‹ Musée littéraireChapitre 140 sur 170 · PIRRO · texte numérisé non relu

PIRRO

Ah ! quand le dialile vous tient par un cheveu, il faut lui abandonner toute la tête... Malheureux que je suis !

Emilia Galolli.

Une heure environ après que le jeune voyageur à la plume noire fut soiii du Spladgest, la nuit étant tout-à-fait tombée et la toute entièrement écoulée, Ogiypiglap avait fermé la porte extérieure de l'édifice funèbre, tandi- que son maître arrosait pour la dernière fois les corps qui y étaient déposés. Puis tous deux s'étaient retirés dans leur très peu somptueux appartement, el tandis qu'Oglypiglap dormait sur son petit grabat, comme l'un des cadavres confiés à sa garde, le vénérable Spiagudry, assis devant une table de pierre couverte de vieux livres, de plantes desséchées el d'ossemeis décharnés, s'était plongé dans les graves études qui, bien que réellement fort innocentes, n'avaient pas peu contribué à lui donner parmi le peuple une réjiuiaiion de sorcellerie et de diablerie, làcheux apanage de la science à cette époque.

Il yavait plusi.'urs heures qu'il étaitabsorbédans ses méditations; et prêt enfin à qiiilter ses livres pour son i'.t, il s'élall arrêté à ce passsge lugubre de Thorniodus Torfiems :

<■ Quand un homme allume sa lampe, la mort est chez lui avant qu'elle soit éteinte .. «

— N'en déplaise au savant docteur, se dit-il à demi-voix, il n'en sera pas ainsi chez moi ce soir.

Et il prit sa lampe pour la soufller.

— Spiagudry 1 cria une voix qui sortait de la salle des cadavres...

Le vieux concierge trembla de tous ses membres. Ce n'est pas qu'il crût , comme tout autre peut-être à sa phieé, que les tristes hôtes du Spladgest s'insurgeaient contre leur gardien. Il était assez savant pour ne pas éprouver de ces terreurs imaginaires; et la sienne n'était si réelle que parce qu'il connaissait trop bien la voix qui l'appelait.

— Sjiiagudry ! répéta violemmeni lu voix, faudrat-il, pour le fair.' entendre, que j'aille t'acr.cher les oreilles?

— o ;i> saint Hosjiicc ait pitié, non de mon âme mais de mon corps 1 dit l'effrayé vieillard: et, d'un pas que la peur pi cssait el ralentissait à la fois, il se dirigi a vers h seconde

VICTOR HOGO.

porte lalérale.qu'rl oiivit. Nos lecteurs n'ont pas oublié que celte porte comniuniiiuail ft la sulle des moris.

La ianipt' ijn'il port-il éclaira alors un laMraa liizirreraent bilieux. D'un côté, le corps maigre, long cl lé-èrenieiit voûté de Spajfu Iry; d<' l'autre, un lioiniriR petit, rpais et trapu, et Têtu (le!a 'Are aux pii-Js de i eaux Je toutes syrtf-s d'auimaux encore teitites l'un j-ang dfsséclié, et debout au pied du cadavre de Gill S ad, qui avec ceuxdela jt-uuf liile elducapir laine, ociupaii le foiiM de la scène. Ces trois uiuels témoius, ensevelis dans ime orte de pénombre, éiaiea> les seuls qui pusse!it voir, sans tuir d'épouvante, les deux vlvans dont i'eniivtien commerçait.

Les irdits du petit homme, que la lumière faisait vivement ress'iriir, avaient i|ui'l ue cliose ri extraordin.irement sauvage. Sa barbe était rou>sc et touflue, et sou front, c:clié sou>un bonnet de ceau d'élan, parais ait hcn-sé de cheveux de iréme c uleur; sa bouche était laige, ses lèvres épaisses, ses dents blanches, a gués et séparées; son nez, rt>6burbé comme le bec de l'aijile; ci. son œil gris-bleu, extrêmement mobile, lançaii sur Spiaj^udry un regaid ob.iiiue, où la férocié du lijjro ii'etan tempérée que par la nidlice du singe. Ce [.ersonnage ^iugulier était armé d'un large sabre, d un poignarJ >ans founeaH, et d'une hache à liaiichans de pierre, sur le luiig manche de laquelle il était appuyé : ses mai'is éiaieni couvertes de gros gduts de peau de renard bleu.

— Ce veux spectre m'a faitaltendre bien longtemps, ditil, se (,arlani a lui-même-, et il poussa une espèce de rugissement c^mme une bétc des bois.

Spiagudry a..rdil ceilamement pâli d'effroi, s'il eût pu pâlir.

— Sai'-tu bien, poursuivit le petit bomme en s'adressant à lui directement, q^ie je >iens des grèves d'Uichlal? Avaistu don eiivir», eu me retardant, d'échanger ta CoUche de paille contre une de ces a-u hes de pierre?

Le tremblement de Spiagudry redoubla; les dcHX seules dents qui lui rtsljieiils'ciitiechHquèrtut avec violence.

— t'ardiiniitz, maiiie, dit-il eu courbant l'arc de sou grand corps jusqu'au niveau du petit homme, je dormais d'un profond sommeil ..

— Veux tu que je te fasse connaître un sd'mmeil plus profond en oreP

Sp'agudy ntunegrimacedelerreup, qui seule pouvaitétre plus plaisante que ses gtimaces degailé.

— Ui- bieii! qu'est ce? (Ontiuua le petit homme. Qu'as-lu? Est-ce que ma présence ne t'est pas agréable?

— Oh! mon maître et s igneur, répon it le vieux concierge, il n'stct-riainemeiit pas pour moi de bonheut plus grand que la vue de votre excf lien. e.

■^vi l'elTort qu'il f^isait pour donner à sa physionomie effrayée une expression riaute eût déridé tout autre que des morts.

— Vieux renard sans queue, mon excellence t'ordonne de me remettre les véli-mens de Gill Stadt.

En pmnonçant ce nom, le visage farou lie et railleur du peiil hi)mnie devint sombre et triste.

— Oh ! maiii e, i ardoimez, je ne les ai plus, dit Spiagudry; voiTH grâce sai qurs iiou» s «im-s obli{;fs de livrer au lise loyal les dépouilles des Ouvriers des mines, dont le toi liéf.te rn kit qualité de leur tuteur né.

Le peiii iiomme s-, tourna vers le caiavre, croi a les bras, et dit d'une voix sourde : — 11 a raison Ccb misérables-raineur» sont co une I eider(l). Ou lui lait son ni.l, on lui prend son duvet.

