DEUXIÈME ÉDITION
On a affirmé à l'autenr de cet ouvrage qu'il était absolument né; ssaire de consacrer spérialemeiii (,nclques lignes d'averiisseni>'ni,de préfaie.ou dinirod cion ù cette seconde édition. Il a eu beau représenter que les quatre oa cinq malencontreuses pages vide? qui escortaient la première édition, et dont le lil^raire s'est obstiné à déparer celle-ci, lui avaient déj':i at'iré les anatl<Èmeà-ll'' •'"" '^•' "O^ èciiv<ins les plus honorables et les plus djplingnôs (1), lequel l'waii accusé de preiidfe le ton ai^-doux de 1 illust'C Jedediah Cieishbolliam, piaîlre d'é o|e et ^airislain de l| parojsse de GandercleugK ;' fl a eu beau allé!*ner que ce bitMaiit et judicieiix (riiiiiiie, de sévère pour la faute, dcvindra t sans doute impitoyable pour la récidive; et présenter, en un mot, un foule d'à 'très raisons non moins bonnes pour se dispen-er d'y tomber, il parait qu'on lui rn a oppo'é d'^ meilleures, puisque le voiii maintenant écrivan' une seconde Unifaiie, a^rès s'élr,' tant repenti d'avoir écrit la première. Au moment d'exécuter cctie détermination hardie, il conçut d'abord la pensée de placer en tête de ci tti seconJe éJiiion Cr dont il n'avait pas osé (harger la f.remière, tavoir, quelques vues générales et parliculières sur le roman. Mé lilaiit ce petit traMé litté ; ire et cidiciique, Il était cn:;f're dai s cette mystérieuse ivie^se de la compOMiion, instant bien co rt, où l'auteur, croyant saisir une idéale perfection qu'il n'atteindra pas, est iniimemen' rsvi de son ouvrage ù faire; il était, disons-nous, dans cet:e Iicufi-; |}'f>tast» iuléi'i<tu!e, où le li.tva 1 f^t un dilice, cù h ( ossession S' crête de ij muse sembbi bien phn> douce qu» l wlatiuale poursuite do la gloire; lorsqu'un de sis amis les jilvs sa g s est venu l'arracher brusquement ù celle posse&sioii, :^ çei,^ exiase, ^ c^\\e ivresse, en lui assurant qii^' plusieur,s hommes de lettres très hautE, tiès populaires et très puis- ans, trouvaient la (iissertalinn i;m il {iréi arait tout » fait mécliante, insipi(la et faitiieuse ; que le dunl >u eux aposioli<l de la ciit qi'e dOBt ils se soir char,;cs danr. diverses f utiles publique;», leur imposant le de.oir ^éni'ule d^ [puis.'ivrii impiu y^blement le iiiOiistre du romantisme el d-i uiauv^is gvùt;,il^ s'qcci^pai ni, dans 'e moineni méiu^^de rcd ger jouj' i.eriain& jcmrnaux impatiaux et éciaiiés, ut4@uit.qua cQDseieiiç eustet, raisonnée >. t sui tout piijiiante (ic la susdilti dissevlaiiou future. A. ce tirnbl: avis, le p^uvr^s auteur
O'jstupuit, stcteruntque comte, et vox fouàbus /lasil ;
c'i st-à dire qu'il n'a trouvé d'autre expédient que d* laister dan-i les, 'ii^b; s, d'où il se piéparail ù la tir r, cette dissorat'uin , vierge non encor née, «oramn parle jcan-baptiste Rousseau, sur laquelU- groi dait une si juste et si vM,le càliqu '.Son ami lui conseiil. d-' la remplacer tout sinip ement d'une reaiiièi*! lïavant propos des éditeurs, dans lei|uel il pourrait se faire, dire très décemment, par ces messieurs, t'Ute^ les douieirs qui chai oui lent si voluptueusement l'ûieille d'un auteur ; i lui en présenta même pLsieurs modèles empruntés à quelques ouvrages très en faveur, les uns comiiK nçant par ces n ots : Le succès immeme et populaire de cet ouvrage, etc.; les autrrS par ceux ci : La célébrité europécnrte que vient d'acqwrir ce rom'in, etc.; o : : Il est maintenant super jlu de louer ce livre, puisque la voix universelle déclare iuutes les louanges fort au-dessousdesonntérite,etc,
(i) M. C. Nodier, ^otidienue du 12 mars.
HAN D ISLAÎTOB. -^ PREFACE.
; Qiioiriue ers divers<»6 fortriu'es »• «lire «lu dis ret conseiller , ne fu-'Sen pas t>ana quelque xertu (eaîaiive, l'auleur de Cri livre mse seniil pas aisezd'hiiDiililé tl (j'iudiQtreiice pat< rorlle l'Our exposer ^on euvr^^e âu dé-eiicljaiiieiiieot el à IVx gen'C du lec.tfur q^i aiiraic vu ces niïKiilliqUfS jtpolo^iïs, Bi B'^sez dVffroiii-rio pour iinitur ces ba'jtdins <i^s <<>ires,qiii munirent, cuiiiiiiâ ap^àl ù la unriosilé du pu- |>ljc, un «roe«di e peint Mir tinx toile, derrière ia>|uelle, •(très a oir payé-ii oe trouve ^u'np ii^zanl. Il reji-la donc l'idée d'eiitc ner ses propres louauiiCi par la boui he comp'aisa te de nii'iSTurs ses éditeurs. So t ami lui suggéra alors de doiiutr pour passeport à son viUia brigaid is'andais quelque rliose qui pût le mettre :'i la mode el le la re sytni^aihiser avec le hiicle, fOil plaisanlei les Gués contre Its marquises, soH °mer4 ««rc^^nies loiitia les piètres, soit in^niiu^es allusions contre les n^Ji ';-, ks capucii<<>, et autres niiMislres du l'ordre so.; al. L' «leur nVùl pas raitux deiiiaiidé; niais il ne lui seixbla't p.'S, ù viai di e, que les marquises et les i apucius eus.>'nl un rapport trèâdiiect (kvec l'ouvrage qu'il pulilie. Il eût i>u, à la vérité, ciaitruntAr d'auires couleurs .sur la môme paleiie, et leter ici ((ue qucs bonn»'s pages bien phiiaiiiliro|)ii|ues, dans lesquelles, — en côioyaut toutefois av^c pn den. e un liane dangeriniN, <aclié sous les n'ers de la philosophie, qu'on nomme le baiiu du tribunal correctionnel, — il eût a>aneé. (me'uVflS.-U'ies de res vériés découv, ries pa- nos sages pour la gloire de 1 homme et la conso.ation du nionraiil; savoir, que l'homme n'est qu'une brute, que l'âme n'est qn un peu de gaz pluS' u moins dei se,et u^e Dieu n'tst riei ; mais il a pensé que ces vérités incontestables étaient déjà bien irivia es tt bien usées, et qu'il ajouterait à peine une goutte d'eau à ce déluge de morales raisonnables, de religions athées, de miximes, de doctrines, de pri lipe-. <iui nous inondent poiir noire bonneur flepuis trente ans, d'une si proili;ieuse façon, qu'on pourrait,— s'il n'y avait irrévérence,— leur appliquer les vers de Régnier sur une averse :
Des nuages en eau tombait un tel degoust, Que les chiens altérés pouvoient boire debout.
Du reste, ces hautes matièri^s ne se ratai baient pas encore très visiblmient au snj t d cet ouvrage, et il eùi été fort ( rabarrassé de iroiiVtT un" liaison qui 1 y coiidui>ii, quoique l'art lies Iran it.OuS soiC singulière uent ^implilié depuis que tant de grands hommes o;it trouvé le secret de passer sans secousse d'une échoppe dans un pa ais, et d'échanger sans disparate le bonnet Ae police contre la couronne civique.
Reconnaissant donc qu'il ne ssunil trouver dans son talent ni d'i.s sa science, par ses ailes ou par son bec, comme dit l'ingénieuse poésie des Arab. s, une pr< face i tére.ssante pour les lecteurs, l'auteur d.; ceci s'est déterminé à ne leur offrir qu'un lécit ^'ravi et naïf d.s améliorjlioiis apportées à tUie se, on le édition.
Il les prévint; Ta d'abor! que ce mot, seconde édition, est ici assez impropre, et que le titre île première tdiiion est réeVeinent ce ni qui convient àcet'e réimpression, a. len lu que les quatre lia>ses i.i ^;ales de papier gr sûire mamlé de noir et de blanc, da. s lesquelles le public iii 'ulgoiit a bi n vou'u voir jiisiiu'îci le^ qua.re vo uines de Uan d'Islande, avaient été e'I ment déshonorées d'incong'unés typcgra- I phiques par un imprimeur barbare, que le déplorable auteur.en p ircour int sa méconnaissable production était n essamment livré au supplie; d'un (ère auquel ou rendrait son enfant mutilé et tatoué par la main d'un Iroquois du lac Ontario.
Ici, l'esdavage du suicide en remplaçait l'usage ; ailleurs,
le wanœuvre-lypogra he doi<nilt à un lier» une toIx qui appanrnait jtuu <ù/»;plus loin il (tait h la Hiontagne du Dofie Fidd 1580 pia$. pour lui atiribu. r despiet/i.ou lersque les pêi;heur8 norvégiens s'attendaient à amarrer dans des criqws, il poussait leur barque sur des 6ri(/u*«. Pour ue pas fatiguer le lecteiu-, l'auteur pusse seus silence tout ce que sa mémoire ulcéréd lui rappelle d'outrages de ce geure :
Manet alto tu pectore vulnia.
Il lui suffira de dire qu'il n'est pas d'imsge grotesque, de sens baroque, de pensée absurde, de figure incohérente, d'hiéroglyphe burl^siiue, que l'ignorance in 'ustrieu*ienieTit stupidedeceprotelogogriphiquene lui ait fait exiirimer. Hélas! (juiconque a fait imprimer douze. lignes dans si vie, ne fût-ce qu'une lettre de maiia^'e ou d'enterrement, sentir* l'amertume proloude d'une pareille douleur!
C'est donc avec le soin le plus scrupuleux qu'ont été feVues les l'prenves de celle nouvelle publication, et maintenant l'auteur ose croire, ainsi qu'un ou deux amis Intihies, q\le ce roman restauré est digne de ftgufer parmi ces sptfndldés écrits m présence desquels les ome étoiles se prosternent, comme devant la lune kt le soleil [{). 'ii.ir ■ • ci. . .
Si messieurs les journalistes l'acctisertt dé ti'à^lV'tlîgfJfit decorrecMons, il prendra la liberté dé leur envoyer leSi'ilt'ébves, noircies par un minutieux labeur, de ce livre régén 'ré; car on p'étend qu'il y a parmi ces messieil^s plus d'un Thomas l'incré ule.
Du reste, le lecteur béni'vole pourra remarquer qu'on a rectiiié plusieurs dates, ajouté quelques notes historiques, surtout enrichi un ou deux chapitres d'épigraphes nouvelles ; en un mot, il trouvera à chatiuc page des changemens dont l'importance extrême a été mesurée sur celle même de l'ouvrage.
