NOUVELLE SAVOYARDE
Par M. DK Fi.ORiAN.
CFinJ
ijK voyage de Claudine ne fut pas cher. Lorsqu'elle fut arrivée à Turin, il lui restait encore de l'argent: elle loua une pciife cliamlire «ous les toits, dans un cabaret ; elle acheta le peu de meubles qu'il lui fallait, une sellette, des brosses, une boulcille d'huile, et, suivie de Benjamin qui ne la quittait jamais, elle alla, sous le nom de Claude, s'établir dans l.i pl.icc tlu Palaislloynl, pour décrotter les passants.
Les premiers jours ne lui valurent pas grand' chose, parcequ'rlle s'y prenait a««^e/. mal, et qu'elle mettait beaucoup dr lcmp«« à gagner un Nou : mais bieuiôi elle drvini habile, et l'ouvrage alln beaucoup mieux. Claude, intelligent, alerte, dispos, faisait les commissions du quartier. Benjamin, prniljint ses absences, »'asse> ail sur la .sellette et la gardait. S il y avait une lettre, un paquet à porter, une caisse à monter dans une chambre , des bouteillrs à descendre n la rare, on appelait Clnudr de préférence. Tous le» domestiques, tous les portiers, toutes les cuisinière! parr"«seusrs , r:iv:i|rni pris ptuir leur homm«de cuntiMnre : et le stiir, Claude rapportait souvent plus d'un écu qu'il axait ;;{ij;ne. Co |»iiiu 9Vflisalt de reste n son rniretieo, n celui dcBcu-
jamin, qui grandissait à vue d'œil, devenait tous les jours plus beau, et se faisait caresser de tout le monde.
Cette vie nssejr, heureuse durait depuis plus de deux ans, lorsqu'un jour Claudine et son fil», étant sur la place du l'alais-Hoyal, et bais5t*s à terre tous deux pour arranger leur sellette, virent un pied se poser de.ssu». Claudine aassiC«U prend sa brosse, et suas regarder le maître âm soi'lier, elle commence prompiement son onrrmge. ytiaii.l le plus dlificile est fait , elle levé la tête ...s.i brostc lui tombe des mains; elle demeure saisie: c'est .M. Belion qu'elle a recunnu. I^e pecit ilenjamin , qui n'avait point de dlslraclion rt qui ne reconnaissait personne, relrre au.ssiiôc la brosse tombée, et, d'une main faible encore, veut continuer à la place de Claudine, qui restait toujours immobile, le» yeux attachés sur le MMine Anglais. M. Belion, tHoaaf , demande k t l.tu.line re qui l'arrête, H rit des efforts de l'entint doni l;« figure lui plail. Claudiar reprend alors ses esprit», s'excuse auprrs de M. Hrlion avec une voix »l douce, avec de» paroles si bien dites, que l'Anglais, plus surpris encore, fuit de» q«(>stion» n Claudiae sur »on pays, e< sur son Hort. Claudine repond d'un air cnlnra que «on frère et lui sont deux orphelins , <K>e«- P« s de Ragner leur vie au meik»r qu'il leur v^ll fiire, vt qu'il sont nés tous les deux dan» la vallée de Chamoun3 . Ce nom fVappa «ivemenl >!. Belion: Il regarda Élément Claudine, eS
MUSEE FINANÇAIS.
croyaut loconnattrc des traits qu'il n'avait pas oubliés^ il lui deniauda sou nom. Je m'appelle Claude, dit-elle. — Et vous êtes de Chamouny?
— Oui, Monsieur, du village même du Prieuré.
— N'ave/, - vous point d'autre frère? — Non, Monsieur, je n'ai que Boujamin. — Et de sœur, poiul? — Pardonnez-moi. — Comment s'appelle votre sœur? — Elle se nomme Claudine. — Clau- (jine? — Oui, c'est son nom. — Où est-elle? — Oli! je n'en sais rien. — Comment pouvez-vous ignorer cela? — Pour beaucoup de raisons. Monsieur, qui ne vous intéresseraient guère, et qui me feraient pleurer: elle avait en effet les larmes aux yeux. M. Belton se tut en la considérant. Claudine l'avertit que son ouvrage était achevé. M. Belton, qui ne s'en allait point, tire de sa poche une guinée, et la lui donne d'un air attendri. Je ne puis vous rendre, lui dit Claudine j gardez tout, répliqua l'Anglais^ et répondez-moi : seriez-vous fâché de quitter le métier que vous flûtes pour entrer dans une bonne condition? — Cela ne se peut pas, Monsieur. — Pourquoi donc? — Parceque rien dans le monde ne me ferait quitter mon frère. — Mais si on le prenait avec vous? — Cela deviendrait différent.
— Eh bien! Claude, vous êtes à, moi; je vous prends à mon service: vous serez fort heureux dans ma maison, et votre frère y demeurera. — Monsieur, lui répondit Claudine fort troublée, ayez la bonté de me donner votre adresse, j'irai vous parler demain au matin. M. Belton déchira le dessus dune lettre, lui fit promettre de ne point manquer, et continua son chemin en retournant plusieurs fois la tète.
Claudine avait grand besoin que cette conversation floît : ses larmes la suffoquaient. Elle se hâta de gagner sa chambre, et s'y enferma pour réfléchir à ce qu'elle devait faire. Il lui paraissait dangereux d'entrer au service du jeune Anglais; son cœur l'y appelait pourtant, et le dcsir de rendre un père à Benjamin était un puissant motif. D'un autre coté, la manière dont M. Belton l'avait trompée, la promesse qu'elle avait faite au curé de Salenches, et à elle-même de fuir toutes les occasions qui pouvaient menacer sa vertu, la faisaient beaucoup hésiter: mais
l'intérêt de Benjamin fut le plus fort. Claudine, après avoir bien réfléchi, résolut d'aller chez M. Belton, de le servir avec zèle, de lui faire chérir son fils, mais de lui cacher soigneusement qu'elle était cette Claudine qu'il avait semblé reconnaître. Elle se repentit alors d'en avoir peutêtre trop dit, et se promit bien de ne plus ajouter un seul mot qui [ult instruire tout -à -fait l'Anglais.
Ce parti pris, dès le lendemain au matin elle se rendit chez M. Belton: elle en fut fort bien reçue; l'Anglais convint de lui donner de très bons gages, la fît loger elle et Benjamin , et donna des ordres pour qu'ils fussent habillés sur-le-champ. M. Belton voulut reprendre la conversation de la veille, et questionna son nouveau domestique sur cette sœur dont il avait parlé. Mais Claudine l'interrompit : Monsieur, dit-elle, ma sœur n'existe plus, elle doit être morte de misère, de chagrin, de repentir; toute notre famille a pleuré son malheur, et ceux qui ne sont pas nos parents n'ont peut-être pas le droit de nous rappeler un souvenir si triste. Belton, plus surpris que jamais du ton, de l'esprit de Claude, cessa dès le mdment ses questions; mais il conçut beaucoup d'estime, et prit une véritable amitié pour ce singulier jeune homme.
Claude devint dans peu de temps le favori de son maître. Le petit Benjamin, vers lequel M. Belton se sentait attiré par un charme involontaire, était sans cesse dans sa chambre, et l'Anglais le comblait de présents. L'aimable enfant, qui semblait deviner qu'il devait le jour à M. Belton, l'aimait presque autant qu'il aimait Claudine et le lui disait avec une grâce, avec des caresses si naïves, que l'Anglais ne pouvait plus se passer de Benjamin. Claudine en pleurait de joie; mais elle cachait ses larmes, elle redoublait de soin pour n'être pas reconnue. La dissipation de M. Belton, ses liaisons, ses amours avec plusieurs fcuimcs de Turin, affligeaient le cœur de Claudine , et lui faisaient craindre que le moment de se découvrir n'arrivât peut-être jamais.