Puis, soulevant le cadavre entre ses bras et l'étreignant forieiiimt. il se mit à pousser des cris ^auvage-s d'amour et de douleur, par.ils aux grondemini d'un .'urs qui caresse «on peut; a te» vous m .r iculés, s: mé aie t, par lutervalks, -qui-lqu-'s mois d'un j.irgon él ange que Spia^udiy ne comprenait pas.

(1) Oiseau qui donne l'édrednn. Les paysans norwogicns lui construisent des nids, où ils le surprennent et le pluuieiit.

Il laissa retomber le cadavre sur la pierre, etsc^ournavers le gardien.

— Sais-tu, sorcier maudit, le nf^m du soldat né sous un mauvais astre qui a gi le malheur d'être préféré à Gill par cette fille?

Et il poussa du pied les restes froids de Guth Stcrsen. Spiagudiy lit un signe négatif.

— Eh bieni par la hache d'Ingolphe, le chef de ma race, j'exterminerai tous les porteurs de cet uiiiforuie; et II désignait les vêtemens de l'officier. — Celui dont je veux la vengeance f e trouvera dans le no nbre. J'incendierai louie la foret pour brûler l'arbuste vénéneux qu'e'le rev.ferme. Je l'ai juré du jour où Gill est mort ; et je lui ai donn.' d j.1 un compagnon (jui doit réjouir son cadavre. — 0 Gill I le voilà donc là saas force et sans vie, toi qui ai teignais le plio iue à la nage, le chamois à la course; toi (|ui étouffais l'ours des monts de Kole à la lutte ; te voilà immobile, toi qui p^rcoura<s le Dronlheimhus, depuis i Oikel jusqu'au lac de Smiasen, en un jour; toi qui grav.ssais les picsUu DofreField comme l'écureuil gravit lechéne; te voilà muet, Gill, toi qui, debout sur les sommets otag-ux de Kon^sDer?, chantais plus haut que le tonnerre. 0 Gill I c'est donc eu vain que j'ai comb'é pour loi les mines de Faroèi ; cet en vain que j'ai incendié l'église cathédrale de Droniheim; toutes mes peines sont perdues, et je ne verrai pas se perpéiuer en toi la race des enfaus d'Islande, la descendance d'Iugolphe l'Exterminateur; lu n'hériteras p.^"; de ma liai lii; de perrn; el c'est toi au contraire qui me lègues ton crâne pour y boira désormais l'eau des mers et le sang des hommes.

A ces mois, saisissant la tète du cadavre,

— Spiagudry, dit il, aide-moi. Eiarraihant ses gants, il découvrit ses larges maiu'--, armées d'ongles long?, durs et retors comme ceux jl'uiie bèie fa ve.

Spiagudry, qui le vit prêt à faire sauter avec son ^abre le crâne du cadavre, s'é ria avec un a. cent d'hor cur qu'il ne put réprimer: —Juste Dieu, niDÎin;!... un mort!

— Hé bien! tép'i'(>,a tranquillemeul le pe ii boDinie, aimes-tu mieux que cette lame s'agui^e ici surun,vLvau'?

— Oh! permettez-moi de suppli''r votre courloibi"...Com» ment votre excellencq.jeul elle prof.Mier?... — Votre t;ràce... Seigneur, votre séréirtié ne \ ou ira pas ..

— Finiras-tu? ai je besoin do tous ces titres, sque'ette vivant, pour croire à ton profoint respect pour mon ^abre?

— Par saint Wâldemar, par saint Usuph, au nom desaint Hospice, épargnez un mort i ...

— Aide-moi, et ne parle pas des saint, au diable.

— Sijignfur,. p oursEivil le supp ianl Spiagudry, par votre illustre aieul saint Ingolphel ..

— Ingoipke l'Exlefuiidateur était un réprouvé comme moi.

— Au Lomdu (iell dit le vieillard en se prosternant, p'est cette réprobation que je veux vous éviter.

L'impatience transporta le petit ho im«. Ses yetix gris et ternes brillèrent coniine dtux charLons arJeiis.

— Aide-moi I r<pcta^ ileii «g tant son sabre.

Ces deux mots furent p'on ne, s de la voix dont les prononcerait un lion, s'il pailait. Le concierge, tremblant et à demi mort, s'assit sur la pierre noire, et soutint de ses mains latèlelroitle et humide deGil, tandis qi e lepeiir homme, à l'ai :e de son poignard et de kO.i sibre, enlevait b crâne avec une dextérité singuli' r.'.

Quand cette opération fut termiut'e il considéra quelque temps le crâne sang ant, en proferaoi de,-, paroles étranges; puis il le remit à Spiagudry pourqii'il le iiépouillâl et le lavât, et dit en poussant iiUr; esiôce de liiirle ■ eut :

— Et moi, je n'aurai la^eii mourant 1j cou olalion de penser qu'un héritier de r:^me d Ing 'i|>h: boira dans mon crâne le sang des hommes ei l'eaades mers.

Apri^s une sinistre rêverie, il contin.a :

— L'ouragan est suivi de l'ouragan, l'avdanche entraîne l'avalanche, et moi je serai le demi rdemaiace. Pourquoi Gill n'a t il pas bai comme moi lo t c-' qui porte la face humaine P Quel démon ennemi du déniuii d'Ingo phc l'a poussé suus cei fatiles mines à la recherche d'an peu d'or?

HAN D'ISLiJiDB.

Sp'agudry, qui lui rapportait 'e crilnc deGiH, l'interrompit. 1 — L'escfllriic« a raison : l'or lui-!téine, dit Snorro Siurte- ' «on, s'ai hftte souvt'iu iro;i i Iit.

■—Tu me rapicll-s, dit !« petit homme, une commission dont il faut que jn te charge; voict une boîte de fer que j'ai { trouvée suro t olli( ier, ( ont lu n'as pas, comme lu le vois, toutes lep dépouilles; elle est si folilemjnl fermée, qu'elle doit reiiftfrnier de l'on, seule ihose précieuse aux yeux des hommes; lu la rem ttra^ à 'a veuve Stadt, au bameau de Thoclree, pour lui puyiTSd» fils.

Il lirj a 0(b de son b:vresai; de peau de renne un très petit coflre dpliT; S-iagudry le reçur, et s'inclina.

— Henip is lii1(Mt'i!ieDl. i-:on ordre, dit le petit homme en lui lanvant un iet;aid pervant; fonge que rien n'empêche deux démons de s>e r. voir; je le crois '.ncore plus lâche qu'avare, et tu nie réponds de ce collre ..

— Ohl mallcf, surmoa âme...

— Kon pis ! sur tes os et sur ta chair.

