‹ Musée littéraireChapitre 165 sur 170 · I.'£NTR£TIEN · texte numérisé non relu

I.'£NTR£TIEN

Pour expliquer la confiance du Gascon, nous devons dire qu'en entendant Mirette l'appeler monseigneur, il s'était persuadé avec raison que la Barbe-Bleue était sur ses gardes, que Monmouth était bien caché, et, quoique en eût dit la mulâtresse, Croustillac était convaincu, encore aveu raison, quele père Grift'on avait apprisà Augèle que son soidisant mari venait la chercher. Cette circonstance était trop grave pour que le révérend, au fait de tous les mystères du

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ŒUVRES CHOISIES D'EUGENE SUE

Morno-au-Diablp, n'eût pas insisté pour prévenir la Barbo- Bleue du nouveau péril qui la menaçait. Si Mirette avait affirme que le père Griffon n'avait pas vu la Barbe-Bleue, c'est qu'il entrait dans les vues de celle-oi que lereligieux ne parût pasavoircommuniquéaveclestiabitansduMorne-au-Diable. Nous expliquerons tout à l'heure ce qui doit sembler très contradictoire dans la conduite de Crouslillac, et nous répondrons à cette question : S'il voulait abuser du nom qu'il avait pris pour enlever la Barbe-Bleue, pourquoi l'avait-il fait avertir de son dessein par le père Griffon ?

Croustillac, ayant donc recommandé à monsieur rie Chemeraut de rester muet, s'avança sur la pointe du pied, tout auprès de la portière en Ir'ou verte, et regarda ce qui so passait dans le salon, car les éclats de rire venaient encore de se faire entendre. A peine eut-il jeté les yeux dans l'appartement qu'il se retourna vivement du cOlé de monsieur deChemeraut, et, la figure décomposée, il lui dit d'un air indigné.

— Voyez et écoutez, monsieur ! ^oyez à quoi servent les surprises? J'avais un pressentiment en envoyant ici le père Griffon !... Par l'enfer I les maris prudens devraient toujours se faire précéder par une escouade de cymbaliers pour annoncer leur retour...

Malgré l'ironie de ces paroles, les traits de Croustillac étaient bouleversi'-s, sa physionomie exprimait un singulier mélange de douleur, de colère et de haine. Après avoir jeté un rapide coup d'œil dans le salon, monsieur de r.hemerauf, malgré son assurance, baissa les yeux, rougit, et resta quelques momens complètement interdit. Qu'on juge du spectacle qui caus;ut la confusion de monsieur de Chenieraut, et la rage, non pas feinte, mais sincère, mais cruelle, du Gascon qui, nous l'avons dit, aimait passionnément la Barbe-Bleue, se dévouait généreusement pour elle, et n'était pas encore au fait des déguisemensdu prince. Monmouth, sous les traits du capitaine l'Ouragan, le flibustier mulâtre, était négligemment étendu sur un canapé ; il fumait une longue pipe de caroubier, dont le fourneau reposait sur un tabouret doré. Angèle, agenouillée auprès de ce tabouret, avivait la flamme de la pipe du flibustier avec une longue épingle d'or.

— Bon, ça va, ça va maintenant, — dit Monmouth, que nous appellerons l'Ouragan pendant cette scène. — Ma pipe est allumée ; maintenant, à boire...

Angèle prit sur une table une large coupe de verre de bohème et une carafe de cristal, s'approcha du divan, et, pendant que le flibustier aspirait vivement quelques bouffées de tabac, la duchesse lui versa avec une grâce charmante plein un verre de vin de muscatelle. L'Ouragan le vida d'un trait, après quoi il embrassa cavalièrement Angèle en lui disant :

— Le vin est bon, la femme jolie, au diable le mari ! En entendant ces mots trop significatifs, monsieur de

Chemeraul voulut se retirer. Croustillac le retint et lui dit à voix basse :

— Restez, monsieur, restez ; je veux les confondre, les surprendre, les misérables!

La figure de Croustillac s'assombrissait de plus en plus. L'alerte qu'il avait donnée au Morne-au-Diable, en priant le père Griffon d'aller avertir la Barbf-Bleue qu'il se préparait à venir la chercher, cachait un dessein très louable, très généreux, que nous expliquerons tout à l'heure. La vue du flibustier, en exaltant la jalousie do l'aventurier jusqu'à la rage, changea brusquement ses bonnes intentions. Il ne se rendait pas compte de l'audacieux sang-froid de la jeune femme. Il ne pouvait se refuser à l'évidence des privautés du mulâtre, qu'il n'avait pas encore vu ; il se souvenait des familiarités non moinschoquantes du Caraïbe et du boucanier : il se persuada qu'il était dupe d'une créature affreusement dépravée; il crut que Monmouth, son mari, n'existait [ilus ou n'habitait plus au Morne-au-Diable, et que si Angèle avait secondé son strataj,'ème (à lui Croustillac), c'avait été pour se débarrasser d'un témoin importun.

Furieuj d'étra pris pour jouet, douloureusement blesse

dans un amour vrai, Croustillac résolut de se venger sans pitié, et d'abuser cette fois véritablement du nom et do la situation qu'il avait pris par un motif si honorable. Il dit à monsieur de Chemeraut, d'une voix sourde, émue, avec une expression de colère concentrée, qui rentrait admirablement bien dans l'esprit de son rôle :

— Pas un mot, monsieur ! je veux tout entendre parce que je veux tout punir sans miséricorde.

— Mais, monseigneur...

Un geste impérimix do Croustillac ferma la bouche à monsieur de Chemeraut ; tous deux prêtèrent une oreille attentive à la conversation d'Angèle et du flibustier, qui, nous devons le dire, savaient parfaitement être écoutes.

—Enfin, ma belle infante, — disait l'Ouragan — te voilà libre au moins pour quelque temps.

— Si ce n'est pour toujours, — répondit la Barbe-Bleue en souriant.

— Pour toujours I que veux-lu dire, mauvais petit démon ? — dit le flibustier.

Angèle vint s'asseoir auprès du mulâtre; en causant, elle lui passa une main dans les cheveux, avec une câlinerie coquette <iui fil bondir le malheureux Croustillac.

— Monseigneur... un mot, et mes gens vous débarrasserons de ce sacripant, — dit tout bas monsieur de Chemeraut qui avait pitié du Gascon.

—Je saurai bien me venger moi-mPme, — dit sourdement l'aventurier, qui ne put voir se prolonger cette scène, et, s'adressant à monsieur de Chemeraut : — monsieur, laissez-moi seul... avec ces deux misérables.

— Mais, monseigneur, cet homme a l'air robuste et déterminé...

— Soyez tranquille, monsieur, j'en aurai bon compte.

— Si vous m'en croyez, monseigneur... nous partirons à l'instant; vous abandonnerez à ses remords une femme assez malheureuse pour oublier ainsi ses devoirs.

— L'abandonner?... Non, pardieu ! monsieur. De gré ou de force, elle me suivra... ce sera ma vengeance.

— Que Votre Altesse me permette une observation... Après un événement... si scandaleux, la vue de madame la duchesse ne peut vous être qu'à tout jamais odieuse... monseigneur. Partons, partons; oubliez une coupable épouse,., la gloire vous consolera.

— Monsieur, — dit impatiemment le Gascon, — je désire parler à ma femme.

— Mais, monseigneur, ce misérable...

— Encore une fois, monsieur, suis-je un homme sans courage et sans force, pour qu'un pareil drôle m'intimide? Je veux rester seul avec eux. Certains débats domestiques doivent être murés. Veuillez m'attendre dans la pièce voisine ; avant un quart d'heure je suis à vous.

Croustillac prononça ces mots d'un accent si impérieux, sa physionomie était tellement désolée , que monsieur do Chemeraut s'inclina sans oser insister davantage. Il entra dans une chambre dont le chevalier lui avait ouvert la porte, qu'il referma aussitôt sur lui. Traversant le salon à grands pas, l'aventurier entra brusquement dans la pièce où se tenaient le mulâtre et la Barbe-Bleue.

— Madame, — s'écria le Gascon, la figure contractée par une douloureuse indignation, — votre conduite est abominable !

Le mulâtre, qui était couché sur le canapé, se releva brusquement; il allait répondre... Angèle, d'un coup d'œil, le supplia de n'en rien faire. Autant Monmouth avait voulu généreusement s'opposer au sacrifice du chevalier lorsqu'il croyait ce sacrilico désintéressé, autant il était résolu à ne pas se faire connaître alors qu'il croyait l'aventurier capable d'une indigne trahison.

— Monsieur, — dit froidement Angèle au Gascon, — l'envoyé de France peut encore nous entendre : passons dans une autre pièce.

Elle ouvrit la porte de l'appartement particulier de Monmouth, et y entra, suivie du flibustier et de Croustillac. La p.M''^ fermée, l'aventurier s'écria :

LE MORNE-AU-DIABLE

~ Je vous répMe, madame, que vous avez indignement abusé de ma délicatesse.

— J'ai à vous demander compte de votre déloyale conduite, monsieur, — dit fièrement Angèle. — Mais expliquez-vous d'abord.

Pendant cette scène, Monmouth , gravement préoccupé, se promenait les bras croisés, dans la chambre, les yeux fixés sur le parquet.

— Vous voulez que je m'explique, madame? oh 1 ce ne sera pas long. D'abord, apprenez... qu'à tort... ou à raison... je vous aimais, madame! — s'écria Croustillac avec une explosion de tendresse et de colère.

— C'est-à-dire que vous vous étiez vanté à vos compagnons de voyage d'épouser la riche veuve du Morne-au- Diable, monsieur!

— Soit, madame : à bord de la Licorne, mon langage a été impertinent, mes prétentions ont été absurdes, cupides, je vous l'accorde... Mais quand je parlais ainsi, mais quand je pensais ainsi , je ne vous avais pas vue.

— Ma vue, monsieur, ne vous a pas donné des idées beaucoup plus honorables, — dit sévèrement Angèle, toujours persuadée que Croustillac voulait cruellement abuser de la position où il se trouvait.

— Écoutez-moi , madame... Je vous aimais véritablement... C'est vous dire que j'étais capable de tout pour vous prouver cet amour, tout grotesque, tout stupide qu'il vous parût... Oui... je vous aimais parce que mon cœur me disait que je faisais bien de vous aimer, parce que je me sentais meilleur en vous aimant.. .Vous pouviez i-ailier cet amour... j'étais assez payé par le bonheur qu'il me donnait... Quand vous m'avez dit : « Monsieur, je me suis moquée de vous, je vous ai pris pour un jouet... vous êtes un pauvre diable, je vous ferai l'aumône, et vous serez trop content... »

— Monsieur...

— Quand vous m'avez dit cela... ne croyez pas que j'aie été humilié, madame... non, cela m'a fait mal... bien mal, mais j'ai vite oublié cette injure, dès que j'ai vu que vous compreniez que, tout pauvre que j'étais, je pouvais être sensible à autre chose qu'à l'argent... Alors vous m'avez dit quelques bonnes paroles, vous m'avez appelé votreami, votre ami !... Après ce mot-là, je me serais jeté dans le feu pour vous, et cela pour le seul plaisir do m'y jeter; car je n'avais plus rien à espérer de vous, moi... le bon temps do ma folie était passé... je voyais trop clair dans mon cœur pour ne pas reconnaître que j'étais unn espèce de mendiant boufTon... je ne pouvais jamais avoir rien de commun avec une femme aussi belle, aussi jeune que vous!... Ma seule ambition , et celle-là n'otlensait personne... eût été de me dévouer pour vous... Mais comment avoir un pareil bonheur, moi !.. moi... vagabond ! qui n'ai que ma vieille épée, mon vieux chapeau et mes bas roses"?.. Eh bien! pourtant, par un hasard que j'ai d'abord béni, le soir, le colonel Rutler me prend pour celui qu'on nomme votre mari; l'erreur du colonel peut vous être utile... Jugez do ma joie... je puis sauver un homme que vous aimez passionnément... J'aurais préféré sauver autre chose... mais je n'avais pas le temps de choisir... Je risque tout, y compris l'éternel poignard du colonel. J'augmente par tous les moyens possibles sa double méprise. Vous venez à mon aide, c'est-à-dire que vous' m'enfoncez dans le bourbier jusqu'au cou, au moyen de bagatelles dont vous me harnachez... C'est égal... j'y vais de tout cneur... je me trouve satisfait comme ça, et je quitte cette maison sans espoir de jamais vous revt)ir, avec la potence ou la prison en peispeclive, sans compter l'éternel poignard du Flamand... Eh bien! malgré tout, je vous le répète, j'étais content... Je me disais: Je ne sais pas ce qui m'attend, corde ou cachot; mais je suis bien sûr que la Barbe-Bleue se dira : « C'est heureux , mordioux 1 bien heureux pour nous , au moins, que cet original de Gascon soit venu ici... Pauvre diable! que lui sera-t-il arrivé?... » Voilà quelle était mon ambition... Mais je ne demandais pas même un regret...

un souvenir seulement... un souvenir, — dit le Gascon en s'attendrissant malgré lui.

— Aussi, monsieur, — dit Angèle , — tant que je vous ai cru réellement généreux , ma reconnaissance ne vous a pas manqué.

Ces mots parurent redoubler la colère du Gascon : il s'écria :

— Votre reconnaissance , madame ! Mordioux ! parlonsen... elle est belle! Mais je continue : Nous sortons d'ici avec le Flamand... En descendant du morne, nous rencontrons l'envoyé de France ; Rutler se croit trahi, il commence par m'allonger un coup furieux de son éternel poignard... Ce sont les profits du dévouement. Si la lame ne s'était pas brisée, j'étais tué. Rien de plus simple: quand on se sacrifie aux gens... ra n'est probablement pas dans l'espérance d'être prochainement couronné de roses ou camssé par des nymphes silvestres. Enfin le poignard se brise, on garrotte Rutler, je me trouve face à face avec l'envoyé de France... Je ne perds pas la tête , il s'agissait de vous et d'un malheureux proscrit que vous aimiez passionnément... J'aurais toujours mieux aimé qu'il se fût agi de monsieur votre père ou de monsieur votre oncle... Mais je continuais à n'avoir pas le choix... D'ailleurs, la conscience d'être utile à deux jeunes gens intéressans faisait taire mon égoïsme... Plus ça se compliquait, plus je mettais d'amour-propre à vous sauver... 11 fallait redoubler d'aplomb , d'audace... ça m'allait... Les monstrueux mais honnêtes mensonges que je faisais pour vous m'absolvaient de tous ceux que j'avais faits dans de mauvaises intentions... Le bon Dieu s'en mêla, il m'inspira les plus énormes bourdes qu'on puisse imaginer, elles furent avalées comme une manne céleste par l'envoyé de France ; je jouai mon rôle de mon mieux : monsieur de Chemeraut me dit en deux mots le sujet de sa mission : une insurrection appuyée par le roi de France était prête à éclater en Angleterre; si le duc de Monmouth se mettait à la tête du mouvement, le succès était certain. — Monmouth fit un mouvement et échangea à la dérobée un regard avec Angèle. Le Gascon continua : — Quand je m'en allais en prison en Angleterre en compagnie du Flamand et de son poignard, je n'avais pas soufflé mot... je m'étais bien gardé de vouloir revenir ici ; mais monsieur de Chemeraut me confiait une chose peut-être avantageuse pour le prince... je n'avais pas le droit de refuser pour lui... Je commençai donc par accepter en son nom toutes sortes de vice-royautés. Mais s'il voulait réellement prendre part à ce mouvement, comment le prévenir? monsieur de Chemeraut désirait mettre à la voile sur-le-champ. Par quel moyen pouvais-je revenir ici avec l'envoyé de France sans exposer le duc, qui, ignorant ma dernière rencontre et me crevant toujours prisonnier du Flamand, pensait, sans doute, être ici en sûreté? Une idée me vint ; je dis à monsieur de Chemeraut : « Les choses ont changé de face. Je veux emmener ma femme avec moi, allons la chercher au Morne-au-Diable I » C'était le seul moyen d'avoir une entrevue avec vous , madame... et d'avertir le prince de co qu'on lui proposait. S'il acceptait, je me déprimipalimis ; s'il refusait, je refusais comme devant, et il était sauvé...

— Comment I monsieur, — s'écria Angèle, — telle était votre généreuse intention ? vous vouliez...

— Oh ! attendez , madame... attendez... ne me croyez ni plus sot ni plus généreux que je ne le suis,— dit amèrement le Gascon. — Je priai donc le père Griffon de venir vous avertir, madame, que je désirais vous emmener. Monsieur de Chemeraut m'écoutait ; je ne pouvais en dire davantage au religieux, mais cela suffisait. De deux choses l'une, ou vous me comprendriez... ou vous me croiriez capable de cette infamie. Dans tous les cas, vous étiez sur vos gardes... et le prince était sauvé... car c'était mon idée fixe...

— Ainsi , monsieur, — s'écria Angèle en regardant Croustillac avec autant d'étonnement que de reconnaissance, — votre intention n'était véritablement pas... d'abuser de...

ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE

Le Gascon interrompit brusquement.

— Non... madame, non ; je n'avais alors aucune méctiante intention, quoique certaines particularités de votre existence nie paru.ssent trèsinexplicabies... Je vous croyais sincèrement ultacliée a un prince malheureux, el à tout [>rix j'aurais sauvé le duc.

— Ah ! monsieur, combien je vous ai mal jugé! Vous êtes le plus généreux des hommes 1 — s'écria Angèle.

L'aventurier poussa un éclat de rire sarcionique qui stupéfia la jeune femme : puis il continua d'un air sombre :

Dieu merci!., mes yeux se sont ouverts. Je vois maintenant que généreux veut dire stupide , que dévoué veut dire niais. Je profilerai de la leçon. Polyphèmc de Croustillnc se venge rarement... mais (|uand il se venge, il se von"e bien. .r surtout lorsque la vengeance est aussi charmante que celle qui l'attend.

— Vous venger, monsieur 1 — dit Angèle, — et de

quoi?

— De quoi, madame? Vous avez l'audace de me le demander, vous?

— Mais, sans doute; que vous ai-je fait? pourquoi cette haine?

L'aventurier frappa du pied avec tant de violence, que le mulâtre fit un pas vers lui ; mais Croustillac concentra sa colère, et dit à Angèle d'une voix brève, avec une amèro ironie :

— Ecoutez, madame, il me semble que, sans être possédé d'un orgueil infernal, je pouvais espérer un souvenir de votre part, lorsque pour vous je me jetais, de gaieté do cœur, au milieu des |)Osilions les plus dangereuses. 11 me semble, madame, — ajouta le Gascon en ne pouvant contenir son indignation, qui augmentait à mesure qu'il parlait, — il me semble, madame, que ce n'était pas au moment même où, au risque de ma vie, je faisais tout au monde pour sauver ce mari que vous aimez si passionnément, dit-on, que ce n'était pas alors que vous deviez oublier toute pudeur...

— Slonsieur...