I En effet, M. Belton, que la mort de ses pa-
MlsKK FHANÇAIS.
reots laissait inaiire à tlix-ncuf ans duoc très graudc fortune, l'avait cin[)loyée jusqu'alors à parcourir l'Italie, s'arrètaut par-tout ou il s'amusait, c'est-à-dire par-tout où il trouvait des femmes qui lui plaisaient, le trompaient et le ruinaieDt. t'oe dame de la cour de Turin, assez âgée, mais encore belle, était alors sa maîtresse. Cette femme, vive, emportée, était fort jalouse de M. Deltoo. Ktic exijy;rait que tous les soirs il vint souper avec elle, rt qu'il lui écrivit tous les matins. L'Anj^lais u'osait pus y manquer: encore y avait- il souvent des querelles^ des brouillerics : pour la moiudrc chose, la dame voulait se tuer, prenait un couteau, pleurait, s'arrachait les cheveux , et jouait des comédies qui commençaient à ennuvcr >1. Heltoii. Claude voyait tout cela, car les soirs il accompagnait son maître, il lo servait à table, et les malins c'était lui qui portait ses lettres a la dame. Son pauvre cœur en soulTrait assez; mais il suufTrail sans rien dire^ il obéissait ù M. Bclton^ qui lui marquait tous les jours plus de confiance, et se plaignait souvent à lui de la triste et fatigante vie qu'il menait. Claudine risquait alors quelques petits conseils, moitié gais, moitié sérieux, quu son iiiuiire écoutait en les approuvant , eu promettant d'en profiter le lendemain ; le lcr.deniain arrivait, M. Ilelton retournait chez, sa dame, plus par hatiitude que par amour; et Clauile, qui pleurait en secret , faiitait semblant de sourire en a<'(-ompa;;naut son maître.
^)uel(|ucs mois se passèrent ainsi: enfin il \ iut une querelle si forte entre TAn^luis et la marquise, que celui-ci, résolu de ne plus retourner chex elle, se lia, pour s'en empêcher, avec uae autre dame de la ville, qui ne valait guère mieux que crilo qu'il abandonnait. Claudine ne trouva dans ce changement i|u'uii nouvr:iu .sujet d'affliction. Tout ce qu'elle avait dit, Coût ce qu'elle avait fait était à recommencer. Klle s'y résif^Qn ■ans se plaindre, rt . ton jours nus^i soumise, Aussi douce, aus.si attachée à son mailp<>, elle écoula .ses nouvelles confidences, et le servit avec la inéine lidiliie.
Mais la marquise n'était pas d huiiitMir u o der aliiM le niMir »le son .\nj;lais. Klle lo fit
épier, découvrît bientôt -sa rivale, et, résolue do tout emploxer pour ramener ou pour punir M. ilelton, elle épuisa d'abord toutes les ressources de la finesse, de l'intrigue, pour Je faire revenir clie/. elle. .Ses efforts furent inutiles. L'Angl.iis ne répondit point à ses lettres, refusa ses reode/.vous , se moqua de scs'roenaces. La marquise, desespérée, ne s'occupa plus que de se venger.
t'n jour que, selon sa coutume, M. BeKoo, suivi de Claudine, sortait à deux heures du matin de chez sa nouvelle maîtresse, et que, déjà mécontent d'elle, il disait à son fidile Claude qu'il avait grande envie de retourner a Loudres, tout-à-coup quatre scélérats caches au détour d'une rue tombent avec un poignard sur .M. Ilrllon , qui n'eut que le temps de se jeter contre le mur en mettant l'épée à la main. Claudine, à la vue des assassins, s'était précipitée devant M)n maître, et avait reçu dans la poitrine le coup de poignard qui devait frapper .M. Belion : elle était tombée nussitùf. L'Anglais, poussant des cris de fureur , court sur celui qui l'a blessée, le jette sur le carreau, et attaque les trois autres avec tant de vivacité, qu'ils prennent la l'uito. >I. Kriton ne les poursuit point; il revient à son domestique, le relève, l'embrasse, l'appelle en pleurant: mais Claudine ne répond point, Claudine est évanouie. M. Uclion la prend dans me* bras , la porte a son hôtel qui n'ctuit pas lois, va la dep(»ser sur son propre lit, et, tandis que tous .tes gens courent, par st»n ordre, chercher un chirurgien , .M. Brlioo , imp;itical de voir si la blessure est considérable, déboutonne l.t \cMo dr Claudine, écarte la chenise pleine de s«og, regarde, et demeure stvpéftUC co voyant le >ria d'une femme.
Dans ce même instant le chirurgien arrive. 11 vi-kile la plaie: elle n'est pan mortelle; lo poignard avait glisse sur l'iis. Mais Claadine ne revient point: un l.i p.-«nse , on lui Ont re»pirrr des eaux forte» M Krlion. qui lui soutenait U trie, aperçoit un cordon qui lui pend au cou; il lire ce cordon, voit une b.«gue... c'est la sicBSe; » 'e>t la mèiue qu'il avait l.uasce sur lo .Moolanterd .t celle jolie bergère qu'il abandonna si cruelirmrni. Tout c>i reconnu, lo«l est éclairci*
MUSKK FRANÇAIS?.
mais M. Bclton se coudent; il fait venir une garde qui déshabille Claudiue, qui la porte dans son lit; et la pauvre fille, en reprenant enfin connaissance, promène des yeux étonnés sur la garde, sur le chirurgien, sur son maître et sur Benjamin, qui, réveillé partout ce bruit, s'était levé demi-nu pour courir auprès do son frère, qu'il embrassait en poussant des cris.
Le premier mouvement de Claudine fut de consoler Benjamin. Ensuite, se rappelant ce qui lui était arrivé, se voyant dans un lit, et réfléchissant avec inquiétude qu'on l'avait déshabillée, elle porta vivement sa main au cordon qui tenait sa bague. M. Belton, qui l'examinait, lut dans ses regards le plaisir qu'elle sentit en le retrouvant. Il fit aiissiiot sortir tout le monde; et se mettant à genoux auprès du lit, en prenant la main de Claudine:
„Calmez-vous, lui dit-il, calmez-vous: je sais tout, ma chère amie; et c'est pour notre bonheur à tous deux. Vous êtes Claudine, et je fus un monstre. Je n'ai qu'un moyen de cesser de l'être: vous seule pouvez me le procurer. Je vous dois déjà la vie, je veux vous devoir encore l'honneur; oui, l'honneur, car c'est moi qui l'ai perdu, et non pas vous. Votre blessure n'est pas dangereuse ; vous serez dans peu rétablie. Aussitôt que vous pourrez sortir, vous viendrez à l'autel me donner le nom d'époux, me pardonner un crime affreux que je suis loin de me pardonner moi-même. Ce mariage, que je demande, que je sollicite à genoux, doit m'honorer, doit m'ennoblir aux yeux de ceux qui connaissent la vertu. Je l'oubliai long-temps, Claudine, cette vertu si aimable; mais elle m'en devient plus chère quand c'est vous qui lui rendez mon cœur.
