCll'IiS
TA.\T ANCIENS OLE MODERNES
par O. E,. J». W^OJjW, i-noF. et dr., et C. SClILTZ» oa.
Viiioria Accorambonf*
Par M. DE Stendhal.
CFin.)
Un' lui demaDda leurs noms^ il répoodit qu'il y en avait huit ou dix^ qui, étant personnes de qualité, manj^caient , ainsi que lui, à la tahle du prince, et que de ceux-là il savait les noms, mais que des autres, <;ens de vie vagabonde et arrivés depuis peu auprès du prince, il n'avait uucuDu particulière connaissance.
Il nomma treize personnes^ 3' compris ic frère de Livcroto.
l'eu après, rartiilcric placée sur les murailles do la ville cunimeuça à juuer. Les soldats 80 placèrent dans les maisons continués à celle du prince pour einpéclior la fuite de ses (;ens. Ledit prince^ qui avait couru les mêmes périls que les i\cux dont nous avons raconté la mort, dit à ceux qui l'enlouraicnt de se soutenir jusqu'à co qu'ils vissent un écrit do sa main acconipaf;no d'un certain si^nc, apns quoi il se rendit à cet Anselme Nuardo , dtj.i nommé cidessus. Kt parce qu'un ne put le conduire en carrosse, ainsi qu'il rtait prescrit, à cause de la grande loulc de peuple ri des barricades faites dans les rues, il fut résolu qu'il irait à pied.
Il marcha au milieu des grn^ de Marcel Accorainboui; il avait a ses c<)lM 1m •d4|Beur5 condottieri, le licuicuaut .suardo, d'autres capi-
taines et gentilshommes de la ville, tous ti bien fournis d'armes. Venait ensuite une bonno compagnie d'hommes d'armes et de soldats de la ville. Le prince Louis marchait vêtu de bruo, son at^let au côté^ et son manteau relevé SOM le bras d'un air fort élrganl , il dit avec son sourire rempli de dédain: Si j'avais comèmiiml voulant presque faire entendre qu'il l'aurait enp(»rté. Conduit devant les seigneurs, il les salua aussitôt, et dit :
— Messieurs , je suis prisonnier de ce gentilhomme, montrant le seigneur Anselme, et je suis très-fàchù de ce qui est arrivé et qui n'a pas dépendu de moi.
Le capitaine avant ordonne qu'on lui enlevât le stylet qu'il avait nu côte, il s'appuja à un balcon, et commença à se tailler les ongles avec une paire «le petits ciseaux qu'il trouva là.
On lui demanda quelles personnes il avait dans «a maison ; il nomma parai les autres le coloael Liveroto et le comte .Monleoielino dont il m clé parlé ci-dessus , fijoutsut qu il donnerait 10,0M piastres p«>ur racheter l'un d'eux, et que punr l'autre il donnerait ton sang même. Il dcaAada df-trc place dans un lieu convenable .i un homme (cl que lui. La i hose elaut ainsi convenue, U écrivit de sa uiaiu aux siens, leur ordonnaAl d« se rendre , et il donu.i sa bai^tie pour l^pi^ Il dit au seigneur Anselme qu'il lui doaaail soa epeo cl son fusil , le priant , lorsqu'un aurait truuvé CCS armes dans sa maison, de s'en servir
MUSKE FRANÇAIS.
pour amour de lui, comme é(ant armes d^un gentilhomme et non de quelque soldat vulgaire.
Les soldats entrèrent dans la maison, la visitèrent avec soin, et sur-le-champ on fit l'appel des gens du prince qui se trouvèrent au nombre de trente-quatre; après quoi ils furent conduits deux à deux dans la prison du palais. Les morts furent laissés en proie aux chiens, et on se hâta de rendre compte du tout à Venise.
On s'aperçut que beaucoup de soldats du prince Louis, complices du fait, ne se trouvaient pas; on défondit de leur donner asile^ sous peine^ pour les contrevenants, de la démolition de leur niai^ion et de la confiscation de leurs biens; ceux qui les dénonceraient recevraient 50 piastres. Par ces moyens, ou en trouva plusieurs.
On expédia de Venise une frégate à Candie, portant ordre au seigneur Latino Orsini de revenir sur-le-champ pour affaire de grande importance, et Ion croit qu'il perdra sa charge.
Hier matin , qui fut le jour de 8aint-Ktienne^ tout le monde s'attendait à voir mourir ledit prince Louis, ou à ouïr raconter qu'il avait été étranglé en prison; et l'on fut généralement surpris qu'il en fût autrement, vu qu'il n'est pas oiseau à tenir longtemps en cage. Mais la nuit suivante le procès eut lieu, et le jour de Saint- Jean, un peu av;int l'aube, ou sut que ledit seigneur avait été étranglé et qu'il était mort fort bien disposé. Son corps fut transporté, sans délai, à la cathédrale, accotiipagné par le clergé de cette église et par les pères jésuites. Il fut laissé toute la journée sur une table au milieu de l'église pour servir de spectacle au peuple et de miroir aux inexpérimentés.
Le lendemain son corps fut porté à Venise, ainsi qu'il l'avait ordonné dans son testament, et là il fut enterré.
Le samedi ou pendit deux de ses gens, le premier et le principal fut Furio Savorgnano, l'autre une personne vile.
Le lundi qui fut le pénultième jour de l'an susdit, ou en pendit treize parmi lesquels plusieurs étaient trè^-uoblcs; deux autres, l'un dit le capitaine Spleudiano et l'autre le comte Paganello, furent conduits par la place et légère-
ment tenaillés; arrivés au lieu de supplice, ils furent assommés, eurent la tète cassée, et furent coupés eu quartiers, étant encore presque vifs. Ces hommes étaient nobles , et avant qu'ils se donnassent au mal, ils étaient fort riches. On dit que le comte Paganello fut celui qui tua la siguora Vittoria Accoramboni avec la cruauté qui a été racontée. On objecte à cela que le prince Louis ^ dans la lettre citée plus haut^ atteste qu'il a fait la chose de sa main; peut-être fut-ce par vaine gloire comme celle qu'il montra dans Home eu faisant assassiner Vitelli, ou bien pour mériter davantage la faveur du prince Virginio Orsini.
Le comte Paganello, avant de recevoir le coup mortel, fut percé à diverses reprises avec un couteau au-dessous du seiu gauche, pour lui toucher le cœur comme il l'avait fait à cette pauvre dame. Il arriva de là que de la poitrine il versait comme un fleuve de sang. Il vécut ainsi plus d'une demi-heure, au grand étounement de tous. C'était un homme de quarantecinq ans qui annonçait beaucoup de force.
Les fourches patibulaires sont encore dressées pour expédier les dix-neuf qui restent^ le premier jour qui ne sera pas de fête. Mais comme le bourreau est extrêmement las, et que le peuple est comme en agonie pour avoir vu tant de morts, on diffère l'exécution pendant ces deux jours. On ne pense pas qu'on laisse la vie à aucun. Il n'y aura peut-être d'excepté parmi les gens attachés au prince Louis, que le seigneur Filenfi , son maître de casa , lequel se donne toutes les peines du monde, et en effet la chose est importante pour lui, afin de prouver qu'il n'a eu aucune part au fait.
Personne ne se souvient, même parmi les plus Hgés de cette ville de Padoue, que jamais^ par une sentence plus juste, on ait procédé contre la vie de tant de personnes, en une seule fois.
Et ces seigneurs (de Venise) se sont acquis une bonne renommée et réputation auprès des nations les plus civilisées.
(^Ajouté d'une autre maiii)
François Filenfi, secrétaire et maestro di casa, fut condamné à quinze ans de prison. L'é-
Mt'SEK FUANÇAlî«r.
ehansoD (cop/jiere) Anorio Adaïui de Kernion, 1 rire sarduuiquc cl singuliircment .spirituel. Cet aÎDsi que deux autres, à une uonée de prisou ; 1 homme marchait à pas inégaux, tanlùt vite, lan-
sept autres furent condanmés aux galères avec les fers aux pieds, et eufiu sept furent relâché.*.
Ije MMiner fie Mieeiièoeeit.
CONTE FANTASTIQIE.
Par Jii.Ks Ja.mn.
En 1819 j'étais à Vienne. Vienne, quoi qu'on dise, est une ville allemande et française, plus française même qu'allemande; ville intelligente, et qui donne aux beaux-arts et aux plai>irs tout le temps que Paris donne à la ptilitique; Vienne, vous le savez ^ est la ville musicale par excellence; on y sent la musique; l'air est chargé d'accords. Tous les grands musiciens, tous les grands chanteurs ont passé par Vienne. Pe là une espèce de bien-être qu'on éprouve sans savoir pourquoi. -Mais, le jour dont je vous parle, il se faisait un grand silence dans la viilc de .M. de Mctlernicb. Ce jour-là j'errais dans les rues an hasard^ attendant l'heure de partir; je devais quitter la ville le même soir.
A Tinstanl de mon plus grand déscruvremeut ju vis passer un homme dans lu rue, un de ers hommes qu'on voit tout <ic suite, même dans la foule. La fctuie elle-nièmc les volt et les remarque; par je ne sais quel admirable instinct, elle 80 range contre la muraille pour les Inisser passer, elle les salue du regard et de rùme, elle les reconnaît tout d'abord sans les avoir jamais vus.
Toutefois, en le vojvant il ilait (lilTicilc de nr pas deviner que c'était un homme au-dessus des autres. Jo le vois encore : il avait une gros>e tète touffue; «le longs cheveux, moitié gris, moitié noirs, chargeaient sa této et lombuirnt par flocons de côte cl d'autre; sa tête ru étnlt toute couverte; on eût dit, ù les voir hérissés péleaélf, en désordre, la rrinterc d'un lion; et sous cette crinière brillait un petit vW fauve, dont le regard se mariait merveilleusement avec uusou-
tôt lentement ; il regardait et souriait de cété et d'autre; mais son regard était distrait, mais sou sourire était amer, mais on vovaii que c'était déjà un homme hors du monde réel, si lani est qu'il y eût jamais été. A la vue de cet homme je me sentis tout de suite intéresse et presque ému. Malgré moi je voulus savoir qui il était, et je le suivis. Apres bien des allé«ft et bien des venues, bien des tours et des détours, il entra chez le marchand de mosiqoe de la ruo hohimarkt. Le marchand le reçut avec beaucoup de politesse; il lui offrit un siège d'iui air très-empressé, mais l'inconnu resta debout. Je ne pouvais pas l'entendre, mnh je le voyais à travers les glaces transparentes du magasin. Sa manière de converser ciait cirante: il parlait, son interlocuteur écrivait. Je jugeai que mon inconnu était sourd. Tout à coup il prit un air plus préoccupé que d'habitude, et, se loaraaat vers la porte du magasin, il frappa avec aea doiuts en cadence sur la glace ou mes regards étaient fixés. Me vit -il? ne me vit -il pas? jo ri;;nore: le fait est qu'il étendit sur moi sa grosse main, et que je me sentis comme écnnè sous les doigts puissants de cet homme. C'oni»> il n'avait pas pris garde à moi, je ne pris pas ^ardc à lui. il se niil a battre je ne s.V»s quelto s>iiiphonie sur le carreau de la porte: c*eUit lent , c'était rapide ; tantôt il s'arrêtait p««r chercher une idée, et alors ses doigts s'arrftaiiut; tantAc l'Idée lui venait rapide, aboadaate» et alors ses doigts voltigeaient çà et là sur U vitre résonnante comme ils nuraient fait sur le clavier, évidemment cet homme composait quelque chose de gr.ind et de beau. Alors, tout en ( timposant, son regard s'animait, ses cheveua ■§ .tressaient sur son front, son sourire redevenait iiH'Iancoli.jue, sa lluure était sati*f.-%lte; ce pauvr« ^rand homme elakt heureux.
