I.uui*. I(*K animant du fru de «on rouragr
Se pl«int de «a grandeur qui l'attarhe au rivage.
Kt vous pensez que les mêmes considérations de niajrsté à inaintrnir n'existent pas pour un petit genlillàtre comme moi. Je vous remercie de cette distinction. Maintenant, une sectindt* et dernière question, si vous voulcx, bien me I;i permettre. A'ous rappelé/. - vous, mon aimable tante, une petite promenade que nous fime.i, il y a deux an.s environ, le long des i)oulevar(ts, depuis le passage de.s Panoramas jusqu'à la rue de la Pitix?
.Madame «le Chateanvlcux rougit légèrement, grilcc dcvrnue rare à son âge, et froi.saa je tapis do In table au lieu de répondre.
— Je vais réveiller vos .siuivenirs .s'ils .sont efkcé.s, poursuivit Cortail ««ans .s'émouvoir do co «ymptùmc orageux; vous ailler, faire des emplettes dans dinVrent.s niaga.Hins, et j'avai.s l'honneur de vous donner le bra.s. ,\ l'anKlc des llalns- ('Mnois, nous rencontrAraes un joune homme qui, selon vous, et je dus vous croire, se permit dr nous regariler de travers de In manière la plus insolente. .Sur v.)tro observation j'allai lui de-
mander raison de ce ret^arii: enr alur^ Mio^i qu'Œdipe,
.1 Atais jeune et »uperbe...
\u lieu de m'adre-sser des excuses, il s'emporta, et se prétendit insulté. Pe fait, le seul tort de ce pauvre diable «tait de loucher horriblement. Href, nous nous dtsputAmes; le I endemain nous nous battimes; et, comme la cause la plus juste ne triompha piLs toujours, d'un coup de pistolei je guéris mon adversaire de son maavaia œil; en sorte que maintenant, à cela prés qu'il est borgne, il regarde comme tout le monde. Je l'ai rencontré trente fois depuis^ et jama'is sans éprouver un remords, jamais sans me faire le serment solennel d'apporter désormais moins de légèreté dans une affaire aussi sérieuse que Test un duel; car enfin, au lieu de l'éborgner, j'aurais pu le tuer, et je ne me le serais pardonné de ma vie.
— Voilà des sentiments fort ciirétiens, et qui vous assureront une vieillesse paisible, die Madame de Chateauvieux avec un ricanement dédaigneux.
Cortail lissa ses moustaches en souriant.
— La paix, rèpondit-il ensuite, convient k 1.-» vieille.sse des femmes nu moins autant qu'à celle des hommes. Si j'étais un ehve de S:ùnt-Cyr ou de récolc pol>tcchDique , ou seulement un étourdi comme il y a deux ans, votre moquerie inc pousserait sans doute à quelque nouvelle sottise; mais j'ai trente-quatre mis Malheureusement; malheureusement aussi je me suis baClii cinq fots^ et mes preuves sont fhiies. So.veK-ea sûre, je connais les devoirs que m'impose notre parenté, et pour les remplir je n'ai pas besoin de coups d'éperon. Le jour où une Inculte réelle et non im.-iginaire sera fklle à vous ou à mu cousine^ vous me verrer prendre ma place entre vous et lotTenscur. Jusque-là souffre» que je carde mon epee dans le fourreau, car le donquichottisme n'est pas mon fait. Qu'y a-l-il de \ rai dans (oui ceci? .M. Guibout a cooçi pevr m.i cousine un amour qu'il manifeste d'une manière gauche et puérile. Je vois la un ridicule, p<'ut-«'tre, mais non un outrage. AoastAsie est as-
MUSEK FRANÇAIS.
sez bicu pour causer une passion extravagante; et vous-même, ma belle tante, devez être habituée aux folies que le cœur inspire. N'ai-je pas entendu dire que, pour avoir le bonheur de faire de la musique avec vous, M. de Moutespard avait appris ù pincer de la guitare... autrefois ?
Au lieu de répondre, madame de Chateauvieux foudroya son neveu d'un regard rajeuni par le courroux, et lui tournant brusquement le dos, adressa la parole à une vieille dame assise de Tautre coté de la table.
— Ma tante est encore bien quand elle se met en colère, se dit Cortail; l'indignation lui colore le teint et lui rend l'œil brillant comme une escarboucle; certes, il se rompt des lances pour des femmes qui ne la valent pas; mais en conscience ceci regarde M. de Montespard.
La nuit étant venue pendant ce dialogue, le salon s'était rempli peu à peu. Plusieurs parties de jeu, plaisir unique des vétérans de la société, se formaient dans les angles réservés pour cet usage. Au milieu, autour d'une grande table ronde, un cercle de jeunes femmes, travaillant différents ouvrages, se livrait à une conversation futile, décousue, moqueuse d'ordinaire, quelquefois spirituelle, le plus souvent insignifiante et vide, propre, en un mot, à faire illusion aux auditeurs en leur persuadant que la scène se passait à Paris plutôt que dans un désert de la Savoie. Parmi les rares privilégiés admis près de ce groupe d'élite, Armand de Bennezons se faisait remarquer par un empressement particulier. Usant, avec l'aisance insinuante d'un homme bien élevé, des droits que lui donnait sa présentation à madame de Chateauvieux, il avait réussi à s'asseoir derrière Anastasie; la manière complaisante dont la jeune fille tournait la tête pour l'écouter ou lui répondre présageait une de ces intimités improvisées, pour ainsi dire, auxquel-
les ne se refusent pas les gens de la plus exclusive compagnie , tant elles semblent autorisées par les mœurs exceptionnelles des eaux. D'ailleurs, une éducation plus anglaise que parisienne, le séjour de Genève, l'habitude de voir des étrangers, l'exemple de sa mère, l'indépendance de son esprit, enfin l'assurance qu'inspire l'usage du monde joint à une instruction variée, donnaient à mademoiselle de Chateauvieux un aplomb facile et gracieux, cause d'une méprise journalière dont elle ne se trouvait flattée qu'à demi. En la voyant pour la première fois, tout le monde lui disait: Madame.
— Je parais donc bien vieille? demanda-telle un jour à sa mère, avec une inquiétude mêlée de dépit.
— Tu parais charmante, répondit celle-ci, qui professait un extrême dédain pour la timidité silencieuse et gauche, partie obligée de l'uniforme dans les pensionnats de Paris.