Jugez de l'étonnemcnt, de la joie, des transports de Claudine. Elle voulait parler, ses pleurs l'en empêchaient. Elle aperçut alors le petit Benjamin, qu'on avait fait sortir avec les autres, et qui, inquiet de son frère, entr'ouvrait fout doucement la porte,, et ;ivançait sou joli visage pour voir ce qui se passait dans la chambre. Claudine le montre à M. Belton, eu lui disant: Voilà votre fils; il vous répondra mieux que moi. L'Anglais se précipite vers Benjamin, le prend
dans ses bras, le couvre de baisers, et, le portant à sa mère, il passa le reste de la nuit entre sa femme et son enfant, dans un contentement de cœur qu'il n'avait pas encore connu.
Au bout de quinze jours Claudine fut rétablie. Elle avait instruit M. Belton de tout ce qui lui était arrivé. Ce récit ne l'.ivait rendue que plus chère au jeune Anglais, qui en était bien plus amoureux que la première fois qu'il l'avait vue. Dès qu'elle put soutenir le voyage, Claudine^ habillée en femme, mais vêtue fort modestement, monta dans la voiture de l'Anglais avec le petit Benjamin ; et tous trois , selon leur nouveau projet, allèrent droit à Salenches descendre chez M. le curé. Ce bon pasteur ne reconnut point Claudine: l'Anglais s'amusa quelque temps de son embarras. Enfin Claudine, en l'embrassant, lui rappela tous ses bienfaits, et l'instruisit du motif de leur voyage. Le bon curé bénit le ciel; il courut chercher la vieille madame Félix, qui vivait encore, et qui pensa mourir de joie ea revoj'ant Claudine et Benjamin. Dès le lendemain ils partirent tous pour se rendre à Chamouny, où M. Belton, qui était catholique, voulut que le mariage se fît publiquement dans la paroisse du Prieuré.
Dès le soir de leur arrivée, le jeune Anglais envoya M. le curé de Salenches chez le redoutable M. Simon pour lui demander la main de sa fille. Le vieillard le reçut avec gravité, l'écouta sans témoigner beaucoup de joie, et ne répondit que deux ou trois mots en donnant son consentement. Claudine vint se jeter à ses pieds: le vieillard l'y laissa quelques instants, la releva sans sourire, l'embrassa sans la serrer, et salua froidement M. Belton. La bonne Nanett^, qu'on avait appelée au moment de l'arrivée de Claudine, pleurait et riait toujours. Quand on se mit eu chemin pour aller à l'église, elle portait sur uu bras Benjamin, de l'autre elle tenait sa sœur; les deux curés marchaient devant, la vieille madame Félix derrière avec M. Simon qu'elle grondait; et tous les enfants du village suivaient en chantant des chansons.
On se rendit ainsi à la paroisse, ou M. le curé de Chamouuy laissa dire la messe au curé
Ml^>KK FRAXÇAlîî.
de î!ialenclics. La ducc fut belle: tout le villaçe daosa peodaDt liuiC jours. M. Ilelton avait Tait dresser des tables daos la prairie, au bord de l^Arve, où venait S'asseuir qui voulait. Il acheta de bonnes terres pour le vieux M. Simon ; niai<< celui-ci refusa de les accepler, et se fàclia iiirine contre notre curé qui lui reprochait ce refus. Nanelte ne fut pas si dure; elle prit ces terres et une jolie maison que M. Bclton lui donna: elle est à présent la plus riche et la plus heureuse de notre villa;;e. M. et madame Beltou s'en retournèrent au bout d'un mois^ emporliint avec eux les bénédictions de tout le monde: ils sont à Londres, où M. Benjamin a déjà cinq ou six frères ou sœurs.
Voilà leur histoire, que je u'ai pu rendre plus courte^ parceque j'ai tâché de vous la raconter comme la raconte .M. le curé, à qui souvent je l'ai eutendu dire. Vous m'excuserez si elle ne vous a pas intéressé.
Je remerciai beaucoup François Paccard en rassurant que son récit ra^avait fort touché. Je descendis ensuite le Montanverd, tout occupe de Claudine; et de retour à Cicncve j'écrivis cette histoire, telle que l'accard me l'avait dite, sans chercher même à corriger les fautes de ^oùt et de style que les connaisseurs doivent y trouver.
in aie.
Vur M"»'' Mki.ame >\ aluob.
Iii« Kue tie KUoll.
Je tenais mu fllle par la main , vt je aarckais sur le trottoir do la rue i\u 2H JuiUtt, lorsque j'aperçus au pied d'une borne une pauvre remmo aaaiee sur une pierre : elle avait uoe petite eofaat sur se^ genoux, et leaduit aux p.'is-
sans une main que personne ne .'«rinhinit voir
<>u marche si vite à l'ari<« !
Mon Klisa est bonne, ei y no l.i rmd^ j.imais plus heureuse que lorsque je lui di!<:
— Tiens, ma fille, donne cela.
J'ai toujours pensé qu'une aumône fuite par un enfant cesse d'être humiliante, et que la bienfai.>4ance, pour n'être le fruit ni du calcul ni de l'ostentation , doit germer dans un coeur tout jeune.
.Souvent dans les longues courses que nous faisons ensemble, quand, fatiguée de marcher^ elle me demande une voilure, je lui dis:
— Chère petite : il vaudrait mieux donner de l'argent aux pauvres.
Kt son choix n'est jamais douteux. Un dirait qu'elle trouve déjà une jouissance secrète à se priver d'un plaisir pour secourir des doalean qu'elle comprend à peine. Je l'ai vue bien des lois pleurer quand n'ayant plus de monnaie, je ne donnais pas aux malheureux qui s'approchaient de moi.
Klle était donc là, tendant U main, la pauvre mère; et les femmes aux robes brodées, aux plumes flottantes, s^écartaieot d'elle de peur de froisser leurs parures à ses vêieaeas déchirés: et les hommes la re^rdaient et passaient.
^lu'eile eût été jolie, et ils eussent tous rais dans sa nain l'aumône qu'elle iaplorait. Tant il est vrai que , même dans la pis* saiotc des vertus, il y a encore uo coin pour le vice! Ma fille, ma douce enlknt, revint à moi plus jolie^ plus riante du bonheur d'avoir tf«BM. Mais moi qui venais de remarquer daos la maaière doot cette Icmme avait reçu son aumùsey ce je ne sais quoi qui révèle une misère de prolbssioa , je m'éloignai sans partaj^er sa joie, et je tournai le* arcades de l.i riir de Itivoli , rue de luxe et de plaisir, dont I indi;;cnce o%c à peioe approcher: car oo dirait qu'elle craint de s.tlir de ses baillons jusqu'aux dalles ou iraieeol taai do belles robes , ou s'appuient tant de SMittcri de saiia... I.à, pas uoe allée^ pas «se f^o^ire , pas une mansarde qui s'ouvre avec le )our pour cclairtf l'aiguille dont l'ouvrière al4ead ooe pain.
Ils^ODt tous riches y tons heureux, les haht- (ans de la Mie de Hivoli ! car richesse et bonheur c'est tout nn pour le pauvre.
