‹ Musée littéraireChapitre 145 sur 170 · I-a rliourtlc, poussant son cri sinistre · texte numérisé non relu

I-a rliourtlc, poussant son cri sinistre

Rappi'lli> aux tiialhiniivux, couchés dans les douleurs,

Le sonvi-nir d'un diap luni-lire.

Voici le temps de la nwil,

Où les tombeaux, tous enti'ouverls.

Laissent échapper chacun son spectre.

Qui va errer dans les sentiers des cimetières.

?'»AK!iPF.\HB, le Songe d'Été.

Retournons sur nos pas. Nous avons laissé Ordener et Spiaijudry gravissant avec assez de peine, au lever de la lune, la croupe du rociier courbé d'Oelmœ. Ce ruher, chauve à l'oriyine de sa courbure, était appelé alors par Us paysans norvégiens, le Coude l autour, dénomination qui représente en effet assez bien la ligure qu'ulTre de loin celte niasse énorme de granit.

A mfsure que nos voyageurs s'élevaient vers la partie nue du rocher, la foret se changeait en bruyère. Li. s mousses luciédaient aux herbes ; les ég'aiilicrs sauvages, les genêts, les houx, aux chênes et aux bouUaux ; appauvrissenu ni de végétation qui, sur les hautts niontaghes, inoique toujours la proximité du sommet, m annoi çuniramiiicissementgraduel de la cou<:he de terre dont ce (ju'oii pourrait appe!fT l'ossement du mont est revêlii.

— Seigneur Ordener, disait Sp^tguilrv, dont l'esprit mobile était comme sans cesse tnirainé dans un lourb lion d idées diverses, cette pente (st bien fatigant', et pour vous avoir suivi il faut tout le (îévoilineiii... — Mais il nie semble que je vois l.'i,à droite, un magniliiiueconto/tu/w; je voudrais bien pouvoir l'exaniiiicr. Pourquoi n • faii-il |ias grand jour?

Savez-vous que c'est une chose bien impertinente que d'évaluer un savant tel ' u-- moi quatre méebans écus? 11 est ▼rai que le fameux Phèdre éliit esclave, et qu'Esope, si noui en croyons le docte Planude, fut vendu dans une foire comme une bêle ou une chose Eiipii ne serait lier d'avoir un rapport (luelconque avec le grand E-ope?...

— Et avec le célèbre Ilan ? ajouta Ordener en souriant.

— Par samt Hospice, répondit le concierge, ne prononcez pascenom ainsi; je me passerais b'en, je vous jure, seigneur, de celte dernière conformité. Mais ne serait ce pas une chose singulière, que le prix de sa lète revî l à B nignus Spiagudry, son compagnon d'infortune? — Seigneur Ordener, vous éies plus noble (|ue Jason, qui ne donna pas la toison d'or au pilote d'Argo ; et certes, voire entreprise, dont je ne devine pas positivement le but, l'est pas moins périlleuse que celle dclason.

— Mais, dit Ordener, puisque vous connaissez Han d'Islande, donneznioi doncquehiiH's déiailssur lui. Vous m'avez déjà appris que ce n'est pas un géani, comme on le croit le plus communément.

Spiagudry l'interrompit

— Arrêtez, maître! n'entendez-voiis point un bruit de pas derrière nous?

— Oui, répondit tranquilli'meiit le jeune homme Ne vr us alarmez pas ; c'est quelque bêle fauve que notre approche effarouche, et qui se retire en froissant les hallicrs.

— Vous avez raison, mon jeune César; il ya si longtemps que ces bois n'ont vu d'êlres humains! Si l'on en juge à la pesanteur des pas, l'animal doit être gros. C'est un élan ou

un renne; cette partie de la Norwége en est peuplé». On y trouve aussi des chatpards J'en -^i vu un, entre autres, qu'on avait amené à Copenhague; il était d une griuleur monstrueuse. Il faut que je vous fasse la description de ce féroce anima'. . —

— Mon cher guide, dit Ordener, j'aimerais mieux que vou» me tissiez la description d'un autre monstre nuii moins férO'*, de ci I horrible Han ..

— Baisse/, la voix, seigneur ! Comme le jeune maiire pronnnrc paisiblement un tel nom ! VlUS ne savez pas.. — Dicti, seigneur, écoulez'

Sp agiidry se rapprC'Cha, en d'saiit cr.' mois, dOrdriier. qui vcinil d'onl'.ii'lre en effet très dislinclemeni i.n cri pari il à l'e.spèce de rugi'sempiil qui, si le lecteur scie rappelle, avait si fortelTravêle timide concierge dan> cette ^oirée orageuse où ils avaient riuillé P oiiibrim.

— Avez-Yous entendu? murmura c lui ci, loulhaldanl de crainte...

— Sans doute, dit Ordem r, fl je ne vois pas pourquoi vous Irenibli-z. C'est un bnrlemenl de bétes siuv.'gts. peutêtre tout simplement le cri de l'un de ces chatpard- dont vous parliez toul-à-riieurc. Comptiez-vous traverser à celle heure un pareil endroit, sans être averti en rien de la présence des botes que vous lroublet?Je vous proteste, vieillard, (|u'i!s sont plus eîlrayés encore que vous.

Spiagudry, en voyant le calme de son joune compagnon, se rassura un peu.

— Allons, il pourrait bien se faire, seigneur, que vous eussiez encore raison. Mais ce cri de bête ressemb'e horriblem' ni i une voix... Vous avez été fâcheusement iiiR|iiré, souffrez que je vous W dise, seigneur, de vouloir monter !» ce cluiieau de Vermund. Je crains qu'il ne nous arrive malheur sur le fou de Vautour.

— Ne craignez rien unique vous serez svecmoi, lépondit Ordener.

— Oh ' rien ne vous alarme ; mais, seigneur, il n'y a que 1,- bienheureux saint Paul qui jiuisse prendre des vipères sans se ble.sser. — Vou^ n'avez seulem'Ut pas remarqua (juand nous sommes entrés dans ce maudit rentier, qu il parai^'sait frayé dejiuis jeu, et que les herbes fou'ées u'avaieiit même pas eu le temps de se relever depuis qu on y avait passé.

— J'avMue que tout cela me frappe peu, et que le calme de mon esprit ne dépend pas du plus ou moins de courbure d'un brin d'iierbe. Voici que nous allons quitter la bruyère, nous n'entendrons plus de pas ni de cris de bêtes; je ne xms dirai donc plus, mon brave guide, de rassembler votre courage, mais de ramasser vos forces, car le seniii r, taillé dans le roc, sera sans doute p'us dillieile que celui-ci.

— Ce n'est pas, seigneur, qu'il soit plus escarp*, mais le savaiit voyageur Suckson conte qu'il est souvent embarrassé d'éclats de roches ou de lourdes pierres qu'on ne p-ut soulever, et qu'il n'est pas aisé de franchir. Il y a entre autres, un peu au deh de la poterne de Malaér, dont nous approchons, unénormebloc triangulaire de granit que j'ai toujours viviment désiré voir. Sbœnningafiirme y avoir retrouvé les trois caractères rur.iques jirimitifs... —

Il y avait déji quelque temps que les voyageurs gravissaient la roche nue ; ils aiteignirent une petite tour écroulée, à travers laquelle il fallait passer, et qje Spiagudry lit remarquer ù Ordener.

— C'est la poterne de Malaer, seigneur. Ce ch> min creusé à vit présente plusieurs autres constructions curieuses, qui montrent quelles étaient les anciennes fortifications de nos manoirs norwégiens Celte poterne, qui émi toujours gardée par quatre hommes d'armes, était le premier ouvrage avancé du fort de Vermund. A propos de porte ou poterite, le moine Urensius fait une remarque singHiière; le mot janua, qui vient de Jami.\ dont le temple avait des portes si célèbres, n'a-l-ii pas engendré le moi janissair», gardien delà poriedu sullan ? il serait assez curieux (jue le nom du prince le plus doux de l'histoire eût passé aux soldais les plus féroces de la terre.

A.U milieu de tout le fatras scientifique du coirierge, ils

SM

VICTOR HUGO

avançaient assez péniblement sur des pierres roulantes et des cailloux tranchans, mêlés de ce gazon court et glissant qui croit quelquefois sur les rochers. Ordener oubliait la fatigue en songeant au bonheur de revoir ce Munckholni, si éloigné; toui-à-coupSpiagudry s'écria :

— Ahl je l'aperçois! cette seule vue me dédommage de toute ma peine. Je la vois, seigneur, je la vois !...

— Qui donc? dit Ordener, qui pensait en ce moment à SOnR hel.