Il resta bien ainsi un cr.uH <ni»i( i..«iii.; après quoi il se retourna , cl il Ut un »ignc au maître de la maison. Au*-»!!..! une jolie fUie tille tout à fait alleni.inde, « ha.sic rec;ard allemand, houuèic sourire allemand, fhilchottr aile-
mande, s'approcha de riionimc et plaça devant lui une plume et du papier de musique. Alors je le vis écrire couramment. Sans doute il écrivit ce qu'il venait de composer sur la vitre du magasin. Il écrivit sans prendre haleine, et quand il eut fini . il tendit au marchand son papier sans le lire. Le marchand lui donna une pièce d'or en retour.
Voilà mon homme qui sort du magasin. A peine sorti il reprit son air fauve et moqueur; cependant son pas était plus léger. Ce matin-là j'étais en train de devinations: je devinai que notre homme allait à la taverne, comme j'avais deviné toutàTheure que c'était un musicien. II y a des gens qui trouveront que la taverne était la conséquence de la musique, mais aussi il y a des gens qui ne sont jamais contents.
Donc il alla d'un pas joyeux à cette hôtellerie enfumée qui a pour enseigne le Chat qui file. On dit que le chat a été dessiné par Hoffmann sur la propre figure du chat Murr, auquel Iloffmann a donné, ainsi qu'à l'auberge, une si grande célébrité.
Ce jour-là, jour de vendredi, l'auberge était déserte; la grande salle même était silencieuse; les fuurneaux étaient éteints; et la maîtresse du logis, en bonne ménagère allemande, était occupée à faire reluire sa vaisselle de cuivre, à donner à ses plats d'étain tout l'éclat et tout le poli qu'on donnerait à des plats d'argent. Vous pensez bien que le moment était mal choisi pour venir demander à la bonne dame une de ces excellentes fabrications culinaires qui en ont fait la reine de tous les mangeurs et de tous les ivrognes de son temps. Cependant, comme notre homme était en fonds, il s'avança hardiment, et il demanda sans trop de cérémonie un morceau de veau tout chaud (^ein kalbernes^.
— Je n'ai pas de veau tout chaud , dit l'hôtesse du Chat qui file. Et en même temps elle frottait toujours ses plats d'étain.
— En ce cas, dit l'inconnu, donnez -moi un morceau de veau tout froid.
— Je n'ai pas de morceau de veau tout froid^ dit 1 hôtesse du Chat qui file.
— Au diable! s'érria riinnimc. Kt il se relira
triste et désappointé. Son désappointement rae fit peine, et je le vis s'éloigner avec un profond sentiment de chagrin. Quand je l'eus perdu de vue j'entrai dans l'auberge. Je tirai humblement mon chapeau, et, parlant avec le plus profond respect:
— Madame, dis-je à l'hôtesse, pourriez-vous me dire comment s'appelle cet homme, qui il esfc et où^ il demeure, s'il vous plaît?
La dame, m'entendant parler d'un ton si poli, quitta un instant son pot d'étain, et, me gratifiant du sourire le plus aimable qu'elle put trouver dans sa bouche édentée:
— Monsieur, me dit-elle, vous êtes bien honnête. Cet homme, c'est une espèce de musicien, mangeur et ivrogne, un ami d'Hoffmann, un autre ivrogne qui est mort. Je connais beaucoup sa domestique, qui s'appelle Marlha: elle demeure là-bas, à cette petite maison à gauche, à côté du marchand de laine : je crois qu'il s'appelle Beethoven.
A ce grand nom je sentis mon cœur se briser dans ma poitrine. C'était là Beethoven I L'hôtesse du Chat qui fUe, me voyant pâlir, s'imagina que je me trouvais mal.
Elle se leva sur-le-champ, elle remit brusquement sur la table le pot d'étain qu'elle tenait à la main, elle vint à moi plus empressée et plus inquiète que si j'avais été Beethoven.
— Mon Dieu! monsieur, qu'avez- vous? me dit- elle, et comment peut -on vous secourir, monsieur?
Cependant je m'étais remis quelque peu.
— Madame, lui dis-je, au nom de l'hospitalité allemande, je vous demande un grand service, s'il vous plaît !
Puis, comme elle me regardait avec des j'eux étonnés:
— Madame, lui dis-je, oui, madame, si vous êtes bonne et charitable, vous mettrez sur-lechamp un morceau de veau à la broche, tout (le suite, madame! je ne sors pas d'ici avank d'avoir mon rôti entre les mains.
— Chut ! monsieur, me dit l'hôtesse on me montrant du doigt 16 four qui était allumé: votre affaire est là, vous l'aurez dans un instant.
En même t(3mps elle appelait sa domestique.
Mt'SKE FRANÇAIS.
qui donnait à manger aux canards de la bassecour.
La domestique arriva et ouvrit le four: une délicieuse odeur de viande rôtie s'exhala dans la vaste cuisine. Comme son odorat eût eié agréablement réjoui, à lui, le pauvre sourd! Cependant riiôtcsse préparait elle même mon rôti de veau sur un grand plat.
— Et pourquoi, lui dis -je, n'avez -vous pas voulu tout à riicure donner à ce pauvre diable de Beethoven le morceau de veau qu'il vous demandait?
— Monsieur, dit Ihôtesse, cet homme est un dissipateur qui mange tout, un gourmand qui veut de la viande tous les jours. A peine a-t-il de l'argent qu'il me l'apporte. J'en reçois le moins que je puis, par pitié pour lui, ce pauvre homme; et d'ailleurs je l'ai bien promis à sa gouvernante, monsieur.
Pauvre Beethoven I pauvre grand homme! malheureux noble artiste ! ambitieux qui veut manger du rôti chaud ou froid tous les jours !
— Madame, rcpris-je, quel est le vin de Beethoven?
— Dame, monsieur, dit l'hôtesse, je n'en sais rien. Ces gens-l:'i boivent de tous les vins; et pourvu que ce soit du vin , pou leur importe ce qu'ils boivent. Je crois cependant que, s'il avait une bouteille de mon vieux vin du lliiin, il ne ferait pas lo dillicile, voye/.-vous!
— Ponne/.-moi deux bouteilles de vin du llhin et de votre meilleur, dis-jo à l'hôtesse: ce ne Aérait pas trop bon pour ce que j'en veux faire quand re .serait du vin de M. de .Metternich.
A ce nom redouté l'hôte.ssf, comme si elle ne m'avait pas entendu, ouvrit, à côté de la porte d'entrée, un certain caveau dans lequel elle descendit, li'ln.^tant d'après elle revint avec deux vieilles bouteilles (oute.<« poudreuses, toutes noires, tout habillées d'un hal»i( de soie filée par quelqut* vieille araignée .<«éculAire.
— Bon! me dis-je, voilà de quoi rrjouir Beethoven!
— Monsieur vcu(-il qu'où lui porto tout cela? me <lit l'hôtesse.
Jo la payai sans lui répondre. Je Bb deux bouteilles dans mes poches de côlé ; je pris le plat de rôti entre mes deux mains, et je sortis dans la rue aussi fier que si j'avais reçu le grand cordon de l'ordre de Prusse.
Et en chemin je me disais: Non, je ne céderai pas à un autre l'honneur de servir Beethoven ! non , je ne rougirai pas d'une action qui m'honore! non, je ne reconccrai pas à l'honneur de charger sa table et daller lui dire une serviette sous le bras: — Monseigneur le roi de l'harmonie. Votre Majesté est serwe I
U'ordiuaire j'ai peu la mémoire des lieux, je suis un homme distrait, et mon imagination vagabonde sait aussi peu reconnaître le logis des autres que sou propre logis; mais cette fuis le nom de Beeiln)vcn m'avait tellement frappe qu'il vêlait inscrit sur la porte de sa maison en caractères de feu ; et celait, si vous vous en souvenez, cette petite maison là- bas , à porte carrée, à fenêtres étroites, cachée mène en plein jour, solitaire au milieu des autres; honnête e4 pauvre maison d'un aspect à la fois décent et misérable, ce qui est aus.si rare pour une m.aison que pour uuc femme, par exemple. Je lus bientôt arrivé à la maison de Bcethovcu.
Beethoven demeure au premier vtMge, c'est le seul luxe qu'il se permette; sa porte est touto garnie de clous à gros.sc léle, qui lui donnent au premier abord une apparence assez, formidable; mais ces clous sout iuuiilcs pour la defcn.se de la maison: la serrure est ra;tl attachée; et d'ailleurs la porte est plus souvent ouverte qu'elle n'e.st fermée ; si bien qu'en la poussant du ^ied elle s'ouvrit. J'entrai. 11 n'y avait dans l'antiehambre qu'une table reeouverCe d'une serviette «le j;rossc toile, un serin qui chantait joyeiisement dans sa CM^Cf e( sur un tabouret un fros chat qui regardait la table tncore froide rn pou»- >ant de temps à autre le mitulement d'un rkat plutôt desuruvre qu'aCumi'. C'el«iieul la table, le (bat et le .serin de Beethoven î
Je plaçai .sur la table mon plat cowert ti me!» deux vieilles bouteilles; je earessai le chai, •iui me fit lo cros dos, et je saluai le serin, qui (oulinua sa période cnoimencce êtuà» fhire plus
alteution à moi que n'en avait fait sou maître dans le magasin de réditeur.
Sur ces entrefaites la gouvernante de Beethoven entra.
Elle ne parut pas plus étonnée à ma vue que le chat ou le serin; seulement elle me dit:
— Vous ne pouvez pas le voir aujourd'hui: il est dans sa chambre ; il est si triste qu'il ne veut pas dîner.
Eu même temps, et sans attendre ma réponse, elle m'ouvrit la chambre de Beethoven: j'entrai.
II était assis à sa fenêtre; il regardait attentivement un bel œillet qu'il avait planté; une myriade de petits insectes verts dévoraient son bel œillet; il les arrachait avec les plus grandes précautions. Au reste, cet œillet n'était pas seul sur sa fenêtre: de longues capucines avaient grimpé jusqu'au sommet^ et leurs feuilles d'un vert mat formaient la plus agréable jalousie contre les ardeurs du soleil.
Vous savez qu'il est sourd .• il ne m'entendit pas venir. Il y avait sur sa table de quoi écrire, j'écrivis:
,,Je vous ai apporté du veau chaud et du vin du Hhin : dînons:^*
Je lui tendis le papier.
Il acheva de délivrer son œillet des petits insectes verts^ puis il lut mon papier.
Alors soudain vous eussiez vu son œil s'animer, son sourire reparaître.
— Soyez le bienvenu, me dit-il, soyez le bienvenu I Vous êtes un Français , c'est bien. Faites-moi l'honneur de dîner avec moi!
En même temps il s'écriait:
— Marthe ! mettez le couvert de monsieur. Puis il revint à moi.
— Vous avez bien fait de venir, me dit-il: j'étais bien triste. Il n'y a que la campagne qui me soit heureuse, la ville me tue; j'étouffe ici; j'entends toutes sortes de bruits étranges, mais moi je ne puis pas m'entcndre chanter. C'est être bien misérable, n'est-ce pas?
