‹ Musée françaisChapitre 44 sur 51 · JACOPO · texte numérisé non relu

JACOPO

S03CZ sans crainte, madame.

ill salue et se retire par où il est venu.') cosi3»iA, fait involontairement un pas pour sortir

avec lui, puis elle s'arrête et V écoute fermer

la porte en dehors.

Il le faut! — Plus d'espoir! — 0 mon Dieu! vous m'avez abandonnée! Vous nfavez placée entre deux crimes, le suicide ou la corruption! Vous n'avez pas voulu me laisser un seul appui. Mon oncle! Néri!... où sont-ils? Je n'ai pu les joindre de la soirée. Avec quelle horrible rapidité ces heures se sont écoulées! Toutes mes espérances ont été anéanties, tous mes eflForts inutiles, et mon implacable destin s'accomplit ! — Et ce duc qui devait me sauver et qui aussitôt m'a oubliée! Aucun secours, aucune pitié! nulle part un ami! Mon Dieu!... (Elle s^approclie d'une fenêtre et soulève le rideau. On entend le son des instruments dans le lointain.) Le palais est bien près d'ici, eu cflTet. — Des illuminations! de la musique .. une fcte!. . Ah! je comprends maintenant que le prince ne pouvait ni se rappeler les dangers d'une pauvre femme, ni laisser monter jusqu'à lui le cri de sa douleur! — Ne pourrais-je pas faire une dernière tentative, courir à travers ce jardin, pénétrer dans ce bal^ me jeter aux pieds du souverain, le sommer de tenir sa parole en face de toute sa cour? Ah! dans leurs idées, un duel est une chose sacrée, et nul ne voudra l'empêcher!... le duc seul l'aurait pu, et il ne l'a pas voulu, lui qui me faisait de si belles promesses! Il y pensera demain quand Ordouio ira se vanter à lui de ma défaite^ ou quand on ramassera le corps ensanglanté d'Alvise dans quelque fossé de la ville. — Deux fois déjà ce

soir je me suis présentée aux portes de ce palais; j'eu ai été repoussée comme on repousse un mendiant! J'ai écrit trois lettres au duc, que seront-elles devenues? Elles font peut-être en cet Instant la risée de quelque page! — Et Alvise! Alvise, où est-il à cette heure?... Ah! ce que m'a écrit Ordonio est bien vrai : c'est bien cette nuit qu'ils vont se battre si je ne me dévoue à l'opprobre pour le sauver. Pourquoi n'est-il pas rentré après son travail comme les autres soirs? Il n'a pas voulu me voir; il a voulu mourir sans me dire un mot, sans me pardonner, sans m'entendre!... Oh! le quitter ainsi, le quitter pour toujours!... J'irai à ce palais, j'irai!... (Elle reste anéantie. La musique se fait entendre de nouveau dans féloignement.) Ah! déjà! voici l'heure fatale! plus d'espoir! ... Et si Ordonio ne venait pas! s'il m'avait trompée!... s'il m'avait attirée dans uu piège pour m'empêcher de troubler leur vengeance!... Et s'il revenait vers moi couvert de son sang!... CLa musique se fait entendre de nouveau dans Véloignement.') Le bruit de cette fête est le glas de mon agonie. Alil princes, on dit que vos réjouissances coûtent cher au peuple ; en voici une qui me coûte bien plus que la vie! — Ordonio ne vient pas ! — Chaque minute est un siècle... Et si j'allais mourir auparavant!

(Elle tombe sur ses genoux.)

CFin)

Eàtt Pri%na Bona.

Par Jules Sandkau.

(,Suite.^

En vain chercha-l-elle à vaincre cette rêverie amèrc qui la consumait; en vain essaya-t-elle des chants vifs et jojeux : si elle venait à laisser courir ses doigts sur le piano, si elle forçait sa voix à des mesures vives et pressées, bientôt, seule au milieu de la foule étonnée, elle revenait aux noircîJ pensées qui l'assiégaient sans cesse; ses

MLJïiKE FRANÇAIS.

doigts erraient Icoteincnt sur les touches plaiu- (Ivcs, sa voix s'affaiblissait, des phrases d'une harmonie poi^^nautc sortaient sourdement de sa poitrine, et les cliants commencés daos la joie allaient mourir dans la douleur.

, , Bientôt son étut empira. En vain son mari Teotourait de tout le Ijien-ètrc de la vie extérieure, la berçait de tuiites les molles aisances t]ue peut donner la fortune: cha.juc jour emportait un débris de sa beauté; depuis longtemps c'en étai^ fait de son bonheur.