En ce nioiuent, la poric cxiérieure du Spladgest rctpnlit d'un coup vio eut. Le petit homme s étonna, Spiagudry chancela, et couvrit sa lampe de sa main.

— Qu'est-ce? s'écria e petit homme en grondant... — Et toi, vieux misérable, coraniciu trembleras tu donc quand tu entendras la trompette du jugement dernier?

Un second coup plus fort se lit entendre.

— C'est quelque mort press-' d'entrer, dit le petit homme.

— Non, maître, murmura ^piagudry, on n'amène point de morts passé minuit.

— Mort ou vivant, il me chasse. — Toi, Spiagudr>', sois fidèle et muet; je te jure, par l'esprit d'Ingolphe et le crâne de Gill, que tu passeras dans Ion auberge de cadavreslout le régiment de Mumkholm eu revue.

Et le petit homme, aUaib;)it,le irAnedeGill à sa ceinture et remetiaiitses gaiit?, s'i Unçi avec l'agilité d'un chamois, et à l'aide des épjules de Spiagudry, par l'ouverture supérieure, où il disparut.

Un troisième coup ébranla le Spladgest, el une voix du dehors oiilonn.i d'ouvrir au nom du roi et du vice-roi. Alors le vieux concierge, à la fois agité par deux terreurs différentes, dont on pourrait nommer l'une de souvenir, el l'autre d'espéjonce, s'achemina vers la porte carrée, et l'ouvrit.

vir.

Cette joie à laquelle se réduit la félicité temporelle, elle s'est laliguée à la poursuivre par des sentiers âpres et douloureux, sans avoir jamais pu l'atteindre.

Cmfessions de saint Augustin.

' Eenlré da-s son cabinet après avoir quitté Poël, le gouverneur de Uronliicini s'enfonç.1 dans un large fauteuil, et ordonna, pour se distraire, à l'un de ses secrétaires de lui

, rendre compte des placels présentés au gouvernement.

) Celui-ci, après s'être incliné, commença :

a t» Le révérend docteur Anglyvius demande qu'il soit » pourvu au remplaiement du révérend docteur Foxlipp, di- > recteur de la bibliothèque épiscop Je, pour cause d'inca- » pacilé. L'exposant ignore qui pourra remplacer ledit doc- » leur incapable; il fait seu'ement savoir que lui, docteur » Ài glyvius, a longtemps exercé les fonctions de biblio- » ihéc... »

— Rfnvoyez ce drôle à l'évoque, interrompit le général.

— t 2" Ailianase Munder, piètre, ministre des prisons, » demande \a grâce de douze condamnés pénitf ns, à l'occa- » sion des lorieiises nocfs de .sa courtoisie Ordener Gul- » denlew, har( n deThorvik, chevalier de Danr.ebrog, Tils » du \ice roi, avec noble dame Ulri(|ue d'Ahlefo'd, lille de » sa giâ.e le cunitc grand-ihaïu'clier des deux royaumes. »

— Ajoiirn( 2, dit le g'^néral Je plains les condamnés.

— •S'' Fau te-l'rufens D.strombidès. suiel norwégien,

» poète latin, demande à faire l'épilhalame desdits nobles » époux. »

— Ahl.v ! le brave homme doit être vieux, car c'est le lemi'me qui en tC'l avait pri^paié un épiibilame pour le mariage projeté enlre Schumacker, alors comte df Griffenfeld, tt la priaeess; Liuise-Ch rloite de IIidslein-Auguslenbourg, mariage qui n'eut (las lieu.— Je crains, ajouta leg<m- TCrncur entre ses dents, que Fausle-Prudeiii.soit le poeiedes mariages rompus.— Ajournez la demande et poursuivez. On s'i;.f.::;i;ira, ù l'Occasion dudit t'Oète, s'il n'y aurait pas un lit vacant à l'hôpital de Dronttieim.

— « 4" Les mineurs de Gui Ibran^hîl, des îles Fa roc r,

• du Siind-Moër, de llubfallo, de Kœraas cl de Kongsb rg ■> demaudeut à être affranchis des charges de la tutelle " royale »

— Ces mineurs sont remnans. On dit même qu'ils comlEencent déjàù murmurer du long si'ence gardé sur leur requête. Qu'elle so t rèservfc pour un milr exa'iien.

— " 5» Braall, pètheur, déclare, eu vertu de rOJelsrecht(f), K qu'il persévère dans l'intention de racheter son |>alri- » moine. »

— " 6» Les ryndics de Nœs, Lœvig, Tndal, Skongen, Slod, » Sparbo et autres bourgs et villages du Drontheinihus sepu tenlrional, demandent (|ue la tête du brigand, assassin et " incendiaire Han, natif, dit on, de Klipr.iadur en Islande, i> soit mise à prix, — S'oppose à la requête Nychol Oriigix, >> bourreau du Dronlheimhus, qui prétend qu>- Han est sa » propriété. Appuie la requête BeiiigiiusS,.iagudry, gardien » du Spladgest, auquel doit revenir le cadavre. »

— Ce bandit est bien dangereux, dit le général, surtout lorsqu'on craint des troubles parmi les mineurs. Qu'on fasse proclamer sa tète au priK de mille écus royaux.

— «ToRenignus Spiagudry, médecin, antiquaire, sculpu leur, minéralogiste, naturaliste, botaniste, b'gis'e, chi- » misle, mécanicien, physicien, astronome, ihéolofjien, grama mairien... »

— Eh maisi interrompit le général, est-ce que ce n'est pas le même Spiagudiy que le gardien du Spladgest?

— Si vraiment, volie excellence, répondit le secrétaire : — 0 ... concierge, pour sa majesté, del'éttblissement ûuSplad- « gest, dans la royale ville de Drontheim, expose que c'est » lui, Benignus Spiagudry, qui a découvert que les étoiles » appelées fixes n'étaient pas éclairées par l'astre appelé so- » leil; item, que le vrai nom d'Odin est Frigge, fils de Fri- » dulphe; item, que le lombric marin se nourrit de sable; » item, que le bruit de la population éloigne les poissons » des côtes de Norwége, en sorte que les moyens de subsis- » tance diminuent en proportion de l'accroissement du peu- » pie; item, que le golfe nommé Olle-Sund s'appelait autre- » fois Limfiord et n'a pris le nom A'Otte-Sund qu'après qu'Op> thon-le-Roux y eut jelé sa lance ; Hem, expose que c'est par

• ses conseils et sous sa direction qu'on a fait d'une vieille » statue de Freya, la statue de la Justice qui orne la grande » place de Drontheim, et qu'on a converti en diable, repré- » sentant le crime, le lion qui se trouvait sous les pieds de » l'idole; item... »

— Ah I faites-nous grâce de ses éminens services. Voyons, que demande-til?