Et comme il me vit tout stupéfait:
— Oh! dit-il les larmes aux yeux, c'est que je suis bien seul; tout seul; personne ne me parle, personne ne demande ce que devient le
pauvre vieux Beethoven; moi-même je ne sais plus comment je m'appelle et qui je suis. Autrefois j'étais le maître d'un monde^ je commandais au plus puissant orchestre invisible qui ait jamais rempli les airs; je prêtais Toreille nuic et jour à de ravissantes symphonies dont j'étais à la fois l'auteur, l'orchestre, le chanteur, le juge, le roi, le dieu; ma vie était un concert perpétuel, une symphonie sans fin. Eu ce tempslà quelles ravissantes extases! quel emportement lyrique! quelles voix mystérieuses et saintes! quel immense archet qui partait de la terre pour toucher le ciel! Tout cela avait uu écho dans mon urne; mon âme recevait alors les moindres sons venus de l'air ou de la terre: le chant des oiseaux, le bruit du vent^ le ujurmure de l'eau, les soupirs de la brise dans la nuit, le balancement du peuplier dans le ciel, la gaieté familière du passereau, l'actif bourdonnement des abeilles, le plaintif murmure du grillon au foyer domestique, c'étaient là autant d'harmonies pour moi, qui les recevais toutes dans mou cœur, dans mon ame, pour moi qui vivais de bruit, de rêves, de silence, de soupirs, d'extases, d'amitié, d'amours, de poésie ! Mais, hélas ! un beau matin tout s'esb enfui ! un beau matin adieu mes visions! adieu mes chanteurs admirables ! adieu mon orgue tout puissant! adieu mes harpes saintes touchées par la main des anges ! adieu les bruits de la terre et du ciel ! adieu aussi le silence! adieu tout! J'ai perdu plus que Miltoo, qui n'a perdu que la vue et qui a gardé sa poésie: j'ai perdu ma poésie, j'ai perdu mou univers; je suis un pauvre exilé du domaine de l'harmonie à présent. Pauvre homme , pauvre homme que je suis! me voilà sur le bord de ma tombe chantant ma messe des morts ! Mais vous dites donc que vous m'avez apporté deux bouteilles de vin du Rhin et un morceau de veau rôti, monsieur?
fc>a gouvernante nous fit signe que nous étions servis.
Il me prit galamment par la main , il me fit entrer le premier dans sa petite salle à manger. Il n'y avait que deux couverts sur la table : sa gouvernante, sans doute jalouse de la considé-
MLSKE FRANÇAIS.
ratiOD de son maître , m'avait cédé sa place à table, et elle nous servait.
Le repas fut gai du côté de Beethoven : il y mit tant de verve et d^e^prit y il parla .si bleu et avec tant de plaisir, que j'eus bientôt oublie rinfiriiiité dont tout ù Tlicurc il était i>i triste. Beethoven était un de ces vieillards qui ont vécu toute leur vie d'une seule idée. Une grande idée surfit à Texistence de ces hommes à part; ellc les absorbe, elle est toute leur joie, elle est tout leur chai;;rin, elle c%i tout leur passé, tout leur présent; elle grandit avec eux, elle s'affaiblit avec eux, et quand l'idée est épuisée rhoinme est mort.
Le vieux vin du Hhin avait si for^ ranimé Beethoven qu'à la fin du repas il se leva brusquement et passa dans sa chambre.
— Je veux, me dit-il^ vous montrer que le vieux Beethoven n'est pas si sourd qu'on le prétend. Ce sont les hommes qui no m'entendent plus, mais moi je m'entends encore. Ju^e/. plutôt. En même temps il se mit à son piano.
Ce piano est un admirable instrument de Broadwood de Londres. C'était un présent que MM. Cramer, kalkbrcnner, Clemenii, Hics, etc., avaient envoyé d'Angleterre à l'Homéro musical. Beethoven, négligé qu'il était, méconnu et presque oublie qu'il se croyait, avait été fort sensible à cet excellent souvenir do ces grands artistes, reconnaissance presque posthume qui fait un honneur égal à Inir laleot cl à leur cœur.
Il se plaça donc à son piano , et là tout Il coup il se mit à exécuter uno S3 niphonle de sa composition. Juste ciel! le piano était faux à faire crier le vieux chat! Boethoveo frappait sur ce piant» comme un sourd. Non, jamais son^ plus criard.s, non, jamais harmonie plus funeste non, jamais symphonie plus discordante no vinrent déchirer mon oreilles. Pour lui, tout rolirr Il son enthousiasme de Pheuro présente, heureux et fier d'avoir enfin un auditeur, un auditeur, lui. Beethoven, il poursuivait sa symphonie commencée; il se prnlail dans les plui douces extases. il ArémlMAtt, il pleur.itt . il ^«ourl iK. W de lui. Moi j<" ; j'au-
rais voulu me boucher les oreilles, j'aurais voulu m'enfuir. Kh bien! nous étions lui et mot dans le vrai: moi j'étais sur la terre, j'assistais au plus abominable charivari qu'on pût entendre; lui il était dans le ciel, il entend:ilt la musique «le Beethoven!
A la fin mon supplice finit, sa joie finit; il se releva harassé, mais bien heureux.
— N'est-ce pas, me dit -il, n'est-ce pas que cela est beau encore? n'est-ce pas que le vieux Beethoven a encore du bon sang dans les veines? N'est-ce pas que c'est là de la musique , et qme j'ai été moi encore une heure? Ah! ils ont beao «lire: Pauvre Beethoven I malheureux Beethoven! le pauvre malheureux Beethoven est encore le seul musicien de rAlleœagne! N'est-ce pas, mon très-cher, que j'ai raison If
En même temps il me pressait de ses grosses mains, il m'approcliait de sa large poitrine, il me mouillait d'une grosse larme. Je repondus de mou mieux à ses care.sjcs. Bon et digne Beethoven !
Puis il uie dit :
— Il faut que je vous donne quelque chose, vcuis emporterez quelque chose de mol, un ch.inl tout neuf, quelque chose pour vous, pour vous seul.
Kn même temps, il quitta son piano et s'approcha de sa fenêtre: il se mit « battre la vitre de sa main droite comme il avaii tàki chcs le marchand do musique; il s' écoulait au dedans, il composait.
Kt il me remit ce morceau qne j*ai encore, qu'il a touche de ses mains, qu'il a cooiposè .i\cr son u»nie , et dout je tous livrerai une copie, afin de donner à ce rccil toute l'authenticlto dont il a besoin.
Je quittai ce digne vieillard rcBi|ili d'admiration et do pitio, je le quittai péaéirè dr respect, honteux pour l'AlIrmaipie et ponr l'Europe de 1 1 I 'de l'abandon ou je le voyais. Poar
lui , il ttvait passe une bonne journée; Il avait m.ingo du veau n'tli, il avait bu du «in du Rhin, il avait exeiute sa musique sur «on piano. Il niii rnmpagna jusqu'à sa porte, il ne regarda Ire, ec, quand je fUs nu bas tft Tescaller il me cria de ta fn^sne Tels:
— Adieu! adieu! bon voyage! Aimez-moi I pensez à moi ! Votre vin du Rliin était excellent, et votre rôti était cuit à point, mon ami!
Charlotte, si ton ame Se sent ore allumer De cette douce flame Qui nous force d'aimer.
Allons contens, Allons sur la verdure.
Allons, tandis que dure Notre jeune printemps.
Avant que la journée De notre âge qui fuit.
Mais, tristement couchées Sous les myrthes pressés.
Elles pleurent fâchées Leurs âges mal passés; Se lamentant Que n'ayant plus de vie.
Encore cette envie Les aille tourmentant.
En vain elles désirent De quitter leur séjour; En vain elles soupirent De revoir notre jour:
Jamais un mort.
Ayant passé le fleuve Qui les ombres abreuve.
Ne revoit notre bord.
Aimons donc à notre aise.
Se trouve environnée
Baisons -nous bien et beau.
Des ombres de la nuit.
Puisque plus on ne baise
Prenons loisir
Là-bas sous le tombeau.
De vivre notre vie;
Sentons-nous pas
Et, sans craindre l'envie.
Comme jà la jeunesse.
Donnons -nous du plaisir.
Des plaisirs larronnesse.
Fuit de nous à grands pas?
Du soleil la lumière
Vers le soir se déteint.
Çà, finette affinée.
Puis à l'aube première
Ça, trompons le destin.
Elle reprend son teint ;
Qui clôt notre journée
Mais notre jour^
Souvent dès le matin.
Quand une fois il tombe.
Gilles Durant.
Demeure sous la tombe,
Sans espoir de retour.
Et puis les ombres saintes.
WVun •WouniaUste connu*
Hôtesses de là-bas.
Ne démennent qu'en feintes Les amoureux ébats:
Entre elles, plus Amour n'a de puissance, Et plus n'ont connaissance Des plaisirs de Vénus.
Sa colère au hasard s'est long-temps déchaînée; Tout Paris le connut, tout Paris le berna: Du tambour en un mot il eut la destinée, Et dut le bruit qu'il fit aux coups qu'on lui donna.
Despaze.
SieUfelô. Drucf unb Serlag t)on ^e(()aden ^ 5tlafing.
yième Année.
CHOIX DE LITTÉKATURE,
tiré
DES irCEU.E,£lJllS AlTTOUltS
TAJiT AiiClE2iS QUE MODEH.NKS,
par O. JL, JB, U^OJjJPJP, prof, et dr., el C iSiCULTZ, dju
^•l 0 II t e 15 q U i C II.
SNrïeé Souii^ te (Be contât te 2)îonfcéquieu, *^aron te la IBrèbe, »drt jm i-^. Sanuar 1689 auf fcem ®ct)(ofTe pleid^en 0?jmcné bei î?orbfjur flftorrn. CJr genos fine rcifrfflicfcf (Jr* îiefjung, trtbmete fi* ttm rid^terlicfcfn sStante iint br^ann taeili \i\ \t\ntm iiraniijrtfn Jjhrc îit ÏRa» terialien ju l'eincm tfrubmtcn ^i^erfe ùber bru @ei|l ber (*>oVçe iufjmm.niuirjjifn. êmcr ba 'J^ruat Uinei 3Sateré, ber présidcut à mortier *) beé •parlamentcé ron ^i^crt^jur ttar. ramaAi* ihm iun iCermôyVn iinb fein 'Jlmt, weldici ît-çtere er 171({ antrat. $eâié 3jl?re (piter itjr cr brreité crwjblt, iim 2îor|]ellur^en flegen cine neue ©teuer iu mad)fn, unt et (^fljn.i ibni tùûlbe turcb f*ine 5?n ^- . feit ju unterDrùcfen. 3" feri'elben ^t\t ïiab cr l'eine v?ttUf auf iinb rcrcfr^ntliAfe tu in U\ntA , . flunben çniériîbtmn Lettres persanes, ireldje aie tâé U(iu\le »l?ilb ttr ^ittcn fnncr 3*ir du^rrrrbrnt* lidjfn ^eifuU fanbfn unb itm bie C^brf rerféajftfn, îDîif^Iifb îci franjciTcfcm Oifarrniif ju irtrtrn. cb» n)0l)l cr bieffé 3nOitut ctfn nid)t iii f<:meni fficrf,; â'idjcnt fcjltf. 3irjr iriïaiVçfc fi* ttr carbinal fleuri feiner (Jrnennunyi, bcct) umfonjl; O^îonteéquieu trat in tit îlfabfimV mit rinrr '^ntrift^trrbf. tctlàt turit btn î>îeicf)llnmi an (Metanfrn unD tie ôenciMcn ff^ 3li:^ Cie aUs^fmrinf «u'nurffamfnt auf iTcf) Ifnftf. (5r beidîlcè nun t\e ttridnettntn '??ationfn .utiauff ftnnrn jm Itxntn unb ma*ff nnc jtpffiibriiîe iKeife burcf) I>ruti(Manb, lli^arn, Stalirn, tic ^.twoi, i^cUant unb ên>ïlanr. O^adj ffincr :>fucffi^r j^ab rr bie 'ilt-haiiiluiiv^ iKs causes ilc la f;ramli'ur cl de la dècndeacc des Ituroaius ^<tdUi, ntldie aie tin 'Sl<i\urw(TÎ letracbfft ittrb. îlîifrjfbn ^ahre frâtrr crfAirn U\n ^icU^ '2iîrrf rem i^rid tt9 C^eftM;?, bie rciftf ;^rucl)t (aniuahrij^fr ,^orf4)un^fn ; ti fan? \<tcd) ni*t t^nirltot .l^f-faU irir fcinc frijfjcrrn l'MJlun^fn. ridmebr h^UiÇit unb unvurfcl^ff *;<furtbfilun»un, itfl<fc< ibm taé îtttn ttttAUïUa unt ffine chncbin nnr jarte C*^ffunbh(it untcrvirubnt. ôr irarb an brn gelarn tintr ¥rufifnfjânbnnj am 10, rt^bruar IT.'»'» ju pané.