Un impertinent conseiller désirait qu'il mît au bas des feuillets la traduction de toutes les phrases latines que le docte Spiagudry sème dans cet ouvrage, pour rintelligence, — ajoutait ce quidam, — de ceux de messieurs les maçons, chaudronniers ou perruquiers qui rédigent certains journaux où pourrait être jugé par hasard Ean d'Islande. On pense avec quelle indignation l'auteur a reçu cet insidieux avis. Il a instamment prié le mauvais plaisant d'apprendre que tous les journalistes, indistinctement, sont des soleils d'uibanité, de savoir et de bonne foi, et de ne pas lui taire l'injure de croire qu'il fût du nombre de ces citoyens ingrats, toujours prêts à adresser aux dictateurs du goût et du génie ce méchant vers d'un vieux poète :
Tenez-vous «ans vos peaux et ne jugez personne ;
que pour lui, enfin, il était loin de penser que la peau du lion ne fût pas la vérilale peau de ces populaires seigneurs. Quelqu'un l'exhortait encore,— car il doit tout dire ingénument à ses lecteurs, — à placer son nom sur le titre de ce roman, jus(|u'ici enfant abandonné d'un père inconnu. Il faut avouer qu outre l'agrénieni devoir les sept ou huit caractères romains qui fornrent ce qu'on appelle son nom, ressortir en belles lettres noires sur de beau papier blanc, il y a bien un certaiji cliarme à le fiire briller isolément sur le dos de la couverture iinpri»:ée, comme si l'ouvrage qu'il revêt, loio d'être le s;ul monument du génie de l'aut ur, n'était que l'une des colonnes du temple imposant où doit s'élever un jour son immoitalité, qu un mince échantillon de son talent caché et de sa gloire inédite. Cela prouve qu'on a au moins
(1 Alcoran.
VICTOR BOGO.
l'intention d'être un jour un écrivain illustre et considérable. 11 a fallu, pour triompher de cette tentation nouvelle, toute la crainte ou'a éprouvée l'auteur de ne pouvoir percer la foule de ces noircisseurs de papier, lesquels, même en rompant l'anonyme, gardent toujours Yincognito.
Quant i) l'observation qui» plusieurs amateurs d'oreille délicate lui ont soumise louchant la rudesse sauvage de ses noms norwégiens, il la trouve tout-à-fait tondiJe-, aussi se propose-t-il, dès qu'il sera nommé membre de la société royale de Stockholm ou de l'académie de Bergben, d'inviter messieurs les Norwégiens à changer de langue, attendu que le vilain jargon dent ils ont la bizarrerie de se servir, blesse le tympan de nos Parisiennes, et que leurs noms biscornus, aussi raboteux que leurs rochers, produisent sur la langue sensible qui les prononce, l'effet que ferait sans doute leur huile d'ours et leur pain d'écorce sur les houppes nerveuses et sessitives de notre palais.
L lui reste à remercier les huit eu dix personnes qui ont eu la bonté de lire son ouvrage en entier, comme le constate le succès vraiment prodigieux qu'il a obtenu : il témoigne égalsment toute sa gratitude à celles de ses jol'es lectrices qui, lui assure-t-on, ont bien voulu se faire d'après son livre un certain idéal de l'auteur de. Ban d'Islande; il est iaH- Diment flatté qu'elles veuillent bien lui accorder des cheveux rotmes, une barbe crépue et des yeux hagards^ il est confus
qu'ellesjdaignent lui faire l'honneur de croire qu'il ne coupe jamais ses ongles; mais il les supplie à genoux d'être bien convaincues qu'il ne pousse pas encore la férocité jusqu'à dévorer de petits enfans vivans-, du reste, tous ces faits seront tixés lorsque sa renommée sera montée jusqu'au niveau de celle des auteurs de LolotteetFanfan ou de Monsieur Botte, hommes transcendans, jumeaux de génie et de goût, Arcades ambo; et qu'on placera en tête de ses oeuvres son portrait, tcrribiles visu forma, et sa biographie, domestica fada.
Il allait clore celte trop longue note, lorsque son libraire, au moment d'envoyer l'ouvrage aux journaux, est venu lui deman<ler pour eux quelques petits articles de complaisance sur son propre ouvrage, ajoutant, pour dissiper tous les scrupules de l'auteur, que son écriture ne serait pas compromise, et qu'il les recopierait lui-même. Ce dernier trait lui a semblé touchant. Comme il parait qu'en ce siècle tout lumineux chacun se fait un devoir d'éclairer son prochain sur ses qualités et perfections personnelles, chose dont nul n'est mieux instruit que leur propriétaire-, cemme, d'ailleurs, cette dernière tentation est asses forte, l'auteur croit, danc le cas où il y succomberait, devoir prévenir le public de ne jamais croire qu'à demi tout ce que les journaux lui diront de son Ouvrage.
Avril, 1823.
IIAN D'ISLANDE.
L'avcz-vous vu ? qui esl-ce qui l'a vu î Ce B'est pas moi. Qui donc? Jo n'en sais rien.
Sterne, Jristram ShoHdy.
— Voilà Où conduit l'amour, voisin Niels, cette pauvre Gulh Sterseo ne serait point là étendue sur cette grande pierre ooire, comme une étoile de mer oubliée par la marée, si elle n'avait jamais songé qu'à reclouer la barque ou à raccommoder les lilets de son père, cotre vieux camarade. Que saint Uïulph le pêcheur le console dans soh affliction!
— Et son fiancé, reprit une voix aiguë et tremblotante, Gill Sladt, ce beau jeune homme que vous voyez tout à côté d'elle, n'y serait point, si, au lieu de faire l'amour à Gutb et de chercher fortune dans ces maudites mines de Roeraas, il avait passé sa jeunesse à balancer le berceau de son jeune frère aux poutres enfumées de sa chaumière.
Le voisin Niels, à qui s'adressait le premier interlocuteur, interrompit : — Votre mémoire vieillit avec vous, mère Olly; Gill n'a jamais eu de frère, et c'est en cela que la douleur de la pauvre veuve Stadtdoit être plus amère, car sa cabane eti maintenant tout-à-fait déserte ; si elle veut regarder le ciel pour se consoler, elle trouvera entre ses yeux et le ciel son vieux toit, où pend encore le berceau vide de son enfant, devenu grand jenne homme, et mort.
— Pauvre mèrel reprit la vieille Oily, car pour le jeune komme, c'est sa faute; pourquoi se faire mineur ;i Rœraas?
— Je crois en effet, dit Niels, que ces infernales mines nous prennent un bomme par asealin de cuivre i|u'elles nous donnent. Qu'en pensei-vous, compère Braall?
— Les mineurs sont des fous, repartit le pêcheur. Pour vivre, le poisson ne doit pas sortir de l'eau, l'homme ne doit pas entrer en terre.
— Mais, demanda un jeune homme dans la foule, si le travail des mines était nécessaire à Gill Stadt pour obtenir safian<;ée?...
— Il ne faut jamais exposer sa vie, interrompit Olly, pour des affections qoi sont loin de la valoir et de la remplir. Le beau lit de noces en effet que Gill a gagné pour sa Guth.
— Cette jeune femme, demanda un autre curieux, s'est donc noyée en désespoir de la mort de ce jeune homme ?
— Qui dit cela? s'écria d'une voix forte un soldat qui venait de fendre la presse. Cette tille, que je connais bien, était
en effet fiaBcée à un jeune mineur écrasé dernièrement par un éclat de rocher dans les galeries souterraines de Siorwaadsgrube, près Rœraas ; mais elle était aussi la maîtresse d'un de mes camarades; et comme avanthier elle voulut s'introduire à Muni kholm furtivement pour y célébrer avec son amant la mort de son fiaucé, la barque qui la portait chavira sur an écueil, et elle s'est noyée.
Da bruit confus de voix s'éleva. — Impossible, seigneur soldat I triaient les vieilles femmes; les jeunes se taisaient, et le voisin Niels rappelait malignement au pécheur Braa'l, .«a grave sentence : » Voilà où conduit l'amour I •
Le militaire allait se ficher sérieusement contre ses con tradicteurs femelles; il les avait déjà appelées t-iW/te sorcières de la grotte de Quiragoth, et elles n'étaient pas disjjosées à endurer patiemment une si grave insulte, quand une voix aigre et impérieuse, triai.t : Paix, paix, radoteuses! vint mettre fin au débat. Tout se tut, comme lorsque le cri subit d'un coq s'élève parmi le glapissement des poules.
Avant de raconter le reste de la scène, il n'est peat-clro pas inutile de décrire le lieu où elle se passait; c'était, — le lecteur l'a sans doute déjà deviné, — dans un de ces édilicp» lugubres que la pitié publique et la prévoyance sociale consacrent aux cadavres inconnus, dernier asile de morts qui l:i plupart ont vécu malheureux; où se pressent le curieux indifférent, l'obserk-ateur morose ou bienveillant, et souvenl des amis, des parens éplorés, à qui une longue et iiisuiipi.rtable inquiétude n'a plus laissé qu'une lamentable espérance. A l'époque déjà loin de nous, et dans le pays peu civilisé oii j'ai transporté mon lecteur, on n'avait point encore imajjmé, comme dans nos villes de bone et d'or, de faire de ces li-ux de dépôt des monumens ingénieusement sinistres et élégamment funèbres. Le jour n'y descendait pas, à iravfrs une ouverture de forme tumulaire, le long d'une voûte ariist- mont sculptée, sur des espèces de couches où l'on semble avoir voulu laisser aux morts quelques-unes des commoriitis de la vie, et où l'oreiller est marqué comme pour le sommeil. -Si la porte du gardien s'entr'euvrait, l'œil, fatigué i ar des cadavres nus et hideux, n'avait pas, comme aujourd'hui, le plaisir de se reposer sur des meubles élégans et des en'ans Joyeux. La mort était là dans toute sa laideur, dars toute son horreur ; et l'on n'avait point encore essayé de parer son squelette décharné de pompons et de rubans.
La salle où se trouvaient nos interlocuteurs était spai ieuse et obscure, ce qui la faisait paraître plus spacieuse encore; elle ne recevait de jour que par la porte carrée et basse (|ui s'ouvrait sur le port deDrontheim.et une ouverture gros-
Mt
VICTOR HUGO
«ièrement pratiqui*e dans le |)'afon<1, d'rù une lumière I lanche f t terne tombait avec la p uie, la prPle ou la neige, sekn le temps, sur les cadavres comhés directem' nt au dessous. Cette fâlle ^lait divisée dans sa largeur par une balustrade de fer à hauteur d'appui. Le public p^uétrail dans la première partie par la porte carrée; on voyait dans la siccnde six longues dalles de granit noir, disposées de front et parallèlement. Une peli'e pf^re latéra e f rvail, dans chaque section, d'entrée au gardien et à son aide, dont 1- logement rempliS5a t les derrières de l'édilice, adoss- ù la nier. Le mineur et sa (lancée oc upaienl deux des lits de graijit : à d»con'posilion s'annonçait lians le rorpi'fle ia |luiie liile |)ar les larges taches bleues f t pùurprëe- qui cuuraltDl le long de ses membres sur la place Ses vaisseaux s aigUins.'ie» (riils de Gill paraissaient durs (t jombre;; msis son cad-ivreétait si horrib émeut mutilé, qu'il était impossiMe de juger si sa beauté était aussi réelle ([ue le disait la vieille» Oliy.
