‹ Musée littéraireChapitre 144 sur 170 · TRISTAN · texte numérisé non relu

TRISTAN

Je l'ignore, et j'en ai peur.

LopE DE Vega, le Chien du Jardinier.

Bcnitîfms Spiagtidry se rendait difliciiement tompU' des nuilifs qui pouvaient pousser un jeune lionime bien c.onstitué et paraissant avoir encore longues années de vie devant lui, tel que son compagnon devo^age, ;~i se porter l'agrtsseui- volontaire du redoutable Han d Islande. Bien souveut, depuis qu'ils avaient coinmenct; Inir route, il avail abordé adroilempnt celte question, mais le jeune aventurier j;ardait, sur la cause de son Yoyage, un silence obstiné. Le pauvre homme n'avait pas éié plus heureux da' s toutes les autres curiosités que son singulier camarade devait uaturelleraent lui inspirer. Une t'ois, il avait hasardé une question sur Ja famille et le nom de son jeune maître. « Appelez-moi Ordener,» avait répondu celui-ci; cl celle réponse, peu saii.-faisaute, éla l prononcée d'un ton qui interdisait la répli(iue. Il fallait donc se rc.'igner; chacun a ses secrets; et 1* bon Spiagudry lui-mêiue ne caihaii-il pas soigneusement, dans sa besace cl sous son manteau, certaine casselle mystérieuse sur laquelle tontes recherches lui eussent semblé fort déplacées et fort désagréables ?

lis avaient ([uitié Dronlheini depuis quatre jours, sans avoir fait beaucou|> de chemin, tant en raison du dég.it causé dans les routes par l'orage, que de la multiplicité des voies de Iravcrse et déiour.-. que le concierge fugitif croyait prudent de prendre pour éviter les lieux trop liabi lés. Api ts avoir laissé Skongen a leur droile, vers le soir du qualri^ Ji3 jour ils alieignireiil la rive du lac deSparho.

Celait un tableau sombre et magnifique que celle vasl e nappe d'eau réflécliissant les derniers rayons du jour et Ci premières étoiles de la nuii dans un caifre de hauts roiheis, de sapins noirs et de grands chênes. L'apect d'un lac, le soir, produit q elqueiois, à une certaine distance, une singulière illusion d'opliquc; c'est comme si un abîme prodigie;ft;, perçant le globe de part en pari, laissait voir le ciel à travers la terre.

Ordener s'arréia, contemplant ces vieilles forêls drjiidiques qui couvrent les rivages moiilueux du lac comme une clievelure, et les bulles crayeuses de Sparbo, répandues sur une peiile ainsi qu'un troupeau épars de chèvres blanches. Il écoulait les bruiis lointains des forges (I), mêlés au sourd mugissement des grands bols magiques, aux cris intcrmil tens des oiseaux siiuvages, et à la grave bariiionie des vagues. Au nord, un immense rocher de granit, encore éclaire par le soleil, s'élevait majestueusement au-dessus du petit hameau d'Oëlniœ, puis sa lète se courbait sous un amas de tours ruinées, comme si le géant eût éié fatigué du fardeau.

Quand l'ime est Irisle, les spectacles mélancoliques lui plaisent : elle les rembrunit de loule sa tristesse. Qu'un malheureux soit jelé parmi de sauvages il hautes montagnes, près d'un sombre lac, d'une noire forêt, au momcul Où le jour va disparaître, il verra celle scène grave, cette nature sérieuse, en quehiue sorte à travers un voile fuoèbre; Il ne lui semblera pas que le soleil se couche, mais qu'il meurt.

(1) Les eaux du lac de Sparbo sont renouiméçs pour la trempe l'acier.

LE SikCLB. — VI.

Ordener révail, silencieux et immobile, quand son compagnon s'écria :

— A merveille, jeune seigneur 1 II est beau de méditer ainsi devant le lac de Norwége qui renferme le plus de pleuroneclcs !

Celle observation et le geste qui l'accompagnait eussent fait sourire tout autre qu'un amant séparé de sa maîtresse pour ne la revoir peut-être plus. Le savant concierge poursuivît :

— Pourtant, souffrez que je vous enlève à votre docte contemplation pour vous faire remarquer que le jour décline, et qu'il faut nous hâter si nous voulons arriver au village d'Ûélmœ avant le crépuscule.