Ainsi encouragée, Anastasie était devenue, en efi'et, extrêmement aimable, trop aimable même selon quelques-uns; car il est des esprits chagrins toujours prêts à chercher la cantharide dans la rose. Pleine de déférence envers les femmes âgées, polie mais prudente avec celles de son âge, elle réservait de préférence pour la société des hommes dont le mérite lui semblait mériter cette faveur, les charmes d'un esprit que colorait un mélange d'enthousiasme artistique et d'exaltation chevaleresque. Ses succès la contraignirent promptement à se ranger à l'opinion générale qui la proclamait une personne accomplie. Contente d'elle-même, elle se fût trouvée avare en épargnant une amabilité dont elle voyait les miettes les plus chétives disputées à ses pieds par d'élégants afi'amés. Elle était donc généreuse, parfois jusqu'à la coquetterie; écoutait en souriant, répondait des yeux ainsi que de la voix; parlait bien, et beaucoup, et de tout. Au besoin, elle eût renouvelé la thèse de Pic de la Mirandole. L'intelligence d'une jolie femme n'équivaut-elle pas à l'omciscience? C Suite. :>
!8ietefclb, Drucf unb 95«rlafl ton QSelNgen A l^lafing.
yièmc Année. N". «9.
CHOIX DE LITTÉRATURE
tiré
DES AEEITifiEURS AUTEIJIIS
TANT ANCIENS QUE MODERNES
par O. J!i. B. W^OE/TP, prof, et dr., et C SCHTTZ, DR.
Oatlerie altérer frvan5e|lfd)cr ©id;ter.
©tlUô Durant
@)ineé Durant, ^ieur be (a Q3eiqerie, nurCe 1554 )u ^ferment in ttr '}l\xter^nt %ttOTtn,
lebte aie 'Parfamenté-Olfrofat ju 'Parié un& ftarb um M15. rifûr talentrolie Tititr ^ * • fa
0?atur mebr, al« feinem gUifce unD jog fcm iCer^nu^en Der Olrbnl cor. ôr l'cblîai n± .^cn berma^cn auf dnt naice ffieife in einer Cit an feinen grcunb <3(aube 53inft:
SSans chagrin ci rans rancune, BineC^ je suy la fortune, Où mou sort m'u convié :
Je \y doucement ma vie^ A nul je ne porte envie.
Et ne suis point envie.
Je n'ai estais ny oflices.
Je n'ai point «le bcnrHccs, Ny de biens plus qu'il me faut De mes désirs je suis niai.>tre; Et tel que Dieu m'a fait estre, Je u'a.*(pirc poiul plu.s haut.
Au?4.sl j'jii l'ame eon(cijte, .Sans me repaistre d'attente ; LVspoir ne mo nourrit point; li'ambUion uiisérablc Ny l'avuriee exécrable Pcilans le cœur uo m'est point.
Et cependant je m'umu.^c Aux doux mentiers de la nuso {)ul me foui paA.ier le temps:
A ces f;cnlils exercices, J'ay mis (outCH mes dcliccs Depuis mes plun jeunes ans.
Pourtant je ne suis poète, Si beau nom je oc auuhaite :
Aussi jamais je n'eus soin D'aller dormir sur Parn.is.se ; Tant de vers que je brouillasse Ne viennent p.ns de si loin.
Très du rivJ^^e de Seine,
Sur la colline prochaine Du boLs de Madrid nomm« , J'ay ma demeure choltle l'our passer m.i f^nlaixio Et la je me suit aime.
Eu mes vers nul je ne pince.
Je ne parle point du prince; C'est un ^ojeC dangereux :
Mais , sous uo nom de l'harlol4e.
Je me datte et me dorloilCy Et me feins estre amoureux.
C'c»t un beau aesCicr de frio.irr, Ceat un plaUir 4e •• plaindre, Et ne point sentir de mal:
.^i tous mes feux et mes places Esluient des paA5kiua^ vraies, Je serois uo animal.
L'amour ne mo passionne, L^amour ne m'affectionne 5 Je ne me fâche de rien.
A rien je ne porte envie:
Voilà, mon Biuet, ma vie:
Par ta foi^ fais-je pas bien?
©einc ÎBerfe erfdjienen 1594 in Duofcej ju ^arii unb cnt^ûlten cine grofe Qlnjaljï t>on Obéit, Sonetten, Siebern, SDiafcrigalen u. f. m., n?eld)e abgffeben oon i(jrem poetifctjen Sertie, nidjt o^ne 3n-' tereiJe fur Ht ^enntnl§ ter (aitten unb ber ©efct)id)te jener 3'?it Hnb. ©illcé Durant bejTçt 8»Pfe 2eic^= ti^Uit in 53ff)anblung ber @prad)e unb gorni, Siebenértùrbigfeit ber ©efïnnungen, unb mttunter eine reijenbe 5f?aicitat bcr Darjleliungen, bodj i(l cr Uineiwe^ei frei con ben Sel)(ern feiner 3^itgeno|Ten unb feinc Seiflungen icimmeln con frofllçien 2Cortfpie(en unb 8efuct)ten Diminutioen. SDîeferere berfelben oer^ bienen jebodj mit î)îed}t fcer SSergejTenljeit entrinen ju roerben, namentfic^ tk rtirfiic^ oortrcjfjidje 5^(a0e âuf ten îob eineô (Jfelé, rcelc^e niv ct)enfaUô Ijier mitt()eilen.
Jl JfliidemoiseUe ma Com'
fiw»*e^ siii* ie Trépas iie
son Ane.
Par Gilles Durant.
Regret Fuuëlire* *)
Depuis que la guerre enragée^ Tient notre muraille assiégée Par le dehors, et qu'au dedans La faim nous allonge les dents^ La faim, meurtrière de la vie.
De tant de misères suivie; Je jure que je n'ai point eu Douleur qui m'ait tant abattu.
Et qui m'ait semblé plus araère. Que pour votre asne, ma commère, Votre asne, hélas I ô quel ennui!
Je meurs quand je repense à lui.
Votre asne, qui par adventure Fut un chef-d'œuvre de nature^ Plus que l'asne Apuléien.
Mais quoi I la mort n'épargne rien; Il n'y a chose si parfaite Qui ne soit par elle défaite:
Aussi, son destin n'était pas Qu'il dût vivre exempt du trépas:
Il est mort, et la Parque noire, A l'eau de Styx l'a mené boire:
♦) L'aventure d'un Ane qu'on fit mourir du temps de la Ligne, a fourni le sujet de cette plaisanterie.
Styx, des morts l'éternel séjour.
Qui n'est plus passable au retour.
Je perds le sens et le courage.
Quand je repense à ce dommage; Et toujours depuis en secret.
Mon cœur en gémit de regret:
Toujours, en quelque part que j'aille.
En esprit me revient la taille.
Le maintien et le poil poli De cet animal tant joli.
J'ai toujours en la souvenance Sa façon et sa contenance; Car il sembloit, le regardant.
Un vrai mulet de président.
Lorsque d'une gravité douce.
Couvert de sa petite housse.
Qui jusqu'à bas lui dévaloit, A Poulangis il s'en alloit Parmi les sablons et les fanges.
Portant sa maîtresse en vendanges, Sans jamais broncher d'un seul pas; Car Martin, souffert ne l'eût pas:
Martin, qui toujours par derrière Avoit la main sur sa croupière.
Au surplus, un asne bien fait.