— Oui, madame... oublier toute pudeur, toute honte , pour vous jeter dans les bras d'un misérable muiàlre... et pousser l'abjection jusqu'à lui allumer sa pipe... En vérité, j'étais bien brute! — ajouta le Gascon avec une recrudescence de fureur. — Par di'vouement pour madame, je risquais ma peau pour le mari de madame... pendant que madame, qui se moque oulnigensemeiitde son époux et de moi , fait ici d'abominables orgies avec un (as de bandits... Allons donc , mordiuux!.. le fils de ma mère ne mériterait pas d'être né dans mon pays, et d'avoir rôti le balai, comme on dit, dans la capitale de l'univers, s'il ne trouvait pas à son tour de quoi rire dans celle aventure... En un mot, madame. — reprit-il durement, — vous pouvez me supposer les plus méchantes iutimtions du monde... et vous ne serez jamais au-dessous de la vérité... car je vous suis aussi hostilc(|ue je vousélaisdi-voué... Du reste, j'aime mieux cela... rien n'est plus gênant que les beaux sentimens... J'aurais à recommencer mes bergerades et mes sonnets de ce matin... que je m'en garderais bien... Je préfère, mordioux ! la façon dont je vous aime maintenant à celle de tantôt , — ajouta Croustillac en jetant un regard ctincelant sur Angèle.

BEVELATIONg

Le pauvre Gascon, emporté par la colère et par la jalousie, se faisait beaucoup plus méchant qu'il no l'était réellement; malheureusement, la duchesse de Monmouth do

le connaissait pas assez pour deviner l'exagération de ces féroces apparences.

Angèle crut l'aventurier capable de regretter sérieusement de s'être montré généreux; dans ce doute, elle hésita naturellement à calmer la jalousie du Gascon en lui dévoilant le secret du déguisement de Monmouth. Cet aveu pouvait tout perdre si le chevalier n'était pas de bonne foi ; il était donc prudent de se tenir encore sur la réserve.

— Monsieur , — dit Angèle , — vous vous trompez... il y a dans ma conduite des mystères que je ne puis vous expliquer encore.

Crs mots redoublèrent l'irritation de Croustillac ; depuis trois jours il ne se trouvait que trop mêlé à de mystérieux événomens ; aussi s'écria-t-il :

— J'ai assez de mystères comme cela ! j'en ai trop de ceux qui vous regardent surtout; je neveux pas être plus longtemps votre dupe, madame ! Je ne sais pas quel sort m'attend , je ne sais comment tout ceci unira, mais, par l'enfer, vous me suivrez!

— Monsieur...

— Oui, madame, j'ai les inconvéniens du rôle de vôtre époux bien-aimé, j'en aurai du moins les agrémens ; quant à cet indigne scélérat de mulâtre... qui ne dit mot, qui fait le sournois et n'en pense pas moins, je le livrerai à monsieur de Chemeraut, et il m'en tiendra bon compte. Si ce n'était souiller l'épée d'un gentilhomme que de la tremper dans le sang esclave, je me serais chargé moimême de celle vengeance !

Angèle échangea un coup d'œil rapide avec Monmouth, dont l'imperturbable sang-froid exaspérait leGascon. Tous deux sentirent la nécessité de calmer le chevalier; sa colère pouvait devenir dangereuse; il fallait le calmer toutefois sans lui découvrir le secret du déguisement du prince. La jeune femme dit donc à l'aventurier :

— Tout va s'expliquer, monsieur. Mon plus grand, mon seul tort envers vous, a été de douter de la générosité de votre caractère, de la loyauté de votre dévouement. Le père GriOûii (quoiqu'il eût répondu de vous, monsieur) a été, comme moi , trompé sur le véritable motif de vos intentions ; nous avons cru... el nous avons eu tort do croire... ([ue vous étiez capable d'abuser du nom que vous aviez pris... Pour échapper au nouveau danger dont vous sembliez nous menacer, il fallait tenter un moyen, bien incertain sans doulc, mais qui pouvait réussir. Jo ne pouvais fuir, c'était aller à votre rencontre ; je donnai donc les ordres nécessaires pour que vous fussiez introduit ici avec monsieur de Chemeraut, espérant que vous me surprendriez à l'improviste, et qu'ainsi témoin de la tendre intimité qui m'attachait au capitaine...

— Comment! c'est exprès que vous m'aviez ménagé cette agréable perspective !— s'écria leGascon furieux;— et vous osez me dire cola en face... Mais c'est le dernier terme de la dégradation et du dévergondage, madame!... lit dans quel but, s'il vous plaît, tenicz-vous à me prouver l'abominable intimité qui vous lie à ce bandit'.'

— Afin, monsieur, qu'il vous fiU impossible de m'emmener avec vous. Monsieur de Chemeraut étant témoin de ma coupablo liaison avec le capitaine l'Ouragan, vous no pouviez pas... vous qui passez pour le duc de Monmouth, reprendre, aux yeux de l'envoyé français, une femme aussi cx)upable que je^o paraissais... aussi coupable que je le suis...

— Vous l'avouez donc, madame?

— Oui !... eh bien ! oui, monsieur I ne soyez pas généreux à demi... Que vous importe que j'aime... un esclave, comme vous dites !...

— Comment, madame, que m'importe... mais vous avez donc juré de me mettre hors de moi... Que m'importe? Et à quoi sert-il alors que jo joue le rùle do votre mari î existe-t-il seulement? est-il ici? ne vous servez-vous pas di; l'erreur dont je suis victime pour vous déban'asser de moi ? n'cst-il pas déjà bien loin en sûreté, ce mari? Mais c'est à devenir fou ! — s'écria le Gascon d'un air égaré ;—

LE MORNE-AU-DIÂBLE

à chaque instant je crois que ma tête est sens dessus dessou.^ ; je suis ou non depuis deux jours le jouet d'un abominable cauchemar... Qui êtes-vousîoù suis-jo? que suis-je? suis-je Croustillac? suis-je milord ? suis-je le prince? suis-je vice-roi... ou même roi ? ai-je eu le cou coupé, oui ou non'?... qu'on s'explique; il faut que cela finisse ! s'il y a un duc de Wonmoulh, où est-il ? montrezle-moi 1... — s'écria le malheureux aventurier dans un état d'exaltation impossible à décrire, mais facile à concevoir, Angèle, elTi'ayée et moins disposée que jamais à toutavouer au Gascon, dit en hésitant :

— Monsieur, certaines circonstances mystérieuses... Croustillac ne la laissa pas continuer, et s'écria :

— Encore des mystères 1... je vous le répète, j'ai assez de mystères comme ça... Je ne crois pas avoir la cervelle plus faible qu'un autre, mais que cela dure une heure encore, et je deviens fou.

— Monsieur, veuillez donc comprendre...

— Madame, je ne veux pas comprendre , — s'écria le chevalier en frappant du pied avec fureur, — c'est justement parce que j'ai voulu comprendre que ma tête se dérange...

— Monsieur, — reprit Angèle, — je vous en prie , calmez-vous, réfléchissez.

— Je ne veux ni comprendre ni réfléchir! — s'écria Croustillac avec une nouvelle exaspération; — à tort ou à raison j'ai mis dans ma tète que vous m'accompagneriez; et vous m'accompagnerez... Je ne sais pas où est votre mari, je ne veux pas le savoii'... ce que je sais, c'est que vous n'êtes cruelle ni pour les Caraïbes, ni pour les boucaniers, ni pour les mulâtres... eh bien I vous ne le serez pas davantage pour moi... Vous voyez bien cette pendule, si dans cinq minutes vous ne consentez pas à m'accompagner, je dis tout à monsieur de Chemeraut, et il en arrivera ce qu'il pourra... Décidez-vous, je ne parle plus jusque-là, je me fais sourd, car ma tête crèverait comme une grenade au moindre propos.

Et Croustillac se jeta dans un fauteuil , mit ses mains sur ses oreilles pour ne rien entendre, et attacha ses yeux sur la pendule.

Monmouth n'avait pas cessé de se promener dans la chambre avec agitation; il était,ainsi qu' Angèle, dans une affreuse perplexité.

— Jacques, peut-être est-ce un honnête homme, — lui dit tout bas Angèle; — mais son exaltation m'épouvante, regarde comme il a l'air égaré.

— Il faut risquer de nous confier à sa loyauté, il parlera sans cela.

— Mais s'il nous trompe? mais s'il parle?

— Angèle, entre deux dangers, il faut choisir le moindre.

— Oui, s'il consent à passer pour toi,., tu es sauvé... cette fois du moins.

— Mais, dans ce cas, je ne puis le laisser au pouvoir de monsieur de Chemeraut.

— Oh ! c'est un abîme... un abîme !

— Jamais je ne consentirai maintenant à rallumer la guerre civile en Angleterre... j'aimerais mille fois mieux la prison... la mort... mais te quitter.,, mon Dieul...

— Que faire, Jacques? Quel danger court cet homme?

— D'immenses... possesseur d'un pareil secret d'Etat!

— Mais alors... il faut te perdre... ou le suivre. Ah! que faire? Jacques , l'heure s'avance.

Après un moment de réflexion, Monmouth dit :

— Il n'y a pas à balancer, disons-lui tout; s'il consent encore à jouer mon rôle pendant quelques heures, je suis sauvé, et j'ai le moyen de le mettre à l'abri du ressentiment de l'envoyé de France.

— Jacques, si cet homme était an traître? Mon Dieu I prends garde...

Ace moment, l'aventurier, voyant l'aiguille marquer la cinquième minute, se leva et dit à Angèle :

— Eh bien I madame, à quoi vous décidez-vous ? Un oui ou un non, car je suis incapable d'entendre ou de com-

jn-endro autre chose ; voulez-vous me suivre ou ne le voulez-vous pas ? répondez.

Monmouth s'approcha de lui d'un air grave et imposant :

— Je vais, monsieur, vous donner une preuve de haute estime et de...

— Ton estime, scélérat! — s'écria Croustillac indigné en interrompant le duc, — est-ce bien à moi que tu oses parler ainsi ? Ton estime...

— Mais, monsieur...

— Pas un mot de plus, — s'écria Croustillac indigné en se l'otournant vers Angèle. — Madame, voulez-vous me suivre? Est-ce oui, est-ce non?

— Mais, écoutez...

— Est-ce oui, est-ce non ? — s'écria-t-il en se dirigeant vers la porte, — répondez, ou j'appelle monsieur de Che^ meraut.

— Mais, par saint Georges! — s'écria Montmouth.

Le chevalier allait ouvrir la porte, lorsque la jeune femme lui saisit les deux mains d'un air si suppliant, qu'il s'arrêta malgré lui.

— Eh bien! oui... oui, je vous suivrai, — dit-elle avec épouvante.

— Enfin ! — dit le Gascon, — à la bonne heure... Donnez-moi votre bras , et partons ; monsieur de Chemeraut doit trouver le temps long.

— Mais, un instant... il faut que vous sachiez tout, — dit la pauvre femme en toute hâte. — Le Caraïbe n'était autre chose que le flibustier... ou plutôt le boucanier et le Caraïbe ne sont que...

— Ah çà ! vous recommencez ; vous voulez-donc que ma raison y reste ! — s'écria le Gascon en faisant un effort désespéré et en courant vers la porte pour appeler monsieur de Chemeraut.

Le prince se précipita sur Croustillac, lui saisit ses deux poignets dans une de ses mains, et lui mit l'autre sur la bouche au moment où le chevalier criait :

— A moi, monsieur de Chemeraut!

Puis il lui dit à voix basse :

— C'est moi, monsieur, qui suis le duc de Monmouth. Le prince croyait mettre le chevalier au fait de tout en

prononçant ces paroles ; mais, au point d'exaspération où était Croustillac, il ne vit dans la révélation du prince qu'une nouvelle ruse ou une nouvelle injure, et il redoubla d'efforts pour se dégager. Quoique beaucoup moins vigoureux que le duc, le chevalier ne manquait pas d'énergie ; il commençait à se débattre d'une manière inquiétante, lorsque Angèle, épouvantée , courut prendre un flacon , mit sur son mouchoir une goutte de liqueur, et, frottant la main du prince, enleva la couleur de bitume qui s'y trouvait, et la peau redevint blanclie.

— Comprenez-vous enfin, monsieur, que les trois personnages n'en font qu'un? — dit le prince en cessant de bâillonner Croustillac, et en lui montrant sa main blanchie.

Ces mots furent un trait de lumière pour l'aventurier: il comprit tout. Malheureusement, au moment ou le prince ôta sa main de la bouche du Gascon, celui-ci n'avait pu retenir ce cri: «A moi, monsieur de Chemeraut! «Le bruit de la lutte avait déjà éveillé l'attention do l'envoyé de France; en entendant le cri du Gascon, il se précipita dans la chambre, l'épée à la main. Il est impossible de peindre la stupéfaction, l'etTroi de ces trois personnages, lorsque monsieur de Chemeraut parut. Le duc mit la main sur son poignard; Angèle tomba assise dans un fauteuil en cachant son visage dans ses mains; Croustillac regarda autour de lui d'un air désolé, regrettant, mais trop tard, sa maladresse.

"Néanmoins, la présence d'esprit de l'aventurier lui revint peu à peu; de même qu'il suffit d'un vif rayon de soleil pour dissiper un épais brouillard, du moment où le bon chevalier eut la clef des trois déguisemens du prince, tout s'éclaircit à ses yeux; son esprit, jusqu'alors si douloureusement agité, se calma, ses doutes offensans sur la

ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE

Barbc-Bleuc cessèrent, il ne lui resta que le chagrin de ra\ oir accusée, cl la volonté de se dévouer pour elle et pour le prince. Avec une merveilleuse spontanéité d'invention (nous nous intéressons trop maintenant au Gascon pour 'dire avec une merveilleuse faculté de mensonge), Croustillac basa son plan de campagne contre monsieur de Chemeraut, qui, toujours l'épée à la main, se tenait sur le seuil de la porte, et répétait pour la seconde fois :

— Qu'y a-t-il, monseigneur?... qu'y a-t-il donc? je croyais avoir entendu le bruit d'une lutte, et votre voix qui criait à l'aide...

— \ous ne vous étiez pas trompé, monsieur... — dit Croustillac d'un air sombre.

Monmouth et sa femme étaient dans une horrible anxiété. Ils ignoraient les projets du Gascon; connaissant le secret de Monmouth, il était alors comi>létement maître de leur sort. Pourtant, .si Angèle et son mari avaient eu assez de sang-froid pour bien examiner la physionomie de Croustillac, ils y auraient remarqué une sorte de joie maligne et triomphante, qui se trahissait malgré lui à travers les rides menaçantes dont il assombrissait son front. Monsieur de Chemeraut lui demanda pour la troisième fois pourquoi il l'avait appelé.

— Je vous ai appelé, monsieur, — lui dit le chevalier d'une voix lugubre, en ayant l'air de sortir d'une profonde rêverie, — je vous ai appelé pour me venir en aide...

— Monseigneur... serait-ce ce misérable? — dit l'envoyé en montrant Monlmouth, qui, debout, les bras croisés, se tenait près du fauteuil où était Angèle, prêt à la déléndrc et à vendre chèrement sa vie; car, nous l'avons dit, il ignorait encore les projets de l'aventurier. — Dites un mot, monseigneur, — reprit monsieur de Chemeraut, — et je le mets entre les mains de mon escorte.

Le Gascon secoua la tête, et repondit :

— Je me charge de cet homme, son sort me regarde... Ce n'est pas contre un pareil bandit que je vous ai appelé à mon aide, monsieur, c'est contre moi-même.

— Que voulez-vous dire, monseigneur?

— Je veux dire que j'ai peur de me laisser fléchir par les larmes de celte femme, aussi... dangereusement hypocrite... qu'audacieusement coupable.

— Monseigneur, il faut souvent du courage... beaucoup de courage... pour être juste.

— Vous avez raison, monsieur... c'est pour cela que je redoute tant ma faiblesse. Je vous ai appelé afin (jue votre vue rallume mon indignation, renflanmie ma colère; car vous avez été témoin de mon déshonneur, monsieur... Aussi... venez... venez me dire que, si je pardonnais, je serais un lâche... que je mériterais mon sort... IN'est-ce pas, monsieur?

— Monseigneur...

— Je vous comprends... vous avez raison... oui, par saint Georges 1 — Croustillac se souvenait d'avoir entindu le prince faire ce serment, — par saint Georges !... je saurai me venger...

Angèle et le duc respirèrent; ils comprirent que le chevalier voulait les sauver.

— Monseigneur, — dit sévèrement monsieur de Chemeraut, — je ne crains pas do répéter à Votre Altesse, devant maiiame, ce que j'avais l'honneur do vous dire il y a quel(|ues instans... Une barrière insurniûiilable vous sépare maintenant... d'une épouse coupable, — ajouta l'envoyé avec elFort, pendant «ju'Angèle cachait sa confusion nn se mettant le vis;ige dans son mouchoir.

Croustillac releva la tête, et s'écria d'une voix déchirante :

— Trompé! par un mulâtre... encore... monsieur, par un misérable mulâtre... un sang mêlé... un teint cuivré!

— Monseigneur !

— Enfin, monsieur, — ajouta Croustillac en s'adressant a l'envoyé d'un air d'indignation douloureuse, — vous saviez [jounjuoi je revenais... quels étaient mes projets... ce que je voulais mettre sur la tête de madame; eh bien!

n'est-ce pas une affreuse raillerie de la destinée... qu'à ce moment là justement... une épouse... criminelle...

— Monseigneur, — s'écria monsieur de Chemeraut en interrompant le Gascon, — maintenant ces projets doivent être un secret pour madame.

— Je le sais, je le sais... mais enfin... quelle horrible surprise ! je rentre, le cœur battant de joie, dans le foyer domostit]ue, dans mes paisibles lares... Eh bien! qu'est-ce que j'entends!

— Monseigneur!...

— Vous l'avez entendu comme moi. Ce n'est pas tout... qu'est-ce que je vois?

— Monseigneur, monseigneur, calmez-vous.

— Vous l'avez vu comme moi, un bandit mulâtre!!! Mais cela ne .se passera pas ainsi. Non, non, par saint Georges! Oui, j'ai bien fait de vous appeler, monsieur. Maintenant ma colère bouillonne, les projets les plus cruels s'offrent en foule à mon imagination. Oui, oui, c'est cela, — dit Croustillac d'un air méditatif, — j'y suis enfin : j'ai trouvé une vengeance digne de l'offense I

— Monseigneur, le mépris...

— Le mépris! cela vous est bien facile à dire, monsieur, le mépris! Non, monsieur, il me faut autre chose... j'ai trouvé mieux, et vous m'aiderez.

— Monseigneur, tout ce qui dépendra de mon zèle, sans nuire aux ordres que j'ai reçus et au succès de ma mission.

— Je renonce à emmener cette indigne femme. De ce jour, de ce moment, tout est à jamais fini entre elle et moi.

