LE PASSAGER
Vers la fin de mai 1690, le trois-mâts la Licorne partit de La Rochelle pour la Martinique. Le capitaine Daniel commandait ce navire, armé d'une douzaine de pièces do moyenne artillerie, précaution défensive nécessaire: nous étions alors en guerre avec l'Angleterre, et les pirates espagnols venaient souvent croiser au vent des Antilles, malgré les fréquentes poursuites de nos flibustiers.
Parmi les passagers de te iîfonie, très peu nombreux d'ailleurs, on remarquait le révérend père Griffon, de l'ordre des frères prêcheurs. Il retournait à la Martinique desservir la paroisse du Macouba, dont il occupait la cure depuis quelques années, à la grande satisfaction des habitans et dos esclaves de ce quartier.
La vie tout exceptionnelle des colonies, alors presque continuellement en état d'hostilité ouverte contre les Anglais, les Espagnols ou les Caraïbes, mettait les prêtres des Antilles dans une position particulière. Ils devaient nonseulement prêcher, confesser, communier leurs ouailles, mais aussi les aider à se défendre lors des fréquentes descentes de leurs ennemis de toutes nations et de toutes couleurs.
La maison curiale était, comme les autres habitations, également isolée, et exposée à des surprises meurtrières ; plus d'une fois le père Griflon, aidé de ses deux nègres, re-
OEUV. CUOISIKS. — m.
tranché derrière une grosse porte d'acajou crénelée, avait repoussé les assaillans par un feu vif et nourri.
Autrefois professeur de géométrie et de mathématiques, possédant d'assez grande connaissances théoriques en architecture militaire, le père Griffon avait donné d'excellens avis aux gouverneurs successifs de la Martinique sur la construction de quelques ouvrages de défense.
Ce religieux savait en outre à merveille la coupe des pierres et des charpentes ; instruit en agriculture, excellent jardinier, d'un esprit inventif, plein de ressources, d'une rare énergie, d'un courage déterminé, c'était un homme précieux pour la colonie et surtout pour le quartier qu'il habitait, La parole évangélique n'avait peut-être pas dans sa bouche toute l'onction désirable ; sa voix était dure, ses exhortations rudes, mais le sens moral en était excellent, et la charité n'y perdait rien. Il disait la messe assez vite et fort à la flibustière. On le lui pardonnait en songeant que l'office avait souvent été inlerrompu p.ir ime descente d'Anglais hérétiques ou de Caraïbes idolâtres, et qu'alors le père Griffon, sautant de la chaire où il prêchait la paix et la concorde, s'était un des firemiers mis à la tête de son troupeau pour le défendre.
Quant aux blessés et aux prisonniers, une fois l'engagement terminé, le digne pi'êlre améliorait leur position autant qu'il le pouvait, et pansait avec toute sorte de soins les blessures qu'il avait faites.
Nous n'entreprendrons pas de prouver que la conduite du père Griffon fût de tout point canonique, ni de résoudre cette question si souvent controversée : « Dans quelles occasions les clercs peuvent-ils aller à la guerre? » Nous n'invoquerons à ce sujet ni l'autorité de saint Grégoire, ni celle de Léon IV ; nous dirons simplement que ce digne
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prAtre faisait le bien et repoussait le mal de toutes ses forces. D'un caractère loyal et généreux, ouvert et gai, le père Griffon était malicieusement hostile et moqueur envers les femmes. C'était do sa part ilo continuelles plaisanteries do séminaire sur les filles d'Eve, sur ccstcutatrices, sur ces diahoiiques alliées du serpent. Nous dirons, h la louange du père Griffon, qu'il y avait dans ses railli'ries, d'ailleurs sans aucun fiel, un peu de rancune et de dépit ; il plaisantait joyeusement sur un bonli>iir qu'il ri;grettait de ne pouvoir même désirer; car, malgré la iiccnco extrême des habitudes créoles, la pureté des mœurs du père Grillon ne se démentit jamais.
On aurait peut-être pu lui reprocher d'aimer un peu la bonne chère; non qu'il en abusât (il se bornait à jouir des biens que Dieu nous donne), mais il yimait singulièrement à s'entretenir de recettes merveilleuses pour cuire le gibier, assaisonner le poisson, ou conserver dans le sucre les fruits parfumés des tropiques; quelquefois môme l'evpression de sa sensualité devenait contagieuse, lorsqu'il racontait certains repas à la boucanière faits au milieu des forêts ou sur les côtes de l'île. Le père 'GrifTon possédait, entre autres, le secret d'un boucan de tortue dont le récit pittoresque suffisait pour éveiller une faim dévorante chez st^s auditeurs. Malgré son formidable et fréquent appétit, le père GrilTon observait scrupuleusement ses jeiines, qu'une bulle du pape rendait d'ailleurs beaucoup moins rigoureux aux Antilles et au ; Indes qu'en Europe. Il est inutile de dire que le digne prêtre auvart abandonné le repas le plus exquis pour remplir sns devoirs religieux envers un pauvre esclave ; que personne n'était plus que lui pitoyable, aumônier et sagement ménager, regardant le peu qu'il possédait comme le bien des malheureux.