C'est devant ces le tes défigurés qu'avait commen'é, au milieu de la fou'e muette, la conversation dot'l nuus avons été le fidè'e interprète.
Un grand homme, sec et vieux, assis les brns croisés cl là téie penchée sur un débris d'es a"e'ln dans le coin le p us noir de la salle, n'a>ait paru y prêter aucune aitevtiiMi jusqu'.iu moment où il se leva subi, ement eu criant: Paix, paix, radoteuse! et vint ."^aisir le bras du soldat.
Tout le moi.de se tut : le soldat sereto-in a et B"riil d'; n brusque éc at «le rirr à la vue de son sii gulier int rn pleur, dont le visage hâve, les cheveux rares et f aies, b s longs doigts et k: coDijilet accoutrement i;e cuir de renne, justifiaient amplement, un accueil ;lU^si gai. Cepcn aut un murmure s'élevait dans la fuule des Irmm s, un mouiei t iiilçrdiies : — C'est le gardien du Spladgcst il). — Cet iiiferu.l concierge des morts! — Ce dia oliqne Spiaguiryl — Ce maudit sorcier...
— Paix, radoteuses, paix! si c'est ^ujOHrd■hui jour de sabbat, Làiez-vous d'aller retrouver vos balais; autrement ils s'envoleront tout seuls. Laissez eu paix ce respectable descendant du dieu Thnr.
Puis Spiagudry, b'cflo çantde faire unegri nace gracieuse, adressa 1j parole tu soldat :
— Vous disiez, mon iprave, que cel'e misérable femme
— Le viruxilrôle' nuirmura OUy; t'Ui, nous sonifliespotir iPi de rtiisérables femmes, | aice qne nos corps, s'ils tonibéilt en sts grill'es, iieluj rapnoricnl a la taxe que trente ascalins, ta: dis ([Li'il en reçoit quataïUe po.ir la iB'éch^ulé Catii^^sc d'iii liO.'iinie.
— l?ieiice,, vieilles! répéta Spi'gudty. En vérilé, ces litles du diable son tc'tmnie leurs cha- •icles;lorsltu^•lI•.'Ss'éche^u!- ^^ul, il laiil qu'illesdiai:t ni; dilt's-n:oi, vt.u;<, mon Vi-ill^nt roii e l'épéc, voue tamaridc, doni celte Guih éiait U maîtresse, va sans doute se tuer du dcsesiOir ''e l'avoir perdue?...
Ici éclala l'i Nplosion loiigfnips comprimée.
— Entendez-vous le n.icréji t, le vieux p.iïen? crièrent vingt voix aigres et discordantes; il voudrait v^irun vivant de nmins, à cause des quarante ascalins que lui rapporte un mort.
— Et quanice'a serait? reprit Ij coi cierge du Spîadgest, no're gra ieux roi et maître Chiisiiern V, qne saii l Uos- IM'C béiiiise, ne se déclaie-t-U pas le \ rolfctenr né de idits les ouvriers des mines, afin, ioi^qu'ils meuiei^t; d'ttu-.chir 8011 trésor roval de leurs chétives dépo illes?
— C'est faire berucoup (t'hunneur au r i^ ré,Iiqiia le pé-, clieur Braai.que de com(;arer le tr^çnr royal iu to|frc-rortde Vôtre charnier, et lui à vous, \oi>ià Spiàgndry.
— 'Voisin I (lit l'î conrierge,chiiiiiiéde tanidefami'iatifj!/, votre voisin! dites plutôt votre Iiôte, ciif il so i uur/ai bii-ii faire que quelque jour, ni'in i lier citoyen fle la bànju •, je \o de (lierre.
\oits pré asse puur une hujiaine dejour&u^tleme.ssu lils
|U', je lix l||s
Au reste, ajouta-t-il en riant, si je padaig de la niorf ^c ce soldat, c'était simplement pour *oir se perpétuer 1 usage
'1) Nom do la mor^uodo Oror^tlicim
du suicide dans les grandes et tragiques passions que ces dames ont cuniunic d iirspi>er.
— Eh bien! grand cs^'avre gardien de cadavres, dit le militaire, où en veiix-tu donc venir avec, la g.imae aimable qui ressemble si bien au dernier éclat de rire d'un pendu?
— A. merveille, mm vailanil répondit Spi^gudry, j'ai toujours pensé qu'il y avait plus de facultés sidriiuelles sous . le ca-que du gendarme Tliur'i, qui v inquil le diable avec le' Sf bre et la langue, que sous la v itre de l'é\èqne Is!eit, qui a fait ri'isloire dislande, ou sous le bo' net larrê du prcfes- ^pdf Siœoning, (lyi a décr [ noire i;alliédraie. i
— Bn ce cas, si itî m'en crois, Won vieux sac de cuir, tu " lais-eras là les .m venus du cbarnief, et lu iras te vendre aa cabiiirf dp cuiosiiés du \ice-roi, à Berr;l:eD. Je te jure, par sani Belplié^or, i\H'< n y paie au i oids de l'or les animaux rares; niais, dis, qucvenx-iu de moi?
— Quand les corps qu'on nous ap orte ont été trouvés dans l'eau, n 'US sonunes obli-és de (éder la moitié de !a taxe aux pè- licnrs Je V)U ais donc vous prier, ilh.stre liériticr du gendarnie Thnrn, i!'en^;ager votre infortuné eamarade i"! ne pni t se iicycr, ei à < lioisir qi.elqno autre g'Ure de nio i; la chose doit lui êtreii d Iferente.et •! ne voudrait pas faire tort en mourant au malheureux ciiré.ien quidonni ra l'hosiiiialiié ù son cadavre, si toutefois la perte de Guih le pousse à ce; acte de d scspoir.
— C'est ce qui vous trom. e, mon charitable et hospitalier (On ierge, m.);i camar,:dc n'aura point lasaiisl clion (.'être reçu dans vot^ e appétissante iuiie< ge à ; ix lit: . Croyez-vous q l'il ne se-oil p-.s dr;;\ consjJé avte'une au:re valksrie de la m ri c! cel e-là? Il y a, par ma barbe, biai longtemps qu'il était las de votre Giilh.
... 4 iMs mots, l'orage que Spiagudry avait un moment détourn'î sur sa lùie, levint fondre plus terrihla que jamais sur le m«ltJi!i:<jiiirryxsold:)i.
— Coii ment! misciable drôle, criaient le; vieilles, c'est ainsi (|: e \0U3 I Olis (jubiiez! ni.iis aimez donc maintenant Cet yaurJcj-s-jl).! /,
t'.'i jcune.^ ^"S taisaient encore ; quelques-unes même trovvaiei.t, bi^-.i n)al^|c ciîes, que ce biauvais sujet avait assez bonue m u '.'.,
— Oii ! oh! dit le soldat, est-ce donc une ré| étilion du sabbai ? le t-uii,iliie ie. Beliéhuili est bien ellroyable s'il est condamne à CLiiu^io tic p leiis chubu^ uuc fois par seiiiane!
On ne sait cyniF^Bii; (cUo i ouve'le bourrasque se serait passée, si ■ n ce mo:: n; Val cplion générale n'eût été entieri nient absorléc par un bruit venu du dehors. La rumeur s'accrut p ogi cssiveni'-nl, et liienlôt un cssaipi de peins g.trçons lenii nus, ciianlcl courant aplûurd'uu<j civière voilée él poriée i>ar det.x buiiimcs, entra iuaiul,<^ei^cii|^ul dans le Spladgest.
— D Où vient cel a? ,icmanda le concierge aux porteurs.
— Des giè.e-id'Uichtal.
— Oi^lypigap ! cna Spiag .dry.
Une des iKiries !aiéia;ts s'oa>:it, un p.çlit licmme de ra.'e laio ne, \èlu d'Mu.r, sepèsitla, (|l .«-ijjne îjlux porl.ursde le .suivre; Spiag dry les accoinpagiig, et la p. rte ^e rcfoinia iva t que l,i muiiiiude (ur eu:e cflt o i le l mps d deuner,à la 1 ngu' ur du cor; s ; oso sur 1 ; ejvi^re, sip'éiait yn liommc ou une fenimi'. , ,' ■ , ,i
( lesijeio.cupait encore loutesJ|escôiJçr'(iires,!qHandSpiugudry cl son aidi; rcpari rent dj(i6 là sccùjlj|o.^a le, punant un c. lavre d honime, qu'ils déposeront sur V.uiie.des caui hes de granit. ,^|^
— Il y a lorgtcmps que jen'avîistonij'^'' »usfi beaux Ii?. liils, dit Oglypiglai»; i^'is, hn. hai';llalé,ti cl se bauss.tnt slir la ointe di s jiieds, il accrocha au- 'e sus du mon uu élé- ,gai,t uHiforiiie du capitaine. La léicdu cq^vf-n c'pit déligurée ft esaulicsmembr.s couv rli di; Àang; l' lOiidergc l'arfusa plusieurs fois avec un \jeu)t f^eaii ù d' mi brjsé-
— Par saint pe'zét uth! cria il' soM-t, c'c^t un 9flicier de m u l'c^iu.ent; voyoï.s: suiaii cd le Capitaine Dollar.... de dou inr c'avoir peri'ii son oU' le? Bab! il liérile-— Le laron Il,!i dn i r? il a ri',](ic Imr st terre au eu, niais demaiu il
HAN D ISLANDE
MS
(iilliii in if .1 j
rppapncra avpc le rliâteau de son adversaire. — Serat-cele C8|/il8ine Lorry, dOBi Ifi ( hit'ii s'i'st iioyi'? ou lu iri'sorier Sluiick, doni la f nime esl infidiie? — Mais, vrainiei t, je ne vois point dans tout cela de motif l'our se fuire sautir la wrvel'e.
La fouie croissait àclia<|ue instant. En ce momen: un jeune homme i|ui passait sur h port, vovani ceil>' affluence 'le Hfluple, descendit de rh< val, ivniii la lirl'le aux mainsdu dom»8iii)U(' (|ui le su|v;iii, ex en'ra dan» le S|) a ^^;e^t. Il é ait «élu d'.in aiirp'e lialiii do voyage, armé d'un sal)reet -nveloppé d'un large nimtea i vet i ; i:ne p urne noire, aitschée à sontiupeau par une bumle de diaina^ s, retombait sur sa nolde figure et se balar çait sur son front ^:evé, ombrag*' de longs (lievpux d'âlains; s. s boliines; et ses éperons, souillés de bo le, annonçùent qu'il venait de loin.