— Vive Dieul monseigneur, — s'écria monsieur de Chemeraut ravi do cette détermination, — vous ne pouviez plus sagement agir.

— Demain, au point du jour, — dit le Gascon d'une voix brève, — elle et son odieux complice s'embarqueront à bord d'un de mes bâtimens.

LE DÉVOCBMEIÎT.

— Oui, monsieur, — répéta le Gascon, — demain ma femme et ce misérable s'embarqueront sur un de mes bâtimens... voilà toute ma vengeance, — ajoula-t-il en appuyant sur ces mots avec une sauvage ironie. — Ohl je sais ce que je fais. Mon Dieu ! oui, monsieur, elle et son complice, tous les deux, comme s'ils étaient véritablement mari et femme, les misérables! ils seront embarques ensemble. Quant à la destination du bâtiment, — ajouta le chevalier avec un regard d'une si épouvantable férocité que monsieur de Chemeraut en fut frappé, — quant au sort qui attend les coupables, je ne puis vous le dire, monsieur, cela ne regarde que moi. — Puis, prenant rudement Angèle par le bras, Croustillac s'écria : — Ah! vous voulez pour amans des mulâtres, madame la duchesse, eli bien I vous en aurez... Et loi, sc'élérat, il te faut des femmes blanches, des duchesses! eh bien! tu en auras. Vous ne vous quitterez plus, tendres amans, non, plus jamais... mais vous ne savez pas à quel prix terrible vous serez réunis 1

— Monseigneur, que prétendez-vous faire?

— Cela me regarde, monsieur, votre responsabilité sera à couvert; le reste se passera sur un terrain neutre, — ajouta le Gascon avec un sourire mystérieux el farouche, — oui, dans une île déserte; et puisque ce tendre couple s'aime, s'aime à la mort, il aura du temps de reste pour se le prouver... jusqu'à la mort.

— Ah! monseigneur, je crois comprendre ; ce serait terrible en effet, — dit monsieur de Chemeraut, qui pensa

LE MORNE-AU-DIABLE

que Croustillac voulait faire mourir de faim sa femme et le mulâtre.

— Terrible! vous l'avez dit, monsieur. Tout ce que je vous demande, et comme témoin de mon outrage vous ne pouvez me refuser, c'est de me prêter main-forte pour conduire ces deux coupables à bord d'un de mes navires. Je tiens à les remettre moi-môme au capitaine, et à lui donner des ordres, des ordres auxquels il n'oserait peutêtre pas obéir si je ne les lui donnais personnellement.

Monsieur de Chemeraul, malgré sa finesse, fut dupe de la feinte colère de Croustillac; il lui dit avec une fermeté respectueuse :

— Monseigneur, la justice est sévère, mais elle ne doit pas être cruelle.

— Qu'est-ce à dire, monsieur? — reprit fièrement Croustillac, — ne suis-je pas seul juge de la peine que méritent ces coupables? me refusez-vous votre concours lorsqu'il s'agit seulement de conduire cet homme et sa complice à bord d'un bâtiment qui m'appartient?

— Non, monseigneur, mais je fais observer à Votre Altesse qu'il serait peut-être plus généreux de...

Angèle, voj'ant qu'elle ne devait pas rester inactive, se jeta aux pieds de Croustillac en criant: « Grâce! » pendant que Monmouth semblait se renfermer dans un morue et sombre silence ; puis, s'adressant à monsieur de Gliemeraut, la jeune femme ajouta :

— Ah! monsieur, vous qui paraissez sensible et bon, intercédez pour moi auprès de mon cher lord ; qu'il me condamne aux peines les plus cruelles, j'ai tout mérité, je souffrirai tout, mais que mon cher lord...

— Je vous défends de m'appeler votre cher lord, madame, — dit amèrement Croustillac, — je ne suis plus votre cher lord.

— Eh bien ! monseigneur, ne me faites pas conduire à bord de ce bâtiment dont vous parlez.

— Et pourquoi cela, madame?

— Mon Dieu 1 parce que c'est le brigantin le Caméléon, commandé par le capitaine Ralph, monseigneur; cet homme est cruel, il a remplacé le flibustier l'Ouragan dans ce commandement.

— Et c'est justement pour cela que j'ai choisi le Caméléon, madame; c'est justement parce que le capitaine Ralph est le plus cruel ennemi de votre indigne amant, — dit Croustillac, qui comprenait à merveille l'intention d'Angèle.

— Mais, monseigneur, vous Sàvez bien que ce bâtiment sera mouillé demain matin ici tout près, presque au pied du morne, à l'anse aux Caïmans.

— Oui, madame, je le sais.

— Eh bien! monseigneur, vous voulez me forcer à m'embarquer là, lorsque pour rien au monde je n'aurais seulement osé approcher de ce rivage. Oubliez-vous donc, grand Dieu, les affreux souvenirs qui pour moi se rattachent à cet endroit?

— Ohl la fine mouche! — pensa Croustillac, — cela veut dire, ce que je ne savais pas, qu'il y a justement un bâtiment à elle appelé le Caméléon, dont le capitaine lui est dévoué, et qui sera demain matin mouillé près d'ici. J'y suis... Il s'agit probablement de ce navire qu'elle avait fait préparer en toute hâte pour assurer sa fuite et celle du duc lorsqu'elle m'avait vu emmené par le colonel Rut- 1er; un des nègres pêcheurs était sans doute parti en avant pour donner des ordres en conséquence. — Le Gascon reprit tout haut, après un moment de réflexion : — Oui, ces souvenirs sont afl'reux pour vous, je le sais, madame.

— Eh bien ! monseigneur, aurez-vous donc le courage?

— Oui, oui, — s'écria le chevalier avec une explosion de fureur, — oui, point de pitié pour l'infâme qui m'a indignement outragé. Tant mieux, ma vengeance commencera plus tôt. Je vais vous prouver que vous n'avez aucune pitié à attendre, vous allez voir.

Il frappa sur un gong.

OEUV. CHOISIES. — m.

— Qu'allez-vous faire, monseigneur?

— Votre fidèle Mirette va venir, vous-même lui donnerez l'ordre d'envoyer dire au capitaine Ralph detout préparer à bord du Caméléon pour mettre à la voile au point du jour.

— Ah! monseigneur, donner moi-même un tel ordre! C'est de la barbarie.

— Obéissez, madame, obéissez I

Mirette parut. Angèle donna l'ordre d'un air abattu.

— Je vous ai obéi, monseigneur. Eh bien ! maintenant, par pitié, accordez-moi une dernière grâce, au nom de notre amour passé !

— Oh! oui, par saint Georges! — s'écria Croustillac, — passé... oh ! bien passé !

— Accordez-moi, monseigneur, la faveur d'un moment d'entretien.

— Non, non, jamais.

— Monseigneur, ne me refusez pas, ne soyez pas impitoyable.

— Arrière, femme infidèle!

— Monseigneur! — dit Angèle en joignant les mains.

— Monseigneur! — dit monsieur de Chemeraut, — au moment de quitter madame pour jamais, ne lui refusez pas cette dernière consolation.

— Vous aussi, monsieur de Chemeraut, vous aussi!... et pourtant vous avez été témoin... Eh bien! j'y consens, madame, mais à une condition.

— Ordonnez, monseigneur.

— C'est que votre complice restera là pendant notre conversation.

— Peste ! ceci n'est pas maladroit, je pense, — se dit Croustillac, — j'espère bien que la duchesse va me comprendre, et d'abord refuser.

— Mais, mon cher lord, — dit en effet Angèle, — le dernier entretien que je vous supplie de m'accorder ne doit être entendu que de vous.

— A merveille! oh! elle comprend à demi-mot, — se dit Croustillac; et il reprit tout haut : — Et pourquoi donc, madame, notre entretien serait-il secret? auriez-vous quelque chose de caché ptour votre bien-aimé, pour l'amant de votre choix ?

— Mais si j'ai à implorer votre pardon, monseigneur?...

— Eh bien ! madame, vous l'implorerez devant votre complice; plus vous vous accuserez, plus vous reconnaîtrez votre conduite comme déloyale, infâme, indigne, plus vous constaterez l'abjection de votre choix. Ce sera la punition de ce scélérat et la vôtre.

— Mais, monseigneur...

— C'est mon dernier mot, — répondit Croustillac.

— Nu craignez-vous pas le désespoir de cet homme? — dit tout bas monsieur de Chemeraut.

— Non, non, les traîtres sont lâches : voyez celui-ci, quel air morne, atterré! il n'ose pas seulement lever les yeux sur moi. En tout cas, monsieur, envoyez, je vous prie, quelques hommes de votre escorte au dehors de cette galerie, et qu'à mon premier signal ils entrent. — Puis, ayant l'air de se raviser, et croyant faire un coup de maître, Croustillac dit : — Au fait, si vous assistiez aussi à cet entretien, monsieur de Chemeraut, la punition des coupables serait plus cruelle encore.

— Oh! monseigneur, par pitié, ne me condamnez pas à cet excès de honte et d'humiliation ! — s'écria Angèle avec un accent désespéré. — Et vous, monsieur, ayez la générosité de ne pas accepter, — dit-elle à monsieur de Chemeraut.

Celui-ci eut la délicatesse de s'excuser auprès du Gascon; il sortit, et laissa ensemble Monmouth, sa femme et l'aventurier.

A peine l'envoyé de France fut-il sorti, que Monmouth, après s'être assuré qu'il ne pouvait pas être entendu, tendit cordialement la main à Croustillac, et lui dit avec effusion :

— Monsieur, vous êtes un homme d'esprit, de courage

es

ŒUVRES CHOISIES D'EUGENE SUE

et de résolution ; merci à vous, et pardonnez-nous de vous avoir un moment soupçonné.

— Oh! oui, pardonnez-nous notre injuste défiance, — dit Angèle en prenant de son côté ta main du Gascon dans les siennes. — Nous étions si inquiets, et puis vous aviez l'air si furieux, si égaré 1...

— Nous avions tous raison, maiiame la duchesse, — dit l'aventurier; — vous aviez raison d'èlre inquiète, car mon retour n'annonçait rien de bien rassurant ; j'avais raison d'ôtrc furieux, car je prenais monseigneur pour un bandit ; quant à mon air égaré, mordioux ! soit dit sans reproches, vous avouerez qu'il s'est passé ici assez de choses étranges, depuis deux jours, pour qu'à la fin j'aie bien pu m'ahurir un peu. Heureusement que mon aplomb est revenu, quand j'ai vu que je n'étais qu'un sot et que je risquais de tout perdre.

— Brave et excellent homme! — dit Monmouth.

— Brave, c'est dans le sang des Croustillac, monseigneur; excellent, ma foi 1 je n'en sais rien; si cela est, ce n'est pas ma faute, c'est l'ouvrage de madame votre femme, qui m'a donné l'envie d'être meilleur que je ne l'étais. Ah rà ! prince, les momens sont jirécieux, tout est prêt pour soulever une province d'Angletf^n-e en votre faveur ; Louis XIV appuiera cette insurrection. On vous offre en perspective la vice-royauté d'Ecosse et d'Irlande, et toutes sortes d'autres faveurs.

— Jamais je ne consentirai à profiter do ces offres... Les guerres civiles m'ont coûté trop cher I — s'écria Monmouth. Puis, regardant Augèle, il ajouta: — Et je n'ai plus d'ambition.

— Monseigneur, réflécliissez bien... Si le cœur vous en dit, vous ôtez de votre visage cet enduit couleur de bronze, vous dites au Chcmcraut que des raisons à vous-connues vous ont obligé do garder l'incognito jusqu'ici ; vous lui prouvez qui vous êtes, je vous rends votre duché, et je vous demande la grâce d'aller me battre à vos côtés en Cornouailles, ou ailleurs, afin de vous servir, comme on dit, de cuirasse humaine... Je suis sûr que ça fera plaisir à madame la duchesse.

— Et nous le soupçonnions! — dit Angèle en regardant son mari.

— Il faut qu'il nous pardonne, — dit le duc,— les hommes comme lui sont si rares... qu'il est permis de douter qu'on les rencontre...

— Ah! tenez, mordioux 1 monseigneur... vous allez m'embarrasser... Parlons afl'aires... Acceptez-vous, oui ou non, les vice-royautés?... Après ça, n'allez pas croire que je vous presse de dire... oui... monseigneur, pour me débarrasser de votre rôle; il me plaît, il m'amuse... j'y suis fort habitué. Maintenant, ça me ferait même un effet désagréable de ne plus m'entendre dire monseigneur, sans compter que je ris dans ma moustache en pensant à toutes les bourdes que je fais avaler au bonhomme diemeraut avec son air important. Si j'insiste, monseigneur, pour vous prier de reprendre votre rang, c'est qu'il paraît (|u'on a furieusement besoin de vous en Angleterre pour faire le bonheur du peuple en général, et celui des Cornouaillais en particulier... vous devez savoir ça mieux que moi...

— Ah! je connais trop ces vains prétextes que l'on offre à l'ambition.

— Mais, monseigneur, ç» a l'air cette fois d'être parfaitement préparé. La frégate qui a amené le bonhomme Chemeraut est remplie d'armes et de munitions de guerre; il y a là-dedans de quoi armer et révolutionner tous les Cornouaillais du monde; de plus, vous pouvez compter sur une douzaine de vos partisans...

— De mes partisans I et où cela? — s'écria Monmouth.

— A bord de la frégate de Chemeraut. Ces braves gens m'attendent, c'esl-à-dirc vous attendent, monseigneur, avec une impatience incroyable. Il y a surtout un forcené, nommé Mortimer, que Chemeraut a eu toutes les peines du monde à retenir à bord, tant cet enragé était pos!5(;dé du désir de me serrer... je veux dire de vous serrer dans SI."» bras, monseigneur, carj« nous confonds toujours.

Angèle, voyant l'air accablé de son mari, lui dit:

— Mon Dieu 1 mon ami, qu'avez-vous?

— Il n'y a plus à hésiter, — dit Monmouth, — je dois déclarer toute la vérité à monsieur de Chemeraut...

— Grand Dieu ! Jacques, que dis-tu ?

— Vous voulez être vice-roi I A la bonne heure, monseigneur.

— Non, monsieur... je veux vous empêcher de vous perdre pour moi ; ma reconnaissance n'en sera pas moins éternelle pour le service que vous avez voulu me rendre...

— Comment! monseigneur, ce n'est pas pour être viceroi que vous me dépossédez de ma principauté?

— Mes partisans sont à bord de la frégate; si j'acceptais votre offre généreuse, monsieur, demain vous seriez reconnu... perdu...

— Mais, monseigneur..

— Sans celte circonstance qui, je vous le répète, doit vous faire découvrir d'un moment à l'autre... j'aurais peut-être accepté votre généreux dévouement; l'erreur do monsieur de Chemeraut eût au moins duré quelques jours,., et je pouvais vous mettre à l'abri de ses ressentimens; mais accepter votre offre, monsieur, sachant la présence de mes partisans à bord de la frégate, ce serait vous exposer à un danger certain... Je n'y consentirai jamais.

— Monseigneur, vous oubliez donc qu'il s'agit pour vous d'une prison perpétuelle, si vous ne voulez pas vous mettre à la tête de ce soulèvement ?

— C'est parce qu'il s'agit pour moi d'échapper à un danger, que je ne veux pas vous sacrifier, monsieur. Lorsque j'appris que vous étiez parti prisonnier du colonel Butler, j'allais courir à votre poursuite, afin de vous enlever de ses mains.

— Mon Dieu, Jacques! ponsoz-y donc, la prison... une prison éternelle! mais c'est impossible, et moi, moi, que deviendrai-je, si l'on m'empêche de vous accompagner? Non, non, vous ne refuserez pas le sacrifice de cet homme généreux.

— Angèle, — dit le prince d'un ton de reproche, — Angèle!.. Et cet homme généreux... l'abandonnerons-nous lâchement, lorsqu'il se sera dévoué pour nous? Pour échapper à la inison... le condamnerons-nous à une captivité éternelle?...

— Lui?...

— Mais sans doute... N'est-il pas maintenant possesseur d'un secret d'État? Monsieur de Chemeraut ne sera-t-il pas furieux de se voir joué? Je vous dis qu'il n'échappera pas à une prison perpétuelle lorsque la méprise sera découverte.

— Mordioux! monseigneur, mêlez-vous de ce qui vous regarde, s'il vous plaît, — s'écria Croustillac, — et ne ni'ôtez pas le pain de la bouche, comme on dit... Prisonnier d'Etal! peste! vous êtes bien dégoûté... Mais tous ne savez donc pas que ça me fera une retraite assurée... un abri certain pour mes vieux jours? Franchement, la vie aventureuse m'ennuie. Il faut une fin, je voulais quelque chose de stable... jugez si cela me convient... Prisonnier d'État! diable! ne l'est pas qui veut, monseigneur; par pitié, je vous le répète, n'ôtez pas cette dernière ressource à mes vieux ans... ne détruisez pas mon avenir !

— Ecoutez-moi, brave et digne chevalier, — lui répondit afl'ectucusement Monmouth en lui serrant la main, — je ne suis pas dupe de vos ingénieuses défaites...

— Monseigneur, je vous jure...

— Ecoutez-moi, je vous en prie; lorsque vous m'aurez entendu, vous ne vous étonnerez plus de mon refus... vous verrez que je ne puis accepter votre généreux sacriflce sans être doublement coupable... vous comprendrez les douloureux souvenirs, pour ne pas dire les remords... que vos offres de dévouement, que les événemens présens éveillent en moi... Et vous, Angèle, mon enfant bien-aimée... vous apprendrez enfin un secret que, jusqu'à présent, j'ai dû vous cacher; il faut une circonstance aussi grave que

LE MORNE-AU-DIABLE

celle où nous nous trouvons pour me forcer à vous faire cette douloureuse révélation.

LE MARTYB.

— Mon Dieu I Jacques , que voulez-vous dire ? vous m'effrayez, — dit Angèle en voyant l'agitation de Monmouth.

— Vous savez, — dit le prince à Croustillac, — par suite de quels événcmens politiques j'ai été arrêté et mis à la tour de Londres en 1685 ?

— Vous m'excuserez, monseigneur, si je n'en sais pas un mot; je suis ignorant comme une carpe à l'endroit de l'histoire contemporaine, ce qui, soit dit en passant, et sans me vanter, rendait mon rôle outrageusement difficile... car j'avais toujours peur de dire quelque ânerie... et de compromettre ainsi, non ma réputation de savant, je n'en ai cure, mais votre fortune, dont je m'étais imprudemment chargé.

