‹ Musée littéraireChapitre 141 sur 170 · JULIETTE · texte numérisé non relu

JULIETTE

Ail ! crois-la qii" nous nous revoyions jamais?

ROHKO.

Je n'en doiile^ poinl ; et tontes ces |K.iiies dovicndi'oiil le doux orilielicii de nos jours à venir.

SUAKSPEARB.

Le final du château deMnn'kholm venait de s'éteindre, et, à sa place, I» nialtlct eiilrai.l dans le golfe d.' Drônilicim voyait le casque du s cildat de garde briller de loin, comme une étoile nioliile, aux rayons du soleil levant, quand Sclii.macker, app jyé sur le bras de sa lille, d scendilcjmme de coutume dans, le jardin ■ iiculaire c|ui environnait sa prison. Tous deux avaiLMit eu une nuit agitée, le vieillard par l insdmnie, la jeune lille par des rêves délicieux. lisse promenaient depuis quelque temps en silence, quand le vieux prisent icr attacha sur la belle jeune tille un regard triste et grave :

— Vous rougissez et souriez toute feule, Ethel ; vous éles heureuse, car vous r.e rougissez pas du pj-sé, ef.ous souriez ù revenir.

Etiiel rcugi' plus forl.tt ressi d>; .^ourire — M<i;i seigneur et (.ère, dit-elle, embarrassée et canfise, j'ai appirié le liv:e de 1 Ed la.

— Eh bien ! lisez, ma lille, dit Sdiumacker; et il retomba dans sa rêverie.

Alors le somlire captif, assis sur un rocher noirâire ombragé d'un sapin iiû:r, cco la la douce voix de sa (ille, sans entendre sa lecture, comme un voyageur altcrjse plaît au murmure de la source où il puise la vie.

Etiiel lui lut 1 lii>iûire de la ber;,cre Allanga, qui refusa un roi jusqu'à ce iiu'il eût prouve qu'il éiait un guerrier. Le prince Régner Loilbroé' n'-biint la bergère qu'en revenant vainqueur du brigand de KlipslaJur, Ingolphe l'Exterminateur.

Soudain unbriiit de pas et de feuiliage froissé vint interrompre sa lecture et arrac'ner Selinmackerà si méditJlion. Le lieutenant d'Ali'ielcld sortit de derrière le rocher où ils étaient assis. Etiiel b-iissa la téie eu reconnaissant l'interrupteur éternel, et l'oflicier s'écria :

— Sur '.a foi, ma belle damois lie, le nom d'Iogolphe rExlerniinaieiir vient d'être proucncé par votre charmante bouche Je l'ai ente du.et japrésumeque c'est en parlant de son petit-fils, Han d'Islande, q^ie vous êtes remontée jusqu'il lui. Les damoisclles aiment beaucoup à parler des brigands. Sou; ce rapport, on lonte u'Ingolphe cl de sa dfscendancedes choses singulièrement ;:gieable^ et effiayantos à enlendre. L'exterminateur Ingolphe n". ut qu'un fil:, né de la sorcier.- T;;carka; ce lils n'eut é(;a'riui,iii qu'un fils, né de mémo d'une sorcière. Depuis quatre siècles, cette race s'est aiiisi perpétué;' pour ladésola'.ion de l'Islande, toujours par un seul rejeton, qui ne produit jamais qu'un rameau. C'est par cette série d'hériliers uniques, que l'esprit infcr:.al d'Ing-lphc est arrive dii nos jours sain <i entier au taaieux Han d'Islande, qui avait sans douie tout-à-rheure,le boiilieur crucoiiper les virginales pensé-.s de la damoisellc.

L'officier s'arrcla un mume;it. Elhei garla.llc silence de l'embarras; Schumackcr, ceui de l'enHui. Enchanté de les trouver disporcs sinon à répondre, du moi..s à écouter, il continua :

— Lebri^nnd de K'ipstadar n'a d'autre pa=sioa que la haine des homme-, li'auie soin qu: celui de leur nuire.

— ileslsag-, i.:lerrompil brusquement le viù lard.

— Il vit toujours seul, reprit le lieulenaut.

— Il est heureux, dit Si humacker.

Le lieulenanl fut lavi de celte double interruption, qui semblait sceller un pacte deconversaiion.

r,JO

viCTOPi r.i.ïio.

— Nou-; invsrrvft le. liicu iWrlirj, ;'ifii (-'.-i, de ers sages etdetCN hfuriHix! M.udilso.l lezi^phis- malinlciiiionr.é iiiii a appor i- en Aoiwép'e. le dcriiii r ties dénions d'Islande. iA ton de d ic nn inlcnlionn '•, car c'est, assu'o-t-nn, à un évfique (ju^ nous di-v.ns ic bonlicur de poj i diT Ilan de Klipstadur. Si l'on en croit lalr,,iiiion, (inclques p'ysaiisislai;- &.i]i, ayant pris sur los montagius de Bi'ss^'Sled le p'iit Han efirore>ifa.:t. Yoii un ni le lui r, co-'i'-.; As;y;ige tu-; le lionceau de B.itlria:;e; nais l'évOiiui.' d^' Sjallioit s'y opposa, et prit l'cuisiii sous fa prouc. ion, espéraiit fa're un th t iierf dudia. !e. Lo bon &iè>\w implûva niii:^ moyens pour d.vi;lopperc'f.t inlc ligeHce inT inaK-, oub iant que la tigut; i,e s'éiùi'. 1 o.iil iba ^x en lii d^.ns hr-. serres ibaiides de Bibylone. Aussi le d moni que ad deseent le jjriya t-il de ses soins (n ^'enfuyant une Inde iiuit funn tronc d'arbre.à travers l'^s "eis.i'l en éclairant sa luiic de l'inr. iid e du manoir (■[! -copa'. Voili, se 01 !os vieilie:, lileuses du lays, coiiiin nt s'est tian;porié fn Ko wége cet Islandais, -i ni, grâce .*■ si:; fducatitn, o!ïri; anjo irdluii îouttî la perlVli.'iM du moar-r?. D-puis releirp-', les mines deF;) roërcoirtblci'B et trois c.n'.s ouvriers écr,".sés sous les d oombres;,!e rocher pen 'ant de Goiyn p'éi ipilé pindanl 1=>. nuit 5ur le vi lage (|u'ii dominait -, le pont 'ic.ll.iH-Urûën croulant du baut des roctios rous le passage di-s voy^ipeurs ; la cath-drals de Droniheim incendié-; les fanaux côiiers cteints durant les nui s oi';tgeuses, ei une f 'Ule de crimiset de meurtres ensevelis da-s les lacs de S.j^^rbD ou deSniiasen, ou cailiés sous les gro'.tesde WaMnbiigpt de R\lass, et dans ks gorges du DofreFe! ', ont ailes é la pr/sence de cei Arim.ne. iiiear.é dans b-Donilifiml.us. Lesvi ille- préleiident(|u'il lu; pousse uu poil de la I arbe à c liaipie crime : en ce cas sa barbe doit être au^!-i (oullue ([aeci-l'e du plus véiiér;b!e mag; assyrien. La Lelle d,imoiselie saura c pendant qu? lu gouverneur a p'usd'iinc fois essayé darrêier la irue extraordinaire de celte bïrb'...

Schumacker rompit f nrore le silence.

— {•;' t'M,s icseiï'Mis p'ujr s'einjjarr-r de cet honime, dit-il avecu:» r.g.'rd d- ir.ompbe et u;i :-o.r;re ironique, ont été vai:!S? J en l'eliciie la grande cbai.cellprie.

L'ofiieier ne comprit pas le sarcasme de l'ex-grand elianc-.ller.

— Ihi! a jusqu'ici •lé aussi imprenable qu'H'ratius surnomme '-,> c es.\ i(uxsûldai=,i' ui es miliciens, Cimpagnards, mouiagnards, loui meurt ou luit lievant lui. C'e^t un dimon qu'on ic sauiaii é iler ni i<ileiiidre : ce (jiii ptut arriver de plus l,.-ureux à ctux ijui le clien lient, cesi de ne p»s le irouvet.

La gracieuse damoisclle est peut-èlre surprise, continuat-i ens'asstyaui tainilièrcmeiii irés d'Eibei, qui se rapprocha defoii père, de tout ce que je sais d". curieux toiiehiiit cet èirb surii.-it nel. Ce, n'est pas sans inle lion (juc j'ai recueilli es singulières iradiiiuus. Il mes-;: b e, ft je serais beureux cjue ma ilni mante danioifdle parlagiài mou avis, que les aventures de llau p unai nt fournir i n romaç délicieux, dan-; le ifure de^ su. Iinie!> c-rils de la damoi^elle Sculéiy, ['Ar'amcneon la Ctélie, dont j,- n'ai encore lu (lUe six volumes, mai- qui n'en cs'. pas mo ns un cbcf-d'œuvre ii mes Veux. Il f,-ud ait, par exemple, adoucir notre cliiuai, orner nos iradiiions, ii:odin>'r r! s noms b.rli.ires. Ain.si Dronlticim, qui deviendrait Durlinianum, v, rrail ses foréis sechai'gcr, sousnia bagueUtMua^'que, en d s bosquets délicieux, ar. osés de mile peits ruisseaux, b en a trament poétiques que nos vilain, lorreii». N s cavernes no res et profonJcs kiaieni place .1 des groiles cbarmani?, tapissées derocaiies dorées et d- eoqi. liages daziir. D.iiis l'. ne de CCS grottes bab icr^'t un eéiebie enebinti-ur, Ihrnus de TUub'...-' ar vousconv. mlr.ï que le non d. Han cV Islande lie flatte pas l'oreiLc. — Ce g..nl.. — vous seul z qu'il sen-.ilabsu d qii le 1;. ros uiin Idcivr g;ne litt pa>uiig-!nt — cei,e.ii,l o..e.idra l <n d oile lign.; d;j d.uMars... — Irgrt |,lie IKxl.imi:aiii r ne piC-si-iiteriiU à ^ili..^.illaliu» ellJ!la 1, :igiii.'ii,,.; '1116 11110.... — ne lrûi/\(Z-ùu< pas le lom (!(; 'Jhourka b-uivu>en). ni aberé'/ — fille d'' lasi' yllei'e Cumes. lljiinu?, apré» avoir été élevé par k grand-mage de

Thulé, se serait enfin échappé du laliis du pnnlife, sur un cba" ailelé de, deux dragons... — Il laiidia t être un pauvre esprit p'^'ir C0':s rv,- r la nirfquin ■ t adi'ion du troue d'arbre. — Arrivé sous le eii:! de Durlinianum, et «-édiiit par ce lay^cbanna^it, il en aura'l lait le lieu de, «sa résidence et le liiéàtrcde ses crimrs. Ce nés rait pa?eho-e aisi"e que de faire une peini;;re agrésble des briguid.g. s de llan. On pourra'ieu «d'iueir l'borreur jar (|u Ique amour ingénieuseir.e t imaginé. La bergère Alcippe, .n promenant un jour scn^gneiii dans un bois dj myrtes etd"ûlivier.>, ^e;ail aperçue par l^i géael, (!ui céderait soud-.in au pouvoir de ses yruv. MaisAlei, pe liimerait le beau ! yeidiiS. ollicier d-'s milice", en g^iriiisi)!! ('ans scu) bamnaii. Le gémi s'i;riierr,it di bonl.e.ir d.i eenlurioiKet le cniurloii des Kssidijiésdu géan'. Vous e.iueevez, aimable dimoisene, tout ce (;u'«ne pareille i:u;i5;ii!;'.-i0!i pounai; s^'m-r de cliarwc da'JS les : aveii'ures du Ilaiiiiiis. Jrf jiari rais mes boites de Cracovie con re une pair: de pa n s,^<|u un tel suet, traité par la damoisell.;S:uJéiy, ftrait racoler toutes les dames deCopen-, liapue. .

Ce mut arraelia Sebuinaeker de la sombre rèveiie où il (tait resté enseveli penda t la dépense inutile de bel esprit <iue venait de faire le lieutenant.

— " aipenbague? dit il brusqui ment ; seigneur officier, que s'est il passé de nouveau à Cupeubayue?

— Rien,s..r ma foi, que je satlie, lépnnditle lieutenant, sinon le roi.senlenient donn • par le roi au mariage important qui oe uiieence moment lesdeu\ royiumcs.

— Comment ' repiit Selinm.ieker; quel mariage?

I^'api ariiiiind'ui! (iiiatriémeinterloculcurarrêta la réponse sur les lèvres du lieuitnaut.

Tous (rois levéieiit les yeux. Le visage sombre du prisonnier s'éelaireit, la pliysionnniie frivole du lieutenant prit une expression de graviié, et la douce ll;;iire d Éibel, p51e et confuse pendant le long toli.oque de l'uffieiir, ser:-nimade vie et de joie Elle soupira profoiulemeni, comme si son (œur eût élé allégé d'un poids insupportable, et son sourire triste et furlif s'élança au-devant du nouveau-venu. — C'était Onlencr.

Le vieillard, la jeune fille et l'ulllcier étaient devant Ordencr dans une position singulière ; ils avaient eliaeun un secret commun avec lui, aussi segênaient-ils réeiprO(|uement. Le retour d'Ordtner au doiijnn ne surprit ni Scliumaeker ni Éiiiel, qui l'aller daient; mais il étonna le lieutenant, autant que la présence du lieuleu.nil surprit Ordener; eelui-ei aurai pu craindre quehuic iiuliseréiion de rofîicier sur la Si ène de la veille, si I, . ' .ne prescrit par la loi courtoise no 1 eût rassuré. Il ne pouvait donc que s'éionner de le voir paisiblement assis près des deux prisonniers.