I.a remarque était jusie. Ordener se remit en marche, et Spiagudry le suivit en continuant s^s réflexions mal écoutées sur les phénomènes botaniques et physiologiques que le lac de Sparbo présente aux naturalistes.

— Seigneur Ordener, disait-il, si vous en croyiez votre dévoué guide, vous abandonneriez votre funeste entreprise; — oui, sei'gncur, et vous vous fixeriez ici sur les bords de ce lac si curieux où nous pourrions nous livrer ensemble .1 une loule de doctes recherches, par exemple à celle de la Stella canura paluslris, plante singulière que beaucoup de savans croient labuleuse, mais que l'évêque Arngrim affirme avoir vue et entendue sur les rives du Sparbo. Ajoutez à cela que nous aurions la satisfaction d'habiter le sol de l'Europe qui renferme le plus de gypse, et où les sicaires de la 7'/iémis de Dronlheim pénètrent le moins. Cela ne vous sourit il pas, mon jeune maître? Allons, renoncez à votre voyage insensé; car, sans vous offenser, votre entreprise est périlleuse sans profit, p(!rieu/um5»nepecuni(i, c'est-à-dire insensée, et conçue dans un moment où vous auriez mieux fait de penser ùaulre chose.

Ordener, qui ne prêtait aucune attention aux paroles du pauvre homme, n'entretenait la conversation que par ces monosyllabes insignifians et distraits que les grands parleurs prennent pour des réjjonses. C'est ainsi qu'ils arrivèrent au hameau d'Oélmœ, sur la jilace duquel un mouvement inusité se faisait en ce moment remarquer.

Les habitans, chasseurs, pécheurs, forgerons, sortaient de toules les cabanes et accouraient se grouper autour d'un tertre circulaire, occupé par quelques hommes, dont l'un sonnait du cor en agitant au dessus de sa tête une petite bannière blanche et noire.

— C'est sans doute (|uelque charlatan, dit Spiagudry, ambubaiarum colley ia. ;j/Kïrmacoy)o/œ, quelque misérable qui convertit l'or en plomb et les plaies en ulcères. Voyons ; quelle invention de l'enfer va-t-il vendre à ces pauvres campagnards? Encore si ces imposteurs se bornaient aux rois, s'ils imitaient tous le Danois Borch et le Milanais Borri, ces alchimistes qui se jouèrent si compléiement de notre Frédériclll(t);mais il leur laut le denier du paysan non moins que le million du prince.

Spiagudry se trompait ; en approchant du monticule, ils reconnurent, à sa robe noire et a son bonnet rond et aigu, un syndic environné de quel((ues archers. L'homme qui sonnait du cor était le crieur des édits.

Le gardien lugilif, troublé, murmura à voix basse:

— En vciilé, seigneur Ordener, en entrant dans cette bourgade, je ne m'attendais guère à tomber sur un syndic. Me protège le grand saint Hospice I que vat-il dire?

Son incertitude ne lut pasiongue, car la voix glapissante du crieur des édits s'éleva toutà coup, religieusement écoulée par la petite foule des habitans d'Oélmœ :

— « Au nom de sa raajesié, et par ordre de son excellence I le général Levin de Knud, gouverneur, le haut-syndic du

vl) Frédéric lit fut la dupe de Boich ou Borriehius, chimiste danois, et suiloul de tiorri, charlatan milanais, qui se disait lo favori de l'archange Michel. Cet imposteur, après avoir émerveille (le ses prétendus prodiges Strasbourg et Amsterdam , a;.'randil la sphère de son ambillon et la lemerile de ses mon-soiifies : après avoir trompe le peuple, il osa tiompcr les rois. Il coin msiica parla reine Chrislino à Hambourg, et termina par le roi l'réderic iv Copenhague.

VICTOR HUGO

» Drontheinilius fait savoir à tous les liabltans des villes, » bourgs cl l)utirgaclt-sde la i)rovince,qut', i" la ti'le <lt'Han,

• iiaiif de Klipstadur, en Islande, assassin et incendiaire, » PSI mise au prix de mille crus royaux. »

L'n murmure édala dans l'auditoire. Lecrieur poursuivit: — * ~' La trie de Benrgnus Spiagudrv, née roman et sacri-

• 1"?^;*', ex-trardirn du .Spladgest de Droiillu'ini, est mise au » prix de (jualre éeus royaux.