— Eh IjienI donc! — dit Monmouth, — après la mort de mon père, lorsque le duc d'Y'orli, mon oncle, monla sur le trône sous le nom de Jacques II, j'entrai dans une conspiration contre lui. Je ne chercherai pas à justifier ma conduite... aujourd'hui les années, les réflexions m'ont éclairé; je le reconnais, j'étais aussi coupable qu'insensé; le jeune comte d'Argyle était l'âme de ce complot; tout se tramait pour ainsi dire sous les yeux du prince d'Orange, alors stathouder, à cette heure roi d'Angleterre... Argyle connaissait mon action sur le parti protestant, mon ambition, mes ressentimens contre Jacques II; il n'eut pas de peine à m'associer à ses desseins ; bientôt, grâce à mon nom, à morf influence, je fus le chef de la conjuration... J'avais des intelligences en Angleterre... on n'attendait plus, disait-on, que ma présence pour renverser du trône un roi papiste, et pour me proclamer à sa place. Je partis du Texel avec trois bâtimens chargés de soldats que j'avais embauchés; Argyle, m'ayant devancé en Ecosse, avait payé de sa tête l'audace de sa tentative. J'abordai en Angleterre à la WHe de quelques partisans dévoués. Je reconnus alors combien j'avais été trompé. Trois ou quatre mille iiomnies, au plus, se joignirent à la poignée de braves qui s'étaient associés à mon sort, et parmi lesquels on comptait Mortimer, Rothsay, Dudiey. Le fils de Monck, le jeune duc d'Albemarle, s'avança contre moi à la tête de l'armée royale ; je voulus brusquer la fortune, tenter un coup décisif; j'attaquai l'ennemi à Sedgemore, près de Bridge-Water, je fus battu... malgré des prodiges de valeur de ma petite armée, et surtout de ma cavalerie, commandée par le brave lord Georges Sidney...

En prononçant ce mot, la voix du prince s'altéra, une douloureuse émotion se peignit sur ses traits.

— Georges Sidney ! mon second père... mon bienfaiteurl — s'écria Angèle, — c'est en combattant pour loi qu'il est mort! C'est donc à cette bataille qu'il a été tué?... tel était donc le secret que tu me cachais?...

Le duc baissa la tête, garda un moment le silence et reprit :

— Toute l'heure tu sauras tout, mon enfant... Notre déroule fut complète. Blessé, j'errai au hasard, ma tête était mise à prix. Je fus arrêté le lendemain de cette fatale défaite et conduit à la tour de Londres ; on instruisit mon procès. Reconnu coupable de haute trahison, je fus condamné à mort.

— Ah ! — s'écria Angèle en poussant un cri d'effroi et en se précipitant dans les bras de Jacques, — tu m'as trompé 1 Mon Dieu ! je te croyais seulement exilé!

— Calme-toi, calme-toi, Angèlel... oui, je t'avais caché

cette condamnation, autant pour ne pas t'inquiéter que pour... — Puis, après un moment d'hésitation, Monmouth ajouta :— Tu vas tout savoir... Il me faut du courage, oui, bien du courage, pour te faire cette révélation^

— Pourquoi ? qu'as-tu donc à craindre ? — dit An-r gèle.

— Hélas!... pauvre enfant, lorsque tu m'auras entendu, peut-être, tu me regarderas avec horreur.

— Toi! toi! Jacques, crois-tu cela? mon Dieu! le pourrais-je jamais î

— Enfin, — reprit Monmouth avec eflfort, — quoiqu'il arrive, je dois parler... au moment peutr-être de nous séparer pour toujours.

— Jamais I... oh ! jamais ! — dit Angèle avec désespoir.

— Mordioux ! je jetterai plutôt monsieur de Chemerautdu hautenbasduMorne-au-Diable, sous le plus mince prétexte, — s'écria Croustillac. — Ensuite de quoi, avec vos esclaves, nous aurons bon marché de l'escorte. Mais j'y pense... voulez-vous tenter ce moyen ? Combien avez-vous d'esclaves capables de s'armer, monseigneur?

— Vous oubliez, chevalier, que l'escorte de monsieur de Chemeraut est considérable; les nègres pêcheurs sont partis, il n'y a pas ici plusde quatre ou cinq hommes... Toute violence est impossible... La Providence veut sans doute que j'expie un grand crime... Je me résignerai.

— Un crime! toi, Jacques, coupable d'un grand crime I Jamais je no le croirai ! — s'écria Angèle.

— Si mon crime fut involontaire, il n'en fut pas moins horrible... Angèle, à cette heure, il est de mon devoir de te révéler tout ce que je dois à Sidney, à ton noble parent, qui prit tant de soin de ton enfance, pauvre orpheline ! Pendant que tu achevais ton éducation en France, où il t'avait conduite, Sidney, que j'avais vu en Hollande, s'était attaché à mon sort; une singulière conformité de goûts, de principes, de pensées, nous avait rapprochés ; mais il était si fier, que je fus obligé d'aller au-devant de lui. Combien je me félicitai de lui avoir, le premier, serré la main... Jamais âme humaine n'approcha de la beauté de l'âme de Sidney! Jamais il n'existera de caractère plus noble, de cœur plus ardent, plus généreux! Rêvant le bonheur des peuples, trompé comme je le fus peut-être moimême sur la véritnJjle portée de mes desseins, il crut servir la sainte cause de l'humanité, il ne servit que la funeste ambition d'un homme! Pendant que la /conspiration s'organisait, il fut mon émissaire le plus actif, mon confident le plus intime. Te dire, mon enfant, l'attacliement profond, aveugle, de Sidney pour moi, serait impossible ; une seule aû'ection luttait dans son cœur avec c^lle qu'il m'avait vouée : c'était sa tendresse pour toi, toi, .sa parente éloignée, qu'il avait recueillie ; oh ! combien il te chérissait ! A travers les agitations et les périls de sa vie de soldat et de conspirateur, il trouvait toujours quelques momens pour aller embrasser son Angèle. A son retour... c'était toujours les larmes aux yeux qu'il me parlait de toi... Oui, cet homme d'une folle intrépidité, d'une énergie indomptable... pleurait comme un enfant en me disant tes grâces naïves, les qualités de ton cœur, ta jeunesse studieuse et triste, pauvre petite abandonnée ! car tu n'avais au monde que Sidney... A la fatale journée de Bridge- Water, il commandait ma cavalerie; après des prodiges de valeur, il fut laissé pour mort sur le champ de bataille ; quanta moi... emporté par un flot de fuyards, grièvement '■ blessé, il me fut impossible de le retrouver.

— N'est-ce donc pas à cotte journée qu'il mourut? — dit Angèle en essuyant ses yeux.

— Ecoute, écoule, Angèle... Oh ! tu ne sais pas comme mon cœur se brise à ces souvenirs...

— Et le nôtre donc, monseigneur! — dit Croustillac. — Brave Sidney!... un je ne sais quoi médit qu'il n'était pas jnort à cette journée de Bridge-VS^ater... et que nous le retrouverons encore...

Monmouth tressaillit, resta un moment accablé, et reprit :

ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE

— Allons, couragel Je vous le disais donc, Sidncy fut laissé pour mort sur le champ de bataille; je fus arrêté, condamné, et mon exécution fut fixée au 15 juillet 1685. On m'avait signifié ma sentence, je devais ôlre exécuté le lendemain, j'étais seul dans ma prison. Au milieu des funèbres méditations où j'étais plongé durant les heures terribles qui précédèrent le moment de mon supplice... je te le jure, AngMe, je te le jure devant Dieu qui m'entend, si quelques pensées douces et consolantes vinrent me calmer... ce furent celles que je donnai au souvenir de Sidney, en évoquant les beaux temps de notre amitié... Je le croyais mort, et je me disais : « Dans quelques heures, je serai pour jamais réuni à lui... » Tout à coup la porte de mon cachot s'ouvrit, Sidney parut...

— Mordioux !... tant mieux... J'étais bien sûr qu'il n'était pas mort ! — s'écria Croustillac.

— Non... il n'était pas mort, — répondit le duc avec un soupir. — Plût au ciel qu'il fiH mort en soldat sur le champ de bataille ! — Angèle et l'aventurier regardèrent Monmouth avec étonnement. Celui-ci continua : — A la rue de Sidney, je crus être le jouet d'une vision produite par l'agitation de mes esprits; mais je sentis bientôt ses larmes couler sur mes joues, mais je me sentis bientôt serré dans ses bras, o Sauvé!... vous êtes sauvé!... « me dit-il ,h travers des pleurs de joie. « — Sauvé? » lui dis-je en le regardant avec stupeur. « — Sauvé! oui... Ecoutez-moi... » reprit-il; et voici ce qu'il me raconta : Le roi, mon oncle, ne pouvait ouvertement m'arrorder ma grâce, la politique s'y opposait ; mais il ne voulait pas faire périr le fils de son frère sur l'échafaud. Instruit par un de ses courtisans, qui était néanmoins de mes amis, do la ressemblance qui existait entre Sidney et moi, ressemblance qui t'a si vivement frappée la première fois que je t'ai vue, chère enfant, — dit Monmouth à Angèle, — le roi Jacques avait secrètement procuré à Sidney les moyens de s'introduire dans ma prison; cet ami dévoué devait prendre mes vètemons, je devais prendre les siens et sortir do la tour à l'aide do ce .stratagème. Le lendemain, apprenant mon évasion, le dévouement de Sidney resté prisonnier à ma place, le roi le ferait mettre en liberté et ordonnerait de me rechercher activement; mais ces ordres ne seraient qu'une apparence; on favoriserait en secret mon départ pour la France. Je devais seulement écrire au roi pour lui donner ma parole de ne jamais rentrer en Angleterre.

— Eh bien ! — dit Angèle intéressée au dernier point par ce récit, — tu acceptas l'ofl're de Sidney, et il resta prisonnier h ta place!...

— Hélas! oui, j'acceptai, car tout ce que me disait Sidney ne me paraissait que trop vraisemblable ; sa présence à cette heure dans la tour, malgré la sévère surveillance dont j'étais environné, devait me faire croire (lu'une volonté toute-puissante concourait mystérieusement à mon évasion.

— N'en étail-il donc pas ainsi ! — s'écria Angèle.

— Rien ne me semble pourtant plus naturellement arrangé, — dit Croustillac.

— En efl'et, — dit Monmouth en souriant avec amertume, — rien n'était plus naturellement arrangé; il no fut que trop facile h Sidney de me persuader... de détruire mes objections.

— Et quelles objections pouvais-tu faire?— dit Angèle, — qu'y avait-il donc d'étonnant h ce que le roi Jacques ne voulût pas faire couler ton sang sur l'échafaud, en facilitant secrètement ta fuite?

— Et puis, Sidney aurait-il pu s'introduire si facilement auprès de vous, monseigneur, sans le secours d'une suprême influence? — ajouta l'aventurier.

— Ohl n'est-ce pas, — s'écria le duc avec une triste satisfaction, — n'est-ce pas que tout ce que me disait Sidney devait me sembler... probable, possible ? n'est-ce pas que je pouvais le croire ?

— Mais, sans doute 1 — dit Angèle.

— N'est-ce pas, — cx)ntinua le prince. — n'est-ce pas

qu'on pouvait ajouter foi à ses paroles sans être égaré par la peur de la mort, sans être entraîné par un lâche, par un horrible égoïsme? Et encore, je vous le jure, ohl je vous le jure, je ne me rendis pas tout d'abord à ce que mo disait Sidney! avant d'accepter la vie et la liberté qu'il venait m'ofl'rir au nom du roi mon oncle, je me demandai (|uel serait le sort de mon ami si Jacques ne tenait pas sa promesse; je me dis que la plus grande punition que pût miTiler un homme capable d'en avoir fait évader un autre était la prison... Alors... en admettant cette hypothèse, uno fois libre, quoique réduit à me cacher, je disposais d'assez de ressources pour ne pas quitter l'Angleterre avant d'avoir, à mon tour, délivré Sidney... Que vous dire de plus I L'instinctde la vie... la peur de la mort sans doute, obscurcirent mon jugement... ti'ouhlèrent ma raison... j'acceptai, car je crus à tout ce que me disait Sidney. Hélas! combien j'étais insensé!

— Insensé! mordioux! c'est en n'acceptant pas que vous auriez été un insensé ! — s'écria Croustillac.

— Qui donc, mon Dieu! aurait hésité à ta place? — dii Angèle.

— Non, non, je vous dis que je ne devais pas accepter; mon cœur, sinon ma raison, devait se révolter à cette proposition trompeuse. Mais que sais-je!... une sanglante fatalité... peut-Atro un affreux égoïsme me poussaient... J'acceptai... je serrai Sidney dans mes bras, je pris ses vêtemens et je lui dis : «A demain!... » avec la conviction que le lendemain je le verrais. Je sortis de ma chambre, le geôlier m'attendait à la porte ; grâce à ma ressemblance avec Sidney, il ne s'aperçut de rien et me conduisit à la hâte par un chemin secret jusqu'à une sortie de la tour ; j'étais libre... J'oubliais de vous dire que Sidney m'avait indiqué une maison de la Cité où je pourrais en toute sûreté l'attendre... car il devait, disait-il, revenir le lendemain me rejoindre pour concerter notre départ; enfin, dans celte maison de la Cité, je retrouverais mes pierreries que j'avais confiées à Sidney à mon départ de Hollande, et dont la valeur était énorme... Enveloppé de son manteau, manteau que vous portiez tout à l'heure et qui est resté sacré pour moi, je me dirigeai vers la maison de la Cité. Je frappai ; une vieille femme vint m'ouvrir, me conduisit dans une chambre écartée, et me remit un coffret de fer dont Sidney m'avait donné la clef; j'y trouvai mes pierreries. Brisé de fatigue, car les insomnies qui précèdent le jour du supplice sont bien affreuses, je m'endormis... Pour la première fois depuis ma condamnation à mort, je cherchai le sommeil sans me dire que l'échafaud m'attendait au réveil... Lorsque je me levai, le lendemain, il était grand jour, un brillant soleil pénétrait à travers mes rideaux ; je les ouvris, le ciel était pur, il faisait une radieuse journée d'été... Oh ! j'eus alors des élans de bonheur et de joie impossibles à rendre... J'avais vu ma tombe ouverte et j'existais! j'aspirais la vie par tous les pores. Eperdu de reconnaissance, je me jetai à genoux, et j'enveloppai dans la même bénédiction Dieu, le roi, Sidney! Je m'attendais à voir cet ami si cher... d'un moment à l'autre; je ne doutais pas, oh ! non, je ne pouvais pas douter de la clémence du roi... Tout à coup j'entendis au loin la voix de ces crieurs qui annoncent les événemens importans; il me sembla (|u'ils prononçaient mon nom... je crus que c'était une illusion... c'était bien mon nom. Oh ! alors un effroyable pressentiment me traversa l'esprit, mes cheveux se dressèrent sur ma tète... j'étais resté à genoux, j'écoutais avec d'horribles battemens de cœur; les voix approchèrent... j'entendis encore mon nom mêlé à d'autres paroles ; un éclair do joie aussi folle que mon pressentiment avait été horrible changea ma terreur en espoir... Insensé... je crus que l'on criait les détails de Vévasion du duc de Monmouth. Dans mon impatience, je descends dans la rue, j'achète cette relation ; je remonte, le cœur palpitant, serrant co papier entre mes mains.

En disant ces mots , Jlonmouth devint d'une pâleur effrayante : il se soutint à peine; une sueur froide inonda son Iront.

LE MORNE-ÂU-DIABLE

— Eh bienl — s'écrièrent Angèle et Crouslillac qui ressentaient une angoisse poignante.

— Ah ! — s'écria le duc avec une explosion déchirante,— c'étaient les détails de l'exécution du duc de Monmouth.

— Et Sidney? — s'écria Angèle I

— Sidney était mort... pour moi... mort martyr de l'amitié... Son sang, son noble sang avait coulé sur l'échafaud au lieu du mien... Maintenant, Angèle, malheureuse enfant ! comprends-tu pourquoi je t'ai toujours caché ce funeste secret (1)?

En disant ces mots, le prince tomba assis dans un fauteuil, en cachant sa figure dans ses mains. Angèle se jeta à ses pieds en étouffant ses sanglots.

l'arbestation.

Le chevalier, profondément attendri par le récit de Monmouth, essuya furtivement ses larmes, et se dit :

— Je comprends maintenant ce que voulait me dire cet animal de Rutler, avec son éternel poignard, lorsqu'il me parlait de mon exécution...

— Angèle, Angèle, mon enfant, — dit le duc en relevant son noble visage baigné do larmes et en serrant la jeune fille entre ses bras, — pourras-tu jamais me pardonner le meurtre de Sidney, mon ami, mon frère, ton seul parent, ton seul protecteur ?

(1) Voici comment finit le paragraphe de Hume déjà cité : « Après son exécution, ses partisans conservèrent l'espérance de le revoir à leur tête ; ils se flattèrent que le prisonnier qu'on avait exécuté n'était pas le duc de Monmouth, mais qu'un de ses amis qui lui ressemblait beaucoup avait eu le courage de mourir pour lui. »

— Sainte-Foix, dans une lettre sur le Masque de fer (Amsterdam, 1768), ajoute : « Il est certain que le bruit courut dans Londres qu'un oflicier de l'armée de Monmouth qui lui ressemblait beaucoup, fait prisonnier et sûr d'être cendamné à mort, avait reçu la proposition de passer pour lui avec autant de joie que si on lui eût accordé la vie, et que, sur ce bruit, une grande dame, ayant gagné ceux qui pouvaient ouvrir son cercueil, et lui ayant regardé le bras droit, s'écria : — Ah ! ce n'est pas le duc de Monmouth ! »

Enfin, Sainte-I'oix, qui cherche à prouver que le Masque de fer n'était autre que le duc de Monmouth, cite un passage d'un autre ouvrage anglais, par Pyms, et dans leiiuel on lit : « Le comte Danby envoya cherclier le colonel Skelion, qui avait eu ci-devant la lieutenance de la tour, et à qui le prince d'Orange l'avait ôtée pour la donner au lord Lucas. — Skelton, lui dit le comte Danby, hier au soir, en soupant avec Robert Johnston, vous lui dîtes que le duc de Monmouth était vivant et enfermé dans quelque château en Angleterre. — Je n'ai iioint aflirmé cela, puisque je n'en sais rien, dit Skelton, mais j'ai dit que, la nuit d'après la prétendue exécution du duc de Monmouth, le roi, accompagné de trois hommes, vint lui-même le tirer de la tour, et que le duc fut emmené par lui. »

Sainte-Foix cite encore une conversation du père Tournemine, et ajoute : « La duchesse de Portsmouth dit au père Tournemine et au confesseur du roi Jacques, qu'elle reprocherait toujours à la mémoire de ce prince l'exécution du duc de Monmouth, après que Charles II, à l'heure de la mort et prêt à communier, avait fait promettre devant l'iiostie, que Huldeston, prêtre catholique, avait secrètement apportée, avait fait promettre au roi Jacques (alors duc d'York) que, quelque révoKe que tentât le duc de Monmouth, il ne le ferait jamais punir de mort.— Aussi le roi Jacques ne l'a-t-il pas fait mourir, répondit le père Sunders. »

Nous ne publierons pas les citations. Nous voulions seulement établir que la donnée de ce récit n'était pas absolument une fiction romanesque, et que si elle ne reposait pas sur une certitude historique absolue, elle était du moins basée sur une possibilité vraisemblable.