U)iontcéquieu'é iiîrrtirn|î< uni tit bibaciifctf Piofa lit ^rjnjcftn fînb ^rci; ni±a 5îu(fcn «ar rr té, ttt Uintn l'antélcutrn ?ii- 5Tunrt jrijUc , wiMfnictafi: .nilànîf unb Ô: :î jirùnMidI)
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*) &c (irerii bit VJtlanKiu^rrjiKcntrn ivcérii (cr Mcncrâtalic^ru C«iairt»u^(, Ut |i (tra «atlnw^f ttXmt.
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5been eine ori^ineUe ÎCenhiiisj iu c^eben unb fcurd) bie Sebl^iiftîcjfeit unb 5ÎK]rbcit feineé @tt)I« bie Dîe* fultvitc feiner ^orfdjunç^en ju oerfdjônern. - 9?odj eorjiiglidjer afé fein Esprit des lois, in weldjeni 5Cerfe f\d) iieben cielem (^^roi^irtlgem bod) aiict) manctje Unaenauigfeit unb mandée parabore QSetiauptui^ finbct, i(l fetne 5lb()jnb[iinâ ûber tii Urfadjen ber @rô§e unb bcé QSerfaUé bcr D^omer. ^xer jefgt cr cinc l'oldje 93îenfct)enfenntniê, cine fo <\roée ®abe 9lùcf(ici)er (ïombinûtionen unb eine fo »ortreff(id)e î)ar= flellunç^éitjeifc, ba§ biefe Sei'ilung alleiit feinen ^amen ber fpatejîen Df?ac^rt)elt ùb^rliefern roùrbe, mnn er aud) rceiter 9?4cïj(é gefdirieben ^atte.
3Iufer jenen bereii^ errtâfjnten ©d^riften ^tnterlie§ cr nod) cine SlUegorie, Le Temple de Gnide, cinen î>îpnian, Arsace et isménéc unb mebrcrc fleinc ^Oîfieen unb profaifdje Qluffa^c. X5ie bejîe %ué' 9ûbe feiner fâmmtlidjen (&triften, rt?e(d?e aud? fein erjleé 2Berf Histoire physique de la terre ancienne et moderne entbalt, erfc^iea in 8 ^anbcn 1819 lu "Parié.
Histoire extraite de» I^ettres Persanes*
Par DE Montesquieu.
Il y avait eu Arabie un petit peuple appelé Troglodites, qui descendait de ces anciens Troglodites qui, si nous en croyons les historiens, ressemblaient plus à des bêtes qu'à des hommes. Ceux-ci n'étaient point si contrefaits^ ils n'étaient point velus comme des ours, ils ne sifflaient point ^ ils avaient deux yeuxj mais ils étaient si méchants et si féroces, qu'il n'y avait parmi eux aucun principe d'équité, ni de justice.
Ils avaient un roi d'une origine étrangère, qui, voulant corriger la méchanceté de leur naturel, les traitait sévèrement: mais ils conjurèrent ^contre lui , le tuèrent , et exterminèrent toute la famille royale.
Le coup étant fait, ils s'assemblèrent pour choisir un gouvernement, et après bien des dissentions ^ ils créèrent des magistrats. Mais à peine les eurent-ils élus', qu'ils leur devinrent insupportables, et ils les massacrèrent encore.
Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta plus que son naturel sauvage. Tous les particuliers convinrent qu'ils n'obéiraient plus à personne, que chacun veillerait uniquement à ses intérêts^ sans consulter ceux des autres.
Cette résolution unanime flattait extrêmement tous les pnrdculicr?. Ils disaient: (ju'ai-je af-
faire d'aller me tuer à travailler pour des gens dont je ne me soucie point ? je penserai uniquement à moi. Je vivrai heureux: que m'importe que les autres le soient? je me procuerai tous mes besoins, et pourvu que je les aie, je ne me soucie point que tous les autres Troglodites soient misérables. ^
On était dans le mois où l'on ensemence les terres; chacun dit: Je ne labourerai mon champ que pour qu'il me fournisse le blé qu'il me faut pour me nourrir: une plus grande quantité me serait inutile: je ne prendrai point de la peine pour rien.
Les terres de ce petit roy^aume n'étaient pas de même nature; il y en avait d'arides et de montagneuses, et d'autres qui, dans un terrain bas^ étaient arrosées de plusieurs ruisseaux. Cette année ^ la sécheresse fut très grande, de manière que les terres qui étaient dans les lieux élevés manquèrent absolument, tandis que celles qui purent être arrosées furent très fertiles: ainsi les peuples des montagnes périrent presque tous de faim par la dureté des autres qui leur refusèrent de partager la récolte.
L'année d'ensuite fut très pluvieuse: les lieux élevés se trouvèrent d'une fertilité extraordinaire, et les terres basses furent submergées. La moitié du peuple cria une seconde fois famine; mais ces misérables trouvèrent des gens aussi durs qu'ils l'avaient été eux-mêmes.
Un des principaux habitants avait une femme fort belle; son voisin en devint amoureux, et Tenleva: il s'émeut une grande querelle, et, après bien des injures et des coups, ils convin-
Ml'SKK FH.VNÇAIS.
rent de s'en remettre à la décisioD d'un Trogloditc qui, pendant que la république subsistait, avait eu quelque crédit. Ils alli reot à lui^ et voulurent lui dire leurs raisons. Que m'importe, dit cet homme, que cette femme soit à vous, ou à vous? J'ai mon champ à labourer, je n'irai peut-être pas employer mon temps à terminer vos différents, et à travailler à vos affaires, taudis que je négligerai les miennes. Je voas prie de me laisser en repos, et de ne m'importuncr plus de vos querelles. Là-dessus il les quitta^ et s'en alla travailler sa terre. Le ravisseur^ qui était le plus fort, jura qu'il mourrait plutôt que de rendre cette femme; l'autre, péuciré de Tinjustice de son voisin, et de la dureté du jugc^ s'en retournait désespéré^ lorsqu'il trouva dans son chemin une femme jeune et belle qui revenait de la fonUiiuc: il n'avait plus de femme, celle-là lui plut, et elle lui plut bien davantage lorsqu'il apprit que c'était la femme de celui qu'il avait voulu preudre pour juge, et qui avait été si peu sensible à Sun malheur. II l'enleva, et l'eramena dans sn maison.
Il y avait un liomnic qui possédait un champ HaiCT. fertile, qu'il cultivait avec grand soin: deux de i>es voisins s^unireut ensemble, le chassèrent de aa maison, occupèrent son champ: ils tirent entre eux uue uuion pour se défendre contre tous CCU.V qui voudraient Tusurper, cl cfTcctivelucut ils se soutinrent par -là pend.ini plusieurs mois. Mais un des deux, ruuu\r de p.irtagrr ce qu'il pouvait avoir tout seul, tua l'autre, et devint seul maitrc du champ. 2Son rmpiro ne fut fâs long: dcuv autres Trtt^lodilca vinrent l'attaquer} il se trouva trop faible p(»ur »c dea-ndrc, cl il fut nuLsiacn
Lfu Troglodilo imMjm- imit nu \ it de l.i laiae qui elall à vendre , il en «1. «manda le prix : le marchund dit en lul-Mif'*mr, ualurrliciiicnt \r ne dcvrnÎM r»pérrr dp imi laiuc qu'auiaut d'arfcnt qu'il eu faut pour nrhrier deux iiir>urrs do blo; mni^ je la vais vendre quatre foii davnnla§e nfln d'avoir huit uic»urcs. Il fallut m paster par -là cl payer le prli dciaMnde. Je !<ul* bien aise, dit le marcbaud, j'aurai du ble à prt
sent. Que dites -vous, reprit iHcbeteur, vou» avez, besoin de blé'^ J'en ai a vendre: il n'y a que le prix qui vous étonnera peut-être, car vous saurez, que le blé est extrêmement cher, et que la famine régne presque par -tout: mais rendez-moi mon argent, et je vous donnerai une mesure de blé, car je ne veux pas m'en défaire autrement, dussiez -vous crever de faim.
Cependant une maladie cruelle ravageait la contrée. Un médecin habile y arriva du pays voisin, et donna sts remèdes si à propos qa'il guérit tous ceux qui ee mirent dans ses naio9. Ouand la maladie eut cessé il alla cher tous ceux qu'il avoit traités, demander son salaire; mais il ne trouva que des relus: il retourna dans son pays, et il arriva accablé des fatigues d'un si long voyage. Mais, bientôt après, il apprit que la même maladie se faisait sentir de nouveau, et affligeait plus que jamnis cette terre ingrate. Ils allèrent à lui cette fois, et n'attendirent p:is qu'il vint chez eux. AIIck, leur ditil, hommes injustes, vous avez d:ins l'aroe un poison plus mortel que celui dont vous voulc» guérir; vous ne méritez pas d'occuper uue place sur la terre, parceque vous n'aves point d'humanité, et que les règles de l'équité vous sont ineoiinucs: je croirais offenser les dieux qui vou» piiiiis^ hi si je m'opposais à la justice de leur coh-re.
Nous avons vu cuiament les Tro|;loditet périrent par leur méehaneeto même, el furent les \iciinies de leurs propres inju'tice«i. De i.iul de lainilles, il n'en rest.i que deux qui ccb.ippercul aux malheurs de la nalioB. Il y avait daes ce IKijts deux houime.t bien >iaituliers: ils avaieoi de l'humaniti : ils cuan.tik^aient la justice; iU aimaient la vertu: autant lie^ par l.i drttituro do leur eorur , quo par l.i curruplitm de celui dix autres, x\s \oyairu( la di*»t>l)âii«io gemralr, rt ne la ressentaient que par la piiiv: r'ciatt lo motif d'une unitio nouvelle, lia travaillairol, avec iinr sttllieitudr comatttae, pour l*îairrr( cviamuu; ils n'avaient de didreiK^ que cens qu'use d«iiee n irndro amilie AiiMit uaiirr: ri. daat IVadroit du pa^i H le plu» écarté, î»rparivs de leurs compaitu>tr<< indtgue» de leur pri^.^rncc. ils nennical
MUSKE FRANÇAIS.
une vie Iicureusc et éraiiquille: la terre semblait produire tl'elle-inème, cultivée par ces vertueuses mains.
Ils aimaient leurs femmes, et ils en étaient tendrement chéris. Toute leur attention était d'élever leurs enfants à la vertu. Ils leur représentaient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et leur mettaient devant les j'eux cet exemple si triste: ils leur faisaient surtout sentir que l'intérêt des particuliers se trouve toujours dans l'intérêt commun; que vouloir s'en séparer, c'est vouloir se perdre; que la vertu n'est point une chose qui doive nous coûter; qu'il ne faut point la regarder comme un exercice pénible, et que la justice pour autrui est une charité pour nous.
Ils eurent bientôt la consolation des pères vertueux^ qui est d'avoir des enfants qui leur ressemblent. Le jeune peuple qui s'^eva sous leurs yeux s'accrut par d'heureux mariages: le nombre augmenta, l'union fut toujours la même; et la vertu^ bien loin de s'affaiblir dans la multitude^ fut fortifiée , au contraire, par un plus grand nombre d'exemples.
