CV. OBCHOISIES
— Moi ?
— Oui, vous I
— Parce que je ne me soucie pas de mourir de rire ou d'être changé en lampe ardente.
— Et croyez-vous que je m'en soucie, moi 1
— Vous ?
— Oui. Pourquoi plus que vous aimerais-je à voir signer l'Homme rouge à mon contrat? comme dit cette femme bizarre.
— Alors ne l'épousez pas, vous en êtes le maître ; ça vous regarde.
— Certainement cela me regarde, et je l'épouserai si je veux, mordioux ! — s'écria le chevalier, qui commençait à craindre que sa raison s'égarât au milieu de ce chaos de pensées étranges.
— Voyons, frère, calmez-vous, — dit le boucanier, — ne vous fâchez pas, vous auriez tort. Est-ce que je n'ai pas tenu ma parole? Je vous amène au Morne-au-Diable, la plus jolie femme du monde vous oflVe sa main, sou cœur et ses trésors : que voulez-vous de plus?
— Je veux comprendre tout ce qui se passe ici, je veux comprendre tout ce qui m'arrive depuis deux jours, tout ce que j'ai vu et entendu ce soir! — s'écria Croustillac exaspéré, — je veux savoir si je veille ou si je rêve 1
— Vous n'êtes pas dégoillté, frère ; peut-être cette nuit ferez-vous un songe qui vous éclairera. Ah ràl il est tard, la chasse a été rude, suivez- moi.
En disant ces mots, le boucanier prit une bougie et fit signe au chevalier de le suivre. Ils traversèrent plusieurs pièces somptueusement meublées, et une petite galerie au bout de laquelle ils trouvèrent une chambre très élégante dont les croisées s'ouvraient sur le délicieux jardiu dont nous avons parlé.
— Vous avez été soldat ou chasseur, frère, — dit le boucanier, vous saurez donc, je l'espère, vous passer de serviteurs; ancun homme, si ce n'est moi, ou l'Ouragan, ou le Caraïbe, ne passe la première porte de cette demeure: notrebelle hôtesse a fait une exception en votre faveur, mais cette exception doit être la seule. Sur ce, frère, que Dieu ou le diable vous ait en bonne garde !
Le boucanier sortit en enfermant Croustillac à double tour. Le chevalier, assez contrarié, ouvrit une fenêtre qui donnait sur le petit parc; elle était garnie d'un treillis de mailles d'acier qu'il était impossible de briser, mais qui ne cachait en rien la vue du délicieux jardin que la lune éclairait alors d'une douce clarté. Croustillac, assez peu rassuré, interrogea les boiseries et le plancher de sa chambre pour s'assurer qu'ils ne cachaient pas de piège ; il regarda sous son lit, sonda le plafond avec la pointe de son épée; il ne trouva rien de suspect. Néanmoins, pour plus de prudence et de sûreté, le chevalier résolut de se coucher tout habillé, après avoir placé sa fidèle rapière dans la ruelle et à sa portée. Malgré sa résolution de veiller, les fatigues et les émotions de la journée plongèrent bientôt l'aventurier dans un profond sommeil
Angèle, assise dans un salon dont nous avons parlé, disait au boucanier:
— Malheureusement, cet homme est moins sot et moins crédule que nous le pensions... Pourvu qu'il ne soit pas dangereux [
— Non, non, rassure-toi, — dit le boucanier. — Il a voulu faire l'esprit fort... mais nos deux histoires l'ont frappé; il se souviendra longtemps de cette soirée... et qui mieux est, il en parlera; crois-moi, toutes les exagérations qu'il racontera rajeuniront les récils mystérieux que l'on fait sur le Morne-au-Uiable.
— Ah 1 — s'écria la veuve encore effrayée à ce souvenir, lorsque cet aventurier a dit que tout ceci était une comédie, et qu'il pénétrerait bien ces apparences... malgré moi j'ai été épouvantée...
— Il n'y a rien à craindre, vous dis-je, madame Barbe- Bleue, — reprit gaiement le boucanier en se mettant aux genoux d'Angèle et la regardant avec tendresse. — Votre diabolique réputation est trop bien établie pour qu'elle
OEUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE
souffre la moindre atteinte ; mais avouez que j'ai eu de l'imaginalion, et que ma poudre grise et ma liqueur verte ont fait merveille..,
— Et mon Homme rouge qui signe à mon contrat, — dit Angèle en éclatant de rire, — pour quoi comptes-tu cela?
— A la bonne heure... voilà comme je t'aime, rieuse et folle, — dit le boucanier. — Lorsque je te vois triste et rêyeuse, je crains toujours que colle retraite w te pèse...
— Voulez-vous bien vous taire, monsieur Rarhe-l'Ame! Est-ce que j'ai l'air de m'ennuycr auprès de vous? Seriezrous jaloux de vos rivaux ? Demandez-leur si je les aime mieux que vous!... Ne m'avez-vous pas procuré le divertissement et le régal de ce Gascon, h qui j'ai dû le plus délicieux accès de gaieté?j'en étais inconvenante. Enfin, excepté mes soties appréhensions, cette soirée n'eûl-elle pas été charmante... no l'est-eiie pas, puisque vous êtes là, vos yeux sous mes yeux, monsieur mon amant ?... Ah ! mais j'y pense, il fait un clair de lune superbe... Allons faire une bonne promenade au dehors...
— Dehors de la maison ?
— Oui... nous irons sur le grand pic, tu sais... d'où l'on découvre au loin la mer ?... Par celte belle nuit, ce sera magnifique,
— Allons, enfant capricieux, prenez votre mante, — dit le boucanier en se levant.
— Allons, monsieur Barbe-Noire, prenez votre sombrero espagnol, et [iréparez-vous à me porter dans vos bras hors de tous les mauvais pas, car je suis paresseuse.
— Allons, madame Barbe-Bleue... mais vous ne voulez donc pas que nous allions visiter noire hole?
— Je suis sûre que le pauvre diable fiiit quelque horririble rêve... Ah rà ! demain nous lui donnons un guide et nous le renvoyons ?
— Non, gardons-le encore un jour; je te dirai ce qu'en pense le père Grilfon -. les distraclions sont rares, il t'amusera...
— Dieu ! la belle nuit, —dit Angèle, qui était allée soulever un des rideaux de la fenêtre, — Je me fais une joie de noire promenade.
Après s'être fait ouvrir les portes extérieures du Morneau-Diable, le boucanier et la veuve sortirent de l'habitation •
Contre son attente, Crouslillac passa une nuit excellente. Lorsqu'il s'éveilla, lelendemain matin, le soleil était déjà dans toute sa force; on avait eu la précaution do baisser les stores extérieurs qui garnissaient les fenêtres de s:i chambre, pour adoucir l'éclat du jour. Le chevalier s'était couché tout habillé, il descendit de son lit et alla vers la croisée, dont il souleva un peu le store.
Quel fut son élonnement I A l'cxtrcmllé d'une longue allée bordée de tamariniers qui formaient une voûte presque impénétrable au jour, il vit la Barbe-Bleue se promenant, nonchalamment appuyée au bras d'un Caraïbe d'une haute et vigoureuse stature. Ce Caraïbe était complètement roucoué, selon l'usage, c'est-à-dire peint d'une sorte de composition luisante d'un rouge brun; ses cheveux, lisses et noirs, séparés au milieu de son front, lomfiaient le long de ses joues; sa barbe semblait soigneusement épilée; ses traits parfaitement réguliers at-aient ce caractère de Ciilme sévère particulier aux sauvages; à son col brillaient de larges croissans de carracolis (sorte de métal dont les Indiens avaient, disait-on, seuls le secrel, et qui se composait d'or, de cuivre et d'argent). Ces lijoux, d'un vermeil éclatant, étaient curieusement travaillés et incrustés de pierres vertes, minéral précieux, couleur do malachite, et auquel les Indiens attribuaii-nt toutes sortes de vertus merveilleuses.