— Hé! seigneur, la pyramide triangulaire dont parle Shœnning! Je serai , avec le professeur SbœnBing et l'évcque Isleif, le troisième savant qui aura eu le bonheur de l'examiner. Seulement il est fâcheux que ce ne soii qu'au clair de lune.

En approchant du fameux bloc, Spiagudry poussa un cri de douleur et d'épouvante à la fois. Ordener, surpris, s'informa avec inlérAt du nouveau sujet de son émotion, mais le concierge archéologue fut quelque temps avant de pouvoir lui répondre.

— Vous croyiez, disait Ordener, que celte pierre barrait le chemin ; vous devez, au coniraire, reconnaître avec plaisir qu'elle le laisse parfaitement libre.

— Et c'est justement ce qui me désespère I dit Bénignus d'une voix lameiilabie.

— Comment?

— Quoi ! seigneur, reprit le concierge, ne voyez vous pas que celle pyramide a été dérangée de sa position; que la base, qui élit assise sur le sentier, est mainlenant exposée i> l'air, tandis que le bloc est prérisémenl appuyé contre terre, sur la face ou Shrenning avait dérouvert les caractères runiques primordiaux?... Je suis bien malheureux !

— C'est jouer de malheur, en effet, dit le jeune homme.

— Et ajoutez à cela, reprit vivement Spiagu-lrv, que le dérangement de cette masse prouve ici la présence de quelque être surhumain. A moins que ce ne soit le diable, il n'y a en Norwége qn'un seul homme dont le bras puisse...

— Mon pauvre guide, vous revenez encore k vos terreurs paniques. Qui sait si cette pierre n'est pas ainsi depuis plus d'un siècle?

— Il y a cent cinquante ans, à la vérilé, dit Spiagudry d'une voixplus calme, que le dernier observateur l'a étudiée. Mais il me semble qu'elle est fraichenient remuée ; la place qu'elle occupait est encore humide. Voyez, seig'.eur... —

Ordener, impatient d'arriver aux ruines, arracha son guide d'auprès de la pyramide merveilleuse, et parvint, par desagis paroles, à dissiper les nouvelles craintes que cet étrange dép acement avait inspirées au vieux savant.

— Ecoulez, vieillard, vous pourrez vous lixerau bord de ce lac, et vous livrer à votre aise à vos imporlantes études, quand vous aurez reçu les mille écus royaux que vous rapportera la têle de Han.

— \o\is avez raison, nob!e seigneur ; mais ne parlez pas si légèrement d'une victoire bien douteuse. Il faut que je vous donne un conseil pour que vous vous rendiez plui aisément maitreda monstre... —

Ofdenerse rapprocha vivement de Spiagudry.

— Un conseil! iequel?

— Le brigand, dit celui-ci ù voix basse et en jetant des regards inijuiets autour de lui, le brigand porte 'a ^a ceinture uncriine dans lequel il a coutume <le boire. Ce crâne est celui de son fils, dont le cadavre est celui pour la profanation duquel Je suis poursuivi...

— Haussez un peu la voix et ne craignez rien, je vous en tends â peine. Eh bien ! ce cr.lne.

— C'est de ce crâne, dit Spiagudry en se penchant â l'oreille du jeune homme, qu'il faut lâcher de vous emparer. Le monstre y attache je ne sais quelles idées supertlilieuses. Quand le et âne de son fils sera en votre pouvoir, vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.

— Cela est bien, mon l)rave homme; mais comment se rendre maître de ce crâne?

— Par la ruse, seigneur, pendant le sommeil du monstre, peut être...

Ordener l'inlerrompit.

— 11 suffit. Votre bon conseil ne peut me servir, je se dois pas savoirsi un ennemi dort. Je ne connais pour combattre que mon épce.

— Seigneur, seigneur, il ii'est pas prouvé que l'archange Michel n'ait pas usé de ruse pour terrasser Satan.

Ici, Spiagudry s'arrôla tout-àco«|i, et étendit ses deux mains devant lui, en s' écriant d'une voix presque éteinte :

— Ociel! il ciel! qu'cstceque je vois là-bas? Voyez, maître, n'est-ce pas un i)etit homme qui marche dans ce même sentier, devatit nous?

— Ma foi, dit OrJencr en levant les yeux, je ne vois rien.

— Rien, seiiineur? — En effet, le sentier tourne, et il a disparu derrière ce rocher. — N'allons pas plus loin, seigneur, je vous en conjure.

— En vérité, si ce personnage préendu a si vite disparu, cela n'annonce pas qu'il ait l'intention de nous attendre; et s'il fuit, ce n'est pas pour nous une raison de fuir.

— Veille sur eou?, saint Hospice 1 dit Spiagudry, qui, dans toutes !cs ocrasioas périlleuses, se souvenait de son patron favori.

— Vous aurez pris ajouta Ordener, l'ombre mouvante d'une chouette effrayée par un homme.

— J'ai pourtant bien cru voir un petit homme ; il est vrai que le clair de lune produi' souvent des illusio .s singulières. C'est à celte lumière que Baldan, sire de Merneugh, prit le rideau blanc de son lit pour l'ombre de sa mère ; ce qui le déiida à aller, le lejidemain, déclarer son parricide aux juge.< de Christiania, qui allaient condamner le page innocent de la défunte. Ainsi, l'on peut dire que le clair de lune a sauvé la vie à ce page.

Personne n'oubliait mieux que Spiagudry le présenl dans le passé. Us souvenir de sa vaste mémoire suffisait pour bannir toutes les imiiressions du moment. Aussi l'histoire de Baldan i.issipa-t elle sa frayeur. Il reprit d'une voix tranquille :

— Il est possible que le clair de lune m'ait trompé de même.

Cependant ils atteignaient le sommet du Cou-de-Vautour, et commençaifnl il rvuir le faite des ruines, (JU! 'a courbure du rocl.ir leur avait cachées pendant qu'ils montaient.

Que lelccicur ne s'éionne pas si nous rencontrons souvent des ruines à la cime des monisde Norwége. Quiconque a parcouru des mentjgnes en Europe n'aura pas manqué de remarquer fréquemment des restes de forts et de rhàieaux, suspendus à la crête des pics les plus élevés, comme d'anciens nids de vautours ou des aires d'aigles n orls. En Norwége surtout, au siècle où nous sommes transportés, ces sortes de constructions aériennes étonnaient autant par leur variété (|ue par leur nombre. Celaient tantôt de longues murailles démantelées, se roulant en ceinture autour d'un roc; tantôt des tourelles grêles et algues surmontant la pointe d'un pic, c iiunie une couronne ; ou, sur la tête blanche d'une haute montagne, de grosses tours groupées autour d'un grand donjon, et présentant de loin l'aspect d'une vieille tiare. On voyait près des frêl' s arcades ogives d'un cloître gothique, les lourds piliers égyptiens d'une église saxonne; près de la c la ielle à tours carrées d'un chef païen, la forteresse à créneaux d'un sire cliréiien ; près d'un château fort ruiné par le temps, un monastère détruit parla guerre. Tous les édifices, nié ange d'ar.hit'Ctures singulières et presque ignorées aujourd'hui, conslrui's hardiment sur des lieux en a')i>arence inaccessibles, n'y avaient plus laissé que desdébris, pour rendre en quehpie sorte â la fois témoignage de la puissance et du néant de l'homme. Peut-être s'était-il passé dans leur enceinte bien des choses plus dignes d'être racontées que tout ce qu'on raconleâ la terre ; raaiô les événemens s'écoulent, les yeux (lui les ont vus se ferment ; les traditions s'éteignent avec les ans, comme un feu qu'on n'a point recueili; et qui pourrait ensuite pénétrer le secret des siècles ?

Le manoir de Vermundle-Proscril, oii nos deux voyageurs arrivaient en ce moment, était un de ceux auxquels la su-

H AN D'ISLANDE

persiilion raitachaille plus d'histoirrs surprenantes et d'a-

venlures niiracu'eusi's. A. ses murailles de cailloux noyés daiis un ciment devenu i lus dur que la pierre, on reconnaissait aisément qu'il avait éié bâti vers le cinquième ou sixième siècle. De ses cinq tours, une seuicmeiit était encore debout dans toute sa bailleur-, les ijualre autres, plus ou moins dégradées, et couvrant de Ifurs débris le sommet du rocber, étaient liées entre elles par des Vifues de ruines, lesquelles indiquaient également l«s anciennes limites des cours dans l'enceinie du cli.'iteau. H était très diflicile de pénéirer dans cette enceinte, obstruée de pierres, de quartiers de rochers, et d'arbustes de toute espèce, qui, l'umpani de ruine en ruine, surmontaient dii leuis touffes les muraille-; tombées, ou laissaient pendre ju-que (!aus le précipice leurs longs bras flexibles. C'est ù ces tresses de rameaux que venaieut souvent, dit on, se ba'anrcr, au clair de lune, des unies bleuâtres, esprits coiii)alilesde ceuv qui s'étaient volontairement noyés dans le Sparbo; ou riue !.■ l'arfadetdulac attachait le nuage qui devait le remmener au Icverdusoleil. Mysières effrayans dont avaient été plus d'une fuis témoins de hardis pécheurs, (juand, pour profiler du sommeil des chiens de mer (I), ils osaiert, la nuit, pousser leur barque jusque sous le rOiher d'Oi'iniœ , (jui s'arrondissait dans l'ombre, audessus de leur tête, comme l'arcbe rompue d'un pontgigantesque.