" V.vi éJii sera pub;ié dans toute ia province, par les syn- ■ dits des villes, bourgs et bourgades, qui en laciliteront » l'exécution.»

I-e syndic prit l'édil des mains ducrieur, et ajouta d'une voix lui-ubreet soiennelie:

" La vie de ces liommes est offerte à qui voudra la prendre. »

Le lecteur se persuadera aisément que celte lecture ne fut pas écoulée sans quelijue émotion par notre iiauvre et malenl'onireux Spiagudry. Xul doute mêii:e que les signes extraordinaires d'effroi qui lui é. happèrent en ce moment n'eussent appelé l'altention du groupe qui l'enviroi.nait si ele n'eût e:e iniiérement absorbée par la première partie de l'édlt syndical.

— La tête de Ilan .'i prix ! s'écria un vieux pécheur qui était venu Irainaiit ses lilels humides. Ils feraient tout aussi bien, par saint Usulph, de mettre à prix également la tète de

— Pour gauler la proportion entre lian et lielzéhuth, il faudrait, dit un chasseur, reconnaissable a sa veste de peau de chamois, qu'ils offrissent seulement quinze cenisécus du chct cornu du dernier démon.

— Gloire soit à la sainte mère de Dieu I ajouta en roulant son fuseau une vieille dont le Iront chauve branlait. Je voudrais voir la tète de ce lian, aliii de m'assurcr que ses veux sont deux charbons ardeiis, cosimc on le dit.

— Oui, sûrement, reprit une autre vieille, c'est seulement en la regardant qu'il a briVé la caihédrale de Urunlheim. Moi, je voudrais voir lemoiislre tout entier, avec sa (jueue de se/ peut, son pied fourchu et ses grandes ailes de chauvesomis.

— Qui vous a fait ces contes, bonne mère? iiilerroiiipit le chasseur d'un air de faluilé. J'ai vu, moi, ce Han d'Islande dans les gorges de Medsyliath; c'est un homme fait comme "OU*, seulement il a la hauteur d'un peuplier de quarante ans.

\raiment? dit avec une expression singulièreuncvoix dans la foule.

Celte voix, qui lit tressaillir Spiagudrr, éluit celle d'un petit ho:Kme dont le visage était caché sous un large feutre de mineur, et le corps couvert d'une natte de jonc et de poil, >■'! veau-marin.

— Sur ma fui, reprit, avec un rire épais, un forgeron qui portait son grand inarleau en baiiduuliéie, qu'on ollre pour sa t"te mille ou dix mille écus rojaiîx, qu'il ail ijualie ou quaranle bra ses de hauteur, ce n'est pas moi qui me chargerai daller y voir.

—•?ii moi, dit le pécheur.

— '"Ni moi, ni moi, répétèrent toutes les voix.

— Celui pourtant qui eu serait tenté, reprit le petit nomme, trouvera Han d Islande demain dans la ruine d'Arbar prés le Smiascn, après-demain dans la grotte de VVal-

— Hravc liomme, en étes-vous sur ?

Cette quesilcn fut faite ù la fois par Ordencr, qui a^siMait a telle scène avec un intérêt facile à comprendre pour tout auiro.qucSpiaguù.-y,ct par un autre pclil homme, assez re- Piet, vefu de noir, d'un visage gai, et qui était sorti, aux premiers sons de la l.--.:npe du crieur, de la seule auberge que renfcrmit i.i 1-ourgaJe.

Le petii homme au grand chapeau parut les conside'rer un instant lou; deux, ti répcndil d'une voix sourde :

— t>ui.

moTi^','."!"""""' '" saTcz-vous pour pouvoir l'affirmer? demanda Ordener.

— Je sais où est Han d'Islande, comme je sais où est Bé- ,

nignus Spiagudry; ni 1%ib ni l'autre ne sont loin d'ici en ce moment.