— Hélas I ne l'avez-vous pas remplacé auprès de moi... Jacques?... J'avais pleuré sa mort, croyant qu'il avait été tué sur un champ de bataille. Croyez-vous que mes regrets seront plus cruels maintenant que je sais qu'jl a sacrifié .sa vie pour vous, qu'il a fait ce que je ferais pour toi avec tant de bonheur... Jacques, mon amant, mon époux!

— Ange bien-aimée do toute ma vie !— s'écria le duc, — tes paroles n'apaisent pas la violence de mes remords, mais au moins tu sauras quelle reconnaissance rcligieu.so j'ai toujours eue pour Sidney, pour ce saint martyr de l'amitié. Que te dirai-je do plus ! Je passai deux jours dans un état voisin de la folie ; lorsque je revins à moi, jo trouvai une lettre de Sidney. 11 avait fait en sorte qu'elle ne me fût remise que le soir du jour où il périssait pour moi ; il m'expliquait son pieux mensonge, il n'avait pas vu le roi Jacques.

— 11 ne l'avait pas vu ! — s'écria Angèle.

— Non ; tout co qu'il m'avait dit était faux... Aussi, tu comprends si j'ai raison de maudire toujours la coupable facilité avec laquelle je me suis laissé persuader. Maintenant qu'il est mort pour moi... la fable à laquelle j'ai cru me semble folle, monstrueuse... Non, il n'avait pas vu le roi. Dépositaire de mes pierreries, il enavaitdistraitdequoi se procurer une somme considérable, grâce à laquelle il avait gagné un des officiers de la tour, lui demandant pour toute grâce de me voir une dernière fois... Cet oflicier était-il d'accord avec Sidney pour la substitution de personne qui devait me sauver? fut-il aussi dupe de notre ressemblance et ne s'aperrut-il de rien? je no le sais... Le lendemain on vint chercher Sidney; il suivit ses bourreaux, mais il refusa de parler, de peur qu'on ne le reconnût à sa voix... — ajouta Monmouth en essuyant ses larmes, qui avaient encore coulé à ce récit. — Je quittai Londres secrètement, et jo me rendis en France sous un faux nom, pour t'y chercher, Angèle... Sidney m'avait donné tout pouvoir pour la retirer des mains des personnes auxquelles il l'avait confiée, — dit le prince en s'adrcssant à Croustillac. — Frappé de sa beauté, de sa candeur, de ses adorables qualités, me sentant digne et capable de remplir les derniers vœux de Sidney en faisant le bonheur de son enfant d'adoption... j'épousai cet ange, nous partîmes pour les colonies espagnoles. Je croyais y être en sûreté. Tout en prenant les plus grandes précautions pour n'être pas reconnu... le ha.sard me fit rencontrer à Cuba un capitaine anglais que j'avais vu à Amsterdam. Jo me crus découvert... Nous partîmes. Après quelques mois de voyage, nous vînmes nous établir ici. Afin de dérouter les soupçons, de pouvoir veiller sur ma femme et de n'être pas soumis à une réclusion qui m'eût été mortelle, je pris tour à tour les déguisemens que vous savez, et je pus impunément parcourir l'île... Grâce à mes pierreries, nous achetâmes plusieurs petits navires, par l'intermédiaire de maître Morris, homme sûr et probe, qui savait, sans être dans le secret, à quoi s'en tenir sur les prétendus veu\'ages de ma femme. Non-seulement nosarmemens de commerce augmentèrent peuà peu notre fortune... que nous pouvions avoir un jour à transmettre à des enfans .. mais ils nous permirent d'avoir toujours à notre disposition un moyen d'évasion... le Caméléon n'a pas été construit dans u nautrc but... et je l'ai même, au grand effroi d'Angèle, commandé comme flibustier dans une rencontre avec un pirate espagnol... Nous vivions donc ici très heureux, presque tranquilles, lorsque j'appris que le chevalier de Crussol, à qui j'avais autrefois sauvé la vie, arrivait comme gouverneur... Quoiqu'il fût homme d'honneur, je craignis do me découvrir à lui... Mon premier mouvemem fut de quitter la Martinique avec ma femme... mais j'appris alors la déclaration de guerre de la France contre l'Angleterre, l'Espagne et la Hollande, et... que certains bruits commençaient à circuler en Angleterre sur la manière; miraculeuse dont j'avais été sauvé... Mes partisans s'agitaient, disait-on ; je n'avais aucune justice à attendre de Guillaume d'Orange, je devais donc me croire plus en sûreté dans celte colonie que partout ailleurs... J'y demeurai, malgré la présence d6

ŒUVRES CHOISIES D'EDGÈNE SUE

monsieur de Crussol, mais en redoublant de précautions. Les prétendus veuvages de ma femme, les fréquentes visites du flibustier, du Caraïbe et du bouranicr, formèrent un ensemble de faits si incompréhensibles, qu'il fut impossible de deviner la vérité ; ce (jvii nous servait d'un côté... nous fut cependant presque f;1(heux. Monsieur de Crussol, curieux de connaître la femme étrange dont on parlait de tant de façons ditïérentcs, vint au Morne-au- Diable ; la fatalité voulut que j'y fusse alors, sous les traits du boucanier; je ne pus éviter la rencontre du i,'ouverneur, que nous étions loin d'attendre. Malfcré la barbe épaisse qui déguisait mes traits, monsieur de Crussol avait conservé de moi un trop vifsouvenir pour me méconnaître complètement ; aussi, pour s'assurer de la vérité, il médit brusquement : « Vous n'Ates pas ce que vous paraissez être. » Craignant que tout ne tilt révélé à Angèle, qui me savait proscrit, mais qui ignorait les dangers auxquels j'étais exposé si mon existence était connue, je dis h monsieur de Crussol : « Au nom d'un service passé, je vousdemn de le silence... mais je vous dirai tout... » En effet, je ne lui cachai rien. Il me jura sur l'honneur de me garder le secret et do faire son possible pour que nous ne fussions pas inquiétés... Il a tenu sa promesse... mais, en mourant...

— Il a tout avoué au père Griffon par scrupule de conscience, — dit le chevalier.

— Comment savez-vous cela,— dit le duc.

Croustillac raconta alors à Monmouth comment le mystère de son existence avait été révélé au confesseur du roi Jacques, et comment le père Griffon avait involontairement causé cette trahison.

— Maintenant, chevalier,— dit Monmouth, — vous savez au prix de quel admirable sacrifice je dois celle vie que j'ai juré de consacrera Angèle... je vous ai dit les affreux remords que me cause le dévouement de Sidney ; vous comiirendrez, je l'espère, chevalier, que je ne veuille pas m'exposer à de nouveaux et cruels regrets en causant votre porte.

— Ah ! vous croyez, monseigneur, que ce que vous venez do nous raconter là est fait pour m'rtter l'envie de me dévouer pour vous? Mordioux! vous vous trompez furieusemen l !

— Comment ! — s'écria le duc, — vous persistez ?

— Si je persiste! je persiste doublement, s'il vous plaît, et par une raison toute simple... Tenez, monseigneur... pourquoi vous cachorais-je cela!... Tout à Tlieure, c'était bien plus pour l'amour de madame la duchesse que je voulais vous servir que par dévouement raisonné pour vous ; ça ne doit pas vous offenser, monseigneur, je ne vous connaissais pas... mais maintenant (]ue je vois ce que vous ^tes, maintenant que je vois comment vous regrettez vos amis et comment vous reconnaissez ce qu'ils font pour vous, madame votre femme sérail une véritable Barbe-Bleue, elle serait le diable en personne, elle serait amoureuse de tous les boucaniers, de tous les anthropophages des Antilles, que je ferais pour vous tout co que je faisais pour madame la duchesse, monseigneur!

— Mais, chevalier...

— Mais, monseigneur... tout ce que je puis vous dire, c'est que vous me donnez envie d'être pour vous un second Sidney... voilà tout... Eh, mordioux ! c'est tout simple, on n'inspire jamais ces dévouemens-là sans les mériter.

— Je veux vous croire, chevalier ; mais on est indigne <lecesdévouemens-là... quand on les accepte volontairement.

— Ah ! mordioux I monseigneur, sans reproche... vous êtes aussi têtu avec votre générosité que cet ours de Flamand était insupportable avec son poignard... Voyons... raisonnons un peu. <,e que vous voulez avant tout, li'est-co pas I c'est me sauver de la prison ?

— Sans doute.

— Car je ne crois pas que vous soyez très pressé d'abandonner madame la duche«e. Eh bien 1 en disant qui

vous êtes au bonhomme Chemeraut, me sauverer-Tous ? Je ne suis pas un grand clerc, mais il semble que toute la question est là, n'est-ce pas, madame la duchesse?

— Il a raison, mon ami, — dit Angèle en regardant son mari d'un air suppliant.

— Je poursuis, — reprit fièrement Croustillac. — Or, vous dites donc au bonhomme Chemeraut : « Monsieur, je suis le duc de Monmouth, et le chevalier que voici n'était qu'un mauvais plaisant... » Soit... jusque-là ça va bien. A cette ouverture, le Chemeraut vous répond :*o Monseigneur, conspnlez-\ous, oui ou non, à être le chef de l'insurrection en Angleterre »

— Jamais... jamais ! — s'écria le duc.

— Très bien, monseigneur. Maintenant, je sais ce que vous a coûté l'insurrection... maintenant j'ai le bonheur de connaître madame la duchesse; comme vous, je dirais : « Jamais. » Sinili^nienl, que répond le bonhomme Chemeraut à ce : « Jamais? » le bonhomme Chemeraut vous répond : « Vous êtes mon prisonnier... » Est-ce vrai?

— Malheureusement, cela est possible, — dit Monmouth.

— Hélas ! cela n'est que trop réel ! — ^ dit Angèle.

— « Quant à ce drôle, quant à cet intrigant, » continuera le bonhomme Chemeraut en s'adressant à moi, — dit Croustillac, — « quant à cet imposteur, à ce chevalier d'industrie, comme il s'est impudemment joué de moi, comme je lui ai confié une demi-douzaine de secrets d'Etat plus importans les uns que les autres, et particulièrement comme quoi les confesseurs de «leux grands rois ont joué à l'aignillelle empoisonnée avec la confession de leurs péiiitens... il va être traité selon ses mérites... » Or, ledit bonhounne Chemeraut, d'autant plus furieux que je lui aurai fait avaler une |)lus énormes quantité de couleuvres, ne me ménagera pas, cl je m'estimerai très heureux s'il me fait pourrir dans un cul de basse fosse au lieu dame faire pendre haut et court, vu ses pleins pouvoirs, ce qui serait une autre manière de me réduire au silence.

— Ah ! ne parU'z pas ainsi... cette idée est affreuse I... — s'écria Angèle.

— Vous le voyez bien, généreux insensé, — dit à son tour le duc a\ec attendrissement, — vous reconnaissez yousmêine l'imminence du danger auquel vous vous êtes eiposé pour moi.

— D'abord, monseigneur, — reprit le Gascon avec un flegme imperturbable, — ainsi que je le disais tout à l'heure à madame la duchesse lorsque je la croyais affolée d'un certain drôle à figure cuivrée, d'abord, il est clair que l'on ne se dévoue pas [lour les gens dans le seul but d'être couroimé de roses et caressé par des nymphes silvestres; c'est le péril qui fait le sacrifice... Mais la question n'est pas là. En vous livrant prisonnier au bonhomme Chemeraut, encore une fois, m'épargnez-vous la prison ou la potence, monseigneur ?

— Mais, chevalier...

— Mais, monseigneur, je vous poursuivrai incessamment de cet argument ad Iwminem (c'est tout mon latin), comme le Flamand me poursuivait de sod éternel poignard .

— Vous vous trompez, mon digne et brave cheTalier, en croyant votre position aussi désespérée lorsque je me serai livré à monsieur de Chemeraut.

— Prouvez-moi cela, monseigneur...

— Sans insister trop sur mon rang et sur ma position, ils sont tels qu'on sera toujours obligé décompter avec moi. Aussi, lorsque je dirai à monsieur de Chemeraut que je désire... que je veux que vous ne soyez pas inquiété pour un trait qui vous honore, je ne doute pas que monsieur de Chemeraut ne s'empresse de m'agréer en cela, et de vous mettre en liberté.

— .Monseigneur... permettez-moi de vous dire que vous vous abusez complètement.

— Mais que pourr.iit-d vouloir de plus? ne serais-je pas en son pouvoir V que lui importera voire caplwe?

— Monseigneur, vous avez été homme d'État, vous avez

LE MORNE-AU-DIABLE

été conspirateur, vous êtes très grand seigneur, par conséquent vous devez connaître les hommes, et vous raisonnez, pardonnez ma hardiesse, commesi vous lesneconnaissiez pas du tout... ou plutôt votre généreux vouloir à mon endroit vous aveugle...

— Non, certes... chevalier.

— Écoutez, monseigneur : vous m'accorderez, n'est-ce pas, que les intelligences qu'on s'est ménagées en Angleterre, que la part que prend Lous XIV à toute cette intrigue, prouvent l'importance de la mission du Chemeraut ?

— Sans doute...

— Vous m'accorderez encore, monseigneur, que le Chemeraut doit compter le bon succès de cette mission pour beaucoup dans sa fortune.

— Cela est vrai...

— Eh bien ! monseigneur, en refusant de prendre part à l'insurrection, vous ne laisserez à Chemeraut qu'un rôle de geôlier ; votre capture ne fait p:is réussir la vaste entreprise à laquelle les deux rois portent un si vif intérêt. Aussi, croyez-moi, vous seriez mal venu à demaiuler une grâce au Chemeraut, surtout dans le premier moment, où il sera furieux de voir ses espérances détruites ; surtout lorsqu'il saura que l'homme en faveur de qui vous intercédez lui a fait voir d'innombrable étoiles en plein midi... Croyez-moi donc, monseigneur, en acceptant toutes les propositions du Chemeraut, en secondant les projets de deux rois, vous pourriez à peine espérer d'obtenir ma grâce...

— Jacques... ce qu'il dit est plein de sens, — reprit Angèle, — je ne voudrais pas te donner un conseil égoïste et lâche ; mais, encore une fois, il a raison , tu ne peux le nier.

Le duc baissa la tête sans répondre.

— Je le crois bien, madame, que j'ai raison, — ditCroustillac. — Je déraisonne assez souvent pour qu'une fois par hasard j'aie le sens commun.

— Mais, pour l'amour du ciell envisagez donc au moins à votre tour ce qui arrive si j'accepte I — s'écria le duc en prenant les deux mains du Gascon dans les siennes ; — vous me conduisez, moi et ma femme, à bord du Caméléon, nous mettons à la voile, nous sommes sauvés...

— A la bonne heure, mordiouxl à la bonne heure 1 voilà comme j'aime à vous entendre parler, monseigneur.

— Oui, nous sommes sauvés; mais vous, malheureux, vous revenez avec monsieur de Chemeraut à bord de la frégate, on vous présente à mes partisans, votre ruse est découverte, et vous êtes perdu.

— Peste I monseigneur, comme vous y allez. Sans reproche, vous me regardez donc comme un piètre sire? vous me destituez donc de toute imagination, de toute adresse'? Si je ne me trompe, il y a très loin de l'anse aux Caïmans au Fort-Royal.

— Trois lieues environ, — dit le duc.

— Eh bien! monseigneur, dans ce pays, trois lieues, c'est trois heures... et, en trois heures, un homme comme moi a au moins six chances de s'échapper; j'ai les jambes longues et nerveuses comme un cerf. Le camarade Arrache-l'Ame m'a appris à marcher dans les halliers, — ajouta le Gascon avec un air malicieux. — Or, je vous jure qu'il faudra que l'escorte du bonhomme Chemeraut fasse de fières enjambées pour m'attoindre.

— Et vous voulez que je vous laisse jouer votre vie sur une chance aussi douteuse que celle d'une évasion, lorsque trente soldats habitués à ce pays seront à l'instant sur vos traces? — dit le duc. — Jamais 1

— Et vous voulez, monseigneur, que je mette mon salut sur une chance aussi incertaine que la clémence du bonhomme Chemeraut?

— Ainsi, du moins, je ne vous sacrifie pas à coup sûr, et les chances sont égales, — dit le duc.

— Egales! — s'écria l'aventurier avec indignation, — égales, monseigneur! Osez-vous bien vous comparera moi? Qui suis-je? A quoi est-ce que je sers ici-bas, si ce n'est à traîner sur mes talons une vieille rapière... et à vivi'e çà

et là aux crochets du genre humain?... Je ne suis rien, je ne fais rien, je ne tiens à rien... A qui ma vie est-ello utile? qui s'intéresse à moi? qui saura seulement si Polyphèmo Croustillac existe ou n'existe pas?

— Chevalier, vous n'êtes pas juste... et...

— Eh! mordioux! monseigneur, vous vous devez h. madame la duchesse, à la fille ndoptive de Sidney ! S'il est mort pour vous, c'est bien le moins que vous viviez pour celle qu'il aimait comme son enfant! Si vous la réduisez au désespoir, elle est capable do périr de chagrin, et vous aurez à pleurer deux victimes au lieu d'une.

— Mais, encore une fois, chevalier...

— Mais, — s'écria Croustillac on faisant un signe d'intelligence à Angèle, et en se mettant tour à tour à criera tue-tête et à parler avec une volubilité extrême pour couvrir la voix du duc, — mais tu es un misérable, un insolent, de me parler ainsi !... A moi ! à moi I... à l'aide 1 au secours!... — Puis Croustillac dit tout bas et rapidement au duc : — Vous m'y forcez... pardon, monseigneur, mais je n'ai pas d'autre moyen.

Le prince, abasourdi, restait immobile et le regardait avec stu[)eur.

Aux cris du Gascon, six hommes de l'escorte, que monsieur de Chemeraut avait mis en sentinelle dans la galerie, sur la demande do Croustillac, six hommes, disons-nous, se précipitèrent dans la chambre.

— Bâillonnez ce scélérat! hàillonnez-le à l'instant! — s'écria Croustillac, qui tremblait que monsieur de Chemeraut n'entrât pendant cette opération.

Los soldats avaient l'oi'dre d'obéir au chevalier; ils se précipitèrent sur le duc, qui s'écria en se débattant avec une force herculéenne :

— C'est moi qui suis le prince... c'est moi qui suis 5Ionmouth.

Heureusement, ces dangereuses paroles furent étouffées par les cris assourdissans du chevalier, qui, depuis le conmicncement de cette scène, feignait d'être en proie à une profonde colère, et frappait des pieds avec fureur.

Un des soldats, au moyen de son écharpe, réussit facilement à bâillonner le duc; il fut ainsi mis dans l'impossibilité do remuer et de parler.

Monsieur de Chemeraut, attiré par ce tumulte, entra bientôt ; il trouva Angèle pâle, horriblomont agitée. Quoiqu'elle prévît ri.ssue de cette scène, de cette lutte, elle ne pouvait s'empêcher d'en être cruellement émue.