Lors(|u'il entra, ui homme l'etil et trapu, enveloppé comme lui d'un manteau, et cacharitses mains sous deseanis énormes, répondait au soMat :
— Et (|ui vous dit qu'il s'est lue? Cet homme ne s'est pas plus f uicidé, j'en réponds, que le toit de votre cath>idrale ne s'fst incendié de lui même.
Comme la bisaiguê lait deux blessures, celte phrase fit naître deux réponses.
— No T •• caihédrale! dit N-e's, on la couvre maintenant en cuivri'. Geste» mi érable Hjii qui, dit on, y amis le feu, pour faire Iraviiller les minci rs, parmi bsquels se trouvait son pro Pjté Gi 1 Shidt. que vous viyi'z ici.
— Comment dialib'l s'écria t de son côié le soldat, m'oser soutenir à moi, second ^rquebus er de 1 1 garniïon deMuackholin, que ret homme là ne s'est pas b ùlé la cervelle!
— Ci't homme est raort assassin?, reprit froidiinent le petit homme.
— Mais éi-oiitez donc l'oracle ! '^'a, tes petits yeux gris ne voient pas plus clair que les mains sous les gros g^uls dont tu les (Oiivn s au milieu de l'éié.
Un éclair brilla dans les yeux du petit homme : — So'dat ! prié Ion pntron que ces mains-là ne laissent pas un jour leur empreinte sur t^n visage.-
— Ho! sortons! cria \^ soldat enflammé, de colèr?. Puis, s'arrêlant tout à-coup :N,iu, dit il, car il ne faut point parler de d e deva t des morts.
Le petit boramo grommela quelques mots dans une langue étrangère, et di-parut.
Une voix s'éleva : — C'est aux grèves d'Drchtal qu'on l'a trouvé.
— Aux grAvesd'Urcbtal? dit le soldat; le eapilaine Dispolseo a dil y «lébarquer ce malm, venant de Copei bague.
—Le capitaine Dispolsen n'est point encore arrivé à Munckholm, dil une aune voix.
— On dil que Han d'Islani!e erre actuellemei^t sur cfs péages, reprit un qualrièm>'.
— En ce cas il e.\l possible que cet homm\sûil 1'^ ciidtaii'e, dit le solda', si Han est le uicuriri r; car chacun tai' que 1 Is'and:iis assassi e d'une nvanièrr si diabolique, que S'S viciimes ont souvent l'apparence de suicides.
— Qu-1 homme est-c donc que ce Ilan? demaiida-t-on.
— C'e-t un géant, dit I'uh.
— C'est un niin, dil l'autre.
— Per.-onne ne l'a donc vu? reprit une voix.
— Ceux qui le voient poi.rla première fois le voient aussi pour h dernière.
— Chui ! dit la viei'leO ly ; i! n'y a, dil-on, que t'Ois personnes qui aient jamais écliangc-des («aroUs humaines a>ec lui : ce réjirouvé de Spiagudry, la veuve Stadt, 1 1... - mais il a eu malhi'iireuse vie et malheureuse mort,— c; pauvre Gill, que vous voyez ici. Chu !
— Chut! répMa l-on Je, toutes parts.
— Mainteiiani, s'écria lo't-à coup le soldat, je suissûrque c'est en edct le capiiaine Dispol-^c ; je reconnais la chaîne d'ac'er que noire prisonnier, le vieux Sehuniackcr, lui donna en don -^ son départ.
Le jeuii' homme à la plum". noire romp't le silence : — Vous êies siir que c'est le capital; e Dispolsen?
— Sur, parles mérites desaiulBeizéliuiLl dit leso.dat.
Le jeune homme sortit brusquement.
— Fais avancer une barque pour Munckholm, dit-il à son doni''slique.
— Mais, seigneur, et le g'néral?....
— Tu iui mèni ras les chrvanx. Tirai demain; f a's Je mon inaiire ou non? Allons, U' jour baisse ;Ue suis pressé^ une barque. ■ '.' ■
Le valet obéit et suivi! quelque temps des yeux son jeune aailre, qui s'eloiguail du rivage.
Je m'assiérai pns d« vous, tandis que vous raconterez quelque liisloire agréable pour tromper h temps. '
Matucrin, Bertram.
Le lectenr sait delà que nous somme»* h DroflDielm, l'une des quatre prim i pales villes de la Norwé?e, bien qu'elle ne fût pas la résidente dd vice roi. A répo(iiie où celte histoire se passe,— en 1699, — le royaume de Norwége était encore uni au Danemark et gouverné par des vice-rois, dont le séjour était Ber^ihen, cité plus grande, pins méridionale et plus belle que Pronlheim, en dépit du surnom de mauvais goût que lui donnait le célètire amiral Tromp.
Droniheim offre un aspect agréable lorsqu'on y arrive p»r le golfe auq- el cette ville donne son nom; le port assez large, quoique les vaisseaux n'y entrent pas aisément en toui temps, ne préseniait toutefois alors que l'tpparepce d'un long canal, bordé i\ droite de navires danois ei norwégiens, à gauche de navires étrangers, division prescrite par les ordonnances On voit dans le fond la ville assise sur une plaine bien cultivée, et surmontée par les hautes aiguilles de sa cathédrale. Cette église, un des plus beaux morceaux de l'archilcrture gothique, comme on peut en juger par le livre du professeur Shœnning, — si savamment cité par S|)ian'udry, — ipii la décrivit avant que de fréquens incemJies ne l'eussent ravagée, portait sur sa flèche principale la croix épiscapale, signe distinctif de la cathédrale de l'évéché luthérien de Droniheim Au-dessus de la vi le, on aperçoit dans un lointain bleuâtre les cimes blanches et grêles des monts de Kole, pareilles aux fleurons aigus d'une courorne antique.'
Au milieu du port, 5 une portée de canon du rivage, s'élève, sur une masse de rochers battus des flots, la solitaire forteresse de Munekiiolmy sombee prison qui renfermait alors un captif cél''bre par l'éclat de ses longues prospérités et de ses rapides disgrâces.
Schiimacker, né dans un rang obscur, avait été comblé des faveurs de son maitr, puis précipité du fauteuil de gr-indchanceli r de D.inf man k el de Norwége sur le banc des traîtres, puis traîné sur l'éi hafaud, el de là jeté par grAce ("ans un cachot isolé ù l'cxlrémilé des deux royaumes. Ses créatures l'avaient renv.Tsé, san* qu'il eût droit de crier à l'ingralilude. Pouvaitil se plaindre de voir so rriser sous s 'S pieds des échelons qu'il n'tvail placés si haut que pour s'élever lui •même P
Celui q li avait fondé la noblesse en na^emarek voyait, du fond de son exil les grands qu'il avait laits se parla;jer ses propres digiiit''5. Le comte d'AhleicM, son mortel ennemi, éiait son successeur tomme grand clianoetier; le général An-nsdorf tVisposait, comme grand maréch-il, des grades militaires; et 1 évéque Spollyson exerçait la charge d'inspecteur des universités. Le seul de s*s ennemis qui ne lui dût pas son élévation, était le comte Ulric Frédéric Guldeniew, (Ils naturel dn roi Frédéric III, vice-roi de Norwége; c'était le plus généreux de tous.
C'est vers le triste rocher de Munckholmque s'avançait assez lenienvMit la barque du jeune homme à la plume noire. Le soleil baissait rapidement derrière le châleiu-lort
VICTOR HDGO.
Isolé, dont la masse interceptait ses rayons, déjà si horizontaux que le paysan des collines lointaines et orientales de Larsynn pouvait voir se promener près de lui, sur les bruyères, l'ombre vague de la sentinelle placée sur le donjon le plus élevé de Munckliolm.
Ah I mon coeur'ne pouvait être plus sensiblement blessé!... Uh jeune homme sans mœurs... il a osé la regarder I ses regards souillaient sa pureté. Claudia! cette seule pensée me met hors de moi.
* Lessing.
— Andrew, allez dire que dans une demi-heure on sonne le couvre-feu. Sorsyll relèvera Duckness à la grande herse et Maldivius montera sur la plate-forme de la grosse tour. Qu'on veille attentivement du côté du donjon du Lion de SIesvig. Ne pas oublier à sept heures de tirer le canon pour qu'on lève la chaîne du port; — mais non, on attend encore le capitaine Dispolsen; il faut au contraire allumer le fanal et voir si celui de Walderbog est allumé, comme l'ordre en a été donné aujourd'hui ; surtout qu'on tienilè des rafraîchissemens prêts pour le capitaine. — Et, j'ouWiais , — qu'on marque pour deux jours de cachot Toric-Belfast, second arquebusier du régiment; il a été abseot toute la journée.
Ainsi parlait le sergent d'armes sous la voûte noire et enfumée du corps de garde de Munckholm, situé dans la tour basse (|ui domine la première porte du chàlcau.
Les soldats auxquels il s'adressait quittèrent le jeu ou le litpour exécuter ses ordres; puis le silence se rétablit.
Eu ce moment, le bruit alternatif et mesuré des rames se fit entendre au deuors. — Voilà sans doute, enfin, le capitaine Dispolsen I dit le sergent en ouvrant la petite fenêtre grillée qui donne sur le golfe.
Une barque abordait en effet au bas de la porte de fer.
— Qui va là? cria le sergent d'une voix rauque.
— Ouvrez! répondit-on; paix et sûreté.
— On n'entre pas : avez-vous droit de passe?
— Oui.
— C'est ce que je vais vérifier ; si vous mentez, par les mérites du saint mon patron, je v.us ferai goûter l'eau du golfe !
Puis, refermant le guichet et se retournant, il ajouta : — Ce n'est point encore le capitaine I
Une lumière brilla derrière la porte de fer; les verrous rouilles crièrent; les barres se levèrent, elle s'ouvrit, et le sergent examina un parchemin que lui présentait le nouveau venu.
— Passez, dit-il. Arrêtez, cependant, reprit-il brusouement, laissez en dehors la boucle de votre chapeau. Ou n'entre pas dans les prisons d'Eiat avec des bijoux Le règlement porle que « le roi et les membres de la lamille du roi, » le vice-roi et les membres de la lamille du vice-roi, l'évê- " que et les chefs de la garnison sont seuls exceptés. » Vous n'avez, n'est-ce pas, aucune de ce? qualités?
Le jeune homme détaiha, sans répondre, la boucle proscrite, et la jeta pour paiement au pécheur qui l'avait amené; celui-ci, craignant qu'il ne revint sur sa générosité, se hâta de mettre un large espace de mer entre le bienfaiteur et le bienfait.
