‹ Musée littéraireChapitre 143 sur 170 · SY · texte numérisé non relu

SY

VICTOR HUGO

comte Griffenfpld dans la prairie voisine, la prairie du lulin | Tulbyiilbei, ou làbas dans la baie de Sainl r.ulhliert?...

— Ne parlei pas si haut, Jonas, répondit le nionlagnard au vieux mineur, béni soit Ralpli-lcGéant qui nous protège I •Me préserve le ciel de remettre le pied dans la clairière de Tull.ytilbeil l'autre jour j'y croyais cueillir de l'aubépine, et j'y ai cueilli de la mandragore, (jui s'est mise à saigner et h crier, ce qui a failli me rendre fou.

Le jeune mineur se prit à rire.

— En vérité, Kennybol I je crois, iy,oi, que le cri de la mandragore a bien produit tout son effet sur votre pauvre cerv^au.

— Pauvre cerveau loi-mémel dit le montagnard avec liumeur; tovcï, Jonas, il rit de la r^andragore. 11 rit comme lin insensé qui joue aver. une (été de mort.

— Hum! repariit Jonas. Qu'il aille donc à la grolie de WalilerSog, où les tètes de ceux que Han, démon u'Islande, a assassinés, reviennent cliaque nuit danser autour de son lit de feuilles sèches, en entrechoquant leurs dents pour l'endormir.

— Cela est vrai dit le montagnard.

— Mais, reprit le jeune homme, le seigneur Racket, que nous attendons, ne nous a-t il pis promis que Han d'Islande se mellrait ù la tète de notie insurreiiiou?

— Il l'a promis, répondit Kennybol ; et avec l'aide de ce démon, nous sommes sûrs de \aincre toutes les casaques vertes de Drontheim et de Copi'nliague

— Tant mieux! s'écria le vimix mineur; mais ce n'est pas moi qui me chargerai de faire la sentinelle la nuit près de lui...—

Eu ce moment, le craquement des bruyères mortes sous des pas d'hommes appela l'atleniion des interlocuteurs ; ils se détournèrent, et un rayon du foyer leur ht reconnaîtra le nouveau-venu.

— C'est lui! — C'est le seigneur Hacket! — Salut, seigneur Hacket; vous vous êtes lait attendre. — Voilà plus de trois quarts d'heure que jious sommes au rendezvous... —

Ce seigneur IfackH était un homi e pelil et gras, vêtu de noir, dont la fii-'ure joviale avait une expression sinistre.

— Bien, mes amis, dit-il ; j'ai éié retardé par mon ignorance du chemin et les précautions qu'il m'a fallu prendre. — J'ai quitté le comte Scliumacker ce matin; voici trois bourses d'or qu'il m'a chargé de vous remettre.

Les de;ix vieillards se jetèrent sur l'or, avec l'aviditécommune aux paysans d; cette pauvre Norwége. le jeune mineur repoussa la bourse que lui tendait Hacket.

— Gardez votre or, seigneur envoyé; je mentirais si je disais que je me révulle pour vo'.re comte Sehumaeker : je me révolte pourallraiirliir les mincuis de la tutelle royale; je me révolte pour (|ue le lit de ma mère n'ait plu?; une couverture déchiquetée comme les côles de notre bon pays, la Norwége.

Loin de paraître" déconcerté, le seigneur Hacket répondit en souriant :

— C'est donc à votre pauvre mère, mon clierNorbilh, que J'enverrai cetargeit,alin qu'elf; ait deux couvertures neuves, pour les bises de cet hiver.

Le jeune homme se rendit par un signe de tête, et l'envoyé.en orateur habile, se hàla d'ajouter :

— Mais gardez-vous de répéter ce que vous venez de dire Inconsidérément, que ce n'est pas pour Schumacker, comte de Griffenfeld, que vous prenez les armes.

— Cependant... cepnidant, murmurèrent les deux vieillards, nous savons bien (|u'on opprime les mineurs, mais nous ne connaissons pas ce comte, ce prisonnier d'Etat...