— Qu'y a-t-il donc, monseigneur? — s'écria Chemeraut.

— Il y a, monsieur, — dit le Gascon, — que ce misérable a osé me tenir des propos d'une si abominable insolence, que, malgré le mépris qu'il m'inspire, j'ai été obligé de le faire bâillonner!

— Monseigneur, vous avez eu raison... mais j'avais prévu que ce misérabh^ sortirait de son farouche silence.

— Cette scène, d'ailleurs, — .s'écria Croustillac, — n'aura pas été inutile, monsieur. J'hésilais encore. Oui, je l'avoue, j'avais cette faiblesse... Maintenant, le sort en est jeté, les coupables subiront la peine de leur crime. Partons, monsieur, partons pour l'anse aux Caïmans; j'ai envoyé mes ordres au capitaine Ralph : je ne serai content que lorsque j'aurai vu embarquer sous mes yeux ces deux criminels ; alors nous retournerons au Fort-Royal.

— Décidément, monseigneur, vous voulez assister à ce triste embarquement?

— Si je veux y assister, monsieur! mais je ne donnerais pas pour le trône d'Angleterre le moment précieux, inestimable, où là, devant moi, je verrai le bâtiment qui porte ces deux coupables mettre à la voile pour la destination où le souffle de ma vengeance les conduit!

— Décidément, monseigneur, vous l'exigez? — dit monsieur de Chemeraut en hésitant encore.

— Décidément, monsieur de Chemeraut, — s'écria Crous* tillac d'un ton véritablement imposant et menaçant, tout à fait dans l'esprit de son rôle, —j'aime à êlre obéi quand je ne deman'de rien que de juste. Faites tout préparer pour le départ, je vous en prie; si ce misérable ne veut pas

ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE

marcher, on le portera h bras, mais, surtout, bûillonnez bien strré, car il profère de si liorribles parokis, que je ne voudrais les entendre à aucun prix.

Un des soldats s'assura que le bâillon était solidement attaché; on lia les mains du duc derrière son dos, il fut emmené par les gardes.

— Êtes-vous prêt, monsieur de Chemeraut? — dit Croustillac.

— Oui, monseigneur; il faut seulement que jo distribue les postes de la marche de l'escorte.

— Allez donc, monsieur, jo vous attends; j'ai d'ailleurs quelques ordres à donner ici.

Lo gouverneur salua et sortit.

LE CAMELEON.

AngMe et le chevalier restèrent seuls.

— Sauvé... sauvé par vous I — s'écria Angèle.

— J'aurais voulu employer d'autres moyens, madame la duchesse; mais, sans reproche, le duc est aussi opiniâtre que moi... 11 était impossible d'en finir autrement... Il ne nous reste que quelques momens, Chemeraut va revenir, songeons au plus pressé... Vos diamans, où sont-ils? Allez vite les chercher, madame... emportez-les. Une fois tout ceci découvert, gare la confiscation !

— Ces pierreries sont là... dans un meuble secret do l'appartement du duc.

— Courez donc les y prendre ; je vais sonner Mirette pour qu'elle vous prépare quelques habillemens.

—0 généreux... généreux ami!... Et vous, mon Dieu 1... et vous!...

— Soyez tranquille; une fois que je n'aurai plus à veiller sur vous, jo veillerai sur moi. Mais vite, vite, vos diamans ; Chemeraut peut revenir. Je vais sonner Mirette.

Le chevalier frappa sur un gong.

Angèle entra chez Monmouth.

Mirette parut.

— Mon enfant, — lui dit Croustillac, — apporte tout de suite ici un grand panier caraïbe renfermant tous les objets nécessaires à ta maîtresse pour une petite absence, et n'oublie pas surtout de m'appcler toujours monseigneur.

.Mirette fit un signe tête affirmatif.

— Ah ! — dit Croustillac, en ôtant l'épée et le baudrier du roi Charles, qui appartenait à Monmouth et auquel le duc tenait beaucoup, — tâche que le panier soit assez grand pour contenir cette épée.

— Oui, monseigneur.

— Kt puis demande aussi à la mulâtresse qui m'a reçu hier ici ma vieille épée de fer, mon justaucorps vert, ma paire de bas roses et mon feutre gris... j'ai laissé celle défroque dans l'appartement où je me suis habillé en arrivant... Sauf l'épée, que tu m'apporteras, lu feras mettre le tout dans un autre panier, dont uu des soldais se chargera.

Mirette sortit.

Le chevalier se dit :

— C'est uu enfantillage, mais je tiens énormément h ce pauvre vieil habit; je l'endosserai avec d'autant plus do plaisir qu'il me rappellera les aventures du Morne-au- Diable... et que ce sera mon unique vêtement; car, une fois tout ceci éclairci, je me débarrasse de ce velours noir à manches rouges, qui est un peu trop voyant. — Après uu moment do silence et un profond soupir, le chevalier reprit : —Allons, Croustillac... c'est bien... du courage, mordioux! du courage!... Elle esl bien jolie, celle peiitc duchesse, bien jolie... oui. Oh 1 cette fois, i.a me tient là,

au cœur... Je le sens bien, jamais je ne l'oublierai... c'est de l'amour... oui, c'est vraiment de l'amour. Heureusement que ce danger, ces émotions, tout cela m'étourdit... Ah! la voici.

Angèle rentrait en effet, portant un coffret.

— Nous avions toujours tenu ces pierreries en réserve dans le cas où nous serions obligésde fuir précipitamment,

— dil-elle au chevalier. — Notre fortune est mille fois assurée. Hélas! pourquoi faut-il que vous... — La jeune femme s'arrêta, craignant d'otfenser le Gascon ; puis elle ajouta tristement, les larmes aux yeux : — Vous devez me trouver bien lâche, n'est-ce pas, d'avoir accepté sans hésiter votre admirable sacrifice?... mais vous serez bon et indulgent. Il s'agit de sauver ce que j'ai de plus cher au monde. Il s'agit de l'homme pour qui je donnerais mille fois ma vie... Mais tenez, ce que je vous dis là est d'un affreux égoisme. Vous parler ainsi, à vous, à qui je dois tout... et qui allez peut-être vous perdre pour nous... je suis folle... pardonnez-moi...

— Plus un mot de cela, madame, je vous en supplie... Voici l'épée du duc, c'est celle de son père; voilà aussi cette petite boîte à portrait qui lui vient de sa mère... Ce sont de précieuses reliques. Mettez tout cela dans le grand panier.

— Homme excellent et généreux ! — s'écria Angèle attendrie,— vous songez à tout...

Croustillac ne répondit rien ; il détourna les yeux pour que la duchesse ne vît pas les grosses larmes qui coulaient de ses joues hâlées. Il tendit ses grandes mains osseuses à la jeune femme, en lui disant d'une voix étouffée :

— Adieu... et pour toujours adieu... Vous oublierez, n'est-ce pas, que je suis un pauvre diable de bouffon, et vous vous souviendrez quelquefois de moi comme...

— Comme de noire meilleur ami... comme de notre frère,

— dit Angèle en fondant en larmes. — Puis elle tira de sa poche un petit médaillon où était son chiffre, et dit à Crouslillac : — Voici ce que j'étais revenue chercher ce soir; je voulais vous offrir ce gage de notre amitié : c'est en l'apportant que j'ai entendu votre conversation avec le colonel Ruller... acceptez-le, ce sera uu double souvenir de notre amitié et de votre générosité...

— Donnez... oh! donnez! — s'écria le Gascon en pressant le médaillon sur ses lèvres ; — je suis trop payé de ce que j'ai fait pour vous... et pour le prince...

— Ne nous croyez pas ingrats... Une fois le duc en sûreté, nous ne vous laisserons pas au pouvoir de monsieur de Chemeraut, et...

— Voici Mirette... à noire rôle !— s'écria Crouslillac en interrompant la duchesse.

Mirette entra, suivie de la mulâtresse portant à la main la vieille épée de Crouslillac; un soldat était chargé du panier renfermant les habits du chevalier.

Angèle mit le coffre de diamans et l'épée de Monmouth dans ia vanne caraïbe.

Monsieur de Chemeraut entra en disant:

— Monseigneur, tout est prêt.

— Monsieur, offrez votre bras à madame , jo vous prie,

— dil le chevalier à monsieur de Chemeraut d'un air sombre.

,\ngèle parut frappée d'une idée subite, et dit au chevalier :

— Monseigneur, je voudrais dire quelques mois en secret au père Griffon... me refuserez-vous celte dernière grâce ?

— Justement, monseigneur, — dit monsieur de Chemeraut,— le révérend , éveillé par le bruit, venait de faire demander à parler à madame la duchesse.

— 11 esl là ! — s'écria Angèle, — Dieu soit loué !

— Qu'il entre, — dit le Gascon d'un air sombre. Monsieur de Chemeraut fit un geste, un garde sortit. Le

père Griffon entra; il était grave et triste.

— Mon père , — lui dit Angèle , — veuillez me donner (juelques momens d'entretien.

LE MORNE-AU-DIABLE

TS

Co disant , elle passa avec le religieux dans une pièce voisine,

— Monseigneur, — dit monsieur deChemeraut eu montrant un papier au Gascon, — voici une lettre saisie sur le colonel Rutler : elle ne laisse aucun doute au sujet des projets de Guillaume d'Orange contre Votre Altesse... Rutler sera fusillé à notre arrivée au Fort-Royal.

— Nous reparlerons de cela, monsieur, mais je pencherais pour la clémence à l'égard du colonel... non par faiblesse, mais par politique. Je vous expliquerai d'ailleurs mes idées à cet égard.

— J'attendrai les ordres de Votre Altesse à ce sujet : — dit monsieur de Chemeraut. Puis il ajouta : — N'emportezvous rien, monseigneur?

— Un soldat de l'escorte est chargé de ce que j'ai de plus précieux, — dit le chevalier, — mes papiers... mes diamans... Quant à cette maison et à ce qu'elle renferme, je donnerai par écrit mes instructions au père Griffon ; pour rien au monde, je ne voudrais revoir jamais quoi que co soit qui pût me rappeler les horribles lieux où j'ai été si affreusement trahi.

— Madame la duchesse ayant une chaise pour être transportée, monseigneur, j'ai fait renfermer le mulâtre dans la litière, où il est gardé à vue. Vous et moi, monseigneur, nous escorterons à cheval.

— Très bien, monsieur ; voici ma criminelle épouse. En effet, Angèle sortait avec le père Griffon, elle avait

les yeux pleins de larmes Au grand étonnement de

monsieur de Chemeraut , ce religieux sortit gravement sans adresser une parole à Croustillac, qui dit tout bas à l'envoyé français :

— Le révérend blâme ma conduite, son silence est très significatif... mais il n'ose prendre le parti de ma femme contre moi. Voulez-vous offrir votre bras à madame? — ajouta le Gascon.

Angèle , monsieur de Chemeraut et le Gascon sortirent ainsi du Morne-au-Diable. Les différens personnages dont nous nous occupons gardèrent un profond silence pendant le temps qu'ils mirent à se rendre à l'anse aux Caïmans. Tous, à l'exception de monsieur de Chemeraut, étaient gravement préoccupés de l'issue de celte aventure. La petite baie où était mouillé le Caméléon n'était pas très éloignée de l'habitation de la Barbe-Bleue. Lorsque l'escorte y arriva, l'horizon se rougissait des premières lueurs du soleil levant.

Le Caméléon, brigantin léger et rapide comme un alcyon, se balançait gracieusement sur les vagues, amarré h un coffre de sauvetage, ce mode de mouillage pouvant rendre son appareillage beaucoup plus prompt. Non loin du Caméléon , on voyait un des gardes-côtes de l'île qui croisait toujours dans ces parages, seul point de la Cabesterre qui fût abordable. La chaloupe du Caméléon, commandée par le second du cafiitainc Ralph , attendait au débarcadère; quatre marins la montaient, tenant leurs avirons levés, prêts à nager au premier signal.

Le cœur du Gascon battait à se rompre... Au moment de recueillir le prix de son sacrifice , il tremblait qu'un accident imprévu ne renversât le fragile échafaudage de tant de stratagèmes. Enfin , la litière où était renfermé Monmouth arriva sur le rivage, et fut bientôt suivie de la chaise d' Angèle. Les soldais de l'escorte se rangèrent le long de l'embarcadère ; le Gascon dit à Angèle d'une voix émue:

— Embarquez-vous, madame, avec votre complice. Ce paquet ( il le remit au patron du canot ) instruira le capitaine Ralph de mes derniers ordres... Pourtant, — dit ie chevalier tout à coup, — attendez... une idée me vient...

Monsieur de Chemeraut et Angèle regardaient Croustillac d'un air surpi-is. L'aventurier croyait avoir trouvé le moyen de sauver le duc et d'échapper lui-même à monsieur de Chemeraut ; il ne doutait pas de la résolution et du dévouement des cinq marins de la chaloupe, il pensait à s'y précipitei' avec Angèle et Monmoutli, et à ordonner aux matelots de faire force de rames pour rejoindre le

OEUV. CHOISIES, —-JII.

Caméléon afin d'appareiller en toute hâte... Les soldats de l'escorte, quoique au nombre de trente, devaient être tellement surpris de cette brusque évasion, que le succès en était possible. Un nouvel incident vint renverser ce nouveau projet du chevalier. Une voix, d'abord assez lointaine, mais très retentissante, s'écria :

— Au nom du roi, arrêlez; que personne ne s'embarque !

Croustillac se retourna brusquement du côté d'où venait la voix, et, à la faveur de l'aube naissante, il vit accourir un officier de marine qui sortait d'une redoute placée près de l'anse aux Caïmans.

— Au nom du roi, que personne ne s' embarque 1—s'écria-t-il de nouveau.

— Soyez tranquille, lieutenant, — répondit un factionnaire que l'on n'avait pas aperçu jusqu'alors, car il était caché par l'avancée des pilotis de l'embarcadère; — jen'aurais pas laissé la chaloupe pousser au large sans votre ordre, lieutenant; elle attend , les avirons bordés.

— C'est bien, Thomas ; et d'ailleurs, — ajouta l'officier en tirant un coup de fusil en manière de signal, — le garde-côte n'eût pas laissé mettre le brigantin à la voile.

Il est inutile de peindre l'affreuse angoisse des acteurs de Ci-Ue scène. Croustillac reconnut que son projet d'évasion était impraticable, puisqu'au moindre signal le gardecôte se fût opposé au départ du Caméléon.

L'officier dont nous avons parlé arriva auprès de Croustillac et de monsieur de Chemeraut, et leur dit :

— Au nom du roi I je vous somme de me dire qui vous êtes et où vous allez, messieurs; d'après l'ordre de monsieur le gouverneur, personne ne peut s'embarquer ici sans un permis de lui.

— Monsieur, — lui dit monsieur de Chemeraut , — l'escorte dont je suis accompagné se compose des gardes du gouverneur; vous le voyez, je n'agis pas sans son agrément.

— Une escorte ! monsieur,— dit l'offlcier d'un air étonné, — vous avez une escorte?

— Là... près du môle, monsieur, — dit Croustillac.

— Oh! c'est diflerent... monsieur; le jour était tout à l'heure si faible, que je n'avais pas remarqué ces soldats. Veuillez m'excuser, monsieur, veuillez m'excuser. — Cet homme, qui scmlilait extrêmement bavard, s'approcha des gardes du gouverneur, les examina un instant, et continua avec une excessive volubilité: — Mon planton m'avait seulement averti que plusieurs personnes se dirigeaient vers l'embarcadère; et comme justement le Caméléon, bravo navire du reste, qui appartient à la Barbe- Bleue et qui a bravement coulé un pirate espagnol ; et comme le Caméléon, dis-je, était venu cette nuit s'amarrer sur un corps mort (1)...

— Monsieur, je vous en supplie , faites taire ce bavard insupportable , — dit le chevalier à monsieur de Chemeraut, — vous devez comprendre combien celte scène m'est pénible.

— Vous le vovez, monsieur,— dit monsieur de Chemeraut au lieutenant, — les personnes qui vont s'embarquer s'embarquent sous ma responsabilité personnelle. Je suis monsieur de Chemeraut , commissaire extraordinaire du roi et chargé de ses pleins pouvoirs.

— Monsieur,— dit le lieutenant,— il est inutile de justifier de vos litres... Cette escorte est une garantie suffisante, et

— Alors, monsieur, levez donc la consigne.

— Rien de plus juste, monsieur; la consigne étant maintenant sans aucun but , il est inutile de la maintenir, Thomas, — s'écria le parleur éternel à son factionnaire,— tu sais bien la consigne que je t'ai donnée?

— Laquelle, lieutenant?...

— Comment, tête sans cervelle!

— Mais , monsieur, mes momens sont comptés , il faut

(1) Sorte de coffre destiné à l'amarrage des navires.

ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE

que Je rclourue à l'inbtant au Fort-Royal, — dit monsieur de Chemeraut.

Le lieutenant continua intrépidement :

— Comment 1 tu as oublié la dernière consigne que je t'ai donnée?

— La dernière... non, lieutenant.

^ Non, lieutenant... Eh bien 1 répète-la donc , voyons, cette consigne! — Puis, s'adressant à monsieur de Chemeraut, il lui dit en montrant son soldat : — 11 n'a pus plus de mémoire qu'un oison, je no suis pas fûché do lui donner cette petite leçon devant vous, elle lui prolitora.

— Morbleu ! monsiuer, je ne suis suis pas venu ici pour (»\Te l'éducation de vos factionnaires, — dit monsieur de Chemeraut.

— Eh bien 1 Thomas, cette consigne?

— Lieutenant, c'est de ne laisser embarquer personne,

— Allons donc, c'est bien heureux... Eh bien ! je la lève, cette consigne.

— Embarquez-vous, madame, h l'instant! — s'écria Crouslillac, ne pouvant modérer son impatience.

Angèle jeta un dernier regard sur lui. Le duc fit un mouvement désespéré pour rompre ses liens, mais il fut vivement entraîné dans la chaloupe par les marins de l'escorte. A un signe de la Barbe-Bleue, les marins tirent force de rames et se dirigèrent vers le Caméléon.

— Monseigneur, vous Ctes satisfait, maintenant? — dit monsieur de Chemeraut.

— Non, non... pas encore, monsieur; je ne serai complètement satisfait que lorque j'aurai vu le hùliment mettre à la voile, — répondit le Gascon d'une voix altérée.

— Le prince est implacable dans sa haine, — pensa monsieur de Chemeraut, — il tremble encore de colère, quoique sa vengeance soit assurée.

Tout à coup le ciel s'enllamma des reflets d'une lumière ardente, qui rendit plus sumbre encore la ligne d'azur que formait la mer à l'iiorizon... le soleil commença de s'élever majestueusement, en inondant de torrens de clarté vermeille les eaux, les rochers, la baie...