Le secrétaire tourna plusieurs feuillets, et poursuivit : « ... Le très humble exposant croit pouvoir, en récompense

• de tant de travaux utiles aux sciences et aux belles-lettres, » supplier son excellence d'augmenter la taxe de chaque ca- » davre mâle et femelle de dix ascalins, ce qui ne peut qu'è- » tre agréable aux morts en leur prouvant le cas qu'on fait » de leurs personnes .. »

Ici la poite du cabinet s'ouvrit, et l'huissier annonça à \\:i\x\.o. y o\\ la noble dame comtesse d'AMeftld. mL

En même temps, une grande dame, portant sur sa léte unAa

(Ij Odelsrecht, loi singulière qui établissait parmi les paysans notwégiens des sortes demqforats. Tout horiimc qui était contraint de se détairo de son patrimoine pouvait euipêcher l'acquéreur de l'aliéner, en déclarant tous los dix ans à l'autorité qu'il ^tait dans l'intention de lo racheter.

VICTOR HUGO

peliie couronne de comtesse, richement vêiiie d'une robe de satin ^«arlac, bordée d'hermine et de franges d'or, entra, et, acirptaiil la main que le général lui ollraii, vint s'asseoir près de son fauteuil.

La cnmiesse pouvait avoireiequante ans. L'Jge n'avait, en quel |ue sorte, rien eu .'» ajouter aux rides dont les soucis de l'orgueil et de l'ambition avaient depuis si longtemps crtusé son visage. Elie alla; ha sur le vieux gouverneur son regard baulaiii et son sourire faux.

— Eh bien ! seigneur général, voire élève te fait attendre. Il devait être ici avant le coucher du soleil.

— Il y serait, dame comtesse, s'il n'était, en arrivant, allé à MHnckholm.

— Coiument, à Munckbolm! j'espère que ce n'est pas Schumatker qu'il cherche?...

— Mais cela se pourrait.

— La première visite du baron de Thonick aura été pour Sctiumacker!

— Pourquoi non, comtesse? Schumacker est malheureux.

— Comment, général ! le fils du viie-roi est lié avec ce prisan ier dEtall

— P'réléric Guldenlew, en me chargeant de son fils, me pria, noble dame, de l'élever con^me j'eusse élevé le mien. J'ai pousé auR la connaissance de Schumaiker serait utile à Ordener, qui est destiné à être aussi puissant un jour. J'ai en c.onscquencfc', avec l'aulovi.saiiou du vice^roi, demandé à mon frère Grummond de Kiitui un droit d'entrée pour toutes les prisons, que j'ai doi.uéà Ordoi-.er. — Il eu use.

— Et depuis quand, noble g-^n-'ral, le baron Ordener a-til fait cette utile connaissance!"

— Depuis un peu plus d'un an, dame comtesse ; il paraît que la société de Scbuniacker lui p ut, car elle le fixa assez longtemps à Dronlheini ; et ce )i'e l qu'à n grel et sur mon invitation expresse qu'il en pîrlil l'année dernière pour visiter la Korwége.

— El Scliuraa.ker fait-il que son consolateur est le fils d'un de ses plus grands ennemis?

— Usait que c'est un ami, et cela lui suffit, comme à nous.

— Mais vous, seigneur général, dit la comtesse avec un coup d œil pé, éiraiit, saviez vous en tslérant, et même en formant celte liaison, que Schuniacker avail une fille?

— Je le savais, noble comtesse.

— Et celle circonstance vous a semblé indifférente pour votre flève?

— L'élève deLevindeKnud,le fils de Frédéric Guldenlew est un homme loyal. Ordener connaît la barrière qui le sépare de la fille de Schumacker; il est incapable de séduire, sans but légitime, une tille, et surtout la fille d'un homme malheureux.

La noble comtesse d'Ahlffeld rougit et pâlit; elle tourna la tète,' cherchant à évier le regard calme du vieillard comme celui d'un a-.itusateur.

— Enfin, balbutia-l-cUe, cette liaison, général, me semble, souffrez que je le dise, singulière et imprudente. On dit que les mineurs et les peuplades du nord menacent de se révolter, et que le nom de Schumacker est compromis dans cette affaire.

— Noble dame, vous m'élonnez! s'écria le gouverneur. Schumacker a jusqu'ici' supporté tranquillement son malheur. Ce bruit est sans doute peu fondé.

La porte s'ouvrit en ce moment, et l'huissier annonça qu'un messager de sa grâce le grand-chancelier demandait â parlera la noble comtesse.

La comtesse se leva précipitamment, salua le gouverneur, «t, tandis qu'il continiuit l'examen des pla''ets, se rendit en toute hâie a ses appartemens, situés dans une aile du palais, en ordonnant (ju'on y envoyât le messager.

Elle était depuis (luelques moraens assise sur un riche sopha, au milieu de ses femmes, quand ce dernier entra. La comiesse en l'apercevant fit un mouvement de répugnance qu'elle cacha soudain sons un sourire bienveillant. L'extérieur du messager ne semblait pourtant pas repoussant au premii-r abord : c'éiait un homme plutôt petit que grand, eldoatl'embunponitannonçaittqutcaulre chose qu'un mes-

sager. Cependant, en l'examinant, son visage paraissait ouvert jusqu'à l'impudence, et la gaîié de son regard avait quelque chose de diabolique et de siMJsire. Il s'inclina profondément devant la comtesse, et lui présenta un paquet scellé avec des fils de soie.

— Noble dame, dit-il, daignez me permettre d'oser déposer à vos pieds un préc eux nie>sage de sa grâce votre illustre époux, mon vénéré maître.

— Est-ce qu'il ne vient pas Uii-iême? et comment vous prend-il pour messager? demanda la comiesse.

— Des soins imporlans différent l'arrivée de sa grâce, cette leftre est pour vous en infoi mer, madame la comiesse: pour moi, jedois, d'après Tordre de mon n'ble maître, jouir de l'insigne honneur d'un entrelien iiartii-ulier avecvous.

La comtesse pâlit; elle s'érria d'une voix tremblante :

— Moi ! un entretien secret avec, vous, Miisdœmon ?

— Si cela n'aflligesit en rien la noble dame, son indigne serviteur serait au désespoir,

— M'affligerl non sans doute, reprit la comtesse s'efforçant de sourire ; mais cet entrelien f.-,t-ilsi nécessaire?

Le messager s'inclina jusqu'.» terre.