Le Caraïbe se drapait dans une vaste pagne de coton blanc bordée dune frange bleue; les plis larges, simples, majestueux de celle espèce de manteau auraient piu servir de modèle à un statuaire. A l'exceplion du cou , du bras droit nu juwju'à l'épaule, et do la jambe gauche, celte pagne de roion enveloppait compléiemcnt le Caraïtie ; autour
des poignets, il avait aussi des bracelets de carracolis incrustés de pierres vertes ; sa jambe était à demi cachée par une sorte de brodequin à sandales fait de bandes d'étoffes de coton de couleurs vives et tranchantes , d'un effet très pittoresque.
Angèle et Youmaalë, car c'était lui , marchaient lentement et s'avançaient directement en face de la fenêtre à l'abri do laquelle le Gascon les épiait. Une ceinture rose si-rrail autour de la fine taille de la veuve un long peignoir de moussehne blanche ; ses cheveux blonds bouclaient autour de son jeune et frais visage, que l'aventurier n'avait pas encore vu au jour. Aussi ne se lassait-il pas d'admirer ce teint pur et blanc , ces joues d'un rose si transparent , ces yeux d'un bleu si limpide. La veille, Angèle avait apparu à Crouslillac dans l'éclat de la plus brillante parure; mais bientôt disirait par les bizarres confidences de la Barbe-Bleue et du boucanier, l'admiration du chevalier s'était trouvée mêlée de dépit , d'impatience et de crainte, et il avait été beaucoup plus ébloui que touché de la beauté d'Angèle; mais lors(]u'il la vit le matin si naïvernent jolie, il ressentit une impression profonde, il fut ému, il oublia le Morne-au-Diable et l'anlliropophage, [lour ne songer qu'à la ravissante créature qu'il avait devant les yeux.
L'amour... oui , un véritable amour envahit brusquement le co^'ur de l'aventurier... jusqu'alors fort peu amoureux. Si rapide, si instantané que paraisse le développeraent de cette brusque passion, elle n'était pas moins sincère. Sans doute, la veille, Crouslillac avait été sous le coup d'agitations trop vives, d'élonnemens trop soudains, de préoccupations trop étranges, pour apprécier sainement la Barbe-Bleue ; calmé par le repos et par le sommeil, le passé lui semblait un songe, il croyait voir Angèle pour la première fois. En admirant celte taille qui se dessinait si souple et si parfaite sous un peignoir de mousseline blanche, il oubliait la robe de tabis constellée de pierreries, dont il avait été si épris la veille; il cherchait en vain sur la physionomie ingénue et charmante qu'il avait sous les yeux les sourires diabolitiues de la femme singulière qui faisait dé si funèbres plaisanteries... sur ses trois défunts maris... Enfin le pauvre Crouslillac aimait... Peutêtre élail-co lui et non la Barbe-Bleue qui avait changé... mais avec l'amour vinrent toutes sortes de jalousies cruelles.
En voyant Angèle et Voumaalë se promener familièrement, l'aventurier ressentit des angoisses, des inquiétudes nouvelles, jointes à une curiosité poignante. HélasI pour lui, quel spectacle! Tantôt Angèle abandonnait le bras du Caraïbe pour courir avec une ardeur et une joie enfantines après de beaux insectes aux élytres d'or et d'azur, ou pour cueillir quelque belle fleur parfumée; puis elle revenait bientôt auprès d'VoumaaIë, qui, toujours calme, presque solennel, semblait avoir pour la jeune femme une tendresse grave et protectrice. Quel<iuefois le Caraïbe donnait à la veuve sa main à baiser. Angèle, heureuse et lièrc de cette faveur, portail cette main à ses lèvres d'un air à la fois respoclueux et passionné... on eût dit uno femme caraïbe habituée à vivre en esclave soumise et dévouée devant son maître. Youmaalë, tenait une fleur magnifique que la veuve lui avait doimée. Il laissa tomber cette fleur. Angèle se baissa précipitamment, la ramassa et la lui rendit , sans que le sauvage fît un geste pour la jirévenir ou pour la remercier de son attention.
— Stupide et grossier animal ! — s'écria Crouslillac indii,'né. — Ne dirait-on pas un sultan 1 Comment cette créature adorable peut-elle se résoudre à baiser la main de ce cannibale , (]ui n'a pu faire d'autre éloge du vertueux père Simon qu'en disant qu'il en avaitmangé. Hier, unboucanier, aujourd'hui un anthropophage, demain sans doute un llibustier. Mais c'est donc une Messaline que cette femme ! — ajouta Crouslillac , à la fois désespéré et effrayé de sentir se développer rapidement en lui les germes d'une passion réelle.
La veuve et le Caraïbe s'étant de plus en plus rappro-
LE MORNE-ÂU-DIABLE
chés de la fenêlre d'où le chevalier les épiait, il entendit leur entretien. Youmaalë pariais français avec le léger accent guttural naturel à sa race ; ses paroles étaient rares et brèves. Croustillac saisit ces mots d'une conversation coramencée.
— Youmaalë , — disait la petite veuve, qui, s'appuyant sur le bras du Caraïbe , le regardait tendrement, — Youmaalë, vous êtes mon maître, j'obéirai ; n'est-ce pas mon devoir, mon doux devoir, de vous obéir?
— C'est ton devoir , — dit le Caraïbe , qui tutoyait Angèle, mais qu'Angèle ne tutoyait pas. La dignité de l'homme le voulait ainsi.
— Youmaalë, ma vie est votre vie, ma pensée est à vous, — reprit Angèle; — vous me diriez de mettre sur mes lèvres le suc mortel de celle pomme de mancenillier, que je le ferais pour vous montrer que je vous appartiens, comme votre arc, comme votre case, comme votre pirogue TOUS appartiennent.
En disant ces mois, Angèle montrait au silencieux Caraïbe un fruit jaunâtre qu'elle tenait à la main, et qui renfermait le poison le plus violent et le plus subtil. Youmaalë , après avoir pendant quelques momens regardé Angèle d'un œil perçant, fit un geste impératif en élevant l'index de sa main droite. A ce signe muet, la veuve approcha si rapidement le fruit mortel de ses lèvres , que , sans un mouvement plus rapide encore du Caraïbe, elle lui eût peut-être donné cette fatale preuve d'obéissance passive au moindre caprice du maître. Un mouvement d'épouvante fugitif comme l'éclair contracta l'impassible physionomie du Caraïbe, à l'instant où la veuve approcha la mancenille de ses lèvres; mais il reprit aussitôt son sang-froid, abaissa la main d'Angèle, baisa gravement la jeune femme au front, en lui disant d'une voix sonore et douce :
— C'était bien!...
A ce moment les deux promeneurs se trouvaient si près de la fenêtre de Croustillac, que celui-ci, craignant d'être surpris aux écoutes, se retira brusquement dans sa chambre en s'écriant :
— Quelle peur elle m'a faite avec son poison !... Et cet animal sauvage, qui a l'air d'un homard autant pour la couleur de la peau que pour la lenteur des mouvemens, qui lui dit : « C'était bien 1 » lorsque celte adorable femme, sur un signe de lui, allait peut-être s'empoisonner, car. une fois affolées , les femmes sont capables de tout. — Puis, après quelques momens de cruelles réflexions, le Gascon s'écria : — Voilà ce qui est inexplicable... qu'une femme soit affolée d'un homme, cela se conçoit ; do deux, ça s'est vu, mais c'est déjà une énormité ; mais c'est impossible qu'elle en aime trois à la fois, ça tombe dans la monstruosité, dans le Bas-Empire 1... Comment ! la Barbe- Bleue joindrait au boucanier et au flibustier l'affreux ragoût de ce cannibale qui mange des missionnaires, sans compter que par là-dessus elle me propose de m'épouserl Allons donc, mordioux ! ce serait à en perdre la tête : décidément je ne veux pas rester ici : non, non, mille fois non; ce que je vois me fait trop de mal ; je pourrais devenir assez sot pour me sérieusement éprendre de cette femme, je perdrais tous mes avantages, le véritable amour vous rend bête comme une oie; depuis tout à l'heure je ne me sens déjà plus la résolution que j'avais en arrivant ici; mon cœur s'amollit, je me sens enclin à des sensibleries ridicules. Fuyons , fuyons ; c'était une folie , un rêve : je suis né gueux, j'ai été gueux, je mourrai gueux ; je quitterai cette maison , j'irai retrouver le digne capitaine de la Licorne. Après tout, — dit Croustillac avec un découragement singulier pour un homme de ce caractère , — il est de pires conditions que celle d'avaler des bougies allumées pour récréer maître Daniel.