En ce moment, le Caméléon, (lui avait été rejoint par la chaloupe, déployait à la brise ses légères voiles blanches, filant par le bout le câble qui l'amarrait à la bouée... Le brigantin, dans sa gracieuse évolution, vira lentement de bord... pendant quelques secondes il masqua complètement le disque du soleil et parut enveloppé d'une éblouissante auréole... puis le léger navire, tournant sa poupe vers l'anse aux Caïmans, commença de b.'avuncer vers la haute mer.

Croustillac restait immobile, dans une contemplation douloureuse, les yeux attachés sur le bâtiment (|ui emportait cette femme qu'il avait si brus<juement, si lolli-nieut aimée. L'aventurier, grâce à sa vue perçante, put apercevoir un mouchoir blanc qu'on agitait vivement à l'arrière, du brigantin. C'était un dernier adieu de la liarbe-Bleue. Bientôt la brise devint plus fraîche... Le petit navire, d'une marche supérieure, s'inclina sous ses voiles et commença de s'éloigner si rapidement qu'il s'effaça peu à peu, au milieu de la vapeur chaude et brumeuse du malin... Puis il entra dans une zone de lumière torride que le soleil jetait sur les flots.

Pendant quelque temps, Croustillac ne put suivre des yeux le Caméléon... lorsqu'il le revit, le brigantin s'enfonçait de plus en plus à l'horizon, et ne paraissait plus qu'un point dans l'espace. Enfin, doublant la dernière pointe de l'île, il disparut li5ut à fait. Lorsipie le pauvre Crouslillac n'aperçut plus rien, il ressentit une émotion profondémeut douloureuse ; son cœur lui sembla vide et désert comme l'Océan.

— Maintenant, monseigneur, — lui dit monsieur de Cliemeraul,— allons lelrouver vos partisans, qui vous atlindent si imp;ilirninient... Dans une heure nous serons à bord de la frégate.

BEGRETS.

Tant que Crouslillac s'était trouvé en face de son sacrifice, tant qu'il avait été exalté par les périls et soutenu par la présence d'Augèle et de Monmouth, il n'avait pas envisagé les suites cruelles de son dévouement ; mais lorsqu'il fut seul, ses réflexions devinrent pénibles; non qu'il redoutât les dangers dont il était menacé, mais il regrettait amèrement la présence do la femme pour laquelle il allait tout braver... Sous le regard d'Angèle, il eût gaiement affronté l(>s plus grands périls, mais il ne devait plus jamais la revoir... telle était la seule cause de son morne abattement. Les bras croisés sur sa poitrine, la télé baissée, le regard fixe, l'air sombre, l'aventurier restait muet et immobili>... Par deux fo's, monsieur de Cliemeraut lui dii :

— Monseigneur, il serait temps de partir. — Crouslillac ne l'entendit pas. Monsieur de Chemenmt, voyant l'iimtililé de ses paroles, lui toucha légèrement le bras, en répépétant plus haut: — Monseigneur.il nous reste plus de quatre lieues à faire avant d'arriver au Fort-Royal.

— Mordioux! monsieur, que voulez-vous? — s'écria le Gascon en se retournant avec impatience vers monsieur de Chemeraut.

La figure de ce dernier exprima tant d'élonnement en entendant l'homme qu'il prenait pour le duc de Monmouth prononcer cette bizarre exclamation, que le Gascon comprit l'imprudence qu'il avait connnise, il retrouva bientôt son sang-froid, regarda monsieur de Cbemeraut d'un air impassible ; puis, conmie s'il fitt sorti d'une distraction profonde, il lui dit d'un ton bref:

— Maintenant, monsieur, partons.

Et, remontant à cheval, le Gascon prit la route du Fort- Royal, toujours suivi do l'escorte et accompagné de mousieur de Chemeraut. Croustillac n'était pas homme, malgré son chagrin, à désespérer complètement du pri'sent.

Monsieur de Chemeraut, revenu de sa surprise, attribuait la sombre taciturnilé du Gascon aux pénibles pensées que devait lui causer la criminelle conduite de la duchesse de Monmouth, tandis i|ue l'aventurier, euvisageant les chances de salut qui lui restaient, analysait l'élat de sou Cfl>ur et faisait le raisonnement suivant:

— La Barbe-Bleue (je l'appellerai toujours ainsi ; c'est ainsi que je l'ai entendu nommer pour la première fois, lorque j'ai pensé à elle sans la connaître), la Barbe-Bleue est partie... bien partie, je ne la reverrai jamais, au grand jamais... c'est évident... II me sera impossible d'échapper à son souvenir... je sens que je suis pincé au co'ur. C'est absurde, c'est stupide, c'est inimaginable, mnis cela est... la preuve de cela... c'est que cotte petite f( lume m'a bouleversé lomplétement. Avant de la connaître, j 'était insoucieux, babillard et gai comme l'oiseau sur la branche... très peu scrupuleux à l'endroit de la délicatesse, et maintenant me voilà triste, morose, taciturne... et d'une délicatesse si outrée que j'avais une peur horrible que la Barbe- Bleue m'offrît en parlant quelque rémun('ration autre que lu médaillon don telle a eu la générosité d'ôler les pierreries. Hélas! désormais ce souvi-nir ftra toute ma joie... trist<» joie... Quel changement!!! moi qui, autrefois, tenais d'autant plus à la hraverie des ajustemens <]ue j'étais mal troussé; moi ijui aurais fait mes beaux jours de cet habit de velours noir garni de riches boulon nièr(>s d'or, j'aspire au moment oùje pourrai revêtir mon vieux justaucorps vert et mes bas roses ; fier de me dire : Je suis sorli de ce l'otose... du Morne-au-l)iabli', de cette mine de diamans, toutau.ssi gueux que lorsque j'y suis entré. N'esl-il donc pas, mordioux 1 bien clair qu'avant do connaître la Barbe-Bleue jo

LE MORNE-AU-DIABLE

n'aurais jamais eu de ma vie ces pensées-là?... Maintenant, que me reste-t-il à espérer? — se dit Croustillac en adoptant selon son usage la fdrmeinterrogative pour faire ce qu'il appelait son examen de conscience. — « Voyons : sois franc, Polyphème I tiens-fu beaucoup à la vie?

— Eh !... eh I... — Que fen dirait d'rlre pendu? — Hem ! Hem! — Voyons, francheniiMil 1— Franchement? Eh bien! la potence pourrait, à la rigueur, m'agréer, si la Barbe- Bleue était à même de me voir pendre. Kt encore, non... c'est une mort ignoble, une mort ridicule : on tire la langue ! on gigotte ! — Polyphènip, vous avez peur... d'être pendu? — Non, mordioux I mais pondu tout, seul, pendu à l'écart... pendu comme un chien enragé, pendu sans que deux beaux j-eux vous regardent, sans qu'une jolie bouche vous sourie... — Polyphème, vous êtes un fat et un stupide ; croyez-vous pas que Sa Grâce madame la duchesse de Monmouth serait venue applaudir à votre dernière danse ? Encore une fois, Polyphèuie, vous rusez, vous cherchez toutes sortes d'échappatoires... Vous avez peur d'être pendu, vous dis-je. — Soit, allons... oui, j'ai bien peur de la potence, j'en conviens, n'en parlons plus. . Ecartons ces probabilités-là... n'admettons pas dans notre avenir cette crainte exagérée, mordioux 1 Ou ne vous pend pas pour si peu... tandis que la pri.son est po.îsible, pour ne pas dire probable... Parlons donc <le la prison. — Eh bien ! que vous semble de la prison, Polyphème? — Eh !... eh !... la prison est monotone en diable ; je sais bien que j'aurai la ressource de penser à la Barbe-Bleue, mais j'y penserais autant, j'y penserais même mieux dans la paisible solitude des bois, dans le calme de la vallée paternelle... La vallée paternelle ! oui, décidément, c'est là que je veux finir mes jours, rêvant à la Barbe-Bleue. Seulement, la rc- Irouverai-je cette vallée paternelle? Hélas! les brouillards de notre Garonne sont si épais, que j'errerai longtemps, sans doute, sans retrouver cette chère vallée. — Polyphème, vous divaguez à dessein, vous voulez échapper à la prison aus.si bien qu'à la corde, malgré votre phébus philosophique. — Eh bien! oui, mordioux! j'y veux échapper; à qui avonerai-je cela, si n'est à moi-môme? qui me comprendra, si ce n'est moi-même? — Ceci admis, Polyphème, comment éviterez-vous le sort qui vous menace ?

— Jusqu'à présent cette route n'est guère propre à une évasion, je le sais... à droite fies rochers, à gauche la mer; derrière moi l'escorte; devant moi... mon cheval n'est pas mauvais ; s'il était meilleur que celui du bonhomme Chemeraut, je pourrais essayer de lutter de vitesse avec lui.

— Et puis, Polyphème? — Et puis je laisserais en route le bonhomme Chcmeraut. — Et puis? — Et puis, abandonnant ma monture, je me cacherais dans quelque caverne, je gravirais les rochers ; j'ai de longues jambes et di's jarrets d'acier... — lUais Polyphème, on retrouve bien les nègres marrons; vous qui n'avez pas leur habitude de cette vie nomade , on vous retrouvera facilement, à moins que vous no soyez dévoré par les chats-tigres ou tué par les serpens. Telles sont vos deux seules chances d'échapper à la 6a//ï/p qu'on fera pour vous rattraper. — Oui... mais au moins j'ai quelque chance d'échapper, tandis que, suivant le bonhomme Chemeraut , conmie le mouton suit le boucher qui le mène à la tuerie, je tombe en plein au milieu de mes partisans. I.e Mortimcr me saute au cou, non pour m'embrasser, mais pour m'étrangler en voyant qui je suis, ou plutôt qui je ne suis pas... tandis que, en tentant de m'échapper, je puis réussir... et, qui sait! aller rejoindre peut-être la Barbe-Bleue ? Le père Griffon lui est dévoué, par lui je saurai toujours oîi elle est, s'il le .sait... — Mais, Polyphème, vous êtes fou, vous aimez cette femme sans aucun espoir; elle est passionnément amoureuse de son mari, et, quoiqu'on vous ait pris complaisamment pour lui , il est aussi beau, aussi grand seigneur, aussi intéressant , que vous êtes laid, ridicule et homme de peu , quoique de race antique... Polyphème. — Eh 1 mordioux ! que m'importe!.. En revoyant la Barbe-Bleue, je ne serai pas heureux, c'est vrai... mais je serai content... Est-ce qu'on ne jouit pas d'un beau site, d'un admi-

^•able tableau , d'un magnifique poëme , d'une musique

enchanteresse, quoique ce site, ce tableau, ce poëme, cette musique, ne soient pas vôtres? Eh bien!., telle sera l'espèce de mon contentement auprès do la divine Barbe- Bleue. — Une dernière observation , Polyphème ? Votre fugue, heure\is(> ou non, n'éveillera-t-elle pas les .soupçons de monsieur de Chemeraut? Ne compromettrez-vous''pas ainsi ceux que vous avez, je l'avoue, assez habilement sauvés ?— Il n'y a rien à craindre de ce côté : le Caméléon mari'he connue un albatros ; il est déjà le diable sait où ; l'on mettrait à sns trousses tous les gardes-côtes de l'île qu'on ne saurait où le chorcher. Ainsi donc , je ne vois aucun inconvénient à essayer si mon cheval va plus vite que celui du bonhomme Chemeraut... le bonhomme me semble justement très cogitalif à cette heure, la grève est belle et droite. Si je parlais?... Voyons... essayez... Partez, Polyphème ! »

A peine l'aventurier se fut-il donné mentalement cette permission, qu'appuyant plusieurs coups de talon à son cheval, il partit brusquement avec une grande rapidité. Monsieur do Chemeraut, un moment surpris, regarda fuir le chevalier; puis , ne comprenant rien à cette bizarrerie du prince, il se mit à sa poursuite. Monsieur de Chemeraut avait longtemps fait la guerre et était excellent écuyer... Son cheval, sans être supérieure celui deCrouslillac, étant beaucoup mieux conduit et mené, regagna bientôt l'avance que le chevalier avait déjà prise.

Monsieur de Chemeraut courut sur les traces de l'aventurier, en criant :

— Monseigneur... mon.seigneur... où allez-vous donc? Le chevalier, se voyant serré de près, hAtait de toute.'

ses forces la coui'se de sa monture. Bientôt l'aventurier fut obligé de s'arrêter court, la grève formait un couJo en cet endroit, et le Gascon se trouva en face d'énormes blocs do rochers qui ne laissaient qu'un passage étroit et dangereux.

Monsieur de Chemeraut rejoignit son compagnon ;

— Morbleu! monseigneur, — s'écria-t il, — quelle mouche a piqué Votre Altesse? pourquoi ce courre si furieux et si subit?

Le Gascon répondit froidement et hardiment :

— J'ai grande hfite , monsieur, de rejoindre mes partisans... Ce pauvre Mortimer surtout, qui m'attend avec une si vive impatience... Et puis... malgré moi... je suis assiégé de certaines idées (Ticbeusesà l'endroit de ma femme, et je voulais les fuir, ces idées... les fuir! à toute force!.. — dit le Gascon avec un douloureux soupir.

— Il me paraît , monseigneur, que moralement et physiquement vous les fuyez à toutes jambes ; malheureusement le chemin s'oppose à ce que vous leur échappiez davantage.

Monsieur de Chemeraut appela le guide.

— A combien de distance sommes-nous du Fort-Royal? — lui dcmanda-t-il.

— Tout au plus à une lieue, monsieur.

Monsieur de Chemeraut tira sa montre, et dit à Croustillac :

— Si le vent est bon, à onze heures nous pourrons être sous voile, et en route pour la côte de Cornouailles, où la gloire vous attend, monseigneur.

— Je l'espère, monsieur, sans cela il serait absurde à moi d'y aller. Mais, à propos de notre entreprise, il me semble que ce serait mal commencer que de l'inaugurer par un meurtre.

— Que voulez-vous dire, monseigneur 1

— Je verrais avec peine fusiller le colonel Rutler.Jesuis superstitieux , monsieur ; cette mort me semblerait d'un fAclieux présage... Son attentat m'a été tout personnel. Je vous demande donc formellement sa grâce.

— Monseigneur, son crime a été flagrant, et...

— Mais, monsieur, ce crime n'a pas été commis; j'insiste pour que le colonel ne soit pas fusillé.

— Il expiera du moins , monseigneur, par une détention perpétuelle, son audacieuse tentative.

ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE

— En prison... soit... on en peut sortir. Dieu merci !... ouonlVspèredu moins, ce qui abrège infiniment le temps. D'ailleurs, le colonel pourrait ébruiter ma procliaine descente en Cornouaillcs, ce qui serait vraiment dommage.

— Il sera fait à co sujet ainsi que vous le désirez, monseigneur.

— Autre chose, monsieur... Je suis superstitieux, je vous l'ai dit... J'ai remarque dans ma vie certains jours fastes et néfastes; le jour d'aujourd'liui, comme disent les bonnes gen'!, est néfaste... Or, pour rien au monde je ne voudrais commencer une entreprise aussi importante que la notre sous l'influence d'une beure que je me crois fatale... D'ailleurs, je me sens fatigué, vous devez le concevoir, en songeant aux émotions de toutes sortes qui m'assiègent depuis hier.

— Quels sont donc vos desseins, monseigneur?

— Ils contrarieront peut-être les vôtres, mais je vous saurai gré do faire ce que je désire... c'est-à-dire de ne mettre h la voile (juc demain au soleil levant.

— Monseigneur...

— Je sais, monsieur, ce que vous allez me dire... mais ^^ngt-quatre heures de plus ou de moins ne sont pas d'un grand intérêt... et puis enfin je suis décide à ne pas mettre aujourd'hui le pied en mer... je vous apporterais le sort le plus funeste, j'attirerais sur voire frégate tous les ouragans des tropiques... Je passerai donc la journée chez le gouverneur, dans une retraite absolue... j'ai besoin d'être seul. — ajouta le chevalier d'un ton mélancolique, — seul, oui, toujours seul. Et je dois commencer mon apprentissage de la solitude.

— La solitude? mais, monseigneur, vous ne la trouverez pas dans les agitations qui vous attendent.

— Eh! monsieur, — répondit philosophiquement Croustillac, — le malheureux trouve la solitude môme au milieu do la foule, lorsqu'il s'isole dans ses regi-ets... Une femme que j'aimais tant ! — ajouta-t-il avec un profond soupir.

— Ah ! monseigneur, — dit monsieur de Chemeraul en soupirant aussi pour se mettre à l'unisson de Crouslillac, — c'est terrible, mais le temps cicatrise de pires blessures I

— Vous avez raison , monsieur , le temps cicatrise do pires blessures : j'aurai du courage. Bien reposé, bien remis de mes fatigues et de mes cruelles agitations, demain je me consolerai, j'oublierai tout en embrassant mes partisans.

— Ah ! monseigneur, demain sera un beau jour pour tous.

La position ilu chevalier commandait trop d'égards h monsieur de Chemeraut pour qu'il ne se rendît pas aux observations de son compagnon : il acquiesça donc, quoiqu'à regret, aux volontés de Crouslillac. Le Gascon, en reculant l'heure où sa fourberie serait découverte , espérait trouver l'occasion de fuir; il se .'souvenait que la Barlie- Bleue lui avait dit : « Nous ne serons pas ingrats; une fois le prince en silreté , nous ne vous laisserons pas au pouvoir de monsieur de Chemeraut ; seulement, tâchez de gagner du temps. »

Quoique le chevalier ne comptAt pas beaucoup sur la promesse de ses amis , sachant toutes les ilifticultés qu'ils auraient à vaincre et à braver pour le secourir, il voulait, en tout cas , ne pas sacrifier cette chance de salut , si incertain^ qu'elle frtt. Ainsi que l'avait annoncé le guide, on arriva au Forl-Uoval .lu bout d'une heure de marche.

Le palais du gouverneur était situé à l'extrémité de la ville, du côté des .savanes; il fut facile d'y parvenir sans rencontrer personne. Monsieur de Chemeraut envoya un des gardes prévenir en toute hâte le gouverneur de l'arrivée de ses deux hôtes.

Le baron avait encore mis sa longue perruque et revêtu son lourd justaucorps pour recevoir monsieur de Chemeraut et le chevalier. Il n'ganlait ce dernier avec une curiosité féroce, et était surtout intrigué fie co justaucorps de velours noir à manches rouges. Mais, songeant que

monsieur de Chemeraut lui avait parlé d'un secret d'État où se trouvaient mêlés les hahilans du Morne-au-Diable , il n'osait envi.sagcr Crouslillac qu'avec une profonde déférence. Le baron, profitant d'un moment ou le chevalier jetait sur la fenêtre un regard mélancolique , tout en tâchant de voir si elle pourrait servir à sou évasion, le baron dit à demi-voix a monsieur de Chemeraut :

— Je comptais sur une dame, monsieur. Cette litière que vous aviez emmenée... ?