— Absolument nécessaire ! la letneque l'illnstre comtesse a daigné recevoir de mes mains doit eu contenir l'injonction formelle.

C'était une chose singulière que de voir la lière comiesse d'Ahlefeld trembler et pâlir devant nn serviteur qui lui rendait de si profonds respects. Elle ouvrit lentement le paquet et en lut le contenu. Après l'avoir relu : — Allons, dit-ede à ses femmes d'une voix faible, qu'on nous laisse seuls.

— Daigne la noble dame, dit le messager fléchissant le genou, me pardonner la liberté que j'ose prcidreet la peine que je parais lui causer.

— Croyez au contraire, repartit la comtesse avec un sourire forcé, que j'ai beaucoup de plaisir à vous voir.

Les femmes se retirèrent.

— Elphège, tu as donc oublié qu'il fut un temps oUnos tête-à-tête ne te répugnaient pas?

C'était le messager qui parlait à la noble comiesse, et ces paroles étaient accompagnées d'un rire pareil à celui du diable lorsqu'au moment oit le pacte expire il saisit l'âme qui s'est donnée à lui.

La puissantcdame baissa sa tête humiliée.

— Que ne l'ai-je en effet oublié: niurnuira-t-elle.

— Pauvre folle! comment peux lu rougir de choses que nul œil humain n'a vues?

— Ce que les hommes ne voient pas, Dieu le voit.

— Dieu ! faible femme ! tu n'es pas digne d'avoir trompé ton mari, car il est moins crédule que toi.

— Vous insultez peu généreusement âmes remords, Musdœmon.

— Eh bien ! si tu en as, Elphège, pourquoi leur insultestu toi-même chaijue jour par des crimes nouveaux?

La comtesse d'Ahlefeld cacha sa tiie dans ses mains ; le messager poursuivit :

— Elphfgc, il faut c'ooisir: ou le remords et plus de crimes, ou le crime et plus de remords. Fais comme moi, choisis le second parti, c'est le meilleur, le plus ?ai du moins.

— Puissiez-vous, dit la comie se à voix b,4sse, te pas retrouver ces paroles dans l'éternité I

— Allons, ma chère, quittons la plaisanterie.

Alors Musdœraon s'asseyant près de la comtesse, et passant ses bras autour de son cou :

— Elphège, dit-il, tâche de rester, par l'esprit du moins, ce que tu étais il y a vingt ans.

L'infortunée comtesse, esclave de son complice, tâcha de répondre à sa repoussante caresse. Il y a\ait dans cet embrassement adultère de deux êtres qui se méprisaient et s'exécraient mutuellement, quclcpie chose de trop révoltant, même pour ces At!Cs dégradées. Los caresses illégitimes qui avaient lait leur joie, et que je ne sais quelle horrible convenance les forçait de se prodigufr encore, faisaientmain tenant leur torture. Etrange et juste cnûliment des affections coupables I leur crime était devenu leur supplice.

La comtesse, pour abréger a tourment aJuitèrc demanda

IIAN DISLAXDli:.

enfin ;i son oïlii'' x ania- f, on s'irrndianl i!« fcs bras, do qui nii'^sage-rrlia smi oppiix l'avail iliaryé?

— D'Ali (■fe'il,(!iiMiSil'i>moii.a'iiiioiiicnl(le voir son jûiivoir s'alfii iiiir par le mari. g>! clO do er GalJ n.ow avcc notri! lilU'...

— No(re fi' e ! sVri ia la liaiitaii c cnnilcssfi, clson rfgard i xc siirMusd riiifi-! ri'pril iiiioox|in's ioii d'uri^iieil cl (l<! déilaiii.

— Eli bien ! 'iii (roidoiiient If ine-sagi'r, ji; croisqu'Uliiq'ie ppiil m'apparlpnir au moins aiitsnt qu'ù lui. Je dirais dono(|iie ce marijge ii' satisfaisait pai i iilii"'n'm:v i ion mari, si Sc!uin:aiker n'élaito!! mèn-.e temps tout ù-fait rcn\er.sé. Du fond de sa prisrn, eu vieux favori e^t eni:ore pri>quc aiissi redoutable que drfns son pa'ais. L a à a cour dt's a : is oli^ciirs, mais puissiU'^, (.eul-èire p rcequ ils soiil oliscurs ; ftle roi, • l'prenaiil il y a un n;ois que les nfgociali'iis du ^;rand-ilranre icravcc. ,e duc.d~Uosleiu Plren iii; niarcli .ient pas, s'i'Sl é'Tié avec impatic ice : lirijjenfdd à lui seul en satait plus qu'eux ttjus. Uu i: tr.uont nommé DisjjOlsen, viiiu <)e.MunrkliO'lm à CopiiiUa^uc, a ob'inu de lui plu ieursa".- <li.nics s eicles, ai rùslesiiuills le roi a lait demander fi la tlianeell. rie,où ils sui;ldé, osés, les litres de nobl-.^sc cl de projiri(*ti"' de Seluimarker. On ignore.à quoi Scliuniaiker aspire i mais nu désirerailil que l.i lilierlé, po';r un prisonnier d'Ei:it i.'i-st désirer le pouvoir. — l! faut donctiu'il nsei.re et qu'il meure judiiiairiii:ei:l, c'est ù lui forger uu crime que i:ous iraviiillons.

Ton mari. Elpliège, souspréîrxto d'inspecter !neo.i?ni/o les piov'uies du nord, va s'a^s\lr•■r par lui nièiiu! du résuliai qu'op.i eu nos l'.ie.ic s parmi les mineurs, dont r.ons voulons provo!|iier, au nom de Seluimacker, une insurrection qu'il seralaoile euHiil ' d'. 10 flVr. C- qui nous inquii'l", c'est l-> P'. rie de l'Ubiiurs papiers imporians relatifs ;i ce plan, et que iio;is avons loui lieu d/ croire au pouvoir de Dispohen. Sailianl iloiic (i;!'ilé:aii reparti de Co;ienh;i;iue pour iVIunckliuim, rapiiortaut à SilnnuackiT ses panh niins, sesdiplùmes, cl [)' ulêl e ces doiumer.s qwi peuvent nous perdre ou au roinsuous conipromeure, nous avons ap sté dans les gorf;es di- Kole quelqui's fidèles, i liargés d^ se défaire delui, après l'iivoir dé, ou. lé de s,=s papiers. Mais si, eomme on l'assure, Dispolsen est venu de Burj^lieu parut r, nos peines seraient perdues de es cùlé-h'i. — Pourtant j'ai rerueilli en arrivait je ne !<ais quels bruits d'un assassinat d'un capitaine nommé Di'^polsen. — Nous venons. — Nous sommes en alleu aiit à la recherce d un brigand fameux, llan, dit d'Islande, que nous voudrions meltie à la tête de la révolte des mines. Et toi, ma chère, quelles nouvelles d'ici me donneras-tu ? Le joli oiseau de Munckholm at-;l été pris dans sa cage? La fille du vieux ministre a-telle eulin été la proie de DOUefalcofulvus^ de noire fils Frédéric?...