Ces (piatre personnages ne pouvaient rien se dire réunis, précisément pa ee qu'il? auraieiit eu beaui^oup à se dire isolément. Aussi, boniiis les re^'anls d'inielli,,'enee et d'embarras, laceueil iiue reçut Ordeiu'r fut-il absolument muet.

Le lieulenani parfit d'un éelal de rire.

— Par la queue du manieau royal, mon cber nouvcauv^iiu, voilà un silence, qui lu^ ressemble pas mal à celui des sénateiiis gaulois, quand le romain Brennus... — Je ne sais, en honneur, déjà plus qui éiail romain ou gaulois, des sénateurs ou dugénéral. Nimpoili;' imisque vous voil;"i, aidezmoi à instruire cet honorable vieillard de ce qui se jiasse de nouveau. J'allais, sans votre subite entrée en scène, l'entretenir (lu mariage illuslre qui oeeupecn ce moment iMèdes et Persans.

— (Ji.el niariagePd'rcnten même temps Ordener et Schumacker

— Ali coupe de vosvéienienr.,?cigneur éiranger, s'écria le lieui liant en l'rapp..ni des mains, j'av.iis déjà pressenti que \o is veniez do quelque autre monde. Voiei une (|ueslioil qui I lia ige en eertiiudo mon soupçon. Vous êles sans douto (leb.iri;; ■ hier sur les bords do h Kiilder, dans nu char fée alielé le- deux griffons ailés; car vous n'auriez pu parcourir la Korv, 'gc sans riiun.lro parler du f.inicux mariage du Cls du vice-roi avec la (ille du grand ebaue.elier.

I Sehumackcr se tourna vers le lieutenant. .:-,

IIAN I)I5I..\NLiR.

— Quoi ! Or.lcnrr CnMi'iili'w éiimisc Ulriquo (l'Atil''fe'il?

— Co:.:ii^c vous liiles, r.'iomlii lolliicr, t'I lel.i sera coucJii avaii i|iic la nioJt! des tcriiigailiiis à la franv'fiise soit passt-eâ Co|)t'iili3!;;iie.

— Le !ils (Jiî PiviliTlc iJ'iit avoirenviron vingt deux ans; car jYiais drp is ikic aniié' dans la forteresse de Copeidiague (|Naiid le bniilde sa naissance parvint jusijii'A moi. Qu'il se marie je. me, DnHiuiia Sfliumackeraveeun sourire amer; au nuiniciit de la dls^rd'-e on ne lui reprochera pas du moins d'avoir ainliiiionné le ctiapean de cânlina'.

Le vieux l.ivori laisaii à ses propres malheurs une allusion que le lienienanl ne(om|iril pas.

— Non certes, dii-il en éclatant de rire. Le baron Ordener va reeevcir le titre de i ointe, le collier de l'Eiéphant et les aiguilleiies lie colen.l, qui ne se concilient guère vraiment avec la barrette de cardinal.

— Taiii mieux, répon lit Schumackcr. Puis, après une pause, il ;!Jriiiia, ser.utidnt la tète comme s'il eût vu sa vengeance di vant lui : — Qucbiue jou'- peut-être on lui fera un carcan d;i noble (ullur, on lui bri?cra sur le front sa couronne de coiiiie, on lui battra ies joues de ses aiguillettes de colonel.

OrdenT saisit la main du vieillard:

— D:î;is l'int^iiH de vuire haine, seigneur, ne maudissez pas le b('!ilieiir d'un ennemi avant de savoir si ce bonheur en est u!i pi ur lui.

— Eh! in.iis, ditle lieutenant, qu'importent au bacon de Thorvitk les anati cmes da bonhomme?...

— Lieuieiiaiiî I s'iviia Ordener, ils lui ireporlmt plus que vons ne pensez... — [icut être. — Et, poursuivit-il après un monici't (le silence, voire fameux mariage est moins certain (lue Vous ne le cruycz.

— riat quod lis, reiiarlitle lieutenant avec une salutation ironique; le roi, le vite roi et le grand-, bancelier ont, il est vrai, tûi:t (li.>posé pniir celte union ; ils la désirent, ils la veuknt ; mas pui:.qu'e le dcplail au seigneur étranger, (lu'importe le graiid-chancilicr, le vice-roi et le roi !

— Vous ;'.\ez peut être raison, dit Oi\lener d'un air sérieux.

— Oh ! sur ma foi ! et le lieu'.er.aiii se renversa sur le dos en éclaiant de rire, cila est trop plaisant. Jevoudrjis pour beaucoup qiiele baron de TliO;vi(kfùlici pour entendre un devin aussi biin instruit des choses de ce rao;idc décider de sa destinée. .Mon docte i rophète, rroyez-moi, vous n'avez pas encore assez de b;;rl)e pour être bon sorcier.

— Seigneur lienfenant. répondit froidement Ordener, je ne pense pas qu'Ordioer Guldcnlew épouse une femtne sans l'aimer.

— Eh' eh! voilù le livre des maximes. Et qui vous dit, seigni'iir du manteau vert, que le baron n'aime pas Ulrique d'Ahlefeld?

— El, s'il vous plaît, à voire tour, qui vous dit qu'il l'aime?

Ici le lieutenant fut enir.iîné. comme il arrive souvent par la (haleiir de la conversailun, ù aflirmer un fait dont il n'était pas aùr.

— Qui médit qu'il l'aime P la question est amusante I J'en suis fâche pnnr votre divination ; mais 'out le monde sait que ce mariage n'est pas moins un mariage de passion que de convenance.

— Exicplémoi, du moins, dit Ordener d'un ton prave.

— Exi'c té vous, s il ; mais qu'importe! vftiis n'empêcherez pas que le lils du vite ro» ne suit uniourcux de la lilie du chancelier!

— Amouicux?

— Amoureux fou 1 •

— Il landiaiten •■ffet ipi'il fût foii pour en être amoureux.

— llol.i ! n" luliiii'z pas de qui et à qui vous parli z. Ne diraiton pas (|ue le li's du comte vire-roi n'a pu s'éprendre d'une daini- sans consulirr ce rusiaud ?

En parlant ainsi, lunirier s'éiait levé. Èili'l, (pii vitlere- 'gard d'Oideinr s'ei fl.immer, fc précipita devant lui.

— Oh! dit-elle, de crâcecalmci-vous; n'écoutez pas ces

injures Mj'in nous importe que le fils du vice-roi aime la ûlle

(Il ehSnirlier!'

C lie clouée mai') posé! fur le cœur du jeune homme, en .irrii i la tenipMe; il abaissa sur son Éihel un regard enivré, ei n'entendit plus le li,ulei,a il qui, reprenant sa paiié, s'écriait : — La (lamo";elle remplit avec une grûce iiilinie le r(Jle des dames sahiiies entre leurs p/Teset liurs niaiis. Mes I a rôles éiaienl peu mesurées: j'oubliais, poursiiivii-iV en s'4dressania Ordener, qu'il existait entre nous un lien de fralerniiA, et (|ue nous ne pouvions p!u5 nous provoquer. — Chevalier, donnez-moi la main. Co:iven;'Z en : vous aviez aussi oublié que vous i a lirz du lils du viccroi à son futur beau-frère, le lieutenant d'Ahlefeld.

Aie DO'H, Silinmarker, (|iii avait tout observé jusque là d'un œil d in'iilfêienre ou d impatience, s'élança de^onsicge de pierre en pou-siiit un cri teinble.

— D'Alilelel J ! un d'Ahled-l ! devant moi ! serprnt ! comment n'ai-je pas reconnu dans le fils son rxêerable père! Laissez-moi. [laisible dans mou cachot, je n'ai point été condamné au supplice de vous voir. Il ne n.e manque plus, comme il l'osait t.ouiciiier tout-à l'heure, eue devoir le lils de CjIdenlew près du lils d Ahieleld... traîtres I laihes! que ne viennent-ils eux-mêmes jouir de mes larnies de démence et de rage? Race! race abhorrée Mils d'AhleUld, laisse moi!

L'ofd';ier, d'abord éiourdi de la vivacité de ces imprécations, retrouva bieniùi la colère et la tarde:

— Silence, vieil insensél auiastu bieuîôllinî deme chanter les litanies des démons?...

— Laisse, laisse-moi, poursuivit le vieillard, et emporte ma maléiiiciion, pour toi et la misérable race UcGuldeulew qui va s'allier à la tienne.

— Pardieu I s'écria l'oflicier furieux, tume fais un double outrage!...

Ordener arrêta !e lienteuanl, qui nese connais'-ait plus.

— Re^i'cctez un viei'.lar,! dai:s voire ennemi, lieutenant; Rous avons lêj?) dis saiisfaitions à nous rendre, je vous lerai raison d. 'S olli'iises du prisonnier.

— Soii,ditln lieutenant, vous conlractezunedouWedrlte; le combat seia à outrance, car j'aurai mon beau Irère et moi ù venger. Singez qu'avec mon gatit vous ramassez celui d'Ordener Guldenlevv.

— l.ieutenan' d'.\.hlefeld, répondit Ordener, vous embrassez le parii des absens avec ui;c chaleur qui prouve de la généro-iié. N'y en aurait-il pas autant ù prendre pitié d'un malheureux vieillard ù (lui l'adversité donne quelque droit d'être injuste?

D'AlilelelU était de ct>s âmes chez qui on éveille une vertu avec une louange. Il scr.'a la ma.in d'OrdeniT, et s'approcha de Sih;iniaiker,iiui,épuisé par son emportement même, était retombé sur le roi her dans ■<•; bras d'Eihcl cplorée.

— Seiiincur Schumackcr, dit l'oflicier, vous avez abusé de votre vieillesse, et j'allais peui-êtrc abuser de ma jeune^se, si vous n'aviez tr niv-i un champion, .l'étais entré ce matin pour la dernière lois dans vo're prison, car c'éiait pour v,, us dire que ilésormais vous pourriez rester, d'après l'orure spécial du vie- roi, libre et sai s gardes dans le donjon, lîecevez cette bonne nouvelle de la boiidie d un ennemi.

— Retirez-vous, dit le vieux captif d'une voix sourde Le 1 eulenanl s'inclina, et obéit, inlérieuiement satisfait d'avoir conquis le regard approbateur d Ordiuer.

Sehumacker resta quelque temps les bras croisés et la tète courbée, enfeveli dans ses lév.ries; tout àc.onp il releva son regard sur Ordener, debout et en silence devaut lui.

— !:h bien? dit-il.

— Seigneur comte, Dispolscn est mort assassiné.

La icie eu vieillard retomba sur sa poitrine. Ordener poursuivit.

— Son assassin est nn briga' d fameux, Han d'Islande.

— HiU d Islande! dii Selininaiker.

— Ilan d'Islande! répéo Elhel.

— li ;i d |.o.iil é le capitaine, continua Ordener.

— Ainsi, (lit le vieillard, vo s n'avez point entendu oarler d'un (■••ll'rel de fer, scellé des armes de GrilTenfeld?

— Non, seigneur.

VICTOR HUGO

Si'hiiniackcr laissa tomber son front sur ses mains.

— Jo vous II' r;ip|Ort>'rai,sei^ii(Mirrouilf -, liM-vûusà moi. Le moiirlro a éu> commis hier maiiii, Ilan a lui vers \e. nord. J"ai un ?iiitle qui con:iait ses retraites, j'ai .souvent tarcouru les moi.'is .lu Drontlieimlius. J'alleimlrai le bri^tard.

Eihei p:i!il. S;lnimncker se leva, son retiaitl avait quelque chose «Je joyeux, comme s'il totnprenail encore la vertu chez les lioBimes.

— Noble Orilener, dit il, adii'u. Et levant une main vers Je ciel, il dis|iarut derrière Us broussailles.

Quand O^Uonerse retourna, il vil, sur le roe bruni parla mousse, Eihel, pâle comme une statue d'albâtre sur un piédestal noir.

— J:ist- Dif^u, mon Elhel! dit-il se précipitant près d'elle et la soutenant daes ses bras, qu'avez vous?

— Oh ! répondit la tremblante, jetai.' lille d'une voix qu'on entendait A peine, oh! si vous avez, nonquelqee amour, mais qi;ilque pitié pour moi, s/igncur, si vous ne me p;irliczpas hier tout-à-fait pour m'abuser, si te n'est pas pour causer ma mort (|ue vous aviz daifjné venir dans cette prison; seign- ur Or.l.ner, mon Oïdener, rcro'icez, au nom du ciel, au nom de- anjies, reroiicez i> votre projel inseesé : Ordener, mon bicu-aimé Ordener, poursuivit- elle, et ses larmes s'é- Chapp'.ient r.vec abjndance,el sa Iclc s'était pencliée sur le sein du jeune homme, fais-moi ce sacriiiec. Nt: poursuis pas ce brigaud, cet aiïreux démon, (iu • tu veux i.ombaltre. Dans quel intérêt y vas tu, Or.Iener ?Di.s-moi, quel iniérêt peut l'éire plus cher (lue celui de la matheureube que tu nommais hier la bien-aimée épouse? ..

Elle s'arrê;a suffoquée par les sanglots. Ses deux bras étMenlaiiachés par ses mains jointes au cou d'Ordener, sur les yeux duquel elle fixait ses yeux supplians.

— Mon Elhel adorée, vous vous alarmez à tort. Dieu soutient le.; bonnes inltnlions, etl'iHlérèt jinur lequel je m'expose n'est autre que le vôtre. Ce cjffret «le 1er renferme...

Êlliel l'interrompit.

— Mon intérêt ! ai-je un autre intérêt que ta vie ? Et si lu-meurs,Oidener, que veux-tu que je devienne?