Tous riche», tons heureux! Ah I que de fois rn pninant dans cette rue je me wla dit en re-
gardant ces maisons à arcades et k balcons presque royaux: — On n'a pas faim là, mais on y a des remords ou de l'ennui, des jours sombres et inquiets, des nuits longues et sans sommeil... Parmi tous ces liommcs que le pauvre croit heureux, combien il eu est qui, défiaus et blasés, traînent leur existence plus péuiblemeut que le galérien son boulet; et quand, fatigués du masque qu'ils ont porté tout le jour, ils rentrent le soir dans leurs brillaus appartemens pour y trouver une femme qu'ils n'aiment pas, par cela mètDe qu'elle est leur femme ^ qu'éprouveut-ils^ ces hommes à tigures riantes et calmes? où sont pour eux les doux rêves d'une àme pure, les illusions d'un cœur franc et dévoué?... En vain il les demandent au monde, comme le voyageur égaré demande au désert une source, un arbre qui, sur ses feuilles, ait gardé par hasard une goutte d'eau. Le monde n'a pour eux ni rêves ni illusions; il leur jette de l'or, des hochets d'orgueil, et leur dit: — C'est assez. — Oh! qu'ils sont à plaindre ceux d'entre ces hommes qui ont soif de bonheur, et pour qui le bonheur n'est qu'un mirage décevant!
Je voudrais pouvoir changer les pierres de taille de quelques-unes de ces maisons en un verre transparent, un jour, un seul jour; ce serait assez pour faire dire aux pauvres que je rassemblerais autour de ces riches demeures:
— Ils sont riches, les habitans de la rue de Uivoli, mais ils ne sont pas tous heureux!...
J'allais entrer dans un de ces brillans hôtels, lorsque j'aperçus une autre femme, une autre mère, assise sur le seuil d'une boutique fermée, et tenant un enfant dans ses bras. Poussée que j'étais par la foule qui se presse dordinaire sous les arcades, le coup d'oeil que je jetai sur elle fut rapide et distrait, mais il me suffit pour me donner un regret. Je sentis vaguement que cette femme était plus pauvre^ plus malheureuse que celle à qui je venais de donner. La dame que j'allais voir n'y était pas: je laissai ma cS^te au portier. »
En sortant , mon regard tomba sur cette femme et rencontra le sien où se lisait une agonie de souffrance que jamais œil humain ne m'a-
vait exprimée ainsi. Elle ne demandait pas, et sa main fermée laissait pendre, le long de ses genoux, de petites bourses en filets; un grand chàle brun la couvrait en entier; un mouchoir tordu autour de sa tête laissait échapper de longues mèclies de cheveux noirs. L'enfant, roulé dans un coin du châle, y restait immobile, et ses cheveux blonds^ ses joues creuses et pâles ressortant sur ce fond brun, faisaient de lui la plus touchante des créatures.
Mon Dieu! parmi toutes ces femmes effleurant de leurs robes ses petits pieds nus, n'étaitil donc pas une mère!...
Toutes passèrent: je n'avais plus de monnaie^ je n'avais que des pièces de cinq francs , et^ je l'avoue à ma honte, je calculai que je n'étais pas assez riche pour donner autant. Peut-être n'aurais-je pas hésité à mettre cet argent dans l'achat d'une fleur ou d'un ruban... Je sentis alors confusément que je ne valais pas mieux que celles que je blâmais! Je jetai un second regard, en m'éloignant, à cette femme dont la voix seule ne demandait pas I Son œil attaché sur moi me disait:
,,Toi aussi tu t'éloignes: j'avais compté sur toi!^^
Je courus à la grille des Tuileries:
— Lu gâteau et de la monnaie , dis-je à une vieille marchande arrêtée là; puis une seconde pensée me fit reposer le gâteau que je tendais à ma fille; je pris un petit pain de seigle: — Tu n'as pas faim, mon Élisa, et l'enfant qui est derrière nous n'a peut-être pas mangé d'aujourd'hui.
Je revins sur mes pas, souflfrant de la douleur que cette femme avait dû éprouver en me voyant m'arrêter devant des gâteaux tandis qu'elle et sou enfant avaient faim, ,et tout en écartant la foule allant et venant devant moi, je me disais : ,,I1 y a dans les moindres actions du riche tant de railleries cruelles, tant d'oppositions amères avec la vie du pauvre, que celui-ci en souffre à tout instant. Demande-t-il du pam, on lui répond: ,,Je n'ai pas de monnaie,*^ tt à quelques pas de lui on achète un bouquet de violettes!
MU8KK FHANÇAI.x.
Oh! que si j'étais misérable au point d'être sans pain et d'entendre mon enfant me dire: ,,J'ai faim!" OIjI qu'au lieu d'une prière, je pourrais bien dire à la femme qui sous mes a eux s^achèterait des fleurs: ,,L)ieu vous fasse pauvre y madame !
(juand je ne vis pins que cinq ou six personnes autour de moi, je nrapprochai de la mère et de Tcnfaut ; et, presque iionleuse de ce que je faisais, je mis le pain sur les genoux du garçon, et quelque argent sur ceux de la mère. J'allais m'éloigner, quand, plus, prompte que la pensée, cette femme colin sa bouche à ma main et la couvrit de baisers délirans!... Ce que j éprouvai dans cet instant je ne le sais pas bien moi-même; le monde qui empoisonne tout, vint troubler la |ilus pure joie qui puisse traverser une Ame; le monde!., je sentis que je lui faisais spectacle, je ne vis plus les larmes de cette mère, je n'entendis plus ces mots si doux:
,,(^ue Dieu vous bèui^ise et vous rende iieurcuse !"
J'arrachai ma main , et toute troublée de cette scène inattendue, j'entraînai ma fille qui pleurait.
J'étais déjà au milieu du jardin des l'uilerios, l'ombt'itlant avec moi-même et me reprochant d'avoir, pour céder à la crainte d'être ou blâmée ou approuvée par quelques pas^aus que je n'avais jamais vus, que je ne reverrais jamais, pu quitter cette femme si différente des autres pauvres, sans lui demander sa demeure.
,,^Sout-ce quelques pièces de monnaie, me disais -je, qui vont la sauver elle rt son enfant? i\ cette joie d'iiu moment vont succéder tiemain des pleurs et la l.iiin ! rt plus cette joie a ete grande , plus clic prouve sa misère ! •<
Je march.-iis ralentissant toujours mes pas, parce qu'à chacun d'eux je me faisais de nouveaux reproches. Knlio, prenant tout à coup mon p:irli, et ne pouv.int revser de voir devant mol le» yeux de cette femme, si éloquens de reoonuiilssanee, et le sourire trisfr du petit rnf.int fQiind SA mero avait rais le pnin dans s.i mnin. je tournai rapidement sur raoi-iuème, emport< r
par une volonté plus fnrte que celle qui m'avait éloignée, et, en quelques minutes, je fus de retour à la grille.
,,yue vais -je lui dire? que va penser celte foule qui passe toujours? que oe fail-il nuit oa que ne pleut-il par torrens!"
J'étais au supplice, et c'est à peine si la pitié l'cmportiit encore sur cette fuuxse honte ^i L-loufTe tant de bons mouvemens, tant de vertus, dont tout jeunes nous avons le germe, mais que l'usage et les préjugés flétrissent en bous, a mesure que nous avançons dans la vie.
— Hegarde-i'onc, m:iman!
Kt ma tille me montrait, de la main, 1rs arcades: je regardai, et le spectacle qui s'ofl'ril à moi anéantit toute autre idée. Le petit pain d'un sou, donné p:ir la mire à 1 enfant, avait été pliu d'à-moitié arraché à l'enfant par la mère; elle en avalait la dernière bouchée. Sa joie, en me revoyant, me fit presque peur: elle avait la boaelie pleine, et riait,
— Où demeurez - vous? lui dis -je à voix basse.
— Rue (h- 1(1 MurtfUrriff Ab. HT.
Et comme je l'écrivais au crayon, elle ajouta avec UD accent déchirant: — J'ai (rois cnfanLs! I»uis, avec le geste d'une énergie de desespoir <|ue rien ne peut rendre, elle rcarta son vteox
eh.iie, et je vis son sein à découvert! elle
n'avait qu'une jupe, la malheureuse! et À cette jupe des lambeaux de manches !