Tûuies les lerreursse léveillèrcntdanslepauvre concierge; osant îi peine regarder ]a mystérieux pe il homme, et se croyant mal caché sous sa peiiuciue fraiiç.iise , il se mit a tirer le manteau d'Oidener, en disant h voix ba.^se : —Maître, seigneur, au nom du rid, de grâce, par pilié, allonsnous en, sorions dece maudit faubouig deTcnfer. . — Ordener, surpris comme lui, exaiirinalt ailcutivemenl le pe!it homme, (lui, tournant le dosau jour, paraissait soigneux de cacher ses traits.

— Ce Bénignus Spiagudry, s'écria le pêclieur, je l'ai vu au Spladgest de Dronihcim. C'est un grand. —C'est celui dout on ollre quatre écus.

Le chasseur éclata de rire.

— Quatre é(us ! Ce n'e.st pas moi qui classerîti celui-là. On paie plus cher la jjcau d'un renard bleu.

Celle comparaison, ([ui dans tout autre temps eût fort désobligé le savant concierge, le rassura celte fois. Il allait iiéanmohis ailresser ure nouvelle prière i") Ordener pour le décider .'i poursuivre leur chemin, quand celui-ci, sachant ce qui lui iniporlail de savoir, le prévint, en sortant du rassemblement qui ctnimentait ù s'éclaircir,

Quoi(|u'ils eussent, en arrivant au hameau d'Oélmœ, l'inteiilion d'y passer la nuit, ils le quittèrent ious deux, comme |iar une conveniion lacile, sans niéme s'inierroger sur le nîotif de leur départ pié.jpiié Celui d'Ordener ét^iit l'espérance de renconlrer plus trt le brigand, celui de Spiagudry le désir de s'éloigner plus vile des archers.

Ordener avait l'esprit Iro)) grave pour rire des mésaventures de son compagnon. Ce fut d'une voix alléclueuse qu'il romiiil l'. premier le silence.

— Mcillard, quelle estdonc déjà celle ruine où l'on pourra trouver demain Ilan dislande, à ce qu'ailirme ce petit homnio\[ui parait tout savoir?

— Je l'ignore... J--. l'ai mal entendu, noble maître, dit Spiagudry, qui eu elVct ne mentait jias.

— Il faudra donc, continua le j-une homme, se résigner à ne le rencontrer qu'après-demaiii à celte grotte de Walderhog?

— La grolte de WaUieiliog! seigneur îc'tst en effet la démente favorite de Ilan d Islande.

— Prenons-en le chemin, dit Ordener.

— Tournons ;1 gauche, den ière le rocher d'Oëlmœ ; il faut moins dif deux journées pour arriver à la caverne de Walderhog.

— Connaissez-vous, vieillard, reprit Ordener avec ménagement, ce singulier homme q.ii semble si bien vous connaître?

Cette question réveilla dans Spiagudry les craintes qui commençaieiil à s'affaiblir à mesure qu'ils s'éloignaient de la bourgade d'Oi'luue.

— -Nim vraiment, seigneur, répondit-il d'une voix presque tremblante. Seulement, il a une voix bien étrange.

Ordener chercha à le rassurer.

— Ne craignez rien, vieillard, servez-moi bien, |e vous protégerai de même. Si je reviens vainqueur de Han, je vous promets non-seulement voire grfue, mais encore l'abandon des mille écus royaux qui sont olfcrts par la justice.

L'Iifjiiréic Bénignus aimait cxlraordinairement la vie, mais il aimait l'or prodigieusenunt. Les promesses d'Ordener furent comme des paroles magiiiues; non seulement elles bannireiil toutes ses trayeurs, mais encore elles réveillèrent en lui celte sorte d'hilarité risible, qui s'épanchait en longs discours, en ge.iliculations bizarres et en savantes citations.

— Seigneur Ordener, dit-il, quand je devrais subir à ce sujet une controverse avec Oliver-Bilseuth, autrement dit le Bavard, non, rien ne m'empêcherait de soutenir que tous éles un sage et honorable jeune liomme. Quoi de plus digne et de plus glorieux en effet, quid citharâ, lubd, vel campand dù/nitis, ([lie d'exposer noblement sa vie pour délivrer son pays d'un monstre, d'un brigand, d'un démon en qui tous les démons, les brigands elles monstres semblent réunis?... Qu'on ne m'aille pas dire iiu'uii sordide intérêt vous guide?