Qu\ pourrait représenter ici le bonheur de ces Troglodites? Un peuple si juste devait être chéri des dieux. Dès qu'il ouvrît les yeux pour les connaître^ il apprit à les craindre, et la religion vint adoucir dans les mœurs ce que la nature y avait laissé de trop rude.
Ils instituèrent des fêtes en l'honneur des dieux. Les jeunes filles, ornées de fleurs, et les jeunes garçons^ les célébraient par leurs danses, et par les accords d'une musique champêtre: on faisait ensuite des festins, où la joie ne régnait pas moins que la frugalité. C'était dans ces assemblées que parlait la nature naïve; c'est ]h qu'on apprenait à donner le cœur et à le recevoir; c'est là que la pudeur virginale faisait, en rougissant , un aveu surpris, mais bientôt confirmé par le consentement des pères; et c'est là que les tendres mères se plaisaient à prévoir 6e loin une union douce et fid<,Ie.
On allait au temple pour demander les faveurs des dieux : ce n'était pas les richesses et une onéreuse abondance: de pareils souhaits étaient
indignes des heureux Troglodites; ils ne savaient les désirer que pour leurs compatriotes. Ils n'étaient au pied des autels que pour demander la santé de leurs pères, l'union de leurs frères, la tendresse de leurs femmes, l'amour et l'obéissance de leurs enfants. Les filles y venaient appor^jr le tendre sacrifice de leur cœur, et ne leur demandaient d'autre grâce que celle de pouvoir rendre un Troglodite heureux.
Le soir, lorsque les troupeaux quittaient les prairies, et que les bœufs fatigués avaient ramené la charrue, ils s'assemblaient, et^ dans un repas frugal^ ils chantaient les injustices des premiers Troglodites^ et leurs malheurs^ la vertu renaissante avec un nouveau peuple, et sa félicité: ils célébraient les grandeurs des dieux, leurs faveurs toujours présentes aux hommes qui les implorent, et leur colère inévitable à ceux qui ne les craignent pas: ils décrivaient ensuite les délices de la vie champêtre, et le bonheur d'une condition toujours parée de l'innocence; bientôfc ils s'abandonnaient à un sommeil que les soins et les chagrins n'interrompaient jamais.
La nature ne fournissait pas moins à leurs désirs qu'à leurs besoins. Dans ce pays heureux, la cupidité était étrangère: ils se faisaient des présents^ où celui qui donnait croyait toujours avoir l'avantage. Le peuple troglodite se regardait comme une seule famille : les troupeaux étaient presque toujours confondus; la seule peine qu'on s'épargnait ordinairement, c'était de les partager.
On ne saurait assez parler de la vertu des Troglodites. Un d'eux disait un jour: Mon père doit demain labourer son champ: je me lèverai deux heures avant lui; et^ quand il ira à son champ, il le trouvera tout labouré.
Un autre disait en lui-même: Il me semble que ma sœur a du goût pour un jeune Troglodite de nos parents: il faut que je parle à mon père, et que je le détermine à faire ce mariage.
On vint dire à un autre que des voleurs avaient enlevé son troupeau : J'en suis bien fâché, dit-il, car il y avait une génisse toute blanche que je voulais offrir aux dieux.
MUSEE FnANÇAI.«r.
On entendait dire ù un autre: II faut que 1 terre des Troçlodites, qu'ils ne croyaient défen-
j'aille au temple remercier les dieux, car mon frère, que mon père aime tant, et que je chéris si fort, a recouvré la santé.
Ou bien: II y a un champ qui touche celui de mon père, et ceux qui le cultivent sont tous les jours exposés aux ar<feurs du soleil: il faut que j'aille y planter deux arbres, afin que ces pauvres gens puissent aller quelquefois se reposer sous leur ombre.
Un jour que plusieurs Troglodites étaient assemblés, un vieillard parla d'un jeune homme qu'il soupçonnait d'avoir 'commis une mauvaise action, et lui en fit des reproches. Nous ne croyons pas qu'il ait commis ce crime, dirent les jeunes Troglodites: mais, s'il l'a fait, puisse-t-il mourir le dernier de sa famille!
On vint dire ù un Troglodlte que des étrangers avaient pillé sa maison, et avaient tout emporté.
S'ils n'étaient pas injustes, répondit-il, je souhaiterais que les dieux leur en donnassent un plus long usage qu'à moi.
Tant de prospérités ne furent pas regardées sans envie: les peuples voisins s'asseinblèrent; et, sous un vain prétexte, Ils ré.solurcnt d'enlever leurs troupeaux. Dés que cette résolution fut connue, les Troglodites envoyèrent au -«levant d'eux des ambtutsadcurs, qui leur parlèrent ainsi:
(Jijr vous ont l.iit les Troglodites V <Mit-ils enlevé vos frinmes, dérobé vos besli.iux, ravagr vos campugntvs '^ \<»n: nous sommes justes, et nous craignons 1rs dieux. Oue den)ande7.-vou<( ilonr de nous? Voukv. -\ous de l.i l.iino pour vous fiiiro des hahUs'i Vuuler. - vous du lait de nos troupeaux, ou des fruits de nos terres? .Mette/, bas les armes, vencr au n)ilicu de nous, et nous vous donnerons de tout cela. .Mais nous jurons, par tr «lu'il y u »lc plus sacre, que, ni vous rntre/. dans nos terres comme ennemis, nous vous rcgarderoos comme un peuple injuste. cl que nous vous traiterons coninir dos bétcs farouches.
Ces paroles furent renvoyées avec mépris; ccn peuples sauvages cutrcrcut armes dans l.i
dus que par leur innocence.
Mais ils étaient bien disposées à la défense. !!<; avaient mis leurs femmes et leurs cnfant.s au milieu d'eux. Ils furent étonnés de l'injustice de leurs ennemis, et non pas de leur nombre, Ine ardeur nouvelle s'était emparée de leur eœur: l'un voulait mourir pour son père, un autre pour sa femme et ses enfants, celui-ci pour ses frères, celui-là pour ses amis, tous pour le peuple troglodite: la place de celui qui expirait était d'abord prise par un autre, qui, outre la cause commune, avait encore une mort particulière à venger.
Tel fut le combat de l'injustice et de la vertu. Ces peuples lâches, qui ne cherchaient que le butin, n'eurent pas honte de fuir, et ils cédèrent à la vertu des Troglodites, même sans en être touchés.
Comme le peuple grossissait tous les jours, les Troglodites crurent qu'il était à propos de se choisir un roi ; ils convinrent qu'il fallait déférer la couronne à celui qui était le plus juste; et ils jetèrent tous les yeux sur un vieillard vénérable par son âge et par une longue vertu. Il navait pas voulu se trouver ù cette aMcmblée; il s'était retiré dans sa maison, le cœur serré d«.' tristesse.
Lorsqu'on lui envo^a tics députes pour lut ripprrndre le choix qu'on avait fait de lui: .\ l>icu ne plaise, dit-il, que je favso ce tort aux rro:;lodi(cs, que l'on puisse croire qu'il n'y a personne parmi eux dr plus juste que moi. Vous nie défère/, la couroone, et, si vous le voules absolument, il faudra bien que jr la prenne: mais cumpCeft que je mourrai de douleur d'avoir vu. en naissant, 1rs Troglodites libres, et de les xotr aujourd'hui as<iujettis. A res roots, il se mil a rep.iodre un torrent de larmes. Malheureux jour! disait-il; et pourquoi ai -je tant vécu? puin il Neeria d'une voix severe : Je vois bien ce que c'est, «I Troglodites! votre \rrtu r«aaMace à \ous peser. Dans l'étal ou vou» êtes, n'axant l'oint de rlirf, tl faut que voyi scyta ff%tUàtux inal|;re vous: s.ius erla xons ■• «urteB Mlbsistcr, et vous tonbcriea daas !• oudkesr de vos
MUSKE FRANÇAIS.
premiers pères. Mais ce joii»; vous paraît trop dur: vous aimez mieux être soumis à uu prince^ et obéir à ses lois moins rigides que vos mœurs.
Vous savez que pour lors vous pourrez contenter votre ambition, acquérir des richesses, et languir daus uuc lâche volupté, et que, pourvu que vous évitiez de tomber dans les grands crimes, vous n'aurez pas besoin de la vertu. Il s'arrêta un moment, et ses larmes coulèrent plus que jamais. Et que prétendez-vous que je commande quelque chose à un Troglodite? Voulezvous qu'il fasse une action vertueuse parceque je lu lui commande^ lui qui la ferait tout de même sans moi, et par le seul penchant de la nature? 0 Troglodites! je suis à la fin de mes jours ^ mou sang est glacé daus mes veines^ je vais bientôt revoir vos sacrés aïeux; pourquoi voulez -vous que je les afflige, et que je sois obligé de leur dire que je vous ai laissés sous un autre joug que celui de la vertu?
Ij^ Anneau iVArgeni*
Par Charles de Bernard.
Eu 1831 , à la fin du mois d'août, un de ces chars-à-banc dont on se sert en Suisse à cause de l'étroisse des chemins où l'on se trouve assis de côté comme dans un omnibus, quittait la route de Salcnclies à Chamounj, pour s'engager à droite dans la gorge, non moins agreste, au fond de laquelle , humble rival de Vichy , de Baden et de Baréges , est enfoui l'établissement des bains de Saint-Gervais. Deux jeunes gens occupaient cette voiture qui cheminait lentement, ouverte au soleil, au vent et à la pluie, avec une simplesse helvétique. Le costume de ces voyageurs était celui de la plupart des touristes qui entreprennent le pèlerinage du Mont> Blanc: une blouse de toile écrue, \\\\ chapeau de paille à larges bords, uu pantalon de coutil, de
gros souliers et des guè(res. Ainsi accoutrés avec une fraternelle uniformité, l'un fumait uu cigare, l'autre dormait^ appuyé dans l'angle du char-à-banc.
— Cortail, dit tout à coup le plus jeune en secouant son compagnon par le bras, l'influence du terroir savoyard t'a-t-elle métamorphosé en marmotte?
Le dormeur s^enfouça les poings dans les yeux en écartant les coudes, et après un bâillement immodéré:
— Que faire en voyage à moins que Ton ne dorme? répondit-il. ^
— Mais regarde donc; quel site pittoresque! Pour rester aveugle devant un pareil spectacle, il faut n'avoir aucune poésie dans le cœur.
Cortail, dont l'épaisse encolure^ la figure rubiconde et la physionomie égayée annonçaient plutôt uu tempérament rabelaisien qu'une nature portée à l'exaltation, promena autour de lui un regard nonchalant.
— Nous avons enfin quitté l'Arve, dit-il; ce gros ruisseau à notre droite doit être le Bonnant; ainsi dans quelques minutes nous serons arrivés; je suppose qu'à Saint-Gervais on dîne à six heures.
— Mangiar y dormir e her 1 reprit son compagnon en riant; tu aurais figuré à merveille dans le corps des Papatacci.
— Papatacci tant que tu voudras, mon cher Bennezons; je n'ai pas Thonneur d'être doué comme toi d'un de ces estomacs contemplatifs qui se repaissent en admirant un beau paysage. II me faut le pain des forts. Eu ce moment je donnerais toutes les aiguilles du Mont-Blanc pour la plus vulgaire côtelette accompagnée d'une bouteille de vin de Moutméliant.
L'admirateur de la nature haussa légèrement les épaules, puis il se pencha en dehors du charà-banc, pour mieux examiner le chemin tortueux que bordait à droite le ruisseau du Bouuant, tandis qu'à gauche un escarpement boisé projetait sur la tête des voyageurs une voùlc de feuillage^ rafraîchie par le voisinage de l'eau et frémissant au gré du veut.