— Pourquoi penses-tu que je mourrai, Elhel"...

— Ah ! tu ne (onnais dont pas ce Ilan, ce brigand infernal? Sa s tu à qucL:;onslre;ucoiiis?Sais tu qu'il commande à toutes les puissances des ténèbres ? qu'il re: verse des montagnes sur des villes? que son p.is fiit crouler les cavernes souterraines? que son souiBe éteint le-, f.naux sur les rochers? Et crois tu, Ordener, résister à ce géant aidé du démon, avec tes bras blancs el la fi èle épée ?

— Et vos prières, Elhel, et l'idée que je combats pour vousl Sois-en sûre, mon Ethel, on l'a bcucoup exagéré la force et le pouvoir de ce brigan i. C'est un homme c^mme nous qui donne la mort jusqu'à ce qu'i, la reçoive.

— Tu ne veux donc pas m'rcouier ? mes paro'es ne sont rien pour loi? Quo veux-tu, dis-moi, que je devienne si lu pars, si lu vas errer de périls en périls, exposant, pour je ne sais quel intérêt de la terre, le.s jours qui sont à moi, les livraut à un monstre?...

Ici les récits du lieutenant apparurent de nouveau à l'imagination d'Eihel, accrus de tout son amour et de toute sa terreur. Elle poursuivit, d'une voix entrecoupée par les sang'.ols:

— Je te l'assure, mon bien-aimé Ordener, ils l'ont trompé ceux qui l'ont .lil que ce n'était qu'un homme. Tu d.ùs me croire p'us qu'eux, Ordener, lu sais qne je ne voudrais pas te Irom er. Ou a mille fuis, essayé de le combattre, il a détruit des bataillons entiers. — .le vomirais seulement que d'a.itres te ledis.seul, Iules croiiaisel tu n'irais pas.

Les prières -,e lapauvrc Elhel auraieni sans doulc ébranlé l'aventureuse réioluiiun d'Ordener, s'il n'eùl été aussi avancé. I es parole- échaiipées la veille au dé.sespuir de Schumai ker retinrent à sa mémoire, el le raffermirent.

— Je pourrais, ma chère Ethel, vous dire que je n'irai pas, et n'en |)as moins exécuter mon projet; mais je ne vous liomperai jamais, même pour vous rassurer. Je ne dois pas, Je le répète, balancer entre voj larn.es cl vos intérêts. U s'agit de votre fortune, de votre bonheur, de votre vie peul-

clre, de la vie, mon Eihel .. — Et il la pressait doucement dans ses bias.

— Et quî me fait tout cela ? reprit-elle éplorée. Mon ami, mon Ordener, ma joie, lu sais que tu es toute ma joie, ne me donne pas un malheur affreux et certain pour des malheurs légers et douteux. Que me font nu fortune, ma vie?..

— Il s'agit aussi, Ethel, de la vie de voire père. Elle s'arracha de ses bras.

— De mon père? répéta- t-elle à voix basse et en pâlissant.

— Oui, Elhel. Ce brigand, so'.doyé s?.ns doule parles ennemis du comte Griffciifeld, aeu son ]ioiivoirdes papiers dont la perte compromet les jours, dcjà si détestés, de votre père. Je veux lui reprendre ces papiers avec la vie.

Ethel resta quelques inslans pâle et muette; ses larmes s'élai:nt taries, son sein gonflé respirait péniblement, elle regardait U terre d'un œil terne et indiflé.ent, de.rœil dont le condamné la regarde au moment où la hache se lève derrière lui sur sa tête.

— Dem.v: [èrel murmura-t-elle.

Puis (lie f.urna lentnnent 'es yeux sur Ordener.

— Ce (lue tu fais est inutile; mais fais le. Ordener l'attira sur son sein.

— Oh I noble lilie, lai.^se ton cœur battre sur le mien. Généreus-i amie! je reviendrai bientôt. Va, lu seras à moi; je veux être le sauveur île ton père, pnur méiiter de devenir son fils Mon Ethel, ma bien-aimée Ethel!...

Qui jonrrait dire ce (jui se pa-se dans un nob'e cœur qui se sent compris d'un no'ile cœur ? El si l'amour unit ces deux àme> pareilles d'un lien iiule-ii ? c :b!e. •:n\ pourrait peindre ces iiiexprim.ddes délices? Il jeu. bit- alors que l'en éprouve, réunis dans un cjuri moment, toui le bonheur et toute la gloire di, la vie, embihie du charme des gént'reux sa:rilices.

— 0 mon Ordener, va, et si tu ne reviens pas, la douleur sans espoir lue. .l'aurai cet e lei te consolation.

Ils se levèrent lous deux, 1 1 Ordener plaça sur son bras le bras d'Etliel, el dans sa nsain celle main a nré''; ils Ir.iversèrent en silence les allées )0i tueuses du sombre jar 'in, et arrivèrent ù regret à la porle de la tour qui serv.iit d issue. Là, Ethel, tirant de sou sein de pdiis ciseaux d'or, coupa une bcucle de ses beaux c^jeveux noirs.

— Reçois-la, 0 deiicr; qu'elle t'accompagne, qu'ele soit plus heureuse q-te moi.

Ordener pressa religieu-ement sur ses lèvres cepréseotde la bien-aimée. Elle poursuivit.

— Ordener, pense à moi, je prierai pour loi. Ma prière sera peut élre àussi puissante auj-rès de Dieu que tes armes devant !e démon.

Ordener s'inclina devant cet ange. Son âme sentait trop pour que sa bouche \ùl pîrler. Ils restèrent quelque temps sur lecœ.r l'un de l'aitre. Au monient de la (luiiter. peutôlre pour j unis, Ordener jouissait, avec un triste ravissement, du bonheur de lonir une lois encore toute son Ethel entre ses bras. Enfin déposant un chaste et Icug baiser sur le front décolore de la douce jeune lilb, il s'élança violemment sous la voùie obscure d: l'esialiiren spirale, qui lui apporta un momeul après le moisi lugubre et si doux: Adicul...

Tu ne la croirais pas malheureuse, tout ce qui l'entoure annonce le bonheur. Elle porte de.î colliers d'or et des robes de pourpre. Lorsqu'elle sort, la foule de ses vassaux se prosterne sur son passage, et des pages obéissans étendent des lapis sous ses pieds. Mais on ne la voit point dans la retuaile quiluiesl cliéie;car alors elle pleure,

cl son niaii no l'cnlend pas — Je suiscctlo

malheureuse, réuou.-c d'unbonimo honoré, d'un noble conilc, la mcrc d'un enfant dont les sourires mo poignardeut.

Matorin, Bertram.

La comtesse d'AhlefelJ ve "ait de quitter l'insomnie de la

HAN DISLANDE.

nuit pour rel'i' du jour. A deaii roiidipc sur un soplt3, elle rêvait aux arriÎT'soùls amers des jouissances impu-cs, au crime qui use la vie (ar d> s joies sans bonheur et des douleurs sans con^olali ii. Ulle sringc.il à ce IMusdiraon, que de coupables iliusons lui avaient jadis peint si sédui.^snt, i\ aff'Pux ir.aiiiicna t qu'r le l'avait iV'nflré et ((u'ellc avait vu l'âmeà travers le roips. La miS''rabie pleurait, non d'avoir été tronip^^e, mais de ne pouvoir plus l'èlr.-, de regret, non de repiuir : aussi ses pleurs ne la soulageaient-ils pas. En ce niouunt sa porli' s'ouvrit; elle essuya en LAte ses yeux, et se rflounia irri'iv d'i'tre surprise, car elle avait ordonné qu'on la lais ài siu e. Sa tolère se tbargea à l'aspect de Musdœnion en nu eilrui (|u'tllp «paisa pourlani en le voyant accompagtu- de sou (ils Freiléric.

— Ma mère! s'ivri i le li utcnant, comment donc êtes-vous ici? Je vous crtoais ù Ber^b n. P^i-re que DOS belles dames ont repris la mode de courir es champs?

La conilesse a<c eillit FréJéri. av.c des embrasscmens auxquels, comme II us !( s nfjns gùlés, il répondit assez froidem n'. C'éta t iicir-èire la p ui scnsi!)le des punitions pour celte uiîlheureusf. Fiédéric éiait son fils chéri, le seul être au monde pour Uvim-I el e c nsirvàt une affection désintéressée; tar, souvent dans une lemme dégradée, même quand 1 épouse a 'lisparu, il re^te encore quelque chose de la mère.

— Je vois, mon (ils, qu'en a|)prenant ma présence à Dron- Iheim, vous êtes ao' u';i sur-b champ pour me voir.

— Oh! mon Dieu no:i ]:■ m'ennuyais au fort, je suis venu dans la ville, où j'ai rcncuulro Jldsdœmon, qui m'a conduit

La pauvre mi^re soupira profondément.

— -A propos, ma ni're, coniinua Frédéric, je suis bien conlent de veusvoir. Vous me dire?, si les nœuds de ruban rose au bas du j;isie-au c -rps sont toujours de mode à Copenhague. Avez- ous s iigé a m'appoiter une tiolii de celte huile de Jouv.-nce qui blancliit It peau? Vous n'avez pas oublié, n'el-cepas. le dernier romau traduil, ni les galons d'or vierge que je vo s ai dem in^iés pour m i ysa me couleur de feu, ni ces-i)eiits peig.ies que l'on pl.ce maiatenant sous la frisure pour soutrnir lesb.nicles, ni...—

Li msllieii'ivise femme n'avait rien apporté à son lils, que le seul amo,;." qu'e le via au monde.

— Won cher fils, j'; i éié malade, et mes souffrances m'ont empêchée de songer à vos plaisirs.

— \ous avez été malad-, ma mère? Eh bien, maintenant vous seniczvous «lieuv ?... A pro. os, commentva ma meule de chiens normands? Je parie qu'on aura négligé de baigner tous les soirs ma guenon d aïs l'eau de rose. Vous verrez que je trouvirai mun perroquet de liilbao mort à mon retour... Quand je su s aliscnt, jiei soi.ne ne songe à mes bêles.

— Voire mère, du moin^, fonge à vous, mon fils, dit la mère d'une voix allérée.

C'aurait é é l'ijeure inexorable où l'ange exterminateur lancera le.; .Imes | é licresses dans les thàtimcns éternels, qu'il aurait eu nii é des dou eurs auxquelles était en ce moment livré lii cœur de rinloriunéc comtesse. — Musdœmon riait dans un coin de I apjiar cm.-nt.

— Seigneur Frélé-ic, di;-ii, je vois que l'épée d'acier ne veut pas se rouiller dans le fuurreauile fer. Vous nevoussouciez pas de perdre dans les tours de Munckbolm les saines Iradiiioes des s;il. ns de Copenhague. Mais pourtant, daigna me le dire, à quoi bon celte bu, le de Jouvence, ces rubans roses el ces peins pei.::nes? ,'1 quoi bon ces appréls de siège, si la seul ■ f rien sse léininine que renterment les tours de Muncklioîni est imprenable?

— En lif.n'cur! elle l'est, répondit Frédéric en liant. Cert.s, M j'ai éclioué, le général .schack y étbouerait. Mais comme: t su-'i rendre un furt où rieu n'est ;\ découvert, où tout est g;:rlé 'ans relùihe? Que f.iirc contre des guimpes qui ne laissent voir que le cou, contre des manches qui cachent tout le bras, en >orte <iu il n'y a que le visage et les mains i nur prouv. r qu': la jeu e demoiselle n est pas noire comme reiniirrcur de Muunijnie? Mon cher précepteur, vous seriez un é(oli"r. Ciuy.7.-moi, le fort est inexpugnable quand la Pudeur y ti<nt garuison.

— En vérité! dit Musdœn on. Mais ne forcerait-on pas la Pndeii,- i:iviii;,T, fil lui taisant donner l'a^ssut par l'Amour, au lieu de se borner au b'orus des Pelils Soins?

— P. ine perdue, moi: cher, l'Amour s'est bien introduit dans la place, mais il y sert de renfort à la Pudeur.

— Abl seigneur Frédéric, voilà du nouveau. Avec l'Amour pour vous...

— Et qui vous dit, Musriœmon, qu'il est pour moi?...

— r:: pour qui done? s'é. fièrent à la fois .Musdœmon «t la comtesse, qui jusqu'alors avait écouté en silence, mais à qui les paroles du lieutenant venaietii de ra|ipeler Ordciier.

Frédéric allait répondre, et préparait deji un récit piquant de la scène nocturne de la vei le, ([uand le silence proscrit par la loi courtoise lui revint à l'esprit et chai'gea sa gaiié en cmharras.

— Ma foi, dil il, je ne sais pour qui... mais... quelque rustaud, peut-èlre . quelque vassal...

— Quelque soldat de lagarujbon?dit Musdœmon en éclatant de rire.

~ Quoi.l mon fils, s'éclait de son côté la comtesse, vous êtes sur qu'elle aime un paysan, un vassal?... Quel bonheur si vous en éiiezsiir!

— Eh ! sans doute, j'en suis sur. Ce n'est point un soldat de la garnison, ajouta le lieutenant d'un air piqué. Mais je suis assez sur de ce q le je diî pour vous prier, ma mère, d'abréger mon très inutile exil dans ce maudit château.

Le visage de la comtesse s'était éelairci en apprenant la chute de la jeune lille. L'emp cssement d'Ordcner GuUlenlew à se r indre à Munckhoim se présenta alors ù son esprit sous des couleurs toutes diiléreiiies. Elle en fit les honneurs à son fils.