Non, jamais la misère, dans toute si Dudilo et son affreuse \eri(e, ne s'et.iil encore offerte à moi: non, je ne la soupçonnais pas, avaoi d'avoir vu cette Icnime p( co sein p.ilpilaot d'angoisse et de faim, sur lequel «e roulait un cni.intl.... elle était l.i, debout devant noi, retenant son fils sur un bras, tandis que de l'autre elle (tirrehait à ressaisir ma main; elle me bénissait avec une voit brisée, entraînante d'émotion; elle avait, dans tous ses Irait*, un mélange de sonffrance el dVspoir , qui donnail à sa 6gurc une expression fUle, que je restai un instant comaie fistinéc par elle! Celle niere , dont la douleur si longtemps comprimée se fïiisail jour à traveri tout ce luie p.issant ri repassant autour d'elle;
MUSEK FRANÇAIS
cet enfaut, tout petit, attaché à ses haillons, comme une fleur rampante à un mur en ruine; ce pain d'un sou mangé à deux avec une rapidité délirante; cette bouche d'enfant dévorant machinalement, tandis que celle de la mère, effrayante (le joie, semblait dire à tous ceux qui passaient: ,,J'ai faim, je mange!" Oh! c'était aflreux! je ne l'oublierai jamais.
— J'irai vous voir^ lui dis-je.
Et comme elle me vit faire un mouvement pour nf éloigner, elle s'écria:
— Rue de la xMortellerie^ No. 147... vous demanderez le Polonais!
Ce mot m'arrêta.
— Le Polonais? repris-je.
— Oui^ le Polonais, Félix-Élie, natif de Varsovie.
— Et sa figure brune et caractéristique avait pris une sorte de dignité; son accent étranger me frappa alors, et je la quittai si vivement émue de sa misère et de ce mot Varsovie qui, en passant par sa bouche, avait acquis comme un degré de plus d'infortune^ que, ne songeant pas à retenir mes larmes^ je baissai mon voile et descendis l'allée des Feuillans, sans voir ni les femmes parées qui passaient^ ni les hommes qui, la badine en main, fredonnaient des notes sans suite en les coudoyant... Je n'étais plus à Paris. Varsovie aux murs brisés par l'artillerie russe, aux maisons en cendres , aux femmes éplorées, Varsovie morte un fusil en main, sans fléchir le genou ! j'étais à Varsovie, et le bruit du canon, les cris des mourans, les fanfares de deuil ^ car le deuil a sa gloire, tout cela vibrait à mon oreille!... et j'arrivai chez moi, répétant avec douleur: ,, Polonais! Polonais mourant de faim en France !"
MjC Souvenît\
Près des bocages où Vincenne
Voyait le plus saint de nos rois
Dicter ses pacifiques lois
8ous les ombrages d'un vieux chêne^
II est un modeste hameau
Que j habitai long-temps près d'elle,
Et que cette amante fidèle
Abandonna pour le tombeau.
Salut, verte colline, à mes yeux si connue!
Salut, triste et longue avenue,
Que je traversais à grands pas,
Lorsque de la cité prochaine Je hâtais mon retour, pour recueillir, hélas! Les restes précieux d'une vie incertaine
Que me disputait le trépas I
Voici la route détournée
Où de nos projets d'hyménée
Elle aimait à s'entretenir.
Et, déjà du sort condamnée.
Sur les bords du cercueil me parlait d'avenir.
Alors errait sur son visage
Un languissant sourire... et moi,
Voyant son calme avec efTroi, Avant l'heure d'hymen, je pleurais mon veuvage. Mais sur ce vert rocher qui s'élève à l'écart,
Entre le bois et la colline, N'ai-je pas entendu la clochette argentine
De la chèvre errant au hasard?
J'approche... 0 souvenir! c'est elle Qui mêlant ses secours aux vains secours de l'art. Dans un sein desséché répandait, mais trop tard,
Les doux trésors de sa mamelle.
Garde ton lait, chèvre fidèle, Un jour, hélas! ce jour peut-être n'est pas loin, De tes bienfaits aussi ma vie aura besoin. Et tu feras pour moi ce que tu fis pour elle. Mais la nuit vient: déjà ses voiles étendus
Enveloppent les cieux plus sombres.
Et mon regard encor cherche à travers les ombres Cette triste demeure, où l'on ne m'attend plus.
Mille lOVE.
qSielefelt, Trucf uni SScrlag oon ÎBelba^en * 5?(afinfl.
V'^^'Aiinée.
Mir^É^
l^^à,!^ 'é>Jk1^,
CHOIX DE LITTÉKATUIÎE,
tire
DES 9IJE:ir.l.KUKS ALTi:ill<>»
TANT ANCIENS QVB MODERNES
par O. Jj, B. ff^OJjJFJf, pauf. et db., et C. t^VULTX, oo.
MMisioire ii'Uitf pauvre JtWi' ta aie.
Par Mme MÉLAXIK ^^'ALDOR.
iSuite.)
liA Itiie ilv In .Tlortfllerle.
Ë-iK IcDdciiiaiu y j étais .sur la place de Grève, chcrcliaul des jeux une rue dout lo nom même, deux juurs aupar^vaut , in'i (ait iii-
CODDU.
Hue de misère et de chagrins, que runé^ite, et dont le nom dit nssoz ce qu'elle est; de )a buue^ des frnèires étroites, des uUcca uoires et de petits escaliers; et, suut ses pns, le Ion*; des inui.Hoiis ou d'uu rui^rteau iafect roulant une eau l>ourbcu.se, une uuée d eufaos ro ;;urnilles, mordaut unu pniuiue de terre ou uoe croûte de pain ; des boutiques sales tt pauvres romine le» iiiallieurrux qui viennent y acheter pour quelques NOUS <lc bois et lie beurre: voilà ro qu*est la rue do la Mortellerie. Je n'y rcnrniiirai ptts ce que le peuple appelle une dame; cl taudis que je cliereliais le n»» 147, je voyais, de tous eûtes, derrière et devant moi, s'avancer sur le seuil des portes, des femmes nu (einl blême, aux fleuret hAves et décharnècf, lo cou tendu cl un enfant sur les bras; elles me regardaient cl
semblaient me dire: ,A)ue vener-vous faire ici! ce n'est pas là votre place: vous n'y de« V ez coanaitrc per!>0Dne, et la boue va tacher voire jolie robe, car nous n'avons pas de trottoirs, nous autres^ pauvres gens! nous n'avons même pas assez, d'air pour sécher nos pavé> !*<
Arrivée au n^^ 147, je m'enfonçai dans UBO Ion;;;ue allée, si étroite et si sombre, quo je lieuri:ii, sans les voir, une femme et un petit enfant : leurs ^eux , mieux habitués que les miens à l'obscurité, rae reconnurent. — C'est \ous, madame! mon hieu , ijue c'est bon à voua de ne m'avuir pas oubliée! La pxuvre Klie so mit à pleurer, ramassa l'enfant qui jouait dans ses jambes, et monta l'est alier. Je la suit b: elle entra dans une petite chambre dont elle av.\iC ehercbc à déguiser la mbere de son mieux. Cctta ihambre venait d'être balayée; elle était amm» poussière^ et un unique fauteuil de paille, ea assra bon elal, avait clé ft-ullé Avec soin. Je ( Minpris iju'i Ile m'attendait, el je m'asab t»n» le df;;uiU qu'où éprouve souvent chei 1rs pauvres, qui allient à leur misère une salele repoassaal« •{u'ils pourraient presque toujours éviter.