La comtesse, retrouvant sa lierlé, se récria encore : — Notre fdsl...

— Ma foi, quel 4;;e peut il avoir? Vingt qualre ans. Il y enavingt-sixque nous ^oasco^:lai^sons, !",lplu''j;c.

— Dieu !e sait, s'écria la comtesse, mon Frédéric est l'iiéritier légitime du grsnd-diaiicclier.

— Si Dieulc sait, léjior.dil le messager eu riant, le diable P'ut l'ignorer. Au rest:, Ion Frédéric n'est qu'un étourneau indigne de moi, et c.Mi'e.''t pas la jieiiie 'V. nous quereller pour si peu de chose. Il n'est bon (luà séduire une tille. 'V est-il parvenu au nioins?

— P.is encore, que je sacbe.

— M.iis, KIphége, làciie donc de jouer un rô'.c ttioiiB passif dans nos ailaires. Ci lui du corn te et le mien sont, lu le vois, assez acii s. Je retourne COs demain vers ton mari. Pour lui, ne le boriuî p.is, degrAce, fi prier pour nos péchés, comme la .Madone iiuc les Italiens invoquent eu assassinant. — Il faut aussi que d'.Slilefcld songe à me récompenser un peu pli.s ina^nifiipii'mciit qu'il ne l'a fait jusqu'ici. Ma fortune est liée à la vùtre, mais je me lasse d'être le serviteur de l'époux, quand je suis ranuiut cela finime, et de; n'cl e que le gouverneur, le préc.'i>leur, le pédagogue, (juand je suis pres(iiie le père...

En ce m. .ment minuit sonna, et une des femmes entra, rappelant à la comtesse que d'après la règle du palais, loulE sir.r.i.F.. — VI.

1rs les luuièrcs devaient être éteintes .1 celle heure. La co.niiesse, heureuse de lerniiiier un entretien pénible, rappela ses suivanti'S.

— .Me permette la gracieuse comtesse, dit Musdœmon en : e ieiiraiit de conserver l'esperanie de la revoir demain, et de déposera sts pieds 1 lionmage de mou profond respect.

Il faut absolument qno lu l'aies massacré; tu as le regard d'uu meurlrior, un air sinistre et larouclie. \

Sn.vKSPEAnK, le Songe d'Élif.

<— F,n honneur, vieilrr.l, dit Ordener îi Sniagudry, je commençais à croireque celaient les cadavres logés dani' et éJillcc qui étaient chargés d'en ouvrir la porte.

— Pardonnez, seigiunir, réiiondit le c.oncier:;e ayant encore dan.v l'ore'wle les noms du roi et du vice roi et répétant son excuse banale, je. . je dormais profondément.

— Eu ce cas, il paraît (j u> vo". niorti ne d.jrni lient pas, car c'étaient eux sans doute que i'eulciidàis toutà-l'hcurc causer di-lincteaient.

Spiagudry se troubla.

— Vous avez, seigneur étranjer. vous avez entendu?...

— Eli! mon Dieu, oui ; mais qu'importe? je ne suis pas venu ici (-.onr m'occ^per de \ts aflaires, mais pour vous occuper des miennes. Entrons.

Spiagudry ne se 'ouciait guère d'introduire le nouveau-venu près du corps de GUI, mais cc". dernières paroles le rassurôreiu un peu, ctd'dilleurs, pouvait il résister?

Il lais- a donc pa- série jeune homme, et refermant la porte :

— r.cnig: us SpiaguJrv, dil-il, est à votre service pour tout ce (jui concerne les sciences humaines. Cependant, si, comme, votre visite nocuirne semble raiinonc-''r, vous croyez pailer à un sorcier, vous avez tort, ne famem creJas; je ne suis qu'un savant. — Entrons, seigneur étranger, dans mon laboratoire.

— Non pas, dit Ordener, c'est ii ces cadavres qu'il faut nous arrêter.

— Aces ciJavres! s'écria Spiagudry, 'recommençant à trembler. Mais, seigneur, vous ne pouvez les voir.

— Commint! je ne puis voir des (orps qui ne sont déposés l;"! que pour élr- vu ; ! Je vou ; répète que j'ai des renseignemens î"» vous demander sur l'un d'eux: votre devoir est de me les donner. Obéissez degré, vieillard, oa vous obéirez de force. «

Spiagudry avait un profond respect pour les sabres, et il en voyait briller un aucoié d Ordener. — Mhii nonarrogat armis, murmura-t il, et fouillant dans le trousseau de ses clefs, il ouvrit 1 1 grille, à hauteur d'appui, et introduisit l'étranger dans la se,-oude section delà salle

— Monlre?.-moi les vè'emcns du capitaine, dit celui-ci. En ce moment, uu rayon de la lampe tomba sur la tète sanglante de Cili Staill.

— Juste Dieu! s'écria Ordener, quelle abominable profanation I

— Gr.md saint Hospice, ayez pitié de moi I dit à voix basse le vieux concierge.

— Vieillard, poursuivit Ordener d'une voix menaçante, ctes-vous si loin de la tombe, pour violer le respect qu'on lui voue, et ne craignez vous pas, malheureux, que les vivans ne vous apprennent ce que l'on diùi aux morts?

— Oli 1 t'écria le pauvre cône erge, grâce, ce n'est pas moi... si vous saviez... ! et il s'arrcia, car il se rappela ces mots du petit homme: Sois fidèle cl mueZ.-Avtz vous vu quelqu'un sortir par celle ouveituro'? deuiandat-il d'une voix éteinte?

— Oui. Est-ce ton complice?

— Non, c'est ecoupjhle, le reul coupable ! j'en jure par toute les réprobaliùii^ infernales, par toute, les bénédictions célestes, par cecorpsmêmosi iiidigueuicuiprofauél...

VCITOU HUGO.

Et il s'éîait pro'trrnésiir la pii ir.^ ni'vanlOnk-ner.Toul hideux qu'élaitSiiiagmlry, il y aval' ct'iie;ulani dans ton désespciir, dans ;c5 proiestaiions, un acceul devérilé qui persuada le jeune liomnu'.

— Vieillard, dit-il, rrlève loi. et si tu n'as point outragé la mort, du moins n'avilis iioinlla vicillcs'e.