Tandis que le sergent, murmurant de l'imprudence de la chancellerie qui proi'iguail ainsi les droits de passe, replaçait les lourds barreaux, et que le bruit lent de ses boites fortes retentissait sur 1rs degrés de l'esealier tournant du corps de garde, le jeune homme, après avoir lejeté son manteau sur son épaule, traversait rapidement la voûte noire tlelatour basse, puis la longue place d'armes, puis le han-
gar de l'artillerie oli gisaient quelques vieilles coulevrines démontées que l'on peut voir aujourd'hui dans le musée de Copenhague, et dont le cri impérieux d'une sentinelle l'avertit de s'éloigner. 11 parvint à la grande herse, qui fut levée à l'inspection de son parchemin. Là, suivi d'un soldat, il franchit, suivant la diagonale, sans hésiter et comme un habitué de ces lieux, une de ces quatre cours carrées qui flanquent la grande cour circulaire, du milieu de laquelle sort le vaste rocher rond où s'élevait alors le donjon, dit château du Lion de SIesvig, à cause de la détention que Rolf-le Nain y fit subir jadis à son frère, Joatham le-Lion, duc de SIesvig.
Notre intention n'est pas de donner ici une dcscriptioa du donjon de Munckholm, d'autant plus que le lecteur, enfermé dans une prison d'état, craindrait peut-être de ne pouvoir se sauver au travers du jardin. Ce serait à tort, car le château du Lion de SIesvig, destiné à des prisonniers de distinction, leur offrait, entre autres commodités, celle de se promener dans une espèce de jardin sauvage assez étendu, où des touffes de houx, quelques vieux ifs, quelques pins noirs, croissaient parmi les rochers autour de la haute prison, et dans un enclos de grands murs et d'énormes tours.
Arrivé au pied du rocher rond, le jeune homme gravit les degrés grossièrement taillés qui montent tortueusement jusqu'au pied de l'une des tours de l'enclos, laquelle, percée d'une poterne dans sa partie infériiure, servait d'entrée au donjon. Là, il sonea fortement d'un cor de cuivre que lui avait remis le gardien de la grande herse.— Ouvrez, ouvrez I cria vivement une voix de Hnlérieur, c'est saos doute ce maudit capitaine!...
La poterne qui s'ouvrit laissa voir au nouvel arrivant, dans l'intérieur d'une salle gothique faiblement éclairée, un jeune officier nonchalamment couché sur un amas de manteaux et de peaux ae rennes, près d'une de ces lampes à trois becs que nos aïeux suspendaient aux rosaces de leurs plafonds, et qui, pour le moment, était posée à terre. La richesse élégante et même l'excessive recherche de ses vêlemens constrastaient avec la nudité de la salle et la grossièreté des meubles; il tenait un livre entre ses mains et se détourna à demi vers le nouveau venu.
— C'est le capitaine? salut, capitaine I Vous ne vous doutiez guère que vous faisiez aitendreun homme qui n'a point la satisfaction de vous cwnnaitre; mais notre connaissance sera bientôt laite, n'esi-il pas vrai ? Commencez par recevoir tous mes complimens de condoléance sur votre retour dans ce vénérable château. Pour peu que j'y séjourne encore, je vais devenir gai comme la chouette qu'on cloue à la porte des donjons pour servir d'épouvantail, et quand je retotirnerai à Copenhague pour les fêles du mariage de ma sœur, du diable si quaire dames sur cent me reconnaissent I Ditesmoi, les nœuds de i uban rose au bas d i justaucorps sontils toujours de mode? a-ton tra'uit quelques nouveaux romans de cette Fr.nçjise, la demoiselle Scudéry? je tiens précis ment !a C/e/i'e ,■ je suppose ([u'on la lit encore à Copenhague. C'est mon code de galanterie, mainiehant que je soupire loin diî Lau ix 1 eaux yeux...— car, tout beaux qu'ils sont, les yeux de i otie jeune prisfinnièrej vous savez de qui je veux parler, ne me disent jamais rien Ah ! sai sles ordres démon ^ère I... Il faut vous dire en confidence, capitaine, que mon père, n en y.âtWi pjs, m'a chargé de... vous m'entendez,auprès de la lille de Scliumae.ker; mais je prr.ls toutes mes peines, cette jolie italue n'est pis une femme; elle pleure toujours et ne n.e regarde jamais.
Le jeune hoirnie, qui n'avait pu encore interrompre l'extrême volubilité de l'i flicier, poussa un cri de surprise : — Comment I que dites-vous ? chargé de séduire la llUe de ce malheureux ScliumacKer I...
— Siduire,eh bien, soit I si c'est ainsi que cela s'appelle à pr. seni à Ctipciihague ; mais j'en défierais le diable. Avanthiir' étant de gard.^,je mis, exprès pour elle, une superbe fraise française qui m'était envoyée, de Paris même. Croiiiezvuus qu'elle n'a pas levé seulement l.s yeux sur moi, quoique j'aie traverse trois ou quatre fois son appartement en faisant sonner mes éperons seuls, dont la molette est plus
HAN D'ISLANDE
large qu'un ducat de Lombardie? —C'est la forme la plus nouvellp, n'est-ce pas?
— Dieu, Dieu! dit le jeune homBie en se frappant le front!. . nuis cela me confond.
— N'es'-ce pas? reprit l'oiri ier, se méprenant sur le sens de celle exclamaion. Pas la moinlre alleniion à mol ! c'est incroyahle, mais c'csi p ■un.inl vrai.
Le jeune lioninic se promenai', tiolemment agité, de long en large et à grati 's pas.
— Voulezvuus vous rafraicbir, Cipilaiiie Dispolsen ? lui cria l'olBiier.
Le j> uie homme se rêve. lia.— Je ne suis point le capitaine Dispolsen.
— Comment I dit l'oflicier d'un (on sévère, et se kvant sursonféarit; et qui donc êtes vous, pour oser vous introduire iii, et à celte heure?
Leji'uiie homme déploya s.i pancarte. — Je veux voirie comte GfitfiMilt'Ul .. je veux dire votre prisonnier.
— Le comte! le comte ! murnuua l'ollic er d'un air mécontent.— Mais, en vérité, (eitcpièie est en règli"; voilà bien lafignature du vice-. hancelier Grummond de Knud ; «Le » porteur pourra visiter, à toute heure et en tout temps, » toutes les prisons royales. » Grummond de Knud est frère du vieux général Levin de Knud, qui commande à Drontbeim,et vous saurez qus ce vieux génér.il a élevé mon futur beau-frère...
— Merci de vos détails de famille, lieutenant. Ne pensez- Tous pas que vous m'en avez déjà assez raconté !
— L'impertinent a raison, se dit le iieuttnanten se mordant les lùvres.
Hul^, huissier ! huissier de la tour! conduisez cet étranger à Sthumackcr, et ne grondez pas si j'ai décroché votre luminaire à trois becs et à une mèche Je n'étais pas fâché d'examiner une pièce <pii daie b.ans doute de Scio d-le-Païeii ou de Havar-le-Pourfeudu; et d'ailleurs on ne suspend plus aux plafonds que des lustres en cristal.
Il dit, et pendant que le jeune homme et son conducteur traversaient le jardin désert du dr.njon, il reprit, martyr de la mode, le lil des aventures galantes de l'amazone Clélie et d'IIoratiusle Borgne.
BE.NVOLIO.
OÙ Jiablo ce Roméo peul-il Oire ? 11 n'est pas rentré chez lui cette nuit.
IIERCCTIO.
11 n'est pas lenti c chez son père : j'ai parle à son doniesliiiue.
SUMiSPEXRE.
Cependant un homme et deux clie.vaux éia'ent entrés dans la cour du palais du gouverneur de Dronlheim. Le cavalier avait quitte la selle en hochant la tête d'un air inccontenî; il se préparait à conduire les deux montures ù l'écurie, lorsqu'il se sentit saisir brusquement le bras, et une voix lui cria:
— Comment ! vous voilà seul, Poëi ! et voire maître ? oii est votre maître?
C'était le vieux général Lcvm de Knud, qui, de sa fenêtre, ayant vu le domestique du jeune homme et la selle vide, était descendu précipitamment et lîxaitsur le valet un regard plus inquiet encore que sa question.
— Excellence, dit Poël en s'inclinant profor}dément, mon maître n'est plus à Dronth ira.
— Quoi 1 il y était donc ? il est reparti sans voir son général, sans embrasser son vieux ami I et depuis quand?
— Il est arrivé ce soir et reparti ce soir.
— Ce soir ! ce soir ! mais où donc s'est-il arrêté ? où estil allé?
LE SIÉCLB. — VII.
— Il a descendu au Spladgest, et s'est embarqué pour Munckholm.
— Ah ! je le croyais aux antipodes : malsqueva<t-il faire à c« (hâieau? <|u'a.la't-il taire au Spladgest? Voilà bien mon cheva'i.r errant! C'est aussi un peu ma faute, pourquoi l'ai-je élevé ainsi? J'ai voulu qu'il lût libieen dépit de son rang...
— Aussi n'estil point esclave ries étiquettes, dit Poël.
— Non, nais il l'et de ses caprices. Allons, il va sans doute revenir. Soi.g.z à vous rafraîchir, Poë'. — Dites-moi, et le \is.(ge du péïKral prit une e\;)ression de sollicitude, dites-moi, Pcël, avez-vous beaucoup couru à droite et à gauche ?
— !Won général, nous sommes venus en droite ligne de Berghen. Mon maître était triste.
— Triste! que s'est-il donc passé entre lui et son père? Ce mariage lui déplait il?
— Je l'ignore. Miis on dit que sa sérénité l'exige.
— L'exige! vous dites, Poël, que le vire-roi l'exige! Mais pour qu'il 'l'exige, il faut qu'Ordener s'y refuie.
— Je l'ignore, exce.lence. Il parait triste.
— Triste! sîvez-vous comment son père l'a reçu?
— Li première fois, c'était dans le camp, près Berghen. Sa sérénité a dit : Je ne vous vois pas souvent, mon his. — Tant mieux pnur moi, mon seigneur et père, a répondu mon maître, si vous vous en apercevez. Puis il a donné à sa sérénité des détails sur ses courses du nord ; et sa sérénité a dit : C'est bien. Le lendemain, mon maître est revenu du palais, et a dit : On Vrut me marier; mais il faut que je voie mon second père, le général Leviu. — J'ai sellé les chevaux et nous voilà.
— Vrai! mon bon Poël, dit le général d'une voix altérée, il m'a appelé son second père ?
— Oui, votre excellence.
— Malheur à moi si ce miriage le contrarie, car j'encour-. rai plutôt la disgrâce du roi que de m'y prêter. Mais cependant, la niie du grand chancelier des deux royaumes !... à. propos, Poël, Ordeiier sait il que sa future belle-mère, la comtesse d'Ahlefeld, est ici iatogniio depuis hier, et que le comte y est attendu?
— Je l'ignore, mon généial.
— Oh I se dit le vienx gouverDeur,oui, il le sait, car pourquoi aurait il battu en retraite dès son arrivée?
Ici le général, après avoir fait un signe de bienveillance à Poël, et salué la sentinelle qui lui présentait les armes, rentra inquiet dans l'hùlel d'où il venait de sortir inquiet.
On eût ilit que toutes les passions avaient agité son cœur, cl que toutes l'avaient abandonne; il lie lui restait rien que le coup d'œil triste cl perçant d'un linmme consommé dans la connaissance dos hommes, et qui voyait d'un regard où tendait chaque chose.