>ur une espèce de lit e.ii he par un lambeau •te «ouverture, était étendu un homme: il dormait. >i tille, ù;;ée do dix-neuf à vioul a»"» iravaillaH près de la fcnéire ; sa surur, un roLinl de six à sept ans, était assise à ara pieds et mordait avidement uu morceau de p4ia.
MISEE FRANÇAIS.
La jeuuc fille $e leva, eu me voyant entrer, et riiomuie, réveille en sursaut, se précipita de son grabat. — C'est mon mari, madame! r/est ma fille aînée, madame! puis voici mes deux petits... Et elle me fit asseoir, tandis qu'elle essuvait rapidement, avec le coiu de sou tablier, le dossier de sou fauteuil. Eu uu moment je fus entourée; la mère était à mes genoux: elle avait pris mes mains , elle les couvrait de pleurs! le mari debout devant moi, les mains jointes, me regardait dans un religieux silence j la fille aînée et les petits enfans s'étaient groupés derrière moi.
Je n'avais jamais connu la douceur ineffable de voir des yeux secs et hagards se mouiller de pleurs, d'entendre une voix éteinte se ranimer pour bénir! oui, j'ignorais cette joie pure et sainte qui, lorsque le cœur est malade et désenchanté de tout, ouvre en lui une source nouvelle de sensations et d'espérances!... cette joie que rien ne vient ternir, qui rapproche de Dieu et qui fuit comprendre ce que la mission de Tbomme sur la terre a de grand et de sacré!
L'amour, cette courte initiation à l'idéal d'une autre vie! Tamour passe, et que laisset-il après lui, même dans l'âme qu'il a le plus inondé de ses torrens de délices V le vide, le désespoir, quelquefois le suicide et souvent le remords.
Toute affection, toute joie porte en elle sa douleur, son expiation! il n'est qu'un seul bonheur que le temps n'enlève pas, qu'une seule illusion toujours prête à se reproduire, qu'une seule consolation qu'on puisse, dans la douleur, opposer à la douleur même :
Faire du bien! ne dut-on trouver, sur dix cœurs, qu'un cœur reconnaissant.
Quand ce premier moment d'émotion fut passé, nous causâmes.
— Vous êtes P<»lonais? dis-je au mari.
C'était un homme d'environ soixante ans, à la taille haute, à la figure longue, maigre et pâle ; il paraissait embarrassé de sa misère, et presque abruti par elle. J'appris de lui que toute sa famille était à Varsovie. A mesure qu il m'en parlait, l'amour de son noble pa^s
relevait sa tête, et donnait à sa voix un degré d'assuranse de plus.
— Oh! madame, me disait-il, De croj-ez pas que l'armée se soumette: c'est impossible; elle tiendra bon Jusqu'au dernier moment. J'ai fait la guerre, je sais ce que c'est; j'ai servi sous Kosciusko, je lui ai parlé comme je vous parle, madame. Ah! s'il n'était pas mort!...
Et ses jeux ternes s'étaient animés! on voyait que sa pensée l'avait ramené à des jours de gloire; mais le découragement se peignit de nouveau dans tous ses traits, et il reprit après un court moment de silence:
— J'ai servi dix-sept ans, et me voilà à présent sans ouvrage, sans pain, et bientôt sans asile: car je dois mon terme, et l'on m'a déjà dit de chercher ailleurs...
Sa tête retomba dans ses mains jointes, il resta ainsi appuyé sur la vieille table près de laquelle j'étais assise.
Les deux petits enfans crièrent alors : — Du pain!
— Mais vous en aviez tout à l'heure? leur dis-je. Ils restèrent immobiles, la bouche ouverte devant moi, sans oser souffler... — Hélas! madame, dit la pauvre mère en pleurant, il leur en faut toujours: ils sont affamés, et quand je n'en ai pas, ils tapent du pied, ils grimpent sur moi, et ils crient: ,,1/ m'en faut^ j'ai faim, j'en veux l../'
— Oui, madame, voilà comme ils font, murmura le père d'une voix sombre, et leur sœur aînée n'a pas plus de raison: elle pleure toute la journée, il n'y a que ma femme et moi qui sachions rester un jour sans manger.
— Ah! mon Dieu! madame, reprit la mère, hier, quand je vous ai rencontrée, que le ciel soit béni! je n'avais encore rien mangé! depuis deux jours, nous vivons tous les cinq sur deux sous de pain; aujourd'hui je n'eu ai acheté qu'une livre pour les petits.
— Allez leur en acheter, lui dis-je.
Le mari se leva et y fut lentement. (1 était faible et malade.
— Quel état avez-vous? dis-je à la jeune nile.
MISKK FRANÇAIS.
— Je. suis mariée j randame , me répoudilellc; mon mari est brigadier dans le 22»^, actuellement en Belgique^ et je travaillais dans les chapeaux dMiommes: mais le maître du magasin ou j'allais a renvoyé neuf ouvrières et n'en a gardé qu'une. La misère est partout, madame.
— l'ourquoi n'êtes- vous pas avec votre mari? Elle cacha sa tète dans ses mains.
— Hélas! madame, me dit sa mère, la pauvre fille esc restée ici par rapport ù son petit enfant, qui était fort malade quand le régiment est parti pour la Belgique. Kllc ne peut plus se présenter nulle part; elle a tout mis en gage pour lui. Le pauvre innocent coûtait douze sous par jour, et cela ue Ta pas empêché de mourir! C'est ce qui fait qu'elle pleure toujours, madame; c'était sa joie, son bijou: et de fait, il était joli comme le jour.
Je feuilletais , pendant ce temps , tous les papiers qu'elle avait étalés devant mol, sou acte de mariage, celui de sa tille, les actes de naissance, puis enfin toutes les reconnaissances du Mont-dc-Piété: là se trouvaient les rideaux, les draps^ les chemises, les robes, les tabliers; là était la seule redingote du pauvre père: il v avait des objets sur lesquels on n'avait liouniquc soixante centimes. Je feuilletais toujours, cl mon coeur se serrait de plus en plus.
— yu'est-ce que cela? dis-je en voyant sur Tune de ses reconnaissances, une robe de gros de N'aples gris.
— Ah! madame, cVst sa robe de ooces : elle y tenait beaucoup: elle l'avait gagnée eu faisant ses chapeaux; mais son pauvre enfant e>t nort. > ous comprcnex , madame (elle bai.vsa l.t voix): il n\v avait pas le dernier liard d.nns la m^iison pour lui avoir uu bout du toile et une petite bière. Klle m'a donné sa robe, lu pauvre petite, et je l'ai été porter...
Ces mot<« firent jaillir des laniws de me> yeux, nti! ma fille, mon enfant, s il fallait (e perdre, et n'avoir... Ma peuiec re!*ta incomplète , (.(ii( elle fut drchiraolc.
Jr \o>;iis ciMJe robe de noce.'* vendue pour un linceul; jr la voyais au .Mout-de-Pielc, ache-
tée par la grisette qui, souriant k lespojr d'aller avec elle danser le dimanche a la barrière, l'emportait en triomphe dans sa mansarde, et l'étalait avec orgueil sur son lit, seul meuble uo peu passable de son pauvre réduit; et je souffrais ù l'idée que cetce robe de noces et de deuil serait profanée. Oh I que l'histoire de ce que l'on voit au .Mont-de-Pieté serait à faire prendre en horreur et pitié quelques-uns des bienfaits d'une civilisation qui permet que les uD<k aient tout, et les autres rien!