Le concierge se relc a. Oïdener continua :

— Quel est le coupable?

— Oli ! sileTice, iioblejeune seigneur, vous ignorez de qui vous pariez. Silence ! elfpiagudi y a'répéiait intérieurement:

Sois fidèle et muet.

Ordener ie,irit trpideme"t:

— Quel est le coupable? Je veux le connaître.

— Au noni du ciel, seigneur 1 ne parlez pas ainsi, taisezvous, de peur ..

— La peurne mefca point taire cl te fera parler.

— Excusez-moi, pardon, mon jeune maitrel dit le désolé Spiagudry, je ne puis...

— T.i lé peux, car je le vevix.Tu nommeras le profanateur I SplagiKlryilMTilia encore ù le!givcr.,er.

— EU bien! nob'o niaître, le proûnateur de ce cadavre est l'assassin de cet ofRcier.

— Cet oîTicier est donc mort assassiné? demanda Ordener, ramené par cette iransiiion au but de sa recherche.

— Oui, sans doute, seigneur.

— Etpa.' (i'.i?par qui?

— Au nom de la ?;ilnie qucvolrc mère invoquait en vous donnant le jovr, ne < liorchiz pas:! savoirce n 'in, mon jeune maître, ne me forcez pas ;i krrévpicr.

— Si l'intérêt que j'ai :i le sa' oir avait besoin d'Mreaccru, vou- y ajouteriez, vicilla d, l'iniéréi de la curiosité. Je vous commande de me nommer ce meurtrier.

— Eh bien ! dit Spiagidry, rcvarqucz ces profondes déchirures prolu'tesiar des cngfes Oiigs et tran'hans sur le corps dcce malhcurcuv... Elles vous nomment l'assassin.

Et le vieillard mo'iiraii à Oidi'ner de loiigues et fortes égrr.tignures sur le c davre nu et lavé.

— Comment ! dit Ordener, cs^cc quelque bête fauve?

— Non, mon jeune seli^ucur.

— Mais, il moins qi;c ce ne soit ]n. diable...

— Gliut ! prenez garde d:; trop bien tleviner. N'avez vous jamais entendu parler, pnur.<nivit Icionciergeà voix basse, d'un homme ou d'un monsiri;à f;ice humsine, dont les ongles sont aussi lo^g^ que ceux d'Asiaroih qui nous a perdus, ou'der Antéchrist qui nous perdra?...

— Parlez plus clairement

— Ma'.'.ieur! dit l'Apocalypse...

— C'est le nom de l'assassin que jcvou? demande.

— L'assassin... le nom... seigneur, ayez pitié de moi, ayez pitié de vous.

— La seconde d'^ ces prières détruirait la première, quand bien même des motifs graves ne me forceraient pas à t'arracherce nom. N'abuse pas plus longtemps...

— Eh bien ! vous le voulez, jeune homme, dit Spiagudry seredress'^nt et d'une voix haute: cemeurtrier, ce profanateur est llan dislande.

Ce nom redoutable n'était pas ignoré d'Ordcner. — Comment! reiirit il, Han ! cet exécrable bandit!

— No rapi'.cli'z pas bandit, car ilvit toujours seul.

— Alors, misi-rable. comment le connaissez-vous? Quels crimes comniuns vous ont donc rapprochés?

— Oli! noble maître, d.igiK'z ne pas.crcire aux apparences. Le tronc de chêne eslil vénéneux parce que le serpent s'y abrite?

— l'oint de vaincs paroles, un scélérat ne peut avoir d'ami qu'un complice.

— Je ne sii:> i oint sonami, et moins encore son complice ; clsl nus s^rmens ne \^ us ont pas pei.'.uadé, seigneur, veuillez d- grâce remarquer que Ci-ile prolanatiou détestable m'cxpo.--c, dins vingt-quatre heures, quand on viendra reli-verle corps de Gill Stadl, au supplice des sacrilèges, et me jette ainsi dans la plus cllroyable inquiétude où innocent se soit jamais truuvé.

Cescon;idîraiions d'Inlérêl personnel lireut encore plus

surOrdenor que la voix suppliante du gardien, atiquel elles avaient i robablciieut inspire eu borne iiarlic sa pathétique, quoiipie ir>\iill;! résistance au sacrilège du petit hoainie. Ordener parut méditer un moment, pundant lequel Spiagudry cherchait à li.'-e sur son visage si ce repos déciderait la paix ou ramènerait la tempête.

Enfin il dit d'uu ton sévère, mais calme: — Vir illard, soyez véridique. Avez vous trouvé des papiers sur cet officier ?

— Aucun, sur mon honneur.

— Savez vous si Ilan d'Islande en a trouvé?

— Je vous jure par saint Hospice quq je i'ignorc

— Vous l'ignorez? savcz-vous où se cachs ce Han d'Islande?

— 11 ne s-; cache jamais, il e rr toujours. —Soit ; mais enlin quelles sont ses retraites ?

— Ce païen, répondit le vieillard ù »oix basse, a autant de reîrai es que l'ile de Uitteren a de récifs, que l'étoile de Siiiusa de rayons.

— Je vous engage de nouveau, interrompit Ordener, à parler en termes positifs. Je vais vous donner l'exemitle ; écoulfz. Vous êtes mystérieusement lit', avrcun biigand, dont vous soutenez ne pas être 'e complice. Si vous le conniiiss' z, vous devez savoir cii il s'est raàntenant retiré — Ne m'intcrrompcz pas. — Si vous n'êes pas .son ccmplice, vous n'hésiterez pas à me conduire i"! si rech-rche.

Sj)ia}!udry ne put contenir son (ffroi.

— Vous, noble seigneur, vous, grand Dieu ! plein ce jeunesse et de vie, provoquer, reclhr. berce démoniaque ! Qu:iiid Ingiald aux quatre bras combattit le géant Nyctolni, du moi' s a-ait-il quatre bras.

— Eh bi n I dit Ordener en souriant, s'il faut quatre bras, nescroz-vous ras mon guide?...

— i\Ioi ! votre guide? Comment pouvez-vous vous railler ainsi d'un pauvre vieillard q'ii a déjà presque beîoiii d'un guide !u'-mèmc?

— Ecoutez, reprit Ordener, n'e^^sayez pas vous-mêa;e de vous jouer de mci. Si c te profanaiim, dont je veux bien vous croire innocent, vous cx.o e au (bâ iment ds s;c iléges, vous ne pouvez rester i i. Il vous laul donc fuir. Je vous offre ma fauvegade, mils ù coud lion que vous me conduliczù la re>raitedu brigan !. S lyez mon gui 'e, je serai votre protcct'ur; je dis plusj si j'atteins Hati u'Isande, je l'amènerai ici mort ou vif. Vous pourrez prouv r votre innocence, et je vous promets de ■.ou'^ faire rentrer dans votre emploi. -V^ùilà, en attendant, plus d'écus royaux qu'il iic vous cnr.:^;ii;.or.e par an.

