‹ Musée littéraireChapitre 128 sur 170 · LE DERNIER PAS · texte numérisé non relu

LE DERNIER PAS

A peine Angus Mac-Farlane eut-il touché la joue do marquis de Rio-Santo qu'il se rejeta violemment en arrière. Il y avait de l'horreur sur son visage, et ses yeux, vaguant dans le vide, devenaient égarés de plus en plus.

— Judas 1 Judas ! balbulia-t-il ; j'ai baisé mon frère sur la Joue...

Le marquis avait regagné la cheminée et agité une sonnette.

— Faites atteler sur-le-champ, dit-il au groom qui se présenta; — je veux mon tilbury et mon meilleurcheval.

Le valet sortit. — Quelques minutes après, Rio-Santo descendait le perron d'Irisb-Uouse, traînant littéralement le laird après lui.

Au bas du perron, il y avait un élégant tilbury attelé d'une jument dont lord John Tantivy fût devenu amoureux fou à la première vue.

Le nobleanimal piairait,durcissant sous son sabot la neige nouvellement tombée et relevant par brusques secousses sa nerveuse encolure.

— Montez, MacFarlane, dit Rio-Santo.

Le laird demeura immobile.

Le long de la grille du square, il se fit un mouvement lent et presque imperceptible parmi les hommes qui attendaient là depuis plus de trois heures. Ils se glissèrent doucement, suivant le trottoir adhérent à la grille et se trouvèrent bientôt en face du perron d'Irish-Uoïje.

Frank Perceval et Stephen, qui étaient postés plus loin, au delà du coin du petit parc de forme carrée qui tient le milieu du square, traversèrent la chaussée et gagnèrent le trottoir dépendant des maisons. Une fois là, ils s'avancèrent avec précaution vers le tilbury.

Rio-Santo, qui avait fait le tour de l'attelage pour donner une caresse. à sa jument favorite, revint en ce moment et reprit le bras du laird en disant :

— Allons, mon frère, allons

Mac-Farlane arracha brusquement son bras à l'étreinte du marquis et lit un pas en arrière.

— Non, non, non ! dit-il par trois fois. — Qu'importe la voix des rêves?...

Rio-Santo le regarda fixement.

— Qu'avez-vous donc, Angus? demanda-t-ilj le temps presse... Ne voulez- vous pas venir avec moi ?

— Je veux... mon frère ! oh I mon frère Fergus, ayez pitié de moi !... remontez ce perron... Rentrez!... rentrez bien vite... je vais tout vous dire... Si vous saviez 1...

Rio-Santo hésita un instant, — non point qu'il eût l'ombre d'une crainte pour lui-même, mais parce qu'il aimait Angus autant que jadis, et voulait savoir le motif de ce trouble extraordinaire. Mais un incident de ce genre ne pouvait l'arrêter longtemps. 11 consulta sa montre et mit le pied sur la marche du tilbury.

— Restez eu venez, mon frère, dit-il, à votre choix ; mais hâtez-vous de choisir; car mes minutes sont comptées.

Angus jeta un regard autour de soi à la dérobée et vit les formes noires avancer de tous côtés et se disposer, par une lente manœuvre, de façon à entourer le tilbury.

Il s'élança sur le marchepied après Rio-Santo.

— Ehbien'.oui, dit-il ; — partons... mais partons, vous dis-je!... Lancez votre cheval... au galop... plus vite que le galop !

Rio-Santo saisit les rênes, et levant la tête pour choisir la direction, il aperçut pour la première fois deux ou trois hommes au beau milieu de la chaussée.

Alors il eut une vague idée de soupçon.

— Mais allez donc, frère, au nom de Dieu! criait Angus, dont l'émotion semblait croiire.

Le marquis avait eu le temps de jeter autour de lui un regard circulaire.

Il avait vu à droite, à gauche, sur la chaussée, sur les trottoirs, partout enfin, des hommes disséminés qui semblaient attendre.

— Voilà qui est étrange, murmura-t-il.

— Oh! mais allez donc, mon frère!... dit Angus, dont tous les membres tremblaient.

RioSanto releva les yeux sur lui et vit ses traits décomposés exprimer le paroxysme d'une horrible angoisse.

— Milord, milord, dit en ce moment un groom en descendant précipitamment les marches du perron ; — ces hommes qui entoureutde loin Votre Seigneurie sont armés; j'en suis sûr... j'ai vu...

— Oui ! oui ! interrompit Angus ; — passez-leur sur le corps, mon frère... votre cheval est-il bon?...

Rio-Santo mesura d'un regard rapide le terrain'à parcourir et les intervalles laissés libres par ceux qu'on lui désignait comme des ennemis.

— Clary, ma belle Clary ! dit-il doucement.

La jument raidit ses jarrets, releva le col et ramena ses oreilles attentives.

— Clary! balbutia le laird en mettant sa main sur son cœur qui défaillait.

Rio-Santo tendit les rênes et reprit à demi voix:

— Hop ! Clary ! hop ! ma belle !

La jument partit ellluurant la neige.

— Clary! Clary I répéta le laird. — Ah! ah! Clary!... J'avais oublié... Qu'as-tu fait de Clary, Fergus O'Breane?

Il s'était levé, et arrachant les rênes des mains du marquis il les tira de toute sa force cl au point de faire reculer le tilbury déjà lancé au galop jusque sous le perron d'irish- Ilouse.

Les hommes apostés par Stephen et Frank, ainsi que le»

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