Le vieux Pol(»nais rentra, il posi un ptn sur les genoux de sa femme, et, devant moi, fc reste de la pièce d'argent que je lui avais donner.
— Garde/, lui dis-je, ce sera pour du viu.
— Du vin , madame ! ah ! nous ne connaissons pas cela.
— Kh bien ! de la viande.
— l'as plus, madame; on peut se passer do cela, et voilà un au qu'il o'i-o est entré cbe« nous...!
— Ce sera plutôt pour du labac , reprit la femme timidement, pour du tabac à fumer.
-- Hu tabac! répetai-je. .M.i;> •: - --;'-bleu de t;ibac.
— Oh! Don , madame; mon mari serait, jo crois , devenu fou dans ces derniers êvèocoifBs de l.i Pologne, s'il Drivait pas fume II se passait de pain pour avoir du tabac; et s'il est mal:jde à présent , c'e.vt qu'il y a lon;;temps qu'il n'eu a pas.
La fille ainée et les cnfan.s maogeaieol avidement.
Kt vous? dis-je aux parcn*.
Oh! nous, nous ne laan^eoos qu une luit \c jour: on s'habitue à cela; nais hier, nous avons fait^ gr.-tce m voua, la soupe. .\ii ! madame^ ti vous avies vu la joie des prlil.s!
— KC vous la leur ferea rucore .'«ujourd'bMi, dis-je en attirant à moi le plus jeune, qui gii^Aa entre mes mains comme une noguille r( fut se r« fuglcr derrière sa sofur.
— Kxcuser-le, madame, dit le forc^ Victor n'a, iro3'tB-vott« , que Ireis aas .. Approche, L.;a, fais un sjIuI a madame. .\lloBs! âTASCe donc ; lu as bientôt sept ans , loi.
MUSKE FRANÇAIS.
L'enfaut s'approchait à petits pas, remuant la tète comme ces magots chinois que Ton rencontre souvent étalés sur les parapets des ponts; je lui tendis la main. Elle y mit le bout de ses doigts, et fit uu gros soupir.
— Baise la main de la dame, lui dit sa mère; c'est elle qui est cause que tu as eu hier de la soupe.
A ce doux souvenir, la bouche de l'eufant se fendit jusqu'aux oreilles; mais elle ne baisa pas ma main^ et, retirant vite la sienne, elle se blottit derrière mon fauteuil. Le père et la mère jetèrent sur elle un regard mécontent; et pour empêcher qu'elle ne fut grondée, je me tournai de son coté, et je lui dis:
— Elle était bonne, la soupe, n'est-ce pas, Liza? Eh bien! ma pauvre petite, tu en mangeras encore aujourd'hui.
— Non, pas deux jours de suite, madame, interrompit la mère: cela cciite trop; il faut du beurre, du bois.... mais ils auront pour deux sous de pommes de terre toutes cuites.
A ces mots, les cufans , oubliant que j'étais là, sortirent de leur cachette, et firenf, en poussant de grands cris, trois ou quatre bonds bien bruyans; et la mère, ra'oubliant aussi, les enleva dans ses bras, et les couvrit de baisers tellement passionnés et joyeux, que je fus au moment de m'écrier:
,, Heureux et riches habitans de la rue de Rivoli, venez, venez envier les joies du pauvre, car vous ne les connaîtrez jamais ! venez lire dans ces cœurs purs de vices et d'hypocrisie, parce que, n'étant blasés sur rien, ils aiment avec force et dévouement ce qu'ils ont aimé une fois! venez voir comment leurs besoins réels font moins souffrir que vos besoins factices! venez leur demander le secret de ces momens de joie et d'amour qui leur font oublier la faim et le froid! venez, vos eofctns ne bondissent pas ainsi, et les baisers de leurs mères ne ressemblent pas à ceux-ci!*'
J'appris que le grabat que j'avais sous les jeux se séparait en deux, et qu'une paillasse mise ù terre servait de lit à la jeune femme, à sa sœur et à sou petit frère.
On m'ouvrit un placard: j'y vis quelques débris d'utensiles de ménage, puis un paquet de guenilles, des lambeaux de jupes, de chemises.... c'était affreux! Et l'hiver bientôt! mon Dieu! qiii les nourrira, qui les chauffera, les malheureux!... et les voilà sautant et riant! Leur joie me navra le cœur, et pour la première fois de
ma vie je pleurai de n'être pas riche „Mais
ils sont Polonais, répétai-jé en descendant l'escalier au bruit de leurs bénédictions, ils sont Polonais! et quand les débris de Varsovie reposent entre les mains des Russes comme une victime trop sublime pour n'être pas respectée même par eux, la France, qui eut pour elle tant de cris et de pleurs, aura du pain, des vêtemens, un asile pour un de ses enfans. Non, il ne sera pas dit que la main d'un ancien soldat de Kosciusko, après s'être endurcie au maniement des armes, se pliera jusqu'à demander l'aumône à des Français ! non , il ne sera pas dit que cet homme, après avoir acheté l'hospitalité de la F'rance au prix de son sang, n'aura , cet hiver, pour reposer sa têle, que les marches d'une église, ou le banc de pierre posé à la porte d'un de nos ministres!"
lie Palais -Royal.
• Au lieu de rentrer chez moi, je pris le chemin du Palais-Royal, et j'y arrivai inquiète et tourmentée du résultat de ma démarche; car il me semblait que j'allais presque demander pour moi et non pour eux, tant je m'étais identiûée à leur misère!
Il existe, au Palais-Royal, deux bureaux de bienfaisance; les mômes qui, sous le duc d'Orléans, répandaient tous les ans, par ses ordres, 600,000 fr. , et souvent plus, au milieu de la classe indigente. A la tête de l'un de ces bureaux était alors un homme que les bénédictions du pauvre avaient fait plus grand et plus heureux que si le roi l'avait placé au rang le plus élevé; un homme qui, sacrifiant à secourir Tinfortune toutes les heures de sa vie, disait avec le bon la Fontaine: Et c'est être innocent que
MUSKR FRANÇAIS.
d^êlre malheureux! C'est pourquoi il ne sMn- 1 jours. Je comprenais qu'avec une âme comme
quiétnit ni de la religion ni des opinions de celui qui venait lui prouver qu'il avait faim ou froid.
Il écouta avec une vive émotion la peinture que je lui fis des malheurs et de la misère de cette famille de la rue de la Mortellerie. l'nc heure à peine s'était écoiilée après ce récit, que la pauvre mère avaitr du pain, de la viande^ un peu de linge, et la plus forte somme dont M. Véret pût disposer pour une même famille (20 fraucH^. Je rédigeai dans son bureau un court exposé de la triste situation du vieux soldat de Kosciusko: je l'adressai au roi, et, peu de jours après, le roi lui fit remettre 160 fr. ; quelques dons particuliers vinrent ajouter de petites sommes au royal don ; et M. de marquis de Mornay, dont Tame noble et généreuse ne resta jamais étrangère à une bonne action, fut un des premiers à venir au secours de cette famille, qui rendue tout ù coup à la joie et à Tespoir, vit la misère s'éloigner d'elle, du moins pour longtemps.
Lorsque les vétemens furent retirés du Montdc-Piété, la pauvre Klic se revêtit de sa meilleure robe, et fut remercier M. Véret, avec ce regard , cet accent qui vont du ctrur au cœur. I/iuterét le plus vrai s'attacha à elle: on lui promit des bons do pain et de viande, tous les trois mois, et Ton tint parole. Klle acheta un matelas; de bonnes ehaus^ures ù sr.s rnfans; ellr paya .son terme; elle fit une gr.tnde proviMoii do mottt's et di* poniMics de terre, puis clic \ii venir l'Iiivcr s.tns s'effrayer de re qu'il pourrait faire .•souffrir à son mari cl ù ses rnfans : c.ir il lui restait de quoi payer un autre terme et de quoi acheter un peu de bois.