Bien mcmbra, bien gras, bien refait:
Un asne doux et débonnaire,
Et qui n'avoit rien d'ordinaire.
Mais qui sentoit, avec raison.
Son asne de bonne maison :
Un asne sans tache et sans vice.
Né pour faire aux dames service,
ml'm?:b français.
El Dou poiut pour être sommier Comme ces porteurs de fumier.
Ces pauvres baudets de village, Lourdauts sans cœur et sans courage^ Qui jamais ne prenuent leur tou Qu'à l.i mesure d'un bfiton.
Votre asne fut d^autre nature, Et couroit plus belle aventure; Car, à ce que j^en ai appris, Il étoit bourgeois de Paris:
Et de fait , par un long usage.
Il retenait du liadaudagc; 11 faisoit un peu le mutin (Juand on le sangloit trop matin.
Toutefois, je n^ai connaissance S'il y avoit eu sa naissance:
(juoi qu'il en soit, certainement Il y demeura longuement.
Et soutint la guerre civile Pendant le siège de la ville^ Mans jamais en être sorti; Car il t-tait du bon parti. > ralmcnt il le fit bien paroitre, Quand le pauvret aima mieux être Pour les ligueurs en pièces mis, Que vif se rendre aux ennemis.
Tel , qui de la ligue se vante, Ne voudroit jiiasi mettre en vente Won corps par piccej. élalé, El veut qu'on reslime zélé.
Or bien, \\ est mort MBs envie; La ligue lui coûta la vtc :
l'uur le moins eut-il ce bonheur, Que de mourir nu lit d'tjonncur, Et do verser son sang à terre, l'armi les efforts de la guerre; Non point do vieillesse accablé, lloi;nru\. galeux, nu coin d'un bir ri us l)rlle lia lui éloil duc.
Su mort fut asncr cher vcnduo:
Car au boucher qui Tacheta, Trente ccus d'or .<«ol il coùia.
La chair, par membres dépcrrc, Tout soudain en fut dispersée
Au légat, et la veuJii-on
Peur veau peut-être, ou pour mouton.
De cette façon magnifique,
Ko la nécessité publique,
(O rigueur étrange du sorti)
Votre asnc, ma commère, est mon:
Votre asne , qui par advcnture
Fut un chef-d'œuvre de nature.
Depuis ce malheur advenu, .Martin malade est devenu, Tant il portoit une amour forte A cette pauvre bête morte!
Hélas! qui peut voir sans pitié L'n si grand effet d'amitié?
Pour moi, je le dis sans reproche, Quoique je ne fusse si proche Du défunt comme étoit Martin, J'ai tel ennui de son destin, Que depuis quatre nuits entières Je n'ai sçu clore les paupières; Le regret me suit , et l'esmoi \e déloge poiut de chCK moi.
Depuis cette cruelle perte.
Mon ame aux douleurs est ouverte:
Si que, pour n'avoir plus d'ennui.
Il faut que je meure Afrèa lui.
l»;ir l'il iKKN \KD.
En ce moment , licuncrons se trouv.\ic le charme d'une conversation abondante, dont il avait fini par obtenir la jouissance à Texclttsloa •If tout autre rnuourreut. De son côlé, pour l»l.«irc à une si diserte interlocutrice , il .se minait en frai-», selon l'usage des jcuoc» gens do Parif, qui mettent volontiers tout lenr oofrii à 1 av:ini|(ardr et ne .««ont jamais si aimablaa f«0 l.i première foi». Apres avoir rpuito plntienrs .jneMlons littcrnircs, 1rs coolrovtrtej senlimen-
taies ue s^iiuprovisant guère qu'avec une femme mariée^ le jeune homme ameua la discussion sur la peinture, car il peignait. Une fois qu'il eut laissé soupçonner sou talent, il se vit- obligé d'en donner une preuve, et fut chercher un album^ dont ses œuvres personnelles ne faisaient que la moindre richesse^ car plusieurs dessins signés par Déveria, Decamps et Roqueplan donnaient à ce recueil une valeur positive. Cette manœuvre, inspirée par une innocente vanité, fut une maladresse; l'espèce de téte-à-tête qu'Armand avait su se ménager jusqu'alors se trouva rompu^ son album ayant attiré l'attention générale. Peut-être fut -il consolé de ce contretemps par la louange; briller aux yeux d'une femme c'est lui parler encore, et l'éloquence du triomphe est presque toujours la plus pénétrante.
Parmi les témoins de cette scène, deux surtout contemplaient les succès de l'officier de la garde avec une mauvaise humeur à peine déguisée. D'abord M. de Montespard, qui, grâce à une disette absolue de jeunes gens, s'était trouvé jusqu'alors la fleur des pois du salon de Saint -Gervais! Fleur un peu fanée malgré son parfum d'exquise politesse, et que menaçait d'un détrônement imminent l'arrivée d'un homme élégant, aussi parfaitement élevé que le marquis lui-même^ de plus joignant à ses autres avantages la jeunesse, le premier de tous. L'autre mécontent était Alexandre Guibout. Assis à l'écart, derrière une table de boston, tenant, par contenance, la Quotidienne^ le seul journal français admis en Savoie^ et qui devait brûler les doigts du décoré de juillet comme l'eau bénite brûle, dit -on, ceux du diable, il promenait un regard rancuneux sur le groupe aristocratique dont l'avait exclus Tintolérance de madame de Chateauvieux. Ses gros acux, rendus plus saillants encore par la pâleur de ses joues, ainsi que par l'encadrement volumineux d'une chevelure bouclée et d'une barbe- touffue^ prenaient, surtout en se fixant sur Anaslasic ou sur le jeune officier, une expression voisine de la menace. En traversant le salon pour s'approcher de sa cousine, Cortail, qui possédait une rare prompti-
tude d'observation^ intercepta au passage un de ces regards farouches; en même temps, son oreille aussi exercée que son coup d'œil, entendit M. de Montespard, disant à un de ses voisins, personnage d'une haute taille et d'un aspect sévère:
— Castignon, dans notre jeunesse nous écoutions les vieillards; aujourd'hui la mode est changée; ce sont les vieillards qui doivent écouter les jeunes gens. Ce monsieur avec son album me rappelle Diderot, qui, selon Voltaire, était meilleur pour le monologue que pour le dialogue.
— Mon cher, dit Félix en s'asseyant derrière Bennezons^ rien ne manque à tes succès; tu as déjà trouvé moyeu de te faire deux ennemis.
— Ta cousine est la femme la plus ravissante que j'aie jamais vue^ répondit Armand, livré, par anticipation, à la préoccupation habituelle aux amants.
Madame de Chateauvieux, dont le visage avait recouvré peu à peu sa sérénité, s'approcha de la table de travail, et avec l'aisance d'une femme supérieure, qui^ dans tous les salons, se regarde comme chez elle, prit une paire de ciseaux dont elle frappa deux ou trois coups sur le tapis. A ce signal équivalent au bruit de la sonnette du président de la chambre , le silence s'établit et tous les yeux se fixèrent sur la reine des eaux.