Le chevalier fut interrompu dans ses tristes réflexions par la vieille mulâtresse qui vint grattera sa porte et le prévenir que le nègre, qui la veille lui avait servi de valet de chambre, l'altendait dans le bâtiment extérieur. Croustillac suivit l'esclave, se fit peigner, raser, s'habilla, et re-
vint attendre la Barbe-Bleue dans le même salon où il l'avait déjà attendue la veille. La veuve parut bientôt.
l'auocr vrai.
En voyant la Barbe-Bleue, malgré lui Croustillac rougit comme un écolier.
— J'ai été bien maussade hier, n'est-ce pas? — dit Angèle au chevalier avec un sourire enchanteur, — je vous ai donné une mauvaise opinion de moi en permettant à Arraclie-l'Ame de raconter toutes sortes de folies ; mais ne parlons plus de cela. A propos, Youmaalë le Caraïbe est ici.
— De ma fenêtre je l'ai vu avec vous, madame, — dit amèrement l'aventurier; et il pensa : — Elle n'a pas, en vérité, la moindre vergogne ! Quel dommage! avec une si adorable figure ! Allons, Croustillac, sois ferme.
— N'est-ce pas qu'il est très beau, Youmaalë ! — demanda la veuve d'un air triomphant.
— Hum... hum!., il est très beau pour un sauvage, — répondit le chevalier avec dépit; — mais, puisque nous voilà seuls , madame , expliquez-moi donc comment vous pouvez, du jour au lendemain (ne vous choquez pas de cette question , que les circonstances m'obligent de vous poser), comment pouvez- vous du jour au lendemain changer ainsi d'amoureux?
— Oh! mon Dieu! — dit ingénument la veuve, — l'un vient, l'autre s'en va : c'est tout simple.
— L'un vient, l'autre s'en va... c'est fort simple, en effet, envisagé sous le point de vue... Mais, madame, la nature et la morale ont des lois...
— Ils m'aiment bien tous les trois, pourquoi ne les aimerais-je pas tous les trois?
Ces réponses étaient faites avec une si parfaite candeur, que le chevalier se dit :
— Il faut nécessairement que cette malheureuse-là ait été élevée dans <|uelque désert, dans quelque caverne; elle n'a pas la moindre notion du bien et du mal ; ce serait absolument une éducation à faire. — Il reprit tout haut avec un certain embarras : — Dussé-je passer pour un indiscret, pour un fâcheux, madame, je dois vous dire que ce matin , pendant votre promenade avec le Caraïbe, je vous ai vue et entendue ; comment se fait-il que sur un signe de lui vous ayez osé , au risque de vous empoisonner, porter à vos lèvres le fruit mortel du mancenillier?
— Youmaalë me dirait : « Meurs, » que je mourrais, — répondit la veuve avec exaltation.
— Mais le boucanier, le flibustier, que diraient-ils si vous mouriez pour le Caraïbe?
— Ils diraient que j'ai bien fait.
— Et s'ils vous demandaient de mourir pour eux ?
— Je mourrais pour eux.
— Comme pour Youmaalë ?
— Comme pour Youmaalë.
— Vous les aimez donc tous trois également?
— Oui, puisijue tous trois m'aiment également.
— C'est une idée fixe, il n'y a pas moyen de la faire sortir de là, — pensa le Gascon, — je m'y perds : son accent est trop innocent pour être feint. Il se peut que la médisance ait calomnié l'affection peut-être fraternelle que celte jeune femme porte à ces trois bandits ! Pourtant le boucanier m'a donné à entendre... Après tout, j'aurai peutêtre mal compris , et puisque je veux la quitter, j'aimç mieux la croire innocente que coupable, quoiqu'elle me semble, mordioux I furieusement difficile à innocenter. -^ Il reprit : — Une dernière question, madame : quel était
se
ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE
le but des atroces plaisanteries que vous et le flibustier avez faites hier sur deux de vos maris, dont l'un serait mort de rire , et dont l'autre aurait été changé en lampe ardente, grâce à l'inlcrvenlion de l'Homme rouge, qui aurait, toujours selon la mônio plaisanterie, signé à votre contrat? Vous sentez bien , madame , que, si poli que je sois, il m'est extrêmement difficile de paraître prendre ces folies au sérieux.
— Ce ne sont pas des folies.
— Comment ! vous voulez que je croie...
— Oh ! il faudra bien que vous croyiez cela, et bien d'autres choses, enlln que vous vous rendiez à l'évidence, — dit la veuve avec un accent singulier.
— Et quand m'expliquerez-vous ce beau mystère, madame?
— Lorsque je vous aurai dit à quel prix je mets ma main.
— Ah ! elle recommence la même plaisanterie ! —se dit le Gascon. — Ayons l'air d'être sa dupe pour voir jusqu'où elle ira; je voudrais môme qu'elle allât très loin, pour que mon sol amour fût coniplélcmcnt éteint. — Il reprit tout haut : — Et n'est-ce pas aujourd'hui que vous me direz à quel prix vous mettez voire main, madame?
— Oui.
— Et à quelle heure?
— Ce soir, au lever de Id lune.
— Pourquoi à ce moment, madame?
— C'est un secret que vous saurez encore avec les autres.
— Et si je vous épouse, vous ne voulez pas me donner décidément plus d'un an à vivre!
La Barbe-Bleue soupira, cl dit tristement en secouant sa jolie tête :
— Hélas! non, pas plus d'un an.
— Ayons toujours l'air d'être sa dupe, — se dit le Gascon ; et il ajouta : — Et c'est par votre volonté que mes jours seront sitôt comptés?
— Non, oh ! non, — s'écria la veuve.
— Ainsi , personnellement vous ne me haïssez pas , — dit Cioiistillac.
A cette question , la physionomie de la Barbe-Bleue changea complètement d'expression cl devint sérieuse et grave; elle redressa fièrement sa petite tête, elle chevalier fut frappé de l'air de noblesse et de bonté qui se répandit sur tous ses traits.
— Écoutez-moi , — lui dit-elle d'une voix affectueuse mais protectrice : — Parce que certaines circonstances de ma vie m'obligent à une conduite souvent étrange , parce que j'abuse peut-être de ma liberté, il ne faut pas croire que je méconnaisse les gens do cœur. — Croustillac regardait la veuve avec une incroyable surprise ; ce n'était plus la même femme. A ce moment , la Barbc-liloue lui paraissait une grande femme. Il fut tellement intimidé, qu'il ne trouva pas une parole. La Harbe-Bleue reprit : — Vous me <lemandez si jo vous hais, monsieur? nous ne sommes pas encore dans des termes où les scnlimens, soit bons, soit mauvais, peuvent atteindre de telles cNfrémités; mais je suis loin de vous haïr... vous êtes certainement très vain, très fanfaron, très outrecuidant...
— Madame !
— Mais vous êtes bon , mais vous êtes brave, mais vous seriez, j'ensuis sûre, capable d'un généreux dévouement; vous êtes pauvre, d'une naissance obscure...
— Madame, le nom des Croustillac en vaut bien un autre! — s'écria le chevalier ne pouvant vaincre le démonde l'orgueil.
La veuve continua sans paraître avoir entendu le chcvaUer :
— Si vous étiez né riche et puissant, vous eussiez fait un noble emploi de votre puissance et de votre richesse; la misère aurait pu vous conseiller beaucoup plus mal qu'elle ne l'a fait, car vous avez souffert et enduré de nombreuses privations.