Jamais ses consolations, ses secours ne manquaient à ceux qui souffraient ; une fois sa tiiclie chrétienn;^ accomplie, il travaillait gaiement et vigoureusement à son jardin, arrosait ses plantes, sarclait ses allées, émondait ses arbres, et, le soir venu, il aimait h se reposer de ces salutaires et rustiques labeurs en jouissant, avec une intelligente friandise, des richesses gastronomiques du pays. Ses ouailles ne laissaient jamais vide son cellier ou son garde-manger. Le plus beau fruit, la plus belle pièce de la chasse ou de la pêche lui étaient toujours fidèlement envoyés; il était aimé, il était béni ; on le prenait pour arbitre dans toutes les discussions, et son jugement décidait en dernier ressort de toutes les questions.
L'extérieur du père Grilfon répondait parfuilemcnt à l'idée qu'on pourrait se faire do lui, d'après ce que nous venons de dire de son caractère. C'était un homme do cinquante ans au plus, robuste, actif, quoique un peu replet ; sa longue robe de laine blanche h caniail noir dessinait ses larges épaules; un calotte do feutre couvrait son front chauve. Son visage coloré, son triple menton, ses lèvres épaisses et vermeilles, son nez long et forlement aplati à son extrémité, ses petits yeux vifs et gris, lui donnaient une certaine ressemblance avec Rabelais; mais ce qui caractérisait surtout la physionomie du père Griffon était une rare expression de franchise, de bonté, de hardiesse et d'innocente raillerie.
Au moment où commence ce récit, le frère prêcheur, debout h l'arrière du bûtiment, causait avec le capitaine Daniel. A la facilité avec laquelle il conservait sa perpendiculaire malgré le violent roulis du navire, on voyait que le f)ère GrifTon avait depuis longtemps le /jicd marin. Le capitaine? Daniel était un vieux luup de mer ; une fois au arge, il abandonnait la direction de sun navire à ses seconds ou il son pilote, et s'enivrait régulièrement tous les soirs. Faisiuit très fréquemment le voyage de la Marlinique à La Uochelle, il avait déjà ramené d'Amérique le père Griffon. Aussi ce dernier, liabitué à l'éhriété du digne capitaine, surveillait assez atlentivement la mananivre; car, .sans posséder la science nautique du |)ère Fournier et autres de ses confrères religieux, il avait assez de connaissances théoriques et pr.itiques eu marine. • Plusieurs fois le religieux avait fait la traversée de lu
Martinique à Saint-Domingue et à la côte Ferme, h bord des brdimens flibustiers, qui prélevaient toujours une sorte de dîme sur leurs prises en faveurs des églises des Antilles. La nuit approchait; le père Griffon aspirait avec plaisir l'odeur du souper, que l'on préparait cà l'avant; le domestique du capitaine vint prévenir les passagers que le repas était prêt : deux ou trois d'entre eux, qui avaient résisté au mal de mer entrèrent dans la dunette. Le jière Griffon dit le Beticdicile. On venait à peine de s'asseoir h table, lorsque la porte de la cabine s'ouvrit brusquement, et on entendit ces mots, prononcés avec l'accent gascon le plus renforcé :
— Il y aura bien, je l'espère.JIlustre capitaine, une toute petite place pour le chevalier de ("rouslillac.
Tous les convives firent un mouvement de surprise, et cherchèrent à lire sur la figure du capitaine l'explication d'une si singulière apparition.
Le capitaine restait béant, regardant son nouvel hôte d'un air presque effrayé.
— Ah çà ! qui êtes-vous? je ne vous connais pas. D'où diable sortez-vous donc, monsieur ?— s"écria-t-il enfin.
— Si je sortais de chez le diable, ce bon père... (et le gascon l)aisa la main du père Griffon), ce bon père me renverrait bien vite en me disant : Vade rciro Salanas .'...
— Mais d'où venez-vous, monsieur? — s'écria le capitaine, stupéfait de l'air confiant et souriant de cet hôte inattendu, — on n'arrive pa* ainsi h bord... vous n'êtes pas sur mon rôle d'équipage... vous n'êtes pas tombé du ciel, peutêtre,
— Tout à l'heure c'était de l'enfer, raaiatenaatc'est du ciel que je viens. Mordioux ! je ne prétends pas à une origine si divine ou si infernale, illustre capitaine... Je...
— Il ne s'agit pas de cela ; répondez-moi, — s'écria le capitaine ; — comment êtes-vous ici ?
Le chevalier prit un air majestueux. "^
— Je serais indigne d'appartenir h la noble maison de Crouslillac, une des glus anciennes de la Guyenne, si je mettais la moindre hésitation à satisfaire à la légitime curiosité de l'illustre capitaine.
— Fnfin, c'est bien heureux ! — s'écria ce dernier.
— Ne dites pas que cela est bien heureux, capitaine, dites que cela est Juste. Je tombe à votre bord comme une bombe : vous vous étonnez, rien de plus naturel... vous me demandez comment je suis embartiué, c'est votre droit ; je vous l'explique, c'est mon devoir... Complétementsatisfait de mes explications, vous me tendez la main en me disant : «C'est très bien, chevalier, mettez-vous à table avec nous»; je vous réponds : « Capitaine, ea n'est pas de refus, car je meurs d'inanition ; bénie soit votre offre bienfaisante ! » Ce disant, je me glisse entre ces deux estimables gentilhommes ; je me fais petit, petit, pour ne pas les gêner ; au contraire, car le roulis est si violent que je les cale...