— Mesdames, dit-elle, la soirée se passe, et nous oublions notre vente.
— Eu eff"et, c'est aujourd'hui qu'elle doit avoir lieu, répondit-on de toutes parts.
Sur un signe de madame de Chateauvieux, plusieurs hommes, de ceux-là qui dans le monde adoptent l'emploi de complaisants et aident au besoin les domestiques, sortirent mystérieusement du salon. Ils revinrent bientôt après chargés d'une foule de petits objets, broderie, cartonnage, tapisserie, bourses, porte-montres^ inutilités de toute espèce qu'ils rangèrent triomphalement sur la table.
— Avant de commencer, reprit la dame pairoucsse, il est une autre œuvre de bienfaisance que nous ne devons pas oublier. Plusieurs per-
soDoes arrivées depuis peu ù Saint-GervuLs, n^ont pas encore pris part ù notre souscription pour les détenus politiques de la Vendée. Nous espérons qu'elles voudront bien joindre leurs offrandes aux nôtres. Anasta^»ic, vous vous êtes chargée du rôle de quêteuse.
— Que la peste t'étouffe! dit tout bas Félix à son ami; sans tui, en ce moment, nous fumerions tranquillement un cigare, au clair de lunc^ sur la route de Cliamnuny, au lieu de nous voir égorgés par la bienfaisance de ma tante.
A la voix de sa mère, mademoiselle de Cl»ateau vieux s'était levée prestement. Improvisant une bourse au moyen d'une petite corbeille empruntée à la table de bostun, elle commença aussitôt sa tournée avec une bonne grâce qu'eût enviée une quêteuse de iSaiut-Uocli.
— As-tu de l'or? dit Bcnuezons à son voisin après avoir précipitamment bouleversé toutes ses poches.
Cortail haussa les épaules et lui glissa dans la nmin une pièce de vingt francs.
— Donne-moi un double louis, reprit Kjiuiie homme qui trouvait toute offrande mesquine eu songeant à la beauté de la quêteuse.
— Calme-toi; nous ne sommes pas au bout de nos actes de bienfaisance. Après les Vcudéens tu vas voir venir les blessés de la garde, les pensionnaires de la liste civile^ toutes les iyforluncs de notre parti ^ à la file: tu peux te reposer sur ma tante, elle te fournira l'occasion de déployer ta magnificence.
Anaatasio récompensa llennezons par un regard céleste et s'approch.i de son cousin.
— Vous savez, que je suis pauvre, lui ..a nlul-cl eu couvrant d'un écu de cinq francs la pièce d'or offerte par .son ami; d'ailleurs, poursulvU-ll avec un sourire malicieux, je nuis presque votre frère, et cette parente me dispense de toute larf(esso rhevalere.'^que.
Alexandre (tuibuut stiail Ie\é pour ne placer .sur lo passage do uiadrmui.<«cllc de (haleauvieux ; CM la voyant venir à lui , gracieuse et i h.»rnante, encore embellie par rooimatiou quo caosa un rôle quelconque joué eo face du public, il prépara une offrande deslioéo à éclipser toute»
les autres; mais COMme l'œuvre de bieolaiaaace à laquelle il allait prendre part avait une couleur légitimiste, le décoré de juillet crut devoir coacilier l'austérité de ses principes et la faiblesse de son cœur par une sorte de profexsioa de fui qu'il débita d'un ton dogmatique, de manière à être entendu de ses voisin«.
— Apres le combat, dit-il, les ennemis sont frères, et le malheur n'.i plus d'opinion.
Malgré l'antipathie que lui inspirait cet adorateur à bonnet rouge, .\Qastasie eût >.ins doute agréé son tribut, car eu ce moment le petit amour-propre de quêteuse doiuiuait co elle tout autre sentiment; mais un impérieux regard de sa mère lui interdit une condescendance jugée inconvenante. Avertie par ce coup d'œil, la jeune fille passa, rapide comme une gazelle, devant le décoré mis à l'index, cl relira la petite corbeille vers laquelle il étendait la main, l'ne pluie de pièces de cinq francs s'éparpilla sur le parquet; à ce bruit tous les yeux se fixèrent sur le républicain, qui, sans songer à ramasser son argent, demeurait immobile, la face rouge jusqu'aux oreilles^ les yeux écarquilles, et les cheveux hérissés en apparence plus encore que de coutume.
— {Juc penses- tu de la charité de ces dames? ileni.iuda Félix à son compagnon; elles aimeraient mieux, je crois, laisser mourir de faim uu malheureux que de le secourir au mo\ea d'un écu mal pensant.
Je pense, répondit DcnncKon» , que ce pi r.>uuua;;c a iiiinc patibulaire a ru r.iison de \olcr ik ta cousiue un morce.iu de .«>nn \oile; car, n coup .««ûr , jaw.'iis il ne 1 aurait obtenu d'elle.
Cortail se contenta de sourire d'un air ■■ l>((i moqueur, ri s'approcha de la table ou la \iulo allait commencer. In monsieur de quar.iute an.«, gros, frais, frise cl souriant, »'ct lit creo commiviaire priseur, emploi qu'il rrmpIiNHalt a la .satisfaction geocrMle, rn proclamant iUaquc article d'une voU clairo et gras- «•c,> antc.
— .\ quelle infortune %otro philanthropie destine- 1 -clic le produit de celte vente 7 de-
MUSKE FRANÇAIS.
manda Félix à sa cousine en se plaçant derrière elle.
— Aux pensionnaires de la liste civile, répondit Auastasie; pour ma part^ j'ai fait un cordon de moutre; j'espère, Félix, que vous serez assez aimable pour Tacheter.
— J'ai perdu ma montre à Lausanne, répondit Tofticier fort décidé à défendre son modeste budget contre la formidable bienfaisance de ses parentes.
Après la mise aux enchères de plusieurs articles insignifiants^ le commissaire amateur sourit avec une sorte de béatitude, et de sa voix de fausset la plus insidieuse:
— Messieurs, dit-il, voici un objet qui s'adresse à vous; un joli cordon en soie, d'un travail exquis, pouvant servir pour une montre ou pour un lorgnon. Cet ouvrage a été offert par mademoiselle de Chateauvieux. Combien le charmant cordon? Nous disons pour commencer:
cinq francs!
— Vingt francs! dit Bennezous, qui prononça ces mots d'une voix timide, tout officier de la garde qu'il avait été.
— Un cordon de vingt sous! grommela Félix en se renversant sur sa chaise de manière à ôter à sa cousine tout espoir de le voir surenchérir.