Nos deux aventuriers franchirent, non sans peine, la muraille du manoir, à travers une crevasse, car l'ancienne porte était encombrée de ruines. La seule tour qui, ainsi que nous l'avons dit, fût restée debout, étal située à l'exirémité du rocher. C'était, rfit Spiagudry à Ordener, cel'e i"i sommet de laquelle on apercevait le l'anal de Munckholm. Ils s'y dirigèrent quoique l'obscurité frtt en ce mnnient complète. La lune était entièrement cachée par un gros nuage noir. Ils allaient gravir la brèche d'un autre mur, pour pénflrer dans ce qui avait été la seconde cour du chiteau, quand Bénignus s'airéta tout court, et saisit brusquement le bras d'Ordener, d'une main qui tremblait si fort, que le jeune homme luimême en é ait ébranlé.

— Quoi donc? dit Ordener surpris.

Bénignus, sans répondre, pressa son bras plus vivement encore, comme pour lui commander du silence.

— Mais... reprit le jeune homme.

Une nouvelle pression, accompagnée d'un gros soupir mal éioulTé, le décida à attendre patiemment que ce nouvel effroi fût passé.

Enfin Spiagudry, d'une voix oppressée:

— Eh bien ! maître, (|u'en dites-vous?

— De quoi? dit Ordener.

— Oui, seigneur, conlinua l'autre, du même Ion ; vous vous repentez bien maintenant d'êire monté ici I

— Non, en vérité, mon brave guide, j'espère bien mouler plus haut encore. Pourquoi voulez vous que je m'en repente?

— Comment, seigneur, vous n'avez d^nc point vu?...

— \ u I quoi?

— Vous n'avez point vul... répéta l'honûète concierge, avec un accès toujours croissant de terreur.

— Mais non vraiment ! répondit Ordtncr d'un ton d'impatience; je n'ai rien vu, et je n'ai entendu que le bruit de vos dents que la peur faisait claquer violemment.

— QuûilU, derrière ce mur, dans l'ombre... ces deux yeux flamboyans comme des comètes, -qui se sont fixés sur nous... vous ne les avez point vus?

— En honneur, non.

— Vous ne les avez point vus, errer, monter, descendre, et disparailie enfin dans les ruines?

— Je ne sais ce que votiJ voulez dire. Qu'importe, d'ailleurs?

— Comment! seigneur Ordener, savez vous qu'il n'y a en Norwége qu'un seul homme dont les yeux rayonnent ainsi dans les ténèbres?...*

(1) I.CS chiens de mer sont redoutés des pêcheurs, parco qu'ils éliraient les poissons.

— Allons, qu'importe encore 7 Quel est donc cet homme aux yux de chat? Est-ce Han, voire formidable Islandais? Tant mieux s'il est ici! cela nous épargnera le voyage de WalJerliog.

Ce lant mieux n'était point du goût de Spiagudry, qui ne |)ut s'cmpfcher de révéler sa pensée secrète par cette exclamation involontaire:

— Ah! seigneur, vcus m'aviez promis de me laisser au villa^'e de Surb, à un mille du lieu du combat.

Le bon et noble Ordener comprit et sourit.

— Vous avez raison, vieillard ; il serait injuste de vous mêlera mesdangiTS. Ne craignez donc rien. Vous voyez ce llaii d'Islande partout. Est-ce (|u'il ne peut pas y avoir dans ces ruims quelque c'iat sauvag.-, dont les yeux soient aussi brillansque et ux de cet homme?

Pour la cinquième lois, Spiagudry parvint à se rassurer, soit que l'explication dOrdeiier lui parût en effet naturelle, suit que la iraiiquiilité de^on jeune compagnon tùt quelque chose de contagieux.

— Ah I seigneur, sans vous je serais dix fois mort de peur en gravissant ces roches. —Il est vrai que, sans vous, je ne l'aurais pas tenté.

La lune, qui leparut, leur laissa voir l'en rée de la plus haute tour, au bas de laquelle ils étaient parvenus. Ils y pénétrèrent en soulevant un épais rideau de lierre, qui fit pleuvoir sur eux des lézards endormis et de vieux nids d'oiseaux funèbres. Le concierge ramassa deux cailloux qu'il choiiua, en laissant tomber les éiincelles sur un las de feuilles mortes et de branches sèches ncuii.lits par Ordei.er. En peu d'instans une llamme claire s'éleva, et dissipant les ténèbres q"'^s entouraient, el'e leur permit d'observer l'intéri.'ur de <Mour.

Il n'en restait plus que la murail'e circulaire, qui était très épaisse it revêtue de lierre et de moi sse Les plafonds de Sfs quairc étages s'étaient successivement écroulés au rez-de chaussé;, où ils formaient un amas énorme de dé ombres, l'n escalier étroit et sans rampe, rompu en plu&iturs endroits, tournait en spirale sur la surlace intérieure delà muraille, au sommet de laquelle il abouli-sait. Aux premiers pétilleraens du feu, une nuée de cha'.s-huans et d'orfraies s'envolèrent lourdement, avec des cris étonnés et lugubres, et de grandes chauves souris vinrent par intervalleeffleurer la llaronie de leurs ailes couleur de cendre.

— Voici des hôtes qui ne nous reçoivent pas très gaiment, dit Ordener; mais n'allez pas vous effrayer encore.

— Moi, seigneur, leprit Spiagudry, en s'asseyant près du feu, moi craii die un hibou ou une clnuve-souris ! Je vivais avec dei cadavres, et je ne craignais pas de vampires. Ah ! je ne redouie que les vivans ! Je ne suis pas brave, j'en conviens j mais je ne suis pas superstitieux. — TcLez, m vous m'en croyez, seigneur, rions de ces dames aux ailes noires et aux chants rauques, et songeons à souper.

Ordenerne .-jugeait qu'à Munckiiolm.

— J'ai bicii l;1 quelques provisions, dit Spiagudry en tirant son havre-sac de dessous son manteau ; mais si votre appélil éga'e le raien, ce pain noir et ce fromage rance auront bieulûi disparu. Je vois que nous serons obligés de rester encore fort loin des limites de la loi du roi fraiivais Ph lippele Bel : Xemo audeat comedere prœttr duo fercula cum putayio. Il doit bien y avoir au sommet de cette tour des nids de mouettes ou de faisans; mais comment y arriver par un escalier branlant qui ne pourrait tout au plus porter que des sy'phes?

' Cependant, reprit Ordener, il faudra bien qu'il me perte; car je monterai certainement au faite de cette tour.

— Quoi! maitre, pour avoir des nids de mouettes? Ne faites pas de gr.1ce, cette imprudence. Il ne faut pas se tuer pour mieux souper. Songez d'ailleurs que vous pourriez vous tromper, el prendre des nids de chats-huans.

— C'est bien de vos nids (jueje m'embarassel Ne m'avezvous pa<dit que du haut de celte tour on apercevait le denjon de Munckholm ?

— Cela est vrai, jeune maître, au sud I Je vois bien que 1 le désir de fixer ce point important pour la science géegrt*

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VICTOR HDGO.

pliique a été le moiif de ce fatigant voyage au château de Vermuiid. Mais daigiiei réfléchir, noble seigneur Ordener, que le dévoir d'un favaiil ïélé peut être quelquefois de braver la fatigue, maisjamiis le danger. Je vais en supplie, ne tentez pas celte méchante ruine d'escalier, sur laquelle un corbeau n'oserait se percher.

licnignus ne se souciait nulleinent de rester seul dans le bas de la tour. Co-nme il se levait pour prendre la main d'Orëener, son havre sac, placé sur les pointes de ses genoux, tomba dans les pierres, et rendit un son clair.

— Qu'est ce donc qui résonne ainsi dans ce havre-sac? demanda Ordener.

Cette question sur un point si délicat pour Spiagudry, lui Ota l'envie de retenir son jeune compagnon.

— Alons, dii-il sans répondre à la question, puisque, ma'gré mes prières, vous vous obstinez à monter au haut de ceiti tour, prenei garde aux crevasses de l'escalier.