En parlant ainsi, le chevalier avait exécuté ses paroles à la lettre; profitant de l'étonnemenl général, il s'élail placé entre deux convives, et SI! trouva bientôt muni du verre <le l'un, du couvert de l'autre, do l'assiette d'im troisième, un profond ébahissenient rendant ses voisins éliangers aux choses d'ici-bas. Tout ceci fut (ixcuté avec tant de prestesse, <lc dextérité, de confiance, de hardiesse, que les convives de l'illustre capitaine de la Licorne, et l'illustre Ciipitaine lui-même, ne songèrent qu'à jeter un regard de plus en l)lus curieux et étonné sur le chevalier de Croustillac.
Cet aventurier portait fièrement un vieux justaucorps de ratine autrefois verte, mais alors d'un bleu jaunâtre; ses eliausses, éraillée.s, étaient de la môme nuance ; ses bas, jadis écarlales, mais alors d'un rose fané, semblaient, en quelques endroits, brodés de fil blanc; un feutre gris complètement râpé; un vieux baudrier, garni de larges passemens de faux or couleur decuivru rougi, supportait une longue épée sur la(|uello le chevalier s'était appuyé en entrant d'un air de capitau. Monsieur de Croustillac était un homme de haute taille et d'une maigreur excessive ; il paraissait âgé de trente-six à quarante ans. Ses cheveux, sa monstache et ses sourcils étaient d'un noir de jais, sa ligure os-
LE MORNE-AU-DIABLE
seuse, brune et hâlée. Il avait un long nez, de petits yeux fautes d'une vivacité extraordinaire, et la bouche énorme ; sa physionomie révélait à la fois une assurance imperturbable et une vanité outrée.
Monsieur de Croustillac avait en lui une de ces croyances fabuleuses qu'on ne trouve guère que chez les méridionaux. Il s'aveuglait tellement sur son mérite et sur ses grâces naturelles, qu'il ne croyait pasdi> femmes capables de lui résister : la liste de ses bonnes fortunes do tous genres eût été interminable. Si les mensonges les plus foudroyans ne lui cotitaient guère, on no pouvait lui refuser un véritable courage et une certaine noblesse do caractère. Cette valeur naturelle, jointe à son aveugle confiance en lui, le précipitaient quelquefois au milieu des positions les plus inextricables, au milieu desquelles il donnait toujours tête baissée, et dont il ne sortait jamais sans horions ; car, s'il était aventureux et hâbleur comme un Gascon, il était opiniâtre et têtu comme un Breton.
Jusqu'alors sa vie avait été à peu près celle de tous ses confrères en bohème. Cadet d'une pauvre famille de Gascogne, d'une noblesse douteuse, il était venu chercher fortune à Paris; tour à tour bas officier d'une compagnie d'cnfans perdus, prévôt d'académie, baigneur étuviste, maquignon colporteur de nouvelles satiriques et de gazettes de Hollande, il s'était plus d'une fois donné pour protestant, feignant de se convertir à la foi catholique, afin de toucher les cinquante écus que monsieur Pélisson payait à chaque néophyte sur la caisse des conversions. Cette fourberie découverte, le chevalier fut condamné au fouet et à la prison. 11 subit le fouet, échappa à la prison, se déguisa au moyen d'un énorme emplâtre sur l'œil, ceignit une formidable épée dont il battit le pavé, et embrassa la profession d'enjôleur de provinciaux au profit do quelques maisons brelandières, dans lesquelles il conduisait ces innocens agneaux, qui n'en sortaient jamais que tondus à vif. On doit dire, à la louange du chevalier, qu'il restait toujours étranger à ces friponneries, et, comme il le diéait lui-même, s'il tendait l'hameçon, il ne mangeait pas le poisson.
Les édits sur les duels étaient alors très sévères.
Un jour, le chevalier rencontra sur son passage un spadassin très connu, nommé Fontenay Coup-d'Épée. Ce dernier coudoie violemment notre aventurier en lui disant :
— Gare... je suis Fontenay Coup-d'Épée.
— Et moi, Croustillac Coup-de-Canon, — dit le Gascon en mettant sa rapière au vent.
Fontenay fut tué, et Croustillac obligé de fuir pour échapper aux recherches.
Le chevalier avait souvent entendu parler des incroyables fortunes qui se réalisaient aux Iles. Il partit pour La Rochelle, espérant de s'y embarquer pour l'Amérique. Il Voyagea tantôt à pied, tantôt sur des chevaux do retour, tantôt en charrette. Une fois arrivé, Croustillac devait, non-seulement payer son passage à bord d'un bâtiment, rnais encore obtenir de l'intendant de marine la permission de s'embarquer pour les Antilles. Ces deux choses étaient aussi difficiles l'une que l'autre; les migrations des protestans, auxquelles Louis XIV voulait s'opposer, i-endaient la police des ports extrêmement sévère, et le voyage de la Martinique ne col^ltait pas moins de huit à neuf cents livres. Or, de sa vie l'aventurier n'avait possédé la moitié de cette somme.