Malgré son intolérance aristocratique, mademoiselle de Chateauvieux était femme; l'enchère exagérée de son nouvel adorateur l'avait flattée d'abord^ mais en voyant que personne ne s'empressait de la couvrir, elle éprouva un mouvement de dépit qui^ soudainement, humanisa son orgueil. Par un mouvement imperceptible, elle tourna ses beaux yeux noirs du côté d'Alexandre Guibout, qu'elle n'avait pas voulu voir jusqu'alors, et lui jeta, plus prompt que l'éclair, un regard qui disait de la manière la plus expressive:
— Et vous! n'avez -vous pas envie de mon cordon?
En toute autre circonstance, le décoré se fût mis à genoux, mais la blessure faite à son amour-propre saignait encore. Au lieu d'obéir à un désir si clairement manifesté, il fronça le
sourcil, sourit avec une sorte de dédain vindicatif, et ne dit mot. Confuse et courroucée de ce silence, Anastasie détourna la tête en rougissant.
— Vingt francs ! clama le commissaire priseur; personne n'en veut plus? adjugé, pour vingt francs^ à M. de Benuezons.
En voyaut la rougeur qui couvrait les joues d'Anastasie, l'officier de la garde roj'alc se passa la tresse de soie autour de la cravate, aussi triomphalement que si c'eût été le collier du Saint-Esprit ou le grand cordon de la Légion d'honneur. Ces manières de conquérant redoublèrent le dépit de mademoiselle de Chateauvieux, qui se dit involontairement:
— Si la vente avait eu lieu avant la quête ce M. de Bennezons n'aurait pas eu, pour vingt misérables francs , un objet qui m'a coûté un jour de travail.
— Tu es adorable! vint dire Cortail à son ami; comme je m'intéresse à tes succès, je te préviens qu'on va vendre des allumettes fabriquées par ma tante. Je suppose que dans cette occasion solennelle ta galanterie ne se démentira pas. Tu sais que pour plaire aux filles, il faut captiver les mères.
Plus frappé de l'axiome que sensible au persiflage, Armand ne laissa pas échapper l'occasion de faire sa cour à la mère d'Anastasie. Pour la modeste somme de quinze francs, il entra en jouissance de vingt -cinq allumettes en papier, fort agréablement découpées et charmant le regard par la variété de leurs couleurs. Ce beau trait obtint sa récompense.
— En vérité, monsieur^ vous auriez dû naître au temps de la chevalerie, lui dit madame de Chateauvieux dont il s'était approché vers la fin de la vente; et, continua-t-elle en jetant à son neveu un regard dédaigneux, plus d'une personne ici pourrait vous choisir pour modèle. — Puis, changeant de ton et prenant un accent insinuant: — Malgré tous nos efforts, nous ne sommes pas bien riches. J'aurai moins d'argent à envoyer à nos pauvres Vendéens que je Le l'espérais. Tout le monde ne comprend pas aussi bien que vous le désintéressement chevaleresque.
MUSKE Fn.\.\ÇAJS.
Cependant il me semble que, pour une œuvre de cette nature, chacun devrait s'«.'inpresser d'apporter son offrande.
— Si j'étais arrivée plus tôt à Saint-Gervais, observa Cortall, peu disposé ù laisser une altarjue sans riposte^ n'en déplaise à Uenne/ons, c'est vous, raa chère tante, que j'aurais choisie pour modèle; j'ui aussi un talent particulier pour la confection des allumettes; c'est un article qui se vend bien et ne ruine pas le fabricant.
Au lieu de répondre à ce sarcasme, madame de Chateauvieux prit s(jr la table l'album d'Armand et se mit à le feuilleter d'un air révtur. Avec la promptitude d'esprit particulière à quelques femmes, Anastasie devina la pensée de sa mère et se chargea de rcxprimcr^ sachant bien, l'aimable jeune fille, tout ce qu'acquérait de pouvoir un désir dont elle se faisait l'interprète. Elle posa donc ;;entiiiient sa main blanche sur l'album, et regardant le peintre olGcicr avec un (imidc sourire:
— C'est cela, dit -elle, qui ferait honneur à notre vente ^ et non de pauvres ouvrages de femme , dont la seule valeur est dans l'intention.
— Anastasie, répondit Ki fenimo bienfaisante, ravie nu fond do l'intelligence de sa fille, vous qui parles d'intention, songea que le sentiment le plus louable ne justifie pas toujours une indiscrétion. .M. de ncnncKons doit tenir à ce superbe recueil.
— Comment ! madame , balbutia le jeuue homme, un peu étourdi de cette attaque imprévue, peii.se/. -vous que ces croquis sans prétention... Jo serais trop heureux... ccrtainciiicut...
— Non, répondit madame de Chateau\ ieu\, quelle que soit la sainteté du motif, nous uiuis ferions scrupule d'abuser de votre générosité. Teoes, CAchca cet objet tentateur.
Elle ferma le livre cl le lui offrit. Anastasie ne dit rien; mais elle regarda Benner.ou.s. Vuiiu u par ce regard^ aussi doux que celui d un auge en prières, le jeune oflieier prit l'album, cl le passant au commissaire pjriscur:
— .Monsieur, lui dlt-ll, si celte bagatelle peut
trouver quelque acquéreur, je serai heureux de contribuer...
.Sans lui laisser le temps d'achever ra phrase, le gros monsieur prit le livre avec la presteaae d'uo chat qui gobe uue souris^ et moBtaBC sa voix à son diapason le plus aigu:
— Mesdames et mcisicur», cri.i-t-il, voici un nouvel article sur lequel nous ne comptions pas, et qui sera une bonue fcrluue pour l'acquéreor. lu superbe album, renfermant des vues de .Suisse, de Savoie et autres lieux piiloresqaes, ainsi que plusieurs dessins originaux de MM. Ho- (jueplan, l>everia , Decamps , et autres célèbres artistes. Combien, messieurs, le superbe albun? âU francs d'abord , c'est pour rien. .Monsieur de .Muutespard, vous qui êtes connaisseur, ceci vous regarde.
Le nouvel objet mis en vente passa de main en main , et le donateur dut être sati>f.tit des éloges donnés à son talent ainsi qu'à sa geocrosité; mais les amateurs de peinture étant rares, et les femmes achetant' fort peu, peraoaa« mt disputa l'album à l'ex-pair de France, qui, an une enchère unique, eu devint propriétaire pov riiuuilile somme de .^.^ francs, .\ssez content de faire de la bienfaisance à 1,000 pour UH) de bénélice, le iii.irquis se pencha vers soQ vobio:
— Castiguon, lui dit-il en souriant, ce M. de lienne/ons est probablement quelque prioce deguise. Il y a dans sou album un croquis de Hoqucplau qui vaut à lui seul quatre fois mou argent. Uennexons! connaisser.-vous ça'^
— Il y avait des Uennexons ca NoroUM^ty repondit le vieux genlilhumme.