HAN D'ISLANDK.

le noble seigneur Ortiener abandonne le salaire île son combat au compagnon de son voyag»», au vieiliarcl i^ni l'aura conduit siMilemcnl .1 un mille delà prolle de Wjlderliog ; car, n'esl-il pas vrai, jeune mailre, que vous me permellt-z d'allendre le résultat de; voire illiisire entreprise au hameau de Surb, silué à un mille du rivage de AValdeiliop, dans la (orêl ? Et quand voire t'rlatanle vi( loiro sera connue, seigneur, ce sera dans toute la 'Ncrwége une joie pareille à celle de Vn-murnl le-Pruscril, quaiiil du sommet de ce même rocher d'dëlmœ que nous ci"iio\oi;smainlenaiil,il aperçu! le grand feu que sou frère Ila'filan avait all'jn.é en signe de dt'llvranie, sur le donjon de Miuk kliolm... A ce nom, Or^'euer interrompit vivement :

— Quoi ! du haut de ce roiiicr on aperçoit le donjon de Munckliolm ?

— Oui, seigneur, à douze mi'Ies au sud, entre les montagnes que nos peresnommai.nl les Escabe'les d? Fn'gya. A. celle heure, en doit voir pait'aitenienl le phare du donjon.

— Vraiment I s'écria Onlener, qui s'élançait vers l'idée de revoir encore une fois le lieu oti était tout son bonhmir. Vieillard, il y a sans doute un sentier qui con Juit au sommet de ce rocher?

— Oui, sans doute ; un sentier qui prend naissance dans le bois où nous allons entrer, et s élève, par une pente assez douce, jusqu'A la tète nue du rocher, sur laque le il se continue en gradins taillés dans le roc par les compagnons de Vermund-le-Proscrit, au château du(iufl il aboutit. — Ce sont ces ruines que vons pouvez voir au clair de la lune.

— Hé bien, vieillard, vofs alliz m'indiquer le sentier; c'est dans ces ruines que nous passerons la nuit, dans ces ruines, d'où l'on voit de donjon deMunckholm.

— Y pensez-vous, seigneur? dit Bénignus. La fatigue de celte journée...

— Vieillard, j'aiderai votre marche ; jamais mon pas ne fut plus ferme.

— Seigneur, les ronces qui obstruent ce sentier depuis si longtemps abiindonné, les pierres dégradées, la nuit...

— Je marcherai le i>rcmier.

— Pe;it-étre quelque hèie nialfais nie, quehjue animal impur, quelque monstre hideux. .

— Ce n'est pas pour éviter le; monstres que j'ai entrepris ce voyage.

L'idée de s'arrêter si près d'OcImœ déplaisait fort h Spiagudry;celle de voir le phare de Muntkholm, et peut-être la lumière de la fenêtre d'Eihel, enchantait et entraînait Ordener.

— Mon jeune mahre, dit SpÎHgvulry, abandonnez ce projet, croycz-nioi ; j'ai le pressentiment (ju'il nous portera malheur. .

Cette prière n'était rien, devant ce que dési ait Ordener.

— Allons, dit-il avec impatience, songez iiue vous vous êtes engagé ;1 me bien servir. Je veux ([ue vous vous m'iiidiquiez ce sentier ; où est-il?

— Nous allons y arriver lout-,1-l'lieure, dit le concierge forcé d'obéir.

En effet, le sentier s'offrit bientôt î'i eux; ils y entrèrent, mais SpiaguJry reniar(iu.i,avcc un éioni'.ement mêlé d'effroi, que les hautes herbes riaient couchées et brisées, el (|ue le vieux sentier de Yermundle-l'roscrit paraissait avoir été foulé récemment.

LEENARDO.

... Le roi vous demande.

IIENBIQL'E.

Comment cela?

Loi'K DE VegjI, la Fiicrza Icistimo:».

Devant quelques' papiers épars sur son bureau, parmi lesquels on distingue des lettres nouvellement ouvertes, le

général Levfn deKnud parait rêver profondémpnl.Un secrétaire debout près de lui semble attendre ses ordres. Le général tantôt frappe de ses éperons le riche tapis qui s'étend sous ses pieds, lantoi jnue d'un a'ir distrait avec la décoration de ri:'éphanl,susp,ni]-e à son cou par le collier de l'ordre. De temps en temps il ouvre la boi:che pour p/irler, puis s'arrête et se Iroue le front, et jette un nouveau loup <l'o'il sur les dépêrhes décachetérs <iui couvrent la table.