ScuiLLEB, Us Visions.
Quand, après avoir fait parcourir A l'étranger les escaliers en spirale 1 1 les hautes salles du donjon du Lion de S esvig, l'buissitT lui ouvrit enfin la porte de l'appartement où se trouvait celui qu'il cherchait, la première parole qui frappa les oreilles du jeune homme fut encore celle-ci: — Est-ce enfin le capitaine Dispolsen?
Celui qui faisait cette question était un vieillard assis le dos tourné à la porte, ks coudes appuyés sur une table de travail et le front appuyé .sur ses mains. Il était revêtu d'une simarrede laine noire, et l'on apercevait au-dessus d'un lit placé à une extrénillé de la chambre, un écusson brisé autour duquel éiaient suspendus les colliers rompus des ordres de l'Eléphant et de Dannebrog ; une couronne de comte renversée était fliée au-dessous ai l'écusson, et les deux
VICTOR HDGO.
fragmens d'une main d; jusiic.-. liés en croix complétaient l'eBsemble de ces bizarres ornemens. — Le vieillard éiait Scbumaiker.
— Non, seigneur, réiiondil l'hiiissrer; puis il dit h l'étranger : Voiti l3 prisonnier ; cl les laii^sant eusemUe, il referma la poi 10, avant d'avo rpuenléndre la voix aigre du vieillard, qui disait : Si ce n est pas le capitaine, je ne veux voir personne.
L'étranger, ù ces mots, resta debout près de la porte ; et le prisonnif r, secrpyiiit seul, — lar il ne s'était pas un ino» ment dét jurué,— re ômba dans sa silencieuse rêverie.
Tûut-ù coup il s'écria : — Le capitaine m'a certainement abandoruié et irahi ! Les hommes. . les bomn.es sont comme ce glaçon qu'un Aiabe prit pour un diamant ; il le serra préi ieu ement dans son bavresac, et quand il le chercba, il Dti trouva même plus un peu d'eau...
— Je ne suis pas de cc^ hommes j dit l'étranger. Schuma'-ker se leva brusquement. — Qui est ici ? qiii m'écoute? Est-ce (|Melque misérable suppûtde ceGuUenltw?...
— Ne par.ez point mal du vice roi, seigneur comte.
— Sei(;neiir comte ! (st-ce pour me flatter <iuô vous m'appelfzaiiisi? Vous perdez vos peines; je ne suis plus puissaut.
— Celui qui vous parle ne vous a jamais connu puissant, et n'en est pas moins votre ami.
— C'f>t (ju'il espère fnroie quelque chose de moi: les souvenirs que l'on conserve aux malheureux se mesurent toujours aux espérances iiui en restent.
— C'est moi qui devrais ni'i plaindre, no le comte ; car jemesuis scuvenude vous, tt vous m'avez oublié.— Je suis Ordenrr.
rn fclair de joie passa dans les tristes yei.x du vieillard, et lin sourire qu'il ne put ré,)rimer cntr'ouvrit sa barbe blanche, comme le rayon qui per-e un fiuage.
— Ordencrl soyez lo bienvenu, voyageur Ordener. Mille vœux de bOi.henr au voyageur qui se soutient du prisonnier I
— Mais, demanda Ordener, vous m'aviez donc oublié ?
— Je vous ava'S oublié, dit Shumacker, reprenant son air sombre, comme on oublie la brise qui nous rafraîchit et qui passe; heuri-ux lorsqu'elle ne dtvieut pas l'ouiagan qui nous rf nvcrse.
— Comte de Griffenfeld, reprit le jeune homme, vous ne comptiez donc pas sur mon retour?
— Le viî'DnSehuniaekir n'y comptait pas; mais y il a ici une jeune lilit qui me faisait remarquer aujourd'hui même qu'il y avait eu, le 8 mai dernier, uu an que vous étiez absent.
Or.iener tressaillit.
— Quoi! grand Dieu! serait-ce votre Eihel, noble comte?
— El OUI donc?
— Votre fille, seigneur, a daigné compter les mois depuis mon dé^iarl ! Oli '. combien j'ai passé de tristes journées I j'ai visité toute la Notwége, depuis Christiania jusqu'à Wardhusjm^is c'est virs Drontheim que mes courses me ramenaii-nt toujours.
— Usez de votre liberté, jeune homme, tant que vous en jouissez. Mais diles-mui donc enfin qui vous êtes. Je voudrais, Onlener, vous connaître sous un autre nem. Le flls d'un de mes mortels ennemis s'appelle Ordener.
— Peut-être, seigneur comte, ce morcel ennemi »t-il plus de bienveillance pour vous que vous n'en avez pour lui.
— Vuus éludez ma question; mais gardez votre secret; j'apprendrais peut être que le fruit qui désaltère est un poison (|ui me tuera.
— Comiei dit Qrdcner d'une voix irritée. Comte 1 repritil d'un ton ûc reproche et de pitié I...
— Suis-jc contraint de me lier à vous,répondit Schumacker, à vous (|iii prenez toujours en ma présence le parti dePimplai-ablc Guldcnlew?...
— le vice-roi, interrompit gravement le jeune homme, vient d'ordonner que vous seriez ù l'avenir libre et sans gardes dans l'intérieur de tout le donjon du Lion de Slesvig.
C'est une nouvelle que j'ai recueillie ù Berghen, et que vous recevrez sans dou'e incessamment.
— C'est une faveur que je n'osais espérer, et je croy'àls n'avoir parlé de mon désir qu'ù vous seul. Au surplus, on diminue le poids de mes fers à mesure que celui de mes annics s'accroît, et, quand les iniirmité.s m'auront rendu impolent, on me dira sans doute : Vous êtes libre
A ces 11 ots le vieillard seurit amèrenicn! ; il continua :
— Et vous, jeune homme, avez-vous toujours vos folles idées d'ind pcndance?
— Si je n'avais pointées folles idées, je ne serais pas
— Cf^mment êtes-vous venu à Drontheim?
— Eli bien ! à cheval
— C inmeiit ê!e<-\ous venu à Munckholm?
— Sur une barque.
— l'auvre in-cnsé I qui crois être libre, et qui passes d'un cheval dans une barque. Ce ne sont point tes inembres qui exécutent tes volontés ; c'est un aiiimal^ c'est la matière; et tu appelles cela des volontés I
— Je force des êtres à m'obéir.
— Premlrc sur certains êtres le droit d'en être obéi, c'est donner ;t d'autics celui île vous commander. L'indépi'ndance n'c.-t que tans 1 isolement,
— Vous n'alliez pas les hrmmes, noble comte?
Le vieillard se mit à rire tristement. — Je pleure d'être linmmc, cl je tis de celui qui me console. — Vous le saurez si vous l'ignorez encore, le malheur rend d- liant coiiiniê la prospériié rendlngrai. Ec ulez, puisque vous venez de Berghen, apprenez-moi quel vent favorable a soufllé sur le capitaine Di-poisen. Il faut (luil lui soit arrivé quelque chose d heuiviix, puisqu'il m'oublie.
O dener devint sombre et embarrassé.
— Dis^olen, sc'gncur lomte? C'est pouf vous en parler que je suis %fnu dès aujourd'hui. — Je sais qu'il a .ait toute votie confiante ..
— Vous le savez? interrompit le prisornier avec Inquiétude. Vous 'ous trompez. Nul être au moi-de n'a ma confiance. — Dispolsen tient, il est vrai, tntrc ses mains mes papiers, des [rapiers mêae très importaiis. C'est pour moi qu'il est aie à Copenhague, près du roi. J'avouerai même que je comptais plus sur lui que sur tout autre, car dans ma puissance je ne lui avais jamais rtn iu service.
— Eh bien ! noble comte, je l'ai vu aujourd'hui...
— Votre trouble me dit le reste; il est traître.
— Il est mort.
— Moit!
Le irisounier croira ses bras et baissa la tête, puis relevant son œil fixe vers le jeune homme :
— Qu md je vous disais qu'il lui était arrivé quelque chose d'heureux?...
Puis son regard se tourna vers la muraille où étaient suspendus les sittnes de ses grandeurs , détruites, et il fit un geste de la main comme pour éloigner le témoin d'une douleur qu'il s'efforçait du vaincre.
— Ce n'est pas lui que je plains, ce n'est qu'un homme de moins. — Ce n'est pas moi : qu'ai -je à perdre ? Mais ma fille, ma fille infortunée !... je serai la victime de cette infâme machination; et que deviendra-t-elle si on lui enlère son père?...
11 se reiourna vivement vers Ordener.
— Comment est il mort ? où l'avez-vous vu ?
— Je l'ai vu au Sp'adgest ;on ne sait s'il est mort d'un suicide ou d'un assassinat.
— Voii i maintenant l'important. S'il a été assassiné, je sais d'où le coup part ; alors tout est perdu. 11 m'apportait les preuves du complot qu'ils trament contre moi ; ces preuves auraient pu me sauver et les perdre... Ils ont su les détruire!...—Malheureuse Ethel !..
— Signeur comte, dit Ordener, je vous dirai demain s'il a été assassiné.
Sch 1 mai ker, sans répondre, suivit Ordener qui isorfàît, d'un regard où se peignait le calme du désespoir, plus effrayait que le calme de la mort.
HAN D'ISL4NDB,
sn
Ord<>nfr.éaii iliiiis raiùc^ambre solitaire du prisonnier, sans saviiir (Ih ijH'I roié se diriger. La soirée était avancée et la salie obsiuie; il Oiivrit une porte au hasard et se trouva dans un imii:fnsi' rorridor, éclairé sfuleni' nt par la lune, qui courait rapiilement à travers de pâles nuées. Ses lueurs iitib)i>eHses ii<mliaienl par intervalles sur les vitraux étroits ri élevés, et dessinaient sur la muiaille opposée comme ur<> longue proc<s<ioB defautùmt^s, qui apparaissait et disparaissait s multanément dans les profondeurs de la galerie. Le j>'uiie lioiume sf. signa lentement, et marcha vers une Inmii^re rouge&tre qui brillait faiblement à l'ei^lrémité du corridor.
Une porte était entr'ouverte -, une jeune fille agenouillée dans UD orat«iird gothique, au pied d'un simple autel, récitait à demi vi)i\ les Maiies de la Vit rge ; orai>on simple et sublime où l'Ame qui s'élève vers la Mère des sept Dou.'eurs se la prie que de prier.
Cette jeune tille était véiue de crêpe noir et de gaze blanche, comme pour faire deviner en quelque son.', au premier aspect, que ses jours s'ciaient eufuis jusqu'alors dans la tristesse et dans l'innoi;er.cc.M^e en celte attitude modeste, elle portait dans t..ut son être l'empreinte d'une nature singulièie. Ses yeux el si-s longs cheveux étaient noirs, beauté tiès rare dans le Nord ; son regard élevé vers la YOilte paraissait plutôt enflammé psr l'extase qu'éteint par le recueillement. Eulin, on eût dit une vierge des rivts de Chypre ou des campatines de T^bur, revêtue des voiles fant^stiqurs d'Ossian, el prosterné; devant la croix de boisel l'autel de piene d>i Jé^us.