Arrivant à La Rochelle avec dix écus dans sa pocfie, vêtu d'un sarrau, et portant au bout du fourreau de son épée son justaucorps et ses chausses soigneusement empaquetés, le chevalier alla se loger, en fin compagnon, dans une pauvre taverne ordinairement fréquentée par des matelots. Là, il s'enquit d'un bâtiment en partance, et il apprit que la Licorne devait mettre à la voile sous peu de jours. Deux maîtres de ce bâtiment hantaient la taverne que le chevalier avait choisie comme centre de ses opérations. Il serait trop long do raconter par quels prodiges d'astuce et d'adresse, par quels impudens et fabuleux mensonges, par
quelles folles promesses Croustillac parvint à intéresser à son sort le maître tonnelier, chargé de l'arrimage des ton. neaux d'eau douce dans la cale; qu'il suffise de savoir que cet homme consentit à cacher Croustillac dans un tonneau vide, et à l'amener ainsi à bord de la Licorne.
Selon l'usage, les délégués de l'intendant et les greffiers de l'amirauté visitèrent scrupuleusement le navire au moment de son départ, pour s'assurer que personne ne s'y était embgSquéen fraude. Le chevalier se tint coi au fond de sa borique, rangée parmi les futailles de la cale, et il échai^a^ ainsi aux recherches minutieuses des gens du roiMan cœur bondit d'aise lorsqu'il sentit le navire se même en marche; il attendit quelques heures avant que d'oser se montrer, sachant bien qu'une fois en haute mer le capitaine de la Licorne ne reviendrait pas au port pour y ramener un passager de contrebande.
Il avait été convenu, entre le maître tonnelier et le chevalier, que ce dernier n'expliquerait jamais par quel moyen il était parvenu à s'introduire à bord. Un homme moins impudent que notre aventurier se serait timidement tenu à l'écart parnii les matelots, attendant avec assez d'inquiétude le moment où le capitaine Daniel découvrirait cet embarquement frauduleux. Croustillac, au contraire, alla hardiment au but ; préférant la table du capitaine à la gamelle des marins, il ne mit pas un moment en doute qu'il dôt s'asseoir à cette table, sinon de droit, du moins de fait. On le voit, son audace l'avidt servi. Tel était l'hôte improvisé sur lequel les convives de la Licorne jetaient des regards curieux.
tX BABBE-BLEUE.
— Allez-vous enfin, monsieur, m'expliquer comment vous vous trouvez ici ? — s'écria le capitaine de la Licorne, trop impatient de savoir le secret du Gascon pour le faire sortir de table.
Le chevalier de Croustillac se versa un grand verre dé vin, se leva, et dit à haute voix :
— Je proposerai d'abord à l'illustre compagnie de porter une santé qui nous est chère à tous, celle de notre glorieux monarque, celle de Louis le Grand, le plus adorable des princes.
Dans ces temps de despotisme inquiet, il eût été impolitique, dangereux même pour le capitaine, d'accueillir froidement la proposition du chevalier. Maître Daniel, et à son exemple les passagers, répondirent donc à son appel. Tous répétèrent en chœur :
— A la santé du roi I à la santé de Louis le Grand !
Un seul convive resta silencieux. C'était le voisin du chevalier. Croustillac le regarda en fronçant le sourcil.
— Mordiouxl monsieur, n'êles-vous donc pas des nôtres ? — lui dit-il ; — soriez-vous l'ennemi de uotro monarque bien-aimé ?
— Point du tout, point du tout, riionsléur; j'aime et je vénère ce grand monarque. Mais comment boirais-je? vous avez pris mon verre, — répondit timidement le passager.
— Comment ! mordioux ! c'est pour un si frivole motif que vous vous exposez à passer pour un mauvais Français ? — s'écria le chevalier en haussant les épaules. — Est-ce que nous manquons de verres ici? Laquais!... là-r q.uaisl... allons donc! un verre à monsieurl Mon clîêr ami... à la bonne heure 1 maintenant debout, et redisons tous : A la santé du l'oi I... de notre grand roi I
Le toast porté, on se rassit. Le chevalier profita de ce mouvement pour faire donner une assiette et tin couvert à son voisin. Puis, découvrant un potage placé devant lui, il dit eflrontément au père Grifl'on :
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— Mon n-vércnd, vous oirrirai-jc de ce jwtage aux pigeonneaux?
— Mais, corbleu ! monsieur, — s'écria le capitaine, outré des libertés du chevalier, — vous vous mettez Lieu à votre aise.
Celui-ci interrompit maître Daniel et lui dit d'un air grave :
— Capitaine, je sais rendre à chacun ce qui toi est dû : le clergé est le premier ordre de l'Etal; je nro conduis donc en chrétien en servant d'abord le révérend pt»3 que voici; je ferai plus, je saisirai cette occasion do radre hommage, dans sa respcilable et sainte personne, auj^rtus évangéiiquesqui distinguent et distingueront toujours iK'Ire Eglise.