— Comment diable!... s'écrie-t il enfin.

Celte exclamation concluante est suivie d'un instant 4'e silence.

— Qui se serait jamais figuré, reprend il, que ces démons de mineurs en viendraient lîi ?... Il faut nécessairement que de s crêtes instigations les aient poussés ;i celle révolte. — Mais, savezvous, W'aplierney, (lue U chose est sérieuse? savezvous (|ue cinq i"! six cents coqu ns des lIcsFa roër, commandés jiar un certain vieux bandit nommé Jonas, ont déjA déserté leurs mines? qu'un Jeune fa;iali(|ue, appelé Norbiih, s'est égalemeni. nis à la tête des méconiens de Guldbraushal?qu'à Suml-Moër, a Ilubfallo, à Kong.<berg, ces mauvaises têtes, qui n'attendaient qu'un signal, sor.t déjà peut être soulevées? Savez-Nous que les montagnards s'en mêlent, et qu'un des plus hardis renards de Knle, le vieux KennvDol, les commande? Savez-vous enlln que, d'après un bruit général dans le nord du Droniheimhus, s'il faut en croire les .^yrdics qui m'écrivent, ce fameux scélérat dont nous avius fait mettre la tête .1 prix, le formidable Ilan, dirige en chef l'insurrection ? Que direz- vous de tout cela mon cher Wapherney'? hem !

— Votre excellence, dit \\aplierncy, sait quelles mesures...

— Il y a encore dans cette déplorable affaire une circonstance que je ne puis m'expliquer; c'est que notre prisonnier- Schumacker soit, coniuie on le prétend, l'auteur de la révolte. C'est ce qui semble n'étonne;- personne, et c'est enlin ce qui m'étonne le plus. Il me parait difticile qu'un homme près duquel se plaisait mon loyal Ordener, soit un traître. Cependant, les mineurs, assure-ton, se lèvent en son nom ; son nom est leur mol d'ordre, leur cri de ralliement ; ils lui donnent même les titres dont le roi l'a privé... — Tout cela semble certain... — Mais comment se fait-il que la comtesse d'Ahlefeld connût déjà tous ces détails il va six jours, au moment où les premiers symptômes réels de l'insurreclion se nmnifeslaientà peine d;ins iesmines':"— Cela est étrange. ^'importe, il laut pourvoir à tout. Donnez-moi mon sceau, U'apherney.

Le général écrivit trois k'tlres, les scella, et les remit au secrétaire.

— Faites tenir ces pussages au baron Vudhaûn, colonel des arquebusiers, actuelle nenl en garnison ,'1 Munckliolm, alin que son régimtnl mari he en hâte aux révoltés. — \ oici, ^)Our le commandant de :\lunck!]Olm, un ordre de veiller plus soigneusement que jamais sur l'exgriind-ehancelier. Il faudra que je voie el que j'interroge moi même ce Schumacker. — Enîin, envoyez rettc lettre .1 Skonge», au major Wollim, qui y commande, afin qu'il dirige une partie rie sa garnison vers le foyer de rinsurrection. — Allez, Waphcrney,ct q^i'on exécute promptenieiit ces ordres.

Le secrétaire sortit, laissant le gouverneur plongé dans ses réilexions.

— Tout cela est fort inquiélant, pensait-il. Ces mineurs révoltés l:"i-bas, cette intrigante chanceliêre ici, ce fou d'Ordener... on ne sait où ! — Peut être il voyage au milieu de tous ces bandits, laissant ici sous ma protection ce Schumacker, qui conspire contre l'Etat, et sa fille, pour la sùrclé de la(iuelle j'ai eu la bonté d'éloigner la compagnie où se trouve ce Frédéric d'Ahlefeld, iju'Ordener accuse... — Hé! mais, il me semble que cette compagnie, pourra bien arrêter les premières colonnes des insurgés; elle est bien idacée pour cela. Walhstrom, où elle tient garnison, est près du lac de Siiiiasen et de la ruine d'Arhar. C'est un des points que la révulle gagnera nécessairement... — A cet endroit de sa rêverie, le général fut inlerronqiii par le bruit d" Il porte qui s'ouvrait.