— Mail, madame,..
— La pauvreté vous a trouvé insouciant et résigné , la fortune vous eiJt trouvé prodigue et bienfaisant; en un mot, ce qui est rare, vous n'avez pas été plus perverti par l'indigence que vous ne l'eussiez été par la prospérité ! Si la somme de vos bonnes qualités ne l'avait pas emportéde beaucoup sur vos étourderies de jeunesse , cette maison no vous aurait pas été ouverte, soyez-en bien certain, monsieur. Si la proposition que j'aurai à vous faire ce soir ne vous convenait pas... je suis silre, du moins, que vous n'emporterez pas un méchant souvenir de la Barbe- Bleue. Veuillez m'altendre ici, — ajouta-t-elle en souriant, — je vais donner un coup d'oeil au repas de Youmaaië , car il est d'usage chez les Caraïbes que les femmes seules s'occupent de ce soin, et je voudrais que, sous ce rapport du moins, Youmaaië se crût encore dans son carbet...
Ce disant, la veuve sortit. Cet entretien fut, comme on dit vulgairement, le coup de grâce du malheureux chevalier. Lorsque la veuve avait rapidement analysé le caractère de Croustillac, elle s'était exprimée d'une manière pleine de bienveillance, de grâce et de dignité. Elle s'étaif enfin montrée sous un aspect si nouveau, qu'il renversait toutes les suppositions du Gascon. Les simples et affectueuses paroles d'Angèle , le doux et noble regard qui les avait accompagnées, rendirent Croustillac plus fier, plus heureux qu'il ne l'eût été descom[ilimens les plus outrés. Il se sentit, avec un mélange de joie et de crainte, si décidément, si éperdument amoureux de la veuve, qu'elle eût été pauvre, abandonnée, qu'il se serait vaillamment et généreusement dévoué pour elle.
Autre irrécusable symptôme d'un véritable amour.
L'étourdissante présomption du chevalier tomba tout à coup ; il comprit combien son rôle avait été ridicule, et, comme si le propre des sentimens vrais était toujours de nous rendre meilleurs, plus sen.sés, plus sagaces... à travers le chaos de contradictions que devaient nécessairement soulever les aveux et la conduite d'Angèle, le chevalier pressentit que ces apparences devaient cacher un grave et sérieux mystère; il se dit que l'intimité do la Barbe-Bleuo avec ses bien-aimés, comme elle les appelait, voilait sans doute un autre secret , et que cette jeune femme avait été nécessairejnent calomniée d'une manière indigne; il se dit encore avec assez de vraisemblance qu'Angèle n'aurait pas fait montre d'un effroyable cynisme devant un étranger, sans quelque motif d'utfe haute importance. Par suite de cette réhabilitation de la Barbe-Bleue dans l'esprit de Croustillac, elle devint à ses yeux complètement innocente du meurtre de ses trois maris.
Enfin, l'aventurier commençait à croire, tanU'amourlo métamorphosait, que la solitaire du Morne-au-L)iable pouvait bien avoir voulu se moquer de lui ; et il se proposait d'édaircir ce soupçon le soir même , lorsque la veuve lui dirait à quel prix elle mettait sa main. Une chose embarrassait Croustillac : comment la veuve pouvait-elle être instruite de la vie qu'il avait menée? Mais il se souvint qu'à linéiques détails près il n'avait fait à personne un mystère de la plupart des antécédens de sa vie, à bord do la Licorne, et que l'homme d'affaires qui tenait le comptoir de la veuve à Saint-Pierre avait pu faire causer les passagers du capitaine Daniel. Enfin, avec une sagesse et un bon sens qui faisaient honneur au nouveau sentiment qu'il ressentait , Croustillac se posa ces deux hypothèses :
— Ou la Barbe-Bleue a voulu se divertir, et ce soir elle médira franchement : « Monsieur le chevalier, vous avez été un curieux impertinent ; aveuglé par la vanité, poussé par la cupidité , vous avez donné votre parole d'être mon mari au bout d'un mois; j'ai voulu vous tourmenter un peu. et jouer le rôle de férocité qu'on me prête; le boucanier, le flibustier et le Caraïbe sont trois de mes serviteurs, en qui j'ai une entière confiance; et, comme j'habite seule une maison très isolée... chacun d'eux vient à son tour veiller sur moi... Sachant les bruits absurdes qui circulent , j'ai voulu m'amuser de votre crédulité; ce matin môme, j'avais vu, du bout de l'allée, que vous étiez à m'frpier, et la comédie de la pomme d« menœnilli«r avait été
LE MORNE-AU-DIABLE
convenue avec Youmaalë; quant au baiser qu'il m'adonne sur le front... » — Ici le chevalier fut un moment assez embarrassé pour justifier cet accessoire du rôle qu'il supposait joué par la veuve ; mais il résolut la question en se disant que , dans les usages caraïbes, cette familiarité ne devait sans doute pas être inconvenante. Le chevalier se promettait d'être satisfait de cette explication; et, se rendant justice (un peu tard à la vérité), il renoncerait à une espérance insensée, prierait la veuve d'oublier la conduite qu'il avait tenue, lui baiserait la main, lui demanderait un guide, reprendrait son pauvre vieux justaucorps vert fané et ses bas roses, et attendrait un sort plus heureux en partageant la chambre du digne capitaine de la Licorne.
Si, au contraire, la veuve avait des vues sérieuses sur le chevalier (ce qu'il ne pouvait que difficilement admettre , alors qu'il ne s'aveuglait plus sur son mérite), dût-il payer ce bonheur de sa vie , il accepterait avec reconnaissance , bien décidé seulement à se charger personnellement de la garde de sa femme, et à renvoyer le boucanier à son boucan, le Caraïbe à son carbet et le flibustier à sa flibuste ; à moins que la veuve ne préférât venir avec lui habiter la France.
Nousdevonsdire,àlalouangedupauvreCroustilIac, qu'il s'arrêtait à peine à cette dernière espérance; il considér;;it sa première in lerprétalion de la conduite de la veuve comme beaucoup plus sage et plus probable. Enfin , par une réaction naturelle du moral sur le physique, les airs triomphans et matamores du chevalier cessèrent en même temps que son outrecuidance... Sa physionomie, n'étant plus boursouflée par une vanité grotesque, devint sinon belle, du moins presque intéressante, car elle n'exprimait plus que les bonnes qualités du chevalier, la résolution, la bravoure, nous dirions la loyauté, car il était impossible de mettre plus de franchise dans ses hâbleries que n'en mettait le Gascon.
Pendant que le chevalier de Croustillac attend avec impatience le soir de celte journée qui promet d'être si fertile en événemens, puisque la Barbe-Bleue doit lui signifier ses dernières intentions, nous conduirons le lecteur au Fort-Royal de la Martinique, port principal de l'île, et résidence habituelle du gouverneur. Il s'agit d'un nouvel incident qui se rattache impérieusement à notre récit. La rade de Saint-Pierre, où avait abordé la Licorne, était destinée au mouillage des bAtimens marchands , comme la radii du Fort-Royal était destinée aux bâtimens de guerre.
A peu près à la même heure où Youmaalë faisait sa promenade au Morne-au-Diable avec la Barbe-Bleue, le gardien de la vigie élevée au-dessus de l'hôtel du gouverneur de la Martinique (au Fort-Royal) signalait une frégate française; aussitôt le guetteur envoya son aide avertir le sergent d'artillerie commandant la batterie du fort, afin que l'on pttt saluer, comme de coutume, le pavillon du roi, l'usage étant de tirer une salve de dix coups de canon pour tous les bâtimens de guerre lorsqu'ils viennent au mouillage. Au grand étonnement du gardien, qui se repentit alors d'avoir dépêché son aide au sergent, il vit la frégate mettre en panne en dehors de la rade et descendre une chaloupe à la mer: cette embarcation fit force de rames vers l'entrée du port, pendant que la frégate louvoyait au large en l'attendant.