LMiiver se passa, et la pauvre famille n'eut pas trop ù s«)uffrlr. Klic venait me voir .souvent; la teiKiresso pasaioDoéc quelle avait con- \uio pour moi avait comme comble l.i dis(anc<miso entre nous par le monde et les conven.inces , si peu d'anurd souvent avec les affections nobles et généreuses. I<:iir me disait de ces choses que réioqucneo de l'esprit ne trouxe jnwai.4, et que l'éloquence brute du ecrur enseigne tou-
la sienne ce n'était pas seulement de l'argent quil fallait à sa vie: c'est pourquoi elle avait droit d'entrer chez moi à toute heure.
In jour que j'étais seule et plus libre de mon temps que de coutume, je la priai de me raconter ce qui avait pu l'amener en France et la réduire à l'affreuse misère dans laquelle je lavais trouvée.
Elle commença par me fai e un tableau déchirant de la guerre de Hussie, du friMd horrible qui avait enveloppé d'un même linceul toute une armée. ,,Ce fut là, madame, la source de tous nos malheurs,** me dit- elle; et, s'exallant a ce souvenir, elle ajouta:
— \'(»yez, madame, voyez si alors les Polonais ne donnaient pas leur sang et leur vie pour la France: on les trouvait partout, et lorsqu'ils tombaient, ce n'était pas vive la Poloune ! qu'ils criaient, les malheureux! c'était: vive la France!
&»es yeux se remplirent de larmes, et passant de cette grande calamité ù ses propres douleurs, elle m'en fit ainsi le récit.
llUtoIre il'Flle.
Il y avait deux ans que j'étais Mariée; je nourrissais ma petite Julie; j'avais épou»c un soldat: que v oule/.-vous, madame, je raim.ii»! \ int cette malheureuse guerre de Husjie. Mon mari partit! (hii, madame, il me laissa, nui cl son pauvre enfant: c'était son devoir, je le aais bien; mais quand ncme U n'eût pas cC« eartUè depuis quatre ans, je crois qu'il serait parti tuut tl*; mémo eomiuc volunlAire: c'était ua »o1da( lians l'àme, le bruit du l imbour le faisait bondir; il était ù genoux dc\ant la gloire de l'cnpereur. Il partit dune avec lui, madame, car il l'iiimail, je crois, à l'égal de moi, qui n'ainais que lui. Ilel;ial les pauvres fcmne* »ool veoaes au monde pour avoir de la peine. Je restai seule avec ma pauvre enfant. Je ne puis p-vs dire que j'étais dans la misère .ilor.s : tout au contraire plut<^l; j'étais jeune e( forte, je travaillais beaucoup, et je vendais bien non nuvrsge aux mar-
chauds et aux daines nobles des cIiAteaux les moins éloignés de Varsovie; j'avais de bons voisins qui m'aidaient de leurs services, et un petit coin de terrc^ dont un vieil oncle à mon mari prenait soin: cela nous suffisait. Mais le cœur, madame, oh! le cœur n'était pas heureux. Les nouvelles de la Russie étaient rares, peu rassurantes, et enfin elles devinrent telles, que mon lait se tourna, et que je pensai perdre ma chère petite. Lorsqu'une revint, madame, ce n'était plus un homme, c'était un grand squelette; il se traînait et trébuchait presque à chaque pas. Ses bras furent sans force pour me presser sur son cœur, et ses yeux sans larmes, lorsque je lui mis notre enfant sur les genoux. Ses facultés semblaient mortes; il me regardait, et toute sa figure restait immobile ; sa parole même était rare et gènéc... Quand je le vis dans cet état, je voulus le mettre au lit pour le réchauffer et le faire se reposer, car je pensais que le froid et la fatigue avaient seuls réduit son pauvre corps à une si grande misère.
Je me mis donc à le déshabiller: il se laissait faire comme un enfant; je voulus le déchausser d'abord, je lui ôtai des souliers en lambeaux^ plus faits de ficelles que de cuir^ et je trouvai ses pieds, non dans les bons bas de laine grise que je lui avais tricotés^ mais dans un vieux et sale linge tortillé tout à l'entour, si bien qu'ils n'avaient pas forme de pieds. Je me mis en devoir de défaire cette guenille, et je poussai de si gros soupirs en voyant tout ce que mon cher Klie avait souffert, que cela le tira uu peu de Tengourdissement où il était; il retira doucement son pied d'entre mes mains, et uic dit: Non^ pauvre femme, pas aujourd'hui.
— Comment, pas aujourd'hui! repris -je, si fait, tu mettras tes pieds dans l'eau et tu te coucheras dans un bon lit chaud. Ah! madame, il y a* dix-neuf ans de cela, eh bien! je crois que c'était hier, tant la mémoire m'en est restée au cœur. II ne me dit plus rien, madame, et je détortillai cette mauvaise guenille qui faisait bien sept à huit tours. Quand je fus presque au
sais pourquoi le cœur me manqua, c^était comme une prévision, je tenais le pied d'Ëlie dans ma main, il me semblait que je ne tenais presque rien: tout mon corps tremblait;... je regardai mon mari, 11 avait fermé ses yeux, et j'aperçus deux larmes qui glissaient sous ses paupières et roulaient sur ses joues creuses... Ce que j'éprouvai alors, je le peindrais mal, je ne sais qu'une chose, c'est que je trouvai, dans l'angoisse qui me serrait le eœur, une espèce de courage; j'enlevai d'un seul coup ce qui restait de linge:... ah! madamoi je tombai à la renverse, il n'y avait plus de doigts à ce pied! c'était une masse informel
C'est ce qui a fait notre malheur, madame, ajouta-t-elle en essuyant ses yeux du revers de sa main: mon mari ne pouvait plus rien faire, et quand revenaient les froids, il souffrait tant de ses pieds, qu'il ne pouvait s'en servir; il apprit à faire des lunettes: mais cette marchandise se débitait mal, nous étions dans la gêne souvent; la santé d'Ëlie revenait bien lentement: 11 avait un fond de chagrin pire que les autres maux qui l'accablaient! bien des années de ma jeunesse passèrent ainsi. Dieu m'avait donné du courage et de la santé: je travaillais tout le jour et souvent la nuit; ma petite Julie avait dix ans, elle m'aidait, mais elle était ce qu'elle est encore aujourd'hui, indolente et sans énergie; je mettais cela sur le compte-de l'enfance; et j'espérais que cela se passerait. Ce fut à peu près à cette époque que mon mari désira de s'établir en France. Il était très-malheureux dans son pays, il ne pouvait se faire à la tyrannie de la Russie, il avait conservé pour l'empereur Napoléon, bien qu'il fut la cause de nos malheurs, une admiration qu'il faisait passer même avant celle qu'il avait pour Kosciusko. Notre oncle était mort; nous vendîmes le petit coin de terre; et persuadés que nous ferions fortune ù Paris, lui avec ses lunettes, moi avec les bourses et les bretelles que je faisais fort vite, nous quittâmes Varsovie, emportant avec nous un bon sac d'argent, provenant de la vente du coin de terre et de celle de notre mobilier
bout, il n'y avait plus que deux tours, je ne J qui était assez bien fourni. Chacun de nous