En disant ces mots, le chevalier servit le père Grifl'on. De ce moment il devenait assez difficile au capitaine d'expulser l'aventuridr de sa table ; il n'avait pu refusiT le toast du chevalier, ni l'empi^cher de faire les l'honneurs des mets qui se trouvaient à sa portée. Pourtant il continua son interrogatoire.
— Allons, monsieur! vous êtes bon gentilhomme, soit I vous êtes bon chrétien, vous aimez le roi comme nous l'aimons tous, cela est très bien. Maintenant, dites-moi comment diable il se fait que vous soyez ici à manger mon souper?
— Mon père ! — s'écria le chevalier, — je vous prends à témoin, ainsi que l'honorable compagnie...
— A témoin de quoi, mon fllsî — dit le père Griffon.
— A témoin de ce que vient de dire le capitaine.
— Comment! qu'ai-je dit ? — s'écrin maître Daniel.
— Capitaine! vous avez dit, vous avez reconnu, proclamé h la face de la société que j'étais bon gentilhomme!...
— Je l'ai dit, sans doute, mais...
— Que j'étais bon chrétien I
— Oui, mais...
— Que j'aimais le roi !
— Oui, parce que...
— Eh bien! — reprit le chevalier, — j'en prends de nouveau à témoin l'illuslre compagnie... quand on est bon chrétien, quant on est bon gentilliomme, quand on aime bien son roi, que peut-on vous demander de plus? Mon révérend, vous servirai-je de ce hochepot ?
— J'en accepterai, mon fils, car mon mal de mer, à moi, c'est l'appétit; une fois embarqué, ma faim redouble.
— Je suis ravi, mon père, de cette conformité d'organisation, car je ne me sens pas d'autre indisposition qu'une faim dévorante...
— Eh bien ! mon fils, puisque notre bon capitaine vous met à niiSme de satisfaire cette faim, je vous dirai, pour me servir de vos propres paroles, que c'est juslement parce que vous êtes bon genlilhomme, bon chrétien et affectionne à notre bien-aimé souverain, que vous devez aller au-devant de la question que vous fait maître Daniel au sujet de votre séjour extraordinaire à bord de son bâtiment.
— Malheureusement, voilà qui m'est impossible, mon père.
— Comment I impossible ? —s'écria lo capitaine courroucé.
Le chevalier prit un air do componction solennelle, et répondit en montrant le père Griffon :
— Le révérend père peut seul entendre ma confession et mes aveux : ce secret n'est pas seulement le mien ; ce secret est grave, bien grave, — ajouta-t-il en levant les youx au ciel avec contrition.
— El moi 1... je pourrais vous forcer à parler, — s'écria le capitaine, — quand je devrais vous laire attacher un boulet à chaque pied et vous mettre à cheval sur une barre de cabestan jusqu'à ce que vous disiez la vérité.
— Capitaine, — reprit lo chevalier avec un calme imperturbable, — jo n'ai Jamais souffei-t une menace, un
clin d'œil... une moue... un signe... un zeste... un rien qui me parût insultant... mais vous êtes roi à votre bord, par cela même que je suis dans votre royaume, et je me reconnais pour votre sujet... vqus m'avez admis à votre table (jo continuerai à être toujours digne de cette faveur); pourtant, ce n'est pas une raison pour m'infliger arbitrairement les plus mauvais trailemens ; néanmoins, je saurai m'y résigner, les supporter, à moins (jue ce bon père, l'appui du faible contre le fort, ne daigne intercéder auprès (le vous en ma laveur, — répondit humblement lo chevalier.
La position du capitaine devenait embarrassante, car le père Griffon ne put s'empêcher de dire quelques mots en faveur de l'aventurier qui se mettait si brusquement sous sa protection, et qui promettait de révéler sous le sceau do lu confession le s(Tret de sou séjour à bord de la Licorne. La colère du capitaine se calma un peu ; le chevalier, d'abord flalteur, insinuant, devint jovial, plaisant, bouffon : il lit, pour amuser les convives, toutes sortes de tours d'adresse; il mit des couteaux en équilibre sur le bout do son nez, il construisit des pyramides de verres et de bouteilles avec une habileté surprenante, il chanta de nouveaux noëls, il imita le cri de diflerens animaux. Enfin, Croustillac sut tellement divertir le capitaine de la Licorne, assez peu difficile d'ailleurs sur le choix de ses amusemens, qu'à la fin du souper il dit au Gascon en lui frappant sur l'épaule :
— Allons! chevalier, après tout, vous voici à mon bord; il n'y a pas moyen de faire que vous n'y soyez pas ; vous êtes un gai compagnon, il y aura toujours pour vous un couvert à ma table, et on trouvera bien à vous accrocher un hamac dans queUiue coin du faux-pont.
Le chevalier se confondit en remercîmens et en protestations de reconnaissance, se rendit au gîte qu'on lui avait assigné, et s'endormit bientôt d'un profond sommeil, parfaitement rassuré sur sa condition pendant la traversée, quoiqu'un peu humilié d'avoir été obligé de souffrir les menaces du capitaine et d'être descendu jusqu'aux complaisances pour s'assurer de la bienveillance de maître Daniel, qu'il traita mentalement de bête brute et d'ours marin.