— Mais, reprit Ordener, qu'y a l il donc dans votre havresac, pour lui faire rendre ce son métallique?

Cette iiisistince i .discrète déplut souverainement au vieux gardien, qui maudit le questionneur du fond de râD:e.

— Eh! noble maître, répondit-il, comment pouvez vous vous occuper J'un méchant plat ù barbe de fer, qui retentit contre un caillou? — Puisque je ne puis vous fléchir, se hâta l il d'ajouter, ne tardez pas à redescendre, et ayez soin de vous tenir aux lierres qui tapissent la muraille. Vous verrez le fanal de Munckholm entre les deux Escabelles de Frigge, au midi.

Spiagudry n'aurait pu rien dire de plus adroit pour bannir toute autre id<e de l'esprit du jeune homme. Ordener, se débarrassant de son manteau, s'élança vers l'escalier, sur lequel le concierge le suivit des yeux, jusqu'à ce qu'il ne le vît plus que glisser, comme une ombre vague, au plus haut de la muraille, à peine éclairée à son sommet par la lueur agitée du foyer et le reflet immobile de la lune.

Alors, se rasseyant et ramassant son havre- sac:

— Mon cher Bénignus Spiagudry, dit il, pendant que ce jeune lynx ne vous voit pas, et que vous êtes seul, bAlezvous de briser l'incommode enveloppe de fer qui vous empêche de prendre possession, oculis et manu, du trésor renfermé sans doule dans celte cassette. Quand il sera délivré de celle prison, il sera moins lourd à porter et plus aisé à cacher.

Déjà, armé d'une grosse pierre, il s'apprêtait à briser le couvercle du coffre, quand un rayon de lumière tombant sur le sc-au de fer qui le fermait, arrêta tout-à-coup le concierge antiquaire.

— Par saint Willebrod-le Numismate, je ne me trompe pas, s'écriail-il en frottant vivement le couvercle rouillé, ce sont bien là les armes de GrilTenfelJ. J'allais faire une grande folie de rompre ce sceau. Voilà peut-être le seul modèle qui reste de ces armoiries fameuses brisées en 1676 parla maiu du bourreau. Diable I ne touchons pas à ce couver, le. Quelle que soit la valeur des objets qu'il cache, à moins que, contre toute prob'ibilité,ce ne soient des monnaies de Palniyre ou des médailles carthaginoises, il est certainement plus précieux encore. Me voici donc seul propriétaire des armes maintenant abolies de Griffenfeld! —Cachons soigneusement ce trésor. — Aussi bien je trouverai peut-ê;re quelque secret pour ouvrir la casseite sars commetre de vandalisme. Les armoiries '.de Grifffenfeld ! Oh oui ! voilà bien la main de justice, la balance sur champ de gueules... Quel bonheur !

A cbaijue nouvelle découverte héraldique qu'il faisait en dérouillant le vieux cachet, il poussait un cri d'admiration ou une exclamation de conieniemeiit.

— Au moyen d'un dissolvant, j'ouvrirai la serrure sans briser le sceau. Ce sont sans doute les trésors de l'exchai celier. — Si quelqu'un, tenté par l'appât des quatre écus syndicaux, me reconnaît et m'arrête, il ne me sera pas difficile de me racheter. — Ainsi, c-lte bienheureuse cassette m'aura sauvé...

En parlant ainsi, son regard se leva machinalement. — Toul-i-coup son visage grotesque passa eu un clia d'œil de

l'expression d'une joie folle à celle d'une terreur stupide. Tous ses membres tremblèrent convulsivement. Ses yeux devinrent llxes, son front se rida, sa bouche deoieura béante, et sa voix s'élrignil dans son gosier, comme une lumière qu'on fouffle.

En face de lui, de l'aulre côté du foyer, un petit homme était debout, les bras croisés. A ses \êlemens de peaux ensanglaniées, à sa hache de pierre, à sa barbe rousse, et à ce regard dévorant fixé sur lui, le malheureux concierge avait reconnu du premier coup d'œil l'effrayant personnage dont il avait reçu la dernière visite au Spladgest de Drontheim.

— C'est moil dit le petit homme d'un air terrible.— Celte cassette t'aura sauvé! ajouta-t-il avec un affreux sourire ironi(iue. Spiagudry 1 est-ce ici le chemin deThoctree?

L'infortuné essaya d'articuler quelques paroles.

— Thoctreel... Seigneur... Mon seigneur maître... j'y allais...

— Tu allais à Walderhog, répondit l'autre d'une voix de tonnerre.

Spiagudry terrifié ramassa toutes ses forces pour faire un signe de tète Bé?alif.

— Tu me conduisais un ennemi ; merci ! ce sera un vivant de moins. Ne crains rien, fidèle guide, il te suivra.

Le malheureux gardien voulut pousser un cri, et put i peine faire entendre hn m rmure vague et confus.

— Pourquoi t'effraies-tu de m* présence? Tu me cherchais. — Ecoute, ne crie pa', ou tu es mort.

Le petit homme agita ^a huche de pierre au dessus delà le e du concierge; il poursuivit d'une voix qui srrtaitde de »a poitrine comme le bruit d'un torrent sort d'une caverne :

— Tu m'as trahi.

— Non, votre grâce, non, excellence.., dit enfin Bénignus pouvant à peine articuler ces paroles suppliant(s.

L'autre Ht entendre comme un rugissement souid.

— Ah ! lu voudrais me tromper encore! Ne l'espère plus. — Ecoule, j'étais sur le toit du Spladgest <iu nid tu ;'S scellé tOR picte avec cet insensé; c'est moi dont tu as deux fois entendu la voix. C'est moi qse tu as encore entendu dans l'orage sur la roule; c'c-t moi que tu as letrouvédans la toar di Vygla; c'est moi qui l'ai dit : Au revoir '. .

Le concierge épouvanté jf la un regard égaré autour de lui, comme pour aj^ptler du secours. Le petit homme continua :

— Je ne voulais pas laisser échapper ces soldats qui te poursuivaient Ils étaient du régiment de Muni kliolm. Pour loi, je ne pouvais te perdre. — Spiagudry, c'est moi que tu as levi au village d'OéInia' sous ce feutre de mineur ; c'est moi dont tu as mtendu les pas et la voix, dont tu as reconnu les yeux i n montant à ces ruines ; c'est moi !

Hélas! 1 info rtu 11(5 n'en éiait que trop convaincu; il se roula à terre aux pieds de son formidable juge, en s'écriant d'une voix déchirante et étouffée : — Grâce!...

L'? petit homme, les bras toujours croisés, a tacbait sur lui un regard de sang, plus ardent que la flamme du foyer.

— Demande ton salut à celte cassette dont tu l'altends,^ dit-il îroniquemeRl.

— Grâce, seigneur!... Grâce! répéta U. mourant Spiagudry. ^

— Je l'avais rec.imniandé d'être fidèle et muet, tu n'as pu être fidèle; à l'avenir je te proteste que lu seras muet.

Le concierge, enlrevoyanl l'IiOrrible sens de ces paroles, poussa un long gémissement.

— Ne crains rien, dit l'homme, je ne le séparerai pas de ton trésor.

 ces mots, dénouant sa ceinture de cuir, il la passa dans l'anneau de la cassette, et la su.^pendit ainsi au cou de Spiagudry, qui fléchissait sous le poids.

— Allons! reprit l'autre, quel est le diable auquel tu désires donner ton àine! hùte loi de l'appeler, afin qu'un autre démon dont tu ne le soucierais pas ue s'en empare point avanl lui.

Le désespéré vieillard, hors d'élat de prononcer une pa-

UAN D'ISLANDE.

rôle, tomba aux genoux du pe(il homme, en (aisaut mille signes de prii^re et d'épouvante.

— Koa, non! dit celui ri ; éiîOuif, flJèic Spiagudry, ne le désole pas de laisser ainsi ton jeune coDipagiion sans guide. Je te promots qu'il ira eu lu vas. Suis moi : tu ne fais c|ue lui montrer le diemin. — Allons I

.\ ces mois, saisissant le misérah'e dans ses bras de IVr, il l'emporta hors de la tour comme un tigre emporte une longue couleuvre; et un moment aprJs il s'é'cva dans les ruines un grand tri, auquel se nu-i» un effroyable éc'at de rire.

xxiir.

Oui, l'on peut bien montrer à l'œil éploro de l'amant lidèle l'objet éloigné do son idolitiie. Mais, hélas! lesscf'ii('sdura(lL'nle...desadii'ux!... les pensées... les souvenirs doux et amei's... les rêves eiicliaiileurs îles iHres qui aiment ! qui peut les rendre?

MiTcniX, B'-rIram.