— Oui; mais ils sont eUinU. Celui-ci est sans doute d'une famille entée; cela »c devine a cette manière de jeter l'argent par les fenêtres pour se faire honneur. Il n'e!»t telle chère que de vilain:
- Sortons de ce coupe-gorge de charité, dit do ses c6lé Cortall en prenant son ami par le bras. Daas rcxallaiion ou je te vois, »i l'on le demande ton habit pour la > endee, la es k<NMae a le wcllrc en loterie. Pardieu! saiat MartiBf après tout, ne donna que la noiUc de soa aianicau! l'o album de prix livre pour 55 francs! et
ù ce vieux juif encore, qui se moque de toi en te dépouillant !
• — J'avoue que mes dessins auraient pu être mieux vendus, répondit Armand un peu froissé dans son amour -propre d'artiste; mais songe qu'il s'aj;it de gens de notre opinion, et que leur maliicur est une dette sacrée.
— Oui, les infortunes de la Vendée d'une part et les beaux ^eux de ma cousine de l'autre I Pour satisfaire ces deux créanciers, il te faudrait les appointements d'un maréclial de France, et non la solde d'un lieutenant en disponibilité. Attends du moins que tu aies repris du service; avec tes 1^800 francs au grand complet, tu pourras faire le magnifique tout à ton aise.
— Du service! je n'en reprendrai peut-être jamais! répondit Bennezons d'un air pensif.
— Et pourquoi ce nouveau caprice^ après la démarche que tu m'as laissé faire pour toi comme pour moi ? demanda Cortail en regardant fixement son camarade.
— Je ne sais! Je pense que la cocarde tricolore ferait mauvais effet à mon front, aux yeux de certaine personne.
— Passe pour les allumettes de ma tante; nous avons tous fait de ces niaiseries-là, dit Félix avec une certaine vivacité; mais, je t'en prie, pas de sentimentalités chevaleresques qui compromettent ton avenir; un homme doit chercher le guide de sa conduite en lui-même et non dans le sourire d'une femme.
Au lieu de répondre, Armand regarda mademoiselle de Chateauvieux.
Le lendemain, sur le refus que fit Bennezons de raccompagner, Cortail partit seul pour le Mont-Blanc.
— Je te quitte pour trois jours, dit-il à son ami en montant en voiture; d'ici là, sois raisonnable, si c'est possible; songe qu'une passion pour ma cousine ne peut te mener ù rien, car
elle a peu de fortune et tu n'en as pas. Surtout point de discussion avec le décoré de juillet. Hier au soir déjà vous vous êtes regardés à plusieurs reprises comme pourraient le faire deux coqs de combat; vous m'avez rappelé les plaideurs de la fable se querellant pour une huître dont ils ne doivent avoir que les coquilles. — Si Anastasie savait à quelle comparaison saugrenue je la soumets en ce moment, elle ne me le pardonnerait jamais. — Ainsi donc, pour conclusion: la paix à tout prix! tu comprends combien me serait désagréable une affaire où le nom de ma cousine pourrait se trouver prononcé.
Le jeune homme amoureux promit de se conformer à cette sage recommandation, mais les événements contrarièrent sa bonne volonté. Devenu, par le départ de Cortail et l'absence de tout concurrent convenable, le chevalier d'honneur de madame de Chateauvieux ainsi que de sa fille, il fit subir, deux jours durant, au républicain le supplice des rivaux malheureux. Jusqu'alors Alexandre Guibout n'avait éprouvé que les humiliations d'une passion dédaignée, il connut dès ce moment les angoisses plus poignantes encore de la jalousie; exclu de la société légitimiste, ne pouvant par conséquent mettre le pied sur le terrain où se pavanait son adversaire, ce fut dans un état d'exaspération contenue qu'il attendit Tinstant d'une revanche ou d'une vengeance. L'occasion qu'il cherchait ne tarda pas à se présenter.
Le troisième jour après le départ de Cortail, un bal eut lieu à Saint-Gervais, bal modeste, donné dans une partie de l'immense salle à manger qui se métamorphosait en salon au moyeu d'une cloison mobile, comme cela se pratique chez certains restaurateurs de Paris. Trois musiciens dont une clarinette aveugle et une femme jouant de la basse, étaient venus de Saleuches pour cette fête hebdomadaire, et composaient un orchestre que les danseuses de vingt ans pouvaient seules entendre sans frémir.
CStdte.)
SSielefelb. î^rucf un& QSerfag »on 2îel(>a3en * iTlafing.
yièn.e A,„i(ie.
mirs^g l'mAïîf A2^.
CnOEX DE LITTÉRATURE,
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DES nCEII^TiEIJRS AITTEIIIS
T-VXT ANCIENS QUE MODERNES
par O. li, It. IWOWjTV, PROF. et DR., et C ^CIll'TZ, DR.
Mj\Anneau itti^geni*
Par Chaklks dk Bkrvard. CSuite.')
Dans une réunion peu nombreuse, une contredanse est, pour un homme, un moj'en d'intrusion que la femme l.i plus aristocratique ne peut pas toujours mettre en défsut. Au bal précédent, niadcmoisrllc de C'hatcnu% itux s'était abstenue de danser, afin «le se s«»ustrnire à Tinvitation inévitable de son importun ndorateur: cette fols, les instances réitérées de Ilenne/.ons triomphèrent de la réserve qu'elle s'était imposée, et, vers le milieu de la soirée, elle accepta sa main. Alexandre Cuibout, qui jusqu'alors était resté irnuKibilc dans l'rmbrasurc d'une fenêtre, s'approcha de lu jeune fille, dés quV'lle fut revenue à sa place , et, après une profondu révérence, lui adressa, d'um^ voix étranglée par rémotion. In rrquélo banale;
— .Madrtiioi^rllr, me frre/.-vous I honneur de m^aecordrr une runtredansc?
F.n vovnnt venir son cauchemar, Anas'asie arait regarde madame de ("hatrauvirux a*^i»o à quelques pas d'rllr; un regard expressif accompagné d*un moiivcmoot de (éce horixontal lui ma- Bifosta la voloiiic matirnrllo. Nonmisc à une déciiiun (-onhtrni«> d'ailleurs à 5on dr^ir, elle répondit d'un air glacial par la phrase U'u»agc en pareille iroportunito :
— Je suis fatigut*e, nonsicur, et je ne danserai plus.
Le décoré sMnclina en se mordant les lèrres jusqu'au sang, puis il retourna dans Tembrasure lie fenêtre ou il avait du domicile , et .s\ippuya de nouveau contre la boiserie avec la physionomie refrognec du lijçucur qui figure dans le Ui)lcau de Gérard.
Pendant quelque temps, madeaoiselle deChatcauvicux fut tidrle à son excu^ie; mais, à la lîu, les prières d'Armand, l'amour de la daase, et peut-être aussi un sentiment de bravade familier à plus d'une jolie femme, remport«*rcnt sur su résolution.
— Pourquoi no danserals-je pas? se dit-elle? ;ipres tout , co vilain monsieur n'a pas le drolk de me faire faire tapisserie.