— Vous nous donnerez tout à-l'beure, Frédéric, des détails sur les amours a'Etiie! S. Iminacker : ils ne m'éionnent pas; fille de lustrc ne peut aimer qu un rustre. En attendant, ne maudissez pas ce cliAieau qui vous a procuré hier l'honneur de voir certain personnage taire les premières démarches pour v.ius 1 onnaiire.

— Comment ! ma mère, diile lieutenant ouvrant les yeux... quel personnage?

— Trêve de plaisanteries, mon fils. Personne ne vous a-til rendu visite hier'/ Vous vovez que je s is insiri:ile.

— Ma foi, mieux <iue moi, ma mère. Du iliable si j'a' vu hier autre visage que les mascarons placés sous les corniLhcs de ces vieilles toursl

— Comment, Frédéric, vous n'avez vu personoe?

— Persoime, ma mère, en vérité l

Frédéric, en omettant son antagoniste du donjon, obéissait à la loi du silence; et d'ailleurs ce manant pouvait-il compter pour quelqu'un?

— Quoi I dit la mère, le fils du vice-roi n'est pas allé hier soir à Munckholin?

Le iieulenant éclata de rire.

— Le 'lis du vice roi I Eu vérité, ma mère, vous rêvei ou vous raillez. ,

— M l'un ni l'autre, mon ûls. Qui donc était hier de garde?

— Moi-même, ma mère.

— Et vous n'avez point vu le baron Ordener?

— Eh non! répéta le lieutenant.

— Mais songez, m.on fils, qu il a pu entrer incognito, que vous ne lavez jamais vu, ayant élé élevé à Copenhague tandis qu'on i'élcvaità Droniheim : songez à^ce qu'on dit de ses caprices, du vagabondage de ses iaées. Éte-vous sur, mon fils, de n'avoir vu personne?

Frédéric hésita un instant.

— IN'on, s'écria-t il, persoi ne! je ne puis dire autre chose.

— Eu ce cas, reprit la comtesse, le baron n'est sans doute pas allé à Mum khulm?

Musdeemof, u'abord surpris comme Frédéric, avait tout écoulé aitentivemcnt. Il interrompit la îointca.-e.

— Noble dame, permettez... Seig eur Fréiiéric, qui est, de grà e, le ncm du vassal aimé de la fille de Sihumackcr?

H ré. éiJ sa quesliou; car Frédéric, qui depuis quelques momens éuil devenu i)eusif, ne l'avait pas eut. iiduc.

VICTOR IIUGO.

— Je riîrnore... ou plutôt... Oui, je l'ignora

— Et comment, seigneur, savez- vous quMle airac mi / tassai?

— L'ai je dit? un vassal ? Eli bien ! oui, un vassal... L'embarras do la position du lieul 'naiii s'accroissait Cet

inierrot'aluire, les idi^es qu'il faisait naîire en lui, l'obligation de se laire, lejelaieiil dans unlrouble dont il iraiguait de n'êlri' plus Diaître...

— Par ma foi, sire Musdœmon, et vous, ma noble mère, si la ma le d iiiterrog;r est à la moile, amusez-vous à vous interroger tous deux. Pour moi, je n'ai rien de plus à vous dire.

Et, ouvrant brnsqnpmrnt la porte, il disparut, les laissant ploni;(*s daiS r.n abimc de conjectures. Il descendit précipitamment dans '.'d cour, car il entendait la voix de Musdœmon qui le (appelait.

11 teniOiila à t beval, et se dirigea vers le port, d'où il voulait se r«uib;iri|uiT pour iMui ckiiolm, pensant y trouver peutêtre encO' e 1 élran^Tr qui jclait (ians de profon les rt-llexioiis Tuii des plus IrivoltS cerveaux d une des plus frivoles capitales.

— SI c'était Ordener Guldeniew, se disait il; en ce cas, ma pa'.ivre Ulrique... Slais non. il est impossible qu'on soit assez foii pour prélérer la tille indigente d'un piisomier d'Elat à la tille opulente d'un ministre tout-puissant. En tout cas, la fille de S.'bumacker pourrait n'c re qu'une fantaisie, et rien n'empê< lie, quand on a une ffmme, d'avoir en même temps une niailrcSbC : cela ii.ême est de bon ton. — Mais non, ce n'est pasOidener. Le fils du vice roi ne se se vêtirait pas d'uii siniplc jùsteait-corps Uké; et celle vieille plume noire sans boucle, battue du vent et de la pluie ! et ce gra id Bianteau dont on |)OU'ral faire un; ti'nle! et ces cbeveuxea déso.dre, sans peign s et saiis irisun! et ces fcolliiics à éperons de fer, souillées de I oue et de i oussière? 'Vraiment ce ne peut êliv lui. Le baron de Tliorvick est chevalier de Danncbr. g; c^ i c.rarger nj porte au une décoration d'honneur; si j'étais divalier de Daimi'.t.og, il m-, semble que je conclu, riis avec le c Hier de l'urdre. Oh non! il ne connaît seulement pas la Clélic. Kon, ce n'est pas le fils du vice-roi.

Si l'homme pouvait conserver encore la chaleur de l'àmc quand rcxporicncc réclaiie; s'il héritait du temps nans se courber sous son poids, il n'insulterait jamais aux vertus exaltées, dont le premier conseil est toujours lo sacrifice de soimême.

Madame de Staël, de l'Allemagne.

— Hé bien I qu'est-ce? Vous, Poël ! qui vous a fait monter?

. — Son excellence oublie qu'elle vient de m'en donner l'ordre.

— Oui, dit le général... Ah! c'était pour que vous me donnassiez ce carton.

Poël remit au gouverneur le carton, que relui ci aurait pu prendre liii-iuiiiie en étendant un peu le bras.

Son excellence replaça nracliinaleniciit le carton sans l'ouvrir, puis elle fcuillt-la <|s:elque.s papiers avec distraction.

— l'oêl, Je voulais aus-si vous den;ander... Quelle heure est-il ?

— Six heuw'.a du malin, répondit le. valet au général, qui avait une horloge sous les yeux.

— Je voulais vous diie, roél...Qi"va t-il de nouveau dans le palais?

Le péuéral continua sa revue des papiers, érrivanl d'un »Ir pre ccupé quclqu<'.s mois sur chacun d'eux

— Uien, votre excellence, finon que l'on altend encore son noble uiaître, dont je vois qm; le gc.iéral est ir.(|uiet.

Le général se leva de son grand bureau et ragarda Poël d'un air li'huireur.

— Vous avczde mauvais yeux, Pnël. Moi, inquiet d'Ordener! Je siis le motif de son absence; je ne l'aiieuds pas encore.

Le général Levin de Knud clait tellement jaloux de son aulorité, qu'elle lui eût semblé compromi.<e si u:i .subalterne eût pu deviner une de ses secrètes pensées et çruire qu'Ordener avait agi sans son ordre.

— Poël, ptiursuivit il, retirez vous.

Le valet sortit.

— En vérité, s'écria le gouverneur reslé seul, Ordener use et abuse. A force de plier la lame on la brise. Me faire passer une nuit d'insomnie et d'impaiience ! expuser le général Levin aux sarcasmes d'une chanceliére et a'ix conjeclures d'un valet I et tout cela pour (lu'un vieil ennemi ait les p emiers cmbrassemens qu'il doit à un vieil ami. Ordener! Ordener! lesiaprices tuent la liberté. Qu'il vienne, qu il arrive maintenant, du diable si je ne l'accueillp. pas co;iin)e la poudre accueille. le feu I Exposer le gouverneur de DrOiiheini aux conjectures d'un valet, aux sarcasmes d'une chanceliére! Qu'il vienne !...

Le général continuait d'apostillcr les papiers sans les lire, tant sa mauvaise humeur le préoecupaii.

— Mon général I mon noble père ! s'écria une voix connue...

Ordener serrait dans ses bras le vieillard, qui ne songea pas même à réprimer un cri de joie.

— Ordener! mon brave Orilenir! Pardieu! que je suis aise !... — La réflexion arriva au milieu de cette phrase. — Je suis aise, seigneur baion, que vous s;'C!iiez niaiiriser vos senlimens. Vous paraissez avoir dii jilaisir à me revoir; c'est sans douie pour vous moriifier que vous vous en êtes imposé la privation depuis vini;t-qua;re heures que vous êtes ici.

— Won j)ère, vous m'avez souvent dit qu'un ennemi nialheuseux devait passer avant un ami heureux. Jb viens de Munckholm.

— Sans doute, dit le général, quand le malheur de l'ennemi est imminent. Mais l'avenir de ;'chumacker.,.

— Lst plus menaçant que jamais Noble général, une trame odieuse est ourdie contre cet infortuné ! Des hommes nés ses amis veulent le perdre. Un homme né son ennemi saura le servir...

Le général, dont le visage s'était par degrés entièreîTient adouci, inlerrompit Ordener.

— Bien, mon cher Ordener. Mais que dis tu là? Schumacker est sous ma sauvegarde. Quels hommes? quelles trames?...

Ordener aurait été bien empêché de répondre clairement à celle (]uestion. Il n'avait que des lueurs très vagues, que des présomptions Ires incertaines sur la position de l'homm pour lequel il allait exposer sa vie. Rien des gens ircuveront qu'il agissait follement ; mais les âmes jeunes font ce qu'elles croient juste el bon par instinct et non par lalcul ; et d'ailleurs dans ce monde, où la pruJtnce est si aride et la sagesse si ironi(iue, qui nie que la générosiié soit folie? Tout est relatif sur la terre, où tout est boni"; et la vertu seiait une grande démence, si derrière les hommes il n'y avait Dieu. Ordener élait dans l'Age où l'on croit et où l'on est cru. Il risquait ses jours de confiance; le général accueillit de même des raisons qui n'auraient pas résisté à une discu.ssion froide.

— Quelles trames 1 quels hommes 1 mon bon père. — Dans quelques jours /aurai tout éclairci; alors vous saurez tout ce que je saurai. Je vais repartir ce soir.

— Comment I s'écria le vieillard, lu ne me donneras encore que quelque! h;;urcs I Mais où vas-tu? pourquoi parstu, mou cher fils?

— Vous m'avez quelquefois permis, mon noble père, de faire une action louable en secret.

— Oui, mon brave Ordener: mais (u pars sans trop savoir pouri;uoi, et tu sais (juelle grande alUire le demande. .

— Mon père m'a laissé un mois de reflexion, je le consa-

IIAN D'ISLANDE.

cre aux intérêts d'un autre. Bonne action donne bon con seil ; d'ailleurs, it mon retour nous verrons.

— Quoi! reprit le général d'un ton de solliciiude, ce mariage le déplairait il? on dit Ulri(|ue d'Âblefeld sibellel dis-moi, l'as-lu vue?

— Je crois qu'oui, dit Ordener; il me semble qu'elle est belle, en effet.

— Eh bien I reprit le gouverneur.

— Eh Lien, dit Ordener, elle ne sera pas ma femme.

Ce mot troid et décisif frappa le général comme un coup violent. Les soupçons de l'orgueilleuse comtesse lui revinrent à l'esprit.

— OrJener, dit-il en hochant la tète, je devrais êlre sage car j'ai été pécheur. Eli bien, je suis un vieux fou I Ordener le prisonnier a une tille...

— Ohl s'écria le jeune homme, général, Je voulais vous en parler. Je vous demande, mon père, votre protection pour celte faible et opprimée jeune hlte.

— Eu vérité, dit gravement le gouverneur, tes instances sont vives.

Ordener revint un peu à lui.

— El comment ne le seraient-elles pas pour une infortunée prisonnière à laquelle on veut arracher la vie, et, ce qui est bien plus précieux, l'iiunneur?...

— La vie! l'honneur! mais c'est moi pourtant qui gouverne ici, et jigiiore toutes ces horreurs ! Explique-loi.

— Mon noble pèrCj la vie du prisonnier et de sa lille sans défense est menacée par un infi'rnal complot...

— Mais ce que tu avances est grave, quelle preuve en as- tu ?

— Le nis aine d'une puissante famille est en ce moment à Munckholm ; il y est pour séduire la comtesse Eihel ; il me l'a dii lui-mêoie.

Le général recula de trois pas.

— Dieu, Dieu ! pauvre jeune abandonnée ! Ordener, Ordener ! Eihel et Schuniacker sont sous ma protec.ion. Quel est le mUérable? quel est la famille?

Ordener s'approcha du général et lui serra la main.

— La famille d'Ahleleld.

— D'Ahlefeld ! dit le vieux gouverneur; oui, la chose est claire, le li«utenaut Frédéric est encore en ce moment à Munckholm. Noble Ordener, on veut t'allier ù cette race. Je conçois ta répugnance, noble Ordener!

Le vieillard, croisant les bras, resta quelques momens rêv.ur, puis il vint à Ordener et le serra sur sa poitrine.

— Jeune homme, tu peux pa:tir; ta protection ne sera pas absente pour tes protégés; je leur reste. Oui, pars; tu fais bien de toute manière. Cette inferua.e comtesse d'Âblefeld est ici, tu le sais peut-être?...

— La noble dame comtesse d'Ahlefeld, dit la voix de l'huissier qui ouvrait la porte.

Ace nom Ordener recula machinalement vers le fond de la chambre, et la comtesse, enirant sans l'apercevoir, s'écria :

— Seigneur général, voire élève se joue de vous; il n'est point allé à Munckholm.

— En vérité! dit le général.

— Eh ! mon Dieu! mon fils Frédéric, qui sort dupalais, était de garde au donjon, et n'a vu personne.

— Vraiment, noble dame? répéta le général.

— Ainsi, continua la comtesse en souriant d'un air de triomphe, général, n'aitendez plus votre OrJener.