— lié bien, que vouiez-vous, Gustave 'r

VICTOR HUGO

— Mon général, c'est un messager qui demande votre excellence.

— Allons! qu'est-ce encore? quelque désastre 1... Faites entrer ce messager.

Le messager, introduit, remit un paquet au gouverneur.

— Votre excellence, dit-ii, c'est de la part de sa sérénité le vice-roi.

Le général ouvrit précipitamment la dépêche.

— Par saint Georges t s'écria-t-il avec un mouvement de surprise, je crois qu'ils sont tous fous ? Ne voilà-t-il pas le vice-roi qui m'invite ii me rendre près de lui, à Berghen ! C'est, dit il, pour affaire pressante, e! d'après l'ordre du roi... — Voilà une affaire pressante qui choisit bien son moment. — Il Le grand-chancelier, qai visite actuellement le • Dronlhelmhus, suppléera à votre absence . — » C'est un suppléant auquel je ne me fie guère... — « L'évêque l'assistera.. »— En vérité, Frédéric choisit là de bous gouverneurs pour un pays révolté : deux hommes de robe, un chancelier et un cvéquel— Allons cependant, l'invilation est expresse, c'est l'ordre du roi... il faut s'y rendre. Mais avant mon départ je veux voir Schumacker, et l'interroger. — Je sens bien qu'on veut m'engloutir dans un chaos d'intrigues, mais j'ai pour me diriger une boussole qui ne trompe jamais.... — c'est ma conscience.

Il semble que tout prenne une voix pour l'accuser de soH crime.

Cain, tragédie.

— Oui, seigneur comte, c'est aujourd'hui même, dans la ruine d'Arbar, que nous pourrors le rencontrer. Une foule de circonstances me font croire .'i la vérité de ce renseignement précieux que j'ai recueilli hier soir par hasard, comme je vous l'ai conlé, dans le village d'Oélmœ.

— Sommes-nou'i loin i)e cette mine d'Arbar?

— Mais c'est auprès du lac de Smiasen. Le guide m'a assuré que nous y serions avant le milieu du jour.

Ainsi s'entretenaient deux personnages à cheval et enveloppés de manteaux bruns, lesquels suivaient de grand matin une de ces mille routes sinueuses et éiroitcs qui traversent en tous sens la forêt située entre leslafs de Smiasen et deSparbo. Un guide des montagnes, muni de sa trompe et armé de sa hache, les précédait sur son petit cheva! gris, et derrière eux marchaient quatre autres cavaliers armés jusqu'aux dents, vers lesquels ces deux personnages (ournaienl de temps en temps la tête, comme s'ils rraignaicht d'en être entendus.

— Si ce brigand islandais se trouve en eQVt dans la ruine d'Arbar, disait celui des deux interlocuteurs dont la monture se tenait respeclueusement un lieu en arrière de l'autre, c'est un grand point de gagné, car le difficile était de

I rencontrer cet être insaisissable.

— Vous croyez, Musdœmon? Et s'il allait rejeter nos offres?

— Impossible, voire grâce! de l'or et l'inipunilé, quel brigand ré.sisleraii à cela !

— Mais vous savez (jue ce brigand n'est pas un scélérat ordinaire. ISe le jugez donc pa<: fi votre mesure; s'il refusait, comment rempliriez-vous la promesse que vous avez faite dans la nuit d'avant hier aux trois chefs de l'insurrection?

— Hé bien, noble comte, dans ce cas, que je regarde comme, impossible, si rous avons le bonheur de trouver notre homme, votre grâce a-t-f||e oublié qu'un faux Han d'Is aiidc m'attcml dans deux jours â rinnire fixée, au lieu du rendez-vous assigné aux trois chfffs, à l'Rtoile-B eue, endroit d'ailleurs assez voisin de !a r jiiie d'Arbar?

— Vous avez raison, toujours raison, mon cher Musdœ-

mon, dit le noble comte; et ils relombèrenl tous deax dans leur cercle parti, u'ier de réflexions.

Musdœmon, dont l'intérêt était de tenir le maître en bonne humeur, fit pour le distraire ure question au guide.

— Brave homme, quelle est cette espèce de croix de pierre dégradée qui s'élève là-baut, derrière ces jeunes chênes?