— Ce site, reprit-il^ serait un théâtre mer-
MVSEE FRANÇAIS.
vcilleux pour une sccoe de roman; il est de ceux que Walter- Scott aime ù décrire. Ne te rappelle-t-il pas le gué où la dame blanche fit faire un si beau plongeon au sacristain du monastère?
— Ou plutôt, répondit Cortail, l'endroit ou Francis Osbaldistone aperçut pour la première fois Diana Vernon.
— Parbleu! c'est toi qui dis vrai, s'écria tout ii coup Bennezons en faisant un soubresaut; que je meure si ce n'est pas Diana elle-même qui se rend à ton évocation et vient au-devant de nous !
A son tour, Cortail sortit la tête de l'espèce de buffet où il était emprisonné ù coté de son ami, et comme lui fixa les yeux sur une femme à cheval, qui se tenait immobile à un détour subit du sentier.
L'imagination d'un artiste eût pu prendre on effet cette apparition pour Tesprit de la hclle chMMTMM éoMtaise. Ombre ou réalité, sa prefence imprévue dans ce lieu solitaire avait un charme mystérieux, qui, pendant un instant, rendit muets les deux spectateurs. Occupée ù dégager son voile qu'une branche de hêtre avait accroché au passage, l'inconnue s'offrait à eux do profil, sans qu'ils vissent do sa figure autre chose qu'un large bandeau de cheveux noir^, encadrant la joue jusqu'au menton , et relevé en tresse derrière l'oreille ; mais l'élégance do sa taille, dont une roho de drap brun faisait ressortir la formr .nvrlte et cambrée, ainsi que la manière aisée dont elle tenait les bras levés en amageant sa «uiffure, semblaient des indices certains de jeuncs.se, que la bienveillance d'un homme de vingt-cinq ans devait accepter comme
autant «1c promrsscs d(« hcaufé.
— Quelle charmante fcmnir ! dit Urnnexons vn M penchant à droite de manièro à êc doaaer un Cortirolia.
Kt quel vilain cheval do charrue! répondit
son compagnon, dont l'ùge plus nu'ir impllqu.iiJ
une opinicr-: "'''""«tnrt-r
Au bru. 1 i .^ du rhar-fUbanc sur le sol
caillouteux du sentier, la jeune aMASOBe tourna
la tête avec la vivacité d'un oImm tfkrouché,
et tirant la bride de son palefroi lui fit faire uu mouvement rétrograde.
— Conducteur, est-ce que vous voulez nou> faire coucher ici? s^écria Bennezons en voyant celte gracieuse apparition prés de s'évanouir.
Le coclier réveilla d'un coup de fouet l'ardenr de ses chevaux, qui, surianl de leurs habitudes par un élan soudain, menacèrent IVirangere d'une poursuite à laquelle la lourde allure de son propre coursier eût pu diflicilement la sooBtraire. Mais en ce moment, semblable a une troupe militaire qui vient au secours d'une vedeite mtmmcêe par renoemi, uuc cav^ilcade composée iTue demi-douzaine d'hommes et de deux autres femmes, déboucha au tournant du chemin ou la jeune écuyere s'était montrée seule jusqu'alors.
— Ce sont des baigneurs de Saint -Gervjùs, dit Cortail en riant à l'aspect de cet escadron champêtre dont les moutures, moiiic chevaux de ferme , moitié Anes , rappelaient les pacifiques coursiers qui st;itionnent à l'entrée du bois de Boulogne pour l'ebattemeni des griMItcs de Paris.
Les promeneurs et Ir- '■ - >c r.ippn»-
chcrcut les uns des autres ... , .:U mututlle-
meut la droite du sentier^ pricaulion indispensable, car le pa.v«a::e était si étroit, qae les cavaliers furent obliges de défiler an à un dans l'espace reste libre entre le ckar>à-toac et la mont:\;;ne. Dans cette maasurre, ''nrmtiMriT m la robe brune avait pris place à l'arriêre-pirtie l>r( s d'une dame d'un âfe mur, qui chev.iuchai( litTcment sur uuc jument poulinière à «•iUê aveugle. Kn voyant re couple de prcs, Coriail >e rejeta brusi|UfW( ni d.iD.H I intérieur de la voiture, et se radiant la li;;ure derhrre le rideau de cuir, prit I i poso d'un homme endormi.
Ce mouvement, quelque rapide qu'il eût rir, n'échappa point à U plus vieille âra deax femmes y qui , npn-s avoir pluoice dans le rhar^àbftnc un re:;ard ioqui<«ilorial , lf\x d'un air inperieux une petite rravarlic doare, en appartactfy d'une puÏMance •umalurelle, car, •• la acaUuM rtTIrurrr sou épaule , le cocher arrHa at •• Uat ci*i sur son siegr, comme s'il eût été diaB^c eo I pierre par la baguette de quelque Biaficleone.
— Félix, dit alors la dame entre deux âges, je ne suis pas dupe do votre sommeil. Prétendriez-vous de ne pas nous reconnaître?
Et du bout de sa cravache elle fit sauter le chapeau du faux dormeur. Celui-ci, voyant que sa position n'était pas tenable, tressaillit comme un homme qui s'éveille, ouvrit de grands yeux, et après les avoir arrêtés sur la mûre amazone, feignit une surprise agréable.
— Comment! c'est vous, ma chère tante V s'écria-t-il, et ma cousine Anastasie aussi! Quel heureux hasard me fuit vous rencontrer dans ce désert?
— Nous sommes à Saint - Gervais depuis quinze jours, répondit la jeune personne, dont l'inflammable Bennezons dévorait du regard la ligure élégante et régulière.
— Venez -vous prendre les eaux? demanda l'autre baigneuse^ qui, au mot de tante, avait légèrement froncé le sourcil.
— Pas du tout, répondit le jeune homme avec empressement; je vais â Chamouuy, et je ne resterai à Saint-Gervais qu'une heure au plus. Je suis désolé que TarraDgement de mon itinéraire me force de vous quitter si vite.
La dame dont l'automne commençait à fleurir regarda son neveu d'un air d'intelligence^ que celui-ci ne parut pas disposé à comprendre.
— Il n'y a pas d'itinéraire qui tienne^ ditelle ensuite en insistant sur chaque syllabe; vous me sacrifierez bien un jour ou deux. J'ai à causer sérieusement avec vous.
— Je vous jure^ ma tante^ que cela nous est impossible. N'est-ce pas Bennezons?
— Tu oublies qu'en parlant à une dame le mot impossible n'est pas français, répondit le jeune homme, plus empressé de déployer sa galanterie en présence d'une jolie femme que de venir en aide à son ami.
La dame d'un âge discret répondit par un gracieux sourire au regard qui avait accompagné ces paroles, quoiqu'il eût été adressé à sa fille 1
plutôt qu'à elle - même et se retournant vers Cortail :
— Félix, reprit -elle, vous voilà condamné sans appel ; tâchez de vous soumettre de bonne grâce. Comme vient de le dire monsieur, aux yeux d'un gentilhomme le service des dames doit passer avant tout. Continuez votre chemin, et parlez de moi au directeur des bains; à ma considération, il vous logera convenablement. Nous nous reverrons à dîner.
— Mais, ma tante^ quand je vous assure...
— Mais, mon cousin, je n'admets point d'excuse, répondit la dame à la cravache en appuyant sur le mot cousin.
Sans attendre une réponse, elle salua Bennezons d'un léger mouvement de tête^ et faisant signe à sa fille de la suivre^ décida la lourde jument qui lui servait de palefroi à partir au petit trot, allure aussi insolite à la pauvre bête que le galop au cheval de don Quichotte. Un moment après, les deux amazones disparurent à travers le feuillage, en ne laissant d'autre trace de leur apparition que le bruit du pas des chevaux, qui, pendant quelques instants, retentit pesamment sur les cailloux du sentier, et finit par se confondre avec le murmure du torrent.
— Parbleu I dit Bennezons à son ami tandis que le char-à-banc se remettait en marche, tu peux de flatter d'être le mortel le plus heureux de France et de Navarre. Je te connais une demi-douzaine de cousines toutes plus jolies l'une que l'autre. Quelle est celle-ci, la plus charmante de toutes^ et que je n'avais pas encore vue? Une cousine! C'est mon rêve à moi, et le sort veut que je n'aie que des cousins !
— Cela ne revient-il pas au même ? répondit Félix d'un ton bourru.
— Tu te moques de moi ; on aime sa cousine, on l'épouse quelquefois; tandis qu'un cousin est un ennemi donné par la nature.
CSuile.}
aSom MUStE FR.\NÇA1S crfdjeiut ivodjcntlid) cinc Df^iimmcr. S)ie «Pofiamtcc ocn'enlJcn bic SKummcni robcfjfntlid?, fcie SSuditiauMunacn monallid). — Wboiincmcnté*«Cieié fiic 86 Dtimioicrn ober 6 OJionat l 2l;Ir. Gm 5lbomicmcnt luuec «6 Sfîummern ftntct nidjt (Statt. 3u bcîicljcn ^urd) fammtlidjc t8ud)ÇanNungcn unb «ïJonamtcr.
^icIefel^, Drucf un^ ^Jerlag con SSel^agen S Silafinq*
yiime ^Yliliée.
MPSEs wm>AmçAm
CHOIX DE LITTÉRAÏUIŒ,
tire
DES nDËiXiTiEUllS AUTEITUS
TANT ANCIENS QUE MODERNES
par O. JC. n. TTOMjVW, I'ROF. et DB., et C t^CUCTZ, du.
MJAdknean €t\trgenf.
Par CiiAULKS DE Ueknaud.
(Suite}
Au lieu de répondre ) Cortail mit la tète à In portière, et s'adressant au conducteur:
— Le chemin est-il assex large pour que vous puissiez, tourner:?
— Oui ! si \a vous est t"j;al de verser dans lu Itonunnt, répondit le llcj^inalique Genevois.
— Merci. — Continuez donc; mais à la première place favorable, faites demi-tour à gauche. Nous n'allons plus ù Xaint-Gcrvais.
Le cocher baii^sa la trte en simic d'arqulescement; mais Tautru voyageur prit muius complai- .sammcnt cette proposition inattendue.
— Comment, s'écria-t-il, nous n'allons plus à Saint-Gervais ! Kt pour quelle raison , s'il te
puii y
— {}uc f importe .saiiit - (Servais y répondit Curlall. Je no pense pas que tu tiennes beaucoup H visiter quelques méchantes baraques en Mpin perdues nu fond de ee maudit entonnoir. (Juant aux naturels de l'endroit , (u viens d'en voir un eehunlillon qui doit te suffire.
— ("est preeisi'mrnt cet échantillon <|im me donne envio de faire plus ample connaissance. Je te déclare que ta cousine a des >eux noirs auxquels je sncriâeraia au besoin la Savoie cl les vingt-deux cantons. Comment s'appelle-t-clle Y
— Annstasie.
— Je le sais; mais son nom de famille?
— Chateauvieur , Puurtois de Château vieux. Son père, mort il y a six ans, était frère utérin de ma mère, et président de chambre à la cour royale de Lyon. Madame de Chateauvieux est iloue bien incontestablement ma tante par alliance , quoiqu'elle veuille que je l'appelle m.-i cousine. F.lle trouve sans doute que c'est nsser. d'une grande fille de vingt-trois ans^ et ne se soucie pas d'avouer un neveu de trente-quatre.
— Cette rencontre n'a p.as l'air de te plaire iiiGniment. Je crois qu'elle n'est pas éiraogére à ton antipathie soudaine pour Saint-Ger>'alsy dont tu me faisais ce matin encore le tableau le plus pitturcsquc?
— Tu n'as donc p.vs entendu que ma tante, car, clic a beau s'en drfendre, elle est ma Uinir, me menaçait d'une conûdeacef
— Kh bien! qu'y a-t-ll là de n\ terrible?