Ordener tressaillit et fut prêt à défaillir, car il reconnut celle qui priait.
EU'- pria pour son père, pour le puissant tombé, pour le vieux captif abandonné, et elle récita à haute voix le psaume de la délivrance.
Elle pria encore pour un autre; mais Ordener n'entendit pas le nom de celui pour qui elle priait; il ne l'entendit pa-, car elle ne le piononi,'a pas; seulement elle récita le taniiq..e de la Sulamlte, l'épouse qui alttnd l'époux, et le retour du biei^-aiiué. p
Ordener s'éloigna djns la gilerie; il respecta cette vierge qui s'entretenait avec le ciel> la prière est un grand mystère, et son cœur s'éia^l rempli, malgré lui, d'un ravissement, inconnu, mais profane.
La por.e de l'oratoire se ferma doucement, et une lumière et une temme blanche daos les ténèbres vinrent de son colé. Ils'airéia, car il cpiouvait une des plus violentes émotions de la vie; il s'adoà.s» à l'obscure muraille; son corps était faible, et les os de ses membres s'etitrechoquaient dans leurs jointures, et, dans le silence de tout son être, les batlemens de son cœur rrtenli salent à son oreille.
Quand la jeiinc fille passa, elle entendit le froissenlÇnt d'un manteau, et une haleine brusque et précipitée.
— Dieu I ci'ia-telle...
Ordener s'élani.a: d'un bras il la soutint, de l'autre il chercha vainement à rel.'iiir la lampe, qu'i'llo avait laissée échapper, et qui s'éteignit.
— C'e.->i nuii, (lit il doucement.
— C'est Oïdener ! dit la jeune fille, car le dernier retentissement de cette voix, qu'elle n'avait pas entendue depuis un an, était encore dans son oreille.
El la lune qui passait éi.Uira la joie de sa charmante figure; puis elle reprit, timide et confuse,et se dégageant des bras du jeune homme :
— C'est le seigneur Ordener.
— C'est lui, comtesse E bel...
— Pourquoi m'apiielez-vnus comli^sse?
— Pourquoi mappelezvous seigneur?
La jeune tille se tut et sourit ; le jeune homme se tut et soupira. Elle rompit la première le silence :
— Comment dune êtes vous ici ?
— Faites-moi merci, si ma présence vous afflige. J'étais venu pimr parler au comte votre père
— Ainsi, (lit Ethel d'une voix altérée, vous n'êtes venu que pour mon père.
Le jeune homme baissa la tête, car ces paroles lui semblaient bien injustes.
— Il y a sans doute déjà longtemps, continua la jenne fille d'un ton de repro he, il y a sans doute déj.'i longtemps que vous êtes à Drontheim? Votre absence de ce château n'a pu vous paraître longue, à vous.
Ordener, profondément blessé, ne répondit pas.
— Je vous approuve, dit la prisonnière d'une voix Ireuiblante de douleur et de colère ; mais, ajouta-t elle d'un ton fier, j'esjère, seigneur Ordener, que vous ne m'avez pas entendue prier?
—Comtesse, répondit enfin le jeune homme, je vous ai entendue.
— Ah ! seigneur Ordener, il n'est point courtois d'écouter ai. si.
— Je ne vous ai pas écoutée, noble comtesse, dit faiblement Ordener; je vous ai entendue.
— J'ai prié pour mon père, reprit la jeune fllle en le regardant fixement, et comme attendant une réponse \ cette parole toute simple.
Ordener garda le silence.
—J'ai aussi prié, continuât-elle, inquiète et paraissant attentive à l'effet que ces paroles allaient produire sur lui, j'ai aussi prié pour quelqu'un qui porte votre nom, j our le (ils du vice-roi, du comte Guldeniew, Car il faut prier pour tout le monde, même pour ses persécuteurs...
Et la jeune fille rougit, car elle pensait mentir ; mais elle était piquée contre le jeune homme, et elle croyait l'avoir nommé pendant sa prière : elle ne l'avait nommé que dans son cœur.
— Ordener Guldeniew est bien malheureux, noble dame, si vous le comptez au nombre de vos persécuteurs ; il est bien heureux cependant d'occuper une place dans vos prières.
— Oli! non, dit Ethel tro'ablée et effrayée de l'air froid du jeune homme, non, je ne priais pas pour lui... J'ignore ce que j'ai fait, ce que je fais. Quant au fis du vice-roi, je le déteste, je ne le connais pas. Ne me regardez pa.s de cet œil sévère : vous aije offensé? ne pouvezvous rien pardonner à une pauvre prisonnière, vous qui passez voj joi;rs près dequelque belle et noble dame, libre et heureuse comme vous!...
— Moi, comte.'^sé!... s'écrii Or(^ene^.
Ethel versait un torrent de larmes; le jeune homme se précipita ^ ses pieds.
— Ne m'avez vous pas dit,coulinaa t e'ie souriant à travers SCS pleurs, que votre absence vous avait semb é courte?
— Qui, moi, ccmtfsse?. .
— Ne m'appelez pas ainsi, dit elle doucement, je ne suis plus comtes're pour personne, et surtout pour vous...
Le jf une homme se leva vio'emmenl,et ne put s'empêcher de la presser sur son cœur dans un ravissemfnt convulsif.
— Eh bien I mon Ethel adorée, nomme-moi ton Ordener... — Dis-moi, et il allai ha un regad brûlant sur ses yeux mouillés de larmes; dis moi, tu m'aimes donc?...
Ce que dit la jeune fille ne fut pas entendu, car Ordener, hors <.'e lui, avait ravi sur ses lèvres avec sa réponse cette première faveur, ce baiser sacré qui sufEi aux yeux de Dieu pour changer deux amans en époux.
Tous deux restèrent sans paroles, parée qu'ils étaient dans un de ces niomcns solennels, si rares et si courts sur la terre, oii l'ûme semble èprouvej- quelqu- chose de la félicité des cie x. C-; sont des inslans inilérn,issable5 que ceux où deux âmcï. s'entretiennent ainsi dans i;ii langage qui ne peut être compris que d'elles; alori tout ce qu'il y a d'humain se tait, et les deux êtres immatériels s'unissent mystérieusèmeai pour la vie de ce monde et l'éternité de l'autre.
Elbe: s était lentement retirée des bras d'Ordener.et, aux lueurs fie ia lune, ils se regardaient avec i\rcs«e; seulement, l'œil de flamme du jeune homme respirait un mile orgueil et un courage de lion; taniis que le regard demi-voilé de !a jeune fllle était empreint d« cette pudeur, honte angélique, lui, dans le cœur d'une vierge, se mêle à toutes les joies de l'amour.
SfS
VlCTOn HUGO.
— Toui "i 1 h-'UM, d»ns ce corridor, ditcle enfin, yous m'évitiez dore, n-.on Ordtner?
— Je rc vous évitais pa-:, jViais comme le malheureux aveugle que l'on reni à la lumière après de longues années, el qui se détourne un momeiii du jour
— C'est à moi plutôt que s'.i|ip'ique \olrfl comparaison, car, durant votre absence, je n'ai eu d'anirc bonheur que la présence d'un infortuné, démon ijcre. Je pissais mes longues Journées à le consoler, et, fjoula l-'lleen baissant les yeux, à vous espérer Je lis;.is à mon pore les fables de i"Edda, et quai'd je l'entendais douter des hommes, je lui lisais l'Evanpie, pour qu'au moins il ne d'H ât pas du ciel ; puis je lui parlais de vous, el il se taisait, ce qui prouve qu'il vous ain)''; seulement, quanJ j'avais inuiilemcnl passé mes soirées ù regarder de loin sur Us routes les voyageurs qui arrivaient, el dans le porl les vaisseaux qui ;.bordaient, il îecouait la tète avec un soutire airer, et Je pleurais. Celte prison, tu s'est jusqu'ici passée toute ma vie, m'était devenue odlewse. et pourtant mon père, qui jusqu'à votre apparition l'aviiit toujours remplie pour moi, y était encore; mais vous n'y étiez plus, et je désirais celte liborlé-que je ne connaissais pas.
Il y a.ait dans les yeux de la jeune lille, dans la naïveté de sa tendresse, dans la douce hésitation de ses épanchemens, un charme que des paroles h.imaines n'exprimeraient pas. Ordener l'écoulait avec cette jcie rêveuse d'un être qui serait enlevé au monde réel, pour as isttr au monde idéal.
— Et moi, dit-il, maintenant, je ne veux plus de cette liberté que vous r.e partagez pas !
— Quoi, Ordener I reprit vivement Eiliel, vous ne nous quitterez doncplusP
Cette expression rappela au jeune homme tout ce qu'il avait oub'ié.
— Mon Eihe!, il faut que je vous quitte ce soir. Je vous reverrai demain, f t demain je vous quitterai encore, jusqu'à ce que je revienne pour ne plus vous quitter.
— Hélas ! interrompit douloureusement la jeune flUe, absent encore!...
— Je vous répète, ma bien-aimée Ethel, que je reviendrai bientôt vous arracher de cette prison, ou m'y ensevelir avec vous.
— Prisonnière avec lui I dit-elle Ooucement. Ah! ne me trompez pas, faut-il que j'espère tant de bonheur I...
— Quel serment te faat-il? que veux-tu de moi? s'écria Ordener; dis-moi, mon Eih^!, nVs-la pas mon épouse?... El, transporté d'amour, il la serrait fortement centre sa poitrine.
— Je suis à loi, murmura-t-elle faiblement.
Ces deux cœurs nobles etpursbaltaienl ainsi avec délices l'un contre l'autre, et n'en étaient que plus nobles et plus purs.
En ce moment un violent éclat de rire se fit entendre auprès d'eux. Un homme -nvcloppii d'un matiteau découvrit une lanlerne sourd.) qu'ilyav.i.t radiée, et dontia lumière éclaira subilpjneii !a figure (ffrayée et confuse d'Eihel et le visage étonné et fur d'Ordcner.
— Courag*>, mon joli couple! cfiiiTtg-"! mais i! me semble qu'après avoir cheminé si peu de temps d ns le pays du Tendie, vous n'avez pas suivi tous b's ('éiours du ruisseau du Senilm ni, et que vous avez dû preiid'c un chemin de traverse pour arriver si vi((?au h^niau du Dais r.
Nos lecieurs ont sans doui'» r connu le lifutenant admirateur de raailemoiscile dt3 Scud'-ry Arrarhé de la lecture de 'a CWi'e par le beffroi de minui!,que le^ deux amans n'avaient pas entendu, il était venu laire sa rO!ide noriurne dans le donjon. En passant à l'cxirémiié du corridor de l'orient, il avait recueilli qub.|ucs paroles, et v.i comme <Uux spf cires se mouvoir dans la gnlerie à la clarté de la luue. Alors, ualurtllemciil curieux il hardi, il avait caché sa lanlerne sous ron manl(au,et .s'éiait avancé sur la poir.tc du pied près des deux lan ornes, que son brusque é^lat de rire venait d'arracher disagréabCnieni a leur cxiase.