Le gouverneur resta grave et froil.

— Je ne l'attends plus en effet, dame comtesse.

— Général, dit la comtesse en se détournant, je croyais que nous étions seuls... Quel est...?

La comtesse attacha son regard scrutateur sur Ordener, qui s'inclina.

—Vraiment, poursuivit-elle... — Je ne l'ai vu qu'une fois... — mais... — sans ce co.stunie, ce serait... — Seigneur général, c'est le fils du vice-roi ?

— Lui même, noble dame, dit Ordener s'inclinant de nouveau.

La comtesse sourit.

— En ce cas, permettrez-vous à une dame qui doit bientôt

LE SI£CLE. — VI

être plus encore pour vous, de vous demander où vous êtes allé hier, seigneur comte?...

— Seigneur comte ! je ne crois pas avoir eu le malheur de perdre déjà mon noble père, dame comtesse.

— Ce n'est certes point U ma pensée. Mieux vaut devenircomte en prenant une épouse qu'en perdant un père.

— L'un ne vaut guère mieux que l'autre, noble dame. La comtesse, un peu interdite, prit cependant le parti

d'éclater de rire.

— Allons, on m'avait dit vrai ; sa courtoisie est un peu sauvjge. Elle se fami'iarisera pourtant avec les présens des dames, quand Ulrique d'Ablefeld lui passera au cou la chaîne de l'ordre de l'Eléphant.

— Véritable chaîne, en effet! dit Ordener.

— Vous verrez, général Ltvin, reprit la comtesse dont le rire devenait embarrassé, que votre intraitable élève ne voudra non plus tenir d'une dame son rang de colonel.

— Vous avez raison, dame comtesse, répliqua Ordener, un homme qui porte l'épée ne doit pas devoir ses aiguillettes à un jupon'.

La physionemie de la grande dame se remlirunit tout-ifait.

— Hol ho! d'où vient donc le seigneur baron? Est-il bien vrai que sa courtoisie ne soit pas allée hier à Munckholm ?

— Noble dame, je ne satisfais pas toujours à toutes les questions. — Mais, général, nous nous reverrons...

Puis, serrant la main du vieillard et saluant la comtesse, il sortit, laii^sant la dame stupéfaite de tout ce qu'elle ignorait, seule avec le gouverneur, indigné de tout ce qu'il savait.

xn.

L'homme qui est en ce moment assis près

de lui, qui romiit avec lui son pain et Iwit à sa sanic la coupe qu'ils ont partagée ensemble, sera le premier à l'assassiner.

ShakspbaBB, Timon d'Athène*.

Qne le lecteur se transporte maintenant sur la rou'e de Dronihcim à Skongen, route élroite et pierreuse qui côtoie le golfe de Droniheim jusqu'au hameau de Vygla; il ne tardera pas !\ entendre les pas de deux voyageurs qui sont sortis de la porte dite de Skongen à la chute du jour, ei montent assez rapidement les collines étagées sur lesquelles serpente le chemin de Vygla.

Tous deux sont enveloppés de manteaux L'un marche d'un pas jeune et ferme, le corps droit et la télé levée ; l'extrémité d'un sabre dépasse le bord de son manteau, et, malgré l'obscurité de la nuit, .on peut voir une plume se balancer au souffle du vent sur sa toque. L'autre est un peu p!us grand que son compagnon, mais légèrement voûté ; on voit sur son dos une bosse, formée sans doule par une besace que ca he un grand manteau noir dont les bords prùfondémenl dentelés annoncent les bons et loyaux services. 11 n'a d'autre arme qu'un long bâton dont il aide sa marche inégale et précipit e.

Si la nuit empêche le lecteur de distinguer les traits des deux voyageurs, il les reconnaîira peut-être à la conversation que l'un jl'eux entame après une heure de route silencieuse, et par conséquent ennuyeuse.

— Maiire! mon jeune maitre ! nous sommesau point d'oft l'on aperçoit à la fois la tour de Vygla et les clochers de Droniheim. Devant nous, à l'horizon, cette masse noire, c'est la tour ; derrière nous, voici la (aihédrale, dont les arcsbouians, plus sombri-s encore (|ue le ciel, se dessinent com-. me les côics de la carcasse d'un mammouth.

— Vygla f si il loin de Sk' ngen ? demanda l'autre piétnn.

— Nous avons l'Ordals à traverser, seigneur ; nous ne serons pas à Songea avant trois heures du matin.

VICTOR HUGO

— Quelle est l'heure «lui sonne en ce monicrit ?

Ju 10 Dieu, maiire! voin me (Jailcs trcmliler. Oiii. cest

It cloche de Dronllieim, dom le vent nous apporte les sons. Cela annonce l'orage. Le souffle du nord-ouest amène tes nuages.

— Les étoiles en eff.l ont toutes di.'paru derrière nous.

— Doublons le pas, mon noble seijçneur, de grâtîe. L'Orage arrive, et peut-éire s'eslon df'jà aperçu h la ville il« la

jmutilaiioD du cadavre de Gill et de ma tuite. Doublo»s te pas.

— Volontiers. Vieillard, votre fardeau parait Jourd; cédez-le moi, je suis jeune et plus vigoureux que vous.

— Non, en vt^rilé, noble maître, ce n'est point à l'aiyle à porter l'écaillé de la tortue. Je suis trop indigne que vous TOUS ehargiei de ma besace.

.— Mais, vieillard, si elle vous fatigue?... Elle paraît pesante. Que contient-elle donc? Tout-à-rbeure vous avez broBché, cela a résonné comme du fer.

Le vieillard s'écarta brusquement du jeune homme.

— Cela a résonné, maiire I oh non I vous vous êtes trompé.—Elle ne contient rien... que des viTres, des habits... Non, elle ne me fatigue pas, seigneur.

La proposition bienveillante du jeune homme paraissait avoir causé à son vieux compagnon un effroi qu'il s'efforçait de dissimuler.

— E!i bien! réponditle jeune homme sans s'en apercevoir, si ce fardeau ne vous fatigue pas, gardez-le.

Le vieillard, tranquillisé, se hâta néanmoins de chaeger la conversation.

— Il est triste de suivre la nuit en fugitifs une route qiffl serait si agréable, seigneur, de parcourir le jour en observateurs. On treuve sur les bords du golfe à notre gauche, une profusion de pierres runiques, sur lesifuelles on peut étudier des caractères tracés, suivant les tradiiions, par les dieux et les géans. A notre droite, derrière les rochers qui bordent le chemin, s'étend le marais salé deScio'd, qui communique nns doute avec la mer par quelque canal souterrain, puisque l'on y pêche le lombric marin, ce poisson singulier qui, d'après les découvertes de votre servitf ur et guide, mange du sable. Ces' dans la tour de Vygla, dont nous approchons, que le roi paiVn Vermond fit rôtir les mamelles de sainte Etheldera. cette glorieuse martyre, avec du bois de la vraie croix, aoporté à Copenhague par Olaiis III, et conquis par le roi de ISorwége. On dit que depuis on a essayé inutilement de faire une chapelle de cette tour maudite ; toutes les croix qu'on y a placées successivement Ont ^té consumées par le feu du ciel...

En ce moment un immense éclair rouvrit le golfe, la colline, les rochers, la tour, et disparut avapt qus l'oeil de deux voy.Tgeurs eût pu discerner aucun de ces objet?. Ils s'arrètèreiit spontanément, et l'éi'lair fut suivi presque immédiateœent d'un coup de tonnerre violent, dont l'écho se prolongea de nnageen nuage dans le ciel, et de rocher en rotiersur ^ terre.

Ils levèrent les yeux: toutes les (Holles étalât vdllées; de grosses nues roulaient rapidement les unes sur les autres, et la tempête s'amassait comme une avalanche au de.ssus d • leurs têtes. Le grand vent sous lequel couraient toutes ces masses n'était point encore descendu jusqu'aux arbres , qu'aucun souffle n'agitait, et sur lesquels ne retentissait encore aucune goutte de pluie. On entendait en haut comme une rumeur orageuse qui, jointe à la rameur du golfe, était le seul bruil qui s'élevât dans l'obscurité de la nuit, redoublée par les t/nèbres de la tempête.

Ce tumultueux silence fut soudain interrompu, près des *êux voyageurs, par une espèce de rugissement qui Ht tressaillir le vieillard.

— Dieu tout-puissant ! s'écria-t-il en serrant le bras ia jeune homme, c'est le rire du diable dans rorage,eu la voix de... —

Un nouvel éclair, un nouveau coup de tonnerre lui coupèrent la parole. La tempête commença alors avec impétuosité, comme si elle eût attendu ce signal. Les deux voyageurs resserrèrent leurs manteaux pour ^e garantir i la fois de la

pluie qui s'échappait des nuages par torrcRS, et de la:i|K)ttBsièrei paisse qu un veol furieux enlevait par tout4)illona i la tew* en. ore sèche.

— Vieillard, dit le jeune homme, un éclair vient de ine montrer la tour de Vyj^la sur notre droite ; quittons la route et cta^rcbons-y un abri.

— Dû abri dans la Tour-Maudite! s'écria le viielilarl,qae saint Hospice nous protège! Songez, jeune maître, que cette tour est déserte.

— Tant mieux, vieillard, nous n'attendrons pas k la porte.

— Songez quelle abomination l'a souillée !...

— Eh bien ! qu'elle se parilie en r.eus abritant. Allons; vieillard, «uiv'î-moi. Je vous déclare qu'en une pareillenuit je tenterais l'ho.spitalité d'une caverne de voleurs.

Alors, malgré les remontrances du vieillard, dont il avait saisi le bras, il se dirigea vers l'édifice, que les fréquentes lueurs des éclairs lui montraient à peu de distance. En approchant^ ils aperçurent une lumière à l'une des meurtrières de la tour.

— Vous voyez ! dit le jeune homme, que cette tour n'est pas déserte. Vous voilà rassuré, sans doute.

— Dieu ! bon Dieu ! s'écriait le vieillard, où me menezvous, maître PNî plaise à Saint Hospice que j'entre dans cet oratoire du démon!

Ils étaient au bas de la tour. Le jeune voyageur frappa avec force à la porte neuve de cette ruine redoutée.

— Tranquillisez-vous, vieillard, quelque pieux cénobite sera venu sanctifier cette demeure profanée, en l'habitant.

— Non, disait son compagnon, je n'entrerai pas. le réponds que nul ermite ne peut vivre ici, & moins qu'il n'ait pour chapelet une des septch.iînes de Belzébuih.

Cependant une lumière était descendue de meurtrière en meurtrière, et vint briller à travers la serrure de la porte.

— Tu viens bSen tard Nychol 1 cria une veix aigre : on dresse la potence à midi, et il ne fautqve six heures pour venir de Skongen à Vygla. Est-ce qu'il y a en surcroît de besogne?

Cette question tomba au moment où la perte s'onvTâit Celle qui l'ouvrait, apercevant diux figures étrangères, au lieu de celle qu'elle attendait, poussa un cri d'effroi et de menace, et re -ula de trois pas.

L'aspect de celte femme ii'ét»il pas lui-même très rassurant. Elle était grande, son bras élevait au-dessus de sa tête utie lampe de fer dont son visage éi:'il fortement éclairé Ses traits livides, sa figure sèche et ai'gnleuse, avaient quelque chose de cadavéreux, et il s'échapp:iit de ses yeux creux des rayons sinistres pareils à ceux d'une torche funèbre. Elle était vêiue depuis la ceinture d'un jupon de serge écrlale, qui ne laissait voir que ses pieds nus, et paiaissait souillé de taches d'un autre rouge. Sa poitriii'! décharnée était à moitié couverte d-'une veste d'homme de même couleur, dont les manches étaient coui'ées an coude. Le vent, entrant par la porte ouverte, agitait au-dessus de sa tête ses longs cheveux gris à peine retenus par une ficelle d'écorce, ce qui rendait p!us sauvage encore l'expression de sa farouche physionomie.

— Bonne dame, dit le plus jeune des nouveaux-venus, la pluie tombe â flots, vous avez un toit et nous avons de l'or.

Son vieux corn i^agnon le tirait par son manteau, et s'écriait à voix basse :

— O maître! que dites vous là? Si ce tf est pas Ici la maison du diable, c'est l'habiticle de quelque bandit. Notre or nous perdra, loin de nous p'roiéger.

— Paix I dit le jeune homme ; et tirant une bourse de sa veste, il la fit briller aux yeux de l'hôtesse, en répétant sa prière.

Celle-ci, revenue un peu de sa sivprise, les considérait alternativement d'un oeil fixe et hapard.

— Etrangers! s'écriât elle enfin, (Ornnie n'ayant pas entendu leur voix, vos esprits gardiens vou:i ont ils abandonnés? que venez-vous cbercber parmi les habitans maudits de

MAN DISLAVDIÎ.

la TourMaudiie? Etrangers!' ce ne s'o' t point des hommes qui vous ont inirK|iié ces ruines pour abri, r^r tous vous auraient dit : Mieui vaut l'éclair de la tenipiMe que le foyer d : la tour de Vyg a. Le seul vivant qui puisse entrer ici n'entre dans aucune demeur;: des autres vivaiis, il ne (juilte la solitude que pour la foule, il ne vit que pour la mort. Il n'a de place que dans les malédictions de$ liommrs, il i:e se't qu'A leurs vengeances, il n'existe que par leurs cri.nes. Et le plus «1 scélérai, a l'heure du châtiment, se décharge sur lui du mépris universel, et se croit encore en droit d'y ajouter te liem. Etrangers! vous l'êtes, car votre pieil n'a pas encore repoussé avec horreur le seuil de cette tour; no troublez pas plus longti-mps l,« louve et les louveteaux; regagnez le cliem n où marchent tous les autres hommes, tt si vous ne voulez pas être fuis de vos frères, ne leur dites |ias que votre visage ait éié éclairé par la lampe des hOtes de la tour de Vygla.