Cette manœuvre était si extraordinaire, que le gardien se rendit auprès du capitaine des gardes du gouverneur, et le prévint de ce qui se passait, afin que l'on pût faire contremander la salve des batteries de terre. Cet ordre donné, le capitaine alla instruire à l'instant le gouverneur de la singulière évolution de la frégate. Une heure après, la chaloupe du bâtiment français abordait au Fort- Royal, et mettait à terre un personnage vêtu en homme de condition, accompagné du lieutenant de la frégate; il entra chez le gouverneur, monsieur le baron de Rupinelle.
Le lieutenant remit au baron une lettre du capitaine commandant la Fulminante. Son navire avait ordre d'attendre sous v(Mle ie résultat de la mission dont était chargé
monsieur de Chemeraut, et de repartir immédiatement ; on devait prendre à la hâte quelques vivres frais et de l'eau pour les gens de l'équipage. Le lieutenant alla s'occuper activement des rafraîihissemens de la frégate; monsieur de Chemeraut et le gouverneur restèrent seuls. Monsieur do Chemeraut était un homme de quarante-cinq à cinquîmte ans, d'un teint sombre et olivâtre qui faisait paraître plus clairs encore ses yeux vert de mer; il portait une perruque noire et un justaucorps brun galonné d'or. Sa physionomie était intelligente, sa parole nette, brève; son coup d'œil perçant, scrutateur; sa bouche, pour ainsi dire sans lèvres, tant elles étaient minces et rentrées, ne souriait jamais; s'il lançait quelques sarcasmes, ce qui lui arrivait quelquefois, sa figure devenait encore plus sérieuse que d'habitude; il avait d'ailleurs les formes les plus polies et les habitudes de la meilleure compagnie. Son courage, sa discrétion, son sang-froid étaient tels, que monsieur de Louvois l'avait jadis très souvent employé dans les missions les plus difficiles et les plus périlleuses.
Monsieur de Chemeraut ofl'rait un contraste frappant avec le gouverneur, monsieur le baron de Rupinelle, gros homme pansu, pesant, n'ayant qu'un soin, qu'une pensée: celle de se préserver de la chaleur; sa figure était grasse, pleine, pourprée; ses yeux, extraordinairement ronds, lui donnaient toujours un air étonné. Le baron, probe et brave, mais parfaitement nul, devait son emploi à la toute-puissante protection de la famille Colbert, à laquelle il était allié par sa mère. Pour recevoir dignement le lieutenant de la frégate et monsieur de Chemeraut, le baron avait quitté, bien à regret, une casaque de coton blanc, et un chapeau de paille caraïbe, pour se coiffer d'une énorme perruque blonde, endosser un justaucorps dit à brevet, espèce d'uniforme bleu galonné d'or, et se charger d'un lourd baudrier et d'une épée. La chaleur était extrême, et le gouverneur maudissait l'étiquette dont il était victime
— Monsieur, — lui dit monsieur de Chemeraut, qui paraissait parfaitement insensible à l'élévation de cette température tropicale, — pouvons-nous parler sans crainte d'être entendus?
— Il n'y a aucun danger à cet égard, monsieur : cette porte ouverte donne dans mon cabinet, où il n'y a personne, et cette autre dans la galerie, déserte aussi.
Monsieur de Chemeraut se leva, alla regarder dans les deux pièces, et referma soigneusement les deux portes.
— Pardon, monsieur, — dit le gouverneur, — mais si nous restions seulement avec ces deux fenêtres ouvertes...
— Vous avez raison, monsieur le baron, — dit monsieur de Chemeraut en interrompant le gouverneur, et en allant fermer pareillement les tenôtes, — ceci est plus prudent; on pourrait nous entendre du dehors.
— Mais, monsieur, si nous restons sans aucun courant d'air, nous allons étouffer ici. Cela va devenir une véritable étuve.
— Ce que je dois avoir l'honneur de vous dire, monsieur le baron, ne durera pas longtemps; mais il s'agit d'un secret d'État de la dernière importance, et 'a moindre indiscrétion pourrait compromettre la réussite de la mission que je viens remplir par ordre du roi. Vous m'accorderez donc la grâce de nous enfermer ainsi jusqu'à la -fin de notre entretien,
— Si c'est l'ordre de Sa Majesté, je dois me soumettre, monsieur, —dit monsieur de Rupinelle avec un long soupir, et en s'essuyant le front;— je saurai me dévouer pour son service.
— Veuillez d'abord jeter les yeux sur le pouvoir de Sa Majesté, — dit monsieur de Chemeraut; et il prit un papier dans une petite cassette qu'il portait avec un soin tout particulier, et qu'il n'avait voulu confier à personne.
ŒDVBES CHOISIES D'EUGÈNE SUE
I'eNVOTÉ DB FRANCE.
Pendant que le gouvernour lisait sa dépêche, monsieur de Chemeraut regarda d'un air complaisant un objet renfermé dans la cassette, et se dit :
— Si j'ai occasion de l'employer, co sera parfait; mon idée est excellcnlc.
— Ce pouvoir, monsieur, est parfailement en règle ; je dois exécuter tous les ordres que vous me donnerez, — dit le gouverneur en regardant monsieur de Chemeraut avec une profonde surprise. Puis il ajouta : — Il fait si chaud, monsieur, que je vous demanderai la permission d'ôter ma perruque, malgré la bienséance.
— Mettez-vous à votre aise, monsieur le baron, mettezvous à votre aise, je vous en conjure. — Le gouverneur jeta sa perruque sur la table, et sembla respirer plus facilement. — ^laintenant, monsieur le baron, \ euillez répondre à plusieurs questions que je vais avoir l'honneur de vous faire.
Et monsieur de Chemeraut prit dans sa cassette des notes, où étaient sans doute rédigées les demandes qu'il devait adresser au gouverneur.
— Il y a, non loin de la paroisse du Macouba, au milieu des bois et des rochers, une sorte de maison forte appelée le Morne-au-Diable?
— Oui, monsieur, et m?mo cette maison no jouit pas d'une très bonne renonmiée. Monsieur le chevalier de Crussol, mon prédécesseur, y fit une visite pour savoir à quoi s'en tenir sur ces bruits-là ; mais j'ai en vain cherché ses dépêches à ce sujet dans les minutes de sa correspondance.
Monsieur de Chemeraut continua :
— Cette maison est habitée par une femme, par une veuve, monsieur le baron?
— Tellement veuve, monsieur, qu'on l'a surnommée, dans le pays, la Barbe-Bleue, h cause do la rapidité avec laquelle ont successivement disparu trois maris qu'elle a eus. ilais... oserai-je vous faire observer que celte cravate m'échauffe horriblement, monsieur? — ajouta le malheureux gouverneur, — nous n'en portons pas habituellement ici, et, si vous le permettiez...
I — Faites, monsieur le baron, le service du roi n'en souffrira pas. Monsieur le chevalier de Crussol, votre prédécesseur, dites-vous, avait commencé une sorte d'enquête au sujet de la disparition des trois maris de la Barbe- Bleue?
— On me l'a dit, monsieur, car je n'ai trouvé aucune trace de cette enquête.
— Mon.sfcur le commandeur de Saint-Simon, qui a rempli les fondions de gouverneur après la mort de monsieur de Crussol, et avant mon arrivée ici, ne vous a-t-il pas remis, monsieur le baron, une lettre confidentielle dudit monsieur de Crussol?
— Oui... oui, monsieur... — dit le gouverneur en regardant monsieur de Chemeraut avec un profond élonnement.
— Cette lettre, monsieur le baron, avait été écrite par monsieur de Crussol, peu de temps avant sa mort?
— Oui, monsieur...
— Celle lettre était relative h l'habitante du Morne-au- Diablo, n'est-il pas vrai, monsieur le baron?
— Oui, monsieur, —dit le gouverneur, de plus en plus surpris de voir monsieur do Chemeraut si bien informé.