— Comment ! reprit vivement l'envoyé ; pouvez-vous être ingrats à ce point! vous gémi siez dans vos souterrains, privés d'air et de jour, dépouillés de toute propriété, esclaves de la plus onéreuse tutelle ! Qui est venu à votre aide? qui a ranimé \olrc courage? qui vous a donné de l'or, des armes? N'est-ce pas mon illustre nuitre, le noble comte de Griflenfeld.plus esclave et plus infoiluné encore que vous? Et maiulenanl, comblés de ses bieufaits, vous refuseriez de

vous en servir pour conquérir sa liberté, en même temps que la vôtfe?...

— Vous avez raison, interrompit le jeune mineur, ce serait mal agir.

— Oui, seigneur Hacket, dirent les deux vieillards, nous combattrons pour le comte Schumacker.

' — Courage, mes amis! levez-vous en son nom, portez le nom de votre bienfaiteur d'un bout de la Norwége à l'autre. Écoutez, tout seconde votre jusie entreprise; vous allez être délivrés d'uB formidable enneny, le général Levin de Knud, qui gouverne la provihce. La puissance secrète de mon noble maître, le comte de Griffenleld, va le faire rappeler momentanément à Berghcn — Allons, dites-moi, Kennibol, Juiiis, et vous, mon cher Norbith, tous vos compagnons sont-l s prêts?

— Mes frères de Guldbransbal, ditNorbilh, n'attendent que mon signal. Demain, si vous voulez...

— Demain, soit. Il faut que les jeunes mineurs, dont vous êtes le chef, lèvent les premiers l'étendard. Et vous, mon brave Jonas?

— Six cents braves des îles Fa-roër, qui vivent, depuis trois jours, de chair de chamois et d'huile d'ours, dans la lorêt de Bennalag, ne demandent qu'un coup de trempe de leur vieux capitaine Jonas, du bourg de Lœvig.

— Fort ben. Et vous, Kennybol ?

— Tous ceux qui portent une hache dans les gorges de Kole, et gravissent les rochers sans genouillères, sont prêts à se joindre ft leurs frères les mineurs, quand ils auront besoin d'eux.

— Il suffit. Annoncez à vos compagnons, pour qu'ils ne doutent pas de vaincre, ajouta l'envoyé en haussant la voix, que Han d'Islande sera le chef...

— Cela est-il certain ? demandèrent-ils tous trois ensemble, et d'une voix où se mêlaient l'expression de la terreur et celle de l'espérance.

L'envoyé répondit:

— Je vous attendrai tous trois dans quatre jours, à pa reille heure, avec vos colonnes réunies, dans la mine d'Apsyi-Corh, près le iac de Smiaseu, sous la plaine de l'Étoile- Bleue. Han d'Islande m'accompagnera.

— Nous y serons, dirent les trois chefs. Et puisse Dieu ne pas abandonner ceux qu'aidera le démon 1

— Ne ciaignezrien dii la part de Dieu,dit Ha ket en ricanant.— Ecouttz, vous trouverez, dans les vieilles ruines de Crag, des enseignes pour vos iraipts. — N'oubliez pas le cri : Vive Schumacker ! Sauvons Schuinacker ! — Il faut que nous nous séparions; le jour ne va pas tarder à paraître. Mais auparavant, jurez le plus inviolable secret sur ce qui se passe entre nous.

Sans répondre une parole, les trois chefs s'ouvrirent la veine, du bras gauche avec la pointe d'un sabre ; ensuite, saisissant U main de l'envoyé, ils y laissèrent couler chacun quelques gouttes de sang.

— Vous avez notre sang, lui dirent-ils. Puis le jeune s'écria :

— Que tout mon sang s'écoule comme celui que je verse tn ce moment; qu'un esprit malfaisant se joue de mes projets, comme l'ouragan d'une paille; que mon bras soit do plomb pour venger une injure ; que les chauves-souris habitent mon sépulcre ; que je sois, vivant, hanté par les morts ; mort, profané par les vivans; que mes yeux se fondent en pleurs comme ceux d'une femme, si jamais je parle de ce qui a lieu, à cette heure, dans la clairière de Ralph le-Géanl. Daig.ient l.esbienheureuxsaii.ts m'enlendre.

— Amen, répétèrent les deux vieillards.

Alors ils se séparèrent, et il ne resta plus dans la clairière que le foyer h demiéleintdontles rayons roourans montaient par intervalles jusqu'au faite des tours ruinées et solitaires de Ralph le-Géanl.

HAN D'ISLANDE

XIÏ.

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