Sur cette réflexion . elle se leva et prit la main que Uennexons luk offrait dans rattittide 1a plus graricuiirmrnt suppliante. Au momcol ou ils se plaçaient au quadrille, Alexandre Guibout se trouva inopinément devant eux, le visage pâle r( le regarti 0ambo\ani.
- Vou^ ne dausrrer. pas, monsieur, dit-il « l'ofiicier avec l'accent calme a'une colère ceac entrée.
Hrnnexon« nNixii, el ••• ytmx clIncclrreaC; •«c penchant rapidement vers son rival:
— Tout à l'heure je serai à vos ordres » lai dit-U à voix basse; mais, en ce Momenl, pas de
MISKK FRANÇAIS.
acinc, je vous eu prie; soDget riu'il s'agit (runc femme!
— En ce movunt vous ne il;iusere/, pas, répélîi le décoré eu se croisaut les bras sur la poitriue d'un air superbe.
Par un mouvemcDt plus prompt que la pensée, mademoiselle de Cliatcauvieux saisit et rc- (iut avec uue énergie nerveuse la main d'Armand qui l'avait effleurée en se levant sur le provocateur. Obéissant i\ un instinct tout féminin^ la jeune fille, malgré son trouble^ avait dés le commencement de cette scène observé son danseur. Eli contemplant sa fière attitude, Téclat de son regard, et le fard de colère qui reliaussait Texpression de son visage, elle le trouva beau et brave; il lui plut. Dès lors elle eut peur pour lui.
— Je ne danserai plus, dit-elle avec émotion en se plaçant entre les deux adversaires; ainsi, messieurs, cette discussion est inutile; puis se penchant à Toreille de Bennczons: Suivez-moi, reprit -elle tout bas d'une voix de syrène; je vous en conjure, — je le veux.
L'officier interpréta en sa faveur la gradation de cette phrase commençant par une prière et finissant par uu ordre, car femme qui implore engage celui qui l'écoute, mais femme qui ordonne s'engage elle - même. Trop amoureux pour refuser le droit d'obéir, il scella ce pacte muet par une pression de main qui ne trouva point de résistance, offrit ensuite le bras à sa danseuse, et la conduisit près de madame de Chateauvieux après avoir jeté à l'oreille de son rival ces mots que ce dernier seul put entendre:
— A demain!
En rentrant dans sa chambre, Armand y fut surpris par Cortail, revenu du Mont-Blanc avec les trophées ordinaires de ce pèlerinage: d'une main un long bâton ferré, surmonté d'une corne de chamois, de l'autre un bouquet de rhododendron cueilli pour Anastasic, mais digà fané à demi.
— Tu arrives à propos, Itii dit Bennczons; je me bats demain matin avec le sieur Gui-
l)0Ut.
Cortail enfonça la pique dans le parque! , et par un simulacre de coup de poing adressé à je ne sais quel être imaginaire, écrasa sur la tablo la touffe de rhododendron dont les fleurs roses jaillirent aux quatre coins de la chambre.
— Je l'aurais parié, s'écria -t- il d'une voix tonnante; mais vojons, de quoi s'agit-il?
— L'homme propose et Dieu dispose, répondit Armand, et il raconta l'événement du bal avec l'impartialité d'un homme d'honneur prêt à en appeler à sou épée, juste par conséquent, même pour son adversaire.
— Ma tante est une folle avec sa morgue insupportable, dit Félix, qui avait écouté très-attentivement ce récit; Anastasie est une étourdie, maître Guibout un brutal, et toi, tu es une espèce d'Amadis plus ridicule que tout le reste. Ce duel n'aura pas lieu.
— Mais je suis insulté, et ta cousis^ aussi, cria Bennczons.
— Je te dis que vous ne vous battrez pas. Une femme est toujours compromise par un duel dont elle est la cause, même involontaire. Si Anastasie a été insultée, comme tu le prétends, cela me regarde seul. Tu n'es ni son mari, ni son frère; tu n'as donc aucune qualité pour prendre sa défense. Tu ne peux te déclarer son chevalier sans nuire à sa réputation, cela est évident. Le monde ne pardonne pas ce qui blesse ses convenances. Ces dames, avec leurs idées héroïques, peuvent se croire au-dessus du ridicule, mais moi je le crains pour elles, et, tant que cela sera en mon pouvoir, je l'éloiguerai d'Anastasie, qui est bonne, quoique gâtée par sa mère. C'est donc en sou nom que je te demande de m'autoriser à terminer cette affaire à l'amiable avec le héros de juillet.
A cette proposition Bennczons se révolta et répondit par un refus; puis il discuta, puis enfin, cédant à la considération toute-puissante de la réputation d'Anastasie, intéressée à uu dénoùment pacifique, il consentit à ce que lui demandait son ami, qui, de son côté, lui iura do se conduire dans cette affaire comme il l'eût fait pour lui-même.
Le lendemain matin, Cortail alla frapper à
MltiKE FaAN(^'AlX.
la porte «lu décore de jiiillit , «lur, en le vuvani cutrer^ prit un air solenucl.
— Monsieur, lui dit l'officier de la garde en s'asseyant avec une aisance militaire, entre gen> d'honneur les périplirases sont superflues. M. de lieune/ous m'a raconté ce qui s'est passé hier au soir. Je viens donc Ici en sou nom, et au uiien avant tout. Je suis le cousin de madenioiscllc de Cliatcauvieux ; c'est moi , par coiis;qucnt, qui aurai riionneur de me battre avec vous d'abord, si nous ne nous accordons pas: moi tué ou blessé, vous vous arrangerez ensuite avec Ilcune/.ons comme il vous plaira. Or, je ne tiens pas du tout à votre sang^ tenez-vous beaucoup au mien ?
— Je vous ferai observer que ceci e^t me alTtiire personnelle entre .M. deDennc/.ons et moi, dit Alexandre Guibout d'un ton grave.
— Permettez - moi <le vous faire observer ;i mon tour, reprit Cortail , que ma cousine se trouve eu tiers dans cette discussion. Comme clic n\'4 pas d'épéc, c'est à moi de prendre sa place; et, puisqu'en France nous cédons toujours lo pas aux femmes, c'est à moi, son représentant, de passer le premier; ceci me paraît sans réplique. .Maintenant, je dois vous faire uno au'ro observation. La prétention d'empêcher une femme «le choisir ses danseurs n'a cours que dans la société vulgaire. >lademoisellc de Chuteauvicux n'a donc blessé personne en ne se conformant pas à un usage Inconnu dans le monde ou clic a été élevée. Tout le reste vient de eu premier malentendu, et les choses n'«»ii( pas été assez, loin pour rendre un NrrnDgement impraticable. J'ai assez, d'expérleuce de ces sortes d'aflTaires pour penser qu'une conclusion pacifique est possible , en laiss.iiU kAuf cl intact l'hunncur de ch.'icuu. Hier au soir, j'ai convaincu de cela llennc/.ons, qui .1 consenti à me donner plein pouvoir i>our traiter avec vous. J'attends de v»ius mie raison égale H la mienne. Ma parente avec mademoiselle dt- Thaieainieux doit justiller .sunisamnicnt ù vos 3'eux mon dé.sir de maintenir la paix, ("est donc la paU que je vous offre. Ilrrf, continua Vv\i\ avec cette bouliomio qui sied aux courages
épr<»uvés, vous êtes Français, je suis Français, fiennezoos aussi : ne pensez-vous pas que l'affaire peut s'arranger?