— Dans cette lettre, monsieur de Crussol vous affirmait, sur l'honneur, que la femme surnommée la Barbe-Blcuo était innocenti* des crimes dont on l'accusait?
—Oui, monsieur... Mais comment pouvez-vous savoir?... Monsieur do Chemeraut interrompit le gouverneur, et lui dit:
— Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que le roi m'ordonne de vous faire des questions, et non pas des réponses... J'avais donc l'honneur de vous demander si, dans cette lettre, feu monsieur de Crussol ne vous garantissait pas la parfaite innocence de la veuve surnommée la Barbe-Bleue?
— Oui, monsieur...
— Vous affirniani, sur sa foi de chrétien, et au moment de paraître devant Dieu, ainsi que sur sa [larole de gentilhomme, que vous pouviez, sans nuire au service du roi, laisser cette femme libre et paisible...
— Oui, monsieur...
— Et qu'enfin le révérend père Griffon, des frères Prêcheurs, homme d'une piété reconnue et du caractère le plus honorable, vous serait encore caution de ladite femme, si vous l'exigiez?
— Oui, monsieur... et, en elTet, dans un entretien confidentiel très particulier... et très secret...
— Que vous avez eu avec le père Griffon, monsieur le baron, co religieux vous a confirmé ce que vous avait avancé monsieur de Crussol dans sa dernière lettre? et vous lui avez formellement promis de no pas inquiéter ladite veuve?
Le gouverneur regardait monsieur de Chemeraut avec ébahissement, ne comprenant pas comment il était si bien instruit. L'espèce d'émotion que lui causait cet interrogatoire, jointe à la raréfaction de l'air, faillit étouffer le baron. Après une légère hésitation, il dit résolument à monsieur de Chemeraut :
— Ma foi ! monsieur, à la guerre comme à la guerre. Je vous demanderai la permission d'ôter mon justaucorps... Ces passemens d'or et d'argent pèsent cent livres, je crois.
— Otcz, ôtez, monsieur le baron, l'habit ne fait pas le gouverneur, — dit gravement monsieur de Chemeraut en s'inclinant; puis il continua: — Grâce aux recommandations de monsieur de Crussol et du révérend père Griflbn, l'habitante du Morne-uu-Diable n'a plus été inquiétée, monsieur le baron? Vous n'avez pas visité cette maison, malgré les bruits étranges qui l'entouraient?
— Non, monsieur... je vous avoue que les recommandations de personnes aussi respectables que le père Griffon et feu monsieur de Crussol m'ont suffi... F.t puis le chemin du Morne-au-Diable est impraticable... des roches nues et déchirées... il y en a pour deux ou trois heures à monter à travers des abîmes; or, ma foi! jo vous l'avoue, monsieur, faire une pareille course par un soleil des tropJ(iucs, — dit le baron en essuyant son front qui ruisselait h la seule pensée de cette ascension, — faire une pareille course par un soleil des trofiiques m'a paru complètement inutile... puisque moralement j'avais la conviction que les bruits susdits n'avaient aucun fondement... Je ne crois pas, monsieur, avoir en cela eu quelque tort. ,
— Permettez-moi, monsieur le baron, de vous adresser encore quelques questions. I
— A vos ordres, monsieur. |
— La femme surnommée la Barbe-Bleue a un comptoir à Saint-Pierre?
— Oui, monsieur.
— L'homme d'affaires do cette femme est chargé d'expédier ses navires, qui sont toujours destinés pour la France ?
— Cela, monsieur, est très facile h vérifier dans les registres des déclarations do partance des capitaines.
— VA ce registre?
— Est là, dans ce casier.
— Veuillez vous donner la peine de le feuilleter, monsieur le baron, et de relever quelc|ues dates que je vais avoir l'imniieiir de vous demander.
Le gouverneur se leva, monta péniblement sur une chaise, prit un jros volume relié mi vélin vert, et le posa
LE MORNE-AU-DIABLE
sur son bureau; puis, comme si le mouvement eût redoublé la chaleur qu'il ressentait et épuisé ses forces, il dit à monsieur de Chemeraut :
— Monsieur, vous avez sans doute été soldat... Vous devez comprendre qu'on vive un peu à la cavalière; or, sans plus do façon, et tout en vous demandant jiardon de la liberté grande, j'ôterai ma veste, s'il vous plaît... elle est de tabis brodé, et aussi pesante qu'une cuirasse.
— Otez... ôtoz toujours, monsieur le baron, ôtez tout ce qu'il vous plaira, — répondit monsieur de Chemeraut avec un impitoyable sérieux; — il me reste si peu à vous dire que vous n'aurez pas besoin, je l'espère, de vous dévêtir davantage... Voulez-vous vous assurer d'abord de ce fait, que les navires aft'rétés par llotre Veuve l'ont toujours été pour la France?
— Oui, monsieur, — dit le gouverneur en ouvrant son registre; puis, en suivant du bout du doigt les indic;i(ions des tableaux, il dit: — Pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour Bordeaux... pour Bordeaux... pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour le Havre-de-Grace. Vous le voyez, monsieur, les navires ont toujours été destinés pour la France.
— C'est h merveille, monsieur le baron... D'après le mouvement assez considérable de navires de commerce qui partent de ce comptoir, il résulte que la Barbe-Bleue (nous adopterons ce surnom populaire) peut mellre un bâtiment en mer très rapidement.
— Sans doute, monsieur...
— N'a-t-elle pas un brigantin toujours prêt à mettre à la voile... et qui peut en deux heures être rendu à l'anse aux Caïmans, non loia du Morne-au-Diable, oîi se trouve un [letit havre? — dit monsieur de Chemeraut en consullant encore ses notes.
— Oui, monsieur.., ce brigantin s'appelle le Caméléon; la Barbe-Bleue l'a dernièrement mis, d'ailleurs très généreusement, à mon service ( par l'intermédiaire de maître Jlorris, son homme d'affaires), pour donner la chasse à un pirate espagnol... et c'est un ancien capitaine flibustier, appelé ['Ouragan, qui commandait le brigantin...
— Nous reparlerons h l'instant de ce flibustier, monsieur le baron... Mais ce pirate?...
— A été coulé bas à la hauteur des Saintes...
— Pour en revenir à ce flibustier... monsieur le baroii, il fréquente souvent la maison de la Barbe-Bleue?...
— Oui, monsieur.
— Ainsi qu'un autre assez mauvais drôle, boucanier de son métier?
— Oui, monsieur, — dit le baron d'un ton sec et très décidé à se renfermer dans le rôle secondaire que lui imposait monsieur de Chemeraut.
— Un Caraïbe aussi quelquefois s'y rend?
— Oui, monsieur.
— La présence de ces gens dans l'île date-t-elle de loin, monsieur le baron ?
— Je l'ignore, monsieur; ils étaient établis ici à mon arrivée à la Martinique. On dit que le flibustier a autrefois fait la course dans le nord des Antilles et dans la mer du Sud. Comme beaucoup de capitaines qui ont gagné quelque chose à la flibuste, il a acheté ici une petite habitation à la pointe de l'île, où il vit seul.
— Et le boucanier, monsieur le baron ?
— De telles gens sont aujourd'hui ici, demain ailleurs, selon que la chasse est plus ou moins abondante; quelquefois il reste un mois absent, il en est de même du Caraïbe.
— Ces renseignemens s'accordent parfaitement avec ceux que l'on m'avait donnés; d'ailleurs, je ne vous parle do ces gens-là, monsieur le baron, que pour mémoire. Us sont beaucoup trop subalternes et beaucoup trop en dehors de la mission que j'ai à remplir pour mériter de nous occuper plus longtemps... Ce sont tout au plus des instrumcns passifs, — ajouta monsieur de Chemeraut en se parlant à lui, — et c'est sans doute très indirectement même qu'ils se relient à cette grave affaire. — Puis, après quel-
ques momens de réflexion, il reprit tout haut : — Maintenant, monsieur le baron, une dernière question. Votre police secrète ne vous a pas appris que des Anglais aient tenté de s'introduire dans l'île depuis la guerre.?