Vallcrna s'interrompit, passa à plusieurs reprises sa main sur son front découvert, regar<la la pendule^ et continua après quelques instants de silence. Sa voix était altérée; quelques éclairs de joie traversaient parfois son visage, son cœur semblait bondir d'impatience.

,,Je voyageai, dans l'espoir de me distraire: je revins plus malheureux que jamais. L*iina;L;e de Gina m'avait suivi partout coiiiine un génie de m.'ilheur attaché à mes pas ^ comme un remords cramponné à mon cœur; partout je l'avais retrouvée, partout j'avais entendu sa voix dans le bruit des vents, dans le murmure des vagues, dans le silence du désert. Uina! le soleil des sables brûlants m'avait consumé de tous ses feux, j'avais gravi tout simglanl les rochers, j'avais dormi sur la neige des monts ^ et je n*avais jamais été torturé que de son souvenir. .Mon Ame a'ulcéra, mon caractère s*aigrit; je revins à Vérone, mort aux émotions douces. Je ne «eutis que colrrc et fureur au théâtre, à celle place solitaire ou j'avais goûté la vie; dans ces lieux ou elle m'a\ait versé des lurrruls de délice», je n'éprouvai.s que rngc cl jalousie.

,,La tête de l'infortunée (>ina s'était égarée. M:illi(Mireuse, son mari l'avait accusée de folie; folle, il l'accusa d'ingratitude. Il était duns sa nature de s'indigucr de tout ce qui fruis.talt sou liédc bonheur, de n'irriter des maux d'aulrui, nou par pitié, mai.H par rgoi.imc. Il vint un truip<> ou II pauvre femme .se levait toutes les nuii.i, pille et silencieuse, s'habillait lentement, bouclait avec siiin ses loug.s cheveux noirs, cl, après avoir contemple avec un sourire mélancolique la glace qui l'avait autrefois réfléchie si ft-aiche

t-t si belle, elle parcourait les vastes appartements de son palais ; cl tout à coup elle s'arrêtait, se crovaut sur la scène, pensant avoir un public à remuer, des couronnes à recevoir; elle était tour à tour Auna, Juliette, Aménaide; sa voix s'élevait sous la voûte sonore, les roodulaj lions les plus suaves sortaient de ses lèvres, ei les plirases harmonieuses coulaient, douces et cadencées, comme l'eau murmurant sur les cailloux polis. On dit que parfois, lorsque ses chants avaient cessé, ses yeux inquiets et hagards semblaient interroger la foule; qu'elle répondait par un long cri au silence de mort qui régnait autour d'elle, et qu'elle tombait alors, froide comme la pierre qu'allait frapper sa léte échevelec.

,,0n assure qu'à celle époque ma raison se troubla. Il est certain qu'une étrange rêverie sVmpara de mon cerveau : je ne sais par quelle fitalité je vius à croire que Gina m'aimait, qu'en des temps plus heureux ma tête avait reposé sur sou sein, qu'elle m appelait encore dans le sileuce embrase de ses nuits. Que vous dirai-je T J'étais fou, fou de malheur. Je ne sais ce que je résolus, mais, un soir que le duc de R*** donnait une fête aux seigneurs de Vérone, je me mêlai à la foule élégante qui se pressait dans . la cour de son palais, et je gliss.ii inaperçu à travers les colonnes de marbre. Bientôt la f^lchcur parfumée du soir caressa mon visage, et je me trouvai dans les allées ombreuses d'un j.nrdin immrn.te et désert. Jerrai longtemps, sombre et .soucieux, aux sons Hc la mandoline, aux rcfraias de ta Tarentnise\ et lorsque je secouai les idées vagues et pénibles qui m'opprcMaicnt comme ua cauchemar, les chants de fête av.iicot ccs»r, les flambeaux étaient éteints, et le palais «'élevait devant moi, silencieux comme une tombe. Rafraichl par la bri.<ie , qui m'apportait lea parAims des cythiscs , la tête plus calme et les test reposes, j'en contemplais la façade d'architecturo composite %tMx% chercher à me rendre compte de l'endroit où je me trouvah et des motifa q«i m'^ avaient conduit, lor«que j'aperçus à travers 1rs Lirges carrc.iux l'erlat d'une lumière qui licutbl.tii , blanche r( triste , sur des rideaux de velours cramoisi. I ne voxi aVIeva dans lo

MUSEK FRANÇAIS.

silence de la nuie, et Tair vint en frémissant se briser sur les vitres, qui, frappées en même temps des rayons de la lune, brillaient de raille facettes d'argent. Je tressaillis; c'était sa voix céleste! Je sentis mon cœur rajeuni s'épanouir comme en ses beaux jours: c'était Gina! je l'entendais encore 1 Plusieurs portes de glace roulèrent sur leurs gonds; la voix s'approcha, plus grave et plus sonore; l'herbe fraîche fléchit en criant, un frôlement de robo agita le feuillage , et à travers les citronniers et les myrtes, je vis Gina s'avancer lentement, pâle, les cheveux séparés sur le front en. deux bandeaux noirs et luisants et éclairés par la lune, qui, bizarrement découpée par les nuages, jouait de ses rayons capricieux avec les plis de son vêtement blanc. Sou aspect me fascina, et je restai immobile, les mains tendues vers elle.