Le guide, homme au regard fixe, à la mine slupide, tourna la tête et la secoua k plusieurs reprises en disant :

— Oh I seigneur maître, c'est la plus vieille potence de Norwége : le saint roi Olaïis la lit onstruire pour un juge qui avait fait un pacte avec un brigand.

Musdœmon apfr(;ut sur le visage de son pitron une impression toute contraire à ce'ile qu'il espérait des paroles simples du guide.

— Ce fut, poursuivit celui-ci , une histoire bien singulière, la bonne mère Osie me l'a contée : le brigand futchargc de pendre le juge...

Le pauvre guide ne s'apercevait pas, dans sa naïveté, que l'aventure dont il voulait égayer ses voyageurs était presque un outrage pour eux. Musdœmon l'arrêta.

— Assez, assez, lui dit-il, nous connaissotis cette histoire.

— L'insolent I murmura le comte, il connaît cette hisloir* ! ah ! Musdœmon, tu me paieras cher tes impudences.

— Sa grâce ne parlé-telle pas? dit Musdœmon d'un air obséquieux.

— Je pensais aux moyens de votis faire enfin obtenir l'ordre de Dannebrog. Le mariage de ma fille Ulrique et du baron Ordener sera une bonne occasion.

MusJirmon se confondit en protestations et en remerciemens.

— A propos, reprit sa grâce, parlons de nos affaires. Croyez-vous qu-2 l'ordre de rappel iiiomenlané que nous lui destinons soit parvenu au Medilenbourgeois?

Lelectcur s-e rappelle peut être que le comte avait l'habitude de désigner sous ce nom le gAcéral Lcvin de Knud,qui étaiten effet natif du Merklenbiurg.

— Parlons de nos affaires ! se dit intérieurement Musdœmon tlioiiué, il paraît que mes alîaires n-- son' pas nos affaires — Seigneur comte, répondit il 'jl haute voix, j" pense que le messager du vi.e roi doit cire en ce moinccta Drontheim, et qu'ainsi le géuéra! Leviu n'est pas lo n de son di'parl.

Le comte ptit une v(.ix affectueti.-e.

— Ce rajipel, mon cher, est un de vos coups de maîlre; c'est uni; de vos intrigues les mieux coBçues et les plus habilemenî exécutées.

— L'honneur en ap;iariientà sa grâce autant qu'à moi, répliqua Musdœmon, si : i\, comme nous l'avins déjà dit, de mêler le comte à tout; s maebinalioBs.

Le patron connaissait cite pensée secrète de son confident, mais il voulait paraître l'ignorer. 11 se mit à sourire.

— Mon cher secrétaire intime, vous êtes toujours modeste; mais rien ne me fera méconnaître vos éminens services. La présence d'i'ilplii'ge et l'absence du Mecklenbourgeois assurent mon IriompliH à Droiiilieim. Me voici le chef de laprovince,et si Hand'fslande ac e|)te le commandement des révoltés, que je veux lui offrir moi-même, c'est à moi que reviendra, aux yeux du roi, la gloire d'avoir apaisé cette inquiétante insurrection, et pris ce formidable brigand.

Ils parlaient ainsi à voix basse, quand le guide se retourna.

— Mes seigneurs maîtres, dit-il, voici, à notre gauche, le moniiiule swir \eqw\ Riord-le-JtiMc fil décapiter, aux yeux de son armée, l'ellonà la langue double, ce traître qui avait éloigné les vrais défenseurs du roi et appelé l'ennemi dans le camp, poiir paraître avoir seul sauvé les jours de Biord...

Tdus ces souvenirs de la vieille Norwége ne semblèrent pas du goût de Musdœmon, car il interrompit brusquement le guide.

— Allons, allons, bonhomme, taisez-vous et continuez votre chemin sans vous détourner ; que nous importe ce que

HAN DI?LANDE

des masures ruinées ou des arbres morts vous rappellent de soties aventures ! vous importunez mon maîlre avec vos contes de vieilles femmes.

Il disait vrai.

xxn.

Voiri l'heure où le lion nifrit,

Où le loup Imrlo A la lune.

Tandis que le laliounnir ronde.

Epuisé de sa pcnilile lâche.

Maintenant les tisons consumés brillent dans le foyer;

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