A. ces mots, indiquant la porte (Tu gesite, elle s'avança veTs les deux vojageurs. LeMeux tremblaildé tousses mnibres, et regardait d'un air suppliant le jeun^, lequel, n'ayant rien compris aux paroles de. la grande femme, à cause de l'extrême volubilité de son débit, la croyait folle et ne se sentait d'ailleurs nullement disposé ;1 retourner sous la pluie, qui continuait de toii ber ;^ grand bruit.

— Par ma (oi, notre bonne hôtei;se, vous veiiez de nous peindre un personnage singulifr avec lequel je ne veux pas perdre l'occasion de taire connaissance.

— La conn.issance avec lui, jeune homme, est bientôt léite, et plus tôt terminée. Si votre démon vous y pousse, allez assassiner un vivant ou profaner un mort.

— Profaner un mort ! répéta le vieillard d'une voix tremb'ante et se cachant dans l'ombre de son compagnon.

— Je ne comprends guère, dit celui-ci, vos moyens, au moins 1res indirects; il est pus court de rester ici. Il faudrait èire fou pour continuer sa route par on pareil lenips.

— Mais bien plus fou encore, murmura le ^ieillard, pour s'abriier contre un (ureil temps dans un pareil lieu.

— Malhi'ureux ! s'érria la lemuie, ne (raypez pas au seuil de celui qui ne iaurait ouvrir d'autre porte que celle du sépulcre.

~ Dût la porte du sépulcre s'ouvrir en effet pour moi avec la votre, femme, il ne sera pas dit que j'aurai reculé devant une parole sinistre. Mon sabre me répond de tont. Allons, fermez la tour, car le »cnt est froid , et prenez cet or.

— Eh! que me fait votre or? reprit l'hôtesse; précieux d ins vos mains, il deviendra dans les miennes plus vil que leiain. Eh bien , restez donc pour de l'or. Il peut garantir des oragesdu ciel, il ne sauve pas du mépris des hommes Restez ; vous payez l'hospitalité filus cher qu'on ne paie un meurtre. Attendez moi un instant ici, et donnez-moi votre or. Oui, c'est la première fois que Irs rnaiiis d'un homme entrent ici chargées d'or sans être souillées de sang.

Mo:s, après avoir déposé sa lampe et barricadé la porte, elle disparut sous la voùle d'uo escalier noir, percé dans le l'iiid de la salle.

Tandis que le vieillard frissonnait, et, invoquant, sous tous se.s n<ims, le glorieux saint Hospice, maudissait de bon lOii.r, mais à voi* basse, l'imprudence de son jeune cftmpagî.n, celui ri prit la lumière, et se mil à parcourir la graade ;iiûce circulaire où il.s se trouvaient. Ce qu'il vit en approchant delà muraille le lit tressaillir, et le vieillard, qui l'avait suivi du rcgar.l, s'icria :

— Grand dieu 1 maiire, une potence I

V'dt grande potence éiait en effet appuyée au mur, et atteignait au cinirede la voù:e haute et humide.

— Oui, dit le jeune homme, et voici des scies de bois et de fer, des chaires, des carcans ; voici un chevalet et de grandes tenailles suspendues au dessus.

— Grands saints du paradis ! s'écria le vieillard, où sommes nous?

Le jeune homme poursuivit froidement son examen.

— Ceci est un rouleau de corde de chanvre ; voilà des fourneaux et des chaudières; cette partie de la muraille est

tapissée de pinces et de scalpels ; voici des fouets de cuir

garnis de pointes d'acier, une hache, une masse...

— C'est donc ici le garde meuldede 1 enfer I interrompit le vieillard épouvanté dece'ie terrible énuméralion.

— Voici, continua l'autre, des siphons en cuivre, des roues à dents de bronze, une caisse de grands clous, un cric .. En vérité ce sont de sinisires ameubleniens. Vieillard, je regrette que mon imprévoyance vous ait amené id avec moi.

— Vraiment, il est bien temps.

Le vieillard était plus mort que vif.

— Ne vous effrayez pas ; qu'importe le lieu où vous êtes? j'y suis avec vous.

— Hflle défense 1 murmura le vieillard, chez qui une plus grande terreur affaiblissait la crainte et le respect pour son , jeune compignon; un sabre de trente pouces contre unepo-" tence de trente coudées I

La grande femme rouge reparut, et, reprenant la lampe âe' fer, fit signe aux voyageurs de la suivre. Ils montèrent avec précaution un escalier étroit et dègr.idé pratiqué dans l'é^ paisseur du mur de la tour. A chaque meurtrière, une bouffée de vent (td'î pluie venait menacer la flamme tremblante' delà lampe, que l'hôtesse couvrait de ses mains longues et diaphanes Ce ne fut pas sans avoir plus d'une fois trébuché' sur des pierres roulantrs.nue l'imagination alarmée du vieil» lard prenait pour des os humains épars sur les degrés, qu'ils*^ arrivèrent au premier étage de l'édili> e, dans une sa'le rond'6''' pareille il la salle inférieure. Au milieu, suivant l'usage go» thique, brillait un vaste foyer, dontia fumée s'échappait ptt^ une ouverture percée dans le plafond, non sans obscurcir très sensiblement l'almosplièr,. de la salle, et dont la lumière, jointe à celle de la lampe de fer, avait été aiiertoie dès deux voyageurs sur le chemin. Une broche, chargée de viande encore fiaiclie, tournait devant le feu. Le vieillard se détourna avec horreur.

— C'est à ce foyer exécrable, dit-il à son compagnon,' que la braise de la vraie croix a consumé les membresd'une sainte.

Une table grossier» était placée A quelque distance da*^ foyer. La femme invita les voyageurs à s'y asseoir.

— Etrangers, dit elle en pl^açant la lampe devant eu*, le sonper sera bientôt prcM, et mon nnrl va sans doute se Itâteif' d'ariiver, de peur que l'Esprit de Minuit ne l'emporte en pas^"' sanf p;ès dcluTjUi-.VIaudite.

Alors Ordener, — car le lecteur a sans doute déjà divine que c'était lui et son guide BenignusSpiagudry, — put exa-' miner à son ai$e le déguisement bizarre pour lequel ce dernier avait épuisé tou es les ressources de son imag nation f'condée par la peur d'être reconnu et repris. Le pauvre concierge fugitif avait échangé ses habits de cuir de renne, contre un vêtement noir complet, laissé jadis dans le Spladgest par un ce élire grammairien deDrontheim, qui s'élaii noyé du désespoir de n'avoir pu trouver pourquoi yupifcr donnait Jovis an génitif. Ses sabots de coudrier avaient fait p'ace aux bottes fortes d'un postillon écrasé par ses chevaux, dans lesquelles ses jambes fluettes étaient te lement a l'aise, qu'il n'aurait pu marclier sans le secours d'une demi-botte de foin. La vaste perrucjued'un jeune et élégant voyagnr frarr-^ çnisassa sine par des voleurs aux portes de Dronth'im, ca-' chait sa calvitie, et Bottait sur ses épaules pointues et inégales. L'un de ses yeux épit couvert d'un emplâtre, et, grSce à un put de fard i|u'il avait trouvé dans les poches d'ui^e* vieille tille morte d'amour, ses joues i;àles et creuses s'étaient revêtues d'un vermillon insolite, agrément auquel la pluPe* avait lai' participer jusqu'à son m ntoii Avant de s'asseoir,^ il plaça so'gneusemeni sous Ini le paquet qu'il portait sti^^ son dos, s'euvelopiia de son vieux manteau, et fendis qu'il' absorbait toute l'atti-ntion de son cOm|)agnOn, la sienne t"a-^ raissait entièrement concentrée sur lé rôii que surveillait, l'hôiesse, et vers lequel il lançait dé temps en temps des regards d'inqiiif tudfc et d'horreur. Sa bruche laissait ; ar intervalles échs|iperdes mots entrecoupé; ; —Chair humaine!... — hàrrendasepulas!... — Anîhropo .hagesl... — Shiiptrde Moloch I... — Nec puiros cbram popttlo Mdra tniddtt... -«'

VICTOR HUGO

Où sommes-nous? Airée.. — Druidesse... — Irmensul...Le diab'e a foudroyé Lycaon...

Enfin il sVcria :

— Jusie ciel ! Dieu merci I j'aperçois une queue I Ordener, qui, l'ayant considéré el écouté attentivement,

avait i peu près suivi le fil de ses idées, ne put s'empêcher de soutire: — Celte queue n'a rien de rassurant. C'est peutêtre un quartier du dialile.

Spiagiidry n'entendit pas cette plaisanterie; son regard s'était atta< lié au fond de la salle. Il tressaillit et se pencha à l'oreille d'Ordener.

— Maître, regardez, li, au fond, our ce las de paille ; dans l'ombre...

— Hé bien? dit Ordener.

— Trois corps nus et immobiles... trois cadavres d'enfansl...

— On frappe à la porte de la tour, s'écria la femme rouge, accroupie près du foyer.

En effet, un coup suivi de deux aulres plus forts s'était fait entendre dans le bruit de l'orage toujours croissant.

— C'est eiiflD iHi 1 c'est Nycholl et pienant la lampe, l'hôtesse descendit précipitamment.

Les deux voyageurs n'avaient pas encore repris leur ronversation, q'jand ils t ntendirent dans la salle basse un bruit confus de voix, au mi ieu duquel s'élevèrent onlin CfS paroles prononcées ayec un accent qui fit tressaillir et trembler Spiagudry :

— Femme, lais-loi, Dons resterons. Le tonnerre entre sans (|u°on lui ouvre la porte.

Spiagudry se serra contre Ordener.

— Waitie 1 maître I cii-il faiblement, malheur à nnus 1... Un tumulte de pas se fit entendre dans l'es- aller, puis,

deux hommes, revrtus d'habits religieux, entrèrent dans la salle, suivis de l'hôtesse effarée.

L'un de ces hommes était assez gr;ind, et parlait l'hsbit noir et la chevelure ronde des ministres luil.ériens; l'autre, de petite tsillc, avait une rube n'erraile nouée d'une ceinture de corde. Le capuchon raba lu sur son visage ne laissait apercevi ir que sa longue barbe noire, et ses mains étaient entièrement Cithées sou» les larges manches de sa robe.

A. l'aspect de ces d-ux personnages pacifiques, Spiagudry sentit .s'évanouir la terreur que la voix étrauge de l'un d'eux lui avait causée.

— Ne v( us a'armez pas, chère dame, disait le ministre k Ibôtessi", des prêtres chréiiens se rendent uiiles à qui leur nuit; Vu idrtient-ils nuire à (|ui leur est utile? nous implorons liiimbleni. ni un abri. Si le révérend docteur qui m'accompagne v.)Us a parlé durement tout à l'heure, il a eu tort d'oublit r cette niod ration de la voix, recommandée par nos vœux. Hélas I les plus saints peuvent fail ir. J'éiais égaré sur la route de Skongen à Droniheim, sans guide dans la nuit, sans lusile dans la tempête. Ce révéreid frère, ()ue j'ai rencontré, éloigné comme moi de s* demeure, a daigné me 1 ermetire de vi-nir avec lui vers la vôtre. Il m'avait vanté votre bonté hospitalière, chère dame; saas doute il ne s'est pas tromi é. Ne nous dites pas comme le mauvais î:asleur : Advenu, cvr iniras? Accueillez-nous, digne hôtesse, et Di u sauvera vos moissons de l'orage, Dieu donnera dans la tempête un abri à vos troupeaux, comme vous en aurez donné un aux voyagfurs égarés !

— Vieillard, interrompit la femme d'une voix farouche, je n'ai ni moissons ni troupeaux. ^

— Eh bien I si vous êtes pauvre. Dieu bénit le pauvre avant le riche. Vous vieillirez avec votre époux, respectés, non pour vos biens, mais pour vos vertus ; vos enfans cioi- Iront, eirtourés de l'estime des hommes, et seront ce qu'aura été leur père-...—

— Taisez vous! cri» l'hôtesse. C'est en restant ce que nous sommes qne nos enfins vieilliront comme nous dans 1 mépris des hommes, transmis sur notre race de généralion en génération. Taisez-vous, vieillard I L» bénédiction se tourne en malédiction sur nos tètes.

— 0 rjei I reprit le ministre, qui donc êtes-vou»? dans quels crimes passez vous votre vie P

— Qu'appelez-vous crimes? qu'appelezvous verlus? nous jouissons ici d'un privilège : nous ne pouvons avoir de vertus, ni commettre de crimes.

— La raison de cette femme est égarée, dit le ministre se tournant vers le petit ermite, qui séchait sa robe de bure devant le foyer.

— Non, prêtre! répliqua la femme, sachez où vous êtes. J'aime mieux faire horreur que pitié. Je ne suis pas une insensée, mais la femme du.... ^

Le retentissement prolongé de la porte de la tour sous un coup violent empêcha d'entendre le reste, au grand désappointement de Spiagudry et d'Ordener, qui a\aient prêté une attention muette à ce dia ogue.

— Maudit soit, dit la femme rouge entre ses dents, le syndic haut-justicier de Skongeir, qui nous a assigné pour demeure cette tour voisine de la route 1 peut-être n'est ce pas encore Nyihol.

Elle prit néanmoins la lampe. — Après tout, si c'est encore un voyageur, qu'importe lie ruisseau peut couler où le torrent a passé.