Cependant l'avc-nlureux Ordener, après avoir vingl fois failli tomber dans sa périlleuse ase. nsion, élait parvenu sur le haut dj mur épais et circulaire de la lour. A i-on arrivée inattendue, de noires ehouetles centenaires, brusquement Iroublées dans leurs rBine.?, s'enfuirent d'un vol ob icjue, en tournant vers lui leur regard fixe, et des pierres roulantes, heurlée<i par son pied, tombèrent dans le gouffre en bondissant sur les saillies des rochers avec des bruils sourds et lointains.

En tout autre instant, Ordener eût loiiptcnips laissé errer sa vue et sa rêverie sur la profondeur de l'abine, accrue de la profondeur de la nuit. Son eril, observant ù l'Iiorizon loutes ces grandes ombres^ dont une lune nébuleuse blanchissait à peine les sombres contours, eût longtemps cherché 1\ distinguer les vapeurs parmi les rochers, et les nionlagnes parmi les nuages ; son imagina'ion eût animé tou'es les formes giganlesques , toutes les apparences faniasti(|ues que le clair de lune prête aux moi.ls et aux brouillards. Il eût écoulé de loin la plainte confuse du lac et des forêts, mêlée au silllemcnt aigu des herbes sèches que le vent tourmentait .'» ses pieds, entre les fentes des pierres; et son esprit eiU donné un langage à toutes ces voix morles (jcie la nature matérielle élève pendant le sommeil de l'homnie et le silence de la nuit. Mais, luo'qie cette scène agit à son insu sur son être entier, d'autres pensées le remplissaient. A peine son pied s'était-il poté sur le faite de la muraille, que son œil s'était tourné vers le sud du ciel, et qu'une joie indicible l'avait transporté en apercevant, au-delà de l'anijle des deux montagnes, un point lumineux rayonner à l'horizon comme une étoile rougi». — C'était le fanal de Munckholm.

Ceux-U ne sont pas destinés à goûter les vraies joii's de la vie, (|ui ne comprendront pas le bonheur (ju'éprouva le jeune homme. Tout son cœur se souleva de ravissement; son sein gonHé, palpi'ant avec force, respirait à p>ine. Immobile, l'œil tendu, il contemplait l'astie de consolation et d'espérance II lui semblait que ce rayon de lumière, venant au sein de la nuit du séjour qui contenait tonte sa félicité, lui apportait (juelque chose de son Ëiiid. Ah I n'en doutons pas, a travers les temps et les es,iaces, les unies ont tiuelqueloisdes correspondances mys;érieuses. En vain le monde réel élève ses barrières entre deux êtres qui s'aiment; habitans de la vie idéale, ils s'ap|)araisseHt dans l'absence, ils s'unissent dans la mort. Que peuvent en effet les séparations corporelles, les distances physiques sur deux ccnurs liés iiiviiicih ement par une même pensée et un commun désir?— Le véritable amour peut souffrir, mais non mourir.

Qui ne s'est point arrêté leiit (ois durant les nuits pluvieuses sous quelque lenêtre à peine éclairée? Qui n'a point passé et repassé dtvanl une porte, erré avec délices autour

LE SIÈCLE. — VI

d'une maison? Qui ne s'est point brusquement détourné de son chemin pour suivre le soir, dans les détours d'une rue déserte, une robe llotiaute, un voile klanc tout à-coup reconnu dans l'ombre? Celui qui ne connaît paj ces émotions peut dire qu'il n'a jamais aimé.

En .jréscuc- du fanal lointain de Munckholm, Ordener méditait. A sa première joie avait succédé un contentement triste et ironique; mille sentimens divers se pressaient dans son âme tumultueuse. —Oui, se disait-il, il faut que l'homme gravisse longtemps cl péniblement pour voir enfin un point de bonheur dans l'immense nuit. — Elle est donc là I... elle dort, elle rêve, elle pense à moi peut-être... mais qui lui dira que son Ordener est maintenant, triste et isolé, suspend'! dans l'ombre au-dessus d'un abime?... —Son Ordener, qui n'a plus d'tl'e qu'une boucle de cheveux sur son sein, et une lueur vague à l'horiMii! ,. Puis laissant lomiier un coup d'œil sur les rayons rou^ieitres du grand feu allumé dans la lour, qui s'éekappaient au dehors a travers les crevasses de la muraille :— Peut-être, murmura t-il, de l'une des finétres de sa prison, jettet-tlle un regard inililféreiiC sur la Ihuiuie lointaine d ■ ce loyer...

Tout à-coup un grand cri et un long éclat de rire le firent entendre, comme au-dessous de lui, sur le bord de l'abîme ; il se détourna brus luement, et vil l'intérieur de la tour dé^ert Alors, iniiuiel pour le vieillard, ii se hita de descendre , mais à peine avait-il iranclii quelques marches de l'tscalier, qu'un bruit sourd, jiaieil .'i celui d'un corps pesant (lui iserait tombé dans les eaux profondes du lac, monta jusi|u'à lui.

I.c comte don Sanclio Diaz, seigneur de Saldana, répandit d'amércs larmes dans sa prison. Plein de désespoir, Il exhalait ses plaintes dans 1 solitude contre le roi .Mphonse.

« 0 tristes moinens ! où mes cheveux blancs me » rappellent comhieii d'années j'ai déjà passées » dans cette prison horrible.»

Homances espagnoles.

Le soleil se couchsit : ses rayons horizontaux dessinaient sur la simsrre de laine de Sihumacker et sur la robe de crêpe d'Ethel, l'ombre noire des barrenux de leur fenêtre. Tous deux étaient assis près de la hmtî croisée en ogive, le vieiiljrd sur un grand f;iutinil gnilii(pie, la jeune tille sur un tabouret A ses pieds. Le |irisonnier p?r.iiss3il rêver dans sa position favorite et nn-'aneolique. Son fron' chauve et ridé élait appuu' sur s's mains, et l'on ne voyait de son visage que sa barbe blanche qui penlail en i'é-;ordre sur sa po trine.

— Mon père, dit Etlicl qui clitrcliait Irui le moyens de le distraire, mon seigneur et jière, j'ai fait cette nuit un songe d'heureux avenir... — Voyez, levez les yeux, mon noble père, regardez ce beau ciel.

— Je ne vois le ciel, répondit le vieillard, qu'à travers les bari'eaux de ma prison, comme je ne vois votre avenir, Etbel, qu'à travers mes malheurs.

Puis sa If te, un moment soulevée, retomba sur ses maii s, et tous deux se turent.

— Mon seigneur et père, reprit la jeune fllle un moment après, et d'une voix timide, est-ce au seigneur Ordener que vous pensez?

— Ordener? dit le vieillard, comme cherchant à se rappeler de qui on lui parlait... Ah! je sais qui vous voulez dire, lié bien ?

— Pensez-vous qu'il revienne bientôt, mon père? il y a longtemps déjà i|u'il est part'. Voici le quatrième jour...

Le vieillard secoua tristement la tête.

— Je crois que lorsque nous aurons compté la quatrième année depuis son départ, nous seions aussi près de son retour qu'aujourd'hui.

Éthel pâlit.

VICTOR HUGO

— Dieu I croyez, vous denc qu'il ne reviendra pas? Scuhmacker ne répondit point. La jeune fille répéta sa

question avec un accent suppliant et inquiet.

— N'at-il donc pas promis qu'il reviendrait? ditbrusqusment le prisonnier.

— Oui, sans doute, seigneur ! reprit Éthel empressée...

— Hé bien ! comniBut pouvei-vous compter sur son retour? n'est-ce pas «n liomme 1 Je crois que le vautour pourra retourner au cadavre, mais je ne crois pas au retour du printemps dans l'année qui décline.

Eihel, voyant son père tomber dans ses mélancolies, se rassura; il y avait dans son cœur de vierge et d'enfant une voix qui démentait impérieusement la philosophie chagrine du vieillard.

— Mon père, dit-elle avec fermeté, le seigaeur Ordener reviendra : ce n'est pas un homme comme les autf es hommes.

— Qu'en savez-vous, jeune fille?

— Ce que vous en savez vous-même, mon seigneur et l>ère.

— Je ne sais rien, dit le vieillard. J'ai entendu des paroles d'un homme qui annonçairut des aciiuns d un Dieu. — Puis il ajouta, avec un rire amer : J'ai réfléchi sur cela, et )'ai vu que c'était trop beau pour y croire.

— Et moi, seigneur, j'y ai cru, précisément parce que c'était beau.

— Oh ! jeune fille, si vous étiez ce que vous deviez être, comtesse de Tongsberg et princesse de Wollin, entourée, comme vous le seriez, d'une cour de beaux traîtres et d'adorateurs intéressés, celte crédulité serait d'un grand danger pour vous.