Le chevalier voyait dans les colonies un véritable Eldorado. Il avait tellement entendu vanter la magnifique hospitalité des colons, trop heureux, disait-on, de retenir des mois entiers les Européens qui venaient les voir, qu'il avait fait ce raisonnement statistique fort simple :
M II y a environ cinquante ou soixante riches habitations à la Martinique et à la Guadeloupe ; leurs propriétaires, qui s'ennuient comme des morts, sont ravis de pouvoir garder auprès d'eux des gens d'esprit, de joyeuse humeur et de ressources ; je suis essentiellement de ces" genslà ; je n'aurai donc qu'à paraître pour être choyé, fêlé, adoré; en admettant que j'accorde six mois à chaque habitation l'une dans l'autre, elles sont au nombre de soixante environ, cela me fait donc une moyenne de vingt-cinq à trente ans de joyeuse et excellente vie parfaitement assurée, et encore je ne parle que de la chance la moins favorable. Jo suis dans la pleine maturité de mes agrémens ; jo suis aimable, je suis spirituel, j'ai toutes sortes de talens de société ; comment croire que les opulentes héritières des colonies seront assez aveugles, assez stupides pourj ne pas profiter de mon occasion, et s'assurer ainsi du plus j charmant mari que jeune fille ou veuve agaçante ait jamais rêvé dans ses nuits d'insomnie? »
Telles étaient les espérances du chevalier ; on verra si | elles furent déçues
Le lendemain matin, Croustillac tint sa promesse et se i confessa au père Griffon. Quoique assez véridiques, ses aveux n'apprirent rien de bien nouveau au révérend surj la position de son pénitent, qu'il avait à peu près devinée. Tel fut à peu près le résumé de la confession du chevalier : il avait dissipé son patrimoine et tué un homme en duel ; poursuivi par les lois, se trouvant sans ressource, il avait 1
LE j\IORNE-AU-DIÂDLE.
pris le parti désespéré d'aller chercher forlune aux Iles ; ne possédant pas de quoi payer son passage, il avait eu recours à la compassion du tonnelier qui l'avait introduit et caché à bord dans une barrique vide.
Cette apparente sincérité rendit le père GrifTon assez favorable à l'aventurier ; mais il ne lui dissimula pas que l'espoir de trouver la fortune aux colonies était un leurre; il fallait y arriver avec des capitaux assez considérables pour y former le plus mince établissement; le climat était meurtrier, les habilans se défiaient généralement des étrangers, et les traditions de généreuse hospitalité laissées par les premiers colons étaient complètement oubliées, autant par i'égoïsme des habitans que par la gêne où ils se trouvaient par suite de la guerre avec l'Angleterre, qui portait une grave atteinte à leurs intérêts. En un mol, le père Grillon conseillait au chevalier d'accepter l'ofTie du capitaine, qui lui avait proposé de le ramener à La Rochelle après avoir touché à la Martinique.
Selon le religieux, Croustillac devait trouver en France mille ressources qu'il ne pouvait espérer de rencontrer dans ce pays à demi barbare, la condition des Européens étant telle aux colonies que jamais, par égard pour leur dignité de blancs, ils n'occupaient d'emplois trop subalternes. Le père Griffon ignorait que son pénitent avait tellement exploité les ressources de la France, qu'il s'était vu forcé de s'expatrier. Dans certaines circonstances, personne n'était d'ailleurs plus facile à abuser que le bon re- Jigieux ; sa pitié pour le malheur nuisait à sa pénétration habituelle.
La vie passée du chevalier de Croustillac ne lui paraissait pas d'une blancheur immaculée; mais cet homme était si insouciant de sa détresse, si indilïérent de l'avenir qui le menaçait, que le père Griffon finit par prendre à cet aventurier plus d'intcrêt peul-èlre qu'il n'en méritait, et qu'il lui proposa de l'héberger dans sa maison curiale de Macouba, tant que la Licorne resterait à la Martinique, offre que Croustillac se garda bien de refuser.
Le temps se passait : maître Daniel ne cessait d'admirer les talens prodigieux du chevalier, chez lequel il découvrait chaque jour de nouveaux trésors de prestidigitation.
Croustillac avait fini par mettre dans sa bouche des bouts de bougie allumée, et par avaler des fourchettes. Ce dernier trait avait porté l'engouement du capitaine jusqu'à l'enthousiasme ; il avait formellement offert au Gascon une place à vie à son bord, pourvu qu'il lui promît de charmer toujours aussi agréablement les loisirs de la navigation de la Licorne. Nous dirons enfin, pour expliquer les .succès de Croustillac, qu'à la mer les heures semblent bien longues, que les moindres dislraclions sont précieuses, et que l'on est alors bien aise d'avoir toujours à ses ordres une espèce de bouffon d'une bonne humeur imperturbable.