Les quatre voyageurs restés seuls s'enireregardaient aux lueurs du foyer. Spiagudry, d'abord épouvanté par la voix de l'ermite, et rassuré ensuite par sa barbe noire, eût peutêtre recommencé à trembler s'il eût vu de quel œil perçant celui-ci l'observait (n dessous de son capuchon.

Dans le silence général , le ministre hasarda une question :

— Frère ermite, je présume que vous êtes un des prêtres catholiques échappés à la dernière persér ution, et que vous regagniez votre retraite lorsque, pour mon bonheur, je vous ai rencontré; pourriez-vous me dire cùnous sommes?

La porte délabrée de l'escalier en ruines se rouvrit avant que le frère ermite eût ré|)Ondu.

— Femme, viernc un orage, et il y aura foule pour s'asseoir à notre table exécrée, tt s'atinter sous notre toit maudit.

— Nychol, répondit la femme, je n'ai pu empêcher...

— Et qu'importe tons ces hôtes, pourvu qu'ils paienti l'or est tout aussi bien gagné eu hébergeant un voyageur qu'en étranglant un brigand.

Celui qui parlait ainsi s'é'ait arrêté devant la porte, où les quatre étrangers pouvaient le contempler à leur aise. C'était un homme de proportions colossales, vêtu, comme l'hôtesse, de serge rouge. Son énorme tête paraissait immédiatement posée sur ses larges épaules, ce qui contrastait avec le cou long et osseux de sa gracieuse épouse. Il avait le front bas, 'e nezcamard, les sourcils épais; ses yeux, entourés d'une ligne de pourpre, brillaient comme du feu dans du !-ang. Le bas de son visage, entierf ment rasé, laissait voir sa bouch i grande et protonde, dont un rire hideux entr'ouvrait les lèvres noires cmme ics bords d'ane plaie incurable. D'ux touffes de barbe crt'pue pendantes de ses joues sur son cou donnaient à sa figure, vue de face, une forme carrée. Cet homme était coiffé d'u:i feutre gris, sur lequel ruisselait la pluie, et dont sa main n'avait seulement pas daigne toucher le bord à l'aspect des quatre voyageurs.

Eu l'apercevant, Benignus Spiagudry poussa un cri d'épouvante, et le ministre luthérien se détourna frappé de surprise e' d horreur, tandis que le maître du logis, qui l'avait reconnu, lui adressait la parole.

— Comment, vous voilà! seigneur ministre 1 en vérité je ne crovais pas avoir l'amusement de revoir aujourd'ui votre air piteux et votre mine effarouchée.

Le prêtre réprima son premier mouvement de répugnance. Ses traits devinrent graves et sereins.

— Et moi, mon fils, je m'applaudis du hasard qui a amené le pasteur vers la brebis /garée,'afin, sans doute, que la brebis revînt enfin an pasteur.

— Ah ! par le gibet d'Aman , reprit l'autre en éclatant de rire, voilà la première fois que je m'entends com|iarer à une brebis. Croyez-moi, père, si vous voulez flatter le vauttur, ne l'appelez pas pigeon.

— Celui par lequel le vautour devient colom-be console,

HAN DISLANDE.

mon fils, et ne flatte pas. Vous croyez que je vous crains, et Je ne fats-que vc s plaindre.

— Il faut en vériK', messire, que vcis ayez bonne provision de pitié; j'aurais pfiisé que vous l'aviez l'piiisée tout entière sur ce pauvre diable, auquel vous mc'niriez aujourd'hui votre croix pour lui (•a( lier ma poicnce.

— Cet inforlurié, rtipiiidit le prêire, était moins à plaindre que VOUS; car il pleurait, e' vous riez. Heureux qui reconnait, an moment de l'expiaiion, com! ien le bras de l'homme est moins puissant que la parole de D eu.

— Bien dit, père, reprit l'Iioie avei" une horrible et ironique gaiié. H ureux celui qii picur.- ! Notre liommi d'ïUjourd'hui, d'ailleurs, n'avait d'au recriuie qued'oinrr telle ment le roi qu'il ne pouvait vi're sans faire le portrait de sa majes'é sur de petites médailles de cuivre , qu'il dorait ensuite arlistement pour les rendre plus dignes de la royale effgie. Notre gracieux souverain n'a pas Hé ingrat, et lui a donné en récompense de taut d'amonr un beau cordon de chanvre, qui, pour l'instruciion de mes dignes hôtes, lui a été conféré ce jour même sur la pîaci- publique de Skongen, par moi, grand chancelier île l'ordr^i du Gibet, assisté de messire, ici présent, prand aumônier dudil ordre.

— Malheureux! arrè'.'z, iiilerrompit le prêtre. Commtnt celui qui châtie oublie t-il le châtiment I Ecoulez le lounerre... —

— Hé bien! qu'est-ce que le tonnerreP un éclat de rire de Satan.

— Grand Dieu! il vient d'assister i la mort, et il b'asphème!...

— Trêve aux sermons, vieux insensé, cria l'hôte d'une voix tonnante, et presijue irritée, sinon vous pourriez maudire l'arge des ténèbres qui nous a réunis di-ux lois en douze heures sur la même voiture et sous le même toit. — Imitez voirt' camarade l'ermiie qui se lait, car il a bonne envie de relourner dans sa grotte de Lynra«s. Je vous remercie, frère ermite, de la bénédiction que tous les malins, ù voire passage sur la colline je vous vois donner à la Tour- Maudite; mais, en vérité, jusqu'ici vous m'aviez semblé de haute taille, d celte barbe si noire m'avait paru blanche. — Vous êtes bien cepeudani l'ermite deLynrass, le seul ermite du Dronlheimhus?...

— Je suis ( Il effet le seul, di! l'einriie d'iine voix sounle.

— Nous sommes donc, reprit l'hô e, le- deux sidiiaires de la province. — Hohl Bechlle, liâle nu peu ce (piariifr d'agneau, car j'ai faim. J'ai élé rrlardé au viilairc de liiirlock par ( e m»udit docteur Manry'l. qui ne voulait m ^ donner que douze alcalins du (ail.vre; ou en donne i|uai nie à cet infernal gar.iien du Splad^est, ù Dronlheim.

Hé! messire de la perruque, qu'avez-vons d n. ? vous allez tomber à la renverse. — A irupos B-chlie, as lu terminé le squelette lîe l'empoisonneur Onivius, i c l.imeux magicii-n? If serait temps de l'envoTer au cabinet 'e curiosités de Bprghen. As lu dépiVlié l'un de les petits marcassins au syndic de I.œvig pour réc'anier (e'(iuil uiedcii? quatre doubles écns pour avoir fait bouil'ir [ne. hor, ière et deux alcliiniistcs, et enlevé plusieurs chaînes des |)0uires de son Irihvnal, (lu'elles ■ éparaiciit; vingt asialins (lour avoir dépeiiiUi Inuël Tyi ha ne, juif dont s'élail plaint lé révérend évcqne; et un écu jour avoir leniis un bras de bois neuf à la potence de pierre du bourg.

— Le salaire, répondit la fciriiie d'urc voix :!:gre, est res'é dans les mains du syndic, parce que ton lils aNait oublié la cuiller de bois pour le iccevcir, el qu'iiau -n valet da juge n'a voulu le lui remetire en main propre.

Le mari fronça le soi.rcil.

— Queli'ur cou me tombe contre les innin<;, ils verront si j'aurai bestin d'une cuiller de bois pour les toucher. Il faut pcurlant ménager cesyn^'ic. C'est îi lui qu'est renvoyée la re(|uête du voleur Ivar, qui se plaint de (Cquî la qiiistion lui a été onnée, non par un tortionnaire, mais par moi, alléguant que, n'ayai t pas encore élé j-gé, il n'isl pis encore infâme. — A propos, femme, cinpê.-he donc tes petits de j'uer avec mes lena.iles et mes pinces; ils ont dérangé tous mes instrumens, si b-:en que je n'ai pu m'en ser [

vir aujourd'hui. —Où sont ils, ces petits monstres? coatinua l'hôte, en s'apprcchitnl du tas de paille où Spiagudry avait cru voir trois cadavres; les voilA coucLés là; ils dorment, malgré le bruit, comme irois pendus.

A ces paroles, dont l'iiorreur contrastait avec la tranquillité effrayante et l'atrucegaité da celui qui les prononçait, le lecbura peut éirc déjù deviné quel est l'habitant de "a tour de Vvgla S)iiagiidry, qui, des son apparition, le reconout pour 1 avoir vu hgnrer souvent dans de sinistres «érémonies sur la p'ace de Dicnth. im, te sentit près de défaillir d'éj ouvante, rn Jontiiaiit ;uriout au ii.oiil personnel qu'il avait depuis la vei.le pour craindre te terrible fonctionnaire. Il se pencha veis Ordeiier, et ui dit d'une voix presque inarticulée : C'est iXychol Orugix. boit, reau du Dronlheimhus ! Ordener, d'abord Irappé d'h. rreur, tressaillit, el regretta la route et la lenii êle. Mais bientôt je ne sais quel seniimenl de curiosilé indélinissa'oU s'empara de lui, et, tout en plaignant l'embarras el l'épouvante de son vieux guide, il prêtait son attention eniicre aux paroles et à l'habitud- de vie de i'êire .siniiulier qu'il avait sous les yeux, coii.me on éboule avidenicTl le grondement d'une h ène ou le rugissement d'un tigre ar.eiiés du dési-rl dans nos ville . Le pauvre Benigiius était loin d'avoir l'esprit assez libre pour faire de son côiédes observations i,s\choloi:iques. Caché derrière Ordener. il se ramas-sait dans son maut>au, portail une main inquiète :i sou emplâtre, aitirait sur son visage le derrière de sa pcrruqie flottante, et ne respirait que par gros soupirs.

Cependant l'hôtesse avait servi sur un grand plat de terre le (luartier d agneau rôii, pourvu de sa qut-ue rassurante. Le bourreau vint s'asseoir en face d Ordener el de Spiagudry, entre les dei^x prêtres; cl sa femme, après avoir chargé la table d'une cruche de bière miellée, d'un morceau de rindebrod (1) et de cinq assieitei de b jis, s'assit devant le feu, et s'occupa d'à guue: les pinces < liréihées de son mari.

— Ça! révérend minisire, dit Orugix en riant, la brebis vousoflreiJe l'aginau. Et vous, seigneur de la perruque, est-ce le ve.ii qui a ainsi ramené votre coiffure sur votre vi sage?

— Le vent. . st .^in . r.. ball.utia le tremblant Spiagudry.

— Ail II.. >. uli. di ;scz vous, moii vieux. Vous voyez que h s seigneurs prêtre el moi nous sommes bons diables. Dites m ui qui vous êtes et que! est votre jeune comi-apUon le tacltuii.e, et parlez un peu. Faisons connaissance. Si vos divcours tiennent tout ce que promet voira vue , vous dciei être bien amusant.

— Le maitrc plaisante, dit le concierge contractant ses <lents et < lignant son œil pouravo r l'air de rire, je ne suis qu'un pauMe vieux...,

— Oiii, inierfompil le jovial bourreau, quelque vieux savant, (p\iel(|ue vieux sorcier...

— Olil seigneur maitre, savant oui, scr' ier non.

— Taiil pis. I.'n sorcier compléterait notre joyeux sanhédrin. — Scigueuis mes hôtes, buvons pour rcjndre la | arole à ce vieux s.nant, qui va égaver noire soupir. A la sa: ié du P'Midu d'anj'uird'bui, Irère piédicateur ! Eh bieo I père ermile, vous refusez ma bière P

J^'erinite avait en eilt i lire de d 'ssous sa robe une . rande gourde pleine d'une eau très claire, dont il renip.il son verre.

— Parbleu! crmiie <|c Lyuras', s'écria le bourreau, si vous n:! goùiez pas de tua bu re, je goûterai de celte eau que vous lui prêterez.

— ^^oit, répontiii l'ermite.

— Ole/, d abord voire gant, r'vérend Irère, ic.^ iijna le b 'urreau ; on ui verse » boire qu'à man iiue.

L'ermite ht uu signe de refus.

— Cest un vœu dit il.

— Versez loiic toujours, dit le bourreau.

A peine Orugix eut-il porlé son v rce à ses lèvres, qu'il le reiioussa brusquement, tandis que i'crmite vidait le sieu d un Irait.

,1) Pain d'écorco dont teè nourrit la classe «"ndigcnte en Nor-

vvcsre.

M TOn HfiGJ.

Par le calic'^ de .lésiisT léwri-nd eriritr, quelle est celte

liqueur i Icmalo? je nVn ai point bu de pareil e, depuis le jour i.ù e faillis me noyer dans ma navigation de Copenhague à Dronlheim. En \érilé, ermite, ce n'est pas de l'eau de la àoune de l.ynriss; c'est de l'eau de mer...

— De l'eau de mer ! répéta Spiagudry avec une épouvante qu'augmentait la vne du gant de l'ermie.

— Hé bien! dit le bourreau se tournant vers lui avec un éclat de rire, lou' vous alarme donc ici, mon vieux AbsalOH, jusqu'à la boisson même d'un saint céuobite qui se mor-

tifieP

— Hé'as! non, maître... Mais de l'eau de nier I... Il n'y a

qu'un boni me...

A''0MS, vous ne savfz que dire, sire docteur; votre

trouble parmi nous vient d'une mauvaise conscience ou du mépris...

Ces mots prononcés d'un ton d'humeur ramenèrent Spiagudry à la néfi'ssilé de dissimuler sa terreur. Pour amadouer son reloutable hôte, il appela à son secours sa vaste mémoire, et rallia le peu de présence d'ejprii qui lui restait.