— Won père et seigneur, ce n'est pas crédulité, c'es confiance.

— On s'aperçoit aisément, Ethel, qu'il y a du sang Irançiis dans vos veines. — Celte idée ramena le vieillard, iiar uuK transition imperceptible, à des souveniers, et il coulinua avec une sorte de complaisance : — Ci ceux qui ont dégraJé votre père plus qu'il n'avait été élevé ne pourront empêcher que vous ne soyez fille de Charlolte, princ-'.'se de Tarente, et que l'une de vos aïeules ne soit Adèle ou Edcle, comtesse de Flandre, dont vous portez le no,ii.

Eihel pensait à toute autre chose.

— Mon père, vous jugez mal le noble Ordtner.

— Noble, ma fille 1... quel sens donnez-vous à ce mot? J'ai fait des nobles qui ont été bien vils.

— Je ne veux point dire, seigneur, qu'il soit noble de la noblesse qui se donne.

— Est-;:e donc que vous savez s'il descend d'un jarl ou d'un Itersa (1)?

— Je l'ignore comme vous , mon père. Il est peut-être, poursuivit-elle en baissant les yeux, le tils d'un serf ou d'un vassal. Hélas ! on peint des couronnes et des lyres sur le Velours d'un marche-pied. Je veux dire seulement d'après vous, mon vénéré stigneur, (ju'il est noble de cœur.

De tous les hommes qu'elle avait vus, Ordtner était celui qu'Ethel connaissait le plus et le moins tout enï^emble. Il était apjiaru dans sa destinée, pour ainhi dire, comme ces anges ijui visitaient les premiers hommes, en s'euveloppaiit à la foiî de clartés et de mystères. Leur seule préserce révélait leur nature, et l'on adorait. Ainsi Ordener avait laissé voira Rihel ce que les liomnies cachent le plus, son cœur; il avait gardé le silence sur ce dont ils se vantent assez volontiers, sa patrie et sa famille; son regard avait suffi à - Eihrl, et elle avait eu foi en ses paroles. Elle l'aimait, elle lui avait doLué sa vie, elle n'ignorait rien de son âme, et no savait |ias son nom.

— Noble de cœur! répéta le vieillard, noble de cœur I Cette noblesse est au-dessus d s celle que donnent les rois : c'est Dieu qui la donne. Il la prodigue moins qu'eux... —

(1) \jef, anciens seiirneurs cm Norw6g«, avant que GrKTcntclil loMiUl une noblesse régulière, poiiaiont les litres de hersa ili:ironj, ou/or/ (comte). Cwl de c« dernier Miot qu'est forme le mot auiiliiù:; ear( Ccoiulo).

Ici le prisonnier leva les yeux vers ses armoiries brisées, en ajoutant : — Et il ne la reprend jamais.

— Aussi, mon père, dit la jeune fille, celui qui garde l'une se coDsolc-t-il ai.-ément d'avoir perdu l'autre.

Celte parole fit tressaillir le père et lui rendit son courage. Il reprit d'une voix ferme :

— Vous avez raison, jeune fille. Mais vous ne savez pas que la disgrâce jugée injuste par le monde est quelquelois justifiée par notre intime conscience. Telle est notre misérable nature : une fois malheureux, il s'élève en nous-mêmes, pour nous reprocher des taules et des erreurs, une foule de voix qui dormaieet dans la prospérité.

— Ne parlez pas ainsi, mon illustre père, dit Ethel profondément émue; car, à la voix altérée du vieillard, elle s^nlail qu'il avait laissé échapper le secret de l'une de ses douleurs. Kile leva ses yeux sur lui, et, baisant sa main froide et ridée, elle reprit doucement : — Vous jugez bien sévèrement deux hommes nobles, le seigneur Ordener et vous, mon vénéré père.

— Vous décidez légèrement, Ethel ! Ou dirait que vous ne savez pas que la vie est une chose grave.

— Ai-je donc mal fait, seigneur, de rendre justice au généreux Ordener?

Scluiniacker fronça le sourcil d'un air mécontent.

— Je. ne puis vous approuver, ma fille, d'attacher ainsi votre admiration à un inconnu, que vous ne reverrez jamais, sans doute.

— Oh 1 dit la jeune fille, sur laquelle ces paroles glacées tombaient comme un jioids, ns croyez i)as cela. Nous le reverrous. N'est-ce pas-pour vous qu'il a entrepris son voyage? h'esl-ce pas pour vous qu'il va alfronler ce danger?

— Je nie suis, comme vous, je l'avoue, laissé prendre d'abiard à ces promesses. Mais non, il n'ira pas, et alors il ne reviendra pas vers nous.

— 11 ira, seigneur, il ira.

Le ton dont la jeune :i;i( i renonça ces mots était presque celui de lolfense. Ello e sentait outragée dans son Ordener. lléJas ! elle était ircp sure dans son Ame rie ce qu'elle a(Brniuit.

Le prisonnier reprit, sans paraîlrc ému :

— Hé bien ! s'il va combattre ce brigand, s'il se dévoue à ce dangi-r, il en sera de même : il ne reviendra pas.

Pauvre Ethel !... combien u, e parole diie avec indifférence peut quelqurfois froisser douloureusement la plsie secrète d'un crt'ur inquiet et déeliiré I Elle biiissa son visage pâle, pour dérober au regard fioid de son père les deux larmes qui s'écbappai.nt malgré elle de ses paupières gonflées.

— 0 mon pèic, murniura-t-elle, au moment où v. us parlez ainsi, peut-êiro; ce noble infortuné meuriil pour vous I

Le vieux ministre secoua la tête en *ign8 de doute.

— Je ne le crois pas p us que je ne le désire ; et d'ail'eurs, cil serait mon crime? J'aurais été ingrat envers ce jeune homme, comme tant d'autres l'ont été envers moi.

Un soupir profond fut la s> ule réponse d'Ethel ; et Schuniaeker, se penchant vers son bureau , continua de déchirer d'un air disirait <|Uelques feuillels des Vies des Hommes iUus- Ires de Plutarquc, dent le volume, tléjà lacéré en vingt endroits et surchargé de notes, était devan! lui.

Un moment après li; bruit de la porte qui s'ouvrait se fit entenlre; et Schumacker, sans se déiourntr, cria sa défense h bituelle : — Qu'on n'entre pas! laissez-moi : je ne veux pas qu'on entre.

— C'est son excellence le gouverneur, répondit la voix de l'huissier. ■

En effet, un vieillard, revêtu d'^n grand habit de général, portant à son cou les colliers de l'Eléphant, de Dannebroget de la Toison-d'Or, s'avança vers Schumscker, qui se leva à demi en répélant entre ses dents : Le gouverneur! le gouverneur I —Celui-ci salua avec respect Ethel, qui, debout près de son père, le considérait d'un air inquiet et craintif.

Peut-être, avant d'aller plus loin , n'est il pas inutile de rappeler en quelques mots les motifs de cette visite du général Levinà Munckholm. Le lecteur n'a pas oublia les fâcheuses nouvelles qui tourmentaient le vieux gouverneur , au

HAN DISLANDE.

chapitre XX de cette véritable histoire. En les recevant, la nécessiti* d'interroger Schutnarker s'était d'ahor.l présentée à l'esprit du général ; mais il n'avait pu s'y déci 1er sans une extrême répupnance. L'idée d'aller tournienler un inforiuiié prisonnier, déj;^ livré ù tant de toi;rni ns, et qu'il avait vu si puissanr, de scruter sévèrement les secrets du malheur, nénie coupable, déplaisait ."i so-,i .Imc b^nne et [,'énérc;)se. Cependant, le service du roi l'exigeait; il ne devait pas quitter Drontheim sans emporter les iiouvc'ies lueurs qui pouvaient jaillir de l'interrogatoire de l'auteur apparent de 1 insurrection des mineurs Calait donc le soir qui devait précéder son départ, qu'après un entretien long et conùdentiel avec la comtesse d'AlilefeM, le pouvrrneur s'était résigné .1 voir le ca|)tif. Eu se renflant au cliAieau, l'idée des intérêts de l'Etat, du i)arii que ses nombreux ennemis personnels pourraient tirer dt^ ce q'i'on noninicrait sa négligence, et peut-être ai'ssi d'astucieuses paro'es de la gr;.ndé chaiiceliére, avaient fermenté dans 5a Icte, et l'avaient ramei-H' à la fermeté. Il était donc monté au donjon du Lion de SIesvig avec des projets deféveriié; il se proraetlaii d'être avec le conspirateur Setiumacker, comme s'il n'avait jfimais connu le chancelier Griffent'eld, de dépouiller tous ses souvenirs et jusqu'à son caractère, et de parler en juje inflexible à cet ancien confrère de faveur et de puissance.