Quand au chevalier, il cachait sous ce masque riant et insoucieux une triste préoccupation ; le terme de la traversée s'approchait ; le langage du père Griffon avait été trop sensé, trop sincère, trop juste, pour ne pas vivement impressionner notre aventurier , qui avait compté mener joyeuse vie aux dépens des colons. La froideur que lui témoignèrent plusieurs habitans qui, se trouvant au nombre des passagers, retournaient à la Martinique, acheva de ruiner ses espérances. Malgré les talens qu'il développait et dont ils s'amusaient, nul de ces colons ne fit la plus légère avance au chevalier, quoiqu'il répétât sans cesse qu'il serait ravi de faire dans l'intérieur do l'île une longue exploration.
Le terme du voyage arrivait, les dernières illusions de Croustillac étaient détruites ; il se voyait réduit à la déplorable alternative de naviguer à tout jamais avec le capitaine Daniel, ou de revenir en France affronter les rigueurs des gens du roi. Le hasard vint tout à coup offrir à l'esprit du chevalier le plus éblouissant mirage, et éveiller en lui les plus folles espérances. La Licorne n'était plus qu'à deux cents lieues environ de la Martinique, lorsqu'elle rencontra un bâtiment de commerce français venant de
cette île et faisant voile pour la France. Ce bâtiment mit en panne et envoya un canot à bord de la Licorne pour avoir des nouvelles d'Europe ; aux colonies, tout allait assez bien depuis quelques semaines ; on n'avait pas vu un seul bâtiment de guerre anglais. Quelques autres communications échangées, les deux navires se séparèrent,
— Pour un bâtiment d'une telle valeur (les passagers avaient évalué son chargement à 400,000 francs environ), il n'est guère bien armé, — dit le chevalier, — ce sérail une bonne capture pour les Anglais.
— Ah ! bah 1 — reprit un passager d'un air d'envie, — la Barbe-Bleue peut bien perdre ce bâtiment-là.
— Pardieu 1 oui; il lui resterait assez d'argent pour en acheter et en armer d'autres.
— Une vingtaine même si elle le voulait, — dit le capitaine Daniel.
— Oh ! vingt.... c'est beaucoup, — reprit un passager.
— Ma foil sans compter sa magnifique plantation da l'Ansp-aux-Sables, et sa mystérieuse maison du Morne-au- Diable, — reprit un autre, — ne dit-on pas qu'elle a pour cin<i ou six millions d'or et de pierreries... enfouis dcins quelque cachette.
— Ah ! voilà... enfouis on ne sait oîj, — reprit le capitaine Daniel, — mais pour sûr elle les a, car moi je liens du vieux père l'Ouvre-l'OEil, qui avait été une fois voir le premier mari de la Barbe-Bleue, au Morne-au-Diable, lequel mari était, disait-on, jeune et beau comme un ange, je tiens de l'Ouvre-l'Œil que la Barbe-Bleue, ce jour-là, s'amusait à mesurer dans un coui (I) des diamans, des perles fines et des émeraudes ; or, toutes ces richesses sont encore en sa possession, sans compter qu'on dit que son troisième et dernier mari était puissamment riche, et que toute sa fortune était en poudre d'or.
— Les uns la disent si avare qu'elle ne dépense pas pour elle et les siens 10,000 francs par année, — reprit un passager.
— Quant à cela, ça n'est pas sûr, — reprit maître Daniel, — personne ne peut savoir comment elle vit, puisqu'elle est étrangère à la colonie, et qu'il n'y a pas quatre personnes qui aient mis le pied au 51orno-au-Diable.
— Certes, et l'on fait bien : ce n'est pas moi qui aurais la curiosité d'y aller, — dit un autre; — le Morne-au- Diable ne jouit pas pour cela d'une assez bonne renommée... On dit qu'il s'y passe des choses... des choses...
— Ce qui est certain, c'est que le tonnerre y est tombé trois fois.
— Cela ne m'étonnerait pas; l'on entend, dit-on, des bruits étranges autour de celte habitation.
— On dit qu'elle est bâtie en manière de forteresse inaccessible au milieu des rochers de la Cabesterre.
— Cela se conçoit, si la Barbe-Bleue a tant de trésors à garder.
Croustillac écoutait cette conversation avec une excessive curiosité. Ces trésors, ces diamans miroitaient singulièrement à son imagination.
— Mais de qui parlez-vous donc ainsi, mes gentilshommes'? — demanda-t-il enfin.
— Nous parlons de la Barbe-Bleue I
— Qu'est-ce que la Barbe-Bleue?
— La Barbe-Bleue? Eh bien ! c'est la Barbe-Bleue...
— Mais, enfin, est-ce un homme ou une femme? — dit le chevalier.
— La Barbe-Bleue?
— Ouil oui! — dit impatiemment Croustillac.
— Eh I mon Dieu I c'est une femme !
— Comment 1 une femme? Et pourquoi l'appelle-t-oa la Barbe-Bleue?
— Pouri|uoi? Parce qu'elle se débarrasse de ses maris, comme l'homme à la barbe bleue du nouveau conte se débarrassait de ses femmes.
(1) Espèce de calebasse assez profonde.
ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE
— Et elle est vcuvo !... c'est une veuve !... ce serait une veuve I comment !... — s'écria le chevalier avec un battement de cœur inexprimable : — une veuve ! — répéta-t-il en joignant les mains,— une veuve! riche à éblouir 1 à donner le vertige par le seul calcul de ses richesses... une veuve III
— Une veuve, si veuve qu'elle l'est pour la troisième fois depuis trois ans, — dit le capitaine.