— Du mépris, moi duffépris pour vous, seigneur maître! pttur vous, dont la présence dans une province donne à celte province le merum imptrium (I)! pour vou";, maître des iiaulef œuvri's, exécuteur de la viniiicte séculière, épée de la j -.itice.bouil er derinnocen.!e! pour vous qu'Arisiote, livre six, chapitre dernier rie ses Politiques, classe pirmi les »«agistrats, et i^onl Paris de Puteo, dans son Iraiié de Syudico, lixe K- iiaiiem-nt à cinq éru^ d'or, comme l'atteste ce pas- SJg>^ : Qui'queaureosmanivoito! pour vous, seigneur, dont les con'rèrrs <i Cronsladt acquièrent la noblesse après trois ceîils lêies coupées! pour vous, dont les terribles, mais honorab'es tondions, sont remp ies svec orgueil, en Frauconie, parle p'us nouv.au marii-, à Reutlingue par le plus jeune conseiller,!» Sti'dien par U- dernier bourgeois installé! El n^ pais-je pas encore, mon bon maîirc, (|ue vos confrères ont fn France drot de. havadium sun haque malade dcSîint- Lacire, sur les pourceaux et sur les gâieaux de la vtille de l'Epiphanie I Couinient n'aurais-jn pas un profond respect pour vous, quaud l'abbé de S liiit Germain des Prés vous donne chaque année, à la Saint-Vincent^ une tête de porc, et vous fait niarclifr en tête de sji procession.

Ici la verve érudite du concierge fut brusquement interrompue par le bourreau.

— C'est pir ma loi la première nouvelle que j'en ai I Le docte abbé dont vous parlez, révérend, m'a jusqu'à présent Iraudéde tous i es beaux droits que vous pigiiez d'une façoa si séduisante. — Sires é.raiig'-rs, poursuivit Orugix, sans m'ar.ëler à toutes ks extravagances de ce vieux lou, il est uai (iiie j'ai manqué ma carrière. Je ne suis aujourd'hui que le pauvre bourreau d'une pauvre |irovince. Hé bienl j'aurais dû Certes faire un plus beau chemin que Stiilisson Dickoy, ce lanieuÀ bourreau de Moscovie. Cro ritzvous que je suis le même qui lut d'signé, il y a vmgi-quatre ans, pour l'exécutioi! dcScliu I acker?

— DeSc.huniakerl du comte de Griffenfeld 1 s'écria Ordoner.

— Cela vous étonne, seigneur le muet. Hé bien 1 oui, de ce mê.Tift Schumacker qu'un sint^ulier hasard replace encore sous ma iuain,(ians le cas où ilplairaitauroi de lever le surfis.—\iilons cette cruche, mcssires, et je vais vous conter coninient.il se fait qu'après avoir uéàKilé avec tant d'éclai, je finisse si misérablement.

J étais, en 1(>7G, valet de Rhum Stuald, bourreau royal de Ci>|)eiilia^uo. Lors de la condamnation du comte de Griffendeld, mon niaîire étant tombé malade, je tus, grâce ù mes protections, choisi pour le remplacer dans cette honorable exécution. L" 5 juin, — je n'oublierai jamais ce jour, — dès < in(i heures du nialin, aidé du niaiiredes basses œuvres (2), ji: dressai sur la place de la Citadelle un grand échafaud que nous lenilimes de noir, par respect pour le, coudainiié. A liuii heures la garde-noble entoura l'écbalau I, et les bulans

(1) Droit dt sang, d'avoir un iMurrcau. U) (.'iKniiuntier des échafauds.

d>" SIesvig continrent la foule ((ui se p.-rssait sur la pla(t»i Q el autre à ma place n'eût été enivré ! Debout, ck le'sahre en main, j'attendais sur l'esiraile. Tous les regards é aient fixes sur moi : j'étais en ce rromcni le personnage le plus important des deux royaiimes. Ma fortune, disais-je, estfaiie, car que pourraient sans moi tous ces grands .'^ei^neurs qui ont juré la perte du chancelier? Je me voyais déjà exécuteur royal en titrede h ca|iiiale ; j'avais des valets, des privilé^ g>s... Ecouiezl l'hoilogc du tort sonne dix heures. Le condamné sort de sa prison, traverse la p'.ace, monteàT'Chaiaud d'un pas l'crme et d'un air tranquille. Je v^ux lui lier leschevcux, il me repousse, et se rend à lui-n ême ce der,nier service, a II y a\ait longtemps, dit il en sûuri^int au prieurdft Saint-André, i|ue jenem'étaiscûi0'émoi-mè(ne.»Je lui olfn; le bandeau w-à'', il l'éltiigne de ses yeux avec dér dain, mais- sans me niar(iuer de mépris. — » Mon ami, me dii-il, voilù peiil-éire la première fois qu^un espjce de quejiques pieds rassemble les deux oHicicrs extrêmes de l'ordre judiciaire, le chancelier el le bourreau. » Ces piaroles sont restées gravées dans ma tête. Il reiuse encore lec ussin noir (|ue je voulais meure sous ses genoux, embrasse le prêtre et s'agenouille, après avoir dit d'une voix forte qu'il mourait innocent. Alors je brisai d'un €• up de masse l'^cusson de ses armoiries, en criant, comme de coutume : Cela ne stfait pas sans jidste cause. Cet aflVont ébranla la fermeté i u comle : Il pâlit, mais il .se hâta de dire : Le roi me lésa données; le roi peut mêles ôter. 11 appuya sa léle sur le billot, les yeux tournés vers l'est; elmoijelevaimon sabrediiSaJeux mains... Écoutez b'en ! —En ce moment un cri arrive jusqu'à moi. — Grade, au 7iom du roi! grâce pour Schumacker ! Je me retourne ; c'était un ade-decamp qui galopait vers l'échafaud en agitant un parchemin. Le comie se relève ii'uu air, non joyeux, mais seulement satisfait. Leparvherain lui est remis. — «Juste Die.i ! s'é(rie-t-il, la prison pcrpéiuelle! leur grâce est plus dure que la mort. » Il des' end, abattu comme un voleur, de l'échafaud fù il était monté s» rein. Pour moi, cela m'était égal. Je ne me iloulais vuè.e que le salut de cet homme était ma perte. Après avoir domcii l'écliaîaid, je rentre chez mon maître, encore plein d'espérances, quoiqu'un peu désappointé d'avoir perdu l'écu d'or, prix de la chutede la têle. Ce n'était pas lout. Le lemleiiiain je reçois un ordre dedépart et un diplôme d'exécuteur provincial pour le Dron- Iheimhus! Bourreau de province, ri de la dernière province deNorwége! Or, saclriz, messires, comment de petites causes amènent de gr.mds effets. Les ennemis du comte, afin de se donner un air de clémence, avaient tout disposé pour que la grâce arrivai un moment après l'exécution. Il s'en fallut d'une miiiute: on s'en prit à ma lenteur, coramd'S'il elil été décent ireinpècher un personnage illustre de s'amuser quelques iiisiaus avant de mourir ! comme si un exécuteur royal quidéraiiite un grand chamelier, pouvait le faire sans plus de dig rite el de mesure qu'un bourreau deprovince (jui pend un juif! A cela sejcignit la malveillance. J'avais un frère que même je croii avoir encore; il était parvenu, en chang(ant de nom, 'ans U maison du nouveau chancelier, le comte d'At.lcfeld. A Copenhague, ma présence importuna le miséiabl . Ion frère me méprise, parce que sera peut-éire moi qui le j)endrai un jour,

(ci le disert Manaieur s'interrompit pour donner passage à ^a ^aît'>, pu s il continua:

' — Vous viiyez, ch rs hôtes, que j'ai pris mon parti. Ma foi, au diable l'ambiiion ! j'exerce ici honnêtement mon i élier: jevei.dsnies cadavres, ou Bechlie en fait des squil.tles, q.ie m'a hèle le cabinet d'anatomie de Berghen. Je ris^e tout, même de celte pauvre t- nielle qui a été bobémienuî t que la solitude rend 1> Ile. Mes trois hériliirs grandissent dans la crainte du diable et de la potence. Mon iium est l'épouvaniail d s petits enlans du Dronthcimhus. Les syndics me fournissent < ne charrette el des habits rouges. La Tour- Maudit ■ me garantit de la pluie comme lirait le palais de l'évéque Les vieux prêtres que l'orage pousse tlnz m'> Jme prêchent, les savans me fiagornent. En soumie, je suis i ussi heureux qu'un autre : je bois, jemange, jeptnds el jc'frs.

l.e bourreau n avait pas mené à lin ce long discours pour

lUN D'ISLANDE.

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l'entrepiêlerdc bitre et de bruyantes exulo^iions île rire.

— Il tue et il dort t murmura le mimsire : l'infortuHé! ••<-'0«'*^ '■« misérible est heureux ! s'i^cria Termiie. —'Oui, frère ermite, dit le bniirreaii, miséra'ile comme

tous, mais certes plus heureux. Tenez, le niéiier serait bon li l'on lie seniMail prendf'e plaisir A tu miner les bénélii-e-. Croiriei-vous que je ne sais quelles fameuses noces ont fourni à l'aumônier nouvellement nommé de D'Oiiih ini ioccdslon de demander la grâce de douze condamnéb qui m'appartiennent?...

— Qui vous appartiennent I s'é ria le ministre.

— Oui, sans doute, père. S»pt de. ire eux d<'vraient être fOuelli*s, deux marqués sur lu j'>« gauriie, et trois pendus, ce qui (ait en somme dou7.e.. Oui, doine cous, et trente ascalins, que je peros si la jiffire est accor.lée : conomeul'trou-. vez-vous, sires élraiit;ers, cit aiiniôtii. r qui di>po e ainsi de mon bien ? Ce mauditprèires'app''ile Atlianase iYlunder. Oh ! si je le tenais !...

Le ministre se leva, et 4it d'une voix égale et d'un air tranquille :

— Mon fils, c'est moi qui suis AlhanaseMunder.

Ave numiki («1ère s'alluma dans lous Us iraits d'Oru(;ix, il s'olaïKalirusq eniciitile sonsié;;'.— Pmis swiwgwd irrité rencontra le r''gard calme et bieuv, illant d ■ l'aumônier, et il vint se rasseoir I. ntiniMit, muet et conlondu

Il se fit un moment de siloii- e ; Orilener, qui s'dait levé de table prêt ù détendre le prè.re, le rompit le premier.

— Nyc.ltol Oniglx, di^il, voici treize écus pour vous dédommager (I; U ^rùce des comlamnés ..

— Hélas! irlorrompit 'le ministre, qui sait si je l'obtiendrai? il faudrait que je pusse parier nu lils du vice-roi, car cela dépend do son mariage avec la tille du chancelier.

— Seigiv^nr .aumônier, répondit le jeune homme d'une voix firme, vous l'ohlicndrez. OrdenerGuldenIew ne rei;evra pas l'anneau nuptial (jue les fers de vos protiigés ne soient rompus.

— Jeune étranger, vous n'y pouvez rien ; mais Dieu vous entende et vous récompense I

Cepenlaiit, les treize écus d'Ordener avaient achevé caque le regard du préue avait commencé. Nycho), entièrement apaisé, avait replis ^a gaité.

— Tenez, révérend aumônier, vous êtes un brave homrap, digne de desservir la chapelle de Saint-Hilarion ; j'en disais de vous plus que je n'en pensais. Vous marchez droit dans voire senlier,ce n'est pas voire faule s'il croise le mien. Mais celui auquel j'en veux, c'est Je garilien des morts de Drontheira, cevieux magicien, conricrgiulu Splad.;;est... Quel est son nonidèjà? Spliugry?... Spadugiy '^.. Dites-moi, mon vieux docteur, voiisqui èies une Babel d-.' science, vous qui connaissez tout, vout; ne pourriez pas m'aider à trouver le nom de ce sorcier, votre confrère?... Vous avez dû le renconlier quelquelois, lesjoursde sabbat, chevauchaul en l'air sur un balai ?

Certes, si le pauvre Benigous avait pu s'enfuir en ce moment sur quelque monture aérienne de ce genre, le narrateur de cette liiitoire ne doute pas qu'il no lui 'ût confié avec bien de la joie sa frêle machine épouvaniée. Jamais l'amour de la vie ne s'était développé avec autant de force chez lui, que depuis qu'il percevait de tous ses organes l'imminence du danger. Tout ce qu'il voyait l'effrayait; les souvenirs de la Tour Maudite, l'œil lugard de la femme rouge, la voix, les gants et la boisson du mystérieux ermite, l'aventurière intrépidité de son jeune compagnon, et, par-dessus tout, le bourreau ; ce bourreau, dans le repaire duquel il tombait en fuyant chargé d'un crime II tremblait si fort que tout mouvement volontaire était chezlui paralysé, surtout lorsqu'il vit la conversation se tourner sur lui, et qu'il entendit l'apostrophe du formidable Orugix. Comme il ne se souciait guère d'imiter l'héroïsme du prêtre, sa langue embarrassée se refusa assez longtemps à ré|>ondre.

— Bé bien I reprit le bourreau, savez-vous le nom de ce concierge du Spladgest ? Est-ce que votre perruque vous rend sourd?

— Cn peu, seigneur... — Mais, dit il enfin, je ne sais pas ce nom, je vous lure.

— Il ne lésait pas ! dit la voix redoutée de l'ermite. Il « tond en faire serment. Cet homme se nomme BenignusSpia-

guilry.

— Moi 1 moi ' grand Dieu ! s'écria le vieillard avec teneur.

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