— Les confidences d'une femme do fuaraite^ ^ix ans!
~ J'avoue qu'avec mademoiselle AsAstesIe la t/tcbe serait plus agréable.
— I>'aillrurs j'ai des raisons particulières ponr être |»eu désireux de cet entretien.
Kn parlant de la sorte, les voyageurs arrivèrent au détour du sentier ou mademoiselle de Chateauvieux leur n\.%H apparu. .Macliloaicment Menocsons lova les yeux vers le kêiro qui avait meuacè la belle écnycre du sort d'Absaloo. A
Ml'SKK FRANÇAIS.
Jravers les rameaux (rmic branche presque horizontale, il aperçut un lambeau de gaze verte.
— Je ne nrêtonne plus, dit-il, de Taccroc que j'avais remarqué à son voile; mais ce qui a touché une si jolie tête ne doit pas servir d^épouvantail aux moineaux.
A ces mots le jeune homme ouvrit le tablier du char-à-banc et s'élança dehors. Au moment où ses pieds atteignaient la terre, il se trouva face à face avec un cavalier dont Tapparition fut si soudaine, qu'on eut pu croire qu'il sortait du fond du torrent , comme autrefois le spectre de TArgail venant redemander son casque à Ferragus. Cet inconnu, Agé en apparence^ d'une trentaine d'années^ était doué d'une telle profusion de cheveux, de barbe et de moustaches^ qu'au premier coup d'oeil on ne distinguait de sa figure que deux gros yeux noirs couverts d'épais sourcils joutant l'un contre l'autre. Son vêtement consistait en une courte redingote de velours verdatre, boutonnée jusqu'au menton. Pour coiflfure , il portait une casquette rouge, dont la forme conique et contournée affectait une réminiscence du bonnet phrygien. Ce s^'mbole républicain était complété par un ruban bleu à liseré amaranthe passé à la boutonnière^ dans lequel il était facile de reconnaître la décoration de juillet, alors dans la fleur de sa nouveauté , et par conséquent de sa gloire.
Avant que Benuezons eût pu faire un mouvement pour exécuter son projet, l'étranger, dont les yeux s'étaient aussi fixés sur le feuillage du hêtre , se dressa sur les étriers , s'empara du morceau de gaze qu'il mit à sa boutonnière, à côté de son ruban; puis^ laissant tomber sur les deux amis un regard sérieux, éperonna son cheval , et disparut en deux sauts du côté où s'éloignait la cavalcade des baigneurs.
A la vue de son compagnon ébahi et immobile au milieu du sentier, Cortail partit d'un éclat de rire.
— Il paraît, dit-il, que tu n'as pas seul le goût des reliques. Voici un pèlerin aussi dévot que toi et plus alerte. Si du moins il avait eu la générosité de partager!
— Alerte! grâce à son cheval, répondit Ar-
mnnd avec un peu d'humeur. Mais je reverrai cet homme des bois. S'il est leste, en revanche il n'est ma foi pas beau, avec sa face à tous crins ! Il est impossible que mademoiselle de Chatcauvieux soit trés-flattée de voir figurer un échantillon de son voile à la boutonnière d'un pareil orang-outang.
— Propos de vaincu, reprit son ami. Allons, remonte en voiture , et retournons sur nos pas. En partant tout de suite, nous risquerons moins de rencontrer ma tante.
— Retourne si lu veux; quant à moi je continue ma route. Je suis trop curieux de voir ce qui adviendra de ce volJe déchiré et métamorphosé en décoration. Que crains-tu, après tout? D'être contraint p.ir la présence de ta tante à des frais de petits soins et d'attentions, apanage obligatoire des neveux! Eh bien! si la corvée te fait peur, nous la partagerons.
— Tu ne sais pas ce que c'est que ma tante.
— Une femme qui a dû être fort bien. Quand je te dis que je serai ton adjudant, ton remplaçant s'il le faut.
— En considération des beaux yeux d'Anastasie?
— Que t'importe, pourvu que je prenne pour moi les épines du rôle d'écuyer ? Sois tranquille, je sais comment on captive une femme d'un âge respectable. Madame de Chateauvieux joue-telle le boston? je ferai sa partie; a-t-elle un petit chien; je serai l'ami d'Azor. Il y a des gimblettes partout.
— D'abord , sache qu'à une femme de quarante-six ans on ne doit jamais parler carlin, ni boston, ni lunettes, ni tabac, ni chapeaux jaunes, ni de rien, eu un mot, qui sente la douairière.
— Je parlerais bals et spectacle, musique et poésie , amour et printemps ; première communion , s'il le faut.
— A la bonne heure! puisque tu l'exiges, je me résigne; mais je te déclare qu'après dîner je fais une présentation solennelle de ton aimable personne, et qu'à partir de là, le bras de madame de Chateauvieux devient ta propriété exclusive. Je ne m'en mêle plus. Souviens -toi
Ml'SKE FRAXÇAIN.
qu^elle doMue toujours le bra^ droit; offre-lui le gauche, par conséqueut. Mu tante fi des idées fort chevaleresques; clic préteud que, même en rtcconipagnuDt une femine, un cavaUer doit toujours conserver libre la main dont il tient sou êpée.
— Cette discussion terminée, les deux amis continuèrent leur route et arrivèrent bientôt aux bains de fSaint-Gervais.
Après Hvoir pourvu à leur installation ut donne nu coup d'ail aux curiosités tort peu curieuses do l'établissement, les vo\ ap;eurs quittèrent leurs blouses, en eutcndant sonnor la cloche du dîner, pour endosser un coutume plus convenable. A la porte de la .>allo à mander, ils rencontreront madame et mademoiselle de Chnteauvieux , qui avaient é;;alcment échan;;;é leurs redingotes d'à madone contre des robes de dcmi-toilctte dont la fraîcheur rivale semblait annoncer deux sœurs plutôt qu'une mère nccompa^^née de sa fille.
— Ma chère tante, dit i'ortail en le.s abordant, puisque je dois avoir le plaisir de passer quelques jours près do vous, perniette/.-nioi de vous pré.senter mon ami, M. Armand de Ueunczons, un de mes camarades de l'exgarde.
— Ce titre est, pour monsieur ain.si que p«tur vous, 1» meilleure des rerommaudatious, répondit madame de (Miatcau\ icux avec courtoisie; lu garde royale est .««ûre d'être bien accueilli»* p.trtout.
.Même drvant les hcro.s des glorieuse* journées? demanda llenne/.ons en dé5i;;nant d'un regard exprc.isif le déetiré de juillet qui s'avançait gravement , sa casquette rouge enfoncée sur lorcillc.
Surtout en fhco do cca mcssicur», repartit \ivemenl la femme de quarante-six ans; car^oo^ ne pouvez que gagner à la comparaison. >I.iin on se met à (nblr. Il nous f.iut entrer.
A ces mois, elle prit le bra^ d'Ana.'«ta.sir , et franchit le .seuil d'un inirallélogramme dewé,sur« . plutôt semblable a un réfectoire qu'à une saU**
a mauger , ou une »oix intaine de baigneurs avaient déjà pris place en observant pour unique lt»i de classement la date de leur arrivée respective. D'après ce règlement inviolable, ro leur qualité de derniers venus, les deux aMi« s'assirent au bout de la table, tandis que madame (Je Chateauvieux et sa fille .s'allèrent placer du même côté, mais à quelque distance, prcji d'un monsieur à cheveux gris , fasbionable sexagénaire, portant la tête droite, regardant avec affabilité, quoique de haut en bas, souriant souvent^ ne riant jamais; d'ailleurs parfaitement brossé, peigné, lustré^ offrant en un mot, dans sa personne comme dans ses manières^ une de ces physionomies à la fois patriarcales et aristocratiques qu'on ne rencontre guère, en France, que parmi les membres de l'ancienne noblesse. Au premier coup d'œil, on devinait en lui le gentillio'nme; au second, ou reconnais!»ail ce que les .\nglais nomment, dans un sens exclusif, le iicutleman.
> ois-tu, entre ma tante et aa cousioe, celte tète gracieusement re>pect«ble? deMUlda Félix à son voisin; c'est un représentant de la vieille France qui fera de uuti c rôle de cavaliers servants une véritable sinécure. Le cuonais-iu?
— Quelque chevalier de Coblcnlr. ? répondit Uenne/.ous.
- Tu \\ y es pas. ( e^i K im ir.jni> A<- M-n le.<>purd.
Le pair de France?
C'est-ù-dire l'ex-pair, car la révolution (te juillet lui a enlevé son manteau fleurdeli.«è, ainsi qu'à nous deux nos modestes épnuletlr». Il est un peu le parent cl beaucoup Pami de ma respectable (aule. Pu vivant de monsieur de C'iiateauvieux , Ic.h niedisaol.s se periuettairnt de ;;lo^er sur cette amitié pUs Inliuie, en cfet, que ne le comporte ti'ordînatre un arricre-coastDagej main depuis que l'amie C«t veu\e et que r.iiale a soixante art< , Ici raauvai<<r!i langues tiii( f.%ti silence: le monde Auit loiyour» par rt»ns.icrrr « e qu'il a blâme d'abord , el son «pprobalioo iii.mque rarement à qui i»aU r^licadrc, (}v*a4- (Il donc? tu n» in'ccoutc» p «" '
1u parles fort bico cepcaJaat; nais c*c«t
MUSKK FRANÇAIS.
ce héros de juillet qui me cause des distractions; il a trouvé moyen de s'asseoir précisément en face de ta cousine.
— Cela prouve seulement qu'il est arrivé eu même temps qu'elle, car celte table a Tair d'un bureau d'omnibus; chacun s'y assied d'après son numéro d'ordre. II me semble que le décoré a supprimé la gaze verte à sa boutonnière?
— Il aurait aussi bien fait de supprimer sa redingote râpée, répondit Armand avec la double ironie d'un homme du monde blessé d'un manque d'usage^ et d'un amoureux naissant, toujours prêt à ridiculiser sou rival. — Il est le seul qui ne se soit pas habillé pour dîner. Et puis, Dieu me pardonne! le voilà qui coupe sou pain. Je suis siir maintenant qu'il a mangé le potage à l'aide de sa fourchette. C'est un homme jugé.
Cet arrêt prononcé^ l'ex-officier de la garde royale rentra dans un silence dédaigneux et peutêtre jaloux^ qu'interrompirent à peine de loin eu loin les vulgaires incidents du repas. Après dîner, les baigneurs, profitant d'une belle soirée d'août, se disséminèrent par groupes sur une étroite esplanade, fermée, d'un côté, par le Donnant, de l'autre, par plusieurs petits logis en pierre; luxe inouï, qui servaient d'aile au bâtijuent principal. Laissant sa fille au milieu d'un groupe féminin qu'égayait l'amabilité sénile du marquis de Montespard, madame de Chateauvieux rejoignit Cortail, qui s'esquivait sur cette espèce tie préau, dans l'espoir, promptement déçu, d'y fumer eu liberté. A la vue de sa tante, qui lui prit le bras d'un air sérieux, celui-ci jeta, par un geste d'humeur, le cigare qu'il était près d'allumer, et attendit en silence la confidence à laquelle il ne pouvait se soustraire.
— Mon cher Félix, lui dit madame de Chateauvieux, ce n'est pas sans raison que j ai in- >isté pour que vous vous arrêtiez à 8aint-Gervais. Nous nous trouvons, Anastasie et moi, dans une position propre à nous faire désirer la présence, peut-être même l'appui d'un membre de notre famille. Kn un mot, jai un service à vHus demander.
— J'espère, ma tante, que vous ne doutez
pas de mon dévouement, répondit Cortail d'un ton assez froid.