Ethel lit un mouicmenl poir fuir Ordener, puis, revenant
à lui comme par instinct et pour lui demai:der pri.tection, elle cacha sa léie brûlante dans le sein du jeune homme. Celui ci releva la sienne avec un orgueil de roi :
— Malheur, dii il, ma heur à celui qui vient de t'effrayer et de t'aflligcr, mou Eihel !
— Oui, vraiment, dit le lieutenant, ma'heurit mni si j'avais en la maladresse d'épouvanicr la lendre Mandiiii'- 1
— Seigneur lieutenat, dit Ordener d'un ton hautain, je vous engage à vous taire.
— Seigneur insoh iit, répliqua l'officier, je vous cng'ge à vous taire.
— M'enteiidez-vous, reprit Ordener d'une voix tonnante? arhetez votre pardon parle silence.
— Tibi ttta, répiindlt le lieutenant, prenez vos avis pour vous: achetez voire lardon parle silence.
—Taisez- vous! s'é.'ria Ordener avec une voix qui lit trembler les vitraux; et, déposant la tremblante jeune fille sur un des vieux fauteuils du corridor, il secoua énergiquement le bras de l'officier.
— Ho, paysan! dit le lieutenant, moitié riant, moitié irrité, vous ne rem?rquez pas que ce pourpoint que vous froissez si brutalement est du pus beau velours d'Abingdon.
Ordener le regardi fisement.
— Lieutenant, ma patience est plus courte que mon épée.
— Je vous entends, mon brave damoisel, dit le lieutenant avec un sourire ironique, vous voudriez bien que je vous fisse un tel honneur; mais savez vous qui je suis? Non, non, s'il vous plait, prince contre prince, berger contre berger, comme disait le beau Léandre.
— S'il faut dire aussi : lâc he contre lâche ! reprit Ordener, assurément je n'aurai point l'insigne honneur de me mesurer avec vous.
— Je me fâcherais, mon très honorable berger, si vous portiez seulement l'uniforme.
— Je n'en ai ni !es galons ni les franges, lieutenant, mais j'en porte le sabre.
Le fier jeune homme, rejetant son manteau en arrière, avait mis sa loque sur sa tête et saisi la garde de son sabre, lorsque Ethel, réveilléepar ce danger imminent, se précipita sur son bras, et s'attacha à son cou avec un cri de terreur et de prière.
— Vous faites sagement, ma belle damoiselle, si vous ne voulez pas que le jouvencel soit puni de ses hardiesses, dit le lieutenant, qui, aux menaces d'Ordener, s'était mis en garde sans s'émouvoir; car Cyus allait- se broui '1er avec Cambyse, pourvu toutefois que ce ne soit pas faire trop d'honneur à ce vassal que de le comparer ît Cambyse.
— Au nom du ciel, seigneur Ordener, disaitEihel, que je ' lie sois pas la cause et le témoiu d'un pareil malheur! .. Puis, levant tur lui ses beaux yeux, cVe ajouta : Ordener, je l'en supplie!...
Orde- cr repoussa lentement dans le fourreau la lame à demi tirée, et le lieulcnauc s'é,;ria :
— Par ma foi, clievalicr, j'ignore si vous l'êtes, mais je V' us en donne le titte parc'- (]ue vo"s paraissez le mériter; moi et vous agisso s suivant les lois de l.i bravouie, mais non suivant c:l es 1*6 la galanterie. La damoiselle a raison, des engaç:emeas comme celui qu^- jf vous crois digne de nouer auc moi, nedoivt'nt p..s avoir des dames pour témoins, quoique, n'en di'plaise i la c!;ani;ante d3moiselli>, ils puisseul avoir des dames pour causes. Nous ne pouvons donc ici convenab'emcnl parler (|ue liu duellum remotwn; el, comme roffensi', si vous voulez en fixer l'époque, le lit-u et If s armes, ma fine 1 Mue de Tidède ou mnn poifBird deMêridi seront à la disioiiion de votre hadioir >oiti des forges d'Ashkreuih, oa de votre co«teau de chasse trempé dans le lac de Sparbo.
Le duel ajourné que l'offieier pro osait à Ordener était en us2god i:s le N"rd, d'où les savan< piéiendi'iit que la fOulumo du luel est sortie. Les plus vaill.Tis peulilshomn'.es propos ', lit et .iccepiaient le duellum rcmotum. On le remetlait .'i i)'L.»i urs nif is, qu-l-|iielois .1 p^nsi.'urs années, et dunn! Il il icrvalle les adversaires ne devaient s'occuper ni
HAN D'ISLANDE
Si»
en parol?s, ni en a tioTi-;, dp l'affaire qui avait amen* led^ll. Ainsi, en amour l-s rieiix rivaux s'absienaimt île voir leur niattressc, aliH qii>' le-; rli^ses restassent dans le mt'me état : OB se repostit à cH .farl sur la loyauté des chevaliers; comme dans Ifs anci-iis tno'nois, si Ifs juges du camp, croyant la loi coHnoî^e violée, jetaient leur bilion dans l'arène, à riiikiaiit Ions les i onihallans s'arrflaient; mais, jusqu'à l'éclairci'.semeni du doute, la por^e du vjirru restait à la même dislatic»* te l'é|iée 'u vainq, eur.
— Eh hi.n ! chevalier, dit Ordener après un moment de réflexion,... un mi" -a^er v'us instruira du lieu.
— StII, riponilii le lieuienant ; d'autant mieux que cela medonnerj ii' lenip^ d':is is er- aux cérémonies du mariage de ma sœur, car vui»; saur"?, qu'- vous aurii l'honneur d'" vous battre avec I • fuln' h :iu frère l'un haut seigneur, du fils du vice-roi de iVorwé;re, du i aro't Ordener Guldeniew, lequ>l,à l'occasion t\<- cet il i.s're hyméré.', comme dit Arlamène, va être créé comte di> Diinseskinld, cnlonei et chevalier de l'Eléphanf; r| uioi-même (|ui suis le llls du grand-chancelier des deux royaumes, je serai sa-'s doute nommé capitaine...
— Fort bien, !ori hiïfi. lieuienant d'Ah'efeld, dit Ordener avec, impaiienee, vous n'èies point encore capitaine, ni le fils du vice roi colonel... • i les sabres sont toujours des sabres.
— Et les rustres toiji^urs des ruftres, quoi qu'on fasse pour les élever jiisqu'M soi, itit eniro ses dents l'offlcier.
— Chevalie . oi liiiiia Ordener, vous ronnai sez la loi courtoise. Vous n'eiiticr. z (ilus dans ce donjcii, el vous garderez le silence sur ce t affaire.
— Pour ie silence, rapportez-vous-en à moi, je serai aussi muet que Muce Scévolc lo squ il eut le poing sur le brasier. Je n'entrerai non p us ilaus e donjon, ni moi, ni aucun argus de la garnisnu: car j- viens lie recevoir un ordre d'y laissera l'avenir S huma' ker sans gardes, or'rc que j'étais chargé de lui lonini n'^U' r • e soir, ce que j'aurais fait si je n'a ais passé une i.ari e de la soirée à essa.cr de nouvelles bottines de Crarovif. — Cit ordre, entre nous, est bien iniprudeirt. — youlez-voiis que je v uis montre mes bottines?
Pendant cette conver-at ou, Eihel, Us voyant apaisés, et ne comprenant pas ce que c"< ait <iu'un dtie^htm remotum, avait disparu, après avoir dit dou ement à l'oVeilled'Ordener : A demain.
— Je voiuirais, lieuienant d'Àhlifeld, que vous m'aidassiez ù sortir du fort.
— Voloiiliers, dit l'ofli. ier, q»oi[(«'il soit un peu tard, ou plu!ôt rie bi^n bonne heure. Mais comment trouverez vous uno barque?
— Cela ne regarde, dit Ordener.
Alors, s'cnlretenant de bonne amitié, ils traversèrent le jardin, la cour rir'-nlaire. la cour carrée, sans qii'Ordener, conduit par l'oQlcier de ronle, éprouvât d'obsiarle ; ils tranchirent la grande herse, le hangar de l'artillerie, la place d'armes, et arrivèfent à la l'ur bjsse, dont la porte de fer s'ouvrit à la voix du lieutenant.
— Au revoir, lieuicau' d'Ahlefeldl dit Ordener.
— Au revoir, n'p ndit l'dfll'ier. Je d'clare que vous f ("s in brave chani|>ion, quo que j'ignore i;ui vous è'.es, et si ceux ih vos pairs que vous a'i'énerez à noire rendez-vous auront qiia ité pour prendre le tiire de parrains, et ne devront pas se borner au nom niodesie d'a«sistans.
Ils se se. lé- eut la mai" ; la pirtede fer se rrferma, et le lieutenant retourna, en fred nn.tnt un air de Lulli, admirer ses bottes polonaises f\fï.' roman français.
Ortîener, n sfé .seu' sur le seu'l quitta ses vêtemens, qu'il enveloppa i!e son nianieaM et attacha sur sa tê e avec le ceinturon- de srn s'bre; nuis, meit:int en praliqui^ Ifsprinriprs d ipdé['cndance de Sc|iuni:ïrker, il s'é'anca dans l'eau froide et aime du go'fe, etcommençifi na;^erau ntilieu de l'obs'Urité, vers le r vage, en se. dirigeanl du côlé du Spladgesl, destination où il (lait touj 'Urs ù peu j rès fur d'arriver, mort ou vif.
Les fatigu' s de 'a journée l'avaient i'pui?é; nus i n'ahorda-t-il que très penibleii nt. Il se rhibiHa à 'a I Tile, • t marcha vers le Spladgest, qui se destinait '.'ans la place du port
, comme une niasse noire; car depuis quelque tera;s la lune
' s'eiiiteniièrement voilée.
En approchant de cet édifice, il entendit comme un bruit de voix; une lumière faible sortait par l'ouverture supérieure. Etonné, il frappa violemmeni i la porte carrée : le bruit
I cessa, la lueur disparut. 11 frappa de nortvean : la lumière en reparaissant, lui laissa voir quelipic chose de noir sortir par l'orifice supérieur el se blottir sur le toit plat du bâtiment. Ordener frappa une troisième lois avec le pomnuau de son sabre, et cria : Ouvrez, de par sa majesté le roi I ouvrez, de
; par sa sérénité le vice- roi I
La porte s'ouvrit enfin lentement, et Ordener se, trouva facei face avec la lon;;ue figure pile. 't maigre de Spia^udry, qui, les habits en dé.^ordre, l'œil hagard, les cheveux hérissés, les mains ensanglantées, portait une lampe sépulcrale, dont la flamme tremblait encore moins visiLlemeut que son grand corps.
pinr.o.
Jamais!