„8es bras étaient nus, ses épaules à moitié découvertes, et sa robe fine et légère dessinait la maigreur diaphane de ce corps que depuis si longtemps lame fatiguait et brisait sans cesse. Elle alla s'asseoir sur un tertre de gazon humide, et là, appuyée sans art, presque sans grâce, d'une voix triste et plaintive, elle chanta la romance du Saule. C'était Desdemona, la Desdemona de Shakspeare, mélancolique comme la nuit, qui semblait gémir avec elle, pressentant sa terrible destinée, la prédisant dans chacun de ses accents, la racontant dans chacun de ses regards. Je l'écoutais dans une muette extase; tout à coup elle poussa un cri délirant, et je frissonnai. Elle avait vu dans l'ombre surgir une figure fnûdement atroce: elle venait d'apprendre qu'il fallait mourir! Ohl il fallait la voir, naïve comme la peur d'un enfant ou amère comme le mépris, passer de la crainte qui supplie à l'indignation qui foudroie, et se dresser, grande et terrible, dans sa fierté de femme outragée! Et puis, comme une pauvre fille qui a besoin d'.imour et de pardon, il fallait la voir arrondir ses bras souples et blancs comme pour enlacer le coup rude et basané du barbare , le menacer, le prier encore, et, glacée de terreur, tomber à ses pieds, palpitante comme

la colombe sous la serre cruelle du vautour. Et ses larmes mélodieuses, ses énergiques protestations, ses lamentables cris, si vous les aviez entendus!... Pleure, pleure, pauvre Vénitienne! C'était bien la peine de quitter ta patrie et ton père et ta gloire pour ce monstre altéré de sang ! Ton heure est venue; le poignard est bien luisant, la nuit est bien sombre... Pauvre Vénitienne, il faut mourir! — Mourir! Elle fuyait, pâle, les yeux égarés, sublime... et, au moment où l'amour de la vie déployait dans toute sa vigueur la puissante énergie de ses moyens, au moment ou sa voix peignait l'âme de toute l'harmonie déchirante d » ses accents, elle s'arrêta, comme frappée d'une commotion électrique, le regard fixe, le cou tendu, immobile et froide comme une statue de marbre. — L'orchestre ne va pas, murmura-t-elle lentement, les lumières pâlissent; tout est muet autour de moi!... Oh! mon Dieu! s'écrie-t-elle avec désespoir, lui aussi! — Et sa main semblait indiquer une place où ses yeux se reposaient tristement. — Lui aussi il se tait! lui dont j'étais la vie! ajouta-t-elle d'une voix mystérieuse... Pourquoi donc?... Je brûlais: je m'élançai vers elle, je voulus l'attirer sur mon sein; mais à peine eus-je touché son vêtement qu'elle frissonna de la tête aux pieds, et ses traits peignirent une souffrance physique qui me glaça d'effroi. — Reste! oh! reste, m'écriai-je, Gina! j'ai tant souffert! Oh! viens! plus près encore, ma Gina, mon amour! Souffrances, tourments^ peines amères, un chant de ta voix a tout emporté!:.. Elle me regarda d'un air étonné; une de ses mains s'appuya sur son cœur, l'autre sur sou front, et elle eut l'air de chercher à se ressouvenir. — Oh! je te connais bien! dit-elle... Mon regard était étincelant , ma voix forte et brève; la terre fuyait sous mes pieds. Je voulus saisir Gina dans mes bras ; mais elle poussa un cri perçant, et, s'arrachant à mes étreintes, elle glissa comme une ombre à travers le feuillage. Je courus vainement sur ses pas; mais la lune n'éclairait plus, la nuit était noire.

eulefelb, Drucf unt SSerlag oon ^el^agen «Sr fflafing.

V'^""Aiinée.

CHOIX DE LITTLKATUIÎE,

lire

DES ilIEir.liKlKS AUTKIUS

TANT ANCIENS OLE MODERNES

par O, Ej, n, TTOMjrW, irof. et dr., et C. HCMÊLTZ, dr.

Vosiiita.

Par G. Saxd.

(Fi/i.)

Page 1