— Deux fois, depuis peu de temps, monsieur, nos croiseurs ont donné la chasse à un bâtiment suspect venant de la Barbade et fâcliant de s'approcher des côtes du Vent... seuls enilroils où l'on puisse aborder dans l'île; ailleurs, les côtes sont trop accores pour que l'att.errissement soit possible.
— Très bien, — dit monsieur de Chemeraut. — Après un moment de silence, il reprit: — Dites-moi, monsieur le baron, combien faut-il de temps pour se rendre d'ici au Morne-au-Diable?
— Il est environ onze heures, les chemins sont difficiles; on ne pourrait guère y arriver avant la nuit tombante.
— Eh bien donc! monsieur le baron, — dit monsieur de Chemeraut en tirant sa montre, — dans deux heures d'ici, c'est-à-dire à une heure de relevée, vous aurez la bonté d'ordonner à une trentaine de vos gardes les plus déterminés de bien s'armer, de se munir d'une bonne échelle, d'un ou deux pétards d'artillerie tout faits, et de se tenir prêts à me suivre et à m'obéir comme à vous-même.
— Mais, monsieur, si vous voulez aller au Morne-au- Diable, il faudrait partir tout de suite pour y arriver de jour.
— Sans doute, tnonsieur le baron, mais comme je désire y arriver en pleine nuit, vous trouverez bon que je ne parte que dans deux heures.
— C'est différent, monsieur.
— Pouvez-vous aussi me procurer une litière fermée?
— Oui, monsieur, j'ai la mienne.
— Et cette litière pourrait-elle arriver jusqu'au Morneau-Diable, monsieur le baron?...
— Jusqu'au pied de la montagne seulement, mais pas plus loin, car on dit qu'il est impossible à un cheval de gravir ces roches entassées et crevassées.
— Très bien; veuillez alors, monsieur le baron, me faire préparer cette litière, ainsi qu'une monture pour moi ; je la laisserai au pied du morue.
— Oui, monsieur.
— Je vous préviens, monsieur le baron, qu'il est de la dernière importance que le but de celte entreprise soit parfaitement ignoré; tout serait perdu si on était prévenu de ma visite au Morne-au-Di.iblo; nous n'instruirons donc l'escorte de sa destination qu'une fois hors du Fort- Royal, et nous ferons, je l'espère, autant de diligence que les chemins le permettront. En un mot, monsieur le baron, — ajouta monsieur de Chemeraut d'un air confidentiel, qu'il n'avait pas eu jusqu'alors, — le mj'sfère est d'autant plus indispensable qu'il s'agit d'un secret d'État et de l'avenir de deux grands peuples...
— A cause de la Barbe-Bleue? — dit le gouverneur en interrogeant d'un regard curieux la physionomie sérieuse et froide de monsieur de Chemeraut.
— A cause de la Barbe-Bleue.
— Comment! — répéta le baron, — la Barbe-Bleue est pour quelque chose dans un secret d'État, dans le repos de deux grands peuples?
Monsieur de Chemeraut, qui n'aimait pas se répéter, fit un signe allirmatif et reprit :
— Je vous prierai aussi, monsieur le baron, de vouloir bien veiller à ce que la chaloupe de la frégate ne quitte pas le débarcadère, afin que je puisse retourner à bord et remettre à la voile sans m'arrêter ici une seconde, si, comme je l'espère, ma mission a un bon succès... Ah I j'oubliais; il faut que la litière soit autant que possible susceptible d'être parfaitement fermée.
— Mais, monsieur, c'est donc une prisonnière que vous allez chercher?
— Monsieur le baron, — dit monsieur de Chemeraut en se levant, — mille pardons de vous répéter encore que le roi m'a ordonné de vous faire des questions et non des...
ŒUTKES CROiSrcs D'EUGÈNE SUE.
Bien, parfaitement bion, monsieur, — dit le gouverneur.—Puis-je maintenant ouvrir irs fcnOlves, monsieur?
— demanda le baron qui éloufTait dans cet appartement.
— Je n'y vois pas d'inconvénient, monsieur le baron, — dit monsieur de Chemeraut. Le gouverneur se leva. — Ainsi, monsieur le baron, — lui dit monsieur de Chemeraut, — il est bien convenu que vous ne préviendrez le guide qui doit me conduire à ma destination qu'au moment de notre départ.
— Mais d'ici là, monsieur, si je le fais mander, que lui dirai-je?
Monsieur de Chemeraut parut étonné de la naïveté du gouverneur, et lui dit :
— Quel est ce guide, monsieur?
— Un de mes noirs, qui travaille h l'habitation du roi, à une bonne lieue d'ici. L'est un drôle qui s'est enfui si souvent marron, qu'il est plus habitué aux retraites inaccessibles de l'île qu'aux grandes routes.
— Cet esclave est-il sur, monsieur le baron?
— Très SLlr, monsieur, il n'aurait aucun intérêt à vous égarer. D'ailleurs, je le préviendrai que s'il vous égare il aura le nez et les oreilles coupés.
— Il est impossible ([u'il résiste à une pareille considération, monsieur le baron. Maintenant, pour répondre à votre objection, que faire de ce nègre jusqu'au moment de notre départ pour l'occuper?...
— Mais j'y pense ! une idée! — s'écria le baron d'un air triomphant; — on pourrait le fouetter, ça le dérouterait; il croirait qu'on ne l'a fait venir ici absolument que pour ça!
— Ce serait, certes, un excellent moyen, monsieur le baron, d'opérer une diversion dans ses idées; mais il suffira, je pense, de le tenir enfermé jusqu'au moment de notre départ. Ah ! j'oubliais encore, monsieur le baron; je vous prierai de veiller à ce que l'on porte à bord, pondant mon absence, tout ce que l'on pourra trouver de plus délicat en volailles, légumes, gibier, vins exquis, confitures, etc., etc. ; vous ne regarderez aucunement à la dépense, j'acquitterai tous ces frais.
— Je vous comprends, monsieur : il faut rassembler, en fait de rafraîchissemens, tout ce qu'il est possible de conserver à bord pendant les premiers jours d'une traversée, absolument comme s'il s'agissait de l'embarquement d'une personne de grande distinction, — dit le gouverneur d'un air curieux.
— Vous me comprenez à merveille, monsieur le baron. Mais, j'y songe, ce noir, notre guide, a vu au moins les dehors de l'habitation du Morne-au-Diable?
— Sans doute, monsieur, et il fait d'assez étranges récits sur cette maison et sur la solitude où elle est bâtie.
— Eh bien! monsieur le baron, v»ici une occupation toute trouvée pour cet esclave; ordonnez qu'on le conduise près de moi en attendant l'heure de notre départ, je l'interrogerai sur ce que je veux savoir.
— Je vais donc l'envoyer quérir à l'instant, — dit le gouverneur en sortant.
— Que Dieu ou le diable mène cette affaire à bon port!
— dit monsieur de Chemeraut lorsqu'il (ut seul. — Heureusement je n'ai pas besoin de l'aide de cette pécore de gouverneur ; le plus difficile n'est pas fait, mais il n'importe, je me fie à mon étoile. L'a lïaire de Fabrio-Chigi était bien autrement difficile; et puis enfin l'espoir, sinon d'une couronne, du moins presque d'un trône... l'ambition de diriger le mouvement d'un grand peuple, le désir de rentrer en grâce auprès du roi son parent, ne voilà-l-il pas des raisons capables de déterminer la volonté la plus rebelle? Et puis enfin, si ces raisons-lh ne suffisent pas...
— dit monsieur de Chemeraut après quehiues momens de silence en frappant sur la cassette, — voici un autre argument qui sera peut-Olre plus décisif
Deux heures après, monsieur de Chemeraut partait pour le Morne-au-Diable à la liMe de trente gardes du gouverneur armés jusqu'aux dents. Une litière attelée «le deux mules suivait le petit détachement, que précédait le guide.