— Et elle est aussi riche qu'on le dit?
— Mais, oui! c'est connu, tout le monde le sait, — difle capitaine.
— Riche à millions ! ! riche îi armer dos kltimens de 400,000 livres!,., riche à avoir des sacs de diamans et d'cmeraudes et de perles fines!...— s'écria le Gascon, dont les yeux ctincelaient, dont les narines so gonflaient, dont les mains se crispaient.
— Mais on vous répète qu'elle est riche à acheter la Martinique et la Guadeloupe, si cela lui faisait plaisir, — reprit le capitaine.
— Et vieille?... très vieille?... — demanda le chevalier avec inquiétude.
Son inlertoculeur regarda les autres passagers d'un air interrogatif, et dit :
— Quel âge peut bien avoir la Barbe-Bleue?
— Jla foi! je n'en sais rien, — dit l'un.
— Tout ce que je sais, — reprit un autre,— c'est que, lorsque je suis arrivé dans la colonie, il y a deux ans, elle en était déjà à son second mari, et qu'elle entamait le troisième.... qui ne lui a pas seulement duré un an.
— Pour ce qui est du troisième mari , on no dit pas qu'il soit mort, mais il a disparu, — reprit un autre.
— Il est si bien mort, au contraire, qu'on dit avoir vu la Barbe-Bleue en grand deuil de veuve, — dit un passager.
— Sans doute, sans doute, — ajouta un troisième interlocuteur ; — la preuve qu'il est mort, c'est que le desservant de la paroisse de Macouba, en l'absence du révérend père GrilTon? a dit une messe des morts pour lui.
— Au reste, il ne serait pas étonnant qu'il eût été assassiné,— dit un autre.
— Assassiné... par sa femme, sans doute, — reprit-on avec une unanimité qui prouvait peu en faveur de la Barbe-Dleue.
— Non pas par sa femme I
— Ah ! ah ! voilà du nouveau.
— Pas par sa femme? et par (]ui donc alors?
— Par des ennemis qu'il avait à la Barbade.
— Par des colons anglais ?
— Oui, par des Anglais, puisqu'il était, dit-on. Anglais lui-mC'me...
— Toujours est-il , mon gentilhomme , que le troisième mari est mort?... et bien mort?... — demanda le chevalier avec anxiété.
— Oh ! pour mort.... oui, oui, — répéta-t-on eu chœur. Crousiillac respira ; un moment comprimées, ses espérances reprirent leur vol audacieux.
— Mais l'âge de la Barba-Bleue , le sait-on ? — reprit-
" — Pour son 9ge, je puis vous satisfaire : elle doit avoir environ... de vingt... oui, c'est à peu près cela, de vingt... à soixante ans, — dit le capitaine Daniel.
— Mais vous ne l'avez donc pas vue? — dit le chevalier impalienté de celte plaisanterie.
— Vue I ! moi ?i't pourquoi diable voulez-vous que j'aie vu la Barbe-Bleue?- demanda lo capitaine. — Est-ce que vous êtes fou ?
— ( .onimcnt ?
— Entendez-vous... mes compères..., — dit le capitaine à ses passagers ; — il me demande si j'ai vu la Barbe- Bleue?
Les passagers haussèrent les épaules.
— Mais, — reprit Crous'.illac, — qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à ma question?
— Ce qu'il y a d'étonnant? — dit maître Daniel.
— Oui.
— Tenez... vous venez do Paris, vous, n'est-ce pas? et c'est bien moins grand que la Martinique.
— Sans doute !
— Eh bien ! avez-vous vu le bourreau à Paris?
— Le bourreau ? non... mais quel rapport ?...
— Eh bien ! une fois pour toutes, sachez qu'on est aussi peu curieux de voir la Barbe-Bleuo qu'on est curieux de voir le bourreau... mon gentilhomme. D'abord, parce que la maison qu'elle habile est située au milieu des solitudes (lu Mornc-au-Diable, où l'on ne se soucie pas de s'aventurer... puis, parce qu'une assassine n'est pas d'une agréable société, et puis parce que la Barbe-Bleuo a de trop mauvaises connaissances.
— De mauvaises connaissances t — fit lo chevalier.
— Oui, des amis... des amis de cœur... pour ne pas dire plus, qu'il ne fart pas bon rencontrer le soir sur la grève, la nuit dans les bois, ou au coucher du soleil sous le vent de l'île, — dit lo capitaine.
— L'Ouragan... le capitaine flibustier, d'abord.... — dit un des passagers d'un air d'effroi.
— Puis Avrache-l'Ame... lo boucanier de Marie-Galande, — dit un autre.
— Puis Youmaaië... le Caraibe anthropophage de l'anse aux Caïmans, — reprit un troisième.
— Comment! — s'écria le ch'^valior, — est-ce que la Bnrbe-BIcue serait à la fois en coquetterie réglée avec un flibustier, un boucanier et un cannibale... Peste!... Quelle matrone !
— Comme vous dites , mon gentilhomme... elle passe pour une matrone, une buonaroia, comme disent les Espagnols.