— D'abord, interrompit la veuve du président avec un sourire forcé, quittez donc cette habitude de m'appeler votre tante à chaque propos; cela vous donne un air petit garçon, passablement ridicule pour un homme de votre âge.
— Qu'à cela ne tienne, ma tante, répondit l'incorrigible officier; je vous appellerai ma nièce, pour peu que cela puisse vous plaire.
— Il ne s'agit pas de cela. Parlons sérieusement. Avez-vous remarqué un individu, porteur d'une physionomie sinistre et de la croix de juillet, qui se trouvait assis à table en face de moi ?
— Vous voulez dire en face d' Anastasie?
— Précisément. Je vois que vos observations ont précédé ma confidence; elles m'épargneront la moitié du chemin. Vous l'avez deviné, c'est au sujet de cet homme que je veux tenir avec vous un conseil de famille. Vous savez que depuis la révolution j'ai presque toujours habité la Suisse, où plusieurs de nos amis, chassés de Paris par les événements de 1830, ont cherché un asile. Nous avions passé fort tranquillement une partie de l'été à Genève avec M. de Montespard, les Castignon, les d'Hautecourt et plusieurs autres familles légitimistes, lorsque, un beau matin, ce personnage est tombé du ciel à VÉcu de Genève., où nous logions. Quand je dis du ciel, il est impie de supposer qu'un décoré de juillet puisse venir de là; mais c'est une manière de parler. Quoi qu'il en soit, depuis le jour de son arrivée, ce monsieur, sans en être prié le moins du monde, s'est constitué notre garde du corps. Au promenade, au spectacle, aux concerts, sur le lac, partout enfin, nous étions sûres de le trouver sur nos pas. Je n'ai pas besoin de vous dire ce qu'une pareille obsession, de la part d'un être à bonnet rouge, a d'impatientant et d'insupportable. Anastasie, qu'il se permettait de poursuivre >de ses regards passionnés (il a do gros yeux farouches qu'il croit peut-être expressifs), Anastasie en avait les nerfs tellemcui agacés, que j'ai craint un instant qu'elle ne tombât malade. C'est en partie pour nous soustraire à
MLSKK FHANÇAIÎf.
cette persécution que uou.s ^utuuies venues à S:jaint-Gervai.s. Eh bien! savez- vous quelle est la première personne que nous avons aperçue à table ^ en face de nous, le lendemain de notre arrivée? Le héros de juillet, avec son immuable redingote vert -olive, sa barix; négligée et son regard impitoyable. Depuis quinze jours, il nous c<mtinue le .supplice qu'il nous avait infligé à Genève. Anastasic ne peut pas faire un pas, seule ou accompagnée, sans voir sortir tout à coup de quelque buisson cette figure «te sauvage qui lui fait une peur horrible. Heureusement vous voici. Jusqu'à présent, ce monsieur, voyant qu^il avait affaire ù deux femmes sans défense, s'est cru en pleines barricades; mais votre présence lui imposera, je Tespère.
— Maintenant, ma belle tante, qu'attcnde/.vous de moi? demanda Félix qui avait écouté ce récit sans manifester la moindre émotion.
— De la part d'un militaire et (l'un gentilhomme la question peut paraitrc singulière, répondit madame de Chateauvieux avec un sourire .'Unbigu ; ce que j'attends de vous, mon cousin, c'est que vous signifiez à cet individu d'avoir à cesser sur-le-champ une conduite dont je me trouve off'ensée, surtout à cause d'Anastasie.
— Il est possible, observa froidement l'oflicier, qu'à une injonction de cette nature il réponde en m'envoyant promener, et c'est ce que je ferais à sa place; dans ce cas, il en résultera probablrinenl un duel.
— Kh bien! n'avez-vous pas votre épée? demanda d'un ton superbe la femme ù sentiments chevaleresques.
— Sans doute, et tout à votre .service, s'il m'est prouve que vous en avez, réellement besoin. Veuille/, donc , je vous prie , nie citer quelque in.HuItr, quelque impertinence, ou seulemont quelque impolitesse dont ce monsieur se soit rendu coupable envers vous; la moindre chose qui me mette dans mon <lroil ; par exemple, un propos déplace, adres.se par lui à ma cou.^ine.
— Vous êtes fou JainaÏH er( homme na parle a ma lille ni à moi. Ici notre soriéto est en inajorilé et fait la loi; maigre ses effurln pour j»
être admis, nous l'avons, en raison de »a croix et de ses manières, frappé d'un ostracisme sans pitié; la vie qu'il mène ici est celle d'un paria que nul ne fréquente et que chacun repou«se.
— Alors je vois que ses crimes se réduisent .1 jouer le rôle du Solitaire, à se poster sur le passage d'Anastasie, à la contempler sentimentalement à travers le feuillage, et, pour méfait >«upréroe, à dîner en face, mais séparé d'elle par une table large de six pieds. Cela est sans doute fort ridicule, mais ne me donne pas le droit d'intervenir raisonnablement à main armée.
— Puisqu'il vous faut des raisons raisonnables, suiver-moi^ répondit auidame de Chateauvieux avec une sorte d'aigreur mal déguisée.
Elle se dirigea, en parlant ainsi, vers un petit pavillon dont le rez-de-chausée scr>ait de >aIon de compagnie. Redoutant l'humidité du soir que rendaient plus acre le voisinage du torrent et la position même de l'établissement qui, ferme de toutes parts par une montagne perpendiculaire, semble construit au fond d'un puits, plusieurs baigneurs s'étaient déjà réfugies dans cet asile sans feu et presque sans lumière; sorte il'antre inliospitalier dont r<»ugirsil un cabaret de village. .Madame de (.'hateauvieux traversa ce soi-disant salon sans parler ù personne, et ne daigna pas accorder un regard nu décoré de juillet, qui s'était levé avec empressement pour lui faire place. Le maintien roide, la physionomie sévère, elle s'approcha d'une table placée pr. s de la cheminée, et sur laquelle se trouvait le registre où les vt»\agcurs ont l'habitude d'r- ( rire leurs noms; ouvrit ce livre, posa l'indct .l.uis le haut d'une page: puis, se retournant vers son neveu, lui jeta un regard qu'cùl fi«l«lcmeut traduit la célèbre interrogation de .Manliu»: -iju'i/t dis -t ni
Corlail se pencha vers le registre el j lut, au-dessus du doigt de sa tanCe, plusieurs lignes dont la première, qui était iMprimêe, renfermait !«•'. indic.iliuns suivnnles. separ- •^v ^%r iiutuit de lilet>:
M»M«i. n;| NOMS. W« Vl.lTIA I"^' I.^NXIINI
(iiimeHiatenirnt su-dcssou», uuc nuvn «»i-
MUSKfi FRANÇAIS.
dcmiiient fi'iniuiuc avait écrit avec un ccrtaia grossoiement à intculion majestueuse:
Madame de Chateauvieujc, — Jeanne, — noble, Cenèoe. Mademoiselle de C/iateauvieux, — Anastasie, — id., — id.
Enfin ; suus celle dernière ligne, une plume dont M. Prudliomme eût pu s'enorgueillir avait buriné les muts que voici:
Guibout, — Alexandre, — décoré de la croix de juillet,— France.
Puis venaient d'autres noms sans intérêt.
— Eli bien! vous ne dites rien? demanda la femme entre deux dges d'un ton vif et un peu sec.
— Je dis, répondit Félix, qu'il se nomme Alexandre Guibout et qu'il possède une magnifique écriture contre laquelle j'échangerais volontiers mes pattes de mouche; quant au délit, j'avoue que je ne le découvre pas.
— Vous ue voj'ez pas l'impertinence préméditée de ce paraphe par lequel votre héros s'est permis d'accoler son nom à celui de ma fille?
Hasard ou intention, l'Ë final du mot Alexandre terminait par une sorte de volute ascendante, admirable sous le rapport calligraphique, et dans laquelle se trouvait amoureusement enlacé le nom d'Auastasie, placé précisément au-dessus. En se posant de nouveau sur cet audacieux enroulement, le doigt de la veuve indignée semblait près de trouer le papier. L'officier de la garde avança la lèvre inférieure, et hochant la tète avec un sérieux affecté:
— Ceci devient grave, en effet^ répondit-il; mais avant de décider si ce trait de plume mérite un coup d'épée^ il me semble qu'une expertise d'écrivains jurés serait indispensable. L'affaire est du ressort de Hrard et de Saint -Omcr plus que du mien; car enfin, cette accolade peut être innocente; chacun signe à sa guise; les uns paraphent en -dessous, les autres eu -dessus, et s'il était prouvé que ce M. Guibout a l'habitude d'embellir son écriture de serpentins, de tirebouchons^ ou autrcii arabesques, que pourrait-on lui dire?
.Madame de Chalcauvicux ferma brusquement
le registre et s'assit près de la table, dont ses doigts f entraînés dans une sorte de galopade nerveuse, martelèrent le tapis comme s'il eût été le clavier d'un piano.
— Vous avez sans doute beaucoup d'esprit, et je sais que vous plaisantez à ravir, dit-elle enfin avec une colère concentrée; mais il est des questions de délicatesse y des choses de tact et de convenances au sujet desquelles votre esprit lui-même peut se montrer en défaut. Je n'ai pas besoin de votre avis sur un fait jugé dans mon opinion; ce que je vous demande, c'est un service sans phrases. Que votre sentiment diffère du mien, peu importe, ce me semble. Les hommes d'autrefois obéissaient aux femmes sans les contredire. Aujourd'hui, au lieu de servir, ou argumente, et la discussion dispense du dévouement.
— Ma chère tante^ répondit Félix avec l'impassibilité poliment ironique qui lui était habituelle, voulez-vous bien me permettre une question? J'admets que la conduite de ce M. Guibout soit aussi monstrueuse qu'elle vous paraît l'être; mais^ dans ce cas, comment se fait-il que M. de Montespard, votre parent .linsi que moi^ et votre ami depuis longtemps, ne se soit pas chargé d'une admonestation que légitimerait son âge en la rendant naturellement pacifique? Je ue pense pas qu'au fond vous veuillez la mort de personne; et si j'en crois ma connaissance du cœur masculin^ la parole d'un vieillard aurait sur ce farouche républicain une autorité qu'obtiendrait plus difficilement l'intervention d'un homme de mou Tige.
— D'abord M. de Montespard n'est pas un vieillard, répondit sèchement Tamie de l'ex-pair de France; ensuite des raisons 'particulières lui interdisent tout contact avec l'individu dont uous parlons. Ce M. Guibout est le neveu d'un personnage du même uom, paysan enrichi, libéral renforcé, acquéreur de biens nationaux, maître de forges, grand industriel, tout ce que vous voudrez^ eu un mot^ et voisin de campagne du marquis^ dans le Beaujolais. Après la révolution de juillet, M. de Montespard s'était retiré dans son château^ sans que personne songeât
MUSKK KHANÇAIS.
à rinquiéter, lorsqu'un beau jour votre chevalier des barricades est arrive de Paris chez son oncle, Fesprit enflammé par la victoire, et avec des idées de propagande révolutionnaire dont vous devinez le résultat. Deux jours après son arrivée, la position de ce pauvre marquis uétuit plus tenable; c'était tous les jours quelque pro vocation nouvelle: l'arbre de la liberté planté devant le château^ la marseillaise et la Parisienne chantées sous les fenêtres, les ouvriers des forges en émeute perpétuelle , les charivaris, les vexations pour la garde nationale! enfin les choses sont venues à ce point que M. de Montespard a cru devoir s'absenter momentanément de sa terre. Vous comprenez alors que, se retrouvant en face du sieur Guibout, le sentiment de sa dignité, le respect qu'il se doit à lui-même, lui font un devoir du silence le plus dédaigneux.
— Oui, je comprends, répondit Félix en souriant :