Cet esclave s'était assez longuement entretenu avec monsieur de Chemeraut, et, ensuite de cet entretien, celui-ci avait fait ajouter aux deux échelles et aux pétards portés sur un cheval de bSt un paquet de fortes cordes garnies rie crampons de fer, et deux haches à marteau. De plus, monsieur de Chemeraut avait donné ordre au lieutenant de la frégate de lui envoyer deux excellens matelots, choi-» sis parmi les quinze marins formant l'équipage de la chaloupe qui attendait, au débarcadère du Fort-Royal, l'issue de l'expédition. Cette petite troupe se mit donc en marche, précédée du guide noir, qui, flanqué des deux marins, marchait à peu de distance de monsieur de Chemeraut. Après avoir suivi assez longtemps le bord de la mer, la petite troupe gravit une colline assez haute, et s'enfonça bientôt dans l'intérieur de l'île.
Nous laisserons monsieur de Chemeraut s'avancer lentement vers le Morne-au-Diable , et nous irons rejoindre le père Griffon au Macouba, et le colonel Rutler au fond du précipice où il était arrivé par le passage souterrain, lorsque les chats-tigres, en dévorant le cadavre de John, eurent enlevé l'obstacle qui avait jusque-là retenu l'envoyé anglais dans la caverne du Caraïbe.
t OBAGE.
Monsieur de Chemeraut quittait à peine le Fort-Royal à la tête de son escorte, qu'un jeune mulâtre de quinze ans environ, après l'avoir suivi pendant quelque temps, caché dans les ravins ou dans les savanes, et voyant la troupe prendre la route du Morne-au-Diable, avait pris en toute hâte le chemin du Macouba. Grâce à sa parfaite connaissance du pays et do certains chemins non frayés, cet esclave arriva très promptement à la paroisse du père Griffon. Il était environ quatre heures de l'après-midi; le bon curé faisait la sieste, fraîchement étendu dans un de ces hamacs de jonc si merveilleusement tissés par les Caraïbes. Le jeune mulâtre eut toutes les peines du monde à déciiler les deux noirs du curé h éveiller leur maître ; enfin Monsieur s'y décida, après avoir longtemps hésité, tant lo sommeil du religieux semblait doux et profond.
— Qu'est-ce? que veux-tu? — dit le père Griffon.
— Maître, c'est un jeune mulâtre qui arrive en hâte du Fort-Royal, il veut vous parler à l'instant.
— Un mulâtre du Fort-Royal ! — dit le père Griffon en sautant de son hamac, —qu'il entre! qu'il entre! Que veux-tu, mon enfant? — aj ou la-t-il en s'adressant au jeune esclave, — est-ce que tu viens de la part de maître Morris ?
— Oui, mon père. Voici une lettre de lui. Il m'a dit do suivre une escorte de troupes partie ce matin du Fort- Royal , de m'assurer si elle prenait le chemin du Morneau-Diahle, et de venir \ous le dire, mon père. La lettre de maître Morris vous expliquera le reste.
— F,li bien! mon enfant, cette troupe?...
— S'est enfoncée dans la vallée des Goyaviers, a pris les ravines des roches Noires... elle ne peut aller qu'au Morneau-Diable.
Le père Griffon, tout troublé, décacheta la lettre, et sembla désolé de son contenu. Il la relut par deux fois avec les marques du plus grand étonnement, puis il dit au mulâtre :
— Va vite me chercher Monsieur.
Le mulâtre sortit.
— Un envoyé de France est arrivé, il a longtemps causé avec lo gouverneur, et je crains qu'il ne soit parti avec sa troupe pour le Morne-au-Diable, — me dit maître Morris, — s'écria lo religieux en marchant à grands pas. — Maître
LE MORNE-AU-DIÂBLE
Morris n'en sait pas, n'en peut pas savoir davantage. Mais moi, moi, je frémis en songeant aux conséquences de cette visite. Sans doute ce mystère est pénétré. Et comment, comment? qui a pu les mettre sur la voie? ce secret n'est-il pas mort avec monsieur de Crussol. Sa lettre est ma garantie. N'ont-ils pas rassuré le gouverneur actuel et fait cesser toute poursuite contre cette malheureuse femme? — Puis, relisant encore la lettre de maître Morris, le religieux ajouta : — Une frégate française qui reste en panne en dehors de la rade... un envoyé qui confère pendant deux heures avec le gouverneur, et qui, ensuite de cette conférence, part pour le Morne-au-Diable avec une escorte, c'est plus qu'un soupçon, c'est une certitude. Ils viennent l'enlever... Mon Dieul serait-il vrai? Mais, encore une fois, ce secret que maintenant moi seul connais... car je le connais seul, oh 1 oui, seul, à moins qu'un épouvantable sacrilège... Mais non, non, — dit le père en joignant les mains avec etfroi, — une telle pensée de ma part est un crime. Non, c'est impossible... j'aime mieux croire à l'indiscrétion do la seule personne qui ait un intérêt de vie ou de mort dans ce mystère, qu'à la trahison la plus impie. Non, encore une fois, non, c'est impossible ; mais il faut que je parte à l'instant pour le Morne-au-Diable. Peut-être pourrai-je devancer cet envoyé qui est parti du Fort-Royal avec une escorte. Oui, en me pressant, j'y parviendrai peut-être. J'y reirouverai le malheureux Gascon, ils n'ont rien à en craindre. Sa bizarre apparition à bord m'avait fait un moment redouter que ce pauvre diable ne fût un secret émissaire de Londres ou de Saint-Germain; mais je l'ai, comme on dit, retourné dans tous les sens, j'ai prononcé devant lui et à l'improviste certains noms qui, s'il eût été dans le secret, l'auraient fait certainement tressaillir, quelque cuirassé qu'il fût, et il est resté impassible. Je connais trop les hommes pour m'être trompé : le chevalier n'est qu'un fol aventurier, un enfant perdu chez lequel, après tout, les bonnes qualités l'emportent sur les mauvaises.
A ce moment Monsieur entra.
— Selle-moi tout de suite Grenadille.
— Oui, maître.
— Détache Colas.
— Oui, maître.
— N'oublie pas de mettre mon gi-and manteau de voyage derrière ma selle.
— Oui, maître. — Le noir sortit, puis il rentra presque aussilôt, disant: — Maître, faudra-t-il armer Cnlas?
— Sans doute, sans doute, je passe par la forêt.
En attendant que sa jument fût sellée, le religieux continuait de marclicr avec agitation; tout à coup il s'écria presque avec effroi, frappé d'une idée subite :
— Mais si je m'étais trompé, mais si cet aventurier, sous cette feinte étourderie, cachait quelque plan froidement arrêté, quelque sinistre dessein? Mais non, non, la ruse et la dissimulation ne peuvent atteindre à une si odieuse perfection. Pourtant, si sa mission coïncidait avec celle de cet hommequi vientdepartiravecuneescorte?Elmoi, moi qui leur ai repondu de cet aventurier; moi qui, dans ma lettre d'hier , ai presque ap'prouvé leur détermination à son égard, pensant comme eux que ce que dirait le Gascon, ce qu'il raconterait des mystères du Morne-au-Diable ne pourrait que servir les vues de celle qui l'habite. Pourtant, si je m'étais trompé ! si j'avais contribué h introduire un dangereux ennemi !... Mais non, il aurait déjà agi s'il était instruit du secret. Et encore... non, non... peut-être attendait-il l'arrivée de cette frégate et de cet émissaire pour agir? peut-être est-il d'accord avec lui? Ohl je suis dans une inquiétude mortelle.
Ce disant, le père Griffon sortit précipitamment pour hâter les préparatifs de son départ. Monsieur finissait de seller Grenaddie, et Jean terminait l'armement de Colas.
Quelijucs mots sont nécessaires pour présenter au lecteur le nouvel acteur dont nous n'avions pas eu jusqu'ici occasion de parler. Colas était un sanglier privé d'une merveilleuse intelligence , dont le père GritTon se faisait