.\ celte ouverture inattendue, Alexandre Gufliout répéta d'abord presque mit pour mol les oUjeclions faites la veille par Armand; mais sL'IJugué peu à peu par la franchise du négociateur, voyant d'ailleurs que son amour- propre se trouvait à couvert, puisque la démarche conciliatrice venait de ses adversaires, réfléchissant enfin qu'un duel ne ferait que servir son rival, il finit par consentir à ce que l'afTaire n'allât pas plus loin. Kn rentrant chez son ann r.-r- (ail lui apprit que tout était terminé.
1.1 >triic >iii liai était devenue leutrctirn de loute la société réunie a .*^aint-ticrvais, et chacun en attendait le résultat avec une impatience mêlée d'anxiété. Les deux adversaires n'a vaut [)as paru dans l.i matinée, le bruit courut qu'ils s'étaient allés battre des le point du jour. Troublée par celte nouvelle, Anasiasle ne voul.ilt pas sortir de sa chamitre; mais nu son de la cloche du déjeuner , madame de Chateauvirux, er.iignant que cette retraite ne donnAt lieu à de malveillaules interprétations^ la força de paraître à table. L'héroïne du duel entra dans la ville à mau;;er d'un pas mal as<iuré , le visage couvert d'une languissante pâleur, qui l'embcllis.sait encore. Kn se mettant à sa place , la premirre personne qu'elle aperçut fUC .\lexandro (•uibuut, l'œil sombre et fixé sur elle comme >le coutume. A cette vue elle so laissa tomber vur la chaise, car elle crut Beunexons lue, ei le couteau que brandissait le dccuré dans un but (ri-s-inolTensif lui parut une cpée teinte de sang. Cependant, avant do s'évanouir, elle cul ta présence d'esprit de jeter uu regard ver* lo bas do l.i table; sou ccrûr prés de saigner se A^raui >oudaiuemcnt à la vue de l'homme pour qui elle ireinblaif , assi^ tranquillement à sa place ac- ( oulumee , mangeant d'un nppùtil de chasseur, < t jouissant CD .ipp:ircDcc ût la meilleure .vmic
du moude. De sou coté^ niudame de Cluiteauvieux avait éprouvé les mêmes apprélieusious et fait les mêmes remarques. La mère et la fille échauyèrcut un de ces regards coufideutiels dout elles avaicut l'habitude^ puis, par une sorte de sympathie mystérieuse, leurs physionomies prirent au même instant une expression froide et réservée. La présence simultanée des adversaires, tous deux bien portants et paraissant en iutelligcuce paciOque, sinon cordiale, avait excité parmi les baigneurs et surtout parmi les baigneuses un tel désappointement, que plusieurs^ par distraction, oublièrent de déjeuner. Des œillades entrecroisées d'un bout de la table à l'autre^ des signes d'intelligence, des chuchoteries partielles, présagèrent un orage qui ne tarda pas à éclater. Après le repas, la société, jusqu'alors contenue par la présence des parties intéressées, se divisa en plusieurs coteries selon son usage; et dans chacune d'elles fut agitée incontinent la question suivante :
— M. de Bennezons doit-il se battre avec M. Guibout?
Sauf quelques malades k demi morts et par conséquent fort attachés à la vie, cette question fut résolue par une affirmation unanime 3 les femmes surtout, dont la vaillance éclate d'autant plus en paroles qu'elles sont moins exposées à en faire usage, trouvèrent la conduite du jeune officier inexplicable; quelques-unes môme, plus exigeantes en fait d'héroïsme, l'expliquèrent par les suppositions les moins bienveillantes. Puis la politique survint, qui compliqua le débat en l'aggravant. Peu à peu ce tribunal impromptu de juges du point d'honneur ne vit plus dans les parties soumises à son enquête deux jeunes gens amoureux de la même femme, mais bien deux adversaires rangés sous des bannières ennemies: d'une part, un officier de la garde royale; de l'autre, un décoré de juillet; un gcntilliomme en face d'un bourgeois; la légitimité, en un mot, aux prises avec le gouvernement des barricades. Arrivée à ce point, la discussion devint une tempête à peine comprimée par le savoir-vivre que la bonne compagnie ne viole jamais. La société royaliste se trouva blessée tout entière
dans la personne d'un de ses membres et frappa d'une réprobation sans pitié le champion dont la maiu laissait vaciller son drapeau.
— Castignou, dit à son contemporain le marquis de Moutespard en se prononçant un des premiers, dans notre temps nous ne savions pas manier le pinceau, mais nous tenions l'épée d'assez bonne grâce; nous ne possédions pas les talents des jeunes gens d'aujourd'hui, mais aussi nous n'avions pas leur longanimité. Vous rappelez-vous mou duel avec Cursy pour un œillet qu'avait laissé tomber madame de Grigneuse? L'œillet me resta.
— Et un coup d'épée avec l'œillet, répondit M. de Castignou. Je m'en souviens à merveille. Ce jeune Bennezons est vraiment d'une patience angélique; on devrait attacher à son épée le billet que nous collâmes au sabre de ce pauvre Laromière après l'attaque des lignes de Wissembourg, et sur lequel un de nous avait écrit: Homicide point ne seras!
— Je serai curieux de connaître celui qui se chargerait d'écrire un pareil billet, dit Cortail en passant brusquement sa tête entre celles des deux interlocuteurs.
^ Le vétéran de l'armée de Condé se redressa de toute la hauteur de sa taille, et fixant sur l'officier un regard sérieux.
— Celui-là, monsieur, lui dit-il froidement, ce sera moi s'il en est besoin. Lorsque les jeunes gens adoptent la prudence des vieillards, c'est aux vieillards de rajeunir.
Le marquis de Montespard prévint la réponse de Cortail.
— Mon cher Félix, lui dit-il d'une voix douce, ne vous faites pas le défenseur d'une mauvaise cause. Quelle que soit votre amitié pour M. de Bcunezons, il est impossible que vous ne soy^z pas de notre avis.
— J'en suis si peu, répondit le jeune homme avec vivacité, que c'est moi qui l'ai empêché de se battre!
— Alors, monsieur, tant pis pour lui et tant pis pour vous, reprit le vieux M. de Castignou d'un ton sévère; et lui tournant le dos, il alla s'asseoir à l'autre extrémité de la chambre.