Cependant, à peine entré dans l'appartement del'excliancelier; le visage vénérable, quoiiiue morose, du vieillard l'avait frappé; la tigure douce, quoique tière d'Etliel l'avait attendri ; et le pr^mier a.^pect des deux prisonniers avait déjà dissipé la moitié de sa sévérité.

Il s'avança vers le ministre tombé, et lui fendit involontairement la main en disant, sans s'apercevoir que l'autre ne répondait pas à sa politesse :

— Salut, comte de Grilfenf... — C'était la surprise d'une vieille habitude. Il se reprit i;récipilamm"nt : — Seigneur Schumacker !. . —Puis il s'arrêta, tout satisfait et tout épuisé d'un tel effort. Il se Ul une pause. Le général cherchait dans sa tête quelles paroles assez sévères pourraient dignement répondre à la dureté de ce début.

— lié bien, dit nifin Sihuniacker, vous êtes le gouverneur da Drontheimhus?

Le généra', un peu surpris de se voir queUionnépar r.flai qti'il venait interroger, fit un signe aflîrniatif.

— En ce cas, reprit 'c prisonnier, j'ai une plainte à vous faire. ''■'■■ ■ ■' ■''■ '

— Une plainte I laquelle? laquelle? et le visage du noble Levin iirenait une expression d'ivtérêt. Schumacker continua d'un air d humeur :

— Un ordre du vii e-roi jjrosTit qu'on me laisse libre et tran(iuille dans ce donjon!...

— .1" connais cet ordre.

— Seigneur gouverneur, on se permet pourtant de m'importuner et de pénétrer dans ma prison.

— Qui donc! s'écria le généial; nommez-moi celni qui ose...

— Vous, seigneur gouverneur.

Ces paroles, iironoicf^cs d'un ton hautain, blessèrent le général. Il r'pondil d'une voix presque irritée :

— Vous oobiiezqke mon poivoir, lorsqu'il s'agit de senir le roi, ne connaît point de limites.

— Si ce n'est, dit Srhuiracker. celles du respect qu'on doit au mallieiT Mais les hommes ne savent pas cela.

L'ex-gran't chancelier parUitaiiiSi, comme s'il fc fût parlé à hii-aiômc II fut enlenilu du gouverneur.

— Si vraiment, si vraiment! J'ai eu tort, comte de GrilT...., seigneur Schumackf r, veux je dire ; je devais vous laisser la colère, puis(jue j'ai la puissanee.

Schumaiktr S' tut un instant.

— Il y a, reprit-il lensit, dans votre visage et dans votre voix, seigneur gonjcrnenr, ([uelque chose d'un homme que j'ai connu jadis. 11 y a bien longtemps ; il n'y a que moi qui me souvienne de le temps-là : c'était dans ma prosp^^rité. — C'était un ciriain Levin de Knud , du Meckler.bonrg. Avezvous connu ce fou ?

— Je l'ai connu, répliqua le général sans s'émouvoir.

— - Ah ! vous voHS le rappelez. Je croyais qu'on ne se souvenait des hommes i\ne dans l'ativersité.

— N'était-ce pas un capitaine de la milice royale? poursuivit le gouverneur.

— Oui, un simp'e capitaine, bien que le roi l'aim-lt beaucoup. Mais il ne songeait qu'aux plaisirs, et ne montrait pas d'ambition. C'était une tête singulièrement extravagante. Conçoit-on une pareille modération de désirs dans «in favori ?

— Mais cela peut se concevoir.

— Je l'aimais assez, ce Levin de Knud, parce qu'il ne m'inquiétait pas. Il était l'ami du roi comme d'un autre homme. On d'it dit qu'il n» l'aimait que pour son plaisir particulier, et nullement pour sa fortune.

Le général voulut interrompre Schumacker; mais celui-ci coniinua avec quelque opiniâtreté, soit par esprit de contrdriéié, soit (|ue le souvenir réveillé en lui lui pliU en effet.

— Puisque vous avez connu ce capitaine Levin, seigneur gouverneur, vous savez sans doute qu'il eut un lils, lequel même est inort tout jeune. Mais vous souvenez-vous de «e qui se passa à la naissance de ce fils ?

— Je me souviens bien plus encore de ce qui se passa à sa mort, dit le général en cachant ses yeux de sa main et d'une voix altérée.

— Mais, poursuivit i indifférent Schumacker, c'est un fait connu de peu de personnes, et qui vous peindra toute la bizarrerie de ce Levin. Le roi voulait tenir l'enfant sur les fonis de baptême : croiriez-vous que Levin refusa'.' Il lit bien plus encore : il i:hoisit pour le parrain de son tils un vieux mendiant qui se traînait aux portes du palais. Je n'ai jamais pu comprendre le motif d'un pareil acte de démence.

— Je vais vous le dire, répondit le général. Eu choisissant un protecteur ii l'àme de son tils, ce capitaine Levin pensait sans douie qu'un pauvre est plus puissant auprès de Dieu qu'un roi.

Schumacker réfléchit un instant, et dit :

— Vous avez raison.

Le gouverneur voulut encore ramener la conversation au but de sa visite. Mais Schuniai ker l'arrêta.

— De grâce, s'il est vrai que ce Levin du Mecklenhourg ne vous soit pas inconnu, laissez moi parler de lui. He tous les hommes (|ue j'ai vus dans mes icmps de grandeur, c'est le seul dont le souvfiiir ne m'apporte ni dégii'il ni horreur. S'il poussait la singularité jusqu'à la fo'.ie, il u'en était pas moins, par ses nobles qualités, un homme td qu'il y en a bien peu.

— Je ne pense pas de même. Ce Levin n'avait rien Je plus que les autres hommes. Il y en a beaucoup même qui valent mieux que lui.

Schumacker croisa les bras en levant les yeux au ciel.

— Oui, voilà bien comme ils sort tous ! on ne peut louer devant eux uu li.imiiie digne de louange, qu'ils ne cherchent aiissitôl à le noircir. I s empoisonnent jusqu'au jilaisir de louer jusiemeiit. Il estceiiendant assez rare.

— Si vous i; e connaissiez, vous :i-. m'accuseriez pas de noirceur envers le gén...., c'est-à-dire le capitaine Levin.

— Laissez moi , laisfCz-ir.oi, dit le prisonnier; pour la loyauté et la générosité il n'y a jamais eu deux hommes comme ce Levin de Knud, et dire le contraire, c'est à la fois le calomnier, et louer démesurément cette exécrable race humaine I

— Je \ous assure, reprit le gouverneur cherchant à calmer la colère de Scliuniacker, que je n'ai tu contre Levin de Knud aucune inleniion periide ..

— Ne dites pas ce a. Bien qu'il fftt insensé, tous les hommes sont loin de lui ressembler. Ils sont faux, ingrats, envieux, calomniateurs. Savez-vous que Levin de Knnd donnait aux hôpitaux de Copenhague plus de la moitié de son revenu?...

— J'ignorais que vous en fussiez instruit.

— C'est cela 1 s'écria le vieillard d'un air triomphanL II espérait pouvoir le fîéirir en tuntc siVcté, dans la confiance que j'ignorais les bonnes actions di' ce pauvre Levin !

— Mais non, mais non...

— Pensez-vous que je nesais pas encore qu'il nt donner le régiment ([Ut! le roi lui dcsiinail A un oflkicr qui l'avait b'.ess(' en ilucl, lui, I.evin do Kiuid, parce que, disait-il, l'autre était plus ancien que lui ?

— Je croyais cependant cette action srcrrie ..

— Dites- moi donc, seigneur gouverneur du Drontheimlius, est-ce que pour cela elle en est moins belle? Parce que Levin caili:iit ses vertus, est-ce une raison pour l"s nier? Oli ! que les hommes iont bien tous les mêmes I oser confondre avec eux le noble Levin, lui i|ui, n'ayant pu sauver un soldat convaincu d'avoir voulu l'assassiner, fit une pension à la veuve de son meurtrier !

— Kt qui n'en eiU pas fait autant?

Ici Sihumacker éclaïa.

— Qui"? vous! moi I tous les liommos, seigneur gouverneur! Parce que vous portez le brillant costume de général et des pla(|ues d honneur sur votre poitrine, croyez-vous donc à votre mérite ? Vous êtes général, et le malheureux Levin sera mort capitaine. 11 (sl vrai quec'était un tou, et qu'il ne songeait p3s à son avancement.

— S'il n'y a point song>i lui même, la bonté du roi y a songé pour lui.

— La bonté I dites la justice I si pourtant on peut dire la jusii'* u'un roL lié bien! quelle insigne récompense lui a-ton donnée?