Ordcn r, en gir.'ant la bourse pour la fin, avait observé dans s. s argum^uis b gradation vouIu'î par les saines lois de la !o^i(iue. Cependant ils étaient par eux mêmes assez, forts pour laire rêver S. iaguJry. 11 commença par prendre l'argent.

— Noble mai' re, vous avez raison, dit-il ensuite, et son œil, jusqu'alors indécis, se releva sur Ordener. Si jî voas suis, je m'expo-c quebiue jour à la vengeance du formi labié Ilaii. Si je reste, je tombe dennin entre les mains du bourreau Orugix... Quel est donc d-j) le supplice des sacrilèges ?.. — N importe. — Dans les deux cas, ma pau re vie est en pi'ril; mais comme, d'après la juste ob.-er\aiion de SœmrnJ Sfgfuîson, autrement dit /c iaac.tnfcr duopcricula œqualia, minus iinmincns cliiiciidum est, je vous suis.— Oui, seigneur, je serai votre guide. Veuillez ne pas oublier toutefois que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous détourner de votre aventureux dessein.

— Soit, dit Ordener. Vous se'ez donc mon guide. Vieillard, ajoutât ilavec un regard expressif, je compte sur votre loyauté.

— Ah ! miîtro, répondit le concierge, la foi de Spiaiiu !ry est au.:i pure que l'or que vous venez de me denncr si gracieusement

— Qu'il n'en soit pas autrement, car je vous prouve ais que le. fer (jue je porte n'est pas de moins Ion aloi que mon or. — Oii pensiï-vous que suit Hau d'Islande?

— ."(lais, comme le niiJi du Dronllieiuilius est plein de lrou;jes qu'Oii y a envoyées sur je ne sais quelle réquisition

flAN D ISLANDE.

du grand chancelier, Hin doit s'flre dirigé ver.- )a grotte de Waiderlong ou le lact'f Smiasen. Kotreioutj est parSkongen.

— Quand pouvez vous lîie suivre?

— Apri^s la joi.rri'^o qui coinnien'-e, quaiul la nuit sera closeet leSpladgest fernir, votre pauvre serviteur connneneera |irès de vous le; lointioiis de g'iide, pour lesquelles il privera 1rs morts de ses soins. Nous clierclierons un moyen de caclier pendant tout le jour, sux yeux du peuple, la mutilation du miiie;ir.

— Où vous trouverai-je ce soirP

— Sur Id j,ran e place de DrûMheim, s'ilconvirnt au m.'iître, près la statue de la Justice, qui fatjadii Freya.et me protégera sans dont: de son ombre en reconnaissance du b"au diable que jTi fait sru'pler sous sisp'eJs.

Spiagudiy allîiir peut-êtie rt'pét r VtTbalcmci.l à Ordener les consi ItT, ns de sou pla et au gouverneur, si lelui-ci ne l'eût interromiju.

— Il SHfiii, vi' iHar 1, le iraiti^ est conclu.

— Cou lu, répéia te concierge.

Il aclhvailcc moi. loriqu'une espace de grondement se fit enteiulre comme au-dessus d'eux. — Li concierge tri'ssaillit : Qu'est cija? dit-il.

— N'y a-l il ici, dit Ordener également surpris, d'autre habitai t vivant ijuevous?

— Vous me rap riez niO'; vicaire Oglypiflap, reprit Spiagudry rassuré par «• lie idée; c'est lui sans doute nui dcrt bruyamment. Un Lai'on qui dort, selon l'évèque Arn^rim, fait aut.int de bruit qu'une, fcmmequi veille.

Eii parlant ainsi ils s'flaieiit app.ocli^s de la porte du SidaJgest. Spiagiiiry IVuvrit doucement. '

— A'i u , mon jeune seii.near, dil-il à Ordener, le ciel voi;s ruelle eu joie. A ce soir : si voire cliemifi v:us coHduit devant la croix de saint Hospice, di'gnez prier pour \oire, misiralL' servileur. Ijenic'iius S|) agudry.

Alori relcr liant en liâlf la porte autant de crainte d'ê.re aperçu que pour jj.ir.iiitlr sa lamp^ des [remières brises du matin, il revint près du cadavre de Gill, et s'occupa d'cH tourner la lêic de manière à en cacher la b'ejsure.

Il avait falla bien des rai-oii.s pour déciJiT le timide concierge ùacce:ier l'ollie avcniuie-ise de l'éirdiiger. Dans les motifs de sa téniérairedétcrminaiion entraient : 1» la crainte d'Ordenfr présent; 2o telle du bourreau Orugix'; 5» UQC vieille haine ptur llan dislande, haine qu il osait A peine s'avouera lui-même, tant la ferreur la comprimait ; i» l'amour pour les sci n es, auxquelles sou voyage serait si utile; 5» la confiance en son esprit rusé, pour se dérober aux regards de Han ; ti» un attrait tout Spéculalit pour certain mêlai que renterinait la bourse du jeune avetilurier, et dont paraissait au si remplie la boite de fer voce au capitaine et destinée à la vtu\e Stadt, message qui maintenant eourait gr^nd risiiuc de ne jamais quitter le mcss.iger.

Une dernière rasou enlin, c'était l'e.^ptrance bien ou mal fondée de rentrer tôt ou lard dans la ji'ace qu'il allait abandonner. Que lui iniiiortait d'ailleurs ciue le br^gaad tuût le voyag. ur ou le voyageur le brigand? A ce point de fa rêverie,il n." put s'eni, êchi;r dj se dire à haute voix : — Cela me fera toujours un i adavre.

Un nouveau groiidement se fit encore entendre , et le malLeureux conçu rge fribsonna.

— Ce no sont vr.iimeni point là les ronflemcns d'Oglypi glap, se ditil; ce bruit vient du dehors. — Puis, a; rès un monieiit d-; renexioii : — Je suis b'cD simple de ni'iflrùyer aillai, c'est sans doute le ilo^ue du port qui se réveille eiqui aboie.

Alo:s il acheva de disposer les c-erabres défigurés de Cill ; puis, r fermant toutes les portes, viui se délasser sur suii grabat des fa.igaes de la iiuii qui t>'a.hevait, et prendre des forces pOiir CtUe qui se préparait.

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