— Eh bien ! monsieur le baron, vous comptiez malheureusement sans votre hôtes.se.

— Vous avez di\ avoir bien chaud par ce coup de soleil matinal? — ajouta le baron d'un air dégagé, quoiqu'il fût piqué de la réponse de monsieur de Chemeraut.

— Très chaud, monsieur, et votre hôto aussi. Vous devriez lui offrir quelques rafraîchisseinens.

— J'y avais songé, mon.sieur, — dit le baron ;— j'ai fait mettre trois couverts.

— Je ne sais, monsieur le baron, si monsieur, — et il montra le chevalier , — daignera nous admettre à sa table.

Le gouverneur stupéfait regarda Crouslillac avec une nouvelle et ardente curiosité.

— Mais , monsieur, il s'agit donc d'un grand personnage?

— Monsieur le baron, je me rois malheureusement dans la nécessité de vous rappeler encore que j'ai mission do vous faire des queslions et non de...

— Il suffit, il suffit, monsieur. Voulez-vous demander h l'hêle que j'ai l'honneur de recevoir, s'il veut me faire la grâce d'accepter ce déjeuner ?

Monsieur de Chemeraut transmit la demande du baron à Crouslillac; celui-ci, prétextant sa fatigue, demanda do déjeuner seul dans son appartement. Monsieur de Chemeraut dit quelques mots à l'oreille du baron, qui aussitôt offrit son plus bel appartement à l'aventurier. Crouslillac pria le baron de lui faire apporter le panier caraïbe dont un de ses gardes avait été chargé, et qui, on le sait, ne renfermait que les vieux habits du Gascon. Monsieur do Chemeraut se trouvait dans l'appartement du Gascon lorsqu'on lui remit ce panier.

— Qui dirait, à voir ce modeste panier, qu'il renferme pour plus de trois millions de pierreries? — dit négligemment Crouslillac.

— Quelle imprudence, monseigneur! — s'écria monsieur de Chemeraut. — Ces gardes sont silrs, mais...

— Ils ignoraient le trésor qu'ils portaient, il n'y avait donc rien à craindre.

— Monseigneur, je dois vous annoncer que l'intention du roi n'est pas que vous usiez de vos ressources personnelles pour mettre fin à celle entreprise. Le trésorier de la frégate a une somme considérable destinée au payement des recrues qui y sont embaniuées, et aux dépenses nécessaires, une fois le débarquement opéré.

— Il n'importe I — dit Crouslillac. — L'argent est le nerf de la guerre. Je n'avais [)as prévu cette disposition du grand roi, et je voulais mettre au service de mon roya oncle ce qui me restait de sang, de fortune et d'intluence I

Après cette ronflante péroraison, monsieur de Chemeraut sortit.

LA UCOBNE.

Crouslillac se mit à la table qu'on lui avait servie, mangea peu et se coucha, espérant que le sommeil le calmerait, et lui donnerait peut-être quelque heureuse idée d'évasion ; il avait reconnu avec chagrin l'impossibilité de

LU MORNE-AU-DIABLK

fuir par la fenêtre de la chambre qu'il occupait; les deux factionnaires de l'hôtel du gouverneur se promenaient toujours au pied du bâtiment.

Une fois seul, monsieur de Chemeraut se prit à réflécéhir sur les événemens bizarres dont il venait d'être le témoin. Quoiqu'il ne doutât pas (pie le Gascon fût le véritable duc de Monniouth, la conduite de la duchesse lui sembla si étrange, les manières et le langage de Croustillac, quoiqu'assez adaptés à son rôle, sentaient parfois tellement l'aventurier, que, sans le concours des preuves évidentes qui devaient lui démontrer l'identité de la personne du chevalier, monsieur de Chemeraut aurait conçu quelques soupçons. Néanmoins il résolut de profiter de son séjour auFort-Royal pour interroger de nouveau le gouverneur au sujet de la Barbe-Bleue, et le colonel Rutler au sujet du duc de Monmouth.

Le baron ne fit que lui répéter les bruits publics, à savoir: que la veuve était du dernier mieux avec les trois bandits qui hantaient lo Morne-au-Diable. Monsieur de Chemeraut fut réduit à déplorer la dépravation de cette jeune femme et l'aveuglement du malheureux prince, aveuglement qui avait sans doute duré jusiju'alors.

Quant à Ruilor, son arrestation par Chemeraut, la venue de cet envoyé de France au Morne-au-Diable, loin de l'ébranler, avaient encore affermi sa conviction à l'endroit de Croustillac; aussi, lorsque monsieur de Chemeraut vint l'interroger en lui annonçant qu'il ne serait pas fusillé, le colonel concourut-il de son côté, et à son insu, à donner plus d'autorité encore au mensonge de l'aventurier.

Le soleil était sur le point de se coucher ; monsieur de Chemeraut, complètement rassuré sur le résultat si satisfaisant de sa mission, pensait aux avantages ((u'ello devait lui rapporter, en se promenant sur la terrasse de l'hôtel du gouverneur, lorsque le baron, essoufflé d'avoir monté si haut, vint arracher son hôte aux idées ambitieuses dont il se berçait.

— Monsieur, lui dit le gouverneur, un capitaine marchand, nommé maître Daniel, et commandant lo troismâts la Licorne, arrive de Saint-Pierre avec son navire; il demande à vous entretenir un moment pour affaires très pressées.

— Puis-je le recevoir sur cette terras? i, monsieur le baron ?

— Parfaitement, monsieur; il y fait bea' /coup plus frais qu'en bas. — Puis, s'avançant vers l'escal er par lequel il était monté, le baron dit à un de ses gard' s : — Fais monter maître Daniel.

Nous avons oublié de dire que la f; 'gâte avait reçu l'ordre de mouiller à l'extrémité de la rade, dès que lo chevalier avait eu manifesté le désir de [lasse.i la nuit à terre. Au bout de quelques instans, maître Daniel, notre ancienne connaissance, parut sur la terrasse de l'hôtel du gouverneur. La phj'sionomie de maître Daniel, ordinairement joyeuse et franche, trahissait un assez grand embarras.

Le digne capitaine de la Licorne, si souverainement roi à son bord, semblait gêné, mal à son aise; ses joues, toujours vermeilles, étaient légèrement pâles ; le tressaillement imperceptible de sa lèvre supérieure agitait son épaisse moustache grise, signe physiologique qui annonçait chez maître Daniel une grave préoccupation; il portait des chausses et une casaque de toile rayée bleue et blanche; à sa ceinture de coton rouge était passé un long couteau flamand; un mouchoir des Indes noué à la marinière entourait son cou couleur de brique; enfin il donnait machinalement les formes les plus bizarres au flexible et large chapeau de paille qu'il tortillait entre ses deux mains.

Le digne maître, faisant de nombreuses révérences, s'approchade monsieur de Chemeraut, dont la figure sèche et dure, dont le regard perçant, semblaient l'intimider beaucoup.

— Je suis sûr que ce pauvre homme est en nage, — dit

tout bas le gouverneur à monsieur de Chemeraut d'un ton pitoyable.

En effet, de grosses gouttes de sueur couvraient les veines saillantes du front chauve et hâlé de maitre Daniel.

— Que voulez-vous ? — lui dit brusquement monsieur de Chemeraut.

— Voyons, parle, explique-toi, maître Daniel, — ajouta le baron d'un ton plus doux en voyant le capitaine marchand do plus en plus intimidé.

Enfin celui-ci finit par dire d'une voix étranglée par l'émotion, et en s'adressant à monsieur de Chemeraut :

— Monseigneur...

— Je ne suis pas monseigneur, mais monsieur, — dit celui-ci'; — parlez, je vous écoute.

— Eh bien ! donc, mon bon monsieur, j'arrive h l'instant de Saint-Pierre avec un chargement, un riche chargement : sucre, café, poivre, girofle, tafia.

— Je n'ai pas besoin de savoir l'inventaire de votre chargement ; que voulez-vous?

— Voyons, maître Daniel, mon garçon, rassure-loi, explique-toi, et essuie-toi le front; tu as l'air de sortir de l'eau, — dit le baron.

— Or, monseig.... or, mon bon monsieur, quoique j'aie douze petits canons de huit et quelques sacrets ou pierriers, ma cargaison est d'une telle valeur, que je viens, mon bon monsieur, dans la crainte des corsaires et des pirates...

— Eh bien !...

— Mais va donc, maître Daniel. Je ne t'ai jamais vu ainsi.

— Je viens, mon bon monsieur, vous demander la permission de faire voile de conserve avec la frégate qui a mouillé tantôt en grande rade.

— Peste ! je crois bien que tu es embarrassé pour faire une telle demande, maître Daniel, — dit le baron ; — on t'en donnera des frégates de Sa Majesté pour servir d'escorte à ta cargaison !

ilonsieur de Chemeraut regarda fixement Daniel, haussa les épaules, et répondit:

— C'est impossible! la frégate marche vite, elle ne pourrait diminuer de voiles pour attendre votre bâtiment : vous êtes fou !

— Oli! monsieur, si ce n'est que cela, ne craignez rien. Sans médire de la frégate de sa Majesté, puisque je ne la connais pas, je puis bien m'engagera la suivre, quelle que soit la voilure qu'elle fasse, quelle que soit la brise ou la mer qui s'offre à ses voiles ou à sa proue.

— Je vois que vous êtes fou. La Fulminante est de la première vitesse.

— Mon bon monsieur, ne me refusez pas, — dit Daniel d'un ton suppliant. — Si cette fière frégate marche plus vite que la Licorne... eh bien ! cette guerrière abandonnera la pauvre marchande, mais au moins j'aurai été un bon bout de chemin à l'ahri du pavillon du roi, et les rôdeurs de mer ne sont surtout à craindre que dans les débouquemens... Ah ! monsieur, une cargaison de plus d'un million, dont profiteraient les ennemis de notre bon roi, s'ils s'emparaient do la Licorne !

— Mais je vous répète que la frégate, quoique bâiiment de guerre, n'aurait pas le temps de vous défendre si vous étiez attaqué ; sa mission est telle qu'elle ne doit pas s'embarrasser d'un convoi.

— Oh !"mon bon monsieur, — reprit maître Daniel en joignant les mains, —vous n'aurez pas d'embarras à cause de moi, je ne risque pas d'être attaqué, si l'on me voit soAis votre canon... il n'y a pas un corsaire qui oserait seulement m'approcher en me voyant si bravement accompagné : sauf votre respect, monsieur, les loups n'attaquent les brebis que quand les chiens ne sont pas là..,

— Pauvre brebis de maître Daniel ! — dit le gouverneur.

— Ah ! mon bon monsieur, qu'il ne soit pas dit qu'un bâtiment de guerre du roi noire maître repousse un mal-

ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE

heuroux marchand qui ne lui demande que l'abri de son pavillon tant qu'il pourra suivre ce pavillon.

Monsieur de Cliemeraut pouvait dinicilcnient se refuser à cette demande, qui no fiènait en rien la liberté de la manœuvre de la frégate, le capitaine Daniil s'enjjugeant à suivre la marelie de la Fulminanle, ou h iMre abandonné.

Néanmoins, monsieur de Cliemeraut refusa.

— Vous savez bien, — dit-il à maître Daniel, — que si, malfjré noire esoorle. un corsaire vous attaquait, un bAtimeiit du roi ne pourrait pas vous laisser sans défense. Encore une fois, vous gt^neriez la manœuvre do la frégate... c'est impossible.

— Mais, monsieur, ma riche cargaison...

— Vous avez dos canons, défeudez-la... Je ne vous convoierai pas, c'est impossible...

— Hélas, mon bon Dieu I moi qui suis venu exprès de Saint-Pierre pour vous faire cette demande, — dit Daniel d'un ton douloureux.

— Eh bien ! vous attendrez une autre occasion... mais jo ne vous couvrirai pas de mon pavillon.

— Pourtant, mon bon monsieur...

— Assez! — dit monsieur de Cbemeraut d'un Ion haut et rude.

Maîlre Daniel fil une dernière révérence, et, se retirant à reculons jusqu'à l'entrée de l'escalier, il disparut.

— A-l-on vu ces traficans ! A les entendre, il n'y a pas d'autres inlériMs que ceux de leurs cargaisons, —dit monsieur de Cliemeraut.

— 11 y a pourtant, monsieur, peu de circonstances où l'on refuse l'escorte, — dit le gouverneur d'un air étonné.

— Il y en a très peu, en effet, monsieur le baron, mais il y en a, — dit brusqmement monsieur deChemeraut en se retirant.

CrousIiUac avait été conduit dans le plus bel appartement de l'hôtel. Lorsqu'il se réveilla, la nuit était venue, la lune brillait d'un si vif éclat qu'elle éclairait parfaitement sa chambre.

Le chevalier alla regarder par ses fenêtres ; les deux factionnaires se promenaient paisiblement au pied de la muraille.

— Diable ! — se dit le chevalier, — il m'est décidément impossible de ni'évader de ce côté; il y a au moins vingt pieds à descendre, pour tomber sur le dos des sentinelles. El elles trouveraient singulière cette manière de quitter l'hôlel du gouverneur. Voyons donc d'un autre côlé.

Croustillac s'approcha de la porte d'un pas léger; mais une vive lueur qui se projetait sur le parquet lui apprit que la pièce voisine était éclairée, et probahleiiient occupée.

A l'aide d'un briquet qu'il trouva sur la cheminée, le chevalier alluma une bougie, et revêtit ses anciens habits avec une sorte de satisfaction mélancolique; ils exhninient la senteur aromatique et forte des plantes et des herbes odoriférantes au milieu di-squelles Croustillac avait si longtemps marché en se rendant an Morne-au-Dl.nble.

— Mordiouxl le hasaril est furieusement bien nommé le hasard, — se disait le Gascon. — II m'a toujours eu en singulière affection. S'il était béatifié... j'en ferais mon .saint et mon patron... Hafnrd-Polyphhvc !>ire de, Crnimlillac. Lorsqu'à bord rie la IJeorne, j'avais parlé d'épouser la Barbe-Bleue, qui aurait [irévu querette folle gageure serait presque gagn''e? car enfin, aux yeux de l'homme au poignard et de monsieur de Clionieraul, j'ai passé, je passe pour le mari de l'habitante du Morne-au-Diable... Comme tout s'enchaîne dans la destinée! Lorsque j'ai quitté le presbytère du pt-re Grillon, le nez au vent, le jarret tendu, ma gaule à la main pourchasser lesserpens, (jui diable m'aurait dit que je parlais (non pas directement, il est vrai) pour aller révolutionner les Cornouaillais sous le nom du duc de Monmoulli, nu profit du roi Jacques et de Louis XIV !!!... Mordioux ! on a bien raison de le dire, les vues de la Providence sont inqiéiiétrablcs ! Oui aurait pénélr.1 ceci? Ahràl le moment critique approche... Je suis ipiel- Suefois tenté de loul découvrir au bonhomme Cbeme-

raut ! Mais, je pense que chaque heure gagnée éloigne le duc et sa femmede trois ou quatre lieues de plus de la Martinique. Je pense encore qu'ici, à terre, mon procès peut être fait immédiatement, et ma potence dressée en un clin d'œil, tandis qu'en pleine mer il n'y aura peut- ^tre pas de gens aptes à me juger; je pense enfin que si la Barbe-Bleue a prié, je suppose, le père Grifi'on de tâcher de me retirer des grifi'esdu bonhomme Chemeraut, une révélation intempestive de ma part pourrait tout gâter... Mieux vaut donc garder le silence. Oui, tout bien considéré, — reprit Croustillac après un moment de réflexion, — faire durer l'erreur de Chemeraut le plus longtemps possible... c'est le meilleur parti que j'aie à prendre. — Durant ces réflexions, Croustillac s'était habillé... — Maintenant, dit-il, voyons s'il y a moyen de sortir sf^ crètonicnt d'ici.

En disant ces mots, le chevalier ouvrit doucement la porte, et vit avec désappointement les valets du gouverneur, qui se levèrent à sou aspect. L'un courut chez le baron; l'autre dit à Croustillac:

— Monsieur le gouverneur avait défendu d'entrer dans la chanibre de monsieur avant qu'il eilt appelé ; monsieur le baron va venir à l'instant môme.

— C'est inutile, mon garçon, indique-moi seulement la porte du jardin ; il fait très chaud, je voudrais prendre un peu le frais... et encore, non... Il y a sans doute des arbres dans le jardin; je préférerais l'espace, la savane... le grand air...

— C'est bien facile, monsieur : en descendant la galerie, on se trouve dans le jardin, qui a une sortie sur les champs.

— Très bien : alors, mon garçon, conduis-moi vite : j'aspire après les champs comme un oiseau en cage...

— Ah! c'est inutile, monsieur, voici monsieur le baron; il vous conduira lui-môme, — dit le laquais.

— Au diable le baron! — pensa Croustillac.

Le gouverneur n'était pas seul, monsieur de Chemeraut l'accompagnait.

— Ma foi! monsieur,— dit celui-ci, — heureusement vous voici levé, nous venions vous éveiller.

— M'éveiller... et pourquoi?

— Le vent et la marée n'attendent personne : la marée descend à trois heures du matin... il est deux heures et demie, il nous faut une demi-heure pour nous rendre au môle, où la chaloupe nous attend; nous avons juste le temps de partir, monsieur.

— Allons, le sort en est jeté, — dil Croustillac, — lâchons seulement de gagner encore quelques heures avant d'être présenté à mes enragés partisans. Monsieur, je suis à vos ordres, — ajouta le chevalier en se drapant dans un manteau brun qu'il avait trouvé avec ses habits.

Le baron crut de son devoir d'accompagner et de faire escorter monsieur de Chemeraut et le mystérieux inconnu jusqu'au môle; la fuite du Gascon devint ainsi absolument im[)Ossible. Au moment de quitter le gouverneur, monsieur deChemeraut lui dit :

— Monsieur le baron, je rendrai compte au roi du parfait concours (jue vous m'avez prêté ; je peux maintenant vous le dire, les indications qui m'avaient été données se sont trouvées de la dernière exactitude, le secret en avait été parfaitement gardé.

— Mais, monsieur, puis-je savoir quelles étaient les indications? — s'écria le baron, si médiocrement renseigné sur ce qu'il brôlait de savoir.

— Vous pouvez être certain , monsieur le baron, — ajouta monsieur de Chemeraut en lui serrant cordialement la main, — que le roi saura (ouf... et qu'il ne dépendra pas de moi que vous ne soyez récompensé selon vos mérites.

Ce disant, monsieur de Chemeraut fit pousser la chaloupe nu large.

— Si le roi sait tout, il sera plus avancé que moi, —dit le baron en regagnant lentement son hôtel. — Ce que j'ai cppris par ceux des gardes de l'escorte n'a fait qu'aug-

LE MORNE-AU-DIÂBLE

menter ma curiosité. C'était bien la peine do suer sang et eau, et de rester sur pied toute la nuit pour être si mal instruit des choses de la dernière importance, et qui se passent dans mon gouvernement encore I "

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