— Sa majesté a payé Levin de Knud bien au-delà de son mérite.

— A merveille ! s'écria le vieux ministre en frappant des mains. Un loyal capitaine vient peut être, après trente ans de service, d'êirc nommé major, et celte liante faveur vous porte ombrage, noble général ! Un proverbe persan a raison de dire que le soleil couchant est jaloux de la lune qui se lève.

Schuœacker était tellement irrité que le général put à peine faire «nlendrc ces paroles : — Si vous m'interrompez sans cesse... vous m'empêchez de vous expliquer...

— Non, non, i)oursuivit I autre, j'avais cru, seigneur général, saisir, au premier abord, quelques traits de ressemblance nire vous et ie bon Levin, mais, allez ! il n'en existe aucun.

— >la's, écoulez-moi...

— Vous éiouti'i ! pour q^e vous me disiez que Levin de Knud est indijjne de quelque misérable récompense...

— Je vous jure que ce n'est pas...

— Vous (Ml viindriez bientôt, je vous devine, vous autres hommes, à me soutenir qu'il est comme vous (eus, fourbe, hypo<riie, méchant...

— Kn \érilé, n( n.

— Que sais je? peut être qu'il a trahi un ami, persécuté un bienfaiteur, comme vous l'avez tous fait? .. ou empoisonné son père, ou assassiné sa mère?...

— Vous êtes dans une err.ur... Je suis loin de vouloir...

— ."^avez-vùus que ce lui lui qui détermina b' v:ce-ihanc,elier Wind, ainsi que S.hel, Vinding et ie jusliiier Lass(jn, Iruis de mes juges, à ne poi' t opiner pour la peine de mort? El\ous vouiez que je vous entende de sang froid le calomnier! Oui, c'est ainsi ((u'il a 3j;i eiiveis moi, et pourtant je lui avais toujours fait plutôt du mal que du bien ; car je suis semblable à vous, vil et méihaiil.

Le noble Levin épro')vait, durant cet étrange entretien, une émotion singulière Objet à la lois d^s outrages les plus directs et de la lou'inge la plus sincère, il ne savsil quelle contenance liirc ù d'aussi rudes complimcos, Ji tant de flatteuses injures. Il él?it choqui^ < t attendri. Tantôt il voulait s'emporter; tantôt n mercier Scliumadier Présrnt et inconnu, il aimait a voir le farouche Shumacker détendre en Ihi etconirelai un ami et un ab^cnt; seulement, il eût voulu que fon avoiat mit un pni moins d'amertume cl d Acre lé dans son panégyrique. Mais, au fond de l'flme, les élog s lurieax donnés an capilaim- L'vin le toncliaidit plus que les injures adressées au gouverneur de Drontlieiin ne le blessait-ni. Allât haut sur le favori disgracié sou regard biMiveillaot, il prii le parti de lui laisser exha'er !on indignalion et sa reconnaissance. Celui-ci, enfin, après une longue

déclamation contre l'ingratitude humaine, tomba épuiré sur son fauteuil, dans les bras delà tremblante lilhel, en disant d'ui e voix douloureuse : — O hommes ! qu' vous al-je donc fait, pour vous être fait connaître !> moi ?

Le général n'avait pas encore pu arriver au sujet important de sa descente à Muni kjiolm. Toute sa répugnance à tourmenter le captif d'un interrogatoire lui était menueà sa pitié et .1 son atiendrissemeni se joignaient deux raisons assez fortes : l'état d'agitation où élail tombé Schumacker ne laissait pas espérer qu'il pût répondre d'une fa. çon satisfaisante; et d'ailleur.', en envisageant l'afTaire en elle-même, il ne semblait pas au ronllant Levin qu'un pareil homme pi1l être un conspiraieur ISéanmoin.«, comment partir de Droniheim sans avoir interrogé Schumacker? Cette nécessité f.lcheuse de sa position de gouverneur vainquit une fois encore toutes ses hésilations, et ce lut ainsi qu'il commença, en adoucissant le plus possible l'accent de fa voix :

— Veuillez calmer un peu votre agitation, comte Schumacker...

Celait d'inspiration que le bon gouverneur avait Irouvé celle qualification, comme pour concilier le respect dû au jugement de dégradation avec les égards réclamés par le malheur du dégradé, en unissant son titre nobiliaire à son nom roturier. Il continua.

— C'est un devoir pénible pour moi que de venir...

— Avant tou!, interrompit le prisonnier, permettez-moi, seigneur gouverneur, de vous reparler d'une chose qui m'intéresse beaueoup plus que tout ce que votre excellence peut avoir à me dire. Vous m'avez assuré tout à-l'heure qu'on avait récompensé ce fou de Levin de ses lervices. Je désirerais vivement savoir comment.

— Sa majefté, seigneur de Griffenfeld, a élevé Levin au rang de général, ei, depuis plus de vingt ans ce fou vieillit paisiblement, honoré de cette dignité militaire et de la bienveillance de son roi.

Schumacker baissa la tête :

— Oui, ce fou de Levin , auquel il importait si peu de vieillir capitaine, mourra général, et le sage Schumacker, qui cpifiptait mourir grand chancelier, vieillit j:risonnier dElat.

En parlant ainsi, le captif couvrit son visage deses mains, et de longs soupirs s'échappaient de sa vieille poitrine. E'hel, (|ui ne comprenait de l'entretien que ce qui atlrislait son père, chercha sur-le-champ a le distraire.

— Mon père, voyez donc, liVbas, au nord, on voit briller une lumière que je n'ai p?s remarquée les soirées précédentes.

En effet, la nuit, qui était tout-à-fait tombi'c, faisait ressortir à l'horizon Uiie lumière faible et lointaine qui semblait partir du sommet de quelque montagne éloignée. Mais l'œil et l'esprit de Schunia(ker ne se drigeaient pas incessamment comme ceux d'Eiliel vers le nord; ausi-i ne réponditil point. Le général seul Iht frappé de l'obsi rvation de la jeune fille. — C'est peut être, se dit il en lui même, un feu allumé par les révoltés ; et cetteldée lui rappelant avec force le but de sa présence, il adressa la parole au prisonnier :

— Seigneur Griffenfeld, je suis fâché de vous tournizn- Icr ; Biais il faut que vous subissiez...

— J'entends, seigneur gouverneur, ce n'est pas assez de passer mesjours dans ce ilonjon, de vivre flétri et abandonné, de n'avoir plus ft moi que des souvenirs amers de grandeur et de puissa' ce, il faut encore que vous violiez ma solitude pour scruter mes douleurs et jouir de mon infortune. Puisque ce noble Levin de Knud, que plusieurs traits extérieurs de votre personne m'ont rappel', est général comme vous, il eût été trop heureux pour moi qu'on lui (loniiât le poslc que >ous occupez; car ce n'est pas lui, je vous jure, seigneur gouverneur, qui lill venu tourmenter un infortuné dans sa prison.

Durant le cours de cet entretien bizarre, le général avait été plus d'une fois sur \f point de se nommer alln de le faire cesser. Cereproihe indirect de S' biimacktr lui en ôla le pouvoir. Il s'aicordait si bien avecses sentimens intérieurs, qu'il lui inq)ira coipme un seDlimritde honte de lui-même.

HAN D'ISLANDE

Il essaya néanmoins de répondre h la suppo-'ition accablante de Sçhunjacker. Chose clringel par la seule différence de leurcaraclère, ces deux hommes avaient changé ri'ciproquenjcnl de posilicn. Le juge étail en quelque sorte réduit à se justllier devant l'accusé.

— Mais, dit le général, si le devoir l'y cM contrain*, ne doutez pas que Levin deKuud...

— J'en doute, noble gouverneur! s'écria SchumacUer; ne douiez pas vous-même qu'il n'eût rejeté, avec toute la généreuse indignalioa de son âme, l'emploi d'épier et n'accroître l's tortures d'un malheureux captif! Allez, je le connais mieux que vous ; en aucun cas il n'eût accepté des fonctions i.\<: bourreau. — Maintenant, seigneur général, je vous écoute. Faites ce que vous appelez votre devoir : que veut de moi votre excellence?

Et le vieux ministre attachait son regard fier sur le gouverneur. Toute la résolution de celui-ci était tombée. Ses premières répugnances s'étaient léveillées, et réveillées invincibles.

— Il a raison, se disait-il en lui-même-, venir tournirnler un malheureux sur de simples soupçons I Qu'on en charge un autre que moi.

L'effet de ces réflexions fut prompt; il s'avança vers Schumacker étonné, lui serra la main, puis sortant précipitamment :

— Comte Schumacker, dit-il, conservez toujours la même